LETTRE DE M. DE VALINCOURT
Puisque je Tai promis, Monsieur, -H faut vous parler de l'illustre Racine, avec qui j'ai passé la plus belle par^
^ Jean-Baptiste-Henri du Troussetde Valincourt, secrétaire gé* néral de la marine, fut successeur de Racine à rAcadémie française.
* Cette lettre de M. de Valincourt a été jugée très-séyèrenient, et avec raison, par Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de son père : c Au lieu d*une vie ou d*un éloge historique, dit-il, on ne trouve dans V Histoire de V Académie françoisef qu*nne lettre de M. de Valincourt, qu'il appelle lui-même « un amas informe a d*anecdotes cousues bout à bout et sans ordre. » Elle est fort peu exacte, parce qu*il Técrivoit à la h&te, en faisant valoir à M. Tabbé d'Olivet qui la lui demandoit,la complaisance qu'il avoit d'interrompre ses occupations pour le contenter, et il appelle corvée ce
tie de mes jours. Mais, quoique je sois à la campagne, les affaires ne m'interrompent guère moins qu'à la ville. Ainsi vous n'aurez de moi qu'un amas informe d'anecdotes, cousues bout à bout, et sans ordre, à mesure que j'en pourrai rappeler l'idée.
Vous savez que Racine étoit de la Ferté-Milon *, et que dès son enfance il fut mis à Port-Royal-des-Champs, où M. Le Maistre prit un soin particulier de son éducation*. Le sacristain de cette abbaye, homme très-habile,
qui pouvoit être pour lui un agréable devoir de ramitié et même de la reconnoissance Personne n'étoit plus en état que lui de faire une vie exacte d*un ami quMl avoit fréquenté si longtemps.» {Mémoires sur la vie de Jean Racine^ Lausanne et Genève, 1747, in-18, p. li-12).
1 11 naquit le 21 décembre 1639. Son père, après avoir été élevé dans le régiment des gardes en qualité de cadet, s*étoit établi à la Ferté-Milon et y avoit épousé Marie des Moulins^ qui, veuve de bonne heure, se retira à Port-Royal-des-Champs. (o.)
Cette note de Tabbé d*01ivet est erronée. Jean Racine, le poëte, était û\s de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel de la Ferté- Milon, et de Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du Roi des eaux et forêts de Villers-Cotterets. Son grand-père se nommait aussi Jean Racine, et Marie des Moulins était sa grandemère. Racine, ayant perdu sa mère le 24 janvier 1641 et son père le 6 février 1643, fut élevé, avec sa sœur, par son grandpère Sconin.
^ Racine fut mis d*abord non pas au collège de Beauvais, qui était à Paris, mais dans le collège de la ville de Beauvais, et il en sortit le !««• octobre 1655. C'est de là qu'il entra à Port -Royal, où il resta trois ans, jusqu'en octobre 1658; il passa ensuite au collège d'Harcourt, à Paris, où il fit sa philosophie.
M. Le Maître prit en effet un très-grand soin de son éducation ; dans une lettre qu'il lui écrit, il lui témoigne une affection toute paternelle. Ainsi il lui dit, en finissant : « Bonjour, mon cher fils ; aimez toujours votre papa comme il vous aime. »
mais dont le nom m'est échappé*, lui apprit le grec, et dans moins d'une année le mit en état d'entendre les tragédies de Sophocle et d'Euripide. Elles l'enchantèrent à un tel point, qu'il passoit les journées à les lire et à les apprendre par cœur, dans les bois qui sont autour de l'étang de Port- Royal. Il trouva moyen d'avoir le roman de Thèagène et Chariclée en grec : le sacristain lui prit ce livre et le jeta au feu. Huit jours après, Racine en eut un autre, qui éprouva le même traitement. Il en acheta un troisième, et l'apprit par cœur : après quoi il l'offrit au sacristain, pour le brûler comme les deux autres.
Je crois qu'en sortant de Port-Royal, il vint à Paris, et fit sa logique au collège d'Harcourt. C'est un temps dont je ne saurois vous dire des nouvelles positives. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1660, tous nos poètes d'alors s' étant évertués sur le mariage du Roi, Todede Racine fut trouvée ce qu'on avoit fait de meilleur. Il la porta manuscrite à Chapelain^, qui lui donna de bons avis, le prit en amitié, et fit si bien valoir son ode dans l'esprit de M. Colbert, que ce ministre envoya d'abord cent louis de la part du Roi au jeune auteur, et peu de temps après le mit sur l'État pour une pension de six cents livres, qu'on lui a conservée jusqu'à sa mort.
