LE LIEU ET LA DATE DE NAISSANCE DE WHISTLER
Lorsqu’en avril 1881, je publiai une premitre étude sur Whistler dans la Gazette des Beaux-Arts, je crus devoir y donner le lieu de sa naissance. Je pensai ne pouvoir mieux faire que de m'adresser à lui et, sur son dire, je mis qu'il était né à Baltimore. Je ne pus d’ailleurs obtenir aucune date. Je restai après cela longtemps convaincu qu’il était né à Baltimore,
puisqu'il me l'avait déclaré, et plusieurs écrivains et critiques ont répété, se fondant sur mon témoignage, qu'il était né dans cette ville. Cependant je finis par apprendre, à ma confusion, qu'il n'y était point du tout né et qu'après avoir moi-même, sans le savoir, fait erreur, j'avais causé l'erreur d'autrui. Je reprochais à Whistler de m'avoir ainsi dérouté, mais, quoique à maintes reprises, Je sois revenu sur ce sujet, cherchant toujours à obtenir de lui une déclaration exacte, je n'ai jamais pu en rien tirer et il a toujours esquivé une réponse précise, par le rire et la plaisanterie.
Après m'être longtemps demandé quelle raison il pouvait avoir de chercher ainsi à dissimuler son âge et son lieu de naissance, je suis arrivé à croire que s’il se conduisait comme il le faisait, c’est qu’en définitive, il ne devait connaître ni l’un ni l’autre. À l’époque où il voyait le jour en Amérique, il paraît qu’on n'y tenait point partout de registres réguliers d’état civil. Les naissances n'étaient point officiellement enregistrées, c'était généralement dans une bible, que chaque famille inscrivait les naissances, mariages et décès de ses membres. On peut concevoir, d’après cela, que Whistler n'ait jamais bien su ses lieu et date de naissance. Il quitte l'Amérique tout enfant, pour aller vivre à Saint-Pétersbourg où il perd son père, revenu en Amérique, il n’y passe que quelques années, la quitte de nouveau définitivement, pour venir en succession habiter Paris et Londres, et on comprend très bien que, dans sa vie de jeunésse errante, 1l n’ait jamais eu en main ou ait perdu de vue de bonne
heure, la bible ou tout autre document de famille où était consignée sa naissance. Le fait s’imagine d'autant mieux qu’il avait une sorte d'horreur des dates; il ne s’inquiétait d’aucune chronologie, ses lettres n'étaient presque jamais datées, les catalogues de ses expositions non plus, et le temps s’écoulait, sans qu’il cherchât à revenir sur le passé, pour assigner aux années particulières qui les avaient vu se produire, les événements divers de sa vie.
Je n'ai donc pu obtenir de lui de réelle déclaration sur son âge et lieu de naissance. Cependant un biographe qui manquerait de donner cette sorte de renseignement sur un homme dont il s'occupe, serait comme déshonoré. Je ne sais pas bien pourquoi la date exacte et le lieu précis de naissance d’un homme sont choses essentielles à savoir, mais il en est ainsi et on a remué des montagnes, pour arriver à découvrir où et quand certains hommes étaient nés. Sans parler d'exemples fameux, comme ceux d'Homère et d’Erasme, auxquels des villes nombreuses se sont disputé l'honneur d’avoir servi de berceau, on a vu des érudits faire les recherches les plus rebutantes, pour préciser le lieu et la date de naissance de certains artistes hollandais et flamands, que les contemporains n’avaient nullement cherché à établir.
Je ne pouvais donc penser, sans me rendre méprisable aux yeux de mes lecteurs, à donner un livre sur Whistler, qui n'épprendrait son âge. Puisqu'il m'avait au début induit en erreur et que je n'étais jamais parvenu ensuite à en obtenir de
me
renseignements, il fallait s'adresser ailleurs. Son lieu probable de naissance Lowell, Massachusetts, venant enfin à être connu, j'obtins, par l’entremise des vieux amis américains de Whistler, MM. Lucas et Avery, une lettre du recteur de l’église Sainte- Anne de cette ville, disant que, selon les registres de l’église, il y avait été baptisé le 9 novembre 1834, mais le recteur ne donnait aucune date de naissance, les registres n'en portant point.
