PREFACE
Lorsque le geologue, au milieu de ses recherches, rencontre quelques ossements fossiles de l'im de ces gigantesques mammiferes qui peuplaient notre globe aux epoques primitives de sa formation, une immense curiosite 1'envahit et il ne trouve point de repos qu'il ne sort parvenu, clu moins en imagination, a reconstituer le squelette entier du colosse antediluvien. *
C'est un sentiment semblable que j'eprouvai quand, pour la premiere fois, il me tomba sous les yeux quelques belles pages ecrites sur le monastere de Saint-Pierre-le-Vif, de Sens, et je fus saisi clu desir de retablir en son entier 1'existence si longue et si tourmentee de cette abbaye. Sans me faire illusion, il est vrai, je sentais qu'un autre, avec des vues plus etendues, une connaissance plus approfonclie de 1'histoire locale, une litterature et un art plus solides, une experience plus consommee, serait mieux que moi a la hauteur d'un tel sujet et ferait ressortir la vie de ce monastere avec tout le relief et la vigueur qu'elle comporte : il me sembla cependant que mil n'y mettrait plus de conscience et de bonne volonte, et, sans m'arreter devant les difficultes, soutenu par de bienveillants encouragements, me souvenant du proverbe : Aide-toi et le Giel t'aidera , je me mis resolument a 1'ceuvre.
J'avais reuni les principales donnees de cette Histoire, lorsqu'il me vint la pensee de visiter 1'endroit oil s'etait elevee cette abbaye, vieille de pres de quatorze siecles, et je penetrai dans le convent du Bon-Pasteur qui a succede a celui de Saint-Pierre-le-Vif. Mais le temps et les revolutions avaient accompli leur ceuvre, et
j'eprouvai un douloureux etonnemenl en ne rencontrant, an milieu des bailments modernes, que de rares debris des ages disparus.
Pourtant, que d'evencments importants et parfois tragiques s'elaienl accomplis sur ce coin de terre ! G'etait la que saint Savinien, quittant la ville de Rome, etait venu se fixer chez le noble Victorin, pour precher la religion du Christ aux Gaulois senonais; la qu'il avail consacre deux temples au vrai Dieu, subi le martyre avec ses compagnons et repose pendant plusieurs siecles dans la paix du torn beau.
Plus tard, Theodechilde, atliree par la veneration qui entoure ces resles veneres, fonde en cet endroit un monaslere; a cette epoque ou tout se disloque dans le vieux monde : religion, pouvoirs publics, lois, moeurs, et ou se leve 1'aurore d'uneerenouvelle dans les Gaules, 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif acquiert rapidement une influence salutaire. A maintes reprises, les revolutions et les guerres viennent ebranler le calme habituel de ses cenobites. Sa position, en dehors et non loin des murs de la ville de Sens, qui se trouve elle-meme, dans la vallee de 1'Yonne, sur le cliemin des grandes invasions, 1'expose au contre-coup fatal de tous les sieges de la cite et la livre, sans defense, aux devastations des barbares; mais apres que 1'orage a passe, elle reprend bientot sa mission de charite et de sanctifi cation.
Dans la lutte gigantesque entreprise par la civilisation chretienne centre la barbarie, elle joue a differenles reprises un role important. Son histoire nous montre les vertus les plus belles succedant aux plus grands vices, et forme comme un resume irappant de ce moyen age ou 1'energie du bien parvient tot ou tard a 1'emporter sur la force du inal, et ou la religion chretienne, penetrant profondement dans les esprits et clans les moeurs, forme la grande et chevaleresque nation franchise.
Du vi e siecle au xm e , 1'abbaye marche dans sa periode ascendante ; malgre les facheux effets des guerres et des invasions, son influence et sa puissance grandissent. Les archeveques de Sens y sejournent avant leur intronisation solennelle et viennent, apres leur mort, y clormir du dernier sommeil ; la plupart d'entre eux se font un litre de gloirc dc s'y etre formes a la science et aux vertus monastiques. Plusieurs de ses abbes, hauls et puissants personnages, hommes superieurs par 1'intelligence et par la vertu, portent au loin sa renommee. L'intrusion et la simonie viennent, au x e siecle, la souiller de leurs profanations, mais une periode de renovation vient ensuite porter 1'abbaye a son plus haul degre de prosperite. Le culte de saint Savinien decide de 1'avenir de la dy-
nastie capetienne et attire sur elle la protection toute speciale clu roi Robert et de ses successeurs. La litterature, 1'histoire et les beaux-arts sont en grand honneur au monastere. Au-xi siecle, Odoranne, genie universel et dont le caractere devait etre grand i encore par 1'infortune et les attaques de Ten vie, ecrit la Chronigue de Saint-Pierre-le-Vif, et deux autres chroniqueurs, Clarius au xn c siecle et Geoffrey dc Courlon au xm e , continuent son oeuvre. L'abbe Herbert finit par une mort tragique ses luttes centre la commune de Sens.
