Tome I
ne regardait dans toutes ses actions que la gloire de Dieu et le salut du prochain, leur donna le bienheureux Thierri de Mathonville ' , quoiqu'il en eût un extrême besoin pour l'instruction de la jeunesse, tant du dedans que du dehors, à laquelle l'abbaïe de Jumièges procurait une éducation gratuite, depuis près de cinquante ans.
Ce premier sacrifice fut suivi d'un autre, qui, pour n'être pas si grand, ne fait pas moins voir la générosité de l'abbé Robert, et ce que peut la charité dans un cœur dont elle s'est rendu maîtresse. Thierri avoit un neveu, nommé Raoul, habile copiste, et capable de lui succéder dans l'emploi d'écolâtre ; il le demanda à Robert, et le succès ayant répondu à son attente, il le pria de lui donner aussi le moine Hugues, qui faisoit l'office de chantre à Jumièges, ce qui lui fut accordé avec une permission générale de prendre dans la communauté, entre les anciens et les jeunes, ceux qu'il croiroit les plus propres au maintien de la discipline qu'il se proposoit d'établir ^. Nous ne sçavons pas au juste ceux qui se joignirent à lui ; mais il n'y a pas lieu de douter qu'il n'ait choisi ceux dont l'incli-
1 Orderic, au livre III de son Histoire Ecclésiastique, raconte avec détails la vie de l'abbé Thierry, qu'il fait naître dans le Talon, ce qui confirme l'opinion émise par M. Tougard dans la seconde édition de son Catalogue des Saints du diocèse de Rouen (Dieppe, 1879), que ce saint homme naquit à Mathonville, arrondissement de Neufchâtel, canton de Saint-Saens. Il mourut dans l'île de Chypre, en allant à Jérusalem, en compagnie de l'évêque de Bayeux et de Guillaume Bonne-Ame, depuis archevêque de Rouen (105S).
2 Hist. lit. delà France, tom, VII, pp. 71-72.
nation pour les lettres, ou les talents pour s'y avancer^ étoieut les plus marqués, ad constructionem novœ domûs, Rodulphum, nepoiemsuum, et Ilugonem, cantorem, aliosque idoneos fratres, permissu patris sut, adduxit {a). Le plus connu entre ces derniers étoit Gautier, qui porta depuis le surnom de Jumièg'es^ Avec cet essaim, qui pouvoit être de huit ou neuf religieux au moinS;, Hugues et Robert de Grant-Mesnil allèrent trouver le duc Guillaume, qui fit un accueil favorable à Thierri et l'établit premier abbé de Saint Evroult . Hugues, évêque de Lisieux, luy donna la bénédiction abbatiale, le 3 des nones d'octobre 1050, en présence d'Osberne, archidiacre de la même église (h). Le pieux abbé, avec le secours de ses compagnons, fit de cette nouvelle demeure une maison d'oraison, une école de vérité et une acadénfie de chant et de tous les arts qui conviennent à des religieux ; il partagea son tems entre la prière et l'instruction ; il s'occupa même à copier les bons livres, et l'on conserva encore aujourd'hui dans la bibliothèque de Saint-Evroidt un graduel et un antiphonier écrits et notés de sa main. Raoul, de son côté, fit un missel ; Hugues un commentaire sur Ezéchiel et le décalogue, avec un traité du repos de l'âme, tiré des plus beaux endroits des morales de S. Grégoire, sur Job; Gautier copia l'abrégé de Tor-
(a) Ord. Vital., 1. III, ad ann. 1050. (6) Gall. Christ., t. X, p. 767 et 817. 1 D. Mabillon, Annales Bened., lib. 59, no 93 et lib. 66, n" 81.
gue Pompée par Justin, et les ouvrages de Sénèque ', qu'il termina par quelques vers de sa façon, inscrits de son nom et surnom de Jumièges, pour apprendre à la postérité que c'était à l'école de ce célèbre monastère qu'il avoit étudié la poésie et l'art de bien écrire.
