‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 13 sur 44 · RODOLPHE, DIX-SEPTIÈME ABBE (VERS L’AN · texte numérisé non relu

RODOLPHE, DIX-SEPTIÈME ABBE (VERS L’AN

L’abbaïe de Jumièges fut donnée à Rodolphe, fils de Guelfe ou Welpon , comte de Revensbergen , en Bavière, frère de l’Impératrice Judith et oncle de Charles le Chauve. Il vint en France avec sa soeur (a), que l’empereur Louis— le— Débonnaire avait épousée à Francfort en 819. 11 se fit aimer du prince et entra si avant dans ses bonnes grâces, qu’il se reposoit uniquement sur lui du soin de toutes les affaires. Cette confiance sans bornes donna de la jalousie aux trois fils aînés de l’empereur, qui étoient déjà fort mécontents du mariage de leur père avec Judith. Ils en conçurent du chagrin, et ce chagrin les porta jusqu à la révolte, surtout quand ils virent démembrer leuis états pour faire un partage à Charles-le-Chauve, leur

(a) Bucelin, Germain, topoc., 1. II, p. 372.

cadet. Dans ce soulèvement général , Rodolphe et Conrad son frère furent pris et relégués en Aquitaine sous la garde de Pépin, qui les fit tondre aussitôt et renfermer dans des monastères (a). Hariulphe en parle comme aiant pris alors l’habit de religion, et dit expressément qu ils firent profession de la vie monastique (à) ; ce qui n empecha pas l’empereur, après avoir repris son autorité, d’agir en maître et de le retirer des mains de son fils. Rodolphe ainsi délivré fut rétabli dans son emploi de premier ministre, mais après la mort de Louis-le-Débonnaire, il se dégoûta des grandeurs du siècle et se retira à Saint-Riquier, dont il fut abbé en 844.

Les religieux de Jumièges ayant perdu le leur le choisirent aussi pour le remplacer. Il accepta la dignité et les revenus qui y étoient attachés ; mais il ne put résider avec eux, tant à cause de ses engagementsàSaint- Riquier, qu’à cause des commissions fréquentes que sa profonde intelligence dans les affaires séculières et ecclésiastiques lui attiroit. Les religieux s’en plaignirent, parce qu ils craignoient que son absence ne fit tort à la régularité, et que son prévôt, qui étoit un homme dur et intéressé, ne les laissât manquer du nécessaire. Il écouta leurs plaintes avec bonté, et pourvut à leur subsistance par des partages qu’ils firent euxmêmes, et qu’il fit ratifier par Charles-le-Chauve, son oncle maternel, afin qu’aucun abbé à l’avenir ne pût

(°0 Nithard, 1. ï, de dis. filiorum Lud. pii.

(b) Chron. Centul., t. IV. Spicil., p. 497.

les troubler dans la jouissance de la portion qu’ils

s’étoient faite eux-mêmes.

U an 849. — La charte est du 22 de février 849, indiction 12e, la 9e année du règne de Charles-le-Chauve. On voit par cette pièce, ce que nous n’avions pu connoître auparavant, les grands biens dont l’abbaïe de Jumièges jouissait alors, puisqu’on y trouve jusqu’à trente-sept seigneuries et terres destinées uniquement pour les nécessités des religieux, sans que l’abbé puisse dans la suite rien prendre ni changer en d autres usages, aiant lui-même ses revenus assignés sur d’autres objets (a). C’est le premier partage que nous aions trouvé entre l’abbe et les moines de Jumieges, ou 1 on n’avoit point encore connu, comme en plusieurs autres monastères, les noms de mense abbatiale et conventuelle. Aussi doit-on croire, quoi qu en dise 1 auteur de la chronique de Saint-Riquier, que Rodolphe étoitabbé séculier, et que les religieux de Jumièges ne l’avoient choisi que par honneur.

Cependant les Normans, sous la conduite de différents chefs, également cruels et barbares., ra\ageoient nos provinces depuis dix ans. Ogier, en 841, pilla la ville de Rouen, mit le feu à l’abbaïe de Jumièges, rançonna celle de Fontenelle et se rembarqua apiès avoir pillé ou brûlé toutes les églises et les villages le long de la Seine. Regnier débarqua à Rouen, en 84o, avec une flotte de six vingt vaisseaux, mais cette ville et le païs des environs tout récemment ravagés ne lui offrant (a) Voyez les preuves : art. 5 et atin. Bened., t. II, p. <54.

pas un aussi riche butin qu’il auroit souhoité , il tenta de s’étendre plus au loin et ne trouvant point de résistance il monta jusqu’à Paris, qu’il fut obligé d’abandonner à cause d’une dissenterie meurtrière qui se mit parmi ses troupes.

