ANNÉES DE COMBAT
Whistler était donc resté debout, si lon peut ainsi dire, sur le terrain de l’eau-forte; les critiques n'avaient pu persuader aux collectionneurs que ses vues de Venise ne valussent rien; comme graveur il avait en définitive l’avantage. Mais le combat engagé sur le terrain de la peinture ne lui était point de même favorable. Quoi qu’il fit, il devait rester des années sous le coup de la désastreuse condamnation prononcée contre lui. Le public ne voyait toujours en lui que l’auteur excentrique ou mystificateur des nocturnes, le côté humain et vivant de sa peinture était ignoré et cessait d’être senti. Dans ces conditions, la poursuite de son art lui devenait difficile. Les acheteurs devaient manquer pour les tableaux d'ordre varié qu'il produirait et on ne devait plus lui demander de portraits
et lui permettre ainsi de continuer, dans une branche qu'il avait si spécialement cultivée.
Cependant, comme il y a toujours des exceptions, il se trouva quelqu'un, Me Meux, la femme d’un riche brasseur qui, aussitôt après son retour de Venise, eut le courage de lui faire exécuter des portraits. Car à ce moment et pendant quelques années, ce fut un acte de courage que de se faire peindre par Whistler. On n'était pas seulement tenu pour original ou excentrique en agissant ainsi — et beaucoup de gens sont prêts à accepter la réputation de cet ordre qu'on peut leur faire — mais On passait pour un ignorant, dénué de compréhension artistique et surtout pour une dupe, mettant son argent à des choses de nulle valeur. Et le souci d'éviter spécialement ces dernières qualifications est fait pour effrayer les gens, comme Whistler s’en apercevait au vide survenu autour de son atelier. Cependant Mme Meux, sans s'inquiéter de l'opinion des autres, lui demandait un premier portrait.
Il l’a représentée debout, en robe de soirée, décolletée, la tête et les bras nus. Le fond de la toile est de ce noir intense auquel il aimait à revenir et la robe aussi est noire, quoique un peu plus claire que le fond. Mais alors, pour détacher le modéle ainsi vêtu sur le fond, il l’a entouré d’une longue fourrure blanche, en mouton du Thibet. De la sorte les chairs et la fourrure blanche, ressortant seules sur le noir général, la figure apparaît avec quelque chose de mystérieux et de fantas-
tique. Mme Meux fut ravie de ce portrait. C'était un cas tout
à fait rare que celui de cette femme, capable d'apprécier l’art
de Whistler, alors que les grands juges et les critiques fameux
n'y découvraient que matière à dénigrement. Me Meux, dans son contentement d’être mise sur la toile d’une façon si distingucée, voulut posséder 1mmédiatement un second portrait.
Whistler exécuta celui-ci, en contraste avec le premier, dans les tons très clairs. Le modele est debout coifflé d’un large chapeau rose et vêtu d’une robe de même couleur. Le tableau est ainsi devenu une Harmonie en pris et rose. Puis Mme Meux fit exécuter un troisième portrait.
Lady Archibald Campbell vint aprés cela se faire peindre elle aussi par Whistler. Elle appartenait à la grande aristocratie, son mari Ctait fils du duc d'Argyll et frère du marquis de
Sarasate.
Lorne, qui avait épousé la princesse Louise d'Angleterre, fille
de la reine Victoria. C'était une femme de grande taille, de
grande distinction, svelte, blonde et, par surcroît, intelligente
et d'esprit indépendant. Elle offrait à un peintre un modéle idéal. Whistler voulut profiter de l'avantage, en faisant d’elle plusieurs portraits saisissants. Il se mit à la peindre dans des poses imprévues. Mais outre que la femme en sa qualité de beauté, était capricieuse, elle se trouvait soumise aux railleries et aux reproches de son entourage d'aller choisir un peintre aussi décrié que l'était alors Whistler. Aussi, selon l’influence que pouvaient avoir respectivement sur elle les railleries et les attaques du dehors contre Whistler ou les raisons et l'influence de celui-ci, elle se prêtait à ce qu’il entreprenait ou voulait y apporter des modifications et même faire changer ce qu’elle avait d'abord trouvé bien. Les choses continuérent ainsi assez longtemps et Whistler avait en train un certain nombre de toiles avec des poses différentes, sans avoir pu encore en terminer une seule, mais cependant en ayant poussé une entre autres, à un point voisin de la réussite.
