‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 51 sur 69 · SYLVESTRE LU PEUT · texte numérisé non relu

SYLVESTRE LU PEUT

Jacques Lespine. 1670

Claude de Salesse 167-4

Philippe Bastide 1681

VlNCBNT Sirou .1684

Jean Lancesseur 1690

Charles-François de Rostunu 1693

Vincent Sirou . 1696

Guy Buisson 1698

Hubert Maillard 1702

Gabriel de Lacodrb « . . 1708

Charles-François de Rostaing 1714

Jean Balliyet 1717

Gabriel de Lacodre. . . . 1723

Placide Bogubt ...... 1729

Léonard Le Texler . , 1730

André Trablaine 1733

.^Jacques MoNiERMr> .jiH ™*

Jacques Pet au 1735

Maurice de Hautot 1742

Guillaume de Launay 1748

Jean Archambault 1754

Josbph-François-Xayier Jantot 1737

Jacques Vaidrey ..... 1763

Philippe Soulhier 1766

Jean-Baptiste-François Delandre 1767

Pibrre-Cyr Jou . , 1769

Claude Dubuissow 1771

Jean-Raptiste-François Delandre 1772

Jean-Jacques Flosceau 1774

Henri-Antoine Rosman . . . 1775

Joseph-Philippe Rousseau 17"8

Henri-Antoine Rosman 1788

En 1775, une délibération des ingénieurs de la grande

route de Paris vint troubler la solitude des moines de Saint-Germain , leur enlever les abords de la rivière et une partie de leur vigne de la Chainette, car il fut décidé que la route côtoyerait la rivière et traverserait leur enclos. La providence n'anticipa que de quelques années le démembrement du monastère qui touchait, sans le savoir, à ses derniers moments.

Avant de tomber, l'illustre abbaye de Saint-Gennain devait briller d'un dernier reflet de gloire. On a vu que ses écoles, vouées, pendant des siècles, à l'instruction de la jeunesse, s'étaient conciliées, sans interruption, la confiance des familles. Une ordonnance du roi, datée du 19 octobre 4775, érigea le collège d'Auxerre en école royale militaire. Deux ans après, une autre ordonnance du 1if décembre en confia la direction aux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, avec l'autorisation d'en char ger les religieux de Saint-Germain. Pour ne pas laisser l'instruction des enfants de la ville en souffrance, les supérieurs devancèrent l'époque de la rentrée des classes. Dès le 2 juillet 1778, ils prirent possession du collège et des biens qui en dépendaient. Ils organisèrent immédiatement deux cours complets , l'un d'instruction civile et l'autre d'rns truction militaire. Soixante élèves au compte de l'Etat formèrent le noyau d'un pensionnat qui ne tarda pas devenir nombreux. Les religieux réunissaient tout ce qu'on pouvait désirer pour la prospérité d'un vaste établissement d'instruction, telles que salles aérées et spacieuses, situation élevée, saine et éloignée du bruit de la ville, dont elle occupait une des extrémités, enfin réunion d'hommes versés dans les sciences.

D'après une instruction ministérielle concernant les écoles militaires, tous les trois mois , le ministre de la guerre devait recevoir un état du progrès des élèves dans leurs études. Des inspecteurs devaient se rendre au milieu

d'eux pour faire l'examen des classes. L'instruction portait que ceux qui se seraient le plus distingués seraient préférés aux autres pour être placés, soit dans les troupes, soit dans tout autre emploi.

Les religieux eurent bientôt mérité l'estime, l'affection et le respect des familles , et crurent un instant voir se relever l'antique réputation de leurs écoles. Ils n'épargnèrent ni soins ni peines pour arriver à ce but constant de leurs efforts. Leur nombre pouvait suffire à tous les besoins de l'établissement. Les jeunes religieux, auxquels on faisait faire de fortes études, promettaient dans un avenir peu éloigné, des professeurs distingués. Déjà on remarquait aux différents examens, que les élèves ne démentaient pas les hautes espérances que l'on avait conçues de l'habile direction qui leur était donnée dans les sciences et dans la vertu. Davoust, depuis prince d'Eckmûlh, dut sa première éducation à cette école. Le baron Joseph Fourier, orphelin sans fortune, que le chapitre avait adopté, était religieux novice à Saint-Germain lorsque l'ouragan révolutionnaire le lança dans le monde et l'obligea à embrasser une autre carrière. L'éducation solide qu'il avait reçue auprès des bons religieux en a fait un des hommes remarquables de notre époque : il devint secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences , puis préfet de l'Isère. On lui doit la théorie analytique de la chaleur. Le 4 mai 1849, sa statue en bronze a été inaugurée avec une grande pompe, dans le Jardin public, attenant aux bâtiments de la bibliothèque, c'est-à-dire dans le jardin de l'ancien monastère de Notre-Dame-la-d'Hors. Dulong, aussi membre de l'Académie des sciences, professeur de physique à l'Ecole polytechnique, fît également ses études à Saint-Germain, ainsi que d'autres citoyens habiles et estimables qui occupent des positions élevées dans l'administration et dans la magistrature.

Tandis que. les monastères de France et les institutions luttaient contre la décadence, l'abbaye de Saint- Germain semblait renaître : une ère nouvelle s'ouvrait devant elle. Dans l'enivrement de sa prospérité , elle attendait du roi, qui lui portait tant d'intérêt, la liberté d'élire ses abbés, et, avec cette prérogative, le retour des anciens jours. Au milieu de ces illusions, les religieux aimaient à se rappeler ces belles pages de leurs annales , où il e6t dit que leurs prédécesseurs passaient leur vie à servir Dieu et les pauvres, à chanter le jour et la nuit les louanges du Seigneur. Ils se rappelaient ces saintes ames, formées dans leur établissement à l'art de la prière, purifiées par les macérations corporelles, et élevées par la méditation aux plus sublimes vertus religieuses. Ces pieux souvenirs ne purent influer sur l'avenir de l'abbaye.

La réforme de Saint-Maur, accueillie avec tant d'empressement à son origine et qui avait fait fleurir l'observance régulière dans un si grand nombre de monastères, semblait réduite à l'impuissance. Les supérieurs éprouvaient, de toutes parts, une résistance dont ils ne pouvaient se rendre compte : c'était le signe avant-coureur de cette révolution qui couvrit l'Eglise de ruines. Ils jugèrent qu'une réforme dans la règle de l'Ordre était d'une nécessité impérieuse. Le roi en étant informé, se mit à la tête de l'entreprise, ou plutôt le pouvoir temporel voulut régler les communautés comme il réglait les affaires civiles. Un chapitre général fut indiqué à Saint-Denis, par ordre du roi, pour le mois de septembre de l'année 1783. Des députés de toutes les maisons s'y rendirent. On dressa divers règlements qui n'obtinrent pas l'assentiment de tous les membres de l'Ordre ; c'est pourquoi, deux ans après , le conseil d'Etat rendit un arrêt en forme de loi, pour mettre lin à toutes les contestations. Le roi rappela ceux qui avaient été rendus les années précédentes, surtout les décisions du

DE 8AINT-CBRMA1N. 500

chapitre de Saint-Denis (1); enfin, il dit que « désirant donner une nouvelle marque de sa protection à une congrégation distinguée par les services qu'elle a rendus à l'Eglise, à l'Etat et aux lettres, et voulant assurer sa durée, par le maintien de ses constitutions, il ordonne, sans préjudice du droit d'appel comme d'abus et des droits respectifs des parties, que les constitutions de la congrégation de Saint-Maur, autorisées par lettres patentes du 24 juillet 1769, seront exécutées dans toutes les maisons de la congrégation, selon leur forme et teneur, tant par les supérieurs majeurs et locaux que par les officiers etsimples religieux, sans que, sous aucun prétexte, il puisse y être dérogé; enjoint Sa Majesté à tous les religieux de ladite congrégation, de rendre aux supérieurs majeurs et locaux, visiteurs et autres officiers, nommés par le chapitre de Saint-Denis, et à ceux qui l'ont été depuis, ou le seraient à l'avenir, l'obéissance qu'ils doivent à leurs supérieurs légitimes, sous les peines portées par lesdites constitutions; enjoint à tous les religieux d'observer exactement la résidence dans leurs monastères respectifs; ordonne a tous ceux qui seraient absents, sans permission, de se rendre dans leurs maisons de résidence, dans le mois de la signification du présent arrêt, à peine d'y être contraints, fait défense à tous les religieux d'apporter aucuns troubles ni empêchement aux visiteurs des provinces, dans l'exercice de leurs fonctions ; fait défense Sa Majesté aux titulaires des prieurés et bénéfices dépendants de la congrégation, de s'en attribuer personnellement la régie et d'en percevoir les fruits, leur enjoignant de se conformer à ce qui est ordonné par les constitutions ; ordonne Sa Majesté que les ordonnances du chapitre de Saint-Denis, ainsi que celles des précédents chapitres, concernant les

taxes pour subvenir aux besoins, tant particuliers que généraux de ladite congrégation, seront exécutées, selon ce qui est prescrit par lesdites constitutions et sous les peines y portées (1 ). » Le roi ordonne ensuite aux visiteurs généraux et aux supérieurs locaux, d'informer le supérieur général de toutes les contraventions à cet arrêt, et à celui-ci d'en rendre compte au garde -des -sceaux pour y être par Sa Majesté pourvu.

