‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 3 sur 50 · X LISTE DES SOUSCRIPTEURS · texte numérisé non relu

X LISTE DES SOUSCRIPTEURS

MM

Balle (l'abbé de la), curé de la Croix-Saint-Leufroy. Barret (l'abbé), à Petiteville (Eure).

Bertix (le docteur), à Brionne.

Bezançon (le docteur), à Paris.

Bligxy, notaire honoraire, à Nolre-Dame-du-Hamel. BoDENSTAFF, profcsseur au Grand Séminaire de Poitiers. Bonxeciiose (Charles de), à la Boulaie, par Broglie. BuRN'KT (Fabbé), curé de Saint-Maclou.

BoLTiLLET (le chanoine), à Paris.

Broglie (le duc de), à Paris.

Buisson (Fabbé), curé de Montreuil-rArgillé.

Caplet (D. Anselme), professeur d'histoire au Collège de Saint- Anselme, à Rome.

Chanoine-Davranches, président à la Cour d*Appel, à Rouen.

Chatel (Eugène), à Paris.

Chevalier (le chanoine Ulysse), correspondant de rinstilut, à Romans.

Chevallier (l'abbé), vicaire, à Pont-de-FArche.

CoMPAiNG (le R. P.), recteur de TÉcole Saint-François-de-Sales, à Evreux.

CouTAX (le docteur), à Rouen.

Cresté (le chanoine), supérieur de Tlnstitution diocésaine d'Écouis.

Dabix (Pabbé), curé de Giverville.

Delvign'e, curé de Saint-Jôsse-ten-Noode, à Bruxelles.

Deshayes (l'abbé), doyen de Rugles.

DEV0ISI^'s (le docteur), à Breteuil (2 exempl.).

Drol'in (l'abbé), missionnaire apostolique, à Aubevoye.

Dubois (le chanoine), curé de Notre-Dame, à Verneuil.

DuFouR, à Corbeil.

DuLAU, libraire, à Londres.

Du Maxoir (Gaston), à Caen.

Fahcv (Louis de), à Angers.

Féret (le chanoine), vicaire général honoraire, à Erreux.

FicKER (D"" G.), à rinstitut archéologique allemand, à Ronie.

FiLLioN (le chauoine), vicaire général, à Évreux.

FoRMEv DE Saint-Louvent, vice-pE'ésident du TribunalciviLàCaien.

IlSTB BE8 SOUSCRIPTEtms Xt

MM

FoRMiGNY DE LA LoNDE (Robert de), au château de la Londe, par Caen.

FossEY (l'abbé), curé de Saint-Ouen de Thouberville. FoucHER (Pabbé), curé de Drucourt.

Gence (Gaslon), notaire, à Louviers.

GossBLDf (rabbé), professeur, à Pont-Audemer.

Gros (l'abbé), doyen du Neubourg.

Guérie (Fernand), receveur particulier, à Bemay.

GuiLLEMARE (Emcst), à Evreux.

GriLLOT (le chanoine), doyen de Brionne.

HÉBERT (le chanoine), supérieur de l'Ecole secondaire ecclésiastique de Pont-Audemer.

Hérissa Y, juge honoraire, à Évreux.

HvMANs (Henri), conservateur à la Bibliothèque royale de Bruxelles.

JouAN, libraire, à Caen (5 exempl.).

Labbé (Paul), à Thiberville.

Lair (Jules), à Paris.

Laxglois (Fabbé), aumônier de la Providence, à Évreux.

Laurent (Arsène), avocat à la Cour d'Appel, à Paris.

Lautour, avocat, à Évreux.

Layergne (Joseph), à Paris.

Le Bossé, avoué, à Louviers.

Lecatev (l'abbé), curé de Saint-Gervais-d'Asnières.

Lbcaudé (l'abbé), curé de Bourth.

Lechardeur (l'abbé), curé de Saint- Vincent-du-Boulay.

Lecceur (M™** veuve), propriétaire, à Bonneville-Aptot.

Lecoeur (Charles), manufacturier, à Évreux.

Lecomblb (Paul), à Rouen.

Lbcoiktre (Eugène), à Alençon.

Le Court (le commandeur Henri), à Trouville-sur-Mer.

Lefè\'re (l'abbé), curé de Piencourt.

Lefévre-Pontalis (Eugène), directeur de la Société française d'archéologie, à Paris.

Lefévre (Julien), avoué, à Louviers.

Lefort, architecte en chef du département de la Seine>Inférieure, à Rouen.

Xn USTB DES SOUSCRIPTEURS

MM

Legendre (Maxime), à Paris.

Leloup (le chanoine), doyen de Beaumesnil.

Lemergier, avocat, à Louviers.

Lemesle (l'abbé), curé de Savigny-le-Vienz (Manche).

Lenoble, à Elbeuf et à Tabbaye de Bonport.

Lenormând (le chanoine), vicaire général honoraire, à Eyreuz.

Le Prévost (le chanoine), doyen de Saint-Taurin, à Évreux.

Lerenârd-Lâv ALLÉE, juge au Tribunal civil, à Bernay.

Leroux (l'abbé), curé de Tourny.

Lestringamt, libraire, à Rouen.

Le Verdier, avocat à la Cour xl' Appel, à Rouen.

Lhoir (M"*), à Thiberville.

L'Hôpital (Joseph), à Évreux.

Malherbe (l'abbé), curé d'Ëpaignes.

Marie (l'abbé), à Lisieux.

Marguerin (l'abbé), curé de Saint-Germain-la-Gampagne.

Marsaux (le chanoine), à Beauvais.

Mesnel (l'abbé), curé d'Heudreville-en-Lieuvin.

Meugnier (le chanoine), doyen de Broglie.

Michel (André), conservateur au Musée du Louvre, à Paris.

Michel (l'abbé), curé de Flancourt.

Mignon (Louis), avocat, à Bernay.

Mignon (Victor), greffier du Tribunal de commerce, à Bernay.

MoREL (Charles), à Rouen.

MoNTiER, avocat, maire de Pont-Audemer.

Mulot (le chanoine), professeur, à Pont*Audemer.

NÉRON (Eugène), à Paris.

NiEL (Eugène), à Rouen.

NouRY (le chanoine), doyen de Thiberville.

Odieuvre (le chanoine), directeur de la Semaine religieuse^ Évreux.

Passy (Louis), député de l'Eure, à Paris. Pblay (Edouard), à Rouen. Pezier (Léonce), avoué, à Louviers.

. Philippes de la Londe, avocat, à Bernay. Picard (Alphonse), libraire-éditeur, à Pans.

LISTE DES SOUSCRIPTEURS Xlfl

MM

Picot (l'abbé), curé de Saint-Victor-d'Épine. PiEL (rabbé), curé de Mesnil-Mauger (Calvados). Forée (Henri), avocat à la Cour d'Appel, à Paris.

RsisET (le comte de), au Breuil-Benolt.

Sablé (l'abbé), curé de Saiiit-Aubin-de-Thennej. Sai:<t-Amand (Eugène), notaire, à Louviers. Sauvage, notaire, à Bernay.

Simon (l'abbé), professeur, à Pont-Audemer.

Tamigi (l'abbé), professeur au Petit Séminaire, à Rouen. Thillais (Eugène), à Louviers.

TouGARD (le chanoine), au Petit Séminaire, à Rouen. TouRviLLE (de), au château de Tourville, près Pont-Audemer. Tyssandibr (Léon), bâtonnier de Tordre des avocats, à Evreuz.

Védie (Georges), à Évreux-

Verger (Charles), à Pont-Audemer.

Verneuil (Tabbé), professeur de philosophie, à Pont-Audemer.

Welter, libraire à Paris.

C'est en 1866 que je visitai pour la première fois les ruines de Tabbaye du Bec. Je demeurai vivement frappé de la grandeur silencieuse du site, de l'ampleur des constructions et surtout de la majestueuse simplicité' de la tour Saint- Nicolas encore historiée de ses statues et de ses curieuses inscriptions en silex noir. C'était, à mes yeux, le vieux témoin d'un passé disparu qui attestaijb toujours, dans son inébranlable stabilité, que, dans ces lieux où l'on n'entend plus que le hennissement des chevaux ou le commandement bref des officiers, il y eut, durant des siècles, un monastère célèbre, asile de la science et de la piété ; que dans ce vallon solitaire ont vécu, prié, écrit Lanfranc et saint Anselme ; que ce sol a été foulé par Guillaume le Conquérant, Henri I" d'Angleterre, l'impératrice Mathilde, saint Louis, François P'. Le Bec I J'étais comme fasciné par ce nom qui éveille dans la pensée les échos les plus glorieux de l'histoire normande.

Les souvenirs que l'on emporte de ces lieux sont de ceux qui ne s'effacent pas ; je puis dire que je les garde fidèlement depuis plus de trente ans.

Tout d'abord je voulus, en curieux désœuvré, étudier les épaves de ses monuments et les lambeaux dispersés de son histoire. A mesure que j'avançais dans mes recherches, j'étais étonné de l'abondance des documents écrits qui

avaient échappé à la ruine. Je comprenais mieux la place considérable qu'avait occupée ce monastère , le rôle providentiel que plusieurs de ses abbés avaient tenu dans Thistoire religieuse et politique de la Normandie et de l'Angleterre, et l'idée me vint d'écrire l'histoire de l'abbaye du Bec. Écrire les annales d'un grand monastère fondé au commencement du XI® siècle, c'est faire l'histoire même de la religion et delà civilisation dans le pays où cette institution a vécu ; c'est saisir et noter au passage les vicissitudes qu'ont subies le pouvoir royal, le clergé, la noblesse et le peuple; c'est être le témoin de l'influence bienfaisante et moralisatrice que les moines exercèrent autour d'eux.