Les moines de Jumièges ne perdirent pas au départ du bienheureux Thierri le goût qu'il leur avoit inspiré pour les sciences ; ils ne firent que changer de maître, et ce fut l'abbé lui-même qui se chargea de les enseigner, jusqu'à ce qu'il eût formé quelques élèves capables de l'aider dans cet emploi ou de l'en décharger entièrement. Il y réussit avec avantage. Guillaume *de Jumièges, assez connu parmi les sçavans par V Histoire des ducs de Normandie, prit sa place et enseigna avec éclat pendant quelque tems ^ .
En Angleterre, la puissance de Goodwin croissoit tous les jours. Depuis la guerre occasionnée entre lui et Edouard parlcf mort d'un domestique du comte de Boulogne, qu'il refusa de venger sur les ordres du roy, il parvint à un tel degré d'insolence qu'il força le roy,
1 Sénèque a été un des auteurs favoris du moyen âge. On trouve des manuscrits de Sénèque dans les catalogues de presque toutes les abbayes. Saint-Thomas-d'Aquin le cite fréquemment dans ses immortels ouvrages, et la plupart des écrivains des xi^, xii^ et xiii^ siècle ont fait au philosophe lati a de nombreux emprunts. Il était, avec Virgile et Cicéron, l'auteur de l'antiquité le plus connu.
2 Nôtre honorable confrère et ancien président d'honneur, M. Jules Lair, prépare depuis longtemps une bonne édition de Guillaume de Jumièges, que le monde savant attend avec impatience. Voyez sur cet auteur YHist. lit. de la France, t. VIII, pp. 167-173.
qui le détestoit en son cœur, à consentir que tous les étrangers fussent renvoies du roiaume. L'archevêque de Cantorbéri, normand d'origine, fut banni par sentence des états généraux, assemblés par l'autorité de 'cet ambitieux seigneur, et il fallut partir, malgré la résistance d'Edouard à se rendre sur cet article. Robert quitta l'Angleterre, ne voulant pas être la cause d'une guerre civile ; mais, voiant qu'on avoit promu l'évêque de "Winchester à son siège, il cita ses parties devant le pape, et prit la route de Rome pour y défendre sa cause en personne. Il passa par Fécamp, et consacra les basiliques de Saint-Benoit et de Saint-Valeri. 11 donna la prêtrise à quelques clercs du monastère (a) et partit pour Rome, où il arriva vers le mois de septembre de l'année 1051 ; il y attendit ses adversaires jusqu'à la feste de l'Epiphanie, sans qu'aucun d'eux osât se présenter ni écrire contre lui, ce qui détermina le pape Léon IX à le renvoier avec une bulle qui le rétablissait sur son siège.
Mais le pacifique prélat , résolu de ne pas pousser ses ennemis à bout et de se renouveler devant Dieu dans le silence de la solitude, se contenta de remercier le souverain pontife, et revint à Jumièges, où il finit heureusement sa vie , le 26^ jour de mai de l'an 1052, un mois et huit jours après son retour. Il avoit assisté, en revenant de Rome, à l'ouverture de la châsse de Saint Denis l'Aréopagite (6), que les moines
(a) An n Ben., t. IV, p. 728.
(ft) Ibid.,p.539.
de Saint-Emmeran prétendoient posséder dans leur église de Ratisbonne.
Il fut enterré, suivant sa dernière volonté, du côté de l'évangile, entre deux piliers du sanctuaire de la grande église, dont il avoit fait rebâtir le choeur et le tour des chapelles. Son corps, enveloppé d'une étoffe de soie rayée, l'étole au cou et la ceinture sur les reins, fut mis dans un cercueil de pierre, autour duquel on dressa cinq pilastres qui représentoient les patrons du monastère, S. Filbert, S. Aicadre, S. Hugues et S. Valentin. Le cinquième n'est pas nommé dans nos manuscrits, mais on peut conjecturer avec raison qu'il n'était autre que S. Pierre, ou même la Ste Vierge, à laquelle l'église fut dédiée peu de temps après. Son squelette fut trouvé entier, les pieds tournés vers l'autel, avec une partie des étoffes et sa croix archiépiscopale, en 1696, lorsqu'on voulut placer les deux grilles de fer qu'on voit aujourd'hui à droite et à gauche du sanctuaire, où on lui a élevé une espèce de mausolée, avec son effigie en pierre blanche, pour servir de monument perpétuel de l'honneur et des avantages qu'il a procurés à l'abbaïe de Jumièges pendant sa vie.
