‹ Histoire de l'Académie française (volume 2)Chapitre 60 sur 158 · VISITE DE LA REINE CHRISTINE · texte numérisé non relu

VISITE DE LA REINE CHRISTINE

« Le dessein de M*** le Chancelier étoit que rAcadémie s'assemblât dans la chambre de M. de Priézac, selon sa coutume ; mais , parce que le haut du degré pour y entrer étoit un peu obscur et malaisé^ il jugea qu'il valoit mieux que cette séance se tint en son appartement : ce qui fut plus convenable pour Sa Majesté et plus glorieux pour l'Académie.

« Quand on commença à lire le cahier du Dictionnaire^ W^ le Chancelier dit à la reine de Suède qu'on alloit lire le mot de Jeu, lequel ne déplairoit pas à Sa Majesté, et que, sans doute^ le mot de Mélancolie lui auroit été moins agréable. A quoi elle ne répondit rien.

(( Dans la suite de cette lecture, cette façon de parler s'étant rencontrée : « Ce sont des jeux de princes qui ne plaisent qu'à ceux qui les font, » la reine de Suède rougit et parut émue; mais, voyant qu'on avoit les yeux sur elle, elle s'efforça de rire, mais d'une manière qui faisoit connoitre que c'éloit plutôt un ris de dépit que de joie. »

IL — LETTRE A M. d'aBLANCOURT *.

« Mais c'est assez parler de mes folies : il faut que je t'entretienne de la visite que la reine de Suède a faite à l'Académie, il y eut lundi dernier quinze jours. Tu sauras donc qu'on ne fut averti que vers les huit à neuf heures du matin du dessein de cette princesse, tellement que quelques-uns de nos Messieurs n'en purent avoir l'avis. Tu sais la grande salle qui est à main gauche de l'escalier, en entrant ; au bout de cette salle, il y en a une autre qui est grande encore, mais non pas tant que la première : ce fut là qu'on la reçut. J'arrivai en ce lieu vers les quatre heures; j'y trouvai W^ le Chancelier qui parloit avec M. de Toulouse et M. de Meaux; j'y trouvai aussi sept ou huit de nos Messieurs. A quelque temps de là, les autres arrivèrent,

' Œuvres diverses de Patru, 4' édition, 2 vol. in-4<», tome ii, pai;e5l3.

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et nous étions quinze ou seize en tout; car M. du Ryer ne put en être averti. M. Giry en fut averti trop tard, et étoit sorti quand l'avis lui fut apporté. MM. Chapelain et Conrart étoient indisposés; M. de Gombauld y vint sans être averti; mais aussitôt qu'il sut le dessein de la princesse, il s'en alla; car tu sauras qu'il est en colère contre elle de ce qu'ayant fait quelques vers où il a loué le grand Gustave, elle ne lui a point écrit, elle qui, comme tu sais, a écrit à cent impertinents. Le* bonhomme, que tuconnois, se fâcha de cela tout de bon, quoiqu'il soit vrai qu'elle ait demandé de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurols bien plus de sujet de m'en plaindre ; mais quand rois, reines, princes et princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai jamais.

Mais, pour en revenir à notre sujet, la salle où on reçut la princesse est fort belle. Il y avoit au milieu une table tirée des deux bouts, couverte d'un tapis de velours bleu avec une grande crépine d'or et d'argent. Au bout d'en haut, il y avoit un fauteuil de velours noir avec un clinquant d'or large de quatre doigts, et, tout autour de la table, des chaises à dos de tapisserie. Mki* le Chancelier oublia de faire mettre dans cette salle le portrait de la princesse qu'elle a donné à la Compagnie ; car, à mon avis, cela ne se devoit point oublier. Sur les cinq heures un valet de pied de la princesse vint savoir si la Compagnie étoit assemblée; à un moment de là, un autre valet de pied, mais du Roi, vint dire à W^ le Chancelier que la reine de Suède étoit au bout de la rue; et, presque aussitôt, on vit son carrosse entrer dans la cour. M»^ le Chancelier, suivi de la Compagnie, l'alla recevoir au carrosse; mais comme il y avoit grand monde dans la première salle, et même dans la cour, qui vouloit voir la princesse, je ne passai point le milieu de la première salle à cause de la presse, et il n'y en eut que deux ou trois d'entre nous qui purent suivre : tellement que je ne te puis dire bien certainement ce qui se passa à cet abord. On m'a dit que M^ le Chancelier lui lit seulement un compliment à l'ordinaire. Ensuite, elle passa à travers la première salle, W' le ChaQcelier p. ses côtés, suivie de M»"' de Bregis, de son capitaine des gardes,

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