^ C'était le savant grammairien CI. Lancelot.
* H fallait dire : « 11 la fit remettre... » — Voyez la lettre de Racine à M. Le Vasseur, du 13 septembre 1660. Racine y témoigne un grand respect pour Chapelain ; il s'est rendu à ses observations; il n'a pas encore vu M. Chapelain et craint que cette entrevue ne lui soit pas favorable.
Je n'ai point à faire ici Fexamen de ses tragédies ; car que pourrois-je dire sur cela qui ne vous soit connu, ei que vous ne puissiez, Monsieur, traiter infiniment mieux que moi ? Je me bornerai donc à quelques traits historiques, dont vous égayerez votre ouvrage : bien sûr qu'en parlant d'un aussi grand homme que Racine, les plus petits faits intéressent, et ne sauroient manquer de plaire.
Par exemple, quand madame Des Houlières eut lâché ce fameux sonnet contre la Phèdre de Racine * , et lui et Despréaux l'attribuèrent mal à propos au duc de Nevers^ 5 et ce qu'ils firent plus mal à propos encore, ils y répondirent d'une manière peu sensée, et qui leur attira de terribles inquiétudes. Car M. de Nevers faisoit courir le bruit qu'il les faisoit chercher partout pour les faire assassiner. Ils étoîent l'un et l'autre gens fort susceptibles de peur. Us désavouèrent hautement la réponse. Sur quoi M. le duc Henri-Jules, fils du grand Condé, leur dit : <( Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où M. le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents. Et si vous Tavez fait, ajouta-t-il, venez aussi à Thôtel de Condé, et M. le Prince vous prendra de même sous
^ Le sonnet de madame Des Houlières , celai que Racine et Despréaux lui opposèrent, et un troisième sonnet sur les mêmes rimes, attribué à M. le duc deNeyers, pour servir de réplique au précédent, sont rapportés tout au long dans les nouvelles éditions de Despréaux, à la fin de Tépttre VII. (o.)
« Philippe de Mancini, duc de Nevers. 11 fut de TAcadémie française. Tous ses ouvrages ont été recueillis. Voyez, sur toute cette affaire, les Nièces de Mazarin , par M. Âmédée Renée.
sa protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit. »
Mais que pensez-vous, Monsieur, du sort qu'eut la Phèdre de Racine aux cinq ou six premières représentations? Vit-on jamais mieux ce que c'est que la prévention, et jusqu'où la cabale est capable de porter les hommes les plus éclairés? Car il est bien vrai que durant plusieurs jours Pradon triompha ^ mais tellement
* Pradon fit jouer sa Phèdre précisément dans le temps qu'on jouoit celle de Racine; et même dans sa préface il dit effrontément' Ce rCa point été un effet du hasard qui nta fait rencontrer avec M.Racinet mais un pur effet démon choix, (o.) — Écoutons maintenant les griefs de Pradon ; il les expose dans ses Nouvelles Remarques sur les ouvrages du sieur D, (Despréaux), La Haye, Jean Strick, 1685; il dit, à la p. 72 : « M. Despréaux a bien raison et rend bien justice aux ouvrages de son ami. Il est vrai que M. Racine a fait des pièces de théâtre d'une grande beauté : toute la France en demeure d*accord....'Je dirai donc seulement en passant, avec M. Despréaux et avec toute la France, que les ou-vrages de M. Racine ont un très-grand mérite; mais qu*avec tout leur mérite particulier, ils ne doivent pas peu à Thabileté des acteurs qui les ont animés sur le théâtre. » P. 73. « II n'y a que la Muse du grand Corneille qui , au jugement de tout le monde, porte et conserve partout des ornements solides. » P. 76. « C'est cette Phèdre qui m'a attiré les satires de M. Despréaux et le procédé malhonnête de ces deux messieurs. J'avols même fait, en ce temps, une critique en vers sur la Phèdre de M. Racine, ^arce que le bruit courut qu'il en faisoit une sur la mienne. Celle que j'apportai à l'hôtel Guénégaud étoit une pièce en un acte que je lus à des personnes du premier rang. Elle les divertit assez, et auroit peut-être fait connoître que les endroits les plus sérieux sont quelquefois susceptibles du plus grand comique. Cela n'ôte rien de la Phèdre de M, Racine» que j'estime fort. » P. 79. a Lorsqu'ils virent que, par la bonté et la justice du Roi, Sa Majesté avoit permis qu'on jouât ma Phèdre dans le temps de celle de M. Racine, qui, par un procédé sans exemple, avoit empêché l'an-
