ROBERT. XXXV
.Robert regitle monastere avec prudence. II obtint clu pape plusieurs privileges, eritre autres celui, pour lui et ses successeurs, de ne payer aucun droit pour son installation. De concert avec ses religieux, il affranchit les homines qu'il avait a Andresy, en leur abandonnant les terres, moyennantcertainesredevances.il venclit aussi le prieure d'Herjcpurt qui etait delaisse et il parvint a mettre en reserve cles richesses considerables.
C'est lui qui fit fabriquer, en 1230, un cachet clu monastere clont 1'empreinte se trouve encore aux Archives de 1'Yonne, sur un sceau rond de 25 millimetres. Saint Pierre y est represente a micorps, sans nimbe, en costume d'eveque, debout, vu de face, mitre, benissant de la main droite et tenant ses clefs de la gauche. L'inscription est celle-ci : Sigillu. C... ri... mmseno... D. Cottron a connu un autre sceau de 1'abbaye, representant egalement saint Pierre, mais revetu d'ornements pontiiicaux, tenant de la main droite une croix patriarcale, et de la gauche une clef. (1)
A la mort de cet abbe, survenue le 8 mars 1239, on 1'inhuma dans le chapitre, entre 1'archeveque Henri et Tabbe Helie, avec cette epitaphe :
Ista tegit nostrum pastorem tumba Robertum, fratrum solamen, lapsorum clulce levamen :
quern tempus rarum nunquam monstravit amanim. Si quid peccavit, Deus illi propitietur.
THOMAS. XXXVP (1239-1240).
Lorsqu'il fut elu, Thomas etait prieur de Saint-Loup-du-Naud; il avait embelli ce lieu de magnifiques constructions. Quelques jours apres sa benediction par 1'archeveque Gauthier, an mois de juillet, une ceremonie memorable s'accomplit au monastere. Saint Louis ayant retire la couronne d'epines de Notre Seigneur des mains cles Venitiens, 1'avait fait apporter en France jusqu'a Villeneuve-l'Archeveque ou il se renclit avec toute sa cour, le clerge senonais et une multitude de fideles. A son retour, le cortege s'arreta devant le bourg de Saint -Pierre, et la sainte couronne fut deposee, pendant la nuit, au monastere. Le lendemain, apres des prieres solennelles, 1'archeveque de Sens la porta jusqu'a la porte de la ville et la remit a saint Louis qui voulut la transporter luimeme sur ses epaules, avec son frere Robert, les pieds nus et vetu d'une simple tunique, jusqu'a la cathedrale.
(1) Chro. p. 698.
Le meme mois, 1'abbe Thomas consacra sur 1'une des terres de 1'abbaye le droit sacre d'asile que la religion avail alors fait passer dans les moeurs publiques. Par un accord qu'il eut, au sujet de 1'exercice de la justice a Sognes, avec Potier, chevalier, accord qui fut ratifle par Anseau de Trainel, seigneur feodal, il fit recon-' naitre ce droit d'asile dans la maison que les moines possedaient dans ce village.
Apres avoir occupe le siege abbatial pendant dix mois seulement, il mourut et regut la sepulture dans le chapitre, devant la grande porte. M. de Gaignieres, dans le tome XIII de sa collection d'estampes (Bibliotheque nationale) a reproduit le dessin de cette belle tombe. L'abbe Thomas y est represents, vetu de ses ornements pontificaux. Dans sa main droite est une crosse recourbee et de la main gauche ii presse un livre contre sa poitrine ; a ses pieds est un animal fabuleux dans le bee duquel penetre le bout de la crosse. De chaque cote de la tete sont deux anges encenseurs. Voici rinscription :
Hie situs Thomas, cujus fuit inclita vita.
Sobrius et castus, verus fuit Israelita.
Tantum bis quinis fuit abbas mensibus : anno migrat milleno bis centeno quadrageno.
GEOFFROY. XXXVIP (1240-1282).
