‹ Histoire de Jean RacineChapitre 46 sur 60 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

A Paris, le dernier octobre 1698.

Vous pouvez vous assurer, mon cher fils, que ma santé est. Dieu merci, en train de se rétablir entièrement. J'ai été purgé avant-hier pour la dernière fois, et mes médecins ont pris congé de moi en me recommandant néanmoins une très grande diète pendant quelque temps et beaucoup de règle dans mes repas pour toute ma vie , ce qui ne me sera pas fort difficile à observer : je ne crains seulement que les tables de la cour ; mais je suis trop heureux d'avoir un prétexte d'éviter les grands repas, auxquels aussi bien je ne prends pas un fort grand plaisir depuis quelque temps. J'ai résolu même d'être à

Paris le plus souvent que je pourrai, non seulement pour y avoir soin de ma santé, mais pour n'être point dans cette horrible dissipation où Ton ne peut éviter d'être à la cour. Nous partirons mardi qui vient pour Melun, votre mère, votre sœur aînée et moi, pour la profession de ma chère fille Nanelte, que je ne veux pas faire languir davantage. Nous ne menons ni les deux petites ni Lionval. Les chemins sont horribles à cause des pluies continuelles.

Nous allâmes Tautre jour prendre l'air à Auteuil, et nous y dînâmes avec toute la petite famille, que M. Despréaux régala le mieux du monde; ensuite il mena Lionval et Madelon dans le bois de Boulogne , badinant avec eux et disant qu'il voulait les mener perdre. Il n'entendait pas un mot de ce que ces pauvres enfants lui disaient. Enfîa la compagnie Talla rejoindre, et cette compagnie c'était ma femme avec sa fille, M. et ]\P^ de Frescheville, qui avaient aussi dîné avec nous. La mère se trouvait fort incommodée; ce sont les meilleures gens du monde. J'avais été à Auteuil par ordonnance des médecins; j'y serais retourné plus d'une fois si le temps eût été plus supportable. M. Hessein voulait aussi y venir. Il prétend que toutes ses vapeurs lui sont revenues plus fortes que jamais, et qu'elles n'avaient été que suspendues par les eaux de Saint- Amand. L'air de Paris surtout lui

est mortel, à ce qu'il dit; en quoi il est bien différent de moi, et il ne respire que quand il en est dehors. Il y a un procès assez bizarre contre un conseiller de la cour des aides, dont les chevaux, ayant pris le frein aux dents, vinrent donner tête baissée dans le carrosse de M"^^ Hessein , qui marchait fort paisiblement sans s'attendre à un tel accident. Le choc fut si violent , que le timon du conseiller entra dans le poitrail d'un des chevaux de M. Hessein, et le perça de part en part, en telle sorte que tous ses boyaux sortirent, et que le pauvre cheval mourut au bout d'une heure. M. Hessein a fait assigner le conseiller, et ne doute pas qu'il ne le fasse condamner à payer son cheval. Faites part de cette aventure à M. l'ambassadeur, et dites-ïui qu'il se garde bien d'en plaisanter M. Hessein, car il prend la chose fort tragiquement.

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