Puis, les richesses, 1'adoucissement des mceurs amenent, au xrv e siecle, un commencement de relachement. L'infltience de 1'abbaye decroit. Les desastres sans cesse renouveles de la guerre de Cent Ans jettent les moines hors de leur convent pendant de longues annees et leur rendent presque impossible la pratique de la regie religieuse ; une grande partie de leurs biens leur sont enleves. Les guerres de religion augmentent les mines. Le relachement degenere, au xvn siecle, en corruption et rend necessaire la reforme du monastere par la Congregation des Benedictins de Saint-Maur. Malgre les difficuites de cet etablissement, la vertu et la science fleurissent de nouveau a 1'abbaye et elle jouit d'une verte et venerable vieillesse jusqu'a ce que la Revolution vienne la plonger dans le tombeau. Son agonie est marquee par des faits singuliers ou se retrouvent, suivant la parole d'un grand ecrivain, toutes les extremites des choses humaines
Lc souvenir de tant d'evenements lointains passa rapidement devant mes yeux, et tandis que je considerais quelques mines, antiques temoins des siecles ecoules : des arcades grossieres de 1'ancienne eglise conventuelle, des debris de colonne ou de meneaux enclaves dans les murailles modernes, 1'eglise de Saint-Savinien qui eleve, au-dessus de 1'horizon, la masse assombrie de sa tour rornane, je deplorais 1'ignorance et 1'obscurite qui couvrent encore 1'histoire d'un grand nombre d'anciennes abbayes. II est vrai que Ton pourrait citer Men des noms d'erudits et de savants qui, dans notre departernent, grace a de laborieux et consciencieux efforts, ont eclaire et montre dans leur veritable jour des evenements locaux, oublies ou defigures. Mais, malgre 1'abondante moisson deja recueillie, que de problemes, plus ou moins importants, encore a resoudre, que de fruits savoureux a recueillir pour celui que 1'amertume de Tecorce et les difficuites du debut ne clecouragent pas !
L'abbaye de Saint-Pierre-le Vif n'avait pas encore son histoire en notre langue; qaelques etudes partielles ont deja ete tentees avec succes, mais aucun travail d'ensemble n'a etc fait jusqu'a
aujourd'hui : c'est pour combler cette lacune que j'ai entrepris cette Histoire. J'ai voulu en faire inoins une oeuvre de controverse qu'un ouvrage d'exposition. II s'y trouve mele, en tres grand nombre, des questions particulieres de chronologie, de bibliographic et autres qui forment a elles seules des livres eritiers. En presence d'un si vaste champ a explorer, devant 1'horizon qui s'elargissait devant moi, j'ai du me restreindre et m'imposer un cadre, avec la resolution de n'en point clepasser les limites.
Les chroniqueurs rapportent certains faits merveilleux dont la plupart offrent de serieuses garanties d'authenticite ; ces memes chroniqueurs attribuent une grande importance au culte des nombreuses reliques de saints que possedait 1'abbaye. J'ai cru qu'iletait d'une critique sage et impartiale de m'arreter sur ces choses : les mepriser et les passer sous silence, ce serait mariquer an devoir de 1'historien et oter a ces epoques et a ces mceurs leur veritable physionomie.
A 1'existence de ce monastere sontegalement lies plusieurs problemes historiques, enveloppes de images presque impenetrates, ou de graves auleurs se sont egares et sur lesquels personne n'a le droit d'imposer a d 'autres sa conviction. Je les ai -traites avec reserve, ne donnant a chaque assertion que le degre de certitude que je croyais lui convenir.
Y a-t-il temerite de ma part de traiter un sujet si vaste et si complique? Ai-je resolu d'une maniere satisfaisante les principales difficultes ? Quoi qu'il en soit, mes labeurs seront largement recompenses si j'ai pu rectifier certains faits denatures, dissiper des accusations odieuses et presque gratuites et retablir sous leur vrai jour les annales de 1'antique monastere de Saint- Pierre-le-Vif, de Sens.