‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 10 sur 44 · ADAM, HUITIÈME ABBE · texte numérisé non relu

ADAM, HUITIÈME ABBE

Adam lui succéda et gouvernoit encore l’abbaïe de Jumièges au commencement du règne de Louis le Débonnaire, qui monta sur le trône en 814. La preuve que nous en avons, et qui met la chose hors de doute, est une charte de ce prince où Adam est qualifié abbé de Jumièges, et par laquelle le monarque, à la prière de cet abbé, confirme pour son monastère l’exemption générale accordée par Charlemagne, son père, Pépin et autres rois, ses prédéces-

M. E.-H. Langlois, sur l’âge et le style des figures des Enervés, si judicieuses et si sûres, se sont trouvées parfaitement confirmées par la découverte des débris de leur tombeau. » Cette découverte a été faite par M. Casimir Caumont. Il reste toutefois à savoir si le tombeau du xme siècle n’a pas été fait pour remplacer un tombeau précédent ruiné par l’invasion des 'Normands. On ne voit pas trop comment les moines auraient pu accréditer une tradition purement imaginaire, et comment des hommes graves, de saints abbés, auraient consenti à sanctionner pendant de longs siècles une supercherie, au point même de fonder et de célébrer chaque année un obit solennel pour les Enervés, comme le prouve le nécrologe de Jumièges. Nous préférons penser, quant à nous, qu’il y a là un point d’histoire qui, comme beaucoup d’autres, demeure obscur et parviendra à être éclairci par les recherches des érudits de l’avenir.

M. l’abbé Cochet, pour lequel nous professons le plus tendre respect, s’est trop hâté en qualifiant de fable la légende des Enervés. M. Emile Savalle, dans une dissertation historique sur la Chronique des Enervés, écrite en 1888, soutient la légende monastique et réfute l’opinion de M. H. Langlois à l’aide d’arguments qui méritent l’attention.

seurs, de ne payer aucun droit de péage, ni entrées dans tout le royaume pour quelque provision que ce soit, et de quelque manière qu’elles soient apportées, soit par voitures, chariots, bateaux ou bêtes de charge (a). Comme c’étoit la coutume en ces tems-là de faire ratifier sous chaque nouveau monarque les immunités qu’on tenoit de la libéralité des rois pour se mettre à couvert des tracasseries des officiers du domaine, on ne peut guère reculer la date de ce privilège audelà de 815, pendant la première année de Louis-le- Débonnaire.

HÉLISACAR, NEUVIÈME ABBÉ.

C’est le seul acte que nous aions pu trouver où il soit fait mention de l’abbé Adam, si l’on en excepte le catalogue des abbés et le nécrologe où sa mort est marquée au 13 décembre. 11 eut pour successeur Hélisacar qui étoit déjà abbé de Saint-Riquier. Ce qui a fait dire à Hariulfe, auteur de la chronique de Centule {b), que l’union étroite qui régnoit entre les religieux de Jumièges et de Saint-Riquier depuis que Cochin avait gouverné les deux monastères à la

( a ) Voyez les preuves, art. 3.

(b) Spicil., t. IV, p. 488.

fois, avoit eu toute la part dans son élection. Quoi qu’il en soit, Hélisacar étoit homme de lettres, et en avoit instruit Fréculfe, évêque de Lisieux, et beaucoup d’autres ; ce qui a fait dire à quelques auteurs que Fréculfe avoit été moine de Jumièges, mais c’est une conjecture purement hazardée et destituée de toute vraisemblance, qui ne peut tromper que ceux qui seront capables de vouloir tromper les autres. Fréculfe, en reconnaissance, lui dédia la première partie de sa chronique, et la lui envoia même toute entière pour la corriger avant de la rendre publique. Amalaire, prêtre de l’église de Metz, dans la préface de son traité intitulé De V Ordre de V Anti'phonier , relève par de grands éloges (a) le mérite d’PIélisacar, qu’il qualifie d’homme scavant, studieux et zélé pour le culte divin ; il reconnoit en même temps qu’il l’a beaucoup aidé dans son travail.

Hélisacar étoit prêtre et chanoine ; il entra fort avant dans la confiance de Louis le Débonnaire, qui, n’étant encore que roi d’Aquitaine , le fit son chancelier, comme il paroit par un diplôme que ce prince accorda en 807 àl’abbaïe deCormery1, où Albon signe comme secrétaire d’Hélisacar (b). Il fut continué dans cette charge à l’avènement de Louis à l’empire, et souscrivit en cette qualité, comme il fit et fit faire en une infi-

(a) Amal., de Ord. antip.

