‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 171 sur 222 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

3iS

la tribune pour répéter, les uns après les autres, que les ressources de l’État ne pouvaient plus couvrir les dépenses inconsidérées du gouvernement, et que la prochaine crise aurait pour conséquence inévitable soit une banqueroute, soit un emprunt forcé.

Ces discours furent entendus au dehors, et causèrent une émotion d’autant plus grande que l’état des choses était moins connu. On n’avait à cet égard que des notions vagues ; on soupçonnait un désordre, mais on ignorait quelle en était la gravité. L’exposition claire, méthodique, saisissante de M. Tliiers fit comprendre à tout le inonde ce dont tout le monde avait une intelligence confuse.

Les mauvaises nouvelles courent vite lorsqu’il s’agit de finances. Bientôt l’alarme gagna tous les esprits.

Tel fut le résultat de cette première lutte. Mais une autre devait suivre et une autre encore, et tout engagement nouveau devait être pour le ministère l’occasion d’Une nouvelle défaite. Après avoir beaucoup parlé des intérêts matériels, on s’occupa des intérêts moraux.

Les mœurs publiques sont dégradées, dit 31. de Tocqueville, et les mœurs privées commencent à beaucoup trop ressembler aux mœurs publiques. La classe qui gouverne donne le plus déplorable exemple. Elle possède le plus précieux des droits, le libre choix des représentants du pays ; et, quand il s’agit d’en user, elle l’avilit, elle s’avilit ellemême en faisant trafic d’un noble privilège au profit des plus méprisables intérêts. Le sentiment de la moralité s’en va : électeurs et élus, fonctionnaires hauts et bas, quiconque prend part au gouvernement ne travaille qu’à sa propre fortune. C’est un désolant spectacle ! La France avait jeté dans le monde, aji milieu des orages de sa première

révolution, les principes qui devaient, disait-elle, régénérer les sociétés humaines ; et maintenant l’Europe, attentive aux mouvements de l'esprit français, se demande si ces principes n’étaient pas une dangereuse semence, si le fruit qu’elle a donné n’est pas la ruine des mœurs, et si la servitude traditionnelle n’est pas un état meilleur pour les consciences que la liberté.

M. de Tocqueville ajoutait : « Si le spectacle que nous donnons produit un tel effet, vu de loin, que pensez-vous qu’il produise, en France même, sur ces classes qui n’ont point de droits?... On dit qu’il n’y a pas de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous... Sans doute, le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu’elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques au même degré qu’elles l’ont été jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tels ministères, tel gouvernement, mais la société même, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd’hui?... Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs, ma conviction profonde. Je crois que nous nous endormons, à l’heure qu’il

Page 1