Les débuts de l'abbaye du Bec sont vraiment, extraordinaires. Fondée en 1034 par un pauvre chevalier normand, ce n'est d'abord qu'un ermitage, où viennent se retirer quelques braves chrétiens, avides de renoncement et de pénitence. Bientôt arrivent Lanfranc et Anselme, amenés par un concours de circonstances tellement étrange qu'il est providentiel. A partir de ce moment, la prospérité du Bec est inouïe : les donations affluent, le nombre des moines^s'accroît prodigieusement, la science, comme l'aumône est largement, royalement distribuée. Dès la fin du xi® siècle, ce monastère est devenu la grande école de philosophie de l'Occident, c'est une pépinière d'abbés et de prélats ; Cantorbéry lui demandera trois archevêques, et l'un des élèves de son école, Anselme de Baggio, ira s'asseoir sur le trône pontiflcal, sous le nom d'Alexandre II.

Durant les premiers siècles de son existence, l'abbaye du Bec fut à la hauteur de la double mission de l'ordre monastique au moyen ûge : édifier les âmes, et mettre en valeur la propriété foncière.

« Une des grandes gloires des ordres religieux, a dit Viollet-le-Duc, gloire trop oubliée par des siècles ingrats, ça été le défrichement des terres, la réhabilitation de l'agriculture abandonnée depuis la conquête des barbares aux mains des colons ou de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva à la fin du siècle dernier pour dire que ces vastes et riches propriétés possédées par les moines avaient été des déserts arides,

des forêts sauvages ou des marais insalubres qu'ils avaient su fertiliser... Qui ne sait que les meilleurs bois, les moissons les plus riches, les vins précieux proviennent encore aujourd'hui des terres dont les moines ont été dépossédés *. »

Les maîtres de ces vastes domaines étaient seigneurs temporels en même temps que chefs spirituels de leur communauté, car au moyen âge, Tabbaye est une institution à la fois religieuse et féodale. L'abbé, en sa qualité de seigneur ou baron, tient au-dessous de lui d'innombrables vassaux, et lui-même a pour suzerain le duc ou le roi.

A ce double rôle spirituel et temporel correspond un double privilège : l'exemption ecclésiastique et le droit de haute justice.

Nous étudierons dans le cours de cette histoire les phases diverses de l'exemption du Bec et nous assisterons aux interminables luttes que l'abbaye soutint, jusqu'au milieu du xvin® siècle, contre les archevêques de Rouen qui tentaient de reprendre les concessions qu'un des leurs, au xi*' siècle, avait faites aux religieux.

Le privilège de la haute justice est parallèle. De même que les exemptions ecclésiastiques ont eu leur source dans des concessions du Saint-Siège ou des évêques ; ainsi, le droit de haute justice est, le plus souvent, une délégation du pouvoir souverain accordée par le roi à ses feudataires ^.

Ce fut Henri P% roi d'Angleterre, qui, par trois chartes, datées de 1125 et de 1134, autorisa l'abbaye du Bec à juger les cas royaux, sauf leVapt. Philippe-Auguste ne paraît pas avoir été très favorable à ces hautes justices seigneuriales, moins encore à celle du Bec qui était d'origine anglo-nor-

* Dictionnaire raisonné de Varchit. française, t. I, p. 255 et 256.

• a Les origines des justices seigneuriales ou féodales sont très diverses ; variables aussi leurs usages. Celles-ci continuent les juridictions franques où siégèrent les échevins après les rachimbourgs ; et les éche vins, souvent dans le haut moyen âge choisis par le seigneur, y siè gent comme autrefois. Celles-là. d^origine moins ancienne, se sont constituées au moment où émergea le régime féodal ; elles furent ou concédées par le roi avec le don d*un fief ou créées sans titre par quelque homme puissant. » Paul Viollet, Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. II, p. 454.

mande. Les gens du roi la contrecarraient toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Du reste, le pouvoir royal s'appliquait au moyen de la prévention, de Tappel et de révocation des cas royaux, à restreindre les droits de ces justices qui lui portaient ombrage *.

Pour ce qui est de celle du Bec, nous ne la voyons guère en mouvement que pour des cas de monnaie fausse ou prohibée dont l'amende lui était dévolue, conformément aux chartes d'Henri I"*. Cet exercice, plutôt rare, de son droit n'a rien, après tout, qui doive surprendre : il ne s'étendait que sur les habitants de l'abbaye et de la paroisse du Bec, c'està-dire sur un nombre assez restreint de personnes^.

Si les moines avaient reçu en don de vastes domaines, ils avaient su par un labeur incessant et une intelligente administration en tirer de vraies richesses. D'autre part, l'organisation féodale assurait aux abbayes de très nombreux droits utiles ou honorifiques : patronages d'églises, dîmes, cens, corvées, usages, etc. Au sein de tant de puissance et de richesse, l'ordre monastique devait être tenté d'avarice et de cupidité : il y succomba quelque peu *. Dès la lin du XII® siècle, les chapitres généraux signalent le mal ; les papes, les conciles élèvent la voix ; on tente d'introduire des ré-

' Paul Viollet. Ilist. des itisl. polit., etc., t. II, p, 213 et siiiv.

*Par les mots emenda monetae {Grands rôles de VEchiquier, t. 1, p. 151), emenda monetae de villa Becci {Chronique du Bec, p. 125), il se peut (ju'il faille simplement entendre le droit de fouage ou de monnayage nue les Normands avaient laissé s'établir au profit des ducs, pour se mettre à l'abri des altérations delà monnaie. (Voir L. Delisle, Des revenus publics en Normandie au Xlh siècle. Bibl. de l'Ecole des chartes, année 1852, p. 104.) Toutefois on ne peut nier que les cas de fabrication de fausse monnaie aient été compris parmi ceux revendiqués par l'abbaye au nom de ses privilèges de haute justice, comme dans l'alTaire de deux clercs fabricatores aduUerinae monetae, qui eut lieu au commencement du xiv« siècle (Bibl. nat. lat. 12 88i, f" 427 et 449. et 13 905, fo 60).

* A la suite de V Histoire des justices des anciennes églises et commu' nautés monastiques de Paris, par M. Tanon, on trouve de très curieux registres des hautes justices de Saint-Maur des Fossés, de Sainte- Geneviève, de Saint-Germain des Prés et de Saint-Martin des Champs.

* « Pietas peperit divitias, et ûliai suffocaverunt matrem », dit Ludolphe Le Chartreux.

formes sévères dans Tordre de Cluny, de Cîteaux, du Bec. Mais on aura beau faire i on ne parviendra pas à supprimer le pécule et l'appropriation individuelle ; il faudra se borner à les réglementer.

« Lorsque les couvents furent arrivés, au moyen âge, à ce degré étonnant de puissance et de richesse qui établissait entre le vœu de pauvreté du moine et Tabondance luxueuse dans laquelle il vivait, un scandaleux contraste ^ on vit apparaître les grands fondateurs d'ordres mendiants ; ceux-là voulurent que non seulement les moines, mais aussi les monastères fussent pauvres '. » Cette réaction eut son utilité pour l'avenir, mais elle ne pouvait guère avoir d'influence sur les vieux monastères riches. Les conditions de leur existence étaient tout autres, et ils ne pouvaient songer à se dépouiller d'un patrimoine fondé et accru par la piété et les aumônes des fidèles. Pour les Bénédictins, les Cisterciens et autres, il s'agissait de faire de leurs richesses le meilleur emploi possible. Le Bec, encore mieux doté que beaucoup de monastères, n'eut pas autre chose à faire, et il ne semble pas, qu'en bonne justice, on puisse lui adresser de bien graves reproches sur la gestion de ses biens. Nulle part, en Normandie, l'aumône ne fut plus fidèlement, plus généreusement pratiquée.

On trouvera peut-être que l'esprit processif tourmenta bien souvent les moines. En effet, que de conflits, de transactions, de chicanes et de procès au sujet des droits de patronage, de dime et d'usage ! Il est un proverbe bien connu : « Qui terre a, guerre a». Or, les moines du Bec avaient beaucoup de terres; ils eurent conséquemment beaucoup de procès.

C'est que ce manteau de richesse, que portait l'abbaye, faisait beaucoup d'envieux. Il arrivait de temps à autre qu'on lui en enlevait un morceau, et elle ne pouvait pas toujoui's s'en plaindre tout haut. Dès la fin du xiii° siècle, les papes

• Cette expression nous semble exagérée, surtout si l'on veut parler de la généralité des couvents, < Paal Viollet, llisL des inst. polit,, t. I, p. 363.

assignent à des cardinaux des pensions sur les revenus du Bec; plus tard, pendant l'exil d'Avignon, ils leur donneront la jouissance des revenus de riches prieurés de l'ordre, tant en France qu'en Angleterre. Cette fois, les barons normands, descendants des fondateurs, adressèrent au pape leurs justes doléances. Ces commendes papales ne disparaîtront guère que pour faire place aux commendes royales, bien autrement désastreuses.

Nous avons dit que l'appropriation, ou pécule, s'était introduite de bonne heure au Bec. En faisant à leurs religieux des distributions ou pensions en argent et en blé, les abbés ne s'inspiraient pas assurément de la règle de saint Benoît; toutefois, ils ne faisaient que suivre les errements en usage dans la plupart des monastères ; on trouvait la chose toute naturelle, et ces pensions, qui se faisaient même sous les abbés les plus exemplaires du moyen âge, durèrent jusqu'à l'introduction de la réforme de la Congrégation de Saint-Maur. C'était peut-être — car le régime du temporel monastique avait fort changé depuis les temps d'Herluin et de saint Anselme — le moyen le plus sûr pour que chaque religieux fût convenablement vêtu et nourri. En 1559, le cardinal Louis de Guise charge le fermier de ses revenus de nourrir et d'entretenir les religieux du Bec : ils sont vite mis à la portion congrue, pour le plus grand profit du fermier du cardinal. Trente ans plus tard, les moines sont réduits à présenter une requête au Parlement de Rouen, qui leur fait adjuger, par forme provisionnelle, le 6 juin 1590, 1200 boisseaux de blé et 20 boisseaux de pois, en plus de la pension de 2000 écus d'or soleil affectée à la nourriture et au vestiaire. Il est vrai que cela se passait sous l'abbatiat du chevalier d'Aumale, général des galères de la religion.