(b) Cartulaire de S.-Martin de Tours.

i Cormery, abbaye fondée en 780, par Ithier, abbé de S. -Martin de Tours. Elle est située dans le département d’Indre-et-Loire.

nité d’autres rencontres, à une charte de l’empereur en 814 en faveur du monastère de Donzère1, que le père Chifflet nous a conservée dans ses preuves des abbés de Tournus 2 (a). Il étoit cher au roy, dit Ernol de Nigelle, et dans toutes les cérémonies publiques il marchoit à sa gauche (b), aussi lui donna-t-il plusieurs abbaïes, notamment celles de Saint-Aubin d’Angers et de Saint- Maximin de Trêves, peut-être même celles de Saint- Riquier et de Jumièges, dont en ce cas la nomination n’auroit pas été si libre qu’Ariulfe semble l’insinuer. S. Benoît d’Aniane avoit pour lui une amitié particulière et le regarda toujours comme son plus fidèle ami et le plus affectionné à son ordre. C’est ainsi qu’il en écrivoit la veille de sa mort, dans le monastère d’Inde, à ses frères d’Aniane, les exhortant d’avoir recours à lui dans tous leurs besoins (c) . Hélisacar n’avoit pas moins d’affection pour le saint abbé ; il le visita dans sa dernière maladie, et nonobstant ses grandes occupations à la Cour, il ne le quitta qu’à sa mort qui arriva l’onze février 821 .

L’an 822. — L’année suivante 822, Louis tint un parlement à Attigni, où, par le conseil d’Hélisacar, des

(a) Hist. de Tournus, p. 260.

(b) Nigel apud. D. Bouquet , t. V, p. 58.

(c) Act. SS. B., sæc. 4, part, i, p. 217.

1 Donzère, en latin diescra, était autrefois dans l’ancien diocèse de S.-Paul-des-Trois-Châteaux, aujourd’hui dans le diocèse de Valence, département de la Drôme.

2 Tournus, abbaye située autrefois dans l’ancien diocèse de Chalonsur-Saône, aujourd’hui département de Saône-et-Loire.

évêques et des seigneurs du royaume, il se réconcilia avec ses trois jeunes frères, Drogon, Hugues et Thierry (a), qu’il avoit fait tondre en 818 et renfermer dans des monastères. Agobard, archevêque de Lion, parla fortement dans cette assemblée contre les laïques qui usurpoient les biens ecclésiastiques, et dit dans une lettre à un ami, qui est la 4e parmi ses œuvres (6), que, aïant aussi parlé pour corriger ce qui avoit été mal fait par l’empereur et par son père, Adalar et Hélisacar répondirent avec beaucoup de piété et conformément à ses vues. Dans un autre endroit, il les qualifie de très saints personnages et fort zélés pour le service de Dieu. Deux ans après cette assemblée, il leur écrivit pour les consulter touchant le baptême des esclaves payens acbettés par les Juifs, qui, comptant que la Cour leur étoit favorable, ne vouloient point les rendre, lorsque l’évêque, pour les tirer de servitude, leur en offroit le prix. Nous ne sçavons quelle fut leur réponse, mais une lettre de l’empereur portant défense de baptiser ces esclaves contre la volonté de leur maître, et une lettre de Dagobert à l’empereur même sur ce sujet, nous font bien voir que s’ils entrèrent dans les sentiments de l’archevêque, le crédit des Juifs prévalut auprès du prince.

L’an 827. — Louis ne laissoit pas néanmoins d’avoir toujours de la confiance dans Hélisacar; il l’envoya même en 827 avec les comtes Hildebrant et Donat pour

(a) Eginhart.

arrêter les mouvements de la marche d’Espagne, et le venger d’Aizon, seigneur goth, qui, s’étant retiré mécontent de sa cour l’année précédente, s’étoit saisi de la ville d’Ossone, en Catalogne, et ligué avec le roi des Sarrasins ; mais Hélisacar ne fit point assez de diligence, et Pépin, à qui l’Empereur avoit envoié une armée capable d’écraser Aizon et tous ses alliés, différa trop longtemps son départ, en sorte qu’ Aizon ravagea les comtés de Barcelone et de Girone, avant que les troupes françoises pussent s’y opposer.

