‹ Histoire de l'Abbaye d'AvenayChapitre 2 sur 42 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

J'ai commencé mes recherches sur Avenay comme le font tous les antiquaires zélés qui, rêvant une bonne histoire de leur pays, se croient capables de Tentreprendre, et dans ce louable but se mettent à la quête des faits. Ils commencent par rassembler leurs matériaux, sans ordre, sans plan arrêté. Ils recueillent, ils entassent faits sur faits, ils se tiennent à Taffût des renseignements, ils interrogent les souvenirs, les traditions. Ils feuillettent les vieux livres, les vieilles paperasses ; il leur semble qu'ils n'auront jamais assez de documents ; leur portefeuille cependant s'enfle à vue d'œil, et bientôt regorge. C'est le temps de mettre tout cela en œuvre : alors surgissent les obstacles. Il y a la difficulté du plan, le choix des matériaux, rembarras des divisions. Il y a l'ennui de tout dire et le regret d'omettre quelque chose ; puis viennent les distractions forcées, les travaux d'un autre genre, le défaut de temps et surtout la crainte de consacrer de chers loisirs à des études que le goût public ne favorise pas assez ; tout cela refroidit l'historien, le détourne de son plan, et les recherches si péniblement faites, les renseignements si difficilement acquis, les matériaux si cher payés, le fruit des voyages lointains, les esquisses commencées, les anecdotes curieusement recueillies, tout cela gît enfoui, oublié dans les cartons. Heureux quand des déplacements obligés, des changements survenus dans la position sociale ne font pas abandonner à des mains insouciantes, ignares ou sans curiosité, les si précieuses ébauches !

J'en étais là depuis longtemps avec mes études sur le Val-d'Or, quand l'Académie de Reims mit précisément

au concours ï Histoire de T Abbaye dtAvenay. C'était m'atteindre à Tendroit sensible et réveiller en moi une passion mal éteinte. Je me remis donc à Toeuvre, et c'est ce travail depuis si longtemps ébauché que, réduit à des proportions moindres, je me décide à présenter au public. Voici ce livre qui, sans être appelé au bénéfice d'une grande popularité, aura peut-être le mérite d'intéresser quelques lecteurs. Le domaine des Dames d'Avenay,

héritières de sainte Berthe et de saint Gombert, s'étendait bien au-delà du Val-d'Or, aussi ai-je souvent l'occasion de parler des villes, bourgs et bourgades des environs, que des questions d'intérêt et quelquefois d'existence rattachaient à notre pays.

En recueillant les documents épars de l'histoire de notre Abbaye, je n'ai pas négligé ceux qui touchent plus spécialement l'histoire du pays et de ses habitants ; il est certain que ces deux histoires se confondent habituellement par une continuité de rapports, d'actes et de transactions qui intéressent à un égal degré l'une et l'autre partie. Mais il ne faut pas s'y tromper, les événements proprement dits sont rares dans la vie d'une population sédentaire et laborieuse, et ce n'est pas à regretter ; n'a-t-on pas dit : Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire! L'histoire, en eifet, comme on l'entend, n'est guère que le récit des guerres, des accidents, des maux qui troublent l'humanité. D'ailleurs il faut bien reconnaître qu'une modeste localité que sa situation topographique tient à l'écart des grands centres, est généralement, par cela même, à Tabri de ces commotions politiques qui ébranlent les sociétés et amènent leur dissolution. Avenay, nous le verrons, n'a pas toujours échappé aux désastres qui ont frappé la patrie, mais, grâce à la Providence, et aussi à la tutelle abbatiale, il s'est facilement relevé des atteintes portées à son repos et à sa sécurité. C'est ce que démontrera la présente histoire.

LÉaEI^DE DE SAmi TRESAIN

Ancienneté d'Avenay. — Saint Trésain, écossais d'origine, contemporain de saint Rémi. — Curé de Mareuil, dessein

* vant de Mutigny. — Le pré et la fontaine Saint-Tréaain. — Miracles. — L'église de Saint-Trésain d'Avenay. — Bibliographie.

Il y a peu .de xilles anciennes dont rorîgine soit parfaitement connue : il nous serait difficile de remonter à celle de notre modeste village. Nous nous contenterons de répéter ce que Ton dit de tant d*autres localités^ que son berceau se perd dans la nuit des temps. M. Chalette, dans sa Statistique de la Marne^ n'hésite pas à dire qu'Avenay fut une des premières bourgades construites par les Romains dans les Gaules. . Comme aucun document sérieux n'étaye cette opinion, nous croyons qu'on peut tout aussi bien en reculer encore Torigine et en laisser l'honneur aux Celtes, nos ancêtres; car ne doutons pas que dès leur temps le soleil ne dorât déjà de ses rayons nos belles et riantes campagnes,

2 AVAflT-PROPOS

et que notre partie de Champagne ne fût habitée et semée de nombreuses bourgades.

Il est certain qu'Avenay ne dut point son origine à sainte Berthe, puisqu'à sa prise de possession du Val-d'Or, le culte de saint Trésain y était déjà en honneur. Or, saint Trésain vivait au temps de saint Rémi, c'est-à-dire plus de 150 ans avant notre première abbesse ; — et du temps même de saint Trésain, la légende nous montre en pleine existence les bourgades de Ville-en-Selve, d'Ay, de Mutigny, de Mareuil et d'Avenay.