Le révérend père Chevreux, supérieur général, envoya cette décision à toutes les maisons de l'Ordre, et l'accompagna d'une circulaire pleine d'onction et de sentiment, dans laquelle il exhorte les religieux à se pénétrer de la sainteté de leur état et à en remplir les devoirs. « Mes révérends pères, leur dit-il, si dans les circonstances affligeantes où se trouve la congrégation , il était un désir digne d'un cœur pénétré de la grandeur de ses maux, c'était, sans doute, celui de voir la paix ramenée dans son sein, la concorde et l'harmonie rétablies parmi les membres qui la composent, la charité reïendiquer ses droits sur tous les cœurs , l'émulation pour le bien, se montrer avec toute sa force et toute son activité. Rien, mes révérends pères, ne vous paraîtra plus propre à opérer cette heureuse et consolante révolution , que l'arrêt du conseil d'Etat du roi, qu'il m'est enjoint de faire passer sous vos yeux.

« Si les détails qu'entraînent nécessairement les formes judiciaires n'ont pas permis à la justice de prononcer définitivement sur l'objet des contestations qui nous partagent, l'œil de sa sagesse ne veille pas avec moins de soin et d'attention à maintenir, au milieu de nous, les lois de la subordination, qui sont le nerf des sociétés civiles» politiques et religieuses...

vl) Régis», eapitul., p. 58t> et 5S7.

a Les éloges accordés au zèle, à la piété et aux travaux de nos pères, nous imposent aujourd'hui, plus encore que jamais, l'heureuse nécessité de marcher dignement sur leurs traces et de fournir, d'un pas toujours ferme, et toujours égal, la carrière que leurs exemples offrent à nos regards et qu'eux-mêmes nous ont ouverte, avec autant de gloire que de succès. Loin de nous, mes révérends pères, toute idée sinistre qui ne tendrait qu'à jeter dans les ames la langueur et le découragement; l'Eglise et l'Etat n'ont point abandonné le droit d'attendre de nous, l'une, des religieux instruits et fervents, qui, par leur science et leur piété, soient à jamais sa consolation et son espérance ; l'autre, des citoyens vertueux et fidèles, qui, par leurs talents et leurs travaux, concourent à sa gloire, en se prêtant à ses besoins.

« Tel est le but, seul digne de fixer et d'ennoblir nos désirs : nous y parviendrons, mes révérends pères, en rappelant toute notre conduite à cet esprit primitif, qui se perpétuant d'âge en âge, forma au milieu de nous le corps de saints et savants religieux, auxquels nous sommes redevables de notre illustration ; en rétablissant les bonnes études qui, plus que tout autre moyen, peuvent rendre à tout corps politique et religieux son énergie, sa force et sa splendeur; en bannissant les frivolités qui, décelant un penchant pour les goûts et les inclinations du siècle, annoncent, tout à la fois, la chute des lettres et l'affaiblissement de la piété ; en nous montrant, en toutes choses, dignes de l'état auquel nous sommes appelés, et consacrant tous nos efforts à conserver l'unité d'un même esprit, par le lien et le charme de la paix; en concourant, en un mot, de tout notre pouvoir, à ramener au milieu de nous cette tranquillité, cette union , dont les délices doivent faire aujourd'hui le premier et le plus cher objet de nos vœux.

« Puissent-ils reprendre leurs droits dans tous les cœurs

.VI 2 HISTOIRE DE L ABBATfi

ces sentiments qui n'y furent jamais éteints ; la douceur, la patience, la modération, la modestie, la tendre charité et toutes les vertus sociales que l'esprit saint nous apprend lui-môme être le lien do la perfection ! Pnisse-t-elle reprendre son empire et triompher enfin cette aimable paix de J.-C, à laquelle nous avons été appelés, pour ne former, tous ensemble, qu'un seul corps, un seul esprit, un seul et même langage! Que ne puis-je moi-même, mes révérends pères, au prix de tous les sacrifices, vous persuader que quand ma bouche s'ouvre pour vous porter des paroles de paix, mon cœur s'agrandit, en même temps, par la tendre et sincère affection dont il est animé pour vous tous, qui êtes mes frères et mes amis? Si je vous parle comme à des enfants chéris, étendez donc aussi pour moi votre cœur, et que de cet heureux concert de tous nos sentiments réunis, naisse, comme un astre bienfaisant, et s'élève, avec un pur éclat, cette paix de Dieu, ce don céleste qui surpasse toutes nos pensées, et dont nous ne pourrons jamais trop tôt savourer les douceurs.

« N'oublions pas, mes révérends pères, que l'accomplissement de ce vœu de mon cœur ne peut être que le fruit de l'esprit du Seigneur, et par conséquent de la prière à laquelle il est accordé. C'est pour moi un nouveau motif qui me presse de vous inviter à joindre vos prières aux miennes, pour demander au ciel l'influence de ses dons sur notre congrégation... (4) s

Tant de beaux règlements et de si pressantes exhortations ne répondant pas à l'attente des supérieurs, ils s'adressèrent au pape, espérant que la voix du chef de l'Église serait mieux entendue. C'est pourquoi Pie VI expédia, le 24 juillet 1787, un bref assez étendu où il rappelle la pratique de la sainte observance et où il indique lui-même un

,1) Reliât, capit., p. 324 «I suiv.

chapitre général, auquel toutes les abbayes devront envoyer leurs députés, afin de prendre de nouvelles déterminations, a Récemment, dit-il, notre très-cher fils en J.-€.,

Louis, roi très-chrétien des Français (1), nous a exposé que les divisions qui partagent, d une manière affligeante, la congrégation de Saint-Maur, en sont venues à ce point que la discipline régulière est mise en oubli, et que cet Ordre, qui a tant édifié l'Eglise, est maintenant menacé de sa ruine, si on n'y apporte un remède prompt et efficace. II est très-difficile, dans ces derniers temps, d'assembler, sans trouble, un chapitre général conforme aux statuts, et surtout sans qu'il v ait d'absents. Tous les moyens cmployés jusqu'ici pour amener la tranquillité n'ont pu réussir. Excités par la charité paternelle que nous portons dans le Seigneur à la congrégation de Saint-Maur, nous voulons pourvoir à sa conservation , à son accroissement , et répondre aux pieuses intentions du roi très-chrétien des Français. Après y avoir pensé mûrement et avoir pris une connaissance exacte de la position de l'Ordre, en vertu de la plénitude de notre pouvoir apostolique, nous voulons et ordonnons par les présentes, et pour cette fois seulement, sans qu'on puisse en tirer d'induction pour l'avenir, que vous convoquiez un chapitre général extraordinaire sans observer les formalités accoutumées, et que , dans chaque province de la congrégation , on assemble un chapitre provincial dans une maison que l'on désignera ; il sera composé de tous les frères prêtres qui comptent huit années de profession, et sera présidé par le plus ancien religieux profès. Dans chacune de ces réunions, il sera choisi huit députés qui devront composer le chapitre général... (2).» niiHïi 'woq *i

(1) Louis XVI.

2) Rcgist. capil., p. 357 el Ô38.

Nous ne suivrons pas le pape dans les mesures que dicte sa haute prudence pour assurer au chapitre une grande liberté d'action, et à ses décrets assez de force pour rétablir la discipline. Le 21 février 1788 , le roi expédia des lettres patentes par lesquelles il approuve, confirme et autorise le bref. 11 se réserva le droit d'indiquer le jour et les maisons où se tiendront les diètes des provinces. Deux mois plus tard, le conseil d'Etat rendait un arrêt pour que le bref fût exécutoire. Il ajoutait que les assemblées ou diètes seraient tenues par-devant tel commissaire qu'il plairaitàSa Majesté de nommer, pour y assister en son nom. En même temps, il fixa l'ouverture de la diète de Bretagne au monastère de Saint-Aubin d'Angers, le 22 juin ; le même jour devait avoir lieu celle de la province de Normandie, au monastère du Bec; celle de Bourgogne devait se tenir dans celui de Sainte-Colombe de Sens, \e 3 juillet, en même temps que celle de France au monastère de Corbie; celle de la province de Chezal-Benoit devait se réunir au monastère de Saint-Sulpice de Bourges, le 15 juin; et celle de Toulouse ou de Gascogne dans 1* abbaye de l'Adorade, le même jour. L'ouverture du chapitre général devait avoir lieu à Saint-Denis, le dimanche troisième jour d'août (1).

