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Histoire de Jeanne d'Arc

Vous vous rappelez sûrement, mes chers amis, qu'en 1 848, au milieu des désordres de cette époque, on eut la bonne pensée de réunir dans les différents quartiers de

Paris les ouvriers de bonne volonté, pour leur faire des lectures aux jours et aux heures dont leurs travaux leur laissaient la disposition.

L'on reconnut alors avec satisfaction qu'ils écoutaient^ avec intérêt, les morceaux choisis qui pouvaient leur inspirer de bons sentiments ou leur donner des enseignements utiles.

Je me souviens surtout qu'ils prirent grand plaisir au récit de l'histoire de Jeanne d'Arc ; déjà, sans doute, ils avaient entendu

parler de la pucelle d'Orléans, des hauts faits d'armes, du courage, de la piété, du dévouement à la patrie, de la jeune fille que Dieu suscita pour sauver la France.

Aucun de vous n'ignore que c'est à l'apparition de cette vaillante fille que cessèrent les revers de la France, réduite aux abois par la coalition des armées d'Angleterre et de Bourgogne. Les plus belles provinces du royaume avaient été envahies , Paris était en leur pouvoir, et depuis sept mois la ville d'Orléans était assiégée et se voyait réduite à la dernière extrémité. A son approche, le courage de cette brave population se ranima, en peu de temps elle battit les Anglais et mit en fuite leurs cohortes découragées; puis, pour achever la mission glorieuse qui lui avait été donnée, Jeanne conduisit à Reims le roi Charles VII, où il fut sacré et reçut solennellement l'onction sainte.

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Mais les récits d'une si merveilleuse histoire, les détails d'une vie si courte et si miraculeuse sont si pleins d'intérêt, que j'ai cru qu'il vous serait agréable de les voir exposés dans leur ensemble; ils sont textuellement reproduits de VHistoire des ducs de Bourgogne. L'auteur de l'histoire de cette grande époque a bien voulu permettre qu'ils en fussent extraits pour vous être dédiés.

Dieu fit voir, en la personne de cette miraculeuse jeune fdle, qu'il aime souvent à se servir des instruments les plus faibles et les plus humbles, pour mieux manifester sa puissance et sa gloire. N'est-ce pas des rangs du peuple qu'était sorti ce célèbre et éloquent Pierre l'Ermite ! A sa voix puissante l'Europe entière est ébranlée, d'innombrables armées se forment comme par miracle, traversent l'Europe et viennent fondre sur la Palestine, afin de soustraire.

à la domination des Sarrasins, la sainte ville de Jérusalem et le tombeau de Notre Seigneur.

N'était-elle pas aussi sortie des rangs du peuple cette vaillante Jeanne Hachette, qui défendit avec un si grand courage la ville de Beauvais, et dont l'énergie sut conserver à la patrie une ville presque sans défense, attaquée par une armée considérable, dont toutes les forces vinrent échouer devant la vigoureuse résistance des habitants, se levant spontanément à la voix de cette jeune héroïne ?

Notre Seigneur lui-même n'a-t-il pas choisi une vie simple et laborieuse? N'est-ce pas de cette humble position que sa parole et l'exemple de sa glorieuse mort enflammèrent le courage de douze pauvres pécheurs et changèrent la face du monde ?

De tels récits sont bien consolants pour rhumanité, ils témoignent hautement que

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la vertu et la piété égalisent tous les rangs, et que c'est même dans la classe des hommes utiles et laborieux que se rencontrent le plus souvent ces âmes d'élite. l

Mais cette distinction, dont notre divin Sauveur a daigné lui-même nous indiquer Texemple, n'est accordée qu'à une condition, c'est que la modestie, la vertu, la piété, le dévouement, n'en seront jamais séparés.

Si la vertu brille d'un plus bel éclat quand elle s'élance des rangs du peuple, si Dieu manifeste ses sympathies pour les hommes doux et humbles de cœur, s'il o déclaré que la richesse était un obstacle au salut, c'est à condition que les hommes nés dans une position obscure seront fidèles à sa loi, qu'ils pratiqueront la piété et la vertu et fuiront le vice et la débauche, bien plus hideux et bien plus dégoûtants dans \ les positions inférieures. Car, dans les posi-

lions élevées, le vice sait quelquefois se parer d'une certaine élégance, il a les moyens de se cacher du public et d'éviter le scandale; le pauvre, au contraire, ne sait pas masquer ses vices, iJ les expose dans toute leur nudité et dans toute leur turpitude, et devient pour chacun un objet de honte et de dégoût.

Si donc chez le pauvre la vertu est plus pure, plus éclatante, plus méritoire, tandis que le vice y est plus abject et plus dégoûtant, notre choix ne sera pas difficile à faire; chacun de nous, selon ses forces, suivra la voie que nous a tracée notre Seigneur Jésus-Christ. C'est la route qu'avait choisie cette jeune fille dont j'ai entrepris de vous répéter l'histoire et à laquelle je reviens après ce long préambule.

UN MEMBRE DE LA SOCIIÎTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL, Ancien président d'une société d'ouvriers.

DE

En 1 428, la France était tombée dans la dernière détresse, la cause du roi Charles VII semblait désespérée ; les Anglais étaient maîtres de Paris et y avaient proclamé leur roi Henri VI, car la méchante reine Isabeau de Bavière, mère de Charles VII, avait, de concert avec le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre, conclu un traité qui déshéritait son fils de la couronne de France.