Saint Trésain d'Avenay, contemporain de saint Rémi, Tapôtre des Français, vivait du v« au vi* siècle. Flodoard, qui, suivant les Bollandistes, avait emprunté son récit à d'anciennes chroniques antérieures au x* siècle, lesquelles se conservaient encore en leur temps dans la bibliothèque du monastère de Saint-Remi de Reims, Flodoard se borne à dire de saint Trésain, qu'il était frère de saint Gibrien, de saint Hélain, et que, venus d'Hibernie (Ecosse), en pèlerinage au pays de saint Sixte et de saint Memie, ils s'établirent tous deux et quatre autres de leurs frères, saint Vérain^ saint Atran, saint Germain

et saint Petran, chacun en divers endroits sur les bords de la rivière de Marne.

La légende de saint Trésain, publiée à diverses reprises et insérée dans la collection des

AVÂNT-PROPOS 9

Bollandistes, nous donne sur le patron d'Avenay les notions suivantes :

Trésain, après avoir distribué ce qu'il possédait aux pauvres nécessiteux, réduit lui-naème par suite de son indigence à la condition ser* vile, se fit porcher, meneur de bestiaux. — Il gardait les pourceaux en la plaine de Mutigny, village situé sur le sommet de la montagne qui domine Ay, Mareuil et Avenay. Un jour, les vignerons d'Ay, avertis que saint Rémi se trouvait en un village voisin, à Villè-en-Selve, s'^en vinrent le trouver et accusèrent l'Ecossais d'un grand crime. Il avait négligé la surveillance de son troupeau et, à plusieurs reprises, ses pourceaux avaient dévasté les vignes de la côte, ce qui causait un notable préjudice à la communauté d'Ay.

Sommé de comparaître, le pauvre pâtre se justifia facilement près de son évêque. Il avoua humblement qu'idiot et peu savant, mais fort désireux de s'instruire, il lui était arrivé, aux heures du service divin> d'aller à la porte de l'église écouter et recueillir la parole du prêtre et l'enseignement sacré. — Saint Rémi connut la simplicité de cœiir de Trésain, il agréa ses excuses et congédia ses accusateurs. — Puis le pauvre pâtre ayant grandi en vertu et en doctrine, Génebaud, évêque de Laon, dont il était favorablement connu, le recommanda lui--mème

♦ AVAIIT-PROPOS

à saint Rémi, qui le pourvut des ordres et lui confia la cure de Mareuil, dont Téglise, dès ce temps, était dédiée à saint Hilaire^ évêque de Poitiers ; puis il y ajouta pour succursale, Téglise de Mutigny, dédiée à saint Martin de Tours.

La légende ajoute à ces notions quelques détails qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire locale. « Après avoir reçu l'absolution du crime dont l'avoient accusé les propriétaires d'Ay, Trésain, ramassant son troupeau, et le reconduisant aux maisons de ceux à qui il appartenoit, s'arrêta en un lieu, qui ce jourd'hui encore, est appelé le mont Saint-Trésain ; et regardant les maisons de ses dénonciateurs, il dit : c Vous qui m'avez méchamment accusé auprès du Grandprêtre de Dieu, après trente ans, ne profiterez jamais en biens séculiers et temporels. » — Dieu donc, ajoute le livre, voulant monstrer au peuple qu'il a exaucé l'oraison de son serviteur, il l'a accompli en cet endroit : car encore jusqu'à cejourd'hui, après que ces accusateurs envieux ont passé trente ans le plus souvent tombent en grande nécessité, indigence et pauvreté • ^

Saint Trésain donc, ainsi promu à l'ordre de prêtrise, élut un lieu prèa la rivière de Marne nommé Mareuil, où se trouve une église dédiée au nom de saint Hilaire, évêque de Poitiers : et c'est là qu'il exerça son saint ministère. — En outre, et non loin dudit lieu, à Mutî-

gny, se trouvait une autre église dédiée à saint Martin, évêque de Tours, en laquelle pareillement saint Trésain célébrait et administrait le divin service. La légende dit ensuite qu'un ha* bitant de l'endroit lui ayant confessé ses péchés et lui devant son retour à Dieu, et en ayant obtenu des prières et des consolations, à son tour pria le saint prêtre de vouloir bien accepter de lui quelque partie de ses biens pour le loyer et salaire et pour toujours avoir mémoire de lui... Saint Trésain, voyant la sincérité de cœur de cet homme, acquiesça à sa prière et prit de lui un pré qui était proche de sa demeure, pour l'aider à nourrir et entretenir son asne. Ce pré, qui est sur les limites du terroir d'Ay, a conservé jusqu'à ce jour le nom du Pré-St-Trésain (D. Un jour, la messe et Matines célébrées à Mutigny, saint Trésain s'en retournant à Mareuil, il lui prit appétit de dormir, si bien qu'il se coucha sur terre et planta son baston à la descente du mont, sur un terrain sec et aride où l'on n'avait jamais vu une goutte d'eau. Saint Trésain, à son réveil, voulut reprendre son soutien, mais à la place d'un bâton de bois sec qu'il avoit planté dans ce terrain aride, il vit un arbuste verdoyant et feuillu au pied duquel jaillissoit