Pour en arriver à un tel état de choses, l'abbaye avait dû subir de profonds bouleversements. Le plus terrible vint de la guerre de Cent Ans. Devenu place de guerre, le Bec avait été successivement occupé par des garnisons françaises et anglaises, et des pillages sacrilèges avaient marqué l'assaut de l'abbaye. La vie 'religieuse entravée, suspendue, abolie; l'abbé emmené comme otage à Rouen : les religieux disper-

ses, et pendant plusieurs mois l'abbaye demeurée presque déserte : telles avaient été les conséquences de Tinvasion étrangère.

Après Texpulsion définitive des Anglais, les abbés entreprennent avec courage le relèvement de tant de ruines matérielles et morales; l'église, les cloîtres, les bâtiments conventuels sont restaurés; le rétablissement de la discipline monastique offrait une tâche plus difficile. 11 s'agit de renouer les anneaux d'une chaîne rompue. En regardant autour de soi, on s'aperçoit que beaucoup de choses ont changé ; les vieux moines s'inquiètent ; les mieux avisés pressentent l'avènement des temps nouveaux. Durant l'occupation étrangère, la puissance féodale a reçu de rudes atteintes et en est demeurée comme ébranlée ; le pouvoir royal, dans la personne de l'habile Louis XI, juge les circonstances favorables et confisque à son profit les droits et prérogatives de la noblesse et des grands feudataires. Le roi a centralisé sous sa main l'armée, la justice, les finances. Tout à l'heure, François P' va traiter avec Rome, et obtenir, en 1516, la signature d'un Concordat.

Nous n'avons pas à juger en lui-même ce traité qui enlevait aux corps ecclésiastiques et religieux leur droit d'élection pour le remettre au roi. Il est toutefois permis de douter de l'excellence des résultats de cette négociation. Sans doute, les rois nommèrent souvent des évèques doctes, pieux et honnêtes ; mais le choix des abbés commendataires qu'ils mirent à la tète des communautés fut généralement déplorable, et la plaie ne fit que s'envenimer.

L'institut monastique, en effet, se ressentait toujours de la longue crise qu'il avait traversée pendant la guerre de Cent Ans, et la discipline intérieure des couvents était énervée, non pas tant peut-être du fait des religieux eux-mêmes que des agitations politiques qui secouaient la France. L'ordre et la paix dans le cloître ne sont guère compatibles avec les troubles du dehors et l'anarchie sociale. Pour faire rentrer l'institut monastique dans la droite voie, il eût fallu à sa tête de pieux abbés, pénétrés de leur vocation, gouvernant hardiment parce qu'ils avaient foi en leur mission.

On fut bien loin de compte. Les abbés qui vinrent — les commendataires — furent de grands seigneurs, des cardinaux, des évêques, des princes du sang, voire même de simples lettrés, — ou un soudard, comme Eméric de Vie, — qui ne voyaient dans leurs riches abbayes qu'une source inépuisable de revenus, qu'un bénéfice à exploiter de la façon la plus lucrative qui se pouvait.

Il s'opéra dès lors une scission profonde entre les abbés commendataires et les religieux. D'un côté, une autorité rien moins que paternelle, hautaine et rapace ; de l'autre, une aggrégation d'hommes supportant mal ce joug sévère, âpres à la défense de leurs droits temporels, défiants, avides de bien-être, parce qu'ils manquaient parfois du nécessaire, versant insensiblement dans TindifTérence et le relâchement.

Tel fut le Bec durant le xvi® siècle. C'est toujours l'opulente abbaye que l'on sait. Pour y être reçu, il faut que le novice soit au moins de classe bourgeoise, à en juger par le riche trousseau qu'il doit apporter ; une fois entré, il croira vivre de ses rentes. Il prie encore et récite l'office au chœur, mais il n'étudie guère, travaille peu ou point des mains, et jouit tranquillement du présent sans se préoccuper de l'avenir. Il faudra déchoir encore ; et pendant les dix dernières années du xvi** siècle, le désarroi sera à son comble. La nef de l'église s'est écroulée, les bâtiments conventuels tombent en ruines, les finances sont gaspillées, grâce aux aliénations, aux taxes royales et à la mauvaise gestion des abbés. De 1593 à 1602, pas un religieux ne fait profession; on avait honte d'entrer dans ce cloître déshonoré.

Depuis la réforme protestante, il a été de mode, dans un certain clan lettré et philosophe, d'anathématiser lavie relâchée des couvents. On a écrit là-dessus d'éloquentes invectives ; la matière y prêtait. C'eût été miracle que Tordre monastique ne payât pas son tribut à l'humaine fragilité ; le mal ne se rencontre- t-il pas partout, en ce bas monde, à côté du bien? Il faudrait pourtant, lorsqu'on s'érige en justicier, savoir atteindre et frapper les vrais coupables. Je me demande pourquoi tous ces censeurs, de moralité douteuse, ont réservé leurs sévérités pour quelques malheureux moines

INTRODUCTION y

sans vocation, rivés à leurs cloîtres, au lieu de les appliquer à leurs chefs responsables, les commendataires, qui rendaient à peu près impraticable la vie religieuse dans les couvents dont ils étaient les maîtres ? Les moines devaient observer la pauvreté ; était-ce une raison de les laisser manquer du nécessaire? Ils étaient astreints à l'obéissance et à la soumission envers leur abbé ; fallait-il pour cela prendre possession à main armée de leur abbaye et de leurs prieurés, et traiter des religieux en prisonniers de guerre ? Leurs biens avaient une destination connue et sacrée : des fondations pieuses, l'aumône ; pourquoi, au lieu d'aider les moines à ces saintes besognes et de leur donner l'exemple du désintéressement, pourquoi dilapider le bien des pauvres, piller les bois, la bibliothèque, le trésor des vases sacrés et des ornements, et se comporter plus en huguenot qu'en évêque*? Sans doute, les moines furent coupables de délaisser les devoirs de leur vocation et de négliger les saints exercices de la vie religieuse; mais ils furent infiniment plus à plaindre d'avoir à leur tète un Adrien Gouffier, un Jacques d'Annebaut, un Louis de Guise, un chevalier d'Aumale, un Ëmeric de Vie.

Heureusement toutes ces hontes eurent une fin. L'introduction de la réforme de la Congrégation de Saint-Maur, en 1626, permit de rétablir Tordre matériel et moral, et de faire refleurir, dans l'antique abbaye d'Herluin, les traditions de travail, de science et de piété qui y avaient été si longtemps en honneur.

Au xvni* siècle, l'esprit janséniste et philosophique s'infiltre dans l'ordre bénédictin et le mine sourdement. A Saint- Germain des Prés, vingt-huit religieux réclament à peu près leur sécularisation. Il existe au sein de la Congrégation de Sainl-Maur, dans les chapitres généraux, dans les diètes provinciales, de graves dissensions qui ont leur écho au Bec même. Le vieil arbre bénédictin est à moitié déraciné ; au premier choc violent, il tombera par terre.

* Tous ces faits sont appuyé» sur des preuves que nous donnerons dans le cours de cette Histoire.

Le choc ne se fit guère attendre ; ce fut la Révolution qui le donna. On ne se contenta pas d'expulser les moines, de les exproprier, de les voler ; on les insulta. On reprit, — car les énergumènes de 1793 étaient d'assez piètres lettrés, — on reprit les sarcasmes et les invectives de Voltaire et de Diderot; on se fit gloire d'avoir supprimé d'un seul coup toute une classe de parasites et d'inutiles citoyens. « Moine, disait Voltaire, quelle est cette profession-lè ? Celle de n'en avoir aucune, de s'engager par serment à être absurde et esclave, et à vivre aux dépens d'autrui. »

Mais si, à la lumière de l'impartiale histoire, on fait le bilan de l'ordre bénédictin, ou seulement celui de l'abbaye du Bec que nous avons principalement en vue, on reconnaîtra que le bien l'emportait de beaucoup sur le mal ; on appréciera la grandeur et la durée des services rendus. Les aumônes séculaires, les écoles fréquentées par des milliers d'étudiants, les terres affermées et cultivées pacifiquement sous la protection des abbés^ l'exemple de tant de vies passées silencieusement dans l'étude et la prière, les contributions littéraires et scientifiques, les éditions savantes des Pères de l'Église, les grands recueils historiques, tout cela parle plus haut que la tiédeur ou l'indifférence de quelques moines philosophes; tout cela pèse plus dans la balance de l'histoire que les sarcasmes et les odieux pamphlets de Voltaire, de Diderot et de Sylvain Maréchal.