On voit dans ces débats que le pouvoir religieux s'annule devant le pouvoir civil. Du temps de saint Bernard, lorsque les moines étaient très-nombreux, tous ressor tissaient immédiatement du tribunal de l'abbé ou du chapitre général. La voix des supérieurs était entendue parmi des hommes qui vivaient de la foi. Ils trouvaient au besoin dans la règle des punitions canoniques, salutaires et efficaces. Ces efforts des supérieurs pour maintenir l'observance n'étaient pas particuliers à l'Ordre de Saint-Maur.

(1) Régis!, capitul., p. 342.

Chez les Cisterciens, les chapitresgénéraux, les ordonnances royales et les arrêts du conseil d'Etat étaient aussi à Tordre du jour.

Les religieux de Saint-Germain, après avoir lu en plein chapitre la bulle du pape , les lettres patentes du roi et . l'arrêt du conseil d'Etat, décidèrent que tous les frères dont la présence n'était pas nécessaire pour le gouvernement du collège, se rendraient à la diète de Sainte-Colombe au jour fixé. Dom Laporte , professeur de philosophie, et trois autres religieux occupés aussi à l'enseignement, demeurèrent au monastère.

Le malaise qu'éprouvaient certaines maisons de l'Ordre ne se faisait pas sentir à Saint-Germain, parce que les religieux, entièrement livrés à l'éducation, demeuraient étrangers aux divisions qui affligeaient les supérieurs. Tandis que ceux-ci rétablissent l'harmonie parmi les frères, on voit arriver la crise épouvantable qui va fermer tous les monastères de France. L'état d'abaissement où le pouvoir civil les avait réduits ne contribuait pas peu à troubler leur discipline : ne leur avait-il pas ravi, durant les derniers siècles, leurs libres élections, leurs abbés réguliers , leur souveraineté territoriale , leur droit de justice , leurs privilèges ecclésiastiques , leur règle même? Les conditions d'existence avec lesquelles les abbayes avaient fleuri autrefois étaient détruites. Comment pourraient-elles se survivre à elles-mêmes? Il ne leur restait plus que des biens , et ces biens ne leur appartenaient pas : au lieu d'être employés à de grandes entreprises pour la gloire de Dieu, à la multiplication des frères, à la nourriture des pauvres, ils n'étaient plus que le patrimoine de l'ambition , la dot des familles nobles. Les moments marqués dans les desseins de la Providence sont arrivés : le scandale des abbayes en commende va avoir un terme ; tant de maisons religieuses, déchues de leur

ancien lustre, vont disparaître; les méchants exécuteurs de ces hautes œuvres serviront, sans s'en douter, la justice divine. Les peuples, égarés par la philosophie, n'ont plus foi à la vie religieuse. Plusieurs monastères même ne renferment plus que quelques moines qui semblent attendre sonner l'heure fatale pour fermer la porte de leur établissement.

Le 23 mars 1789, les religieux de Saint-Germain députèrent dom Laporte , principal du collège, à l'assemblée générale des trois États du bailliage de cette ville , pour concourir , avec les membres du clergé , à la rédaction du cahier des plaintes, doléances et remontrances, qui devait être remis aux députés qu'on envoyait aux États généraux et qu'on devait revêtir des pouvoirs nécessaires pour proposer, remontrer f aviser et consentir tout ce qui pouvait concerner les besoins de l'Etat, la réforme des abus, l'établissement d'un ordre fixe et durable dans toutes les paroisses de l'administration , la prospérité générale du royaume et le bien de tous (1). Dom Rosman fut aussi député à la même assemblée, en sa qualité de prieur de Saint-Sauveur.

Les religieux furent bientôt désenchantés du mouvement qui emportait les esprits vers un autre ordre de choses: ils apprennent qu'on vient de proposer, dans l'assemblée nationale , la suppression de tous les Ordres religieux. Ceux de Saint-Bénigne de Dijon , de la congrégation de Saint-Maur , pensant que leurs observations pourraient encore trouver de l'écho parmi les représentants de la nation, leur envoyèrent, le 3 septembre 4789, une longue adresse dont ils firent parvenir une copie à leurs frères de Saint-Germain, qui la transcrivirent sur leur registre capituiaire. Cette pièce, pleine de dignité, aurait produit quelqu'effet sur l'assemblée, si les membres

(I) Rcgist. rapilul., p. 7>4G\

qui la composaient eussent été susceptibles de conseils salutaires. En voici quelques passages : « Nos seigneurs, dirent-ils en commençant, les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ont l'honneur de porter leurs vœux à votre auguste assemblée : leur pleine confiance en votre patriotisme ne fera qu'augmenter l'intérêt que vous prenez certainement à leur sort... Nous avons applaudi , nos seigneurs, au zèle éclairé des représentants nationaux, mais qu'il nous soit permis de ne pas yous taire que nous avons été vivement affligés de la proposition qui vous a été faite , de la suppression de toutes les maisons religieuses. Cette motion est émanée d'une intention droite ayant pour motif le soulagement des peuples, et nous nous flattons d'être aussi bons patriotes que son auteur. S'il pouvait nous convaincre que l'extinction de nos antiques monastères procurerait à nos concitoyens la prospérité qui fait l'objet de vos précieuses occupations , nous verrions sans nous plaindre le dernier jour d'un corps aussi ancien que les lys, espérant que sa splendeur serait rehaussée dans la mémoire de nos contemporains et de nos derniers neveux par un sacrifice souffert avec joie pour le bonheur commun. Le salut du peuple a servi de texte à bien des livres politiques et moraux ; il dirige les sentiments et la conduite des vrais bénédictins... » Ils rappellent les services importants qu'ils ont rendus à la société et déclarent se mettre à la disposition des représentants de la nation pour instruire le peuple des campagnes et administrer gratuitement les collèges et les paroisses, a Tout le monde sait, ajoutent-ils, que, pendant plusieurs siècles, les pasteurs du premier et du second ordre ont été avantageusement choisis parmi nos prédécesseurs qui, d'une main, défrichaient les déserts, et 4e l'autre conservaient le dépôt des productions littéraires qui ont éclairé les générations suivantes. » Dans vos derniers décrets, vous ne distinguez les hommes

que par leurs talents et leurs vertus, vous ne rejeterez donc point la congrégation de Saint-Maur, qui, par son institution même et sa vie retirée , ne doit être que plus propre à recevoir la lumière et à la répandre. Elle sait qu'elle appartient à la patrie. Tous ses membres sont français ; elle n'a eu des relations hors du royaume que pour les sciences , lorsque Lonis-le-Grand et Louis le Bien-Aimé lui ont ordonné d'aller feuilleter dans les régions lointaines les monuments de l'ancienne littérature. Elle vient s'offrir à ses uniques protecteurs, aux glorieux représentants de la nation. Disposez d'elle à votre gré: elle sera d'autant plus satisfaite qu'elle coopérera plus efficacement et plus gratuitement au grand œuvre de la vivification nationale... Notre général , nos seigneurs , a l'honneur d'être parmi vous; interrogez-le : il ne pourra s'empêcher de vous répondre qu'il préside un corps capable des plus généreux efforts quand il s'agit de servir la patrie; il vous dira que ses divisions mêmes n'ont fait que déployer ses forces et prouver le besoin qu'ont tous ses membres d'agir et d'être occupés sous les yeux des représentants de la nation. Nourrissez notre ardeur, dirigez-la vers le bien social , et vous trouverez, sur le champ, plus de mille bénédictins de Saint-Maur qui s'empresseront de travailler à l'édifice

que vous allez construire

H nous serait trop rigoureux, nos Seigneurs, de survivre à la honte d'une suppression; il nous serait impossible de soutenir l'idée d'avoir encouru l'animadversion de votre sagesse.... Nos pères auraient mérité l'estime de la nation par leurs vertus, et cette même nation, au moment qu'elle va briller d'un nouvel éclat, nous aurait rejetés de son sein !... En vain pour adoucir nos amertumes, accompagneriez-vous vos congés d'une pension aussi opulente que bien assurée, nous serions, malgré votre autorité, poursuivis par une opinion flétrissante.... Loin de nous ces

affligeantes pensées, nos cœurs s'ouvrent à l'espérance, lorsqu'il nous est permis d'offrir nos services aux généreux représentants de la première nation de l'univers. » (1)

Le 14 novembre 4789, les religieux croient se concilier l'affection du gouvernement etde la municipalitéen offrant comme don patriotique, la plus grande partie de l'argenterie de leur église, savoir: un ostensoir en vermeil sans pied , un calice également en vermeil , avec sa patène , cinq autres calices d'argent, chacun avec sa patène, une lampe, un bénitier et son goupillon, un encensoir, sa navette et sa cuiliière, quatre burettes et un bassin, deux chandeliers, une coupe, un cœur et un bâton de chantre. Cette argenterie pesait soixante-neuf marcs quatre onces. Ils ne réservèrent pour le service de l'église qu'une croix de procession et une autre moins grande qui contenait des reliques, deux petits chandeliers d'acolytes, trois calices, autant de patènes, un ostensoir, un encensoir et sa navette, un vase des saintes huiles, une paire qV burettes et leur bassin.