Les Anglais occupaient la Normandie, et presque toutes les provinces situées entre Paris et Orléans , qu'ils tenaient assiégées depuis le mois d'octobre 1428. C'était à la défense de cette ville que semblait s'attacher

le dernier espoir du roi et de la France. Le sire de Gaucourt était gouverneur de la ville; le bâtard d'Orléans, Saintrailles et beaucoup de vaillants capitaines s'y étaient enfermés, les habitants n'avaient pas moins bon courage ; ils avaient d'abord voulu se défendre seuls et ne pas recevoir une garnison de gens de guerre, craignant d'en être, comme à l'ordinaire, maltraités et pillés; cependant le danger était si grand qu'il fallait s'y résoudre. Les échevins et procureurs de la ville convoquèrent tous les bourgeois, et ils se taxèrent volontairement; beaucoup donnèrent plus que leur taxe; d'autres prêtèrent de fortes sommes ; le chapitre de Sainte-Croix contribua pour deux cents écus. Le faubourg de Portereau, de l'autre côté de la rivière, ne pouvait être défendu; les chefs de guerre craignaient que l'ennemi ne vînt s'y loger ; par la volonté et par l'aide des citoyens d'Orléans, iJ

fut aussitôt abattu. Les vignes, les arbres, les jardins furent rasés à plus d'une Meue à Tentour. C'est ainsi que les braves habitants se préparèrent à tous les sacrifices et à toutes les souffrances qui allaient tomber sur eux. Et comme la guerre, quelque bonne intention et discipline qu'on y apportât, était néanmoins une occasion de désordre et de licence, on s'en excusa d'avance à Dieu, en faisant de pieuses et solennelles processions où Ton portait toutes les saintes reliques des églises.

Le siège continua pendant quatre mois; toutes les attaques des Anglais furent repoussées ; ils n'étaient pas assez nombreux pour investir la ville, le roi pouvait leur envoyer des renforts et les vivres ne manquaient point.

Mais, le 12 février 1429, le comte de Clermont ayant voulu intercepter un convoi qui apportait des vivres envoyés de Paris à

l'armée anglaise, éprouva une défaite complète. Pour le coup on crut tout perdu.

De tout le royaume nuls ne devaient être plus abattus que la garnison et les habitants d'Orléans. La ville, toute vaste qu'elle fût, était environnée de bastilles et de boulevards élevés sur les deux rives et qui ne laissaient presque aucun moyen d'y faire entrer des munitions et des vivres. Déjà la famine commençait à s'y faire sentir, le courage des habitants, de la garnison et du vaillant bâtard d'Orléans se soutenait encore ; ils ne voulaient pas entendre parler de se rendre aux Anglais. Cependant, abandonnés et sans secours, il fallait bien qu'Orléans fût enfin forcé ; il fallait bien que ie roi perdît ce dernier espoir de sa couronne, et se retirât en fugitif dans les provinces du Midi qui lui restaient encore fidèles.

Tout à coup les choses changèrent miraculeusement. 11 courait depuis un temps

une certaine prophétie qu'on disait même tirée des livres de renchanteur Merlin, et qui annonçait que la France, perdue par une femme, serait sauvée par une femme. Il paraissait bien en effet que la reine Isabelle avait jeté le royaume à sa perte en le livrant aux Anglais; riiais qui viendrait le délivrer?

Toujours est-il, que, voyant la détresse du royaume, et comment les secours humains semblaient impuissants à le sauver, les esprits se rejetaient en confiance vers la Providence divine, qui, comme on disait, avait toujours protégé le noble pays de France, et l'avait souvent tiré de misère.

Il y avait alors au village de Domremy, sur les marches de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine , une jeune fille nommée Jeanne d'Arc, qui avait, et même depuis longtemps, des visions surnrenantes. C'étaitla filled'un pauvrepaysan;

elle avait été élevée selon son état, mais avec une extrême piété; sa dévotion et sa sagesse édifiaient tout le canton. Elle était bien bonne Française et n'aimait point les Bourguignons ni les Anglais; car, dans ce temps de malheur, la discorde divisait même les gens de campagne, et l'on voyait jusqu'aux petits enfants se battre et se meurtrir à coups de pierre, quand ils étaient de deux villages de factions différentes. Jeanne, qui n'avait pour lors que dix-sept à dix-huit ans, n'avait, depuis sa naissance, rien vu autre chose que la misère du pauvre peuple de France et l'avait toujours entendu imputer aux victoires des Anglais, à la haine des Bourguignons. Souvent, à l'approche de quelques compagnies ennemies , elle avait, en grande hâte, conduit dans la forte enceinte d'un château voisin le troupeau et les chevaux de son père. Une fois même, les Bourguignons vinrent piller le village de

Domremy, et Jeanne s'en alla avec son père et sa mère se réfugier, durant cinq jours, dans une auberge de Neufchâteau.

De bonne heure, et vers l'âge de treize ans, ses visions avaient commencé. Elle avait d'abord vu une grande lumière et entendu une voix qui lui recommanda seulement d'être bonne et sage, et d'aller souvent à l'église. Une autre fois, elle entendit encore la voix, vit encore la clarté, mais il lui apparut aussi des personnages d'un bien noble maintien. L'un d'eux avait des ailes aux épaules, et semblait un sage prud'homme ; il lui dit d'aller au secours du roi, et qu'elle lui rendrait tout son royaume.

Elle répondit, assurait- elle, qu'étant une pauvre fille des champs, elle ne saurait ni monter à cheval, ni conduire les hommes d'armes. Mais la voix lui dit d'aller trouver messire de Baudricourt, capitaine en la ville de Vaucoiileurs, qui la ferait mener

vers le roi, ajoutant que sainte Catherine et sainte Mars^uerite viendraient l'assister de leurs conseils.

Une troisième fois, elle connut que ce grand personnage était saint Michel. Elle commença à se rassurer et à le croire. Il ^Ji parla encore de la grande pitié que faisait le royaume de France, lui recommanda d'être bonne et sage enfant et que Dieu lui aiderait. Puis les deux saintes lui apparurent, toujours au milieu d'une clarté; elle vit leur tête couronnée de pierreries ; elle entendit leur voix, belle, douce et modeste, elle ne remarqua pas si elles avaient des bras ou d'autres membres ; toutefois elle disait aussi qu'elle avait embrassé leurs genoux.

Depuis elle les voyait souvent, et elles lui semblaient parfois très-petites, parfois de grandeur naturelle; mais elle les entendait plus souvent encore, surtout lorsque les cloches sonnaient.

Dans ses récits elle disait toujours : « Ma voix m'a ordonné ; mes voix m'ont fait savoir. » Saint Michel lui apparaissait moins 'souvent. Pourtant elle assurait que toujours elle avait trois conseillers : l'un était avec elle; l'autre allait et venait, le troisième délibérait avec ceux-là. Quelquefois on pouvait croire qu'elle parlait de la sainte Trinité, car elle appelait son conseil « Messire, le conseil des Messires ; » et quand on lui demandait qui était son Messire, elle disait que c'était Dieu.