L'histoire du Bec nous met en présence d'une institution à la fois religieuse et politique qui reflète fidèlement l'état de la société dont elle fut contemporaine. Par son organisation féodale, une abbaye possède tout comme les seigneurs laïques, des fiefs, des vassaux, des privilèges^ une cour de justice. Mais en raison de cette communauté d'intérêts qui l'unit et la subordonne trop étroitement au pouvoir séculier, elle sera soumise à toutes les attaques, à tous les amoindrissements que subira la féodalité ; la chute de l'une amènera fatalement celle de l'autre. Littré l'avait déjà judicieusement observé. « L'abbaye est devenue terri torialement partie de Tordre féodal... ; cette inévitable incorporation dans la hiérarchie séculière avait diminué le ressort de la milice

monastique, sa mobililé et sa force de pénétration et d'accommodation ^ » On pouvait croire que la Révolution, en faisant disparaître les derniers restes de la féodalité, donnerait le coup de grâce à l'institut monastique. Il n'en fut rien, pourtant ; car celui-ci, tout étroitement lié qu'il eût été, durant des siècles, à l'ordre féodal, ne lui empruntait ni son principe vital, ni sa raison d'être. Son élément constitutif, indépendant celui-là du pouvoir politique, et qui survit par conséquent à toutes les révolutions, c'est son principe ascétique et religieux ; par là il répond, depuis la prédication de l'Evangile, à un besoin des intelligences et des âmes chrétiennes. Voilà pourquoi Lacordaire a pu dire : « Les chênes et les moines sont éternels. »

Quelques mots maintenant de la méthode que nous avons suivie.

Nous nous sommes préoccupé de donner aux événements, aux hommes, aux institutions, leur physionomie vraie, à l'aide de documents nombreux et pour la plupart inédits ; il convenait avant tout d'assurer la solidité du terrain historique.

L'histoire, selon nous, est une vue aussi nette que possible du passé ; il est donc essentiel que les choses nous apparaissent dans leur réalité, et ne soient pas déformées parles instruments à l'aide desquels nous les regardons. Aussi faut-il, par un effort de l'intelligence, juger le passé, non pas à la mesure du présent, mais en se faisant le contemporain des événements et des personnages que l'on évoque par la pensée*. La seule règle qu'il convienne d'appliquer aux faits,

* Études sur les Barbares et le moyen âge, p. 182.

* « C'est une grave erreur que de juger une institution, une influence d'après les résultats qu'elle a amenés au bout de plusieurs siècles ; d'approuver ou de condamner ce qu'elle a fait dans le temps où elle est née, d'après ce qu'elle est devenue et ce qu'elle a produit mille ans plus tard. L'histoire du monde n'offre aucun sj'slèmc social qui soit en état de supporter une telle épreuve et puisse accepter la responsabilité d'un tel avenir... Transportée ainsi dans le passé, l'expérience nous trompe au lieu de nous éclairer; elle nous préoccupe de besoins, d'intérêts, de maux, que le passé ne soupçonnait pas, et nous empêche de reconnaître qnels étaient véritablement les siens. » Guizot, Essais sur V histoire de France.

comme aux actes humains, c'est^la moralité; quant au reste, c'est chose assez subtile. On avait, au moyen âge, sur Tautorité, les relations politiques, le commerce, les finances, la guerre, la police, les arts, le bien-être, des sentiments très différents de ceux que Ton professe aujourd'hui. Est-ce àdire qu'il faille condamner les idées d'autrefois parce qu'il nous serait impossible de les faire nôtres aujourd'hui? Les générations passées ont, très probablement, beaucoup moins souffert qu'on ne pense du degré plus ou moins avancé de la civilisation au milieu de laquelle elles vivaient. La vie, en effet, était moins compliquée qu'aujourd'hui, les appétits plus limités. On ne s'aperçoit guère si l'on manque d'un avantage dont on ne soupçonne pas l'existence. Que tout fût pour le mieux, il serait puéril de le prétendre ; il y a eu, et il y aura toujours des déshérités sur la terre. Autrefois» comme de nos jours, il y avait coexistence et lutte du bien et du mal, de la richesse et de la misère, de la puissance et de la faiblesse, du travail et de la paresse, deja charité et de la haine ; le fond de l'humanité demeure le même. Ce qui surtout change, c'est la manière de se vêtir, de se nourrir, de parler, d'écrire, de plaider, de commercer, de bâtir, de se battre; encore ces différences iront-elles toujours en s'accentuant, et nous ne serions pas surpris que les hommes du XXV® siècle aient une assez piètre idée de notre xix% qui luimême tient en si médiocre estime ou prend en pitié les contemporains de saint Louis, de Charles V ou de Louis XIY.

Si donc nous voulons nous faire une idée juste du passé, nous devons faire abstraction le plus possible de nos idées modernes. Le système représentatif, la liberté de la presse, les chemins de fer, le téléphone, notre vie à outrance, nous préparent mal à étudier et à juger sainement l'époque mérovingienne ou carlovingienne, la féodalité, le monachisme, les croisades et l'art gothique. Notre âme est moderne; aussi comprenons-nous à merveille notre siècle, nous y marchons de plain-pied, et son langage est le nôtre. Mais quand il s'agit de remonter vers le passé, de pénétrer dans sa vie, ses mœurs et ses institutions, il faut â tout prix, selon l'expression de Tite-Live, se refaire une âme antique

et devenir les contemporains de nos vieux ancêtres. Liltré, Taine et d'autres l'ont fait et s'en sont bien trouvés; faisons de même. A ceux qui nous accuseraient de vouloir faire Tapologie du moyen âge, nous répondrions qu'eux-mêmes, en dédaignant de prendre la précaution que nous indiquons, ne pourront jamais écrire autre chose qu'un réquisitoire. Ils ne feront point œuvre d'historien mais de pamphlétaire.

Au moment de clore ces pages, je remplis un dernier et cher devoir en offrant l'hommage public de ma reconnaissance à la Société libre d'agriculture, sciences, arts et belleslettres du département de l'Eure, sous les auspices de laquelle est publiée cette Histoire ; à M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts qui a bien voulu autoriser, en ma faveur, le prêt de nombreux et précieux manuscrits qui ont servi de base à mes travaux ; à M. Léopold Delisle, l'éminent administrateur général de la Bibliothèque nationale, la providence des travailleurs et des chercheurs; à M. Henri Omont, auquel je dois l'indication ou la communication de très importants documents qui, sans lui, me seraient probablement demeurés inconnus; à M. Maurice Prou, le savant paléographe ; à MM. Charles de Beaurepaire, Georges Bourbon, Eugène Châtel, Armand Benêt, les très érudits et très obligeants archivistes normands ; à M. Alphonse Chassant, le doyen des archéologues de l'Eure ; à MM. A. Join- Lambert et F. Malbranche, qui m'ont libéralement communiqué d'intéressants dossiers historiques.

Il ne fallait pas moins que les encouragements réitérés et Tappui d'amis dévoués pour soutenir l'auteur dans la tâche ardue h laquelle il a consacré plu3 de vingt années.

On avait, sans doute, publié des mémoires, des essais, des chapitres isolés de l'histoire du Bec. Mais, tout en rendant justice à ceux qui avaient ainsi déblayé quelques portions du terrain et préparé les voies, il faut bien reconnaître que tous ces essais d'histoire piquaient la curiosité bien plus qu'ils ne la satisfaisaient. L'auteur a dû reprendre les recherches antérieures, se faire une méthode de travail et comme un outillage neuf. 11 a dû préparer tous ses matériaux, les amener à pied d'œuvre, et faire l'office de tailleur de pierre.

Il est à craindre que ce travail préliminaire ne Tait trop fortement distrait des préoccupations de l'architecte qui voit avant tout les lignes d'ensemble, et cherche à proportionner les parties de son édifice et à les harmoniser.

Notre œuvre est loin d'être parfaite ; nous ne le sentons que trop. Pour faire l'histoire de l'abbaye du Bec, il eût fallu la plume de Montalembert ou d'Ozanam. Nous l'avons écrite dans un presbytère de village : ce sera l'excuse de notre insuffisance. Mais il est un point sur lequel on voudra bien nous rendre justice : c'est la sincérité, l'indépendance, l'impartialité que nous avons apportées soit dans l'exposé des faits, soit dans nos jugements. Ces jugements, nous ne les avons pas multipliés outre mesure. Ce n'a point été, qu'on veuille bien le croire, dans la pensée de fuir des responsabilités ; mais nous pensons que la plupart des faits historiques portent en eux leur moralité et leur enseignement ; l'essentiel est de les présenter sous leur vrai jour, à l'aide de documents irrécusables ; au lecteur de conclure.

A ceux qui pourraient s'étonner du très grand nombre de pièces justificatives publiées soit dans les notes, soit à l'Appendice de cet ouvrage, nous dirons que nous avons tâché ainsi de suppléer à l'absence du carlulaire du Bec, dont les éléments existent épars dans divers recueils, et que nous n'avons pu encore donner dans une publication séparée.

Nous n'ignorons pas qu'en essayant de réunir, dans un seul et même ouvrage, l'histoire de l'abbaye du Bec et une partie des pièces qui pourraient composer son cartulaire, nous ne satisferons pleinement ni les gens du monde, ni les paléographes; pour les uns, notre travail sera peut-être trop scientifique, et il ne le sera pas assez aux yeux des autres. Nous souhaitons uniquement que l'on veuille bien nous tenir compte de l'efl^ort que nous avons tenté en vue de faciliter les recherches à ceux qui viendront après nous, en même temps que nous nous proposions de donner une idée complète et vraie de la plus célèbre des abbayes normandes.

Bournainville, juillet 1899.

GHAPITRE PREMIER

L'Eglise et Tinstitut monastique depuis les invasions normandes jusqu'au xi*' siècle.

Les invasions normandes furent pour la Gaule franque, et pour la Neustrieen particulier, la source de calamités sans nombre. Les Northmans, pirates intrépides, obéissant à ce courant mystérieux qui refoule périodiquement vers les contrées tempérées du Sud et de l'Occident, les peuples de rOrient et du Nord*, avaient renouvelé Tœuvre de dévastation sauvage poursuivie au iv® et au v® siècle par les Alains, les Suèves, les Vandales et les Huns.