Un frère proposa d'envoyer aussi à l'assemblée nationale l'argenterie à l'usage de la maison, mais les plus sages I insèrent qu'il ne fallait pas étendre plus loin leurs dons patriotiques.. Quatre mois plus tard, obligés de faire con^ naître le quart do leurs revenus, pour le convertir en contribution, ils portèrent leur déclaration à deux mille quatre cents livres, ce qui mettait leurs revenus à neuf mille six cents ! {£) Celui de l'abbé commendataire était de quinze mille livres.

Enfin c'en est fait des anciens monastères, le gouverne-

(1) Regist. capit., p. 551 et suiv. Nous ne donnons qu'un extrait de cette pièce qui est trois fois plus étendue. Elle est signée des frères du couvent de Saint-Bénigne, au nombre de vingt-deux.

(2) Regist. capit., p. 348 et 359.

ment marche, à grands pas, dans la voie de la destruction. Un décret du 19 février 1790 déclara que la loi constitutionnelle ne reconnaissait plus de vœux monastiques; elle autorisait les religieux à déserter les cloîtres, après avoir fait leur déclaration à ia municipalité du lieu. Des maisons devaient être indiquées pour servir de retraite à ceux qui ne voudraient pas se séculariser. Les religieuses étaient traitées plus favorablement. Une pension devait assurer leur avenir et on les laissait libres de rester dans leurs maisons jusqu'à leur mort. L'assemblée, dans le même décret, se réserva la faculté de statuer ultérieurement sur le sort des établissements religieux consacrés à l'éducation et à la charité, ce qui laissa quelque espoir aux frères de Saint-Germain , parce que leur école était devenue on collège national. ^ i-*î»onf *l

Le 30 avril de la même année, deux délégués de la municipalité d'Àuxerre se présentent à l'abbaye pour connaître les intentions des religieux; leur communauté qui était encore, Tannée précédente, de dix-huit membres, venait d'être réduite par le père général à onze seulement, dont un novice qui était fourier. Neuf d'entre eux, le prieur dom Rosman à leur tête, déclarèrent énergiquement qu'ils demeuraient fidèles à leurs vœux. Les deux autres dirent que s'étant consacrés à l'éducation, ils quitteraient l'établissement si le collège leur était retiré, ce qui n'était pas unodéfection : ils voulaient "dire qu'ils iraient ailleurs se livrer à leur vocation pour l'enseignement. On aime à rencontrer cette fermeté au moment de la tempête. Les esprits des religieux, quoique ornés de vertus, ne paraissaient pas, aux yeux du monde, doués des qualités nécessaires pour le martyre dont les temps allaient revenir: néanmoins, à la vue du danger, leur foi se, réveille avec force. On reconnaît alors la puissance des institutions sur les hommes. La religion donne de nouveau ses lumières,

t>E SAINT— GERMAIN . 521

et tous sont prêts a monter avec résolution à l'échafaud , connue de magnanimes martyrs, ou à recommencer la vie errante des catacombes. L'histoire doit dire les noms de ces généreux confesseurs de la foi, qui composaient alors la communauté de Saint-Germain. C'étaient dom Rosman , prieur, dom Latour, sous-prieur, dom Dusausoy, dom Laporte, sénieur , dom Jaudet, procureur, dom Douilly, dom Paintandre, dom Lefébure, dom Crenière et dom Lemaire.

A cette époque, la plus critique qui se rencontre dans les annales de l'abbaye, il se trouve un homme qui la gouverne avec une profonde sagesse et dont l'esprit actif espérait lui rendre son antique pureté : c'était dom Henri- Antoine Rosman, grand prieur du monastère, pour la seconde fois, depuis le 22 août 1788. Ayant été successivement procureur, sous-célérier, dépositaire, censiviste des titres, (1) il avait acquis une grande connaissance des hommes et beaucoup d'habileté dans les affaires. Il avait alors la haute administration du collège, sous le nom de principal : on loue encore la sagesse de son gouvernement. Au moment critique, il soutint la foi de ses frères. Aucun d'eux ne donna dans ces écarts dont la religion eut à gémir ailleurs. Durant la crise révolutionnaire, il sut si bien conjurer l'orage, qu'il parvint à conserver l'église et les bâtiments du monastère. Le 20 mars 1791, il présenta au gouvernement une pétition pour être autorisé à établir le collège de Saint-Germain sur une échelle plus étendue qu'il n'avait été jusqu'alors. La municipalité appuya sa pétition, dans laquelle il demandait que l'église fût

(1; Ces fonctions mettaient à sa charge la poursuite des affaires, le renouvellement des baux , la vente des blés , le soin de pourvoir aux dépenses 4e la maison el de veiller sur les domestiques. RegisL capit., p. 344.

conservée, comme oratoire public et comme chapelle de collège. Il insistait aussi pour que les biens de la mense conventuelle fussent consacrés à l'entretien de rétablissement. Sa pétition fut en partie couronnée de succès , car le 31 juillet de la même année, la commission d'aliénation des biens ecclésiastiques lui accorda l'église et les bâtiments du monastère, mais elle refusa la mense conventuelle.

Bientôt, par un décret du 18 mars, tous les biens ecclésiastiques durent être vendus, même ceux qui appartenaient au collège de Saint-Germain. L'article 3 exceptait seulement les bâtiments et le jardin du pensionnat, ce qui comprenait l'église, l'abbaye et les jardins. Le collège n'avait pas longtemps à être sous la direction des bénédictins de Saitit-Maur: la révolution faisait toujours de rapides progrès. Dom Rosman fut destitué. Dom Laporte et quelques religieux, qui partageaient avec lui les soins de l'éducation, étaient toujours à leur poste, lorsque, le 21 avril 1793, une pétition de la société populaire de la ville d'Àuxerrc demanda l'expulsion de tous les prêtres do collège, attendu que l'éducation qu'ils donnaient était profondément immorale. Une pétition, émanée de cette société , était une loi à laquelle toute autorité devait céder : un refus eût pu conduire à l'échafaud. Les religieux le comprirent , et . dès le lendemain , ils donnèrent leur démission. La ruine de l'illustre abbaye de Saint- Germain est consommée. Ses moines, que tant de siècles ont entourés de leur vénération et de leur amour, se retirent pour jamais. Il y avait près de quatorze cents ans que ce monastère était fondé. Période immense ! Combien de grands empires et do dynasties royales n'ont pu accomplir une pareille destinée! La règle de Saint Benoît y avait (leuri plus de mille ans.

Blàmerons-nous l'œuvre delà Providence? So» souffle a renversé les rois de dessus leur trône et donné la puissance

DE SAlIST-GEMUtX. 523

aux humbles. Des familles nobles, à l'ombre d'un grand nom . dissipaient dans le luxe et dans la débauche ces grandes fortunes entassées par le temps, tandis que les pauvres, ces êtres si nombreux, créés à l'image de Dieu, étaient si souffreteux en face de l'ingrate opulence. Si nous ne sommes meilleurs que nos pères, cette même Providence, dans le calme solennel de son éternité, tient prêtes d'autres révolutions, qui, lorsque l'heure sera venue, promèneront encore le bouleversement et la mort sur la vie des empires, sur celle des rois et des peuples.

Alors, comme aux jours de désolation prédits sur l'infortunée Jérusalem, les religieux s'enfuirent et allèrent demander la paix aux lieux déserts, abritèrent leurs espérances au fond des habitations de quelques gens de bien, sous les regards de Dieu, en attendant des jours meilleurs qui ne devaient se lever, pour plusieurs, que sur leur tombe. Qui pourra dire le deuil de ces confesseurs de la foi, lorsque du fond de leur retraite, ils purent contempler la démolition de leurs sanctuaires, et assister aux funérailles de leur Ordre, dont les membres les plus vénérés s'éteignaient dans les supplices et dans l'exil ?