. (1) Hoe autem pratum est influa in terminos villas, quœ dicitur Ageyus; et ex nomine sancti hiMUsgue nomen obtinuit*

une source d'eau limpide, qui déjà prenoît son cours à travers champs. Trésain goûta cette eau merveilleuse et la trouva si bienfaisante que, se prosternant aussitôt, il remercia le Seigneur et le supplia de permettre que jamais cette source ne pût servir à aucun mauvais usage ; ai bien que depuis ce temps nul aliment dérobé ne put cuire dans son eau. « On rapporte même qu'une femme du pays ayant voulu fort inconsidérément blanchir son linge dans cette fontaine sacrée^ Teau prit aussitôt une couleur de sang : ce que voyant, la bonne dame fut grandement esbahie et dés lors reconnut sa faute. Et de nos jours encore, ajoute le légendaire, les malades qui ont fièvres tierces et quartes, en buvant de ladite fontaine, reçoivent guérison et santé. »

La vie de saint Trésain fut signalée par de nonabreux actes de charité et de vertus chrétien^ nés. Voyant sa fin prochaine^ il demanda près de sonjit les prêtres et ministres des lieux circonvoisins, se confessa humblement, reçut les derniers sacrements, et s'endormit dans le Seigneur. Quand l'âme sortit du corps, une suave odeur remplit l'appartement et prouva l'accueil que le ciel faisait au bienheureux.

« Après que l'âme du benoist sainct eut monté ès-cieux, les prestres et ministres de l'église qui avoient assisté à son trépassement, commencèrent à délibérer de la sépulture du corps

mort : lesquels ayant proposé de l'ensepvelir à Mareuil, en l'église Saint-Hilaire, en laquelle saint Trésain avoit longtemps ministre, voulana lever le corps ne le purent jamais mouvoir et ne profitèrent de rien. Après délibérèrent le faire transporter en Hautvillers, où fut depuis un monastère; en quoy fut vaine leur entreprise comme devant. Mais après une plus sage délibération, Dieu à ce les inspirant, fut arrêté que ledit corps seroit mis sur un chariot auquel seroient attelées deux vaches, par lesquelles seroit conduit au lieu de la sépulture, selon ce qui estoit ordonné et disposé de Dieu... Or, il y avoit prochain de là un lieu appelé Avenay, où quand les vaches jointes au chariot furent arrivées avec le corps de saint Trésain, demeurèrent immobiles ne pouvant aucunement marcher plus outre. Ce que voyant les prestres, ils ont connu que la volonté de Dieu estoit que le prestre duquel Tâme avec grande joie estoit montée aU ciel, fut-là ensepveli et inhumé. »

Telle est la légende de saint Trésain d'Avenay. De nombreux prodiges, des guérisons miraculeuses signalèrent à la piété des fidèles le tombeau du saint confesseur. Ce qui détermina sans doute les habitants à mettre l'église où reposaient ses précieux restes, sous l'invocation de saint Trésain.

8 AVANT-PROPÔd

Il résulte de tout ceci la preuve que Texistence du bourg d'Avenay est antérieure à la venue de sainte Berthe dans nos contrées, puisqu'elle est également antérieure à saint Trésain : que Térection de Téglise paroissiale au centre du bourg et hors des murs du monastère ne fut point une concession abbatiale, et qu'elle ne resta soumise à l'abbaye qu'en vertu du titre de Dame^ que tenait sainte Berthe de saint Gombert, son mari, seigneur, paraît-il, de tout le pays, du chef de sa mère Emma, ainsi que le font suffisamment entendre la vie et la légende de saint Gombert et de sainte Berthe, fidèlement reproduites par les BoUandistes.

Le nom de saint Trésain revient si fréquemment dans l'histoire de l'abbaye de Sainl-Pierre d'Avenay, que nous devions, avant tout, dire ici quelques mots de sa vie. Son culte, d'ailleurs, était tellement associé à celui de sainte Berthe, que Madame de Linange a fait précéder l'office et légende de sainte Berthe et de saint Gombert, dont elle a donné une si précieuse édition en 1557, de l'office et légende de saint Trésain, curé de Mareuil et de Mutigny, patron de l'église paroissiale d'Avenay. ("Vb/r à Z'iijopencîece.)

DE

r* Abbbsse

HflMiame sainte BERTHEIS

De la naîsaancd et des premières années de saint Gombert. — De la naissance et des premières années de sainte Berthe. — Leur mariage, et leur séparation volontaire, — Gombert réclame de Réole, évêque de Reims, son neveu, sa part dans la. succession de saint Nivard, son frère. — Du monastère que saint Gombert fonde à la porte Bazée d) Reims. — Du monastère que sainte Berthe fonde au Val-d'Or d'Avenay. — De la fontaine qu'elle achète aux habitants de Yertuelle. ~ La quenouille et le fuseau de sainte Berthe. ^ Eau miraculeusement amenée au monastère. — Martyre de sainte Berthe.

