CHAPITRE XVI
chose puérile. Se rendre au lieu désigné par les auteurs du programme, pour marcher ensuite à la tête du cortège audevant des troupes qui devaient lui barrer le passage, c’était commencer la guerre civile. L’opposition parlementaire ne voulut adopter ni l’un ni l'autre parti. Elle préféra s’abstenir, et se résigner à tous les reproches plutôt que de s’associer à la responsabilité d’une lutte sanglante.
Le lendemain, 22 février, on lisait sur les murs de Paris deux proclamations : l’une adressée par le général Jacqueminot à la garde nationale de la Seine ; l’autre signée par le préfet de police, M. Delessert, et rédigée, disait-on par M. de Morny, dans laquelle le gouvernement renouvelait, au nom de la loi de \ 790, l’interdiction déjà prononcée contre les banquets, déclarant en outre, qu'il était prêt à disperser par la force tous les rassemblements, tous les cortèges qui seraient rencontrés sur la voie publique. De son côté, l’opposition publiait dans ses journaux la note suivante :
« Une grande et solennelle manifestation devait avoir lien aujourd'üni en faveur du droit de réunion contesté par le gouvernement. Toutes les mesures avaient été prises pour assurer l'ordre et pour prévenir toute espèce de trouble. Le gouvernement était instruit, depuis plusieurs jours, de ces mesures, et savait quelle serait la forme de cette protestation. 11 n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu du banquet, accompagnés d’un grand nombre de citoyens et de gardes nationaux sans armes. Il avait annoncé l’intention de n'apporter aucun obstacle à cette démonstration, tant que l'ordre ne serait pas troublé, et de se borner à constater par un procès-verbal ce qu’il regarde comme une contravention, et ce que l'opposition regarde comme l'exercice d’un droit. Tout à coup, en prenant pour prétexte une publication dont le seul but était de prévenir les désordres qui auraient pu naître d'uue grande affluence de citoyens, le gouvernement a fait connaître sa résolution d'empècher par la force tout rassemblement sur la voie pu-
bliqne, et d'interdire, soit à h population, soit aux gardes tationaux, toute participation A la manifestation projetée. Cette tardive résolution du gouvernement ne permettait plus A l'opposition de changer le caractère de la démonstration ; elle se trouvait donc placée dans l’alternative ou de provoquer une collision entre les citoyens et la force publique, ou de renoncer A la protestation légale et pacifique qu'elle avait résolue. Dans cette situation, les membres de l'opposition, personnellement protégés par leur qualité de députés, ne pouvaient pas exposer volontairement les citoyens aux conséquences d’une lutte aussi funeste A l'ordre qu’a la liberté. L’opposition a donc pensé qu’elle devait s’abstenir et laisser au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. Elle engage tous les bons citoyens A suivre son exemple.
« En ajournant ainsi l’exercice d’un droit, l’opposition prend l’engagement de faire prévaloir ce droit par toutes les voies constitutionnelles. Elle ne manquera pas A ce devoir, elle poursuivra avec plus de persévérance et plus d’énergie que jamais la lutte qu’elle a entreprise contre une politique corruptrice, violente et antinationale.
« En ne se rendant pas au banquet, l’opposition accomplit un grand acte de modération cl d’humanité. Elle sait qu’il lui reste A accomplir un grand acte de fermeté et do justice. »
Ce grand acte, que promettait l’opposition, c’était une demande de mise en accusation du ministère. Elle fut immédia temnt rédigée et signée. Elle était conçue en ccs termes :
« Nous proposons de mettre le ministère en accusation, comme coupable :
« i” D’avoir trahi au dehors l’honneur et les Intérêts de la France ;
« 2° D’avoir faussé les principes de la constitution, violé les garanties de la liberté et attenté aux droits des citoyens ;
« 3° D'avoir, par une corruption systématique, tenté de substituer A ja libre expression do l’opinion publique les calculs de l'intérêt privé et de pervertir aiusi le gouvernement représentatif ;
« 4° D’avoir trafiqué, dans un intérêt ministériel, des fonctions publiques, ainsi que de tous les attributs et privilèges du pouvoir-,
* 5° D’avoir, dans le même inlérêl, ruiné les finances de l’État, et compromis ainsi les forces et la grandeur nationales;