La conservation de l'église de Saint-Germain comme oratoire, avait fait espérer que les reliques des saints, surtout celles qui étaient dans des chasses, demeureraient à l'abri des profanations. Il n'en fut pas ainsi : un décret vint la placer, comme tant d'autres , au rang des lieux profanes. La cathédrale seule était conservée. Aussitôt dom Rosman déclare qu'il fait présent des reliques de saint Germain à cette église. Le 1er octobre 1793, celles qui avaient été tirées des armoires des saintes grottes en 1663, et déposées dans deux grandes châsses , ainsi que toutes celles qui restaient dans ces mêmes armoires, sont conduites procession nellement à la cathédrale. Les fidèles assistèrent à cette pieuse cérémonie . le visage empreint de tristesse.

L'ennemi est à leurs portes, ils se hâtent de mettre en sûreté leur plus riche butin.

Cependant les passions populaires s'exaltent : 1793 est arrivé avec ses orgies. Les impies font irruption dans la cathédrale; ils s'emparent des châsses qu'on venait d'y apporter, et jettent les reliques çà et là: trois personnes se présentent courageusement et les ramassent dans des corbeilles, au milieu des railleries des impies > elles les enveloppent avec les étoffes qui étaient dans les châsses, en enterrent une partie dans les caveaux du chœur et emportent le reste qu'elles cachent soigneusement ailleurs.

La persécution ayant cessé, M. Viart, vicaire général, connaît le précieux dépôt : le 2 juillet 1795, les reliques sont retirées du souterrain, en présence de ceux qui les y avaient cachées; mais leur séjour dans la terre, pendant plus de dix huit mois, les avait détériorées, les inscriptions attachées aux ossements en étaient séparées, les étoffes de soie étaient décolorées. Malgré les ravages de l'humidité, on reconnut sur plusieurs ossements les armes de Pierre de Broc, évêque d'Auxerre.

Pendant que le grand vicaire rédigeait le procès-verbal de cette découverte, un des assistants apporta un sac entièrement cousu, dans lequel étaient renfermées les reliques qui avaient reposé dans les deux châsses portées en procession de Saint-Germain à la cathédrale , avec toutes les pièces authentiques qui les concernaient. Ces reliques étaient dans un état de parfaite conservation , étant demeurées cachées dans le tuyau d'une cheminée où l'on n'avait pas fait de feu.

On apporta aussi avec leurs authentiques, les reliques euvoyéesde Rome en 1650, et un os maxillaire de saint Pèlerin, premier évêque d'Auxerre, revêtu du sceau de l'évêque de Caylus qui en avait fait présent à la cathédrale; toutes ces reliques furent déposées dans trois châsses; la

DE SAINT-GEMIA!*. 525

première, dite de saint Germain, renferma les morceaux de bois de son cercueil, ses ornements pontificaux, ainsi que des reliques de saint Amatre, de saint Prix, et de ses compagnons; la seconde châsse, dite de saint Pèlerin, parce qu'elle venait de l'église paroissiale de ce nom, servit à déposer celles de ce saint apôtre; on mit le reste dans la troisième, donnée autrefois par l'évèque Séguicr.

Lesvicairesgénéraux firent une ordonnance danslaquelle itsdéclarèrent que les fidèles devaient rendre àces précieux monuments de la foi de leurs pères, le culte dont ils avaient toujours joui. Ils ajoutèrent qu'ils avaient fait une information régulière et conforme à ce que prescrivent les saints canons, qu'ils avaient constaté l'identité des reliques par tous les moyens qui donnont la certitude et l'évidence inorales et qu'ils avaient fait tout ce qu'exigent, en pareil cas, les théologiens cl les canonistes.

Pour remercier Dieu de ces heureux recouvrements, les vicaires généraux indiquèrent dans un mandement, la fête de la Vénération des saintes Reliques, pour le 22 janvier 1797, quoiqu'elle se trouve dans la liturgie au 18 novembre, et ordonnèrent que tous les ans, à pareille époque, c'est-à-dire le troisième dimanche après l'Epiphanie , elles seraient exposées à la vénération publique. Le procès verbal de cette découverte, fut imprimé la même année dans une brochure de douze pages (4), dans laquelle on reprend l'histoire des reliques de Saint-Germain et de celles de la cathédrale, depuis la dévastation des huguenots. Comme on était encore sous l'impression de la terreur révolutionnaire, on ne trouve dans cet écrit ni le nom des grands vicaires , ni celui des personnes pieuses

Xi Elle a pour titre: Relation historique sur les reliques de l'église cathédrale d*Aujrcrre et celles de l'église de Saint- G ci-main. Imprim. de L. Fourrier, 1797

auxquelles on devait la conservation de ces saintes reliques.

Tandis que Ton constatait leur identité, on déposa dans une châsse de bois doré, pour la paroisse d'Irancy, quatre morceaux de cyprès provenant du cercueil de saint Germain, un pan de sa tunique, un ossementde saint Amatre, une relique de saint Prix ou de l'un de ses compagnons, une autre de saint Albert, martyr, et vingt ossements, tant entiers que fracturés, de Saints dont les noms sont inconnus. Déjà en 1776, à la prière du curé et des habitants, les religieux avaient donné des reliques de leur église à cette paroisse. Celle de Fontenoy en avait aussi obtenu de saint Marien. (4)

Plusieurs débris vénérés du corps de saint Germain disparurent pendant la tourmente révolutionnaire. Le reliquaire d'ébène, où ils étaient renfermés avec sou suaire, fut dégarni de son argenterie, dont le poids s'élevait à quarante marcs (2), et servit à faire des règles. On ne sait ce que devinrent les reliques. Les impies qui les perdirent, tentés par la valeur que pouvait avoir le suaire, le conservèrent pour en tirer parti plus tard. 11 passa au doyen de Saint-Eusèbe qui le laissa à son église. Comme il portait avec lui-même la preuve de son authenticité, il fut reconnu par Mgr de Cosnac, archevêque de Sens, qui en détacha un pan pour sa cathédrale. D'autres ont suivi son exemple. Ce suaire qui avait, en 1714, deux mètres vingt-cinq centimètres de longueur sur un mètre quatre vingt de largeur (3), n'a plus aujourd'hui qu'un mètre soixante centimètres sur un mètre vingt. Ce précieux reste se voit derrière un verre, dans l'intérieur du grand autel de Saint-Eusèbe. C'est un beau monument de l'industrie romaine et une

(\) Accords et Iransact., p. 255.

Inventaire de l'argenterie du monastère. Archiv. de la prefect. (3? Dcscript. des saintes grottes.

preuve palpable de la haute estime dont l' impératrice Placide environnait saint Germain. 11 vaut le témoignage d'un historien du temps.

La cathédrale possédait, en outre, des reliques de saint Germain dans une magnifique châsse donnée par le chapitre en 4 775. Les spoliateurs des églises la dégarnirent de ses ornements d'orfèvrerie, et l'abandonnèrent ensuite avec dédain. M. Viart, curé de la cathédrale, s'empara des reliques qu'elle contenait, et les fit placer dans une autre châsse de bois argenté , où on les vénère. On en détacha depuis quelques fragments pour l'église de Saint-Germain, à la prière des sœurs Augustines. En 4834, M. César- Laurent , comte de Chastellux, obtint pour son église paroissiale , dédiée à saint Germain , deux fragments du cercueil de cyprès; ils sont enveloppés de soie verte et déposés dans une petite châsse de bronze doré.

La cathédrale conserve encore un petit reliquaire qui contient un fragment d'os, donné par une église qui l'avait reçu autrefois de celle de Saint-Germain. On ignore s'il renferme le titre d'authenticité.