Gelui que les religieux choisirent comme successeur de 1'abbe Thomas sortait d'une noble famille des environs. II etait fils du chevalier Guy de Montigny-Laucourt ou Lancourt (1) et d'Asceline de Courlon, de plus neveu de D. Norman, abbe de Saint-Remi de Sens, et d'un abbe de Norrais, pres de Nemours. II comptait parmi ses cousins D. Guillaume Jutard, d'abord abbe de Morigny, puis de Saint-Remi de Sens, les deux freres Gauthier et Gilon Cornu, et leurs neveux, Henri et Gilon qui tous les quatre devaient monter successivement sur le trone archiepiscopal de Sens.
Lorsque les suffrages des moines se reunirent sur lui, de preference a beaucoup d'autres suffisamment capables, il etait jeune encore et depourvu destruction ; ordonne depuis peu, il remplissait les fonctions d'infirmier. Aussi 1'archeveque Gauthier hesitaitil a confirmer son election. Sur les instances de Gilon, alors archidiacre de Sens, il se decida en sa faveur et lui donna la benediction a Nailly, le jour de la fete de saint Gervais. La haute intelligence de Geoffrey, la sagesse et Factivite qu'il montra dans
(1) Commune du departement de Seine-et-Marne.
la suite prouverent que lechoix de ses freres avait ete juste : il tut un de ceux qui honorerent le plus le siege abbatial de SainU Pierre-le-Vif.
II eut d'abord la satisfaction de terminer, a 1'avantage de 1'abbaye, les dernieres querelles engagees avec la commune de Sens. Le roi. y etant venu sieger en son palais pour rendre la justice,imposa au maire et a la commune une amende de cent livres et d'autres reparations, en particulier pour le dommage que plusieurs hommes de cette association avaient fait au monastere en penetrant de vive force dans le bourg de Saint-Pierre oil ils avaient maltraite et fait prisonniers quelques habitants. Jaloux de ses droit seigneuriaux, il soutint et gagna encore clevant le roi un proces centre le bailli et le prevot royal, et un autre centre un noble chevalier. Enfm, il oblint, en 1263, un arret qui lui attribuait la juridiction sur les hommes de la commune levant et couchant dans le bourg de Saint-Pierre, ainsi que 1'abbaye en usait quinze ans avant 1'etablissement de la commune.
Tout en s'opposant a d'injustes pretentious, Geoffrey savait satisfaire les aspirations legitimes des populations vers 1'affranchissement des servitudes feoclales, comme le rnontre un accord qu'il passa quelques annees auparavant au nom de ses freres et que le roi ratifia en 1267. Moyennant une indemnite de six mille livres parisis, il reconnut libres dans leurs personnes et dans leurs biens tous les hommes de 1'abbaye se trouvant entre la Seine et 1'Yonne, depuis Bray jusqu'a Sens, et de Sens jusqu'a Villeneuvele-Roi et Villeneuve-rArcheveque. Deux cent soixante-six hommes s'engagerent clevant le bailli royal do Sens a payer le prix de leur rachat. (1)
Defenseur infatigable des droits materiels clu monastere, il le fut non moins de ses prerogatives. Le temps n'avait pas encore efface le souvenir des incidents qui s'etaient procluits a k. vacance du doyenne de Mauriac. II se mit en relation avec le legat du pape, Othoo, neveu d'Innocent IV et devenu pape en 1273, et obtint de lui une sentence destinee a prevenir le retour de tout evenement facheux, en reglant les droits et les devoirs du doyen, des moines et des habitants de Mauriac, a regard de Saint-Pierre-le-Vif.
D'apres les principales dispositions prises au nom du Saint-Siege, les moines de Mauriac devaient, en cas de vacance du doyenne, demander a 1'abbe de Saint-Pierre I'autorisation d'elire un doyen. Celui qui etait elu devait recevoir la confirmation de 1'abbe et lui promettre soumission et obeissance. Le doyen, les moines et les
(1) Cart. gdn. de F tonne, t. Ill, p. 270.
'130 HISTOIRE DE SAUNT-PIEKRE-LE-ViF.
laiques porfceraient leurs differents devant 1'abbe cle Saint-Pierre. Celui-ci pouvait visiter le convent deMauriac tous les ans par luimeme, tous les trois ans par un representant, et y etablir des reformes. Quand un abbe cle Saint-Pierre se rendrait pour la premiere fois a Mauriac, il serai t regu solennellement par le doyen, les religieux et le peuple. Le doyen de Mauriac, de son cote, avait le privilege de se'tenir, dans les ceremonies, le premier apres 1'abbe, de porter le baton pastoral, de recevoir les novices a la profession, etc. Enfin, le doyen et le convent furent condamnes a payer au monastere de Sens, en expiation des offenses passees, une amende de deux mille six cents livres.