Du reste, ces visions n'avaient rien de terrible pour Jeanne; elle les désirait plutôt que de les craindre. Dès qu'elle entendait les voix qu'elle avait appris à connaître} elle se mettait à genoux et se prosternail pour montrer son respect et son obéissance La présence des saintes l'attendrissait jusqu'aux larmes, et après leur départ elle pleurait, regrettant que ses frères du Pa-

radis ne l'eussent pas emportée avec eux.

Plus Jeanne avançait dans la jeunesse et devenait grande fille, plus elle entendait souvent les voix, plus elle avait de visions. Toujours il lui était commandé d'aller en France. Elle était si tourmentée qu'elle ne pouvait plus durer où elle était.

La prophétie de Merlin était aussi connue dans ces contrées, et l'on ajoutait même que c'était une vierge des marches de la Lorraine qui devait rétablir la France.

Jeanne apprit par ses voix que c'était elle qui était désignée par la prophétie, et dès lors elle résolut d'aller trouver le Dauphin. La colère de son père, qui eût mieux aimé la voir noyée que s'en aller avec les gens d'armes, ne pouvait lui faire changer son dessein, car les voix la commandaient. Elle alla donc avec un de ses oncles trouver le sire de Baudricourt à Vaucouleurs; il la croyait folle et refusa d'abord de la voir,

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disant qu'il fallait la ramener à son père pour qu'elle fût bien souffletée.

Quand il consentit à la recevoir, elle le reconnut, parmi quelques autres, par Tavertissement des voix, du moins comme elle le raconta. Elle dit qu'elle venait de la part de son seigneur, à qui appartenait le royaume de France, et non pas au Dauphin, mais que ce seigneur voulait bien donner le royaume en garde au Dauphin, et qu'elle le mènerait sacrer. « Qui est ce Seigneur ? » demanda le sire de Baudricourt. — « Le Roi du ciel, » répondit-elle.

Ces paroles confirmèrent le sire de Baudricourt dans la pensée qu'elle était folle, et il la renvoya.

Cependant elle s'était établie chez un charron à Vaucouleurs, et sa piété faisait l'admiration de toute la ville; elle passait les journées à l'église en ferventes prières; elle se confessait sans cesse ; elle commu-

niait fréquemment ; elle jeûnait avec austérité, et toujours elle continuait à dire qu'il fallait aller vers le noble Dauphin pour le faire sacrer à Reims. Peu à peu, tant d'assurance et de sainteté commençait à persuader les gens de la ville et des environs. Le sire de Baudricourt, ébranlé par tout ce qu'il entendait dire, s'en vint voir Jeanne avec le curé ; et là, enfermés avec elle, le prêtre tenant sa sainte étole, l'adjura de s'éloigner d'eux, si elle était poussée par le mauvais esprit. Elle se traîna sur les genoux pour venir adorer la croix ; rien en elle ne témoigna ni crainte ni embarras.

Peu après, un gentilhomme des environs, nommé Jean de Novelompont, la rencontra : « Ah ! que faites-vous ici, ma mie? « lui dit-il; ne faut-il pas se résoudre à voir « le roi chassé et à devenir Anglais? — ^ Ahl dit-elle, le sire de Baudricourt ne se a soucie ni de moi, ni de mes paroles; ce-

« pendant il faut que je sois devers le roi « avant la mi-carême, dussé-je user mes « jambes jusqu'aux genoux pour m'y rendre « en personne ; car personne au monde, ni « roi ni duc, ne peut relever le royaume de « France, il n'y a de secours pour lui qu'en « moi. Si, pourtant, j'aimerais mieux rester « à filer près de ma pauvre mère, car ce « n'est pas là mon ouvrage ; mais il faut « que j'aille et que je le fasse, puisque mon « Seigneur le veut. — Qui est votre Sei- « gneur?» reprit le gentilhomme. — «C'est « Dieu, » répliqua-t-elle. Le sire de Novelompont se sentit persuadé; il lui jura aussitôt par sa foi, la main dans la sienne, de la mener au roi sous la conduite de Dieu. Un autre gentilhomme des amis de sire de Baudricourt, nommé Bertrand de Poueengi, se laissa aussi toucher, et crut, comme toute la contrée, que cette pauvre fille était conduite par l'esprit du Seigneur. Il i ésolul

de la mener au roi avec le sire de Novelon> pont, et ils se préparèrent à ce voyage.

La renommée publiait de plus en plus les merveilles de la dévotion de Jeanne et de ses visions, si bien que Charles II, duc de Lorraine, se sentant malade et voyant que les médecins ne le guérissaient point, envoya chercher cette sainte fille. Elle lui dit qu'elle n'avait aucune lumière du ciel pour lui rendre la santé; mais, comme en toute occasion elle recommandait toujours la sagesse et la crainte de Dieu, elle lui conseilla de mieux vivre avec la duchesse, de la rappeler près de lui et de renvoyer AlHzon du May, sa maîtresse, avec laquelle il vivait publiquement. Du reste, elle demanda au prince^ comme elle faisait à tout le monde, de la faire conduire vers le roi, et promit de dire alors des prièi'es pour sa guérison. Le duc de Lorraine la remercia et lui donna quatre tVancs.

Quand elle fut de retour à Vaucouleurs, le sire de Baudricourt consentit enfin à l'envoyer au roi. On assura depuis, tant chacun était porté à rendre toute cette histoire plus merveilleuse encore, que ce capitaine s'était laissé persuader; seulement, lorsque recevant la nouvelle de la journée desHarengs, il avait eu souvenir que Jeanne, à pareil jour, lui avait dit : « aujourd'hui « le gentil Dauphin a reçu près d'Orléans « un assez grand dommage. » Mais comme elle partit de Vaucouleurs le matin même de la bataille, la chose ne put se passer ainsi. Il paraît au contraire que Robert de Baudricourt céda plus à la voix publique qu'à sa propre conscience.