Du temps que le très-puissant roi Childéric second régnait en Austrasie (de 656 à 673), vivaient à la cour deux illustres personnages^ Nivard et Gombert son fràre^ tous deux appelés à de grandes destinées. Ils étaient, suivant la chronique, princes du sang royal de France : leur ayeul avoit esté maire du palais, et tous leurs parents honorés des premières dignités de la cour. Leur mère s'appelait Emma ou Ajmée, dame très-pieuse et très-noble, native d'Aquitaine, laquelle possédait de tressa

lô ÀBÔAYE D*AVENAV

beaux domaines de l'autre côté de la Loire. Nos rois honoroient tellement cette illustre famille, que Childéric, roi d'Austrasie, et depuis roi de France, après le décès de Clo taire III, épousa la princesse Blitilde, sœur de Nivard et de Gombert, laquelle estant enceinte fut meschamment tuée avec le roy son mari^ dans le bois de Chelles, par Bodillon et ses complices. » Bien que les histoires de ce temps ne fassent aucune mention des enfants du roi Childéric et de la reine Blitilde, le moine Alamanus^ de l'abbaye d'Hautvillers, en la Vie de sai7it Nivard^ évéque de Reims, frère de saint Gombert, dit que Rieul, l'un des premiers seigneurs de la cour, espousa une des filles du roi Childéric et de la reine Blitilde, et devint ainsi nepveu par alliance de saint Gombert et de saint Nivard '.i).

Les légendes et les chroniques qui parlent de saint Gombert, sont unanimes pour louer ses qualités physiques et morales. Il était doué d'une ravissante beauté, etl'auteur de sa vie l'a comparé « aune prairie esmaillée de toute sorte de fleurs, et qu'on ne peut regarder sans les admirer et en estre ravi. Son corps sembloit un assemblage de toutes les beautés corporelles, et on eût dit que la main dextre du Créateur avait pris plaisir à l'assortir de toutes les pièces convenables à une entière perfection. Orné dès son enfance des plus singulières vertus, il avoit appliqué son esprit à la culture des lettres

(1) C'est ce même Rieul ou Réol«) qui, renonçant aux gran« deurs mondaines, prit Thabit de Saint-Benoit au monastère d'Hautvillers et fut, quelque temps après la mort de saint Nivard, son oncle, élu archevêque de Reims, et fonda la monastère d'OrbaiSi où reposa son corps.

ItfADAMÈ SAINTE BEHfHÉ. il

saintes et sacrées. Cumque honœ indolis vir charo 7iutriretur affectu^ magno virttihim crevit axig» mento et siiidiose divitias potavit scripiurœ.

Cependant, ses parents voyant qu'il avait passé l'adolescence, tristes peut-être du parti qu'avait embrassé leur fils aîné, provoquèrent le jeune Gombert à rechercher l'union de quelque noble et vertueuse fille, afin que leur lignée ne prit sitôt fin et qu'il perpétuât la gloire de leur nom.

Nulle ne pouvait mieux vaincre les scrupules que faisait naître en l'âme de Gombert l'idée du mariage que la très-innocente, très-pure et très-noble fille Berthe^ extraite et descendue comme lui de lignée royale^ et dès son enfance élevée en la sainte foi catholique. Elle était née dans la première moitié du vu* siècle 0), La légende ne fait pas connaître les noms de ses père et mère, et se contente de dire qu'elle était, comme saint Gombert, issue du sang royal. De sorte que de la grandeur, de la noblesse des parents de saint Gombert, on peut conjecturer la grandeur et la noblesse des parents de sainte Berthe. Mais malgré l'élévation de son rang, la jeune princesse méprisait les honneurs et les richesses du monde, et ne mettait son soin qu'à acquérir les vertus qui sont les richesses du ciel. Ce ne fut donc par un fol amour, par une coupable ardeur que ces deux jeunes cœurs se joignirent, mais plutôt pour rhonneur de Dieu, à qui toute leur

(1) Le p. Binet, qui n'a pas étudié les sources, fixe la nais* saace de sainte Berthe et de saint Gombert au temps de Ghildëric III, le dernier des Mérovingiens. C'est un anachronisme évident.

iî ÀfiÔAVË D*AVENAV

étude était d*agréer et de plaire. Dès le premier jour de leur hymen^ si nous en croyons la légende, tous deux, d'un commun accord, firent le vœu de s'abstenir des plaisirs sensuels et de vivre en toute chasteté et vraie continence. Et pour mieux observer leur sainte résolution, ils obtinrent de leur pasteur de vivre séparés en quelque lieu solitaire que chacun d'eux élirait au bon vouloir de Dieu <i). Le moment de se quitter étant venu, Gombert, ce preux et vaillant chevalier de Jésus-Christ, armé du bouclier de la foi, désirant que les pauvres fussent ses héritiers en ce monde de tout ce qui lui revenait de son patrimoine, alla trouver Réole, successeur de Nivard, son frère. Or, il faut savoir que Monsieur Réole, qui reçut, après l'excellent évêque Nivard, l'office et dignité épiscopale en l'église cathédrale de Reims, d'abord revêtu du titre de comte, avait épousé la fille du roi Childéric et de la reine Blitilde, la nièce par conséquent de Nivard et de Gombert. A ce titre, il se trouvait détenteur de certains domaines de la famille. Gombert, animé du zèle de la charité, vint demander à son neveu que raison lui fût faite des grandes seigneuries