Le pape Urbain IV, en confirmant cette sentence dont il recommanda 1' execution a 1'archeveque de Sens et a 1'abbe de Saint- Remi, appela sur les contraclicteurs les censures de 1'Eglise et au besoin le bras seculier. Mais ces garanties furent inutiles, car les reglements imposes par le legat furent fidelement observes jusqu'a la commende. L'abbe Geoffrey etablit egalement, en 1248, le gouvernement municipal a Mauriac.
L'activite que 1'abbe Geoffroy clepensait si largement au dehors ne nuisait en rien au zele qu'il cleployait a 1'interieur de 1'abbaye. II fit restauror les anciens bailments el en reconstruire des nouveaux. Le refectoire, I'infirmcrie, la basse-cour furent agrandis et embellis ; les murs de cloture en mine furent rebatis tout autour du monastere, en meme temps qu'on reconstruisait les maisons de 1'abbaye a Bessy, a Sognes, a Servigny, a Paroy et dans d'autres endroits. De meme, il achetait differentes proprietes, ainsi qu'une rente de cent livres tournois a prendre sur le Chatelet de Paris.
Les travaux de 1'eglise s'etaient ralentis ; il les activa, grace aux ricfiesses enormes que possedait 1'abbaye et qui provenaient de ses revenus, des amendes payees par la commune de Sens et le doyenne deMauriac, et des economies qu'avait faites 1'abbe Robert. Le chceur des moines fut releve ; pour presser les travaux, Geoffroy eut le tort d'employer au pavage les tornbes du cimetiere. Les balustrades, les autels, les peinturcs, les vitraux furent repares, etle grand autel orne avec magnificence. Une table d'argent le recouvrait et il etait surmonte d'un dome egalement en argent. Une couronne ou etaient representes les douze apotres y etait suspendue, avec un tabernacle orne d'une statue de la Vierge d'un travail merveiJleux et renfermant un calice en vermeil. Ces objets, ainsi que les bassins, les burettes, les vases sacres et les candelabres etaient d'argent. L'abbe Geoffroy acheta aussi beaucoup d'ornements sacerclotaux et des chapes en soie d'une grande richesse.
II avait une profonde veneration pour les reliques qui formaient le principal tresor de 1'abbaye. II en transfera une grande partie dans des chasses en argent, ou 1'archeveque de Sens, Henri, et 1'eveque de Troyes, Herve, vinrent les visiter, au mois de mai!2S5. Jusqu'a cette epoque, toutes ces reliques avaient ete deposees dans le Saint des Saints . Geoffrey construisit, pres de 1'eglise, une sacristie ou il en plac,a une partie avec le tresor du monastere. Au milieu de la paix et du magnifique essor de la civilisation ehretienrie qui florissait alors, il n'etait plus besoin de cacher les reliques ni de les derober aux atteintes des envahisseurs et aux dangers de la profanation. De plus, I'liumidite du caveau profond du Saint des Saints eut ete nuisible aux etoffes et aux metaux precieux qui servaient a envelopper les reliques. La piete des peuples demandait que ces restes venerables fussent exposes sur les autels ou dans leslieux apparents et reposassent dans des reliquaires ou le travail artistique le disputait souvent a la richesse des pierres et des metaux precieux. Cette mesure, excellente en elle-meme, eut pourtant une consequence facheuse : ce fut de faire oublier presque completement la crypte et d'aneantir la veneration dont elle avait joui jusqu'a ce jour.