332 JEAN RACINi:.
que la pièce de Racine fut sur le point de tomber, et à Paris et à la cour. Je vis Racine au désespoir. Cependant, si jamais ouvrage parfait fut mis sur le théâtre, c'est sa Phèdre; et s'il y eut jamais tragédie impertinente et méprisable de tout point, c'est celle de Pradon. Racine avoit éprouvé la môme chose à ses Plaideurs^ pièce où règne admirablement le goût attique pour la fine satire. Aux deux premières représentations, les acteurs furent presque siffles , et n'osèrent hasarder la troisième. Molière, qui étoit alors brouillé avec lui, alla à la seconde, mais ne se laissa pas entraîner au jugement de la ville, et dit en sortant que ceux qui se moquoient de cette pièce méritoient qu'on se moquât d'eux. Un mois après, les Comédiens étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roi, qui étoit très-sérieux, en fut frappé, y fit même de grands éclats de rire , et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les Comédiens, partis de
née précédente une antre fphigénie de paroître dans le temps de la sienne; ces messieurs, dis-je, Toyant quMls ne pouyoient plus apporter d'obstacles à ma Phèdre du côté de la Cour, par des bassesses honteuses et indignes du caractère quMls doivent avoir, empêchèrent les meilleures actrices d'y jouer. \\ est vrai que le public m'en fit la justice tout entière pendant trois mois, et fit bien voir que la scène françoise n*étoit pas encore si déchirée par cette Phèdre, ni par Thisbé et Tamerlan, qui avoienl eu d'assez grands succès, et que Sa Majesté avoit honoré de sa présence et de ses applaudissements, pour donner lieu à M. Despréaux de
dire :
Et la scène françoise est en proie à Pradon.
Saint-Germain dans trois carrosses, à onze heures du soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine, qui logeoit à l'hôtel des Ursins. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où jamais il ne s'en étoit tant vu ensemble, réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres-, et comme on vit que les carrosses étoient à la porte de Racine et qu'il s'agissoit des Plaideurs^ les bourgeois se persuadèrent qu on venoit Tenlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la G>nciergerie le lendemain. Et ce qui donna lieu à une vision si ridicule, c'est qu'efifectivement un vieux conseiller des requêtes, dont je vous dirai \q nom à l'oreille, avoit fait grand bruit au palais contre cette comédie *.
J'oubliois de vous dire encore touchant la Phèdre de Racine, que M. Arnauld ayant lu cette tragédie, l'admira, et convint même que de pareils spectacles ne seroient pas contraires aux bonnes mœurs. 11 ajouta seulement : Pourquoi a-t-Ufail son Hippolyte amoureux? Et ce mot seul marque le grand sens avec lequel M. Arnauld jugeoit de toutes choses. Car il faut avouer que ce caractère d'Hippolyte amoureux affadit la pièce et en diminue le tragique, quoique cet amour ait donné lieu à des vers Sadmirables et que le caractère d'Aricie soit parfaitement beau ^.
^ Louis Racine, dans ses Mémoires, reprend et complète cette histoire de la chute à la ville et du succès à la cour, de la comédie des Plaideurs. Voy. aussi le Menagiana^ qui donne une sorte de clef des personnages.
* Voyez une lettre du grand Arnauld à M. Vuiliard^ du 10 avril
On â reproché à Racine qu'il avoit trop mis d'amour dans ses pièces, et qu'il en ?ivoit trop donné à ses héroïnes. Deux causes de cet excès : le caractère même de Tauteur, qui étoit né plein de passion ; et le goût du temps où il écrivoit, car la cour de France alors ne connoissoit que l'amour et la galanterie.
Touchant l'histoire dû feu Roi ' , dont vous me demandez particulièrement des nouvelles, je n'ai, Monsieur, qu'un mot à vous répondre. Despréaux et Racine, après avoir quelque temps essayé ce travail, sentirent qu'il étoit tout à fait opposé à leur génie -, et d'ailleurs ils jugèrent avec raison que l'histoire d'un prince tel que le feu Roi, et remplie d'événements si grands, si extraordinaires en tout genre, ne pouvoit, ni ne devoit être écrite que cent ans après sa mort, à moins que de vouloir ne donner que de fades extraits de gazettes, comme ont fait les misérables écrivains qui ont voulu se mêler de faire cette histoire ^.