S. Valentin, histoire de sa vie et de la translation de son chef à Jumièges. — Le nom de S. Valentin, que nous trouvons ici pour la première fois au nombre des patrons de l'abbaïe, nous donne occasion de parler do ce saint et de la translation de ses reliques ^ . Peu de
- (1) Il a paru en 1860 une petite brochure intitulée Vie et Miracles de Saint Valentin, évoque et 'tnartyr, patron de l'église paroissiale de
personnes connoissent le lieu de sa naissance; beaucoup moins encore sont informées de sa vie et de ses miracles. Quelques-uns l'ont cru françois de nation, d'autres romain, et l'ont confondu avec un saint prêtre de ce nom, qui souffiit le martyre à Rome, sous l'empereur Claude II, vers l'an 269. Les uns et les autres se trompent ' : S. Valentin étoit originaire de la ville de Terni en Ombrie, et tiroit son sang d'une des premières familles de la province ; mais il tira de bien plus grands avantages des exemples de vertu qu'il trouva dans la maison paternelle, où l'on professoit le christianisme dans l'innocence et la simplicité du cœur, en un tems où tout était encore plein de gentils. Il fut élevé avec grand soin dans l'étude de l'écriture sainte, sous la discipline de son évêque, qui, le voiant avancé pour l'esprit et la vertu beaucoup [dus que son âge ne semblait le permettre, lui donna le baptême, et l'emploia dès lors dans les fonctions du ministère ecclésiastique ; il s'en acquitta avec tant de zèle et de sainteté, que, peu
Jumiêges, par M. l'abbé Prévost, curé de Jumiéges, membre de la Société Française d'Archéologie. Rouen, Rivoire, 1860, in-16 de 28 pp.
Le vénérable curé déclare, dans sa courte préface, qu'il « a suivi dans « cet opuscule le manuscrit d'un moine anonyme de Jumiéges », qui n'est autre que notre auteur. « Nous avons^, ajoute-t-il, abrégé ou complété < le récit quelquefois, et modifié le style souvent. Là s'est à peu près « bornée notre tâche ».
1 Ce qui a pu fortifier cette erreur, c'est que les deux SS. Valentin sont honores le même jour, c'est-à-dire le 14 de février ; le lendemain figurent au martyrologe Sainte Agape, SS. Saturnin, Castule, Magnus et Lucius , s. Craton et sa famille, car le célèbre rhéteur, converti par s. Valentin, fut également martyrisé {Martyrolog. Roma^. XVI et XV Kal. Martii).
d'années après, il fut ordonné diacre, puis prêtre, et enfin évêque de Terni, par S. Félicien, évêque de Foligni, dans l'Etat Ecclésiastique^ et missionnaire en Ombrie ^ .
Ses premiers soins, depuis son ordination, furent d'annoncer par la ville et les villages la morale rigoureuse de la pénitence, l'inutilité du culte des faux dieux, et la nécessité de croire en Jésus-Christ, jointe à l'observation de ses loix. Dieu bénit ses discours, et le nombre des fidèles de l'un et de l'autre sexe s'accrut si considérablement en moins de deux ans qu'il fut obligé d'augmenter celui des ministres évangéliques, pour le soulager, et de bâtir une maison pour les vierges, qui abandonnoient leurs parents et leurs biens pour suivre Jésus-Christ et vivre dans la solitude sous sa conduite.