Les reliques particulierement venerees de Geoffroy de Montigny furent celles de la fondatrice du monastere, honoree depuis longtemps comme sainte par les moines. II leva de terre son corps, inhume a cote du grand autel, renferma ses ossements dans une caisse de plomb,qu'il fit enchasser dansle mur du choeur, a droite du maitre-autel, du cote de 1'evangile, et, devant la niche qui rec,ut ce precieux depot, il dressa dans la muraille la pierre tornbale de la sainte, avec son inscription : Hunc regina locum, tc. L'intelligent abbe avait eu soin de replacer dans le tombeau la brique qui accompagnait ses ossements, et d'en reserver quelques-uns avec le chef de sainte Theodechilde qu'il renferma dans un buste en argent.
Le souvenir de la fille de Clovis rappelait necessairement celui de Basolus. L'abbe fit rechercher son corps dans 1'ancien oratoire de saint Barthelemy, alors consacre a la Sainte Vierge et a saint Andre, et le transfera dans la muraille du choeur, a deux pieds environ de celui de la sainte. La pierre tumulaire qui portait la premiere epitaphe de Basolus avait ete brisee lors de 1'incenclie et jetee au milieu des decombres par une main ignorante : 1'abbc composa lui-meme, dans le style de 1'epoque, une seconde inscription qu'il fit graver en caracteres anciens, semblables a ceux de 1'inscription de sainte Theodechilde qu'on avait eu le bonheur de conserves Elle etait en distiques et commencait par ces mots : Dux aquitanensis monaclms, etc.
132 HISTOIRE DE SAINT-P1EKRE-LE-VH<\
Au milieu de ces soins, 1'abbe de Saint-Pierre veillait au maintien de la discipline monastique : il temoignait a 1'egard de ses freres d'une grande-soHicitu.de. Trouvant que leur pitance, qui se montait a quatre deniers parisis, etait insuffisante, il la releva a douze ; mais il etablit que nul ne la recevrait en dehors du refectoire, a moins qu'il ne fut malade ou debile (1254). Hugues, prieur d'Andresy, voulut contribuer a cette largesse pour cent sous par an, a charge d'anniversaire.
Geoffrey eut pourtant a se reprocher un exces de pouvoir. II persista, centre la volonte du couvent, a confier a plusieurs moines etrangers differentes charges, en particulier celles de prieur du cloilre et de tresorier. Les religieux, presque a 1'unanimite, en appelerent a 1'archeveque, Guillaume de Brosse, disant qu'ils voulaient bien admettre parmi eux des moines etrangers et leur permettre de blamer leurs defauts ou de louer leurs vertus, mais non d'occuper les offices. Le prelat leur donna raison.
Grace a cet etat prospere, 1'abbaye donnait 'asile a un grand nombre de moines, et une organisation admirable reglait cette grande famille religieuse. Sous 1'abbe venait immediatement le grand prieur claustral, qui siegeait apres luienl'absence du doyen de Mauriac. Venaient ensuite le second et le troisieme prieur claustral, le tresorier, 1'infirmier, I'aumomer, le chantre, le cellerier et d'autres offices inferieurs. Tons ces dignitaires etaient tenus, ainsi que les moines, d'assister a 1'office divin dans 1'eglise de Saint-Pierre, en la fete des apotres Pierre et Paul et aux autres solennites.
A cette epoque, les reunions generates du monastere et des prieures avaient lieu chaque annee, le 20 octobre, pour 1'octave de saint Savinien. Quatorze prieures etaient dans la dependance de Saint-Pierre-le-Vif. en dehors du doyenne de Saint-Pierre de Mauriac qui en avait lui-meme un grand nombre. C'etait : Saint- Sanctien de Sens, Saint-Loup-du-Naud, Saint-Paterne de Sergines, Sainte- Marie d'Andresy, Saint-Pierre d'Auxon, Saint-Barthelemy du Buisson, Sainte -Marie de Riceys, Sainte-Marie d'Hericourt, Saint-Pierre de Paroy, Saint-Sidroine, Saint-Pierre de Sognes, Saint-Btienne de Vernaud, Saint-fitienne de Voisines et Saint- Aigulphe de Provins. (1) La plupart de ces prieures etaient conventuels et donnerent asile, pendant de longs siecles, a des moines qui s'y livraient non seulement a la vie religieuse, mais a la culture des champs, a 1'elevage des troupeaux, au defrichement des landes incultes, et a 1'initiation du peuple des campagnes aux
(1) D. Coltron, GAron., p. 216.
travaux de 1'agriculture. (1) Us participaient aux charges de la maison-mere. En 1277, 1'abbe Geoffrey, d'accord avec son couvent, clecida que chaque annee et a perpetuite, le jour de la fete de saint Savinien, le prietir d'Andresy verserait vingt livres parisis entre les mains de 1'abbe de Saint-Pierre qui, raoyennant cetle redevance, serait tenu cle pourvoir a 1'entretien et a la reparation de toutes les verrieres de 1'eglise, excepte celle de la crypte qui etait devant le maitreautel.