Ces pertes, quoique sensibles à l’Empereur et à Hélisacar, qui en étoit en quelque sorte la cause, ne furent pas les plus grands sujets de chagrin qu’ils eurent à essuier l’un et l’autre. Louis fut enfermé à Saint-Médard de Soissons par ses enfants du premier lit, et Hélisacar condamné au bannissement par son bienfaiteur et son roy, après avoir travaillé avec les seigneurs de Germanie à son rétablissement dans l’assemblée de Nimègue, tenue au mois d’octobre de la même année. Il avoit accusé l’impératrice Judith d’un commerce scandaleux avec le comte Bernard, qu’elle avoit fait venir de Barcelone pour se fortifier contre ses beaux fils, et auxquels son mariage avoit déplu (a). Ce fut son crime et la cause de sa disgrâce, qui ne finit qu’en 833, à l’occasion des nouvelles divisions de Louis-le-Débonnaire avec ses enfants. Ce prince s’en servit encore depuis dans quelques rencontres. Il l’envoia en 835 avec le comte Vidon pour connoître la

(a) Vit. S. Frédéric, apud Boll., 18 juill., p. 461.

vérité des plaintes d’Aldric, évêque du Mans, dont on avoit réuni quelques terres au domaine, qui lui furent restituées sur le rapport des deux commissaires (a). La piété d’Hélisacar, son mérite et ses vertus sont amplement rapportées dans les histoires de Saint- Riquier et de Saint-Maximin de Trêves, dont il mourut l’an abbé 837. C’étoit le seul bénéfice qu’il possédât alors, aiant été dépouillé des autres au tems de sa disgrâce.

ANGILBERT ET ANGÉSISE 1, DIXIEME ET ONZIEME ABBES, FOULQUES, DOUZIÈME ABBE.

Les manuscrits de Jumièges suivis par Messieurs de Sainte-Marthe lui donnent pour successeurs Angilbert et Angésise, sur lesquels l’histoire ne nous a rien laissé 2; il nous paroit même assez probable que ni l’un ni l’autre n’ont jamais gouverné l’abbaïe et que Foulques succéda immédiatement à Hélisacar, il était prêtre et d’une famille distinguée. En 830,

(a) Baluz., 1. III M iscel., p. 165 et 166.

1 On trouve plus communément Anségise.

2 Une grande obscurité s’étend en effet sur toute la période depuis Charlemagne jusqu’à la restauration du monastère, après les invasions normandes. La Neustria jpia ne donne que quelques noms et les doctes auteurs de la Gallia Christiana (t. XI, vol. 190-191) n’osent rien affirmer ; ils nomment à peine Hélisacar.

lorsqu’il était abbé de Jumièges, l’empereur le pourvut de la charge d’archichapelaiu ou grand aumônier de France, qui vaquoit par l'exil de Hilduin, abbé de Saint-Denis, qu’un zèle imprudent avoit jetté dans le parti de Lothaire (a). Son gouvernement fut de peu de durée. Elbon, archevêque de Reims, le choisit peu de temps après pour corévêque, et afin de le mettre plus à portée de le soulager dans ses fonctions, il lui fit avoir l’abbaïe de Saint-Remi, dans la même ville.

De son tems un moine de Jumièges écrivit la vie de S. Aicadre, mort en 687. C’est la plus ancienne et la plus exacte que nous aïons. L’ouvrage n’est cependant pas sans défaut : il y a trop de merveilleux et plus de crédulité qu’une juste défiance ne permet. Les prières et les harangues dont il est chargé nous ont aussi paru hors d’œuvre. Au reste, les actions du saint j sont si bien circonstanciées, que l’auteur paroit avoir travaillé sur de bons mémoires, et mériter plus de créance que ne lui en accorde M. Baillet, qui s’est contenté de dire que cette vie est la plus supportable de celles qu’on a publiées, mais qu’elle n’a point grande autorité (b). Pour lui en donner encore moins, il en a reculé l’époque d’un siècle entier, ne faisant pas assez de réflexion sur ce que l’auteur dit que les reliques du saint abbé reposoient encore dans son monastère avec celles de S. Hugues, lorsqu’il écrivoit son histoire, car on sçait

(a) Hincmar, de Ordin. palatii. — Bouquet, t. VI, p. 216, et ap. Mabill. Ann., t. II, p. 532.