Lan 850. — Ogier revint une seconde fois en 850 et recommença ses pillages et ses incendies à Rouen, d’ où il les porta au monastère de Saint-Germer et à Beauvais, qui n’en est éloigné que de cinq lieues. Il seroit allé plus loin ; mais un parti de François l’aiant attaqué au retour de cette ville et lui aiant tué beaucoup de monde, il regagna ses vaisseaux avec le reste de son armée, et quitta la Seine pour retourner à Bourdeaux, dont il s’étoit rendu maître trois ans auparavant.

Lan 851. — A peine sa flotte en étoit— elle sortie que, le 9 octobre de l’année suivante, 851, une nouvelle j rentra et vint camper devant Rouen. Le prieur de Jumièges, informé de l’arrivée de ces barbares et de la cruauté de leur chef, assembla sa communauté, qui étoit encore alors de près de neuf cents religieux, parmi lesquels, si nous en croions Guillaume de Jumièges, il y a voit plusieurs évêques et autres ecclésiastiques de distinction, et un grand nombre de gentils hommes qui avoient préféré le service de Jésus-Christ dans le cloître à la milice temporelle et aux vanités du siècle. Comme il n’y avoit dans la maison ni or ni argent pour se rachetter, il leur proposa la mort ou la fuite. Plusieurs historiens sont d’avis qu’ils préférèrent la mort (a) ;

(a) Wion, 1. III, Yepez, t. II, in-4°.

mais Guillaume de Jumiêges nous assure qu’ils choisirent tous le dernier parti , aimant mieux sans doute souffrir plus longtemps le martyre de la pénitence , que de s’exposer à perdre la foi , ou à céder à la violence des tourments. Le père Mabillon et tous les modernes ont suivi ce sentiment (a). Dom Hugues Ménard en particulier (b) a fait voir que Wion, qui paroit être auteur de l1 opinion contraire , n’a pas fait assez de réflexion au texte de Mathieu de W esmonster 1 , dont il s’autorise, ou qu’il ne l’a lu qu’en dormant. Nous rapporterons dans la suite ce fameux passage, afin qu’on juge si c’est la même chose de dire qu un monastère de neuf cents religieux fut réduit en cendres par les Danois, ou que les neuf cents religieux furent brûlés avec leur monastère.

Avant de quitter le païs, les religieux de Jumiêges pourvurent à la sûreté de ce qu’ils avoient de plus précieux. Ils creusèrent la terre dans une chapelle de Saint-Clément, et y cachèrent deux châsses pleines de saintes reliques ; ils en déposèrent deux autres dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, et l’on prouve sans réplique qu’ils enterrèrent de même les corps de S. Filleul, archevêque de Rouen, de S. Constantin et de S. Péregrin, le premier dans la chapelle de Saint-Filbert et les deux autres entre l’église de Saint-Pierre et la cha-

( a ) Ann. B., t. III, p. 13.

(b) L. I. Observât, in martyr, ord., 3.

1 Mathieu de Wesminster, surnommé Florilège, moine Bénédictin, a écrit une chronique latine des évènements qui se sont passés de 106(3 à 130 , réputée généralement fidèle.

pelle de Saint-Sauveur (a). Ils auroient pu par une semblable précaution mettre à couvert de la fureur des barbares les reliques de S. Aicadreet de S. Hugues, qui reposoient dans leur église, mais ils aimèrent mieux les en tirer et les emporter avec eux à Iiaspres, qui étoit un prieuré de leur dépendance , fondé par Pépin , maire du palais en 701 (6), entre Valencienne et Cambrai.