Outre ces prieures, 1'abbaye avait sous son patronage de nombreuses eglises : Saint-Savinien clans le bourg, Saint-Pierre-le- Donjon clans la ville, Saint-Laurent a Saligny, Saint-Jean a Fontaines, Sainte-Marie a Malay-, Saint-Michel, Sainte-Marie et Saint- Ebbon a Arces, Saint-Martin dans le pays de Provins avec la chapelle qui en depenclait, Saint-Pierre a Sognes, Sainte-Marie a Lustain, Saint-Pierre a Auxon, Saint-Pierre a Andresy, et Saint- Loup a Naud. (2)
Les cures de ces parois,es les plus voisines devaient rend re chaque annee a 1'eglise de Saint-Pierre-le-Vif cles temoignages de soumission. Ceux de Saint-Savinien, de Saint-Pierre-le- Donjon, de Matay et de Saligny en etaient charges, alternativement, la veille de Saint-Pierre et cle Saint-Savinien. Apres les premieres vepres chantees dans 1'eglise conventuelle par les chanoines cle la cathedrale, ils devaient demander, a genoux et a trois reprises differentes, la benediction de 1'abbe ou du prieur sur trois especes cle vins qu'ils presentaient en suite aux chanoines ranges dans le cloitre. Dans 1'octave de ces raemes fetes, ils devaient chanter ensemble 1' Alleluia a la grancle messe celebre'e au monastere par les chanoines ; ceux-ci devaient, pendant la ceremonie, se tenir sur le cote droit du choeur et les moines sur le cote gauche.
Mais il est temps de parler de 1'historien de Geoffrey cle Monti gny, Geoffroy de Courlon, qui etait son propre neveu. La parente explique aisement la complaisance avec laquelle le chroniqueur raconte toutes les actions memorables de son oncle. On nous pardonnera d'anticiper de quelques annees pour reunir dans un meme souvenir ces deux nommes egalement remarquables.
Geoffroy de Courion etait fils de la sceur de 1'abbe cle Saint- Pierre. On ne connait que tres peu de details sur sa vie; on ignore meme Fannee de sa naissance qui eut lieu a Courlon, pres de Pont-sur-Yonne. Attire sans doute par son oncle an monastere, il
(1) Nous aurions desire dormer un historique de ehacun de ces prieures, mais la penurie de renseignements ne nous a pas permis de le faire.
(2) D. Cottron, CAron., p. 1\.
y embrassa la vie religieuse et se livra avec ardeur a 1'etude. A 1'aide tant des manuscrits du chartier que des traditions monastiques, il entreprit (1294) une ceuvre historique d'une vaste etendue : 1'Histoire, a partir de la naissance de Jesus -Christ, des empereurs remains, des papes, des archeveques de Sens et des abbes de Saint-Pierre-le-Vif. C'est," plutot qu'un travail original, une compilation ecrite en raauvais latin, remplie de faits interessants et exacts, mais tellement melanges d'anachronismes et de fables qu'il est difficile d'y distinguer la verite de 1'erreur.
