CHAPITRE XVI
jours suspect, un arrêt contre les auteurs de la manifestation ; elle n’en resterait pas moins un gouvernement à côté du gouvernement. C’est ce que l’on disait au château, chez les princes comme chez le roi ; c’est ce que répétaient à la chambre les aides de camp, les conservateurs ardents et même quelques ministres. M. Duchâtel se vit bientôt accusé par tout le monde d’avoir compromis l’autorité par une faiblesse. L’opposition voulait montrer sa force, et voilà ce qu’on ne pouvait permettre. Elle prétendait faire une manifestation imposante, et elle le déclarait avec une confiance qui ne manquait pas d’orgueil. Or, si le ministère tolérait cet immense rassemblement, s’il laissait l’armée réformiste déployer ses bataillons, ses cent mille hommes de troupes si bien disciplinées, de la place de la Madeleine à la barrière de l’Étoile, c’en était fait du ministère, c’en était fait du système, la cause de la réforme était gagnée. M. Duchâtel regretta d’avoir pris des engagements.
Ses envoyés, MM. Vitet et de Morny, étant venus le trouver, il les chargea d’aller retirer la parole qu’ils avaient donnée. Ceux-ci se rendirent, avec cette nouvelle mission, auprès de M. Barrot. On leur fit observer que, dès l’ouverture des négociations, le ministère savait qu’une foule considérable devait prendre part à la manifestation réformiste : que tous les journaux l’avaient annoncé', et que le programme publié ne contenait pas un appel, mais des instructions ayant pour objet de prévenir toute espèce d’encombrement et de désordre. On ajouta que le ministère, en défendant ce qu’il autorisait la veille, ne pouvait alléguer aucune raison valable pour justifier ce changement de conduite, et que, s’il avait eu le dessein d’encourager l’opposition à prendre des engagements publics, pour augmenter
ainsi la honle d’une retraite ou la gravité d’une résistance, il avait fait un odieux calcul. Enlin, on proposa d’enlever tout prétexte aux tergiversations du ministère, en publiant dans les journaux une note explicative, où il serait dit que le programme publié dans les journaux ne renfermait que des mesures d’ordre, et que l’opposition n’avait entendu d’aucune manière convoquer la garde nationale et usurper ainsi les pouvoirs du gouvernement. Le rédacteur du programme, M. Marrast, était présent à cette entrevue. Loin de rejeter cette explication, il fit voir que l’esprit et les termes de son manifeste étaient absolument conformes à l’esprit, aux termes de la note que l’on proposait. Elle fut écrite surle-champ par M. Duvcrgier de Hauranne, et MM. Vitet et de Morny se retirèrent, pour aller la soumettre à M. Duchillel.
Connaissant les embarras du ministère, ils ne doutaient pas qu’elle ne fût acceptée. En effet, si le manifeste de l’opposition avait été rédigé de manière à réserver tous les droits du gouvernement, la forme, ou, si l’on peut ainsi parler, la tenue de ce document était d’une fierté presque triomphale. La note, au contraire, en ne désavouant rieu, expliquait avec une humble modestie ce que le manifeste disait d’un ton superbe. MM. Vitet et de Morny pensaient donc que la note serait reçue par le public comme une amende honorable. L’administration avait fait valoir ses droits qui paraissaient méconnus : l’opposition avait aussitôt pris une altitude plus soumise. En définitive, l’avantage restait au gouvernement. Tel était le sentiment des négociateurs.
Mais ils ne furent pas accueillis comme ils l’avaient espéré. M. Duchàtel qui, seul parmi le ministres, avait