Le coffret qui contient les ossements trouvés dans le monastère de Saint-Marien , encore scellé du sceau de Tévêque de Caylus, ainsi que la procédure dressée à cette occasion devant l' officiai, est dans l'église de Saiut-Eusèbe. On pense qu'il s'y trouve des reliques de saint Germain. (4)

(1) On vénère à Sainl-Germain-de-Modéon, entre Quarré-les-Tombes et la R oc ne-en- Brenil, une relique de saint Germain très-bien conservée: c'est un ossement long de vingt-cinq centimètres sur dix de tour; sa teinte est brune et luisante, comme s'il avait reçu un vernis. Dom Viole en parle dans la vie de saint Germain, page 106. Cette relique, enveloppée de soie, est déposée dans un avant-bras de fer battu et placée ^sur une console à côté de l'autel. Pendant la révolution de 178f>, le sceau du reliquaire a été brisé et le titre d'authenticité a été perdu. La paroisse étant demeurée sans pasteur , depuis 1790 jusqu'en 1834, on ignore quand cette infidélité fut commise. Les anciens du pays

.V28 HISTOIRE t>E L ABBAYE

Suivons l'histoire de l'abbaye, si on peut encore l'appeler de ce nom. La dévastation est dans le lieu saint, les cloches sont enlevées violemment des clochers, les croix tombent du haut des églises sous les coups d'une intolérance aussi ignorante que barbare. L'armée révolutionnaire arrive à Saint-Germain : une scène horrible vient épouvanter les aines religieuses. Les statues des saints sont brisées, les tableaux déchires, les autels renversés; les tuyaux de l'orgue, jetés sur le pavé de l'église, deviennent des jouets d'écoliers. La sacristie est pillée. Néanmoins la présence du collège en impose. Le brigandage reste incomplet, les grilles demeurent à leur place, les saintes grottes sont respectées. Les saints qui y reposent, veillent eux-mêmes à la garde de leurs tombeaux, alors qu'aucune force humaine ne se présente pour prendre leur défense. Le marbre de l'autel est renversé, mais non détruit. Enfin la basilique, autrefois si resplendissante de tout l'éclat du culte catholique, dépouillée de ses ornements, demeure nue, mais belle encore dans sa nudité même. Il ne faut pas confondre la dilapidation révolutionnaire avec ce que l'on a vu du pillage des huguenots. Le trésor de l'abbaye n'avait jamais pu revenir à son ancienne splendeur. L'invention de l'imprimerie, au quatorzième siècle, et la renaissance de la peinture, au seizième, n'avaient pas apporté leurs chefs-d'œuvre au monastère. Les abbés commendataires étaient trop occupés des super flui tés du siècle pour songer à la décoration du lieu saint.

On doit savoir gré aux autorités du jour, d'avoir sauvé presque toutes les richesses historiques de l'abbaye. Ils s'emparèrent des livres, des manuscrits et autres papiers

assurent que celle relique a toujours été regardée comme provenant du corps de saint Germain. On vient de dresser un procès. verbal sur leur déposition.

importants qu'ils transportèrent dans la bibliothèque de la ville. Plusieurs bulles originales, des chartes, le registre des délibérations, celui des transactions, ainsi qu'une foule de documents, concernant d'autres établissements, se trouvent aujourd'hui déposés aux archives de la préfecture , où les savants vont les consulter. La bibliothèque , qui s'était recomposée depuis le pillage des huguenots, contenait alors trois mille sept cent trente-cinq volumes et quatorze manuscrits.

Parcourons les transformations auxquelles l'abbaye fut exposée. Elle continua d'abord d'être une maison d'éducation, car les religieux n'eurent pas plutôt donné leur démission que M. Balme fut nommé principal du collège ; il conserva quelques élèves de l'école militaire, que leurs familles, dispersées par lai-évolution, n'avaient pu encore réclamer. Le 1 1 mai 1 793, le ministre de la guerre demanda des renseignements sur leur patriotisme, et défendit de les rendre à leurs parents , parce qu'ils étaient de précieux otages.

Deux ans plus tard, le collège national fut remplacé par l'école centrale. Celle-ci, ouverte à toutes les matières d'enseignement, était formée sur le modèle du collège de France ; des professeurs distingués occupaient toutes les chaires; mais la religion, qui en était complètement banie, fit que cette école acheva son règne en peu d'années. Elle fut remplacée, en 1802, par un collège communal qui fut retiré trois ans après des bâtiments de l'abbaye pour être installé dans ceux de l'ancien collège bâti par l'évêque Amyot .

Cependant les religieux de Saint-Germain, qui s'étaient tenus cachés pendant les mauvais jours de la révolution , sortent de leur retraite et reçoivent de toutes parts des marques touchantes de respect et d'attachement. Dom Rosman ouvre uu pensionnat à Saint-Georges et dom Laporte en fonde un autre à Augy. Presque toute la jeunesse

d'Auxerre accourt pour saluer ces anciens précepteurs, et pour se ranger sur les bancs de leur école. Dom Rosman meurt en 1806, entouré des regrets de la religion et de celui des pères de famille. L'année suivante, dom La porte est établi principal du collège d'Auxerre.

Faut-il dire la joie qui éclata parmi les fidèles lorsque les églises furent rendues au culte du vrai Dieu ; ils se répandirent en actions de grâce pour la conservation des catacombes où reposaient tant d'illustres serviteurs de Dieu. La foi se trouva bien vengée des déclamations impies qui avaient retenti dans les clubs. Qu'importe après cela le mauvais vouloir de quelques individus lorsqu'on reçoit ces éclatants témoignages d'une population qui vient lier au présent les traditions de ses pères. Les blessures de la religion ne sont pas incurables : son état sur la terre, c'est d'être blessée, persécutée, opprimée ; elle en souffre pour un temps, mais bientôt elle en guérit, se relève et sort de ces épreuves plus forte et plus radieuse.

Les bâtiments de l'abbaye demeurèrent sans destination jusqu'en 4840, époque à laquelle Napoléon lesconcéda à la ville d'Auxerre, pour en faire l'hospice des malades et celui des vieillards. L'administration vendit aussitôt au département la maison abbatiale avec ses jardins et ses dépendances; elle vendit aussi l'hospice de la Magdeleine, et avec ces ressources, elle fit des bâtiments du monastère un des beaux Hôtels-Dieu qui soient en France (4).

L'église servit provisoirement à loger un nombre considérable de prisonniers espagnols, dont la ville était surchargée. Ce fut par cet édifice que l'on commença les travaux pour la formation de l'hôpital. Au début, on démolit le vieux portail et l'ancienne nef carlovingienne,

(I) M. Leblanc en a donné la description dans ses recherche* sur Auxerre, t. 2, p. 150.

DE S AINT-GEJIMAIN . 531

que les amis de la religion et des arts regretteront toujours. On était tellement accoutumé , depuis 4793, à voir tomber les murailles dès églises et des couvents, que cette démolition fut accordée sans difficulté par le conseil de la ville , sur la proposition d'un architecte ou d'un vieil ennemi des cloîtres. On bâtit à l'endroit où cessa la destruction, un portail qui ne fut terminé qu'en 1848 et dont la modeste architecture fait regretter l'ancienne. La tour romane resta seule, insignifiante et séparée de l'église par une distance de trente-six mètres.

En faisant des réparations autour du grand autel , on leva le corps de saint Grégoire , que le clergé transporta dans la chapelle de sainte Maxime en chantant des psaumes et des hymnes. On mit aussi à découvert beaucoup de tombes en pierres auxquelles on attacha peu d'importance et que les religieux auraient traitées avec un grand respect. En déblayant les salles du chapitre (1), on en trouva trois en grès qui attirèrent pourtant l'attention ; chacune d'elles renfermait un corps couvert de lambeaux de drap d'or. On crut que c'étaient les dépouilles mortel les du comte Landry , du comte Renaud et du comte Guillaume III. Ces tombeaux furent transportés dans la chapelle de la sainte Trinité, ainsi qu'un grand nombre d ossements trouvés dans des tombes, ou seulement dans la terre. Ces tombes, qui avaient renfermé les restes vénérables de pieux moines, de saints abbés ou de personnages de distinction , jetées pêle-mêle hors de l'église et jusque dans la basse-cour, pour servir à divers usages, ont fini par disparaître.

Les religieuses Augustines, au nombre de quinzeà vingt, desservaient l' Hôtel-Dieu de la Magdeieine depuis près de deux siècles. Elles passèrent dans le nouvel établissement

1) Cf« Mlle* étaient voûtée»; le grand dortoir se trouvait an-dcasus.

aTec les malades en \ 826, et firent dédier à la Vierge, pour leurs exercices particuliers, l'ancienne chapelle de sainte Marie-Magdeleine, située au nord du transsept , près de la porte qui communique avec l'Hôtel-Dieu. En 1836, des difficultés s'élevèrent entre elles et les administrateurs, à l'occasion de l'économat qu'on leur retirait pour le confier à un laïque. Ne voulant point vivre sous le nouveau régime qu'on leur imposait, elles quittèrent l'établissement, fondèrent un pensionnat dans la ville, et furent remplacées par des sœurs de saint Vincent de Paul , qui prodiguent aujourd'hui leurs soins aux malades.

La chapelle qui répond à celle de sainte Marie-Magdeleine, au midi, est dédiée à saint Hubert : on y voit les fonts baptismaux pour les enfants trouvés et un buste représentant dom Charles-Marie Laporte : c'est un monument élevé à la mémoire de ce dernier des religieux de Saint-Germain, décédé à l'âge de soixante-et-dix-neuf ans. Durant son long séjour à la tête du collège d'Auxerre , il concourut à former à la religion et à la science plusieurs générations. Sa piété douce, ses connaissances variées, son extérieur plein de dignité, lui avaient concilié l'affection générale (I). Ainsi, le dernier religieux a obtenu une statue dans l'église de son monastère pour ses longs services dans l'instruction de la jeunesse, et le dernier des novices en a obtenu une autre pour avoir honoré Auxerre, sa ville natale, par le haut rang qu'il a occupé dans les sciences et dans les emplois civils.

