CHAPITRE V
pouvait intervenir, à moins qu’on ne tentât de la marier à un prince français. Une pareille alliance éprouverait sans aucun doute une sérieuse opposition de la part de toutes les puissances européennes ; car, en augmentant la puissance de la France, elle pourrait, dans l’avenir, compromettre la tranquillité des autres États. Sauf une alliance avec un prince français, le droit de l’Espagne de faire un choix par ellemême lui semblait inattaquable.
Tel était l’état de la question au moment des conférences d’Eu pour ce qui regardait le mariage de la reine. Louis- Philippe renonçait à toutes prétentions pour ses fils, mais limitait le choix aux princes de Bourbon ; lord Aberdeen ne mettait aucun obstacle à ce qu’un de ces princes fût accueilli ; mais ne reconnaissait pas à la France le droit de veto pour tout autre prince.
Cependant il n’avait pas encore été question du mariage du due de Montpensier avec l'infante. Ce n’est qu’en 1844, lors de la visite de Louis-Philippe à Windsor, que lord Aberdeen fut informé des désirs du roi à cet égard. Celuici néanmoins ajouta que son fils n’épouserait l’infante que quand la reine serait mariée. Lord Aberdeen répliqua : « Et quand elle aura eu un enfant? — Soit, reprit Louis-
* Philippe, je ne demande pas mieux; car si la reine « devait rester stérile, l’infante deviendrait l’héritière né-
# cessaire ou inévitable, et cela ne ferait pas mon compte « plus que le vôtre. Mais pourtant il faut un peu de réci- « procité dans cette affaire, et si je vous donne vos « sécurités, il est juste qu’en retour vous me donniez les « miennes. Or, les miennes sont que vous ferez ce que « vous pourrez pour tâcher que ce soit parmi les descen- « dants de Philippe V que la reine Isabelle choisisse son
« époux, et que la candidature du prince Léopold de * Saxe-Cobourg soit écartée. — Volontiers, répondit lord « Aberdeen; nous pensons, comme vous, que le mieux « serait que la reine prît son époux parmi les descendants « de Philippe V. Nous ne pouvons pas nous mettre en « avant sur cette question, mais nous vous laisserons faire; « nous nous bornerons à vous suivre, et dans tous les « cas, à ne rien faire contre vous. Quant à la candidature « du prince Léopold de Saxe-Cobourg, vous pouvez être « tranquille sur ce point; je réponds qu’elle ne sera ni « avouée ni appuyée par l’Angleterre, et qu’elle ne vous « gênera pas. »
On le voit : la question n’était plus entièrement la même qu’en 1843. Le mariage de l’infante amenait des complications et en même temps des concessions nouvelles. Louis- Philippe s’engageait à faire ce mariage non -seulement après celui de la reine, mais encore après provenance d’enfant. De son côté, lord Aberdeen promettait de ne pas appuyer la candidature d’un Cobourg, sans cependant reconnaître positivement le droit que prenait la France d’exclure tout autre prince qu’un descendant de Philippe V.
Quoi qu’il en soit, le cabinet des Tuileries vit ou feignit de voir dans ces conversations un contrat qui liait les deux parties, ou devait les dégager toutes deux, si l’une manquait à sa parole, ou simplement interprétait d’une manière différente les engagements pris.
Pendant ce temps, la reine Marie-Christine, entrant dans les vues de Louis-Philippe, cherchait à négocier le mariage d’Isabelle parmi les princes descendants de Philippe V. Ses préférences personnelles étaient pour son frère, le comte