‹ Histoire de J. McN. Whistler et de son œuvreChapitre 35 sur 46 · TI · texte numérisé non relu

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tract de vente ordinaire, mais un engagement d'ordre particulier, une promesse de faire, laissant l'artiste libre jusqu’au dernier moment de retenir ou de livrer l’objet. Whistler qui, à l’occasion de son procès avec Ruskin, avait déjà publié une brochure, à l'issue de ce second procés, en faisait paraître une nouvelle, pour constater son succès, sous le titre : The Baronnet and the Butterfly (Le Baronnet et le Papillon). Il y montrait comment l'arrêt de la Cour, en établissant les droits prolongés de l’artiste sur ses œuvres, sauvegardait sa dignité et reconnaissait le caractère noble de l'art.

Le procès avec Sir William Eden fut le dernier épisode de la longue bataille que Whistler avait eue à soutenir, avant de voir son art pleinement accepté. Il s'y était montré doué de cet esprit excitable, qui ne fait rien pour éviter les rencontres et même finit par s’y accoutumer et y prendre plaisir. Il n'est pas étonnant qu’un homme ainsi organisé, aux prises avec ses adversaires, ait eu à subir toutes sortes d’injures et d’accusations. Dans ces circonstances on pourrait, si on voulait fixer son caractère d’après les écrits passagers, faire de lui un portrait peu flatteur et lui trouver tous les défauts. Mais on doit se comporter avec lui comme on le ferait avec tout homme de combat, avec un homme politique par exemple, exposé dans ses luttes à être fort maltraité. Or, en dégageant le caractère d’un homme politique, on dédaigne les critiques courantes dont il a été l’objet pour le juger, en fin de compte, d’après quelque grand acte de sa carrière et les traits saillants de sa conduite.

En appliquant ces principes à Whistler, on reconnaît que sa longue bataille, avec les actions de détail si multipliées, a été engagée par un motif des plus légitimes, la défense de son art, puis pour arriver à lui faire une place, à le faire accepter, à le faire triompher. Et quand on constate de quelle nature étaient les accusations et les attaques subies, on ne s'étonne plus de l’âpreté qu'il a pu apporter à la lutte et des invectives et contre-accusations qu'il a pu jeter à la tête de ses adversaires. Car le jugement contre lequel il a eu à se défendre, ne portait pas seulement sur son plus ou moins de talent, il n'allait à rien moins qu’à nier son honorabilité comme artiste. Mystificateur ! charlatan! ne produisant que des choses imparfaites et des esquisses, telle a été longtemps en Angleterre l’opinion courante à son égard. L’animosité mise à le poursuivre était si grande, qu'on a porté l'attaque contre lui sur le terrain commercial, qu’on a déclaré publiquement que ses œuvres n'avaient aucune valeur vénale, qu’on est parvenu ainsi à le ruiner, qu'on Pa condamné à passer une partie de sa vie dans la gêne et les difficultés pécuniaires.

Maintenant qu'avec le recul du temps, on regarde son œuvre peinte, on se demande comment on ne l’a pas tout de suite reconnue pour ce qu'elle était, la production naturelle d'un homme naturellement original. Car les traits imprévus, le caractère sui generis quand ils apparaissent, sont, en euxmêmes, les signes irrécusables de loriginalité vraie. La réelle dissemblance d’avec les autres ne peut avoir rien d’artificiel,

l'allure d'exception est donnée par la nature et aucun effort ne peut la procurer à qui d’abord ne l’apporte avec soi. Il ne saurait donc exister ici de mystification ou d’imposture. Combien se torturent, se contournent, pour produire des œuvres qui pourraient attirer les regards comme originales et n'arrivent qu'a ajouter le ridicule à la platitude! Combien qui consentiraient à être traités de mystificateurs, d’imposteurs, à condition qu'on püt distinguer leurs œuvres sur la moyenne courante et qui, quoi qu'ils tentent, ne peuvent l'obtenir!