Au fond du transsept, on remarque un monument élevé, en 1826, au duc de Berry, que le fer d'un lâche assassin enleva aux espérances de la patrie : c'est un bas-relief dû au sculpteur Pradier , représentant le prince au moment

(I) Il lirait contribué pour une somme de trois mille francs à la reconstruction du nouveau portail de l'église de Sainl-Germaitt,

où il expire entre les bras de la religion, et cherchant à éloigner la justice.

La maison abbatiale, cédée au département, fut désignée, en 1 834 , pour rétablissement d'une école destinée à former des instituteurs. On construisit, à ce dessein, le long corps de bâtiment que I on voit en face.

Ainsi , l'illustre abbaye de Saint-Germain , en succombant, conserva un brillant souvenir de sa splendeur passée : aujourd'hui encore, elle renferme un hôpital. L'école normale rappelle les anciennes écoles des moines; la présence <les sœurs fait ressouvenir de la vie religieuse si palpitante d'intérêt aux siècles passés. Elles semblent placées là pour prier auprès des catacombes et pour veiller comme autrefois sur le tombeau de saint Germain, car l'Église , avec cette haute intelligence qu'elle a de toutes choses , avait rapproché, dans un voisinage fraternel, la demeure des religieux et les catacombes : ici, c'est la prière qui obtient tout, là, c'est la foi encouragée par la promesse de l'immortalité future. Ne voit-on pas dans cette transformation de l'abbaye une main providentielle qui a voulu que cette demeure, sanctifiée par la présence de tant de saints, ne subît pas d'étranges profanations, comme il est arrivé ailleurs? C'est là tout ce qui reste de ce chef-lieu de la religion monastique, qui ne relevait que du Souverain-Pontife et des rois de France, qui comptait tant de prieurés , qui voyait arriver à ses solennités des myriades de pèlerins et des notes illustres. Sa puissance temporelle s'étendait, au moyen-àge, sur des contrées considérables; une partie de la ville d'Auxerre , le comte , révoque , le roi lui-même, paraissaient à sa barre pour s'entendre juger par son bailli. Cette maison, si brillante de puissance et de crédit sous Charlemagne et sous Charles-le-Chauve , est abaissée au quatorzième et au quinzième siècle par la prépondérance civile : ses résistances honorables ne l'empêchèrent pas de

i>34 HISTOIRE DE L* ABBAYE

tomber entre les mains de François Ier, après avoir subi les désastres de la guerre des huguenots.

Nous ne parlerons pas de la chute des prieurés qui sont devenus autant de propriétés privées. Leurs églises sont tombées, leurs bâtiments conventuels sont mutilés, ce qu'il en reste s'efface rapidement, excepté le souvenir impérissable des saints qui y sont passés et qui y sont morts dans la paix de Dieu.

Plus de quatorze siècles se sont écoulés depuis que saint Germain dressa un autel au sauveur du monde dans l'oratoire de saint Maurice. Cet autel devant lequel tant de générations se sont prosternées, est encore debout. Puisse l'église qui le renferme , puisse l'habitation des moines subsister pendant de longs siècles, comme un monument de la foi des pieux cénobites qui les ont élevées ! La cellule du moine abritera le pauvre . l'église sera leur oratoire. Que de pieux souvenirs se résument à la vue de ces saintes demeures ! C'est là que repose une foule de corps saints, connus et honorés dans l'église ; c'est là aussi que des milliers de moines se sont sanctifiés par la prière et la mortification ; c'est sous les voûtes de cette église que les louanges de Dieu se sont fait entendre le jour et la nuit. Ajoutons que l'abbaye de Saint-Cermam , dont les commencements furent humbles et cachés , comme tout ce qui est destiné à couvrir le monde de sa puissance , acquit rapidement une influence salutaire pour la civilisation des peuples; elle parut dans le temps où tout dans le vieux monde se disloquait: religion, pouvoirs publics, lois, mœurs. Non-seulement elle résista miraculeusement aux attaques portées contre l'élément de Tordre social , mais encore elle devint un foyer de lumière qui contribua à la transformation de la société. Elle marcha dans une voie de progrès et de sainteté. La révolution des empires ébranla, suspendit parfois le calme habituel de ses cénobites, mais

elle reprenait bientôt sa mission de charité, et brillait au milieu des populations par sa prudence et par sa sagesse. Aujourd'hui même, le peuple conserve un pieux souvenir de ses moines, et il n'en parle qu'avec le sentiment qui s'attache à la mémoire des Saints.

Les anciennes corporations religieuses avaient accompli leur destinée, d'autres temps, d'autres mœurs, réclamaient dans la société chrétienne d'autres institutions. La religion, dans son inépuisable charité, a créé dans tous les temps, lorsque le service des misères humaines Ta demandé, des congrégations spéciales. On a vu les immenses services que les moines ont rendus à différentes époques, services gratuits, services de dévouement, qui enchaînaient une chasteté absolue. Us ne demandaient à la terre que le strict nécessaire. Par ces institutions, la religion sait pourvoir de père , de mère , tous les malheurs: elle épie, dans chaque siècle, la misère qui lui est propre, et elle lui suscite, chaque fois, des serviteurs nouveaux. Elle a fait le chevalier de Malte, la sœur de charité, le frère des écoles, l'ami du lépreux, l'ami du fou dans les hospices qui leur sont consacrés. Nous avons tous les jours des exemples où la puissance de la charité prend corps à corps la puissance de la misère, et ne lui permet pas de toucher le point le plus obscur de l'humanité , sans y porter la main après k sienne. Les corporations religieuses des derniers siècles sont tombées , et déjà nous en voyons surgir de nouvelles qui courent au-devant de nos besoins; encore dans la sève de leur première création, elles nous étonnent autant par leur dévouement que par les services importants qu'elles s'efforcent de nous rendre. C'est pourquoi l'Eglise a toujours regardé les Ordres religieux comme le plus beau fleuron de sa couronne. Le pape Pie IX leur a rendu le plus éclatant témoignage , dans une encyclique récente. Nos populations qui se pressent, qui s'agitent, et

auxquelles la terre semble manquer, n'attendeat-elles pas quelque génie providentiel , un autre saint Benoit, qui leur élève de nouveaux couvents, où elles verront s'ouvrir devant elles un large sillon de foi et d'avenir.

Qu'a-t-ou vu au début des anciens monastères qu'on ne puisse voir encore aujourd'hui pour la conversion du monde? Des hommes du peuple, n'ayant ni le prestige de la puissance, ni l'éclat d'un grand nom, ne dominant pas sur les consciences, n'argumentant pas contre les vices du siècle ; leur vie sainte est toute leur prédication, L'humilité , la continence , la charité , sont les mobiles avec lesquels ils évangéiisent les intelligences, subjuguent les volontés et gagnent les cœurs. Rien n'est plus inexplicable, au point de vue humain , que l'attrait qui s'attache aux traces des solitaires et des cénobites. Le doigt de Dieu y est aussi visible que dans la mission 4es apôtres ; la vie pénitente de ces autres envoyés, qui sont autant de saints que Dieu dispense avec profusion, pénètre intimement les hommes et les façonne à son image. Voyez <#$te foule qui se presse sur leurs pas, qui revêt la robe de bure et qui se ceint les reins d une corde pour le travail , la prière, l'expiation, et pour tout ce qui fait de la vie un combat et une victoire; c'est le pur froment de Dieu, qu'il pétrit de ses mains pour en faire le levain de son peuple; c'est Ja croisade sainte qui a pour devise ces paroles du fils 4e Dieu : « Que celui qui m'aime prenne sa croix et me suive, » Les religieux la portent si haut qu elle est visible à tous, et que leur exemple amène un entraînement pour la pratique des vérités évangéliques.

Tandis que nous écrivons ces lignes, un couvent de trapistes-prêeheurs , observant la règle de saint Benoit dans toute sa rigueur, est fondé à la Pierre-qui-Vire , sur la paroisse de Saint-Léger-de-Fourcheret , à quatre kilomètres du chef-lieu de celte commune, et à cinqdeQuarrc-

DK SAINT-GERMAIN.

les-Tombes, sur les bords du Trinquclia et au sein d'une vaste forêt. Ce fut le 3 octohre 1850, que M. Jean-Baptiste Muart jeta les fondements de ce monastère, qui ne compta d'abord que cinq frères profès et autant de eonvers.

