‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 67 sur 222 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dire, par les efforts qu’on fait aujourd'hui, mais par ceux qu’on a faits alors avec le concours de tous les bons citoyens.

« Quant à la monarchie, il n'y a pas longtemps que je suis venu à son aide, dans un moment où elle me semblait en avoir besoin, et daDs la mesure de mes moyens.

« Eu 1842, lorsque les élections avaient donné un avantage marqué à l’opposition, lorsque la loi de régence faisait naître pour le cabinet une occasion difficile et périlleuse, craignant qu’un acte d’opposition n’affaiblît la monarchie, je n’ai pas hésité h venir au secours d'un gouvernement qui, alors comme aujourd'hui, ne cessait de m'abreuver d'outrages.

« J’ai donc le droit de me considérer comme un ami utile de l'ordre et de la monarchie. Quant à la paix, j'ai assez de lumière pour savoir que, dans l'état présent du monde, elle est beaucoup plus utile à la France que la guerre; que le calme dont elle fait jouir l'Europe assure les progrès de la révolution française beaucoup plus que ne le' ferait le tumulte des armes; j’ai assez de lumière pour savoir que chaque jour ajouté à la paix ajoute a la chance de trouver les puissances autrement alliées qu'elles ne le sont aujourd’hui, de ne plus les rencontrer, en un root, coalisées contre la France. Et, sous ce rapport encore, je crois avoir fait mes preuves.

a De 1830 à 1836, lorsque la guerre était populaire et que la paix ne l’était pas, lorsque le goût des spéculations n’avait pas encore envahi les esprits, j’ai défendu la paix avec la plus grande énergie, et j’ai contribué à la faire triompher. Je puis doue me considérer aussi comme un ami utile do la paix, plus otile que ceux qui la défendent lorsqu’elle est devenue la passion dominante.

« A cela on me répond que sans doute je veux l'ordre et la paix, mais que, malhabile et mal associé, dépendant des oppositions dont je suis devenu l’allié, tout en voulant l'ordre et la paix, je les compromets, dès que je suis au pouvoir, par mes fautes personnelles et par le mauvais esprit de mes amis. On cite à ce sujet 1840. Six mois, dit-on, ont suffi alors pour mettre la paix et l’ordre en péril. Puis, l'ordre et la paix troublés, je me suis retiré précipitamment, laissant à d’autres le soin de réparer les maux dont j’étais l’auteur. J'ai peu de mots h dire sur ce sujet; mais je me flatte qu'ils seront péremptoires.

« En quoi consistent ces malheursde 1840, dont on parle sans cesse depuis cinq ans, et surtout depuis un mois? Si je ne me trompe, le voici :

' « En 1839 et en 1840 on s’est engagé avec une extrême vivacité

dans la question d'Orient. On a épousé en face de l'Europe la cause do pacha d'Egype contre le sultan, et on a soutenu qu’il fallait attribuer à Méhémet-Ali non-seulement l'Égypte, mais la Syrie, toutes deux héréditairement.

« On a soutenu cela près d’une année entière. L’Angleterre, jusquelà notre alliée, s'opposant à nos désirs, on lui a répondu qu'on braverait, plutôt que de céder, le malheur de la voir se séparer de nous et s'allier aux Russes.

« Sur ces entrefaites, un traité a été signé entre quatre puissances, à l'exclusion de la France, afin d'enlever au vice-roi la Syrie d'abord, et puis, la lutte s'échaudant, l’Egypte elle-même.

« Sur-le-champ le cabinet français a reculé, s'est départi de tout ce qu’il avaiteoutenu, et a dit qu'il en serait de l'alfaire d'Orient comme voudraient les quatre puissances, et que Méhémet-Ali devrait se contenter de l'Egypte, bienheureux si on la lui laissait.

a On a donc affiché d'abord de grandes prétentions, puis, à la première apparence du danger, on y a renoncé.

« On a donné à l’Europe un spectacle ridicule, on a traversé six mois d'agitations stériles, et ajouté au déplaisir du rôle joué en Espagne, en Belgique, en Italie, le déplaisir plus amer encore du rôle joué en Orient.

« Voilà bien, si je ne me trompe, les malheurs de 1840 :

« Une imprudence d’abord ;

« Une faiblesse ensuite.

Si j’ai commis l'une et l'autre, si je me suis avancé pour reculer après, je passe condamnation et je m'avoue l’auteur des malheurs de

« Voici les faits :

« La question d'Orient a commencé au moment où finissaient les questions d'Espagne, de Belgique et d'Italie. Pour détourner notre attention de ces questions si tristement résolues, le gouvernement nous faisait dire et nous disait lui-même : Occupez-vous de la question d'Orient ; celle-là seule est digne de votre attention et de vos efforts.

« En effet, les discours de la couronne et les adresses rédigées par la majorité proclamaient bien haut les droits de Méhémet-Ali sur l’Egypte et la Syrie.

u Quant à moi, j’ai déploré cela comme une haute imprudence; je n'étais pas ministre, je n'avais d'autre conduite à tenir que d'exprimer mon avis quand l'occasion s’en présentait. Je pourrais raconter ici où, à qui, avec quelle chaleurje l’ai dit; mais j'ai mieux fait, je l'ai porté à

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lq tribune. J’ai démontré que, sur celte question, ou allait se séparer de l'Angleterre, dés lors se trouver seul, et, une fois seul, jouer on rôle fâcheux. Je l’ai dit dans des termes aussi clairs que l'incroyable passion des chambres pour Méhémet-Ali permettait alors de le faire.