M. Bloor de New-York, architecte et amateur de choses d’art,ami de M. Ave-
rv, sollicité par lui de faire
des recherches, devait met- Église Sainte-Anne à Lowell (vignette tre la main sur un docu- DA
ment donnant indirectement la date de la naissance. M. Bloor passait l'été en villégiature à Stonington, une petite ville du Connecticut. Stonington, en 1837 et années suivantes, a servi de résidence au major Whistler, alors qu'en qualité d'ingénieur, il dirigeait la construction de chemins de fer dans cette partie des États-Unis, et Whistler tout jeune enfant se trouve y avoir lui-même résidé. M. Bloor fit la connaissance à Stonington de deux petites-cousines des Whistler, qui n'avaient jamais cessé d'y habiter, dont l’une était la femme du plus vieux médecin de la ville. Ces dames
possédaient de nombreux papiers, portraits, documents, venus du major et de Mme Whistler et, entre autres, un journal tenu réguliérement par Me Whistler, pendant son séjour à Saint- Pétersbourg. M. Bloor auquel ce journal fut communiqué, y a relevé, à la date du 10 juillet 1844, ce qui suit : « Un poème « choisi pas mon chéri Jamie et mis sous mon assiette au
« déjeuner, comme une surprise, à l’occasion du dixième annt- « versaire de sa naissance, etc. »
Cette déclaration semble décisive. Elle établit, en l’absence de document absolument officiel, que Whistler est né le 10 juillet 1834 et quoique Lowell ne soit mentionné nulle part comme son lieu de naissance, on doit tenir pour presque certain que c’est là qu’il a vu le jour, quatre mois avant dy être baptisé.
WHISTÉLER: EVWELASQUEZ
On a voulu reconnaitre chez Whistler une part d'emprunt directe faite à Velasquez. Cette sorte de jugement se trouve formulée, par exemple, de la façon la plus précise dans le
catalogue officiel de la Collection Wilstach, à Philadelphie, “où, à l'article Whistler, l'éditeur M. Carol H. Beck dit € Whistler a étudié l’art du Japon et celui de Velasquez et a « su s'assimiler avec succès, leurs grands principes. » Il y a, dans ce jugement, exagération en ce qui concerne ce que Whistler a réellement pris à lart du Japon, et erreur en ce
qui concerne Velasquez, auquel il n’a en réalité rien pris.
Il est évident que quand Whistler a introduit dans sa nomenclature, les termes Arrangements, Harmonies et Nocturnes, ils lui ont été suggérés, en partie, par le système décoratif du Japon. On doit donc, tout en trouvant trop fortes les expressions « qu’il a étudié pour se les assimiler les grands principes de l’art du Japon », reconnaître qu’il s’en est approprié le système de coloris, mais il en est autrement en ce qui concerne Velasquez. Si on étudie Whistler dans son développement, on ne trouve point qu'à aucun moment il ait réellement pris à Velasquez. Pour prendre à un ancien peintre, il faut au moins pouvoir étudier ses principales œuvres. Or Whistler élève, n'avait à Paris que bien peu de choses de Velasquez, au Louvre, et tout aussi peu, à Londres, à la National Gallery, et pendant ses années d’active production, il ne s’est point suffisamment senti attiré par les œuvres du maître, pour aller voir les décisives à Madrid.
Toujours est-il que, dans les œuvres de début de Whistler, on ne découvre aucune trace d'emprunt fait à Velasquez. Dans l'Ecran doré, la Princesse du pays de la porcelaine, le Balcon, on sent l'influence directe du Japon. Dans la Pelile fille blanche, la Symphonie en blanc n° 3, la Décoration de la chambre du Paon, la même influence atténuée ou voilée est toujours visible, mais non point encore celle de Velasquez. Ce ne serait ainsi qu'avec les portraits de sa mère, de Carlyle, de Miss Alexander, que l’on pourrait la voir apparaître. Ce serait donc à l’âge de trente-
huit ans, alors qu'il peignait depuis plus de dix ans, qu'il se serait mis tout à coup à emprunter à l'Espagnol.
Il est vrai qu'a ce moment, se montre trés développée dans les œuvres de Whistler, ce qui ne s’y était encore trouvé qu’en germe, « l'enveloppe », cette sorte de voile, de buée fantastique, cette atmosphère particulière, qui a fait dire à ses détracteurs que sa peinture était entourée de brouillard. Cette enveloppe visible dans les portraits de sa mère et de Carlyle, prend toute sa plénitude dans les nocturnes. Elle ne sera plus maintenant absente de ses œuvres, elle ira en quelque sorte en s’accentuant, tellement que les derniers tableaux, par exemple le portrait de Mme Whibley et le sien de l'Exposition universelle de 1900, pourront faire dire à ceux qui persistent à le méconnaître, que sa peinture a fini par devenir ténébreuse. Mais cette enveloppe particulière ne lui est pas venue d’un emprunt fait à Velasquez ou à tout autre, car elle est due au tempérament même de l’homme dans ce qu'il a de plus intime, elle découle de son organisation physiologique, elle est le côté tout à fait « whistlérien » de son œuvre.
