CHAPITRE VII
TENTATIVE DE RESTAURATION ET TRANSLATION FINALE DE l'aBBAYE a SÉZANNE.
Sommaire. — Imminence d'une ruine dctinitive pour l'abbaye du Bricot vers 16 18. — Elle est sauvée par le vicomte et la vicomtesse de Saconay, qui en obtiennent la résignation en faveur de leur fille Paule de Gucdon. — Réparations faites aux bâtiments par les soins du vicomte de Saconay. — Revenus de l'abbaye.
— Rétablissement dans ses murs de la vie claustrale. — Religieuses du Paraclet adjointes à l'abbesse Paule de Guédon, trop jeune pour gouverner la communauté. — Procès et accord entre l'abbesse du Bricot et le curé de Châtillon-sur-Morin au sujet de dîmes (1626). — Louis XIII confirme les droits du couvent dans la forêt de la Traconne (1627). — Activité multiple déployée par l'abbesse pour le relèvement du monastère. — Sa principale collaboratrice, Marguerite Des Massues, rentre au Paraclet (1628). — Désespoir des religieuses du Bricot. — Elles adressent une supplique au saint-père pour obtenir le retour de sœur Des Massues parmi elles. — Préoccupations nouvelles : projet de translation à Sézanne de l'abbaye de Notre-Damedes-Bois. — Accomplissement des formalités nécessaires en vue de sa réalisation. — Situation de Sézanne. — Son histoire.
— Avantages de cette ville. — Communautés religieuses qu'elle renfermait déjà. — Cérémonies de la translation ( i " juillet 1 629).
Ainsi , peu d'années après l'avènement de Louis XIII, l'abbaye du Bricot n'existait plus, en quelque sorte, que de nom: ses bâtiments étaient
des ruines, ses terres, des friches stériles ; elle n'abritait plus de religieuses; le culte y avait cessé '. Il semblait qu'après plus de quatre siècles d'une vaillante existence, la vie s'était retirée de ce corps, épuisé par une lutte inégale et trop longue contre l'implacable dureté des temps, et qu'il ne restait plus qu'à l'ensevelir dans la terre de l'oubli. Tel, en effet, n'eût pu manquer d'être le sort de l'humble communauté, si des âmes dévotes et tendres, touchées d'une infortune aussi triste, ne fussent venues ranimer d'un souffle généreux l'étincelle de vie que recelait encore, sous des apparences de mort, son sein refroidi.
C'est à Jacques de la Rouère de Guédon ', vicomte de Saconaj'^ et d'Esclavoles, et à sa femme, Jeanne- Baptiste de Marmier, que revient le mérite d'avoir arraché le monastère du Bricot à une destruction qui, sans leur intervention, eut été inévitable. De
1. D'après certains documents de 1621 et 1622, il y aurait eu, à cette époque, trente ans (soit environ depuis ôgi) que dans l'abbaye du Bricot «n'i avoient habité aucunes religieuses ni [esté] aucun service divin célèbre ». Mais les lettres de sauvegarde accordées en i593,de même que les autres renseignements que nous possédons sur cette période, montrent l'exagération et le caractère trop absolu de cette assertion. Les mêmes documents attribuent la ruine du monastère tant aux guerres civiles qu'à la « négligence des dames abbesses qui estoient de ce temps » {Archives départementales de la Marne, série H, fonds de l'abbaye de Notre-Dame du Bricot, carton III, liasse 12).
2. Les de la Rouère établis en Champagne étaient originaires d'Italie. De Caumartin cite un Gaspart de la Rouère, seigneur de Charmoy, demeurant à Féligny, élection d'Epernay {Procèsverbal de la noblesse de Champagne, p. 109).
leur union étaient nés cinq enfants. Conformément à l'usage du temps, ils désiraient laisser la majeure partie de leur fortune aux aînés, Jean-Baptiste de Guédon et Claire de Guédon ', pour soutenir l'éclat du nom et le prestige de la famille, et destinaient les puînés à l'Église. Jacques de Guédon, leur fils cadet, entra dans l'ordre de Malte et y reçut le titre de chevalier, en attendant qu'il fût pourvu d'une commanderie '. Restaient deux filles, d'une rare vertu (virtute plurimum prœstantes) 2, pour lesquelles le vicomte de Saconay recherchait un bénéfice. L'aînée, Paule, avait presqu'enfant encore, à treize ans +, revêtu l'habit monastique dans l'abbaye de Notre-Dame d'Andecy, au diocèse de Châlons, le jour de l'Assomption de l'année 161 7 -. A peine Jacques de la Rouère de Guédon eut-il connaissance de l'état d'abandon de l'abbaye du Bricot, qu'il se rendit auprès de l'abbesse pour en solliciter une résignation en faveur de sa fille. Il l'obtint sans difficulté de Charlotte Le BouUanger, ainsi qu'on l'a vu, moyennant une pension annuelle de deux cents livres en faveur de cette dernière,
1. Archives départementales de la Marne, série H, fonds de l'abbaye de Notre-Dame du Bricot, carton IV : Testament de la vicomtesse de Saconay, du 21 avril i636.