Cette préférence des hommes du Nord pour la Neustrie s'expliquait aisément par la fertilité de son sol, la beauté de ses vallées, la profondeur et Tétendue [de ses fleuves, l'absence presque totale de déserts et de marais. Le grand nombre d'établissements déjà fondés offrait à ces hommes pau-

* Dudon de Saint-Quentin attribue l'invasion Scandinave à l'excès de la population de cette contrée produite par la polygamie, et devenant à son tour une cause de querelles fratricides. La coutume Scandinave d'expulser la partie surabondante de la nation ne parait pas contestable, et Dudon est le premier historien du moyen âge qui la constate. « Ilae namque gentes, petulanti nimium luxu exardescentes, feminasque quaraplurimas singulari turpitudine stuprantes commiscendo, illinc soboles innumeras obscena illiciti conuubii commixtionc patrando générant. Ili, postquam adoleverint, rerum pro possessionibus contra patres avosque, aut saepius inter se, ferociter objurgati. cum fuerint exubérantes, atque terram quam incolunt habitare non sufïicientes, collecta sorte multitudine pubescentium, veterrimo ritu in externa régna extruduntur nationum, ut acquirant sibi praeliando régna, quibus vivcre possint pace perpétua. » Dudo, De morihus et actis primorum Narmanniae ducum; édit. Lair, Caen, 1865, p. 129.

vres et avides un attrait perpétuel ^ La Flandre, l'Artois, la Picardie n'avaient guère, le long de leurs côtes, que des dunes de sables ou des tourbières inaccessibles. La Bretagne, avec ses roches, ses granits et ses landes stériles, ne présentait que peu de ressources à ces hommes entreprenants qui ne cherchaient qu'une terre meilleure pour y vivre et y dominer. Ce fut donc la richesse de la Neustrie qui causa son malheur, et les Northmans s'y fixèrent d'autant plus volontiers que la Seine était le chemin de Paris, la capitale du royaume franc.

Quand la Neustrie vit pour la première fois apparaître les pirates Scandinaves, elle était déjà dans une situation relativement riche et prospère. La religion chrétienne étendait de jour en jour son inQuence civilisatrice, et luttait victorieusement contre les derniers tenants du paganisme. La hiérarchie ecclésiastique, visiblement calquée sur le cadre romain des civitates^, comprenait une métropole, établie à Rouen, et des évéchés à Bayeux, à Evreux, à Avranches, à Goutances, à Sées et à Lisieux^. Les paroisses rurales étaient déjà fort nombreuses*. De riches monastères s'élevaient un

* « Tune sui, quasi futurorum praescii. divinacque inspirationis praesagio imbuti, dixerunt viva voce Roiloui : lïacc terra copia frugum omnium fecimda, arboribus numerosa, fluminibus pisce repletis discriminata, venatu diversuirum ferarum suffîcicuter copiosa, sed armigeris militibusque est vacua. Nos hanc potestati nostrac subjiciemus, hancque sorti nostrae vindicabimus. » Dudo, édit. Lair. p. 153.

* M. Auguste Longnon fait remarquer que si le mot c/t't7a5 a survécu à l'empire romain, le sens s'en est cependant quelque peu altéré ; le diocèse ecclésiastique est devenu Tunité territoriale, et c'est à lui. et plus particulièrement à son chef-lieu que s'applique désormais le nom decivitan. A. Longnon, Géographie de la Gaule au T/» siècle, p. 3.

* La Neuslrie comptait au ix» siècle des prélats savants et distingués : Jean I" et Gui» archevêques de Rouen ; Henri 1", évèque de Bayeux ; Sébard. d'Evreux ; P'réculf, de Lisicux, auteur d'une savante chronique universelle ; Adelelme. de Sées, qui composa une Vie de sainte Opportune.

* « Nous sommes convaincu, disait A. Le Prévost, et nous avons souvent exprimé cette conviction, que le réseau des circonscriptions ecclésiastiques rurales de nos contrées remonte à l'époque mérovingienne. » A. Le Prévost, 3fe7/Jo/;7's p/ notes pour servir à Vhist. dudép. de VEure, 1. 1. 185. — II est certain que la fondation d'un grand nombre de paroisses rurales dut suivre de près l'apostolat entropris par les évê-

l'église et l'institut monastique 17

peu partout sur le sol neustrien ; il suffit de citer : Saint- Ouende Rouen, Fontenelle, Jumièges, Montivilliers, Fécamp, Pentale, Duclair, Pavilly, Saint-Saens, Reviers, les Deux- Jumeaux, Evrecy, Saint-Taurin d'Evreux, la Croix-Saint- Leufroy, Saint-Génery, Fontenay, Saint-Evroult, Saint-Sever, le Mont Saint-Michel, Scissy, Nantus, Mandanum.

Le monastère de Fontenelle, fondé sur la rive droite de la Seine, en Tan 648, peut-être même plus tôt S renfermait, au temps de saint Wandrille, son fondateur, «300 ou 400 religieux ' ; leur ferveur, et leur régularité étaient telles qu'un certain nombre d'entre eux ont été placés au rang des saints. A Jumièges, établi par saint Philberten 655, il y eut jusqu'à 800 et même 900 moines, avant les invasions normandes'. Concurremment avec les écoles épiscopales de Rouen, de Lisieux, d'Avranches, de Bayeux, les grands monastères recevaient dans leurs cloîtres de nombreux élèves auxquels des maîtres renommés enseignaient les lettres et la théologie. Tous ces flambeaux, allumés la plupart au foyer que le puissant génie de Charlemagne avait créé au sein de son empire, s'éteignirent brusquement sous le pied brutal des envahisseurs Scandinaves.

ques mérovingiens ; les vies des saints sont formelles sur ce point ; les conciles des vi« et vu» siècles ne sont pas moins explicites. Toutefois, je serais porté à croire que le régime ducal favorisa en Normandie rétablissement d'un grand nombre de petites paroisses dont l'existence n'est guère constatée avant la fin du x» siècle. Cf. Dolbet, Recherches sur Vintroduction du chrislianisme dans les campagnes et V origine des paroisses rurales en Nonnandie, thèse présentée à l'Ecole des Chartes, année 1867-68. — Aiig. Le Prévost, Anciennes divisions territoriales de la Normandie, dans les Mémoires delà Société des Antiq. de Norm., 2* série, t. I", 1840. — D. Bessin, Concilia Rolomag. provinciae^ p. 10.

* « Caeptum est autem hoc opus ab anno dominicae incarnationis 645, sub die kalendarifm Martiarum, indictione tertia. aevo tertio, qui erat Hlodovei iuvenculi praefati régis undecimus, pontiflcante sedem Romanae ecclesiae anno 7. summo praesule beatissimo papa Martino, porro Constantinu tertio Romani imperii apicem gubernante anno 10. » Gesta ahhatum Fontanellensium^ édit. Lœwenfeld, p. 14.

• Gallia christ., édit. Palmé, XI, col. 160; Neustria pia, p. 136.

« Hic locus Clodovei Francorum régis tempore, opitulante regina Baltilde, constructus in tanto incremento adolevit ut in nongentorum monachorum numéro ejusquantitas auppleretur. » Willelm. Gemet.,//w/. Norlhm., lib. I, cap.v, Patrol. lat.,t. GXLIX, 784. — Neustria pia, p. ^9Q,

« Tous les historiens, dit Dareste, s'accordent à peindre des mêmes couleurs la désolation du pays où le fléau avait passé. Les villes étaient désertes, l'herbe croissait dans leurs murs ; sur les côtes, des cantons entiers demeuraient abandonnés ou en friche ; les seigneurs ne tiraient plus de rentes de leurs terres et de leurs fiefs. On n'habitait que les lieux forts et munis de châteaux qui servaient de refuge. Les paysans s'expatriaient et mouraient de misère et de faim. Quelques-uns formaient des bandes et pillaient à leur tour; d'autres s'enrôlaient parmi les barbares. Hastings, l'un des chefs les plus terribles des Normands de la Loire, était, suivant la tradition *, un ancien paysan de la Touraine enrôlé ainsi. Le passage des Normands n'était pas seulement accompagné de désordres matériels ; moralement, le désordre n'était pas moindre. Le clergé, obligé de fuir, ne revenait pas toujours dans les campagnes qu'il avait abandonnées. Ses titres de propriété étaient brûlés ou anéantis. Dans plusieurs contrées, il n'y avait plus ni culte, ni police, ni régularité dans les mariages, ni observation des lois 2. »

* Raoul Glaber dit qu'Hastings était un paysan des environs de Troyes. « in pago Tricassino ex infimo rusticorum génère ortus ». RoduKi Glahri Ui-'ifori a mm lib. I, cap. v. p. i8. édit. Maurice Prou. L'origine Scandinave d'Hastings paraît plus soutcuable. Voy. J. Lair, Etude historique et critique sur Dudon de Saint-Quentin, en tête de son édition De morit)us et actis, p. 36 et seq.