Je ne sais pas bien ce qui se passa alors, mais quelqu'un avait dû pénétrer dans l'atelier de Whistler et voir les poses données à Lady Archibald. 11 avait dû communiquer son impression défavorable à l'entourage et à la famille de la dame, qui en avaient ressenti un tel mécontentement, qu'ils avaient dû lui faire des remontrances, probablement violentes. Toujours est-il qu'un jour, arrivant à l'atelier trés surexcitée, elle demanda à Whistler de tout changer dans les poses données, de recommencer en particulier le portrait sur le point d’être terminé. Whistler qui s'était plié, autant qu’il avait pu, aux
| | D ji . | | L' “i 1] | | |
Portrait de Lady Archibald Campbell.
exigences de la dame, pour parvenir à terminer quand même un portrait d'elle, à cette demande qui devait mettre à néant son long travail, sans lui laisser même la certitude de pouvoir recommencer à nouveau, fut pris d’un véritable accès de découragement. On en venait à lui rendre l’exercice de son art impossible. L'opinion du dehors était telle qu’il ne pouvait plus trouver d'acheteurs pour ses tableaux et quand, par exception, il décidait une femme courageuse à poser, on s'acharnait après elle de telle façon qu’on l’amenait elle aussi à se retourner contre lui. Il se sentait poursuivi jusque dans son atelier.
Ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint de Lady Archibald de continuer à poser, de manière au moins que le portrait le plus avancé pût être achevé, les autres furent abandonnés. Dans le portrait mené à bonne fin, la pose a certes un caractère inattendu, mais elle est cependant naturelle. La dame s'éloigne avec une sorte de dédain, qui sied bien à sa beauté, en boutonnant son gant et en détournant la tête, comme pour jeter un dernier regard au spectateur avant de disparaître. On n’a besoin d'aucun renseignement pour reconnaître que la personne ainsi peinte est de la société des princesses.
Le tableau fut exposé à la Grosvenor Gallery, à Londres, en 1884, au Salon, à Paris, en 188$ et à Munich, en 1888, comme le portrait de Lady Archibald Campbell, puis Whistler vint à en changer le titre et à l’appeler la Dame au brodequin jaune, d’après la chaussure du pied en mouvement. C’est sous cette désignation qu'il a figuré à l'exposition d'ensemble des
Sr
UE : Eee PSS
exigences A la dv. pour eco Fe terminer quand même un portrait d'elle, à cette demmde qui devait mettre à néant son long travail, wass lui laisser même la certitude de pouvoir
à AE recommencer à sosveat, fa gris d'un véritable accès de BEEN découragement. ou LE us x Jui. rendre légniee de son
dre rt
Me ge TE PE à L PE à, PAU Net Li RÉ ’ 4 À “+ de:
Pt bises à le Graser Gallery, Les Pb Per, en 8%; & à Munich, en 1886,
és mouvement. C'est sous- | | d'ensemble des
œuvres de Whistler, chez MM. Boussod Valadon, à Londres, en 1892, et qu'il a définitivement pris place dans la collection Wilstach, à Philadelphie.
Me Meux et Lady Archibald Campbell furent les seules personnes dont il eut, dans les premiers temps qui suivirent son retour de Venise, à faire le portrait. Il n’en vint point d’autres pour être peintes. Ce n’est pas que l’obscurité se fit sur son nom, au contraire les polémiques de presse, ses démélés avec les critiques, son fameux catalogue de la seconde exposition des vues de Venise, le tenaient très en vue et il passait à l’état d'homme connu de tout Londres. Mais il ne retirait aucun avantage de cette célébrité pour sa peinture. On considérait de plus en plus en lui l’homme d'esprit, le polémiste, l'écrivain, et on dédaignait plus que jamais le peintre. Dans ces circonstances, il lui restait des loisirs pour exécuter les conceptions d’ordre pictural qu’il pouvait former et je vais dire comment je lui servis à réaliser la peinture de « l’habit noir ». Cela me permettra d'ailleurs de donner une vue sur sa manière même de combiner et d'exécuter une œuvre.