Cependant le feu de la persécution commença à s'allumer dans la ville de Terni. L'illustre Sainte Agape, que notre saint avoit élevée dans la foi, fut dénoncée au juge, qui, l'aiant trouvée ferme dans sa religion, lui fit couper la tête. Quatre autres de ses disciples. Saturnin, Castule, Magnus et Lucius, se sentant animés par l'exemple d' Agape, déclarèrent généreusement au juge qu'ils étoient coupables du même crime, et qu'ils n'avoient que du mépris pour ses dieux. Le juge, voiant qu'ils lui tenoient le même discours, ne porta qu'une
1 Ce saint évêque, qui avait reçu sa mission du pape Victor, par /in t à une extrême vieillesse, ce qui ne Tempècha pas de recevoir la couronne du martyre, sous l'empire de Decius. {Martyrolog. Roman. 24 Janv.
même sentence contre eux, et, après leur avoir fait déchirer le corps à coups de fouets, il ordonna qu'ils fussent menés au supplice, ce qui fut exécuté. S. Valentin, après avoir beaucoup souffert dans cette persécution, où il avoit fortifié les fidèles par ses exhortations, souhaitoit ardemment de paraître à son tour devant le tribunal du juge qui avoit condamné ses chers disciples ; mais la providence divine, qui le destinoit à travailler tout de nouveau à la coaversion des infidèles et à les munir ensuite contre la crainte des persécutions, ne permit pas que ses vœux fussent exaucés, il demeura doncà Terni, avec autant d'assurance que s'il eût été au milieu d'une ville où la religion chrétienne eut seule prévalu; et, comme il avoit reçu la grâce des miracles pour confirmer la vérité qu'il enseignoit, les prodiges qu'il fit éclairèrent la plupart de ceux qui en furent témoins et amollirent bien des cœurs que ses discours n'avoierit pu toucher.
Le bruit en aiant été jusqu'à Rome, un homme célèbre, mais payen, nommé Craton, qui occupoit alors une chaire d'éloquence en langue grecque et latine, envoia le prier de venir guérir son fils, qu'une maladie, inconnue à tous les médecins de la ville, tenoit courbé vers la terre depuis trois ans et si difforme dans tout le reste de son corps qu'il avoit à peine la figure d'un homme. S. Valentin reçut ces députés avec bonté, et, aiant sçu le sujet de leur voiage, il partit avec eux et arriva le même jour à Rome, où Craton l'attendoit avec sa famille et trois jeunes athéniens qui demeuroient
chez lui pour se perfectionner dans Féloquence. Us entrèrent ensemble dans la chambre du malade, dont le père infortuné demanda de nouveau la guérison avec beaucoup d'instances, promettant au serviteur de Dieu la moitié de ses biens s'il l'opéroit. «Je ne cherche point « vos biens, répondit le saint, ni l'honneur de faire un « miracle. La gloire du maître que je sers, et votre « salut, sont les seuls intérêts qui me touchent. Je puis « rendre la santé à votre fils, si vous croiez ; il dépend « de vous de la ménager. » Craton entendit ces paroles dans leur propre sens ; il se fit instruire de la doctrine de Jésus-Christ, et promit d'embrasser la foi dès que son fils seroit guéri. Aussitôt S. Valentin fit sortir tout le monde de la chambre, ferma la porte sur lui et pria le Seigneur. Sa prière finie, il étendit son cilice sur la terre, et, ayant couché dessus lejeune Chéremon, l'objet de son voiage et de la manifestation de la toute puissance de Dieu, il se mit à chanter des psaumes et des cantiques. Vers le milieu de la nuit, la chambre parut éclairée d'une si grande lumière que ceux du dehors, la croiant en feu, furent saisis de frayeur ; mais ils furent encore plus surpris lorsque, s'étant appprochés de la porte, ils entendirent Chéremon chanter avec le saint et l'accompagner dans les actions de grâces qu'il rendoit à Dieu de sa guérison. Craton, étant entré avec sa famille et ses trois disciples, Proculus, Ephébus et Apollonius, se jetta aux pieds de S. Valentin, et, les tenant serrés entre ses bras, il le conjura de les régénérer dans les eaux sacrées du baptême ; ce qu'il fit volontiers.
après avoir brûlé toutes les idoles que Craton avait dans sa maison.