« Qui soutenait la politique contraire, c'est-à-dire la politique qui tendait à s'engager aveuglément dans l’alTaire d’Égypte?

« Les hommes, députés et ministres, qui m’imputent aujourd'hui tous les malheurs de 1840. J'en pourrais donner mille preuves incontestables, mais malheureusement de nature privée.

« En voici une qui est officielle.

« L'appréhension que j’avais de voir la France s’engager dans la question d'Orient, s’y trouver seule de son avis, dès lors être réduite à l'alternative ou de céder, ou de risquer une guerre générale pour un objet qui ne le méritait pas, cette appréhension était partagée par l'ambassadeur de France à Londres, le maréchal Sébastiani. 11 ne cessait de l’exprimer ayec la plus grande énergie. Qu’arriva-t-il? on le rappela, parce qu'il abandonnait, disait-on, la cause de l’Égypte à Londres. On le remplaça, par qui? par M. Guizot.

« J'adresse cette question à mes accusateurs : Qu’allait faire M. Guizot à Londres? 11 y allait assurément pour y tenir une conduite différente de celle du maréchal Sébastiani ; car il est trop haut placé pour avoir voulu seulement d’une ambassade qq’on ôtait à un autre pour la donner à lu|. 11 y allait évidemment pour soutenir la cause de Méhémet-Ali, délaissée par M. Sébastiani.

a À cette même époque, ltr mars 1840, le cabinet qui existait alors ayant été renversé, je fus appelé à former une administration nouvelle. Je m’y refusai longtemps; je suppliai la royauté de suivre son penchant et de prendre un autre ministre que moi. Dans cette intention, tandis que j’étais officiellement appelé à composer un nouveau conseil, je consentis à ce que, pendant quatre jours, il fût tenté les plus grands efforts pour en composer un dont je ne ferais point partie. La tentative n’ayant pn réussir, je fus obligé d’accepter le fardeau. Mes amis politiques voulurent bien le partager avec moi.

« La France avait dit qu’elle voulait absolument qu’on laissât la Syrie à Méhémet-Ali, et les quatre puissances avaient dit qu'elles ne le voulaient pas. Que fallait-il faire Gagner du temps pour essayer de çlégager la dignité des uns et des autres fatalement compromise, était évidemment la seule conduite à tenir. Il y avait, j’en conviens, peu de chauces d'y réussir. En tout cas, l’ambassadeur de France, placé auprès

de la conférence de Londres, y pouvait plus que moi. Malgré ses efforts, le traité du i K juillet fut signé, i l’eiclusion de la France.

« il fut convenu dans ce traité que deux mille Anglais, mille Autrichiens, transportés sur des vaisseaux, iraient attaquer le littoral de Ta Syrie pour l'enlever i Méhémet-Ali.

« Ces moyens, fort suffisants, si la France et l’Égypte devaient se , laisser intimider, étaient dérisoires, si l’une et l'autre montraientnn peu de sang-froid et de fermeté. En effet, les deux mille Anglais, les mille Autrichiens pouvaient bien ravager le littoral de la Syrie, mais ils ne pouvaient pas enlever à Mébémet- Ali la Syrie elle-même etl’Égypte. A la mauvaise saison, ils devaient nécessairement être obligés de se retirer après avoir ravagé quelques villes maritimes. Si les quatre puissances voulaient pousser leurs desseins à bout, elles étaient obligées d'envoyer, ou une armée anglaise, on une armée autrichienne ou une armée russe. Quant à une armée anglaise, il n'en existait pas. Quant à une armée russe, le cabinet anglais, déjà divisé, se serait dissons plutôt que de consentir à l'introduction des Russes en Turquie ; et pour une armée autrichienne, c’était à la France à empêcher qu’il en fût envoyé une. Du reste, elle avait reçu de Vienne les déclarations les plus spontanées et les plus rassurantes à cet égard. Quel pouvait donc être le calcul des hommes d’État qui auraient entrepris une telle opération avec de si faibles moyens? C’est que l'Egypte et la France s'intimideraient, et qu’une simple démonstration suffirait pour les contraindre àcéder. Le rôle de la France était donc indiqué : et c’était de ne point s'intimider, de se tenir prête pour le cas peu probable où l'on voudrait pousser les choses au delà d'une simple démonstration, d'armer par conséquent, mais sans menaces, et sans parler de guerre. C'est ce qu'a fait le ministère du l" mars.

11 a armé avec activité, il n'a fait de menaces à personne. Je défie qu'on en cite une seule.

» Jesuisconvaincuqu’enattendantseulementdeux mois, l'insuffisance des moyens employés contre l’Egypte aurait été démontrée ; que l’envoi d'une armée russe n’aurait pas été accepté par l’Angleterre; que celni d’une armée autrichienne aurait été empêché par la France, et que, sans guerre, avec de la modération, on aurait conclu un traité honorable pour tous.

» Mais la situation, pour qui ne la jugeait pas bien, était inquiétante. Le ministère du 1” mars, qui ne l’avait pas créée, offrait un moyen d'en sortir, qui n'était pas la guerre. Cela pouvait faire naître quelque anxiété, j'en conviens ; mais il valait la peine de braver quelques inquié-

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