(1) La quatrième leçon de VOfflce de sainte Berthe n'est pas ai formelle : sainte Berthe, conjointe par mariage avec BaintGombert,« non sans doute par concupiscence charnelle, mais seulement pour avoir lignée : Non ardore nefandœ li-hidinis, sed amore propagandœ posteritatis. «Toutefois, comme sainte Berthe n'a point eu de lignée, on est resté en doute de sa virginité : Proie tamen ca^say latet an sit et in" violata, — Nous verrons plus loin une révélation qui donnerait à penser que de leur union naquit un enfant, mort au berceau, et de là rinduction que la douleur qu'en éprouvèrent les deux époux les aurait décidés à la séparation et à se vouer & la retraite monastique.

MADAME BAINTB BSRTHB. id

qui lui appartenaient à cause de feu son frère le bienheureux Nivard, ce que refusa tout d'abord révêque Reole, qui en défera au conseil de gens nobles et de grande prudence. Gombert exposait que toutes les terres, villes^ âefs^ métairies et possessions de son frère lui appartenaient de droit légitime (1), qu'il les réclamait, non par orgueil, ni pompe mondaine^ mais pour plus grand mojen d'aider et de subvenir aux pauvres venus et à venir. De son côté, Réole disait que le pieux évéque Nivard avait donné aux églises tout le bien qui lui appartenait, ce dont il offrait preuve (2), Pour terminer cette fâcheuse discussion entre deux parents^ illustres personnages, les gens du conseil, prudents et pacifiques, décidèrent que Gombert posséderoit à toujours les terres situées outre la Loire {ultra Ligerim)y qu'avait possédées sa mère Emma, et que le surplus resterait à son beau neveu, l'évêque Réole (3).

Ceci accordé, Gombert, nourrissant avec sa jeune épouse l'idée d'une sainte retraite, songea en quel lieu il pourrait construire un monastère qu'il fonderait du prix de ses terres et possessions. Une nuit, prenant son repos, lui fut révélé pour ce projet un lieu fort commode : c'était en la ville de Reims, à la porte dite autrefois Collectrice ou Collatice,

(1) Do minus vero Gambertus, gratia Dei plenus, dicebat quod germani sui villse ipsi deberentur jure legitimo.

(2) Econtra archîprsesul do minus Reolus aïebat beatum Nivardum locis sanctorum cuncta ad se pertinentia tradidisse.

(3) Quatenus ut ssepedictus pater Gumbertus ea quse ultra Ligerim ex parte matris su» vocatse Emma fuerant, perpetim absque uUa repetitione possideret.

14 ABSAYB D*AVENAY

ainsi nommée en raison des marchandises qui s*y yendoient, et depuis porte Basilicaire ou Bazée^ c'est-à-dire royale (i), en raison des édifices magnifiques et vraiment royaux dont elle était environnée, ou bien encore en raison des belles basiliques de Reims telles que Saint-Remy et autres auxquelles sa voie conduisait : si bien que cette porte auparavant livrée à tous énormes et détestables péchés, fut transformée en un temple dédié à Dieu, ce qui justifia cette parole : « Je suis Thuis^ si quelqu'un entre par mon moyen, il sera sauvé. » Ego sum ostiwn, si guis per me introierit salvabitur. Et en ce monastère les pieux époux firent construire une église en l'honneur de saint Pierre, et fut le monastère placé sous l'invocation de ce saint apôtre, et sous la sauvegarde et puissance royale, et ils y mirent plusieurs dévotes religieuses pour y servir Dieu.

Le monastère et l'église estant parachevez, le saint l'orna de rares et précieuses reliques et entr'autres d'une dent de l'apôtre saint André, laquelle opérait un très-grand nombre de miracles, au rapport de Flodoard, et le dota de très-grands et trèsamples revenus, en telle sorte que, pour la quantité de ses richesses et pour la magnificence de ses bastimens, il fut appelé Saint-Pierre-le-Roy al. Peu après, le roy Louis-le-Débonnaire donna ce monastère à sa fille Alphftïde, femme du comte Regon, et lui en remit Tamortissement, comme avait fait aupanavant

(1) Qui locus situs est in porta civitatis Rhemorum quse collectitia olim vocabatur scilicet à conferendis mercibus,

nunc autem Basilicaris dicitur (Officium S. Gumbertû

9« leçon.)

MADAME SAINTE BERTHE. lit

Cbarles-le-Grandy son père (H, lequel monastère, après Âlphéïde et ses enfants, Letard et Ebrald, fut mis sous la domination de TEglise de Reims.

Gombert ne donna pas tous ses biens au seul monastère de Saint* Pierre, qu'il venait de bâtir et de doter^ il fut aussi le bienfaiteur des monastères de Saint-Timothée et de Saint-Apollinaire, sis au faubourg de Reims, auxquels il donna sa métairie de Yillers avec toutes ses appartenances et dépendances. Dédit villam cum appendicibus suis guœ sita est in pago Vontuensi, nomine Yillare.