Après ces soins dignes de la piété de nos pères et de notre plus vive reconnoissance, les religieux de Jumièges se partagèrent chacun de leur côté. Le plus grand nombre fut à Haspres où ils se bâtirent de nouvelles cellules (c) , quelques-uns à Saint-Denis , en France, et les autres en divers monastères, selon que la divine Providence leur procura une retraite. Un d’entre eux se réfugia à Saint-Gral , en Suisse , portant avec lui son antiphonier, dont Notker-le-Bègue, pour lors religieux de ce monastère, témoigne avoir fait usage dans son traité des lettres de l’alphabet , qui servent au chant rapporté par Canisius (d).

Les Normans aiant quitté Rouen vinrent à Jumièges. L’abbaïe fut investie dès le même jour, et remplie de barbares qui ne cherchèrent qu’à assouvir leur fureur et leur avarice. Les chambres désertes furent pii—

(a) Ex. M3 God. Biblioth. Catharinœ reginœ Sueciœ et Ord. Vit. apud chesnicum , t. I, p. 618.

(b) Mir. et Joan. Guisius.

( c ) Ann. B., t. II, p. 620.

(d) Epist. Notkeri balbuli ad Lint.vard, Act. SS. B., sœc. 5, p. 18.

lées (a), les greniers et les caves enfoncés. L’ennemi se porta d’abord à prendre tout ce qui put lui tomber sous la main ; puis se laissant aller à la rage qui l’animoit, il parut avec des torches ardentes et des charbons allumés qu’il lança sur les temples, sur les dortoirs et dans tous les lieux de ces appartements augustes, dont il ne resta rien d’entier que les principaux murs de l’église de Saint-Pierre : exinde apud Gemeticum classem dirigenles , dit Matthieu de Wesmonster, Cœnobium adurunt nongentorum monachorum , où il est bon de remarquer que l’auteur ne dit pas qu’il y eut neuf cents religieux massacrés ou brûlés dans cet incendie, mais que le monastère de Jumièges, quiétoit de neuf cents religieux, fut réduit en cendres par les mêmes ennemis qui avoient saccagé et pillé la ville de Rouen.

Le chef de ces brigands aïant passé neuf mois à faire des courses en Neustrie , se remit en mer et arriva à Bourdeaux, d’où il se proposoit d’aller en Italie et de surprendre Rome, pour y terminer ses voyages et se reposer de ses fatigues (b). Les habitants de Jumièges, qui avoient pris la fuite à son arrivée, aïant appris son départ, se rétablirent dans le païs ; mais les religieux, informés de la faiblesse du gouvernement, qui avoit attiré les barbares et mis le royaume à deux doigts de sa perte par la facilité que ces étrangers avoient trouvée à ravager ces provinces , n’osèrent courir les risques

(a) Willelm. gem., 1. I, c. 6, et alü, passim.

(b) Krantzius., Chron. regnor. aquilon., p. 633.

d’une nouvelle désolation, s’ils entreprenoient de rebâtir leur monastère avant le grand ouvrage d’une paix générale et solide dans toutes les parties du Royaume. De nouveaux ravages justifièrent leur prudence.

L'an 856. — Les Normans rentrèrent dans la Seine à la mi-août de l’an 856, pillèrent les villes et villages des deux côtés, attaquèrent Paris et brûlèrent presque toutes les églises (a). En 861, Paris fut brûlé de nouveau par ces brigands, sous la conduite de Weland; mais aïant imprudemment remonté la Marne avec leurs barques pour saccager la ville de Meaux, ils furent enfermés à leur retour par les troupes de Charles-le-Chauve et obligés de capituler à cette condition qu’ils s’ embarquer oient au plus tôt avec les autres Normans qui étoient sur la Seine , et qu’ils sortiroient du Royaume en laissant dix otages.

L'an 862. — Du lieu de la capitulation, Weland retourna à sa flotte avec sa femme et ses enfants (h) et fit embarquer ses troupes qui descendirent la Seine jusqu’à Jumièges, où il y avoit alors un port assez considérable et fort commode. Ils s’y arrêtèrent pour radoubler leurs vaisseaux et n’en partirent qu’au printems de l’année suivante.

Rodolphe n’étoit plus abbé de Jumièges, quoiqu’il vécut encore ; après plusieurs services rendus à l’Etat et au roy, son oncle , il s’étoit démis de ses deux

(a) Ann. Bertin.

(b) Ibid.

abbaïes vers l’an 859 et fixé pour toujours à Saint-Riquier où il mourut d’une colique le 29 janvier 866. ( a )

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