* Dareste. Hùitoire de France, 1865, t. I, p. 455. — « Plus d'une fois on a dit qu'au temps où les incursions des Normands jetaient la terreur dans une grande partie de la France, l'usage s'était introduit d'ajouter dans les litanies des Saints la formule : A furore Normantiorum libéra nos. Je n'ai point remarqué ces mots, dit M, Léopold Delisle, dans les litanies de l'époque carlovingienne que j'ai eu l'occasion d'examiner. Mais un antiphonaire de la fin du ix» siècle, peut-être du commencement du X», contient une prière qui en est l'équivalent et qui est ainsi conçue : « Summa pia gratia nostra conservando corpora et custodita, de gente fera Normannica nos libéra, quac nostra vastat, Deus, régna. Scnum jugulât et juvenum ac virginum puerorum quoque catervam. Repelle, precainur, cuncta a nobis mala. Couverte, rogamus, Domine, supplices nos ad te, rex gloriae, es qui vera pax, salus pia spes et ûrma. Dona nobis pacem atque concordiani. Largire nobis spem integram, fîdem simul veram. karitatcm continuam concède nobis et perfectam. Sanctorum precibus nos adjuvemur ad haec impetranda de quorum passione gratulamur modo gloriosa. Sit laus, pax et gloria Trinitati quam maxima cuncta pcr saecula. Amen. » Cette pièce, accompagnée d'une

l'église et l'institut monastique 19

L'étendue et la profondeur du mal sont constatés, en termes désolés, par l'assemblée royale des évêques et des seigneurs que présida Charles le Chauve dans sa villa de Pitres, en Tan 861. On prescrit avant tout la prière et la réforme des mœurs pour obtenir l'appui de la miséricorde divine, tant on sent que les moyens humains sont impuissants à conjurer de pareils maux et à remédier à de tels désastres. Tout au plus parle-t-onde quelques peines contre les malfaiteurs qui profitaient des invasions pour se livrer à toutes sortes d'excès contre les personnes consacrées à Dieu et contre leurs biens. « ... Supervenientibus perturbationibus tam a paganis quam et a nomine tenus christianis miserabiliter excitatis, incepta bona defecerunt ut in nobis videamus et sentiamus completum, quodolim est perprophetam praedictum : Terram vestram in conspectu vestro alieni dévorant, et erit in vastitate hostili et pervenit gladius usque ad animam, quouiam alieni insurrexerunt in nos, et fortes quaesierunt animas nostras, et non proposuerunt Deum ante conspectum suum. Contra quos defensionem paravimus ; sed defensionis auxilio, sicut necesse «fuerat, hactenus adjuti non sumus... Spiritum scilicet consilii et fortitudinis, quem quia ita, ut nobis necesse fuerat, non habemus, ideo contra inimicos nostros stare viriliter et vincere fortiter non valemus... Ideo ecclesiae et villae incensae sunt, quia ignis avaritiae et rapacitatis atque invidi§.e etadulteriorum, ac celerarum immunditiarum non solum per naturalem sexum, sed etiam per eum sexum qui est contra naturam, sine poenitentia et sine resipiscentia in nobisexarsit et ardet. Et quoniam illum spiritum, qui super humilem et quietum et sermones suos trementem requiescit, per superbiam et inobedientiam ac praesumptionem a nobis expulimus, ideo sanctorum ac protectorum nostrorum corpora de sepulchris suae requietionis effossa sunt ;... idcirco servi et ancillae Dei de locis suis expulsi sunt;,.. ideo vota

notation neumatique, a été ajoutée sur le f» 24 du ma. latin 17 436 de la Bibliothèque nationale provenant de l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne. » L. Dclisle, Liltévaluve latine et histoire du moyen âge^ Paris. 1890, p. 17.

20 msTOiRE DE l'abbaye du bec

fîdelium et precia peccatorum quae sacris locis collata fuerunt, propter peccata noslra de hoc regno sunt penitus exportata;... ideo nobiles nosiri et de episcopali ordinatione et de aliis ordinibus intericrunt, et capti cum maximo detrimento et regni et ecclesiae suât aut redempli aut interempti*. »

Cet état de choses dura plus d'un demi-siècle. Enfin, lassés de pillages et comprenant tous les avantages que leur offraient les rives de la Seine et le voisinage de la mer, les chefs normands s'établirent définitivement dans cette Neustrie qu'ils avaient tant de fois saccagée. Ils se mirent bientôt d'accord avec le roi de France, Charles le Simple, qui accorda la main ae sa fille au redoutable chef Rollon et lui céda tout un vaste territoire qu'il n'osait lui disputer. Le duché de Normandie était constitué ^ Cependant, tout était à créer, propriété, lois, impôts, culture, commerce, dans cette nouvelle province à peine délivrée des horreurs de l'invasion ^.

* 1). Bessin, Concil. Hotom. provinciae^^. 18. Ces actes du concile de Pitres sont datés : « Anno^lucarnationis Domiuicae DCCCLXI, anno vero XXII regni Domini uoslri Caroli Régis gloriosi, indictione IX». » Il s'est tenu à Pitres plusieurs autres synodes ou assemblées d'évôques, deux en l'année 864 et une autre en 869. Voy. D. Dessin, Concil. Rotom. prov.» p. 17 à 27. — Constitution du concile de Pitres de 864 concernant l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, reproduite dans le Musée de* archives départementales, Paris, 1878, p. 19.

■ « La Normandie, créée en 911 par le traité de Saint-Glair-sur-Epte entre Charles le Simple et Rollon, ne comprit d'abord que le Talou, le Gaux, le Roumois et la partie du Vexin située à la rive droite de l'Epte, pays détachés de la France, avec le Lieuvin et TEvrecin qui jusqu'alors appartenaient à la Neustrie. Le diocèse de Baveux ainsi que celui du Mans, et conséquemmcnt le diocèse de Sées, furent cédés en 924 au nouvel État par le roi Raoul, qui y joignit encore en 933 « la terre des Bretons située sur le littoral », c'est-à-dire les diocèses de Coutances et d'Avranches rattachés depuis l'an 867 à la Bretagne. A l'exception du Maine, dont l'occupation ne fut probablemeht pas consommée, les pays successivement cédés à Rollon et à Guillaume Longue-Epée, son fils et successeur, constituèrent le glorieux duché féodal de Normandie. » A. Longnon, Atlas historique de France depuis César jusqu*à nos jours, p. 85. — Cf. Lair, Etude historique et critique sur Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis, p, 63 et seq.

^ Sur la politique et l'administration de Rollon, voy. Dudon de Saint- Quentin, édit. Lair, p. 171 et 172, et Willelm. Gemet., HisL Northm., Patrol. lat., t. CXLÏX, col. 802.

l'église et l'institut monastique 21

Il fallul un long temps à ces hommes de la mer, à ces colons improvisés, pour se plier à la vie sédentaire et industrieuse à laquelle ils n'étaient guère accoutumés. Une fois convertis au catholicisme, les Normands prirent à tâche de réparer les maux qu'ils avaient jadis accumulés, et il faut reconnaître qu'ils s'en acquittèrent avec l'ardeur et la persévérance qui caractérisent leur race.

Au moment de son baptême, et avant de distribuer des terres à ses compagnons d'armes*, RoUon avait voulu doter richement les églises et les monastères que l'archevêque de Rouen, Francon, lui avait indiqués comme étant les plus vénérables de sa province, c'est-à-dire, les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d'Evreux dédiées à Notre-Dame ; les monastères du Mont Saint-Michel, de Saint-Ouen et de Jumièges. Ses largesses s'étendirent même jusqu'à l'abbaye de Saint-Denis en France à laquelle il donna le domaine de Berneval près de Dieppe'.

La sécurité renaissait dans le pays, protégée par les lois sévères de Rollon, et l'Eglise semblait n'avoir qu'à jouir en paix des privilèges et des donations dont l'avait comblée le nouveau duc. Mais toute médaille a son revers. Avant la venue de Rollon, les archevêques de Rouen avaient conféré le baptême à un grand nombre de Normands ' ; plus tard, à

' «. Illam terrain suis ûdeiibus funiculo divisit. universanique diu de» sertaiu reaedificavitatque de suis militibus advenisquegentibus referlan) restruxit.» WiUelm.(iemet.,//w^.Vor/A7n., Patrol.lat.,t. GXLlX.col. 801.

* Dudon, édit. Lair.p. 170. Cf. Willelm.Gemet., Hisi. Northm., Patrol. lat., t. GLIX, col. 801 et 862. On sait qu'à son baptême, Rollon avait reçu le nom chrétien de Robert.

• Depuis longtemps déjà les évêques de France se préoccupaient de la conduite à tenir pour amener à la foi les farouches Normands. Hérivée. archevêque de Reims, avait consulté sur ce sujet le pape Jean IX . Ayant eu l'occasion de baptiser quelques Scandinaves, il les avait vus avec douleur abjurer leurs serments, retourner au paganisme, ou même spéculer sur le baptême et se faire rebaptiser dans chacune des cités qu'ils traversaient. Il nous reste encore une lettre d'Ilcrivée à Witton ou Gui archevêque de Rouen, prédécesseur de Francon, lui indiquant diverses précautions à observer vis-à-vis des catéchumènes pour s'assurer de leur bonne foi et prévenir autant que possible le scandale des rechutes. — Herivaeus Remensis, Patrol. lat., CXXXII, col. 662 et seq. ; D. Pommeraye, Concilia et décréta synodalia, p. 47 et seq.; D. Bessin, Concil. Rotom. prov., p. 48 et seq.