Dès que le bruit d'un événement si merveilleux fut répandu dans Rome, on courut chez Craton de tous les quartiers de la ville pour s'assurer de la vérité-, et comme il ne falloit que des yeux pour en juger, tous ceux qui avoient connu Chéremon, le voiant si parfaittement guéri et apprenant de quelle manière il l'avoit été, crurent en Jésus-Christ et furent baptisés en son nom. Mais tandis que la miséricorde de Dieu se répandoit sur ce grand nombre d'élus, le démon arma le préfet Placide, dont le fils s'étoit converti à la vue de cettemerveille. Il fit arrêter le saint évêquede Terni, et, lorsqu'on l'eût amené devant son tribunal, il commanda aux bourreaux de le lier sur le chevalet et de lui déchirer le corpsà coups de verges jusqu'à ce qu'il demandât à sacrifier aux dieux. En cet état, le saint martyr déclara librement ce qu'il pensoit des idoles, et levant les yeux sur les nouveaux convertis, qui l'avoient suivi, il les exhorta à demeurer fermes dans la foi de Jésus- Christ, pour laquelle il étoit résolu de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang. Le préfet, voiant qu'il ne gagnoit rien à force de tortures, et craignant qu'il ne s'excitât quelque tumulte de la part des écoliers de Craton, qui avoit embrassé la foi, fit enlever le saint dans un cachot, d'oùil fut tiré la nuit suivante par son ordre, pour être décapité. On croit que sa mort arriva sous l'empereur Aurélien, le 14 de février l'an 273 {a).
(a) Bolland., Februar, t. II, p. 754.
Les trois athéniens, qui n'avoient point quitté le voisinage de la prison, suivirent de loin les exécuteurs de cette injuste sentence jusqu'au lieu du supplice, et emportèrent secrètement le corps de leur saint maître à Terni, où ils l'enterrèrent dans un fauxbourg de la ville ^
L'opinion où l'on est à Jumièges que la tête de S. Valentin y a été apportée de Rome dans l'onzième siècle, a fait conjecturer que Proculus et ses deux compagnons l'avoient laissée dans cette capitale du monde chrétien pour la consolation de Cratonet de sa famille, et qu'ayant été eux-mêmes couronnés par le martjre, ce chef avoit été recueilli et conservé par quelques uns de leurs parents, qui en avoient fait leur dévotion particulière, jusqu'au temps de la translation, dont Baudri, évêque de Dol, a écrit l'histoire vers l'an 1120, sur le témoignage des religieux de Jumièges, qu^il visitoit souvent. Cet auteur, qu'on ne peut soupçonner d'ignorance ni de mauvaise foi, après avoir fait l'éloge de la sincérité des religieux qui vivoient de son tems à Jumièges, et de la simplicité merveilleuse de leurs pères, rapporte qu'un prêtre de la province de Normandie, aiant été à Rome visiter les tombeaux des apôtres, un bourgeois de la ville lui fit présent du chef de S. Valentin, pour le déposer à son retour dans quelqu'église de France. La condition fut acceptée, mais le prêtre
1 Ils furent pins tard saisis eux-mêmes par les persécuteurs, tandis qu'ils priaient sur le tombeau du saint, et furent décollés à leur tour (Martyrol. 14 Februarii).
normand, jaloux de ce trésor, eut de la peine à s'en désaisir ; il céda néanmoins aux remords de sa conscience, et S. Valentin fit un miracle en sa faveur, car, aiant apporté son chef à Jumièges, il lui obtint de Dieu la grâce de s'y faire religieux et d'y mourir saintement.
