‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

d'Acquitaine, et qu'allant en Italie, en 753, il fut assassiné, par ordre de ce duc ou de Pépin, dans la vallée de Maurienne, il n'avoit aucun de ses neveux avec lui et il y a beaucoup d'apparence que Pépin ne fit tondre ces jeunes seigneurs que pour s'assurer davantage la couronne que le pape Etienne venoit de lui mettre sur la tête. Quand à leur destination, nous n'osons la déterminer après le silence du chroniqueur de Fontenelle qui, étant tout proche de Jumièges, et écrivant sous le règne de Pépin, c'est-à-dire dans le tems que les neveux de ce prince furent tondus, n'auroit point ignoré leur retraite à Jumièges si véritablement ils y eussent été relégués. Au reste, s'il y a de l'heureux et du vrai dans la conjecture de l'auteur de cette dissertation, le lecteur en jugera ; c'est dans ce dessein qu'on l'a rapportée.

Revenons à Tassillon et à son fils. L'histoire des Enervés leur convient mieux qu'à tout autre, en la débarrassant de certaines fictions et de quelques termes pris trop à la rigueur. Ces deux princes sont constamment^ venus à Jumièges et ils y ont été religieux, ils y sont morts. Ce qu'on ne peut prouver ni des enfants de Clovis et de S'* Bathilde pour les raisons qu'en a donné l'auteur même de la dissertation, ni de ceux de Carloman pour les motifs que nous en avons allégués nousmêmes. Pourquoi donc ne seroient-ils pas ceux que nous cherchons ? Dom Mabillon dit qu'il est permis de

' C'est-à-dire certainement.

le présumer, suspicari licet (a) ; qu'il est porté luimême à le croire, facile W(iwcor. C'est aussi le sentiment de dom Bouquet (6), et la présomption est pour nous jusqu'à ce que le contraire nous ait été démontré. Que leur manque-t-il en effet pour être presque tout ce que l'on veut que les Enervés aient été ? Ils sont fils de Clovis, puisqu'ils en sont descendus à cause de Chiltrude, mère de Tassillon, fille de Charles Martel et sœur de Pépin-le-Bref, qui, selon Adémar de Chabanois, moine de saint Cibar d'Angoulême (c), tiroit son origine des rois de France. On sçait d'ailleurs que sous les rois Pépin et Charlemagne on n'eût jamais osé dire ni écrire publiquement qu'ils ne descendoient pas du grand Clovis. Ainsi l'on a pu mettre autour du tombeau de Tassillon et de son fils, hic in honore Dei requiescit stirps Clodovii, comme on dit de Jésus- Christ qu'il est fils de David, parce qu'il tient sa naissance temporelle d'une Vierge qui étoit de la famille de ce saint roy.

On veut que les deux princes enterrés dans Féglisede Saint-Pierre ou transportés depuis dans cette chapelle aient été énervés en punition de leur révolte. Nous le disons aussi de Tassillon pour le même sujet, et nous le prouvons. Ce prince fut condamné dans l'assemblée d'Ingelheim à perdre la vie, et ce ne fut que par commisération que Charlemagne se contenta de le faire

(a) Act. SS. B., ssec. 3, part, ii, p. 446.

(b) Collect. scrip. GalL, t. V, p. 650. (o) L'Abb. Bibliotb . Nov.,t. II, p. 156.

tondre avec sou fils Théodon, et de les renfermer dans le cloître, après les avoir privés de tout droit sur la Bavière et déclarés inhabiles à jamais rien y posséder. Mais, dira-t-on, l'énervation ne consiste pas dans une simple condamnation. On applique le feu sur les jarets et les genoux du coupable ; c'est ainsi que l'auteur du manuscrit de Jumièges et Yepez s'en sont expliqués, et jamais les ducs de Bavière n'ont été punis de ce supplice. Nous avouons que l'énervation prise à la rigueur signifie ce que l'on vient de dire, mais on doit aussi nous accorder qu'elle ne signifie quelquefois qu'affoiblir et comme ôter les nerfs, dehilitare quasi nervos auferreia). Or, Tassillon et Théodon ont été punis de la sorte quand on les a tondus. La souveraineté dont ils jouissoient dans leurs états faisoit toute leur force. L'incision des cheveux suivie de la dégradation les affoiblit etles énerva en les réduisant à la condition de sujet, selon l'usage de ces tems-là, où la chevelure étoit tellement une marque et une prérogative de la royauté, que quand il s'agissoit de déposer un roy, ou d'empêcher un prince de succéder à la couronne, on commençoit par lui couper les cheveux, afin de le mettre au niveau du peuple et de ruiner ainsi sa puissance temporelle ih). L'incision des cheveux a donc été à l'égard de Tassillon et de son fils une espèce d'énervation, et l'on peut dire d'eux qu'ils ont été énervés quand ils ont été tondus ; d'où nous concluons

(a) Furetière.

(6) Gre-. Furon., 1. III, c. 18.

qu'étant impossible de trouver aucun autre prince du sang dans lequel les circonstances se trouvent plus favorablement réunies, ils doivent être regardés à l'avenir comme les seuls à qui la vérité de l'histoire puisse convenir.

Si les figures en plein relief élevées de deux pieds au-dessus du pavé, et distinguées par des ornements royaux, comme le bandeau, Tagraptie, la ceinture semée de pierres précieuses, et les brodequins, ne représentent pas deux religieux, c'est qu'on a mieux aimé conserver au public, par ces signes extérieurs qu'ils avoient peut-être apportés avec eux, la mémoire de leur illustre naissance, que le souvenir du Monachisme dont ils avoient fait profession, et dans lequel le lieu de leur sépulture faisoit assez foi qu'ils étoient morts. Qu'on ouvre leur tombeau, nous sommes persuadé qu'on y trouvera la vérité qu'on cherche depuis si longtemps ^.

Landric vécut encore cinq ou six ans et plus depuis la mort des ducs de Bavière.

1 M. Hyacinthe Langlois a publié, en 1838, sous le titre : Essai sur les Enervés de Jumiêges, une dissertation dont nous croyons devoir rappeler ici les conclusions. Il regarde la légende des Enervés comme une fiction imaginée par les moines, pour ajouter à la célébrité de leur abbaye, postérieurement à la conquête de Philippe-Auguste en 1204. 11 s'appuie, eutr'autres raisons, sur le silence de Guillaume de Jumiêges, qui, en parlant de la fondation de Jumiêges dans sa chronique, ne fait aucune mention de l'aventure des Enervés. Le tombeau des Enervés, qu'il a étudié avec soin au point de vue archéologique, ne peut remonter au delà de la moitié du xiii^ siècle, surtout si l'on considère le type des figures et l'art de leur sculpture. Selon lui, c'est la légende qui a donné naissance au monument. M. Déville ajoute : « Les observations de

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