CHAPITRE I
Malgré l’assurance que témoignait M. Guizot, il ne voyait pas sans inquiétude accroître le nombre des dissidents conservateurs qui ne voulaient pas accepter la complicité de ses faiblesses. M. Dupin prononça un de ces discours mordants qu’il tient en réserve contre un ministère en détresse ; M. Saint-Marc Girardin fil pour la première fois acte d’opposition; M. de Carné prouva que même les conservateurs secondaires prenaient de l’audace.
En même temps que les alliés faisaient défection, les anciens adversaires redoublaient d’énergie. M. Billault, si vif, si pressant dans la question du droit de visite, reprit cette thèse avec une vigueur nouvelle, et y joignant les fautes de Tanger et de Tahiti, il accumula les accusations contre le ministère et poursuivit avec une impitoyable logique tous les actes de M. Guizot.
L’affaire l’ritchard était celle qui avait causé le plus d’émotions dans le public. M. Billault en fit le texte de ses plus vives apostrophes :
» Comment ! s’écriait-il, cet homme a fait couler le sang français, vous l’avouez vous-mêmes ; c’est lui qui a allumé la guerre ; c’est à cause de lui que deux cents de nos soldats, envoyés par la France, sont tombés sur une plage lointaine ; c’est à cause de lui que les familles de ces soldats pleurent ceux qu’elles ont perdus, et n’obtiennent point d’indemnité; c’est à cause de lui que vous ne savez ce qui se passe maintenant àTahiti, que peut-être vos cinq ou ou six cents soldats sont exposés à tous les embarras, à toutes les difficultés, à toutes les incertitudes que leur courage seul leur permettra de surmonter ; c’est à cause de lui que tous ces malheurs tombent sur nos soldats, que tous ces insulaires assiègent nos troupes, et cependant vous ne deman-
dez pas un reproche contre lui, une indemnité contre lui ; vous le récompensez, vous le payez. «
Les paroles de M. Billault retentirent au loin, non-seulement à cause du talent dont il fit preuve, mais parce qu’elles répondaient au sentiment général du pays. Ce n’était pas là une de ces questions politiques dont la connaissance n’est réservée qu’au petit nombre. Chacun la comprenait ; chacun s’en indignait : un missionnaire intrigant était accusé de sédition ; le ministère reconnaissait qu’il était coupable, et le ministère l’indemnisait pour obéir à l’Angleterre. Les esprits les moins éclairés voyaient à nu les faiblesses; les esprits les plus calmes en ressentaient la honte : aucune subtilité ne pouvait réussir à obscurcir une question aussi simple.
Aussi les luttes les plus vives de l’opposition devaientelles porter sur le paragraphe de l’adresse qui faisait allusion à cette triste transaction. Ce paragraphe était ainsi conçu :
« Nous sommes satisfaits d’apprendre qu’un sentiment réciproque de bon vouloir et d’équité a maintenu entre les deux États cet heureux accord qui importe à la fois à leur prospérité et au repos du monde. «
Quatre cent dix-huit votants se présentèrent au scrutin sur cette question décisive. Deux cent treize voix se prononcèrent pour le ministère ; deux cent cinq contre. Trois voix seulement au-dessus de la simple majorité avaient sauvé le cabinet du 29 octobre, et encore fallait-il compter neuf ministres votants. C’était donc véritablement un échec, et M. Guizot put voir combien de terrain il avait perdu en France par les sacrifices faits à l’Angleterre.
Cependant ce ,vote, en laissant le ministère debout,
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anéantit l’autorité de la chambre ; la majorité, affaiblie par la discussion, était compromise par une victoire équivoque. Le nom de Pritchardistes demeura comme une flétrissure attachée à tous ceux qui avaient approuvé une politique d’abaissement; et la voix publique, qui ne s’associait pas aux complaisances parlementaires, accusa hautement et le ministre et le roi qui faisaient si bon marché de la dignité de la France. Nulle discussion, peut-être, ne produisit autant d’émotions et ne laissa derrière elle de plus vifs ressentiments. La question en elle-même était misérable, l’intérêt matériel à peine sensible, le personnage dont on s’occupait, indigne d’attention ; mais à côté de ces petitesses, il y avait un principe d’honneur national, qui agrandissait la discussion, et plus l’objet du conflit était méprisable, plus la honte d’une réparation semblait profonde.