1691. n témoigne préférer Esther à Athalie. — Dans ses Mélan-ges, Michault prétend qu*en donnant le nom de Le Bon à un sergent, Racine, alors brouillé avec Port-Royal, avait voulu mortifier le grand Arnauld et Nicole, qui avaient donné sous ce nom la Logique dont le titre porta tantôt : Logique de Port-Royal, tantôt Logique de M. Le Bon. Cette allusion est au moins douteuse.
* Racine et Despréaux furent nommés en 1677 pour écrire l'histoire de Louis XIV. (o.)
2 « Je n'ai jamais pu lire sans une surprise extrême, dit Louis Rftoine, ce que dit M. de Valincourt à M. Tabbé d'Olivet, en parlant de \* Histoire du Roi. M. de Valincourt, associé pour ce tratail à Roileau, après la mort de mon père, et chargé seul de la continuation de cette histoire après la mort de Boileau, suivant toute appatence, n'a jamais rien composé sur cette matière. Il
Pour revenir donc aux tragédies de Racine, la haute idée qu'il ayoit de Sophocle lui persuadoit qu'on ne pouyoit Fimiter sans le gâter-, et efifectivement il n'a jamais osé toucher à aucupe de ses pièces , quoiqu'il n'ait pais craint de jouter contre Euripide, qu'il a sou-^ vent égalé, et quelquefois surpassé.
Je me souviens à ce sujet qu'étant un jour à Auteuil chez De3préaux avec M. Nicole et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mimes Racine sur l'Ofi'dipe de Sophocle. 11 nous le récita * tout entier, le traduisant sur-le-champ : et il s'émut à un tel point, que tout ce que nous étions d'auditeurs, nous éprouvâmes
pouvoit avoir, aussi bien que ses prédécesseurs, le style historique: mais pourquoi a-t-il voulu faire entendre que regardant ce travail comme opposé à leur génie, ils ne s*en occupoient pas, lui qui a su mieux qu'un autre combien ils s'en étoient occupés, et qui a été le dépositaire^ après leur mort, de ce qu'ils en avoient écrit? Le fatal incendie qui, en 1726, consuma la maison qu'il avoit à Saint-Gloud, fut si prompt qu'on ne put sauver les papiers les plus importants de l'amirauté, et que les morceaux de r//tstoire du Roi périrent avec plusieurs autres papiers précieux à la littérature. Le Recueil des lettres de Boileau et de mon père fera connoitre l'application continuelle qu'ils donnoient à l'histoire dqnt ils étoient chargés. Quand ils avoient écrit quelque morceau intéressant, ils alloient le lire au Roi. Ces lectures se faisoient chezM"* de Monlespan.... » — Voy. lettre de Racine à Despréaux, ou 24 août 1687, et toutes les lettres qu'il écrivit à Despréaux, pendant qu'il suivait le Roi dans la campagne où fut pris Namur. -- Despréaux et Racine, comme membres de l'Académie des .'nscriptions, avaient d'ailleurs travaillé à V Histoire du Roi par les médailles. Voy. la correspondance de Boileau et de Brossette, édit. Laverdet, Paris, Techener, 1858. 1 vol. in-8<>, p. IJO. On a d'ailleurs imprimé plusieurs fragments historiques sortis de la plume de Racine.
* Réciter, dans le sens du latin recitare, lire à haute voix.
tous les sentiments de terreur et de compassion , sur quoi roule celte tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre, j'ai entendu nos meilleures pièces; mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit : et au moment même que je vous écris, je m'imagine voir encore Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui.
11 possédoit au suprême degré le talent de la déclamation. G'étoit même assez sa coutume de déclamer ses vers avec feu, à mesure qu'il les composoit. Il m'a plusieurs fois conté que pendant qu'il faisoit sa tragédie de Mithridate^ il alloit tous les matins aux Tuileries, où travailloient alors toutes sortes d'ouvriers ^ et que récitant ses vers à haute voix, sans s'apercevoir seulement qu'il y eût personne dans le jardin, tout à coup il s'y trouva environné de tous ces ouvriers. Ils avoient quitté leur travail pour le suivre , le prenant pour un homme qui par désespoir alloit se jeter dans le bassin.