Dès que les gens de Vaucouleurs surent qu'on allait envoyer Jeanne vers le roi, ils lui fournirent avec empressement tout ce qu'il fallait pour l'équiper. On lui fit prendre un vêtement de guerrier, elle mit un

chaperon, chaussa des houzeaulx et attacha des éperons. On lui acheta un cheval ; sire Robert lui donna une épée, puis reçut le serment que Jean de Novelompont et Bertrand de Pousengi firent, entre ses mains, de la conduire fidèlement au roi. Toute la ville en grande émotion s'assembla pour la voir partir. « Va, lui dit sire Robert, et advienne que pourra. »

Outre les deux gentilshommes qui avaient cru en ses paroles, et qui emmenaient chacun un de leurs serviteurs, elle voyageait encore avec un archer et un messager attachés au service du roi. C'était une entreprise difficile que de traverser un si grand espace de pays, parmi des compagnies de Bourguignons, d'Anglais et de brigands qui se répandaient de tous côtés. Il fallait s'écarter des chemins fréquentés, prendre gîte dans les hameaux, chercher route à travers les forêts, passer les rivières à gué, du-

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rant Fhiver. Jeanne aurait eu peu de soucis de telles précautions ; elle ne craignait rien : rassurée par ses visions, elle ne doutait pa? d'arriver jusqu'au Dauphin. Son seul déplaisir, c'est que ses conducteurs ne lui permettaient pas d'entendre chaque jour la messe. Eux, au contraire, ne partageaient guère sa confiance. Souvent ils hésitaient dans la croyance qu'ils devaient ajouter à ses discours. Parfois ils la prenaient pour folle. L'idée leur venait aussi que ce pourrait hien être une sorcière, et alors ils pensaient à la jeter dans quelque carrière. Cependant elle faisait paraître tant de dévotion, tant de modestie, tant de fermeté, que plus ils avançaient dans le voyage, plus ils prenaient de respect pour elle, plus ils la croyaient envoyée de Dieu.

Arrivée à Gien, elle se trouva sur terre française; là elle apprit plus en détail les malheurs et les dangers de Is ville d'Or-

léaris. Elle dit hautement qu'elle était envoyée de Dieu pour la délivrer, puis pour faire sacrer le Dauphin. Le bruit de ces paroles se répandit et vint jeter quelque bonne espérance au cœur des assiégés.

Les voyageurs ne voulurent pas arriver droit auprès du roi, à Chinon. Ils s'arrêtèrent au village de Sainte-Catherine de Fier- Bois. Là Jeanne fit écrire au roi une lettre, pour lui dire qu'elle venait de loin à son secours, et qu'ellesavait beaucoup de bonnes choses pour lui. L'église de Sainte-Catherine était un lieu de pèlerinage; Jeanne s'y rendit et y passa un long temps de la journée, entendant trois messes l'une après l'autre. Bientôt elle reçut la permission de venir à Chinon. Elle y prit gîte en une hôtellerie, et parut peu après devant les conseillers du roi ; elle refusa d'abord de répondre à tout autre qu'au roi ; cependant elle finit par

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dire les choses qu'elle venait accomplir par l'ordre du Roi des cieux.

Rien ne fut décidé. Beaucoup de conseillers croyaient qu'il ne fallait pas écouter une fille insensée ; d'autres disaient que le roi devait pour 1g moins l'entendre et envoyer en Lorraine pour avoir des informations. En attendant, elle fut logée au château du Coudray, sous la garde du sire de Gaucourt, grand maître de la maison du roi.

Là, comme à Vaucouleurs, elle commença à étonner tous ceux qui la voyaient, par ses paroles, par la sainteté de sa vie, par la ferveur de ses prières, durant lesquelles on la voyait souvent verser des larmes. Elle communiait fréquemment, elle jeûnait avec sévérité. Ses discours étaient toujours les mêmes, répétant, avec assurance, les promesses de ses voix : au reste, simple, douce, modeste et raisonnable. Les plus grands

seigneurs étaient curieux de venir voir cette merveilleuse fille et de la faire parler.

Après trois jours de consultation, le roi consentit enfin à la voir. Il en avait peu d'envie; mais on lui représenta que Dieu protégeait sûrement cette fille, puisqu'elle avait pu venir jusqu'à lui par un si long chemin, à travers tant de périls. Ce motif le toucha. D'ailleurs Dunois, chargé de la défense d'Orléans, et les assiégés avaient déjà envoyé à Chinon pour éclaircir les bruits qui couraient touchant cette pucelle, d'où leur devait venir du secours.

Le roi, pour l'éprouver, ne se montra pas d'abord, et se tint un peu à l'écart. Le comte de Vendôme amena Jeanne, qui se présenta bien humblement, comme une pauvre petite bergerette. Cependant elle ne se troubla pas ; et bien que le roi ne fût pas si richement vêtu que beaucoup d'autres, qui étaient là, ce fut à lui qu'elle vint. Elle

s'agenouilla devant lui, embrassa ses genoux. « Ce n'est pas moi qui suis le roi, « Jeanne , dit-il en montrant un de ses « seigneurs; le voilà. — Par mon Dieu, « gentil prince, reprit-elle, c'est vous et non « autre. » Puis elle ajouta : « Très-noble « seigneur Dauphin, le Roi des cieux vous « mande par moi , que vous serez sacré « et couronné en la ville de Reims et « serez son lieutenant au royaume de « France. »

Le roi, pour lors, la tira à part, et s'entretint avec elle longtemps ; il semblait se plaire à ce qu'elle disait et son visage devenait joyeux en l'écoutant. Il fut raconté que, dans cet entretien, elle avait dit au roi des choses si secrètes, que lui seul et Dieu les pouvaient savoir; elle-même rapporta qu'après avoir répondu à beaucoup de questions, elle avait ajouté : (( Je te dis de la « part de Messire, que tu es vrai héritier

« de France et fils de roi, » et il se trouvait précisément que peu auparavant îe roi, accablé de ses chagrins et presque sans espérance, s'était retiré en son oratoire; là, il avait, au fond de son cœur et sans prononcer de paroles, prié Dieu que, s'il était véritablement descendu de la noble maison de France et que le royaume dût justement lui appartenir, il plût à sa divine bonté de le lui garder et défendre; du moins de lui épargner la prison et la mort, en lui accordant refuge chez les Écossais ou les Espagnols, anciens amis et frères d'armes du roi de France.