(b) Baillet, Tabl. critiq., 5 sept., 5.

que ces deux saints corps ne furent transférés qu’au tems des Normans, et immédiatement avant la destruction de l’abbaïe.

Cent ans auparavant un autre anonyme, aussi religieux de Jumièges (a), composa la vie de SteAustreberte, première abbesse de Pavilly, à quatre lieues de Rouen, fondée par S. Filbert. Il la dédia à Julie, qu’on croit être la même que Julienne, troisième abbesse de Pavilly après Ste Austreberte. Tout ce qu’il rapporte, ill’avoit appris de témoins dignes de foi, entre lesquels il cite une compagne de la sainte, qui vivoit encore lorsqu’il écrivit sa vie. Le style en est quelque fois majestueux et fait voir que l’auteur avoit du talent avec beaucoup d’humilité et de piété.

L’an 833. — Foulques étoit encore abbé de Jumièges, lorsque Angésise, abbé de Fontenelle, de Luxeu et deSaint-Germer, mourut à Fontenelle en 833. Il avait gouverné cette abbaïe pendant dix ans, cinq mois et huit jours. Étant tombé en paralysie l’année qui précéda sa mort, il appella ses plus intimes amis, et fit en leur présence une distribution générale de tout ce qu’il avoit de biens entre leurs mains aux pauvres et aux lieux de piété. Ce fut Hildeman, évêque de Beauvais, qui dressa l’acte de ses dernières dispositions. On trouve dans l’extrait de cet acte le détail des lieux et des personnes qui eurent part à ses largesses. Le premier objet de son attention fut sa propre maison. Il

{a) Bolland., t. Il, Februarii, p. 418.

laissa 90 livres à ses religieux, 10 livres à ses domestiques, 10 sols aux vieillards qui étoient dans l’hôpital du monastère et à 53 églises et abbaïes, au moins une livre chacune. Il légua en particulier à l’abbaïe de Jumièges 5 livres d’argent. Ces livres étoient de douze onces, poids de marc, valant vingt sols de ce tems là, ce qui revient environ à 300 livres de notre monnoie.

RICBODON ET BAUDRI, TREIZIEME ET QUATORZIEME ABBES.

Depuis cette même année 833 jusqu’en 836 , l’abbaïe de Jumièges eut successivement deux abbés, Ricbodon et Baudri, dont nos tables chronologiques et autres monuments ne nous ont conservé que les noms.

HÉRIBERT, QUINZIÈME ABBE.

Au dernier de ces deux abbés succéda Héribert, homme sage, aimant le bien et fidèle observateur de la règle. Il s’appliqua dès le commencement à en maintenir la pratique, et ne se porta pas avec moins

d’ardeur à éloigner tout ce qui pouvoit l’affoiblir, ou à procurer ce qui pouvoit lui donner quelqu’accroissement. Sa communauté avoit souffert depuis plusieurs années une diminution notable dans ses revenus, par la soustraction de plusieurs terres qu’elle avoit été obligée d’abandonner pour les besoins de l’Etat. Il craignit que la disette, quoique supportée avec joie , n’introduisit peu à peu le murmure et le relâchement, il prévint l’un et l’autre en sollicitant la restitution de ces biens, et le succès fut heureux. Il est vrai que Pépin, roi d’Aquitaine, qui les avoit usurpés et donnés en récompense à quelques seigneurs de son royaume, avoit été ébranlé, dès l’an 834, parles ordres de son père, et par les exhortations d’Aldric, évêque du Mans, et d’Erchanrad, évêque de Paris, que le concile d’Aix-la-Chapelle avoit députés vers lui, en 836, pour le même sujet ; mais comme on ne rendoit qu’à ceux qui se plaignoient, il est probable que sans les soins et le crédit d’Héribert à la cour, Pépin n’eût expédié de longtemps les lettres qu’il lui accorda enfin le 9 des calendes de may, indiction première, c’est-à-dire le 23 avril 838, pour la restitution de la terre, fief et seigneurerie de Tourténai, dans le comté de Thouars en Poitou, et de six fermes et métairies dans le comté d’Anjou. On ne sçait comment ni en quel tems ces six terres que nous n’avons connues que parla charte de Pépin, ont passé depuis en d’autres mains. Tourténai presqu’aussi ancien que S. Aicadre dans l’abbaïe de Jumièges, fut échangé, en 1012,

avec les Bénédictins de Bourgueil 1 pour leurs droits et possessions dans la terre de Dongueville au diocèse d’Evreux.

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