Un autre fait, qui mérite plus d'attention, et que je tiens encore de lui, c'est qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses tragédies, qui est Alexandre , Corneille lui donna beaucoup de louanges , mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie^ s'il parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi : mais vous savez qu'il préféroit Lucain à Virgile. D'où il faut conclure que le talent de faire excellemment des vers, et l'art de juger excellemment des
poètes et de la poésie, peuvent quelquefois ne pas se rencontrer dans la même tête.
Racine, au reste, étoit d'une taille médiocre, la physionomie agréable, le visage ouvert. Il avoit le nez pointu, ce qui marque, selon Horace, un esprit porté à la raillerie. Il étoit en effet railleur, et d'une raillerie amère' ; mais dans les dernières années de sa vie, la piété, dont il faisoit profession, Tavoit porté à se modérer. D'ailleurs , autant qu'il relevoit avec plaisir la fatuité d'un homme heureux, autant étoit-il plein de compassion et toujours disposé en faveur de ceux qui souffroient
Pour peu qu'il fût échauffé dans la conversation , il avoit l'éloquence la plus vive et la plus persuasive du monde. Aussi m'a-t-il souvent dit qu'il regrettoit de ne s'être pas fait avocat au Parlement.
Quatre ou cinq mois avant sa mort, il fut attaqué d'une fièvre violente, dont on le guérit à force de quinquina. Il se croyoit hors d'affaire, lorsqu'il lui perça tout d'un coup à la région du foie une espèce de petit abcès qui jetoit tous les jours un peu de matière, à quoi les chirurgiens ignorants ne firent pas assez d'attention. Un matin, étant entré dans son cabinet pour prendre du thé selon sa coutume, et s' apercevant que cet abcès étoit séché et refermé, il fut frappé d'effroi, et s'écria qu'il étoit un homme mort. Il descendit dans sa chambre et se mit au lit, d'où en effet il n'est pas
' Les épigrammes de Racine sont en effet des modèles de fine et piquante. raillerie. Les Plaideurs ne sont qu'une longue épigramme.
338 JEAN RACiiNE.
relevé depuis. On reconnut bientôt que c'étoit un abcès formé dans le foie. Ses douleurs devinrent si cruelles, qu'une fois il demanda s'il ne seroit pas permis de les faire cesser, en terminant sa maladie et sa vie par quelque remède K Tous les jours nous y étions Despréaux et moi, ou plutôt nous n'en sortions pas. Il conserva jusqu'à la fin une parfaite connoissance, ani* mée des sentiments les plus chrétiens.
Par son testament*, il avoit ordonné que son corps fût porté à Port-Royal-des-Champs, ce qui fut exécuté ; mais lorsqu'on ruina cette maison, ses os furent rapportés à Saint-Étienne-du-Mont et enterrés vis-à-vis la chapelle de la Vierge, proche l'endroit où est enterré M. Pascal'.
Voilà, Monsieur, ce que ma mémoire a pu me fournir. Je ne croyois pas môme aller si loin, quand j'ai pris la plume. Au lieu d'exiger de moi cette corvée, vous auriez bien dû venir me voir à Saint-Cloud ; et peut-
^ « n n*est point vrai qu*U ait jamais demandé s*il n*étoit pas permis de faire cesser sa maladie et sa vie par qaelqaes remèdes.» — (Mémoires de Louis Racine,) — Voy. dans le même ouvrage les détails, trop longs pour être rapportés ici, que donne Louis Racine sur la dernière maladie de son père ; ce récit suffit à montrer la fausseté du prétendu coup de mort porté à Racine, par le mécontentement de Louis XIV. Voy. aussi une réfutation de ce conte dans VAihenœum français.
* II est rapporté tout entier ce testament dans les Hommes illustres de Perrault, à Tarticle de Racine, (o.) — Le texte en a été reproduit dans les Mémoires de Louis Racine.
^ Despréaux a fait Tépitaphe de son ami. Voy la nouvelle édition de la correspondance de Boileaa et de Brossette, donnée par M. Laverdet. Chez Techener, \ vol. in-8«, *858.
JEAiN UAChNE. 339
être qu'à Tombre de ces allées couvertes, où vous trouvez la promenade si agréable, il me seroit revenu dans la conversation divers traits, qui présentement ne s'offrent pas à mon esprit.