Du commencement jusqu'au x e siecle, son ecrit n'offre presque aucun profit pour 1'histoire generate et pour les annales senonaises. II s'ecarte parfois de sa sobriete pour raconter les fables les plus grossieres, celle, par exemple, de la papesse Jeanne, et les naivetes les plus etranges qu'il a copiees dans les reveries des roraans du moyen-age. Apres le x e siecle, il rend compte des evenements tragiques qui se produisirent a Sens, mais il ne le fait qu'apres Odoranne et Clarius que souvent meme il copie textuellement et dont le recit etait a la fois plus detaille, plus clair et plus complet. A partir du commencement du xn e siecle, il devient d'un grand interet pour 1'histoire generale et celle de Sens en particulier. II donne sur le caractere des grands archeveques qui, dans le xn e et le xm e siecles, firent 1'honneur de 1'eglise de Sens, de precieux renseignements. De meme, il fournit plus de details sur les abbes de Saint-Pierre et les faits de 1'histoire generale, Men que ces clerniers surtout soient entremeles des puerilites les plus absurdes. 11 admettait sans examen tout ce qui se racontait parmi le peuple, ne distmguant point les evenements marques de 1'empreinte du cloigt de Dieu de ceux qui etaient dus a Fignorance ou aux passions humaines.
Geoffrey de Courlon enumere les sources diverses et assez nombreuses auxquelles il a empruntt' les fragments plus ou moins het6rogenes dont il a compose son livre. Dans 1'introduction de sa chronique, il indique le motif qui 1'a fait mettre la main a la plume. Voyant, dit-il, que les ecrits de mes predecesseurs sur lesnoms, actes et sepultures des archeveques de Sens remontent a des epoques si eloignees que je puis a peine les dechiffrer, et puisque c'est votre bon plaisir, Dom Prieur, je retirerai quelques passages interessants et courts de ces volumes prolixes, vieillis et confus, et je renouvellerai ces ecritures anciennes, suivant que me le permettront rnes lumieres. II y a des archeveques de Sens dont les actes et les sepultures ne peuvent etre retrouves, soit a cause de 1'anciennete des ecritures qui les rapportent, soit a cause des ravages des pa'iens, des Vandales, des Normands et des man-
vaises gens qui habitent la ville de Sens, soil par la negligence, soit a cause des incendies qui ont ravage la cathedrale et le monastere de Saint-Pierre-le-Vif, ou les pontifes senonais avaient coutume d'etre inhumes. Pour ces causes, il y a de saints martyrs, des confesseurs, des vierges, des pontifes, cles doyens, cles archidiacres, des archiclaves, des prechantres, des chanoines, des pretres, des barons, des chevaliers T des clercs, des la'iques, des abbes et des moines dignes de memoire, dont les sepultures manquent des honneurs qui leur sont dus... Je montrerai brievement dans le present livre que le fondement de verite et de foi dont 1'eglise-mere de Sens jouit en Gaule lui a ete apporte par les saints pontifes et martyrs Savinien et Potentien, a ete repandu a Troyes, Orleans, Chartres et Paris par ces memes saints et leur eompagnons, et qu'il a ete conserve avec fidelite et Constance.
Geoffrey avait compose deja, 1'annee precedente (1293), un ouvrage sur les reliques du monastere intitule : Libellus editus super reliqniis, etc. II nous dit qu'il 1'avait egalement ecrit sur 1'ordre du prieur, pour servir de manuel an sacristain charge de repondre aux visiteurs qui 1'interrogeaient sur les reliques conservees dans Fabbaye. II indique, en s'appliquant par humilite les epithetes les plus meprisantes, les sources ou il a puise et qui sont les memes que celles de sa Ghronique. Ges deux ouvrages offrent des passages parfaitement identiques. Puis, il donne remuneration des reliques et ime table de quatre-vingts chapitres et plus qu'il consacre a 1'histoire particuliere de chacune d'elles. Mais ici la verite est encore difficile a demeler. S'il invoque le temoignage de 1'ancien et du nouveau Testament, de saint Jerome, de saint Augustin, et de saint Chrysostome, il emprunte aussi a la Legende doree et aux evangiles apocryphes de saint Jean et de saint Nicodeme des recits ou 1'imagination joue le plus grand role. Neanmoins tout ce qu'il dit touchant les reliques conservees dans 1'abbaye est dc la plus haute importance. II raconte ensuite lafondation de 1'abbaye, donne la liste des abbes avec quelques details biographiques sur ceux principalement qui se rapprochent de son temps et surtout sur son oncle. II termine par une liste des arclieveques de Sens et des rois de France, presque identique a celle de sa Chronique.