La véritable originalité se manifeste donc comme un heurt. Alors, tout à coup, dans un milieu d’une certaine manière, surgit quelque chose de réellement différent, de dissemblable. Whisler, doué d’un tempérament particulier, d’une vision spéciale, produisait ses harmonies, ses symphonies, ses nocturnes pour se satisfaire d’abord lui-même ; quand ensuite il les montrait, l’on avait sous les veux des œuvres d’une absolue sincérité, d’une parfaite bonne foi. Tout ce que les écrivains, à commencer par Ruskin, tout ce que les critiques, le public cultivé et la foule prétendaient trouver chez lui de charlatanisme et d’imposture, n'était qu'une nouvelle manifestation de la difficulté que les hommes éprouvent à reconnaître la véritable originalité dans n'importe quel ordre, mais surtout dans celui de la peinture. Schopenhauer a classé les artistes et les hommes d'intelligence

d’après la peine qu'ils avaient à se faire apprécier. Il a mis :

comme les plus aisément compris et jugés selon leur mérite, les danseurs, les acteurs, dans une position intermédiaire les

poîtes, tout à fait à la fin les philosophes et immédiatement avant eux les peintres. Cette classification doit être tenue pour exacte, au moins en ce qui concerne les peintres, et le cas

Le vieux pont de Battersea.

de Whistler pourrait servir, s’il en était besoin, de nouvel exemple à l'appui.

Whistler, après la mort de sa femme en 1896, continua assez longtemps à habiter Paris. Puis l’âge et la fatigue venant,

il retourna vivre à Londres, où sa belle-mère, Mme Birnie-Philip et ses belles-sœurs, Mme Whibley et Miss Birnie-Philip lui constituaient une famille et pouvaient l’entourer de soins. Il prit une maison à Cheyne-Walk, Chelsea, sur le lieu où il avait d’abord résidé en même temps que Carlyle et que Rossetti. Cheyne-Walk avait bien changé depuis l’époque où il v était

Chelsea.

venu une première fois. Le pittoresque et l'aspect retiré ne s’v trouvaient plus. Le vieux pont de Battersea si curieux avec ses poteaux de bois, avait été remplacé par un pont en fer. Un quai avec une large chaussée avait mangé sur l’espace planté et couvert de gazon, qui s'était auparavant étendu jusqu’à toucher la Tamise. De hautes maisons neuves uniformes avaient en partie pris la place des petites maisons différentes les unes des autres d'autrefois. Seule l’église avec son clocher carré

restait comme une marque du vieux temps. Whistler, en revenant à Cheyne-Walk, ne pouvait donc avoir l'intention d’ajouter de nouvelles œuvres à celles que les anciens aspects lui avaient sugoérées. Le choix du lieu comme résidence lui avait été surtout dicté par l'existence, au n° 74, d’une maison avec un atelier suffisamment vaste pour lui permettre d’y travailler à l'aise.

Au mois de juillet 1902, il voulut revisiter la Hollande et il partit, en compagnie d’un ami, un compatriote américain, M. Charles Freer. Il fut pris, en arrivant à Flessingue, d’un affaiblissement de la fonction du cœur, qui mit tout de suite sa vie en danger. M. Freer put le conduire à La Haye, où les meilleurs médecins et ses belles-sœurs accourues, lui prodiguérent leurs soins. Il resta assez longtemps extrêmement faible, puis son état amélioré, lui permit de regagner Londres. Dans l'hiver de 1903, il avait repris assez de forces pour se remettre au travail. Il put ainsi poursuivre des portraits qu'il avait en train et exécuter quelques œuvres nouvelles, des têtes et bustes de jeunes filles.

Mais l’affaiblissement du cœur, résultat des fatigues et de l'usure amenée par l’âge, restait un mal chronique. En effet, une rechute en juin 1903, le fit retomber dans cette prostration où il s'était trouvé en Hollande, avec cette aggravation qu'une seconde crise le voyait moins apte à résister. Il se remit cependant relativement vers le 15 juillet et ses amis purent croire que la mort reculait de nouveau. Le vendredi 17 juillet il se sentait assez bien, il avait causé de bonne

humeur à son luncheon, lorsque subitement, vers trois heures de l’aprés-midi, il fut pris d’une syncope et d’une perte de connaissance. [Il expira comme sans souffrance. Le cœur avait brusquement cessé de battre. |

Le service funébre, du rite anglican, se fit dans cette vieille église de Chelsea qu'il s'était si souvent plu à représenter et il fut inhumé au cimetière de Chiswick, à côté de sa femme et non loin de la tombe où Hogarth repose.

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