LETTRE III
Fontainebleau , le 4 octobre 1692.
Je suis fort content de votre lettre, et vous me rendez un très bon compte de votre étude et de votre conversation avec M. Despréaux. Il serait bien à souhaiter pour vous que vous pussiez être souvent en si bonne compagnie, et vous en pourriez retirer un grand avantage, pourvu qu'avec un homme tel que M. Despréaux, vous eussiez plus de soin d'écouter que de parler. Je suis assez satisfait de votre version; mais je ne puis guère juger si elle est bien fidèle, n'ayant apporté ici que le premier tome des lettres à Atticus, au lieu du second que je pensais avoir apporté: je ne sais même si je ne l'ai point perdu; car j'étais comme assuré de l'avoir ici parmi mes livres. Pour plus grande sûreté, choisissez dans quelqu'un des six premiers livres la première lettre que vous voudrez traduire ; mais surtout choisissez-en une qui ne soit pas sèche comme celle que vous avez prise, où il n'est presque parlé que d'affaires d'intérêt. Il y en a tant de belles sur l'état oii était alors la répubhque, et sur les choses de conséquence qui se pas-
saient à Rome! Vous ne lirez guère d'ouvrage qui soit plus utile pour vous former Tesprit et le jugement; mais surtout je vous conseille de ne jamais traiter injurieusement un homme aussi digne d'être respecté de tous les siècles que Cicéron. Il ne vous convient point à votre âge , ni même à personne de lui donner ce vilain nom de poltron. Souvenez-vous toute votre vie de ce passage de Quintilien, qui était lui-même un grand personnage : Ille se profecisse sciât cui Cicero valde placebif. Ainsi vous auriez mieux fait de dire simplement de lui, qu'il n'était pas aussi brave ou aussi intrépide que Caton. Je vous dirai même que si vous aviez bien lu la Vie de Cicéron dans Piutarque. vous auriez vu qu'il mourut en fort brave homme, et qu'apparemment il n'eût pas fait tant de lamentations que vous si M. Garméline (c était un chirurgien-dentiste) lui eût nettoyé les dents. Adieu, mon cher fils, faites mes baisemains à M. Chapelier, et faites souvenir votre mère qu'il faut entretenir un peu d'eau, dans mon cabinet, de peur que les souris ne ravagent mes livres. Quand vous m'écrirez, vous pourrez vous dispenser de toutes ces cérémonies de Votr^e très humble serviteur. Je connais même assez votre écriture sans que vous soyez obligé de mettre votre nom.
Suscription : A mon fils Racine à Paris,