Un autre incident accrut encore la renommée de Jeanne et tourna les esprits vers elle. Un cavalier vint à se noyer ; on assura que peu de moments auparavant il avait grossièrement insulté Jeanne; et comme les paroles déshonnètes qu'il lui adressait étaient mêlées de mauvais jurements :

« Ah I tu renies Dieu, avait-elle dit, quand « tu es si proche de la mort. »

D'ailleurs la prophétie de Merlin semblait s'appliquer à cette jeune fille : celle qui était destinée à délivrer le royaume devait venir e nemore canuto y et lorsqu'on lui demanda le nom des forêts de son pays, elle dit que tout auprès de Domremy il y avait le bois Chesnu.

Ainsi, de moment en moment, elle gagnait faveur auprès de tous ; elle avait un visage agréable, une voix douce, un maintien honnête et convenable. Le roi, depuis ce secret qu'elle lui avait dit, l'avait prise en gré et la faisait appeler souvent pour parler avec elle. On la faisait monter à cheval, et l'on trouvait qu'elle s'y tenait fort bien, avec beaucoup de grâce : on lui fit courir des lances et elle y montra de l'adresse. Les serviteurs du roi et les seigneurs étaient donc presque tous d'avis de croire

à ses paroles et de l'envoyer, comme elle le demandait, contre les Anglais. Les députés d'Orléans étaient repartis pleins d'espoir dans les promesses qu'elle leur avait faites.

Mais les conseillers du roi ne se montraient pas si prompts à ajouter foi à tout ce qu'elle promettait. C'était chose périlleuse au roi de régler sa conduite sur les discours d'une villageoise que quelques-uns regardaient comme folle.

Les Français ne passaient pas pour un peuple crédule ; cela pouvait donner beaucoup à parler au monde et jeter un grand ridicule. En outre, et ceci semblait bien plus grand, quelle assurance avait-on que les visions et l'inspiration de cette fille ne vinssent pas du démon, ou de quelque pacte fait avec lui ? Pouvait-on encourir ainsi la colère de Dieu, en usant des arts diaboliques?

Pour mieux éclaircir des doutes si graves, le roi s'en alla à Poitiers, et y fit conduir<^ Jeanne. L'université de cette ville était célèbre; le parlement de Paris y siégeait. C'était un lieu où l'on ne pouvait manquer d'avoir de grandes lumières et de sages conseils. Aussi Jeanne disait-elle en chevauchant pour s'y rendre : « Je sais bien que « j'aurai fort à faire à Poitiers, où l'on me « mène ; mais Messire m'aidera ; or, allons-y « donc de par Dieu I »

Le roi assembla tous ses conseillers, et leur ordonna de faire venir des maîtres en théologie, des juristes et des gens experts, pour interroger cette fille touchantn la foi.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, manda d'habiles théologiens, et leur enjoignit de rapporter au conseil leur opinion sur la doctrine et les promesses de cette fille; de dire

aussi si le roi pouvait licitement accepter ses services.

Les docteurs parlèrent à Jeanne avec douceur, mais chacun lui déduisit longuement les raisons qu'il y avait de ne point la croire. Elle répondit à tout sans s'épouvanter, elle raconta comment une voix lui avait apparu ; comment, pendant plusieurs années, elle avait eu les mêmes visions et reçu les mêmes ordres de la part du Ciel. « Mais si w Dieu veut délivrer la France, lui disait-on, « il n'a pas besoin de gens d'armes. — Eh ! « mon Dieu, répliqua-t-elle, les gens d'armes a batailleront, et Dieu donnera la victoire.

« Et quel langage parlent vos voix? » lui dit, avec son accent limousin, frère Séguin qui l'interrogeait plus aigrement que les autres. « Meilleur que le vôtre, » réponditelle avec un peu de vivacité.

« Si vous ne donnez pas d'autre signe pour « faire croire à vos paroles, ajouta-t-il, le

w roi ne pourra point vous prêter d'hommes « d'armes, car vous les mettriez en péril. — « Par mon Dieu, dit-elle, ce n'est pas à Poi- « tiers que je suis envoyée pour donner « des signes; mais conduisez-moi à Or- « léans avec si peu d'hommes d'armes que « vous voudrez, et je vous montrerai des « signes pour me croire. Le signe que je « dois donner, c'est de faire lever le siège « d'Orléans. » Enfin, elle ajouta, d'après ses voix, que les Anglais laisseraient ce siège, que le roi serait sacré à Reims, que Paris obéirait au roi et que le duc d'Orléans reviendrait d'Angleterre.

Rien ne la faisait varier dans ses réponses, c'était toujours la même simplicité et h même assurance; vainement on multiphait les interrogatoires et les examens, vainement tous et chacun des docteurs lui expliquaient savamment leurs doutes : « Je ne « sais ni A ni B, disait-elle, mais je viens de

«la part du Roi du ciel pour faire lever le « siège d'Orléans et conduire le roi à Reims ; » et lorsqu'on lui citait des livres pour prouver qu'on ne la devait pas croire : « Il y a plus « au livre de Messire qu'au vôtre. »

Cependant sa façon dévote de vivre, ses longues prières durant le jour et la nuit, ses jeûnes, ses fréquentes communions, donnaient de plus en plus une haute idée de sa sainteté. Les deux gentilshommes qui l'avaient amenée, questionnés curieusement par tout le monde, ne tarissaient point dans leurs louanges, et parlaient toujours du miracle de leur périlleux voyage. Les femmes qui allaient la voir en revenaient tout attendries ; les meilleurs témoignages étaient venus de Vaucouleurs. Enfin Christophe de Harcourt, évêque de Castres et confesseur du roi, fut des premiers à dire hautement que c'était la fille annoncée par la prophétie.