Nous ne partageons pas l'opinion de divers écrivains d'histoires d'abbayes sur la vie des moines des derniers siècles. C'est un parti pris chez eux de les peindre sous des couleurs très-défavorables, pour ne rien dire de plus. Sans avoir connu la vie intérieure de leur cloitre,ils en font des hommes d'une vie mondaine et dissipée, amis de la table et du jeu. C'était le mot d'ordre de l'école voltairienne du dix-huitième siècle. Aujourd'hui , des auteurs copient cet ancien thème obligé, puis ils les enveloppent sous les ruines de la révolution de 1789, en disant, avec un ton suffisant , que leur existence est un passé à tout jamais éteint.

Ceux qui s'emparèrent de leurs biens, en 1793, voulant justifier leurs spoliations et empêcher leur retour, ne parlaient que de leur inutilité et de leur corruption. 11 n'est sorte de calomnies qu'ils n'aient inventées contre eux. Les fades déclamations qui abondent dans Ja littérature de cette époque en font foi.

Après avoir fait une étude consciencieuse de l'abbaye de Saint-Germain, avoir consigné sans ménagement, dans cet ouvrage, ce qui concerne le genre de vie de ses moines, j'avoue que je n'ai pas trouvé qu'ils aient mené une vie molle. Les plaintes des supérieurs, qu'on rencontre parfois, entraient dans le principe de la vie monastique qui tend à s'identifier avec ce qu'il y a de plus parfait dans la religion et qui trouve des taches dans ses membres les plus purs. Saint Bernard, abbé de Clairvaux, prêchant devant de grands serviteurs de Dieu, parlait de relâchement pour relever le courage des tièdes. Quand on lit certains passages de ses ouvrages ou de ceux de Pierre-le- Vénérable, ces abbés

réformateurs, on est étonné de la véhémence avec laquelle ils poursuivent jusqu'aux plus petites imperfections des moines. Ces grands hommes connaissaient la faiblesse humaine et sa facilité à dégénérer. C'était pour prévenir et pour combattre ces penchants funestes qu'ils écrivaient et qu'ils prêchaient. Voici ce que dit saint Bernard de l'Ordre de Cluny, dont il avait signalé les écarts qu'on eut cru scandaleux. « Qui m'a jamais entendu parler publiquement ou murmurer en secret contre l'Ordre de Cluny? Quel est le religieux de Cluny que je n'aie vu avec plaisir, accueilli avec honneur, entretenu avec respect, averti avec humilité? J'ai dit et je le répète , leur manière de vivre est sainte, honnête, remarquable par sa chasteté et sa r; serve, établie par les Saint-Pères, organisée d'avance par le Saint-Esprit, elle est admirablement propre au salut des ames. » Dans une lettre à l'abbé Guillaume, il dit qu'il loue et qu'il chérit tous les Ordres religieux, qu'il les embrasse tous par la charité, quoiqu'il ne puisse suivre la règle que d'un seul. sh.ân*» ffi-ji*t

11 est vrai que, depuis les guerres civiles du seizième siècle, bien des établissements avaient abandonné le régime austère de la règle de saint Benoit pour mener une vie commune , c'est-à-dire pareille à celle du clergé séculier de nos jours. Il est vrai aussi qu'à dater de ce moment, les moines perdirent la haute considération dont ils jouissaient dans l'esprit des peuples , parce que rien ne retra-* çait en eux la vie pénitente qu'on attend d'un homme qui s'est Youé à la prière et à l'expiation. Néanmoins leur genre de vie avait une règle; beaucoup même n'entraient dans les monastères que dans le but avoué de partager cette vie commune. On exhume aujourd'hui les souvenirs de quelques repas donnés par eux à des hôtes qu'ils considéraient pour en faire l'état normal de leur existence -, comme si l'on citait un dîner otfert par un curé aux notables de sa

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paroisse pour sa règle de tie. Depuis le conimenceuient du seizième siècle , les moines , dépossédés par la conrmende de la meilleure partie de leurs biens , étaient pour ainsi dire aux prises avec les nécessités temporelles. Ceux de Saint-Germain allaient continuellement aux emprunts pour faire honneur à leurs engagements. Les derniers abbés de Pontigny n'avaient pas moins de cent mille livres de dettes. Des affaires aussi délabrées ne permettaient pas ces splendides festins qu'on leur attribue.

L'ne grande partie des monastères de France embrassèrent, au dix-septième siècle, la réforme de saint Maur et reprirent avec elle, l'abstinence perpétuelle de la viande, les jeûnes et les longues veilles, prescrits par saint Benoit. Jusqu'en 1790, on vit à la tète de cet Ordre, des supérieurs d une vertu et d'une capacité éprouvées. Les prieurs choisis dans toutes les communautés, renouvelés tous les trois ans, n'ont laissé dans leur passage que de précieux souvenirs. Les moines eux-mêmes, soumis à une surveillance active, étaient continuellement rappelés aux devoirs de leur saint état. Tandis que certains abbés commendataires donnaient prise à la malignité publique, eux menaient en général une vie sobre et pénitente (1).

Si l'on parle d'abus, ne s'en trouve-t-il pas partout où

T Bans une notice sur le monastère de Molosmes, insérée dans l'Annuaire de l'Yonne , l'auteur dit , pour égayer ses lecteurs, que les moines, feignant d'être malades, allaient tour à tour passer quinze jours à l'infirmerie pour y faire gras , afin d'éluder la régie de Saint-Maur , qui leur prescrivait une abstinence perpétuelle. Il faut ignorer complètement la sévère direction de cet Ordre pour croire à ceUe assertion mensongère. Ce trait, sur tant d'autres , peut Caire juger de la fidélité avec laquelle on écrit l'histoire des moines.

Les annales de l'abbaye de Crisenon offrent une page fâcheuse au dix-huitième siècle: une abbesse oublie la sainteté de ses devoirs ; qu'arrive-t-il? Bans une notice de l'Annuaire , sa faute est dessinée à longs Irait», les vertus religieuses des pieuses tilles de Crisenon et des

il y a des hommes? Il y en a dans les cours, aux armées, dans les hautes comme dans les basses classes de la société. Si l'on a quelques reproches à faire aux moines, n'y a-t-il pas assez de gloire derrière eux pour effacer une souillure 1 Leurs titres d'honneur ne sont pas seulement de compter parmi eux des saints, des hommes qui ont occupé des positions éminentes, mais encore d'avoir, par leurs travaux, acquis des droits immortels à notre reconnaissance. C'est dans leurs asiles que se sont conservées les saines doctrines et le dépôt des sciences. Ne les a-t-on pas vu évangéliser les barbares, protéger les peuples durant les temps d'esclavage, porter jusque dans la Terre-Sainte, leur zèle et leur sang? Puis, pauvres, mendiants, annoncer l'Evangile aux humbles, racheter les captifs des mains des infidèles, conquérir, par la prédication, un monde nouveau à la civilisation, à la science et au christianisme. Ne les a-t-on pas vu suffire à l'étude, à l'enseignement, à la prière, à la pénitence. Us nous donnèrent l'exemple des vertus et du travail, car la règle de leur fondateur leur imposait les rudes travaux de la terre, non pour leur procurer des

dignes abbesses qui présidaient à leurs destinées, depuis six cents ans,

semblent mises en oubli. A cause de l'indiscrétion d'un membre , ou flétrit la longue existence d'un établissement, en sorte qu'on ne retire de celte lecture qu'une impression pénible. Un savant de la Société Eduenne , mu par cette notice , a aussi écrit un passage affligeant sur Grisenon.

A quelles fades plaisanteries n'est pas descendu un autre auteur , dans on écrit sur les Capucins établis à Auxerre , et inséré dans le même Annuaire? Un ouvrage consacré a venger les moines des outrages que la malignité et la calomnie déversent sur eux , serait d'une haute importance dans l'histoire. Nos auteurs , en général , ont une plume acérée lorsqu'ils écrivent sur quelque établissement religieux , parce qu'ils sont dominés par le vice d'une éducation qui leur fut donnée, lorsque la tribune, les journaux, la littérature étaient hostile* à la religion.

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commodités et des déliées, car leur vie sobre et pénitente se refusait à ces jouissances, mais pour nourrir les pauvres, ou bien c'était la société tout entière qui profilait de leur pénible labeur. Loin d'outrager la mémoire des hommes de Dieu qui nous ont précédés, mettons à profit leurs exemples de sagesse, de désintéressement et de dévouement, qui les protégerout à jamais dans les siècles à venir.

Nous ne donnerons pas les pièces justificatives de l'abbaye de Saint-Germain, quoique nous en ayons pris rengagement en y renvoyant nos lecteurs : elles formeraient, à elles seules, un recueil d'un haut intérêt pour l'histoire de la province. Cette publication semble réservée à la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne. Nous nous bornerons à une notice sur les prieurs et au procès-verbal de la visite des saintes grottes.

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