A l'exemple de son époux, qu'elle laissa édifiant de ses vertus son nouveau bercail, Berthe, pour toute récompense du douaire qu'elle avait acquis par son mariage, pensa elle-même à fonder sous la même invocation un monastère où elle pût se retirer.

« Il y a en Champagne, entre Reims et Epernay, tout proche d'Ay, une noble vallée qu'on nommait jadis le Val-d'Or : aujourd'hui on l'appelle Saint-Pierre-d'Avenay. Je ne vous sçaurois bonnement dire si c'est la dévotion qui l'avoit ainsi surnomée Val-d'Or^ y bâtissant une noble abbaye de filles de Saint-Benoist, ainsi que ces bons Pères baptisoient d'ordinaire les anciens monastères, comme Mont-Dieu, Val-Dieu, Val-d'Argent, Clairvaux, Val-d'Or et Val-de-Grâce : ou bien si c'est par le bénéfice de la nature qui a doré cette vallée de toutes sortes de richesses, versant partout la corne d'abon-

(1) lUud qnoque postea Ludovicus regum diadema, piîsaimus, Alpheidi filise suse, Begonis comitis uxori dono dédit»

Eidem que sacro loco la immanitatîs prseceptum delegavit, sicut et genitor ipsius Carolus egerat olim. (Offlcium S. (xumberti, 10' leçon.)

dance : car il faut que vous sachiez que ce Vald*Or est un riche bourg, assis au pied d'une belle colline, chargée de nectar, à Torée d'un bois délicieux^ dans une vallée couverte de vin le plus délicat de la France, et de toute sorte de fruits et de biens avec une très-grande largesse de nature, tran. chée avec une petite rivière miraculeuse, comme je vous dirai en son lieu. > {Est. Binet^p. 4.)

Et comme Madame Berthe songeait souvent au lieu qu'elle choisirait pour y établir sa maison, l'ange lui apparut qui lui montra l'endroit nommé Avenay, primitivement appelé le Val-d'Or, mons^ tratur locus in vico qui vocatur AvenacuSy Vallis prius aurea dictas, lieu que la volonté divine lui désignait et qu'il lui conseilla de mesurer aussitôt pour en fixer les limites (i). Et quand elle eut achevé de bâtir son monastère, suivant l'ordonnance divine, elle pensa en elle-même quelle sorte de gens elle y mettrait pour servir Dieu ; comme elle était en ses doutes, une nuit lui apparut Marie avec le diadème et la couronne de toutes les vierges, laquelle lui dit qu'elle achevât son ouvrage et qu'elle y assemblât un grand nombre de vierges : ce qu'elle fit après avoir doté la maison de grands biens, de plusieurs rentes et revenus, et l'avoir décorée de plusieurs joyaux et riches objets dont quelques-uns, quoique peu nombreux, sont encore au monastère,

(1) a Ce fut par le mîaistôre d'un ange qu*elle connut que Dieu vouloit qu'elle fît construire ce monastère dans une plaine située au bas de ces riches coteaux qui donnent tant de réputation à la Champagne : ce lieu s'appeloit pour lors le Val-d'Or, et lui avoit été cédé par saint Gombert, quand ils se séparèrent pour vivre dans la solitude. » [La vie de sainte Berthe, éd. de 1743.)

MADAXB SAINTE BEIITHB. 17

quorum pars, quamvis parva usque hodie habe^ tur in eodein loco.

La piease fondatrice fit faire en son monastère toutes les* officines et bâtiments nécessaires que saint Benoit a prescrits pour semblables lieux 0), à l'exception du moulin, car encore en ce temps-là grande était la nécessité d'eau : chose fort incom* mode et fâcheuse pour les habitants du lieu.

Les religieuses et les filles du monastère en étaient elles-mêmes si privées qu'elles en murmuraient et se plaignaient souvent, ce que vojant^ Madame sainte Berthe elle en estoit moult triste et eut grande compassion de ses pauvres filles^ et souvent priait soupirant et lamentant à part soj. Un jour comme elle allait sortir de son oratoire, une voix du ciel lui dit : « Amie de Dieu, délaisse cette fâ- € chérie de ton cœur, car ce que tu as» en vive € foi demandé, tu l'as entièrement obtenu. » Frappée d'épouvante et comme ayant perdu toutes ses forces, elle tomba demi-morte sur le pavé de son oratoire, c^est alors que saint Pierre lui apparut et lui dit : « Le jour venu, va au lieu prochain * qui te sera montré par le Seigneur, et tout ce € qui lui plaira que tu faces, mets -le à exécution, € car il t'assiste en toutes tes œuvres. >

Comme le jour commençait à poindre. Madame sainte Berthe s'en va seule avec une fille au lieu qui lui était montré parla bonté divine. Or ce lieu, distant.d'Avenay d'un peu plus d'une lieue, se nommait alors Vertu, et depuis fut appelé Vertuelle,

(1) Omnia autem œdiûcia officinarum sanctissima mater aient sanctus Beuedictus prœcepit circa œdes Dec militaatium construzit.