On consulta aussi un des plus sages et

des plus habiles prélats de France, Jacques Gélu, archevêque d'Embrun, qui avait été membre du parlement. Il composa un traité sur les questions qu'on lui présentait; il montra bien doctement, par des citations de l'Écriture, qu'il n'était pas étrange que Dieu s'entremît directement dans les affaires d'un royaume; que Dieu pouvait pour cela, au heu de se servir des anges, employer les créatures humaines, et que même des animaux avaient accompli des miracles, qu'il pouvait aussi charger une femme de faire des choses qui sont de l'office des hommes, qu'ainsi il ne fallait pas se scandaliser, comme beaucoup semblaient l'être, de voir une femme, contre l'ordre précis du Deutéronome j porter des vêtements d'homme; qu'une fille pouvait donc être chargée de commander à des gens de guerre. C'était un mystère sans doute ; mais Dieu a souvent dit à des vierges des secrets qu'il a ca-

chés aul hommes, témoin la sainte Vierge et les savantes sibylles. Quant à la crainte de tomber dans un artifice du démon, le prélat convenait qu'on ne peut juger d'où vient le pouvoir d'une personne que pcr sa conduite, par ses œuvres et par le bien qu'elle fait. Enfin, il ajoutait qu'en ceci il était à propos d'employer toutes les règles de la prudence humaine; car elle peut et doit être consultée dans toutes les choses qui se font ici-bas par l'ordre de la Providence.

On écrivit au célèbre Jean Gerson, qui, après le concile de Constance, où il avait si fortement poursuivi la condamnation de la doctrine de Jean Petit, s'était retiré à Lyon et y vivait pour ainsi dire caché, se dérobant aux vengeances du duc de Bourgogne.

Soit par curiosité, soit par la vulgaire croyance que le démo.i ne pouvait conclure

aucun pacte avec une vierge, le roi résolut de s'assurer si Jeanne avait toujours été sage; pour ne la point offenser, ce fu(, l^ reine de Sicile, mère de la reine de France, et la dame de Gaucourt, qui reçurent cette commission ; elles rendirent un témoignage favorable; on sut aussi que Jeanne n'avait point les infirmités attachées à son sexe, ainsi que cela se remarque souvent parmi les femmes qui ont des visions. Enfin les docteurs firent leur rapport au conseil ; ils déclarèrent qu'ils n'avaient vu, su, ni connu en cette pucelle , rien qui ne fût conforme à une bonne chrétienne et une vraie catholique; qu'à leur avis c'était une personne très-bonne, et qu'il n'y avait rien que de très-bon en son fruit. Attendu ses réponses si prudentes qu'elles semblaient inspirées, son langage, sa sainte vie, sa louable renommée ; attendu aussi le péril imminent de la bonne ville d'Orléans dont les habi-

tants ne devaient attendre secours que de Dieu, les docteurs furent d'opinion que le roi pouvait accepter les services de cette jeune fille. Plusieurs même parlaient d'elle avec une foi plus ardente, et tenaient pour assuré qu'elle venait de la part de Dieu.

La chose ainsi conclue, on donna à Jeanne Tétat d'un chef de guerre. Jean, sire de Daulon, du conseil du roi, brave et sage chevalier, fut placé près d'elle, pour la conduire et la servir, comme son écuyer. Dès son arrivée, Louis de Contes avait été mis k son service comme page. Un second gentilhomme fut aussi choisi pour remphr le même emploi. On attacha encore à sa personne deux hérauts, Guyenne et Ambleville, elle prit pour chapelain un bon religieux nommé frère Pasquerel, elle eut aussi un nombre suffisant de valets et autres gens pour la servir.

Le roi était retourné à Chinon, et le duc

d'AIençon était allé à Blois, préparer le convoi qui devait essayer d'entrer dans Orléans avec Jeanne. On lui fit faire une armure complète, à la forme de son corps; mais elle dit que, par l'ordre de ses voix, elle voulait une vieille épée marquée de cinq croix, qu'on trouverait dans la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois. L'armurier du roi s'y rendit et on en découvrit en effet une, telle qu'elle l'avait demandée, parmi de vieilles armes données jadis à la chapelle, et qui étaient entassées près de l'autel. Comme maintenant on commençait à voir des miracles dans tout ce que faisait la Pucelle, le bruit se répandit que jamais elle n'avait visité ni le village, ni l'église de Sainte-Catherine.

Par le commandement de son conseil céleste, elle fit faire un étendard de couleur blanche, semé de fleurs de lis, sur lequel était figuré le Sauveur des hommes, assis

en son tribunal dans les nuées du ciel, tenant un globe à la main. Deux anges étaient en adoration et l'un d'eux portait une branche de lis ; de l'autre côté, elle avait fait écrire : Jhésus, Maria. Elle ordonna aussi à son aumônier de faire faire une autre bannière, afin de la porter en procession avec les autres prêtres qui viendraient en la compagnie des gens d*armes.

Vers la fin d'avril elle se rendit à Blois, où Ton achevait de rassembler des vivres pour en charger le convoi qui allait se diriger sur Orléans; tous les principaux capitaines du Roi étaient arrivés en cette ville , sur la renommée de cette miraculeuse pucelle.

Cependant le commun des gens d'armes

n'avait pas grande confiance dans tout ce

qu'on leur disait de cette fille; volontiers

, ils s'en seraient raillés. Il n'y avait alors

fc rien de si déréglé que les hommes de guerre ;

depuis si longtemps qu'on guerroyait et

qu'on, vivait dans le désordre, ils avaient appris à ne rien respecter. Mais Jeanne n'entendit pas que cela se passât ainsi ; elle avait horreur du péché et de la mauvaise conduite. Elle ordonna à tous les gens de guerre de renvoyer les fillettes qu'ils menaient avec eux, elle ne voulait recevoir aucun dans sa troupe qui ne se fût confessé. Lorsque Ton proférait devant elle quelques méchants jurements, elle se fâchait et ne le pardonnait pas même au brave capitaine La Hire, qui d'habitude jurait et maugréait comme les moindres gens d'armes, dont il avait toutes les façons. Aussi, s'amusant à la courroucer, lui criait-il parfois en tenant le bout de sa lance : « Jeanne, je renie... mon bâton. » Elle le força même de se confesser. Soir et matin, frère Pasquerel prenait sa bannière et s'en allait par la ville, suivi de tous les prêtres de Blois; chantant des hymnes et des cantiques. Jeanne était au

milieu d'eux priant de tout son cœur et se mettant sans cesse à genoux. De si saintes pratiques donnaient à la Pucelle un prodigieux renom dans l'esprit des peuples. Ils souffraient de si grands maux, et depuis si longtemps ils étaient témoins de tant de crimes; chacun avait tellement oublié tous les devoirs envers Dieu et envers le prochain ; les riches avaient un luxe si offensant pour la misère des pauvres; ceux-là avaient si peu de respect pour le bien d'autrui ; la noblesse était si fort livrée à ses passions ; les femmes, et surtout celles de haute lignée, avaient si peu de retenue, et portaient des ajustements si indécents et si ridicules qu'on ne savait qui était le plus fort ou du scandale ou de la calamité; tous les gens de bien et même le commun du peuple ne pouvaient donc attribuer de si grands malheurs qu'à la colère de Dieu.