Cependant l'abbé et les religieux ne crurent pas qu'il leur fût permis d'exposer la relique à la vénération des peuples avant que Dieu l'eût manifestée par quelque miracle. Les règles de la prudence y étoient formelles; on se contenta donc de la renfermer dans un chef d'ivoire, et de lamettresous le grand autel de Saint-Pierre avec d'autres châsses dont les reliques ne sont pas venues à notre comioissance. Quelques années après, Dieu, voulant punir les habitants de Jumièges du mauvais usage qu'ils faisoient de leurs biens et manifester la gloire de son serviteur, fit venir dans toute la péninsule une quantité si effroyable de mulots ^ que les campagnes en étaient couvertes. Ils gâtèrentles grains, mangèrent les bleds, fouillèrent la terre, et il ne seroit absolument rien resté d'une abondante récolte, qu'on avoit espéré faire sous quelques jours, si S. Valentin, touché de compassion pour ces pauvres affligés, n'eût emploie son crédit auprès du juste Juge pour retirer ce fléau. Il apparut dans l'église à un moine de grande piété, le visage tout éclatant de gloire, et lui dit d'avertir ses frères que le chef qu'ils possédoient étoit
1 Une semblable invasion de mulots arriva dans le pays de Caux de nos jours, pendant l'hiver de 1881 à 1882, et ravagea les terres des environs de Dieppe et d'Yvetot.
véritablement le sien, et que, pour les en convaincre, Dieu feroit cesser par sa seule présence la désolation de leurs terres. La crainte d'une surprise ferma la bouche au religieux sur cette première apparition ; il n'osa même se fier aune seconde; mais, S. Valentin lui ayant apparu à la fin des matines du troisième jour, dans la même figure que les deux premières fois, et l'ayant repris de sa négligence, il avoua tout le fait.
Le jour ne fut pas plus tôt venu, que l'abbé fit sçavoir aux habitants le moment de leur délivrance et le nom de leur libérateur. Les peuples aussitôt s'assemblèrent en foule à l'abbaïe ; on ouvrit en leur présence la châsse de Saint- Valentin, pour leur faire voir son chef et animer leur confiance. L'aiant ensuite fait mettre sur un char, on le transporta en procession dans le bourg et dans la plaine voisine, où on l'eut à peine montré que la troupe innombrable de mulots, se rassemblant par pelotons dans tous les lieux où ilparoissoit, courut avec impétuosité se précipiter dans la Seine, où ils furent tous noies; on croit avec assez de vraisemblance que ce miracle ne peutêtre arrivé que depuis l'an 1058, qui fut celui de la mort de l'abbé Thierri, disciple du bienheureux Guillaume de Dijon ; et on le prouve par son silence au sujet de S. Valentin, qu'il n'auroit pas omis dans les litanies de son rituel, où il a donnéplaceà tous les saints particulièrement invoqués de son tems dans Tabbaïe de Jumièges.
Quoi qu'il en soit, depuis cette manifestation miraculeuse des reliques de S. Valentin, qu'on ne peut au moins
reculer au delà de 1051 , où il étoit reconnu pourundes patrons du monastère, ainsi que nous l'avons remarqué àl'occasion des funérailles de l'archevêque de Cantorbéri, les moines de Jumièges ont célébré sa mémoire, le quatorzième jour de février, par une feste qui est d'office double majeur de la première classe et de premier ordre. Ils firent construire un autel en son honneur sous le jubé de la nouvelle église, qui a servi de paroisse aux habitans de Jumièges jusqu'au commencement du xri" siècle; et les paroissiens eux-mêmes se joignirent aux religieux pour lui faire une châsse d'argent, et le prirent pour leurpatron. Ils étoient persuadés, ditl'évêque de Dol, que Dieu les délivreroitpar son intercession de tous les maux qu'ils s'attireroient par leurs péchez ; et en effet leur espérance ne fut pas vaine. La sécheresse fut si grande dans une année, qu'on ne comptait presque plus sur la récolte dans tout le païs. On fit une procession, où l'on porta le chef de S. Valentin dans l'église de Saint-Filbert duMesnil ^, à trois milles environ de l'abbaïe . Le ciel étoit serein et sans nuages quand on commença la messe ; mais, à peine le prêtre eut-il prononcé les paroles de la consécration, qu'on entendit gronder le tonnerre et tomber une si grande abondance de pluie, qu'il fut impossible de sortir de l'église. L'orage ayant cessé, on se mit en chemin pour revenir ; mais, au milieu de la marche, la pluie recommença plus
1 L'église paroissiale du Mesnil-sous-Juraièges, ai-rond. de Rouen , canton de Duclair.
fort qu'auparavant, et ce ne fut que par un prodige encore plus extraordinaire que, quoiqu'il tombât des torrents d'eau à droite et à gauche, aucun de ceux qui assistoient à la procession ne fut mouillé.