18 ABBAYE D*AVENAV

et non sans cause, car là fut^ comme on ya voir, démontrée la vertu de Dieu. Là, Madame Berthecommença à se mettre en pleurs et en prières. Son oraison ânie, ayant bien considéré la situation du lieu, elle entra dans un jardin où était une très-belle fontaine : en la voyant^ cette yertueuse dame la souhaitant non par cupidité^ mais pour l'absolue nécessité, dit aux propriétaires du jardin : « Plût à Dieu que ce fût votre bon plaisir que cette fontaine pour argent me fût donnée et aux sœurs de notre monastère. » Ceux à qui appartenait cette eau, soudain excités par l'apat du gain , et aussi parce qu'il leur semblait impossible à cette servante de Jésus-Christ d'emmener ladite fontaine, répondirent que si Ton voulait leur en donner un bon prix et en obtenir d'ailleurs l'autorisation de Tabbé du monastère de Saint-Basle et de ses religieux, leurs seigneurs^ ils y consentiraient et en passeraient volontiers lettres de concession. Or cette fontaine, è vrai dire, n'était distante de ce monastère que d'une demi-lieue environ. Madame Berthe répondit qu'elle allait chercher ses filles et ses religieuses et que toutes ensemble elles iraient avec eux ti'ouver l'abbé de Saint-Basle dont elle espérait bien obtenir gracieuse réponse.

Etant donc retournée en son monastère, elle assembla les religieuses et leur exposa toutes ces choses ainsi que les révélations dont elle avait été favorisée ; ses bonnes filles se résolurent vite à l'jaccompagner, n'étant pas encore renfermées dans une étroite clôture, comme elles furent depuis ; et toutes se rendirent au village de Vertuelle d'où elles partirent pour Saint-Basle, accompagnées des proprié-*

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tairôs de la source : où étant arrivées elles firent leur prière en commun. Le révérend P. abbé de Saint-Basle adverty de la venue de sainte Berthe avec toutes ses^ religieuses^ assemble incontinent ses religieux^ et va la recevoir à l'église : et ayant tous au préalable fait leur oraison, sainte Berthe^ bien que princesse du sang royal et abbesse d'une si noble "abbaye, se prosterne aux pieds du R. P. abbé (1).

Reçue très-honorablement de l'abbé, Madame sainte Berthe entre en propos, puis, après avoir suffisamment devisé des choses générales de la religion, et eu plusieurs charitables entretiens, la dame, touchant le but de son affection, dit à l'abbé le sujet de sa venue, la nécessité de son couvent, les plaintes et condoléances de ses filles, l'apparition de saint Pierre, son commandement et toutes autres choses : ce qu'écouta favorablement ledit abbé, disant que puisqu'il avait plu à Dieu tirer des eaux de la pierre sèche pour son peuple au désert, il pourra bien également pour ses chères filles la faire venir abondamment de la source en question ; et tous se rendirent audit Vertuelle.

Quand furent arrivés audit lieu, ils se mirent à visiter la fontaine, et Madame se tournant vers ceux à qui elle appartenait : « Mes chers frères en Jésus-Christ, leur dit-elle, vendez-moi s'il vous plaist cette eau, et je vous en paierai le prix qui sera raisonnable et qui vous conviendra.» Et ceux-ci y consentirent moyennant prix suffisant par eux taxé.

(1) a En sa vie qui est représentée en bosse sur sa châsse, elle est représentée couchée de tout son Icng, et le supplie de lui être favorable.» (Le P. Majoret, p. 46.)

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Et à cette proposition étaient présents le pieux abbé de Saint-Baasle et ses religieux, tous portant le signe de la croix en leurs mains, et aussi toute la dévote congrégation des filles et sujettes de la bonne abbesse^ puis grande multitude de peuple, tant hommes que femmes qui de tous côtés étaient accourus pour voir ce spectacle et ces saints person* nages. Alors en présence de tous ces assistants, la dite dame prit une livre d'argent qu'elle posa sur la pierre qui faisait le bord de la fontaine U), laquelle somme d'argent prirent les vendeurs et furent contents. Et alors Madame sainte Berthe, et avec elle tous les assistants^ se prosternant humblement en terre, pria et dit : « Réjouissez-nous, Seigneur, et donnez-nous de l'eau selon notre désir ; Impetu fluminis laetifica nos Domine.

