‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 211 sur 222 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

lité l’on accorde aux emportements de l’esprit militaire.

Au dehors, la paix ; au dedans la prépondérance des intérêts matériels : tel fut, en peu de mots, tout le système de Louis-Philippe. Ses aînés ayant été détrônés par des idées, Louis-Philippe sè persuada que le plus sûr moyen de dompter les idées était d’exciter l’appétit des jouissances matérielles. Il encouragea la spéculation, et se montra plein d’égards pour les spéculateurs. La noblesse lui témoignait de la rancune ; il prit dans la finance les conseillers les plus intimes de son gouvernement, et affecta môme de leur sacrifier, dans plusieurs circonstances, des projets depuis longtemps mis à l’étude, et qu’il avait à cœur de réaliser. Pour donner de l’essor au commerce, à l’industrie, il employa , toutes les ressources de l’Etat à créer de grandes voies de communication, à creuser des canaux, à jeter des ponts sur les rivières. Il descendit même jusqu’aux pratiques de la plus infime corruption, ne négligeant rien de ce qui pouvait amoindrir le crédit des idées, et faire prévaloir l’arrogant scepticisme des intérêts. C’est ainsi qu’il ruina le trésor public et greva l’avenir des plus lourdes charges ; et quand il crut être au bout de son entreprise, il fut obligé de reconnaître que les idées avaient encore assez de vie pour culbuter l’édifice des intérêts. Cependant, il est malheureusement vrai que les mœurs publiques ont été, durant ce règne, profondément altérées par la propagande de la corruption ; que, dans la bourgeoisie, dans le peuple même, le système de Louis-Philippe a développé des instincts pervers, que les nobles traditions de 1789 ont beaucoup perdu de leur empire, et que le niveau de l’intelligence française s’est abaissé.

Ce système ne rencontra pas seulement des écueils dans

la nature des choses. Les principes du roi, car il avait des principes, doivent être comptés parmi les obstacles qu’il eut le plus de peine à surmonter. Né d'un père régicide, il avait eu, dans sa jeunesse, une éducation révolutionnaire; sa conduite, sous la restauration, avait été celle d’un prince libéral; et non-seulement alors il s’était entouré des hommes signalés par leur opposition aux doctrines monarchiques; mais il avait lui-méme offert des gages de son assentiment aux principes que la révolution de juillet devait faire triompher. Conduite habile, soit ! mais en même temps sincère. Aussi , ne marchait-il pas résolûment à l’assaut d’une liberté publique : si, d’une part, il était curieux de reconquérir un k des privilèges ravis à la royauté, il avait, d’autre part, des scrupules qui le gênaient. Il n’aimait pas davantage heurter de front un texte d.e loi. Que s’il avait d’abord aveuglément suivi l’élan de sa passion, il hésitait en lisant l’article du code qui lui disait de s’arrêter, et souvent il s’arrêtait. Plus d’une fois il donna des ordres impitoyables : il avait cependant horreur du sang. La guerre! on sait combien il a fait de sacrifices, combien il a dévoré d’outrages, pour empêcher la guerre. Eh bien ! il faillit un jour compromettre la paix du monde en parlant, devant les ministres des cours étrangères, le vieux langage de la tribune des Jacobins. Louis-Philippe était le plus opiniâtre des hommes, et il se montrait souvent, dans la pratique, le plus incertain. On l’avait vu le matin plaidant avec énergie la cause de ses intérêts, ne tenant compte d’aucun d’avis, accueillant même la contradiction avec une hauteur qui souvent intimidait; on le retrouvait, le soir, inquiet, indécis, embarrassé par un cas de conscience qu’il ne pouvait résoudre, et tout prêt à condamner les instructions qu’il avait dictées. Il était alors,

CHANTRE XVlt.

pour employer une expression dont il abusait volontiers, son propre ennemi.

Son gouvernement finit par une de ees luttes morales. Plus que personne il avait poussé M. Guizot à la résistance : quand on lui parlait de céder quelque chose, et de prévenir par cette concession opportune une crise peut-être sanglante, il souriait de ce conseil pusillanime, et montrait l’assurance la plus sereine, ne parlant que d’écraser la rébellion. Mais au moment où il fallut donner le signal du combat, tout à coup les scrupules se présentèrent à l’esprit de Louis-Philippe et l’arrêtèrent. Il ne savait pas encore s’il devait écouter la voix de ses intérêts ou la voix de ses principes, quand la révolution frappait au seuil de son palais ; et il se montra aussi résigné dans la retraite qu’il avait semblé résolu dans la résistance. Sa chute fut d’accord avec le reste de sa vie, sans grandeur, mais sans faiblesse.

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