Aussi commençaient àsemontrerdesaints

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et éloquents prédicateurs qui blâmaient avec rudesse et sans ménagement les vices et les péchés du temps. Plus leurs discours étaient sévères et emportés, plus le peuple se portait en foule pour les entendre.

Il n'y avait pas un an qu'un carme, nommé Thomas Connecte, était venu de Bretagne en Flandre et en Picardie. Il avait voyagé de ville en ville en faisant de beaux sermons : les églises ne suffisaient pas à contenir tous ceux qui voulaient l'entendre. On dressait pour lui, sur la grande place, un échafaud orné de belles tapisseries; là il célébrait la messe, puis faisait ses prédications. Le commun peuple s'y plaisait surtout, parce qu'il n'épargnait personne, et moins encore les gens d'église que les autres. Il était surtout gr^nd ennemi des hautes coiffures que portaient alors les nobles dames, et qu'on nommait des hé^ niîiSj' même il excitait les petits enfants à

poursuivre et à insulter en pleine rue les dames qui n'avaient pas quitté cette parure ; cela occasionna d'abord des tumultes dans quelques villes. Cependant les plus grandes dames finirent par porter de simples béguins, comme les femmes du petit état, et il se faisait apporter les bénins pour les brûler devant tout le monde. Il fallait bien aussi, sous peine d'excommunication, venir livrer au feu les cartes, les dés, les damiers, les échiquiers, les quilles et les jeux de toute sorte. Du reste, Vêtait un homme triste, et qui ne se laissait point parler. Hormis aux heures de ses prédications, il vivait seul et renfermé. En peu de temps il fut honoré et exalté comme un apôtre.

Nobles, clergé, bourgeois, venaient à sa rencontre. Les plus notables chevaliers tenaient à honneur de marchera pied devant lui en conduisant son mulet par la bride. On en vit même, et entre autres un sei-

gneur Antoing, laisser là père, mère, femme, enfants, amis, richesses, pour se faire son disciple et le suivre partout. Depuis il s'en alla en Italie et continua à vouloir réformer les moines et le clergé.

Mais il y en avait un autre, nommé frère Richard, de Tordre des Cordeliers, disciple de saint Vincent-Ferrier, qui avait encore plus grande renommée. Il était venu à Paris au commencement d'avril, et avait prêché presque tous les jours, tantôt dans les églises, tantôt sur un échafaud au cimetière des Innocents; jamais le peuple de Paris ne s'était senti touché d'une si grande dévotion, et l'on disait que frère Richard avait converti plus de pécheurs en un jour que tous les prédicateurs passés en deux cents ans. Les tables de jeu, les billards, les billes furent jetées au feu. Les femmes des bourgeois accouraient pour faire brûler leurs grands chaperons soutenus par des

pièces de cuir ou de baleine, et les nobles demoiselles leurs coiffures à grandes cornes, d'où pendaient de longs voiles à queue. Il sut même persuader à beaucoup de personnes de toutes sortes de livrer au feu les mandragores qu'elles gardaient précieusement. C'étaient des racines de forme singulière que les sorcières donnaient à ceux qui croyaient à leur méchante science, persuadant à ces gens-là que tant qu'ils les garderaient, ils seraient en prospérité et richesse. Il y avait de crédules personnes, qui, depuis beaucoup d'années, conservaient leur mandragore avec un soin particulier, enveloppée de soie ou de toile de Un, sans pour -sela avoir jamais eu un denier de plus; mais elles vivaient en bonne espérance de s'enrichir. Frère Richard leur fit honte et reproche d'avoir foi en de telles ordures. Il faisait aussi de grandes prédictions tirées de l'Apocalypse; enfin il mettait un tel

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mouvement dans la ville de Paris, que les Anglais en prirent ombrage ; ils lui ordonnèrent de s'en aller. Alors il fit son dernier sermon, recommanda le peuple à Dieu, demanda à chacun de prier pour lui, comme aussi il prierait pour tous. Il distribua des pièces d'étain où était gravé le nom de Jésus ; il conjura les fidèles de ne pas oublier leurs bonnes résolutions. L'entendant parler ainsi, grands et petits pleuraient à chaudes larmes comme s'ils eussent vu porter en terre le meilleur de leurs amis. On accorda encore quelques jours aux instances de toute la ville. Il annonça un grand sermon à Montmartre; les Parisiens accoururent de tous les quartiers; plus de six mille personnes couchèrent dans des masures ou en plein champ, pour avoir de meilleures places. Mais quand vint le matin, il fut interdit par les Anglais à frère Richard de faire sa prédication. Il lui fallut partir aussitôt.

C'était juste dans le moment où la Pucelle s'apprêtait à secourir Orléans.

Elle partit de Blois avec le convoi, accompagnée des principaux chefs de guerre. Elle eût voulu qu'on se dirigeât tout droit vers Orléans, parla rive droite de la Loire et par la Beauce; c'était de ce côté que les Anglais avaient leurs plus grandes forces, leurs bastilles les mieux fortifiées, leurs boulevards les mieux assis. Jeanne s'en inquiétait peu; mais les capitaines voulaient plus de prudence, et le bâtard de Dunois avait recommandé qu'on ne risquât point une telle entreprise. Pour contenter la Pucelle, on lui dit qu'on ferait ce qu'elle voulait, puis on passa la rivière pour faire route par la rive gauche et la Sologne. Frère Pasquerel ouvrait la marche, portant sa sainte bannière et chantant le Venicreator et d'autres hymnes, avec le clergé. Jeanne continuait de faire de sévères réprimandes à tous les gens

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d'armes, et à les faire confesser ; elle communia devant eux en grande cérémonie.