La Chroniqwe et le Livre cles Reliques ont attire {'attention des historiens, particulierement du Pere Lelong, de D. Martene et do M. Victor Leclerc, dans VHistoire litlerairede la Prance. M. Julliot les a successivement publies, sous les auspices de la Societe archeologique de Sens. Le manuscrit de la Chroniqve se trouve a la Bibliotheque communale de Sens, celui du Livre des Reliques a la Bibliotheque nationale, n 311. Ges deux manuscrits, les seals
conn us aujourd'hui, ne sont que des copies : les originaux sont perdus.
Revenons a 1'abbe Geoffroy dont la longue carriere s'avangait, remplie de toutes sortes de prosperites. Parmi les sept archeveques qu'il avait vu porter triomphalement de Saint-Pierre-le-Vif a la cathedrale, sur les epaules des barons et des chevaliers, et occuper avec gloire le trone archiepiscopal, trois etaient de sa faraille.
II eut soin, avant de mourir, de fonder son anniversaire dans le couvent, et il acbeta dans ce but quelques proprietes a Pont-sur- Yonne. II ne faisait en cela qu'imiter I'cxemplefort commun alors des fideles et des pretres qui voulaient .assurer a leur ame le secours des prieres des re-ligieux. II fit recueillir sur un livre toutes les fondations d'anniversaires faites a 1'abbaye, ainsi que 1'enumeration des revenus qui y etaient attaches. Le monastere possedait, au xvn e siecle, deux exemplaires de cette nomenclature, et ces deux registres, selon toute probability sont les memes que ceux des n os 55 et 56 de la Bibliotheque de Sens, publics par M. Julliot dans le merae volume que le Livre des Reliques de Geoffroy de Courlon.
La crainte des jugements de Dieu, la necessite de 1'expiation et Fimportance des derniers instants de la vie par rapport au salut, pense'es dont les homines etaient alors profondement penetre's et qui les entrainait loin du monde, an fond des cloitres, se revelent SLirtout par certaines coutumes. en usage a Saint-Pierre-le-Vif et consignees dans un ancien ceremonial de 1'abbaye. Lorsqu'arrivaient pour un moine les approches de la mort, on le deposait par terre sur un cilice et dela cendre repandue en forme.de croix, puis on agitait la cloche, et tous ceux qui 1'entendaient se hataient d'accourir et de reciter le Credo, jusqu'a ce que vint I'abbe avec sonetole et son baton pastoral, et qu'il commencat les litanies des mourants.
Parmi les invocations de ces litanies, on remarque celle de sainte Theodechilde, vierge. La fondatrice du monastere etait alors regardee par les moines agonisants comme leur patrone speciale. II y a la sans doute correlation avec un usage liturgique fort singulier qui a eveille Fattention de plusieurs auteurs. Le 28 juin, jour anniversaire de la mort de sainte Theodechilde, le ceremonial de 1'abbaye prescrivait une messe solennelle de Requiem, qui devait etre chantee au maitre-autel, alors que depuis longtemps ses ossements etaient offerts a la veneration publique. D. Mathoud croyant que cetle messe etait dite a 1'intention de la sainte, explique cette anomalie en disant que Ton continua de chanter cette messe pour ne rien innover centre 1'antique usage, a
1'exemple des moines du Bee qui continuaient, en 1610, de pratiquer le meme usage pour saint Anselme. N'est-il pas permis de croire que cette messe etait chantee, le 'jour de la fete de sainte Theodechilde, non pas a son intention, mais a 1'intention des moines defunts de 1'abbaye ? Lorsque le moribond avait rendu Fame, entoure de ses freres, chaque pretre etait tenu de dire sept messes a son intention, sans compter celle du jour de 1'enterrement; les diacres devaient reciter trois psauliers, [et ceux qui ne savaient pas lire, trois cents Pater noster. De meme, on disait pour lui la messe conventuelle pendant trente jours, et sa part au refectoire etait clonnee aux pauvres.
L'abbe Geoffrey mourut le 27 juillet 1282, et fut enseveli a 1'entree du chceur, aux pieds de Hugues, archeveque de Sens. Les armes des Montigny-Laucoup etaient : d'argent a la croixde gueules chargee de cinq coquilles : un lambel de cinq pendants.