Un soir de l’année 1883, nous diînions ensemble dans la maison qu'il habitait alors à Londres, Fulham road. Nous avions assisté dans la journée à l'ouverture d’une exposition de peinture et nous passions en revue les tableaux que nous y avions remarqués. [l en vint à critiquer particulirement le portrait du président d'une société ou corporation. Le personnage tait représenté nu-tête, les cheveux séparés
par une raie sur le front et frisés, et en même temps vêtu d’une robe rouge de forme antique, insigne de sa charge. Cette combinaison d’une tête coiffée à la mode du jour et de cette vieille robe lui paraissait d’un goût détestable. La conversation roula dès lors sur le costume et la pose à choisir dans le portrait. Nous convinmes qu’on devait faire poser diversement les originaux, selon leur physique et les vêtir d’un des costumes qu'ils mettaient d'habitude. Or, l’habit noir, l'evening dress, était un vêtement dans lequel les gentlemen en Angleterre passaient une partie de leur vie, qu'ils portaient à dîner, en société, au théâtre, au bal, et cependant on ne peignait jamais personne avec. Était-il donc tellement ingrat et offrait-il de telles difficultés d'exécution que les peintres dussent écarter systématiquement ?
La conclusion fut qu'il fallait peindre « l’habit noir » et, après un instant de réflexion, Whistler me demanda de le poser. Il fut donc entendu qu’il ferait de moi un portrait en habit noir. On décida successivement qu'il serait en pied, de grandeur naturelle, avec un fond clair. Il ne s’inquiétait évidemment point des difficultés à prévoir, car la pose debout, sur fond clair Ctait certes de toutes la plus ardue. Il fallait après cela trouver un arrangement, un accessoire, quelque chose qui rendît moins rébarbatif lhomme noir des pieds à la tête. J'avoue que je n'avais rien à suggérer. Whistler y pensa un assez long temps, enfin quand il fut fixé, il me dit : « Venez
tel jour, apportez votre habit et un domino rose. » Je fus
assez surpris du domino, mais sans faire de réflexions, j'allai chercher l’objet chez un costumier du théâtre de Covent Garden et le jour dit, j'étais dans son atelier de Tite Street.
Il me fit poser debout, devant une tenture d’étoffe gris rose, le domino rose jeté sur le bras gauche, nu-tête, le chapeau tenu du bras droit tombant, et il se mit à attaquer le portrait sans dessin préliminaire. Il avait tout juste posé à la craie, sur la toile blanche, quelques repères pour indiquer en haut la tête, en bas les pieds, à droite et à gauche, la place du corps. Il appliqua tout de suite sur la toile les couleurs et les tons, tels qu’ils devraient exister dans le tableau définitif. A la fin de la séance, on pouvait déjà juger de la physionomie générale qu'aurait l'œuvre. Il y avait, comme premier motif, un homme debout, vu de face, en habit noir, puis le domino lui avait permis de réaliser la combinaison de coloris d’ordre décoratif qu'il introduisait dans toute œuvre peinte, le noir du vêtement, le rose du domino et le gris rose du fond formaient un Arrangement en couleur chair el noir. Le domino lui avait encore servi à déterminer le caractère du modele, qui pouvait passer pour un monsieur entrant à un bal. Et enfin il lui avait permis, tombant à gauche sur la jambe et la couvrant en partie, de détruire le parallélisme roide des deux côtés du corps et de diversifier les contours. Cette idée du domino lui était donc venue comme une véritable invention de peintre, il avait tiré d’un objet très simple l’arrangement imprévu d’un tableau.
IOI
Il continua à me faire poser pendant de longues séances.
Lady Meux. Gris et rose.
Il peignait dans le même temps que mon portrait, celui de Lady Archibald Campbell. IT menait de front les deux œuvres et je pouvais observer les degrés par lesquels il les faisait parallèlement passer. Un de ses prin- Cipaux Soucis, à mesure qu'il les avançait, était de leur maintenir l'aspect de choses produites sans effort. Au lieu d’ajouter des détails, il en supprimait plutôt et gardait avant tout le faire large.
Ce que ses détracteurs lui reprochaient, de ne peindre que des tableaux tenus pour des esquisses, n’était donc point chez lui la conséquence d’une absen-
ce d'effort, mais venait de sa conception même de l’œuvre
d'art et était au contraire le résultat d’une attention persistante
mets mes
et d’un supplément de travail. On comprendra qu'il pût en
étre ainsi, quand on connaîtra les règles de l'esthétique qu'il
appliquait et qu'il a formulées, comme complément à ses
propositions déjà émises sur l’eau-forte.