Le troisième jour on arriva devant Orléans, et elle fut bien surprise et fâchée de voir qu'on l'avait trompée et que la rivière était entre la ville et l'armée. Pour essaver de communiquer avec les assiégés, il fallait remonter un peu au-dessus, car leurs barques ne pouvaient venir prendre les vivres et les munitions sous les bastilles des Anglais. Jeanne voulait qu'on attaquât aussitôt une de celles qui était construite au bord de la Loire; mais cela semblait peu raisonnable. Dunois, voyant arriver le convoi, traversa dans un petit bateau pour venir se consulter avec les chefs. « Êtes-vous le « bâtard d'Orléans? dit-elle. — Oui, repritfi il, et bien joyeux de votre venue. — C'est « vous, ajouta-t-elle, qui avez conseillé de « passer par la Sologne et non par la Beauce, « tout au travers de la puissance des An-

« glais. — = C'était, répliqua-t-il, le conseil ii des plus sages capitaines. — Le conseil « de Messire est meilleur que le vôtre et «que celui des hommes, reprit Jeanne; « c'est le plus sûr et le plus sage. Vous avez * cru me décevoir, et vous êtes déçu vous- « même, car je vous amène le meilleur se- « cours que reçut jamais chevalier ou cité : « le secours du Roi des deux, donné non « pour Famour de moi, mais procédant pu- . << rement de Dieu; lequel à la requête de « saint Louis et de saint Charlemagne a eu « pitié de la ville, et n'a pas voulu que les « ennemis eussent à la'fois le corps du duc « d'Orléans et sa ville. »

Dunois proposa de suivre la rivière à deux lieues plus haut, jusqu'au château de Chécy, qui avait garnison française; là, les barques d'Orléans remonteraient et pourraient être facilement chargées. Mais le vent était contraire; naviguer à la rame était

lent et partant fort dangereux. Rien n'in« quiétait la Pucelle. Dès le commencement elle avait dit : « Nous mettrons les vivres « dans Orléans, à notre aise, et les Anglaiî? a ne feront pas semblant de l'empêcher; » Elle assura que le vent allait changer. Ijj temps était orageux, la pluie tombait par torrents, le jour finissait^ du moins les An glais le racontèrent ainsi, et le vent ayant en effet tourné, les barques remontèrent sans être attaquées. Chacun commençait à prendre meilleure espérance aux promesses de Jeanne; tout semblait miracle dans ce qui se faisait sous sa conduite; il y avait même de& gens qui voyaient, disaient-ils, croître tout à < oup les eaux du fleuve pour hâter le voyage des barques. On y chargea les munitions ; la garnison prit les armes, attaqua les Anglais sur la rive droite, pour les occuper de ce côté, et l'entreprise réussit de tous points. Mais les chefs n'avaient pas l'ordre de

conduire leurs gens d'armes dans la ville ; ils n'étaient venus que pour garder le convoi, et devaient retourner à Blois, où Ton rassemblait de plus grandes forces. Jeanne, à qui on l'avait caché, se montra fort courroucée. Le bâtard d'Orléans et les gens de la ville voulaient absolument qu'elle y entrât ; mais elle disait : « Il me ferait peine de « laisser mes gens, et je ne le dois pas « faire ; ils sont tous bien confessés, et en « leur compagnie je ne craindrais pas toute «la puissance des Anglais/» Enfin elle céda aux prières des gens d'Orléans, et aux promesses que lui firent les capitaines, de venir au plus tôt en grande force pour secourir la ville ; mais elle voulut que son confesseur et les prêtres reprissent la même route avec ses gens pour les maintenir en sainte disposition, et les accompagner quand Ils reviendraient à Orléans. Puis elle y entra avec La Hire et deux cents lances. Le mare-

chai de Boussac ne la voulut pas quitter qu'elle ne fût dans la ville et en sûreté.

Elle fit son entrée tout armée, montée sur un cheval blanc, ayant à la gauche le bâtard d'Orléans, et suivie de tous les vaillants seigneurs de sa suite et de la garnison. Le peuple, les gens de guerre, les femmes, les enfants se pressaient autour d'elle, tous se tenaient pour délivrés et arrivés à la fin de leurs maux et de leurs périls ; ils se sentaient tous réconfortés et comme desassiégés par la vertu divine qu'on leur avait dit être en cette simple pucelle. Il semblait qu'ils vissent un ange de Dieu ou Dieu luimême descendu parmi eux. Sa bannière sainte, son armure, son adresse à manier son cheval, tout paraissait merveilleux ; chacun voulait toucher ou ses vêtements, ou son étendard, ou son cheval. Pour elle, elle répondaitdoucement, en exhortant le peuple à honorer Dieu et à espérer d'être délivré

r V HISTOIRE

par lui de la fureur des ennemis. Elle commença par aller à l'église chanter un Te Beum; puis on la logea chez un des principaux bourgeois, dont la femme était des plus vertueuses de la ville; elle refusa le souper splendide qu'on lui avait préparé, et trempa frugalement quelques tranches de pain dans de l'eau et du vin. Les Orléa» nais n'avaient plus un autre entretien que les paroles et les actions de Jeanne.

Parmi les Anglais, les esprits n'étaient pas moins occupés de cette fille merveilleuse. Depuis deux mois qu'elle était arrivée près du roi de France, la renommée avait répandu partout le bruit de ses promesses. Les récits allaient se grossissant de proche en proche; les étrangers qui se trouvaient en France en écrivaient dans leur pays. On disait surtout qu'elle était douée du don de prophétie, que le roi et son conseil en avaient eu des preuves. On savait

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que ce n'était point légèrement qu'elle avait été admise, et seulement après de grands doutes et beaucoup d'examens. L'idée que tout allait changer en France, et que Dieu, après avoir rudement châtié le royaume pour les péchés qui s'y commettaient, allait enfin le prendre en pitié, se répandait dans la chrétienté.

D'ailleurs Jeanne, dès le temps qu'elle était à Poitiers, avait dicté une lettre pour les chefs anglais, puis la leur avait envoyée de Blois. Telle était cette lettre.

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