Texemple de leur chef Rollon, les derniers venus avaient pour la plupart embrassé la foi chrétienne. Peut-être le côté merveilleux de la religion, les pompes grandioses du culte, les perspectives qu'on leur ouvrait 'du côté du ciel répondaient-ils aux tendances intimes de Tesprit mobile et rêveur des peuples du Nord. Quant aux préceptes moraux du christianisme, ils rencontrèrent beaucoup plus de résistance pour pénétrer dans les cœurs et les plier au joug austère de TEvangile. Après leur baptême,les néophytes normandsconservaient la rudesse, l'orgueil, la férocité de leurs mœurs païennes*. Ceux surtout qui appartenaient à la classe des seigneurs firent payer leur conversion assez cher à l'Eglise. Ils voulurent pénétrer dans le sanctuaire, et aspirèrent aux plus hautes dignités, à Tépiscopat. Les revenus des églises, leurs dotations récentes tentaient leur cupidité. Plus d'une fois ils forcèrent les résistances légitimes du clergé et des populations et s'introduisirent par la violence sur les sièges de la province ^

* Us gardaient aussi certaines superstitions dont les pratiques se trouvent décrites dans les chapitres iv et xin du concile de Rouen tenu, suivant D. Pommeraye, vers Tan 880. « Perscrutandum si aliquis subulcus vel bubulcus, sive venator, sive cacteri hujusmodi, dicat diabolica camiina super paneiu aut super herbas, aut super quaedam nefaria ligamenta, et haec aut in arbore abscondat, aut in bivio aut in trivio projiciat. ut suaanimaiia liberet a peste et clade et allerius perdat, quae omnia idololatriam esse nulli fideli dubium est et ideo summopere sunt externiinanda... Si quis in kalendis januariis aliquid fecerit quod fL paganis inventum est, et dies observât et lunam et menses, et horarum effectiva potentia aliquid sperat in melius aut in deterius verti, anathema sit. » D. Pommeraye, Concil. et décréta synod., p. 34 et 36. Il convient de faire remarquer que D. Dessin reporte aux environs de l'année 650 ce concile, lequel n'aurait fait que renouveler des constitutions antérieures remontant au règne de Childebert, vers l'an 544. C'est bien possible ; mais i4 me semble que D. Bessin s'avance beaucoup en disant qu'au ix* siècle il ne restait presque aucune trace de culte superstitieux en France et particulièrement en Normandie. D. Bessin, Concil. Rotom.prov.y p. 11.

* « Tune quippe in Neustria, post adventum Normannorum, in tantum dissoluta erat castitas clericorum, ut non solum presbyteri, sed etiam praesules libère uterentur thoris concubinarum, et palam superbirent multiplici propagine filiorum ac filiarum. Ilujuscemodi mos Inolevit tempore neophytorum qui cum Rollone baptizati sunt, et desolatam regionem, non litteris sed armis instnicti, violenter invaserunt. Deinde presbyteri, de stirpe Danorum, litteris tenuiter cdocti, parrochias tenebant, et arma ferentes laicalem feudum militari famulatu defendebant. » Ord. Vitalis, Hist. ecclesiast.,é dit. Le Prévost, t. II, p. 397.

l'église et l'institut monastique 23

On conçoit quels scandales devaient donner ces prélats qui continuaient à vivre en laïques *.

Les ducs de Normandie s'appliquèrent pourtant avec une louable énergie à seconder les évèques et les moines dans leur œuvre de restauration religieuse. Le contact est très fréquent entre l'épiscopat normand et les ducs. On les voit souvent assister aux assemblées des évèques, et c'est toujours entourés de ces prélats qu'ils signent les diplômes et les privilèges accordés aux églises et aux abbayes de leur duché *. Sans doute, on pourra signaler des heures de triste défaillance ; la sainteté n'était pas précisément le fait de ces tout-puissants seigneurs ; mais leurs actes parlent haut en leur faveur. Guillaume Longue-Épée reconstruit entièrement Jumièges ^. Richard P' est le bienfaiteur insigne de la cathédrale de Rouen, des abbayes de Saint-Ouen, du Mont Saint- Michel, de Fécamp, de Montivilliers^. Richard II restaure les monastères de Saint-Wandrille et de Saint-Taurin d'Evreux, et fonde avec la duchesse Judith de Bretagne, sa femme, l'abbaye de Bernay*. Le duc Robert, avant son départ pour la Terre Sainte, jette à nouveau les fondements de l'abbaye de Cérisy'; les riches seigneurs normands multiplient leurs donations pieuses. Dans toute la Normandie on sent qu'il se

* Il suffit de nommer deux archevêques de Rouen, Robert, fils de Richard I", duc de Normandie, et Mauger, fils de Richard II.

* Voir Neustria pia, p. 105, 208, 215. 377. 398.

• « Tune construxit Gimegias, mirabile dictu mirique schematis templum monachilis religionis clero profusius sufiTultum. » Dudon, édit., Lair, p. 200. — « Willelmus vero, filius Rollonis, ex integro niona.sterium Gemmeticense restauravit. » Willelm. Gemet., Hist. Northm,, Patrol. lat., CXLIX. col, 862. Cf. Ord. Vital, t. II, p. 8.

*Voir Dudon de Saint-Quentin, édit. Lair, p. 290. Willelm. Gemet, HisLNorthnu, Patrol. lat., CXLIX, col. 862. — Ord. Vital, t. Il, p. 9.

^ a Hic vero Fontinellense caenobium, quod sanctus Wandregesilus aedificaverat, sed Ilastingus dissipaverat, reaediûcavit, et Judith, uxor ejus, soror Gaufridi, Britonum comitis, caenobium apud Bernaïcum in honore sanctae Dei genitricis Mariae condidit. » Ord. Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 10. — Sur la fondation de l'abbaye de Bernay, voy. Willelm. Gemet.. HisL Northm., Patrol. lat., CXLIX, col. 862, et Neustria piùy p. 398.

• « Robertus frater ejus, antequam Hierusalem pergeret, monasterium Sancti Vigoris Ceratii aedificare coepit. » Willelm Gemet., i/w^. Norlhm,, Patrol. lat., CXLIX, coi. 862. — Orderic Vital, t. II, p. 11.

!24 HISTOIRE DE L* ABBAYE DU BbC

fait un large travail de christianisation ; des églises rurales se fondent partout, jusque dans les plus humbles villages*, et le mot si connu de Raoul Glaber est surtout vrai pour la Normandie qui secoue les derniers débris de ses ruines et se couvre d'un blanc manteau d'églises*.

Guillaume le Bâtard prend en main le gouvernement du duché. C'est un prince d'un caractère violent, mais d'une intelligence haute et ferme, sachant apprécier les hommes et se les attacher ; il est aussi fin politique que vaillant guerrier'. Il avait une telle passion de l'ordre et de la régularité qu'il les voulait voir partout, aussi bien dans le clergé que

* Les donations d*églises, assez rares à l'époque carlovingienne, deviennent fort nombreuses à partir de la fin du x« siècle. Richard 11 se signala par des libéralilés de ce genre à l'égard des abbayes de Saint- Wandrille, de Fécamp, de Jumièges, du Mont Saint-Michel, de Bernay. (Voy. Neuslria pia, p. 165, 215, 3*23, 377 et 398.) Cela n'indiquerait-il pas que la plupart de ces églises rurales venant d'être fondées, le duc s'empressait d'en remettre le patronage et le soin aux monastères dont il reconnaissait le zèle et la régularité ? Le passage suivant d'Orderic Vital nous fait connaître queGiroie, seigneur d'Echauffour, qui mourut vers 1033, en fonda six pour sa part. « Saepe nominatus héros (Geroius), quamquam proie et divitiis in hoc mundo abundanter lloruerit, Deum tamen. qui omnia praestat, fideliter aniavit, et ecclesiam ejus cultumque et ministros coluit. Sex in nomine Domini basilicas de propriis facultatibus aedificavit.NamapudVernucias construxit duas ecclesias : unam sanctae Dei genitrici Mariae, aliamque sancto Paulo doctori gentium. In villa quae Gloz dicitur, inpago Lexoviensi, tertiam condidit sancto Petro apostolorum principi ; apud Escalfoium quartato Andrew apostolo; apud- Monasteriolum quintam fabricavit S. Georgio martyr!; apud Âltam Ripam sextam instauravit sancto Martino confessori. » Ord. Vital, t. H, p. 24.

• « Igitur, infra supradictum millesimum tercio, jam fere imminente anno, contigit in universo pêne terrarum orbe, praecipue tamen in Italia et in Galliis. innovari ecclesiarum basilicas ; licet plerique decenter locate minime indiguissent, emulabatur tamen queque gens christicolarum advcrsus alteram deccntiore frui. Erat enim instar ac si mundus ipse, cxcutiendo semet, rejecta vetustate, passlm candidam ecclesiarum veslem indueret. Tune denique cpiscopalium sedium ecclesias pêne universas ac cetera queque diveraorum sanctorura n\onasteria, seu minora villarum oratoria in meliora quique permutavere fidèles. » Rodulfi Glabri, IHstoriarum, lib. Ill, cap. m, édit. Maurice Prou, p. 62.

■ Sur le caractère de Guillaume le Conquérant, voy. Willelm. Pictavensis, Willebni conquesloris gesta. Patrol. lat., CXLtX, col. 1240. — Willelm. Malmesb., De gestis regum Angloi^my lib. VII, Patrol. lat, CLXXIX, col. 1247. — drd. Vital, t. II, p. 200 et 201 ; t. III, p. 240.

l'église et l'institut monastique 25

dans son armée, et l'on a remarqué que Tune de ses plus constantes sollicitudes fut de pourvoir les églises de pasteurs vertueux et éclairés. Il aimait les offices liturgiques, et témoignait le plus grand respect aux prêtres et aux moines, quand leur vertu était à la hauteur de leur caractère sacré. Durant son règne, il se produisit un mouvement de progrès moral 1res accentué, et c'est surtout à Tordre monastique que Ton en fut redevable. Guillaume de Jumièges se complaît à décrire cet élan qui, au xi® siècle, entraînait les ducs et les seigneurs normands à fonder et à doter les abbayes où se retirait la portion la meilleure et la plus pure de l'Eglise ; asiles pieux et sacrés où elle priait quotidiennement pour ses bienfaiteurs, où elle ouvrait des écoles, et d'où elle faisait rayonner au loin la lumière de la vérité et l'influence de la vertu *.