€ Mais chose estrange, dit le P. Majoret, et qui fait voir clairement comme les mérites de cette belle âme étaient grands devant Dieu, la dureté de la pierre céda à la force de sa prière, en telle sorte que se levant de la prière, les marques de ses genoux demeurèrent imprimées sur la pierre, et non seulement les marques de ses genoux, mais aussi on y voit imprimés deux petits trous qui sont de sa quenouille et de son fuseau^ que se souvenant de la verge de Moyse elle avait fait apporter à dessein : comme il se voit encore aujourd'hui, non sans admiration, sur cette même pierre qui se conserve en l'enceinte du monastère dans les jardins, et près de la fontaine miraculeuse de sainte

(1) Somme qui, suivant le P. fiinet, revient à peu près à quarante-trois livres de monnoye (16^U

MAbAllÉ SAmtË bEHtHfi. ai

Berthe où, depuis quelques années, elle a été apportée par la diligence de Madame l'abbesse et des religieuses, qui ont désiré d'avoir dans leur monastère des marques si assurées et si évi-» dentés de sa sainteté, et des grands mérites de leur patronne et fondatrice 0). » Mais ce miracle ne fit qu'en précéder un plus grand, car après s'être levée, la sainte Mère, pleine du St-Esprit, prit sa quenouille^ en souvenance de la verge de Mojse qui fit sortir l'eau de la pierre et commença ^ ouvrir la terre comme avec un soc de charrue^ et fit un petit ruisseau en invoquant derechef l'aide du Seigneur. Puis, ayant pris congé du saint abbé et de toute la compagnie, elle reprit avec ses dévotes filles le chemin de son monastère, et en retournant elle traînait après soi sa dite quenouille et, par la grâce de Dieu, dans le sillon qu'elle traçait, si grande abondance d'eau la suivait qu'elle fut suffisante, non-seulement pour la nécessité du monastère, mais aussi pour tous les habitants du lieu : semblable à la fontaine d'Esther qui devint un grand fleuve : Parvics fons crevit in flumiim. Et fut ainsi formée la rivière qu'on voit aujourd'hui, dont les eaux baignent Avenay^ et sur lesquelles fut assis et édifié le moulin. Et à ladite rivière, la sainte dame donna

(1) Il n'est pour la première fois question de cette pierre miraculeuse que dans la Vie de sainte Berthe^ du P. Laurent Majore t, éd, de Toulouse^ 1650, La légende et la vie de sainte Berthe, publiée en 1557 par Madame de Linanges, n*en fait point mention. Il est vraisemblable que cette pierre, restée à Vertuelle, ne fut ramenée à Avenay que depuis cette abbesse, ainsi que le donne & entendre le P. Majorai lui-même, c'est-à-dire vers 1640, sous Madame de Trelon, comme on le verra en la vie de cette abesse.

èl ABBAYe t)*AVfcNAY

le nom de La Livre en disant : « Ta seras ainsi < nommée pour ce qu'une livre d'argent a été donnée pour te payer et acheter. > Et est encore cette rivière appelée aujourd'hui La Livre.

Mais les vertus et mérites de Madame sainte Berthe devaient exciter l'envie du méchant ennemi du repos des hommes. Il insinua son infernale mé* chanceté dans le cœur d'une malheureuse femme qu'il anima tellement contre la vertueuse servante de Jésus-Christ qu'elle ne cessa de mal parler et de dénigrer ses saintes œuvres. Cette méchante femme, qui se nommait Muncie, alla trouver deux neveux de saint Gombert et les anima contre elle disant qu'il n'était pas chose raisonnable qu'ils fussent privés du bien assigné pour douaire à ladite dame, lequel bien leur appartenait par vraie et juste succession. Si bien que ces deux parents se pririent de tfès-grande haine contre la sainte fondatrice, voyant qu'elle distribuait leur bien, tant aux pauvres qu'aux diverses affaires de son monastère.

Une nuit qu'après plusieurs travaux temporels et spirituels elle commençait à sommeiller (i), ces deux jeunes hommes, mauvais parents, pleins de courroux et d'un cœur rempli de haine et de fureur, vinrent à la porte de la cellule en laquelle la vertueuse abbesse était couchée et avec grande violence rompirent l'huis de la chambre et y entrèrent impétueusement. Et ainsi que la sainte dame oyant le bruit venait au-devant de ces forcenés, humblement et quasi à genoux, comme l'agneau devant le

(1) Le premier Jour de mai fut choisi pour une si sanglante tragédie. {La vie de sainte Berthe, éd. de 1743.)

ItAbÂME SAINTE BEHtHË. ââ

loup qui le veut dévorer, entreprit de les calmer et leur adressa quelques paroles de paix ; mais eux furieux et pleins de rage ainsi que bétes brutes et cruelles, oublieux de toute bonne nature, de toute douceur et misération humaine, cruellement la traversèrent de part en part et la mirent à mort.

Ce crime atroce fut bientôt divulgue et publié, à l'effroi des populations; aussitôt une innumérable et inappréciable multitude de peuple accourut audit monastère, et le corps avec grande solennité et infinis regrets et pleurs fut mis honorablement en sépulture.

Assistèrent à ses funérailles, comme il est à croire, saint Rieul, archevêque de Reims, son neveu, et plusieurs autres saints abbés, religieux et gens d'église et de noblesse, comme bien appartenoit à une tant noble et sainte dame et de sang royal.

Mais le Seigneur, qui ne laisse jamais un crime impuni, exerça bientôt sa justice sur les assassins de sainte Berthe. A peine eut-elle rendu le dernier soupir que par ultion divine et comme possédés du démon ils finirent leur malheureuse vie dans d'affreux tourments, se déchirant et mordant, et toute leur misérable chair tombant par morceaux, ils moururent enragés et désespérés. D. L. Majoret.

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