Peu de tems après, on fit une semblable procession pour le même sujet, mais il y arriva une chose particulière que nous sommes obligés d'ajouter icy pour la gloire de Dieu et de son serviteur. Le palfrenier de l'abbaïe^ qui avoit perdu la vue et dépensé le peu de bien qu'il pouvoit avoir à se faire traiter par les plus habiles chirurgiens, sans qu'aucun d'eux l'eût pu guérir, ayant ouï dire que la châsse de Saint Valentin devoit passer devant sa porte, se fit conduire par sa femme au milieu de la rue, et pria les religieux d'y arrêter, lorsqu'ils passèrent. On descendit la châsse : l'aveugle se prosterna devant elle, fit sa prière avec tous les assistants, et se retira plein de confiance, après avoir fait un vœu, qu'il n'eut pas plustot accompli qu'il recouvra la vue aussi parfaitement que s'il n'eût jamais été malade.
Nous ne nous engagerons pas dans l'énumération des miracles que S. Valentin a opérés à Jumièges depuis l'établissement de son culte jusqu'en 1120, que l'évêque de Dol en écrivit l'histoire. Le récit en seroit trop long et même inutile, depuis que Bollandus les a recueillis dans son second tome des Actes des Saints, au 14 de février. Nous ne parlerons que d'un, dont Baudri nous assure qu'il a lui-même été témoin, et dont les habitants de Bliquetuit-sur-Seine renouvellent la
mémoire tous les ans par une procession solennelle d'actions de grâces, qu'ils n'ont jamais interrompue depuis près de 650 ans^ La peste étoit survenue tout-àcoup dans leur païs et y faisoit un tel ravage, que, dans toute la paroisse, qui est une des plus considérables du Diocèse de Rouen ^, il restoit à peine un tiers des habitants. Ils ne trouvèrent d'autre remède au mal qui les pressoit que de recourir à Dieu et d'apaiser sa colère. Ils crurent y réussir par l'intercession de S. Valentin, et, dans cette persuasion, ils envolèrent à Jumièges prier les religieux de venir à leur secours avec le chef du saint martyr, qui ne fut pas plus tôt entré sur leurs t-Tres, que les malades commencèrent à sentir la vertu du médecin dont ils imploroient l'assistance, et furent en état d'accompagner la châsse à son retour. Un auteur du xvii*^ siècle nous a laissé par écrit (à) le détail de quelques miracles de notre saint, dont nous rendrons compte ailleurs, pour ne rien précipiter et reprendre la suitte de notre histoire ^.
Robert 3" étoit encore abbé de Jumièges quand
(a) Vie de S. Valentin, imprimée à Rouen, chez Dumesnil, en 1696. ' La révolution même n'a pu faire disparaître cette dévotion, et la procession de Bliquetuit, à Jumièges, se fait encore de nos jours.
2 Notre auteur compte sans doute pour une seule paroisse celles de Notre-Dame et de Saint-Nicolas-de-Bliquetuit, qui, séparées au civil, sont du reste encore aujourd'hui réunies au spirituel.
3 L'auteur est Dom François Tixier. Un exemplaire incomplet de cet ouvrage, que M. l'abbé Prévost déclare « très rare, sinon perdu », a paru à la vente de M. le chanoine Colas, en 1874 (catalog. n» 1555). Il figure au Manuel du Bibliog. 'Normand (tom 1, p. 76), sous le nom de Baudry; mais celui de François Tixier paraît avoir échappé aux recherches