Il y cependant des ombres à ce tableau, et nul ne saurait s'en étonner. Si l'on remonte aux environs de l'an mille, à la On de ce x® siècle que l'on a peut-être calomnié, mais qui n'en demeure pas moins sombre et triste comme un crépuscule, on sent que l'on pénètre dans une atmosphère lourde et malsaine : famines, pestes, guerres, schismes, hérésies, ignorance, corruption, tous les maux s'y rencontrent*. Deux plaies profondes déshonorent le clergé séculier : l'incontinence et la simonie. Ce qu'il y a de meilleur et de plus vertueux s'est réfugié dans le cloître. Là encore, que de misères I Plus tard, Grégoire VII combattra avec une indomptable énergie tous les vices du clergé, et n'hésitera pas h mettre le fer rouge dans la plaie gangrenée. Mais déjà, dès la fln du x* siècle, Dieu a suscité dans l'ordre monastique des âmes généreuses, fortement trempées, dont le front porte la

* 0 In diebus illis, maxima pacis tranquillitas favebat habitantes in Northmannia, et servi Dei a cunctis habebantur in snmma reverentia. Unusquisque optimatuiu certabat in praedio suo ecclesias fabricare, et monachos, qui pro se Deum rogarent, rébus suis locupleiare. Et quia diximus nobiies quosque Northmannorum tune temporis in lundis suis in aedificatione monasteriorum proinptissimos, libet noniinatim exprimcre eos qui eo tempore monasteria in eadem provincia construxerunt. » Willelm. Gemet., Hist. Northtn., Patrol. lat., CXLIX, col. 860.

■ Voy. Rodulfi Glabri, Hist.^ lib. II, cap. vi, viii, ix ; lib. III, cap. viii; lib. IV, cap. IV ; lib. V, cap. v.

double auréole de la science et de la sainteté : saint Odon, saint Maïeul, saint Odilon, le vénérable Guillaume. Les trois premiers ont jeté les fondements de la puissance clunisienne et fait de cet ordre le principal agent de la civilisation au XI* siècle ^ Le dernier, enfant de Tltalie, formé à Técole de Cluny, ne quitta la grande abbaye que pour porter sur un sol plus aride les germes d'une floraison non moins radieuse '. C'est au bienheureux Guillaume que la Normandie est redevable des premiers essais de réforme monastique qui furent tentés au commencement de xi^ siècle.

Lorsque Richard II était venu, en 1003, guerroyer en Bourgogne avec le roi de France contre le jeune duc Otton- GuillaumeS il avait était frappé du récit des merveilles opérées par l'abbé Guillaume dans Tabbaye de Saint- Bénigne de Dijon. A son retour en Normandie, le duc, méditant sur l'urgence d'une réforme à entreprendre des monastères normands, et notamment de la collégiale deFécamp où les chanoines menaient une vie scandaleuse, conçut les plus grandes espérances de Tappui qu'il pourrait recevoir d'un religieux aussi saint et aussi habile que l'abbé bourguignon. Il résolut de le faire venir près de lui.

Mais le vénérable Guillaume, qui se souvenait d'avoir vu la Bourgogne ravagée par les Normands, répondit aux envoyés de Richard II qu'il croyait le peuple de Normandie plus apte à renverser qu'à édifier les temples du Seigneur ; que n'ayant d'ailleurs aucun moyen de transport, il ne vou-

* V^oy. Viollei-le-Duc, Dict. raisonné de Varch, française^ t. I, p. 252.

« Guillaume naquit près de Novare, en Italie, en 962. L'empereur Othon fut son parrain. Après être entré comme oblat au monastère de Léocadia, il vint à Cluny, en 987, se mettre sous la direction de l'abbé Maïeul. Envoyé au monastère de Saint-Bénigne de Dijon, en 990, il réforma cette abbaye, ainsi que celles de Yézelay, de Bèze, de Molôme, etc., se rendit en Italie, fonda l'abbaye de Saint-Bénigne-du- Fruitier, revint en Normandie, retourna encore une fois en Italie visiter les maisons qu'il avait réformées, et mourut à Fécamp. le !•' janvier 1030. Raoul Glaber [a écrit la vie du vénérable Guillaume, imprimée dans les Acta Sanctorum des BoUandistes, janvier, t. I, p. 57 et seq., et dans la Patrol. lat. de Mignc. t. CXLll, col. 097 et seq. — Cf. l'abbé Chevallier, Le Vénérable Guillaume, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, Paris, 1875, in-8".

' Burguîidionum chronicon, ad ann. 1002 et seq., p. 118.

l'église et l'institut monastique 27

lait pas exposer ses religieux aux dangers d'un aussi long voyage. Cette réponse ne découragea pas Richard II, qui envoya de nouveau à Dijon plusieurs seigneurs de sa cour. Cette fois, Guillaume se laissa toucher, consentit à emmener avec lui plusieurs de ses moines et se chargea personnellement de la réforme de la Trinité de Fécamp*. Les chanoines riches et corrompus qui desservaient l'église furent remplacés par des moines dijonnais ; des recrues ne tardèrent pas à venir en grand nombre, et la nouvelle communauté devint l'édification de la province*^.

« Le bienheureux et illustre abbé Guillaume, dit un chroniqueur, ayant reçu l'abbaye de Fécamp, s'efforça de faire revivre dans toute sa ferveur, la règle bénédictine. Il accueillit tous ceux qui, touchés de la grâce et désireux

* Les ducs de Normandie possédaient unpalaisà Fécamp (voy.Dudon, édit. Lair, p. 219 en 220). Déjà Richard II avait demandé, mais sans succès, à saint Maïeul, abbé de Cluny, des moines pour réformer la collégiale de Fécamp (Patrol. lat., t. CXLI, col. 848, et Annales ord. S. Bened., t. IV, p. 141).

• Annales ord. S. Bened., t. IV, p. 141. Raoul Glaber, dans sa vie du vénérable Guillaume, ne parle pas des difficultés qu'opposa d'abord Tabbé de Saint-Bénigne à sa venue en Normandie. Son récit, plus simple, mérite d être cité : « Cum igitur fama sanctitatis illius latius deferretur, Normanorum dux venerabilis illam comperiens Richardus, misit ad eum, reverenter supplicans ut ad eum veniret. Qui tandem libenter, ut rogatus fuerat, pergens venit ad cum : a quo etiam. sicuti decebat, honoriilce receptus est. Cujus sanctissimis cum recreatus, ut erat totius boni amator, dux fuisset eloquiis, obsecravit illum,utecclesiam sanctacet individuae Trinitatis nomini et honori dicatam,in loco Fiscamnensi cognomento antiquitus constructam. a suo tamen pâtre Richardo bonorificentius reformatam, ordine monachorum suscipiens decoraret. Erat enim illic more vivens carnali, jugo soluta regulari, clericorum levis conciola. Cernens denique pater Willclmus illius animi devotionein, promisit se cum Dei adjutorio illud quod poscebat impletunim. Qui pariter vcnientes ad praedictum locum.satis sublime ac solemniter commisit ei isdem dux cum aliquibus episcopis dominium et curam regiminis totius loci. Tum vir Dei congregavit ibidem monachorum regularem catervam, ita videlicet personis numerosam ac bonorum studiis copiosam ut triplici sui numéro praeteritorum numerum excelleret clericorum. Quod cernens jam dictus princeps, multorum donorum, ac possessionum largitionibus ampliavit locum. Monuit etiam tam abbatem quam ceteros fratres saepius ut ab illo peterent quidquam suorum utilitati expedire nossent, utpote quoniam de hac re secundum velle provenerat ei et posse. » Rodulfl Glabri Vila S. Guillelmi Divionensis, cap. xiii, Patrol. lat., t. CXLll, col. 709.

d'entrer dans les voies du salut, voulurent se joindre à ses religieux. Cette prompte réforme du monastère y développa une telle piété, un tel esprit de recueillement que bientôt il l'emporta par la régularité sur tous les cloîtres voisins. La mortification, la modestie, la pauvreté volontaire étaient pratiquées dans un degré héroïque, et tous ceux qui étaient témoins de tant de vertu se sentaient portés à embrasser une vie si parfaite. Là, point de propriété particulière, mais une véritable famille unie par les liens de la charité fraternelle. Le duc Richard était si édiQé des vertus de ces moines qu'il leur prodiguait ses témoignages d'affection et de révérence. Il pourvoyait à tous leurs besoins ; il leur donnait une grande partie de ses revenus personnels, et poussait si loin le piété envers eux que souvent on le voyait se faire une joie de servir lui-même à table les religieux et de pouvoir manger les restes de leur frugal repas*. »

Un trait remarquable caractérise la réforme entreprise par le vénérable abbé. Profondément ému de voir que l'ignorance absolue où les moines normands demeuraient plongés n'était pas moins funeste à leurs âmes que le relâchement et la corruption des mœurs, il voulut que la science allât de pair avec la piété. A Fécamp, il s'était empressé d'établir une école publique ou double, c'est-à-dire destinée à recevoir les clercs et les laïques. On y enseignait la lecture, récriture, la grammaire, le chant, le comput et les premiers éléments de théologie. Les laïques pauvres n'étaient pas exclus; ils trouvaient au monastère la nourriture du corps aussi bien que celle de l'âme*.

* Liber revelationu7n moncisterii Fiscamnensis, cap. xxiv(cité par l'abbé G. Chevallier, Le Vénérable Guillaume, p. 107). — Cf. Neustria pia, p. 212 et 213 et Annales ord. S. Bened., t. V, p. 141.

* a Interea cernens vlgilantissimus pater quoniaiu non solum illo in loco, sed etiam per totam provinciam islam, necnon per totam Galliam, in plebeiis maxime scientiam psallendi ac le«?endi delicere et annullari clericis, instituit scholas sacri ministerii, quibus pro Dei amoreassidui instarent fratres hujus oHicii docti, ubi siqiiidem gratis largiretur cunctis doclrinae bencficium ad coenobia sibicommissaconfluentibus, nullusquequi ad'hacc vellet accedere prohiberetur; quinpotius tam servis quam liberis, divitibus cum egenis uniforme charitatis impenderetur documentum. Plures etiam, exipsis ex coenobiis, utpote rerum tenues,

Page 1