BERNARD AU PAPE EUGENE
Il paraît insensé de vous écrire en faveur de l'abbé de Cluny, et de vouloir le placer en quelque sorte sous mon patronage, lui dont tout le monde ambitionne la recommandation. Mais j'écris, non parce que ma lettre lui est nécessaire, mais pour contenter mes affections; non pour d'autres, mais pour lui. Si je ne puis accompagner corporellement mon ami , je veux du moins le suivre de cœur dans son voyage. Rien ne peut nous séparer, ni la hauteur des Alpes, ni les neiges glacées, ni la longueur du chemin. Dans cette lettre môme je suis avec lui , je suis à ses côtés. Nulle part il ne pourra être sans moi. Je suis bien reconnaissant envers lui de m'avoir jugé digne d'une telle faveur. Et cette faveur môme m'acquitte d'une dette ; et c'est moins une complaisance de ma volonté que l'accomplissement d'une nécessité du cœur.
Honorez donc un tel homme, comme un des plus honorables membres du corps du Christ. C'est, si je ne me trompe, un vase plein d'honneur, de grâces, de vérité, et de toutes sortes de vertus. Renvoyez-le-nous avec joie : car son retour nous réjouira tous. Daignez le combler de toutes vos faveurs les plus grandes : il les mérite toutes , et les répandra sur nous, dans leur plénitude, quand il reviendra en Bourgogne. S'il vous demande quelque chose au nom de Jésus-Christ, qu'il n'éprouve de vous aucune difficulté : car, si vous l'ignorez, sachez que c'est lui qui a étendu ses mains vers les pauvres de notre Ordre : c'est lui qui, avec les
biens de son Église, autant q„o ses moinos lo lui permettent nous entretient souvent avec largesse et de bon cœur. Écoulez pourquoi je viens de vous dire : SH vous demande ,„eU,ue cko'e au nom de Jesus-ChrUl ; c'est que je crains et je soupçonne qu'il vo,^ so hcue de lui permettre de s'affranch.r de ses fonctln dabbe. Une telle demande, pour qui le connaît bien, ne Zl pas une de celles qui se font au nom de Jésus-Christ. Ou m me trompe ou, depuis que vous ne l'avez vu, il est devenu plus que jamais défiant de lui-même, et plus parfait encore : car touUe monde sa>t que, dès le commencement de sa dignité abbatiale il a apporte mille améliorations à l'Ordre de Cluny; par exemole ans l'Observance des jeûnes, du silence, et darf/laréforn^ ; habits rares ou précieux.