Whistler a du reste repoussé justement l'emprunt fait à Velasquez, que l’on prétendait découvrir chez lui, par un mot qu’on a si mal compris. Comme une personne se confondait en louanges, le comparait tout le temps à Velasquez et trouvait introduites dans ses œuvres ces particularités qu’il admirait chez l'Espagnol, Whistler l’interrompit en disant : « Why drag in Velasquez? » (Pourquoi amener ici Velasquez?) On voulu
En
voir dans cette exclamation l’orgueil de Whistler, ne permettant point que, devant lui, on louât qui que ce soit, et ne reconnaissant pas même d’égal en Velasquez, ce qui esten faire un personnage ridicule. Quand il s’écriait Why drag in Velasquez ? il voulait dire : Qu'est-ce que Velasquez a à faire ici ? Je ne l'ai point imité. Mes qualités, ce que vous prétendez louer dans mes œuvres, sont bien à moi, elles n’ont pas besoin d’être assimilées à celles d’un autre, elles ne leur doivent rien. Et en disant cela, il disait la vérité.
Son mot Why drag in Velasquex ? était donc juste et aussi, dans le livre que j'ai écrit, n’ai-je introduit Velasquez que pour dire que Whistler lui témoignait la plus grande admiration, qu'il en faisait un dieu et le vantait en toutes circonstances. En effet, s’il ne lui avait en réalité rien pris, pour l’introduire comme élément dans son art, il n’en est pas moins vrai que, dans ses luttes et polémiques, il s’appuyait sur lui et le donnait comme exemple. Whistler, si longtemps méconnu, traité de charlatan, de mystificateur, accusé de ne produire que des esquisses, avait besoin, dans le combat qu'il soutenait, d’en appeler à quelque grand devancier. Or Velasquez, par son faire large et sa manière fondue, était de tous celui qui pouvait le mieux lui fournir une justification. Car, par certains côtés, 1l est vrai que l’art de Whistler laisse voir des rapports avec celui de Velasquez.
Il est de ces affinités qui surviennent d’elles-mêmes et sans fait d'imitation entre artistes d'époques et de pays différents, qui
établissent entre eux comme une sorte de parenté, et il y a parenté, si l’on veut, pour une part, entre Whistler et Velasquez. L’enveloppe, les tons gris, la transparence voilée qui sont comme l'accompagnement de la production peinte de Whistler, ont quelque chose de correspondant dans les Meninas, l’Infante Marguerite et autres œuvres grises et assoupies de Velasquez, mais, avec les œuvres violentes, en pleine lumière, les Lances, le Portrait de Jules IT, la correspondance n'existe plus. Aussi Whistler, dans ses louanges répétées de Velasquez, ne vantait-il jamais que les Meninas et autres tableaux de cette gamme. Je ne lui ai jamais entendu parler des Lances.
Laissant donc Velasquez, pour bien comprendre les origines de Whistler, il faut voir, dans l’Hommage à Delacroix où Fantin- Latour l’a introduit, quels ont été ses compagnons à ses débuts, à Paris. On le trouve là en société avec Manet, Legros, Fantin, Bracquemont, peintres et graveurs, avec Baudelaire et Champfleury, écrivains. Il fait partie d’un groupe dont les membres se sont développés, chacun en suivant sa voie propre, mais tous d’après un fond de principes communs. Chez tous ces hommes existait un même esprit d'indépendance, qui leur faisait repousser la tradition, les portait vers une même observation directe de la mature, les conduisait à rechercher, pour rendre leurs conceptions et leurs visions, des formes libres et personnelles. C'est dans ce milieu que Whistler s’est d’abord pénétré de l'esthétique qu’il devait ensuite cultiver, en lui donnant la forme originale due à sa nature.
Puis vient un homme qui exerçait alors une grande influence dans le milieu artistique français et qui devait en exercer une toute particulière sur Whistler, Courbet. Les rapports entre Courbet et Whistler ont été très amicaux, avec de la déférence du côté de Whistler. Ils ont passé ensemble deux étés consécutifs, à Trouville, en 186$ et 1866, y peignant côte à côte des plages et des « vues de mer ». L'action de Courbet sur Whistler est évidente, dans les productions de cette sorte. Courbet, qui était bon compagnon et très simple avec ses amis, avait la manie des artistes français de son temps, de railler, de bafouer les bourgeois et de prendre des poses avec eux. Whistler s'était, sur ce point, comme modelé sur lui. Cette façon de poser dans le monde et de s’y abandonner au sarcasme et au persiflage, qui l’a fait si mal juger par tant d’Anglais et d'Américains, lui venait en grande partie de Courbet.