Histoire de l'Académie française
L'Académie française est une puissance qui, comme toutes les autres, a rencontré, à côté des indifférents, des partisans déclarés, et des adversaires si bruyants qu'on lésa crus nombreux. A une époque où l'illustre Compagnie attire plus que jamais peut-être l'attention publique, il nous a paru utile de donner une nouvelle édition de son bistoire.
Deux ouvrages, l'un de Pellisson, l'autre de l'abbé d'Olivet, ont surtout contribué à répandre la connaissance des annales académiques antérieures au dixhuitième siècle. Pellisson s'est étendu sur les origines de l'Académie -, il a dit, avec ce charme indéfinissable et cette belle langue dont il avait le secret, les premiers travaux, les premières luttes, les premiers succès de la Compagnie -, l'abbé d'Olivet a repris la chaîne des faits où l'avait interrompue son devancier et l'a conduite
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jusqu'à l'an 1700. La mort de Racine est le dernier événement qu'il rapporte.
Il n'est pas difficile de trouver des exemplaires de ces deux livres. Ils ont dû en effet à l'estime du dix-huitième siècle, durant lequel on les a plus d'une fois réimprimés, d'échapper à cette rareté qui seule donne de la valeur à d'autres ouvrages, curieux pour l'érudit, mais moins parfaits de forme, et moins accessibles aux gens du monde.
Hdtons-nous de le dire cependant. Si les textes de Pellisson et de l'abbé d'Olivet sont assez communs ; si le style de Pellisson surtout est tel qu'il suffirait pour faire vivre même un ouvrage dénué d'intérêt, il faut convenir que, de nos jours, ils sont loin de satisfaire, sur tous les points, à notre légitime curiosité. Dans quelque minutieux détails que soit entré Pellisson quand il a écrit l'histoire de la Compagnie, si complète que parût sa Relation à des contemporains qui avaient pris part, comme acteurs ou comme témoins, aux faits et aux événements littéraires qu'il leur rappelait, il a soulevé pour nous, sans y répondre, un certain nombre de questions pleines d'intérêt ; l'abbé d'Olivet , par négligence ou par calcul , a laissé dans l'histoire de la Compagnie et dans ses notices sur les Académiciens des lacunes considérables et qui ne sauraient se justifier.
On voit donc déjà en partie le but que nous nous sommes proposé : offrir un bon texte de deux ouvrages précieux pour notre histoire littéraire j corriger des fautes accrues par des éditions successives; rectifier
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les erreurs échappées à des écrivains plus soigneux encore de leur slyle (jue de l'exactitude historique^ éclaircir les points obscurs et, dans nos commentaires, ajouter aux deux récits tout ce qu'ils laissent à désirer l'un et l'autre.
L'ouvrage de Pellisson, composé en 16o2, parut sous une forme heureusement choisie par l'écrivain : c'est une Lettre, une Relation^ où il dit à M. de Faure Fondamente, son parent, « tout ce qu'il a pu savoir de l'Académie française. » Ces nombreux renseignements, qu'il promet à son correspondant de province, sont distribués en cinq parties ; dans la première, il rappelle l'établissement de l'Académie, puis successivement ses statuts, ses travaux, et les événements plus ou moins remarquables qui s'y sont passés -, enfin il donne des notices sur les Académiciens morts au moment oli il publiait son ouvrage et présente une liste des Quarante, telle qu'elle était composée en i6o2.
Notre premier soin a été de rendre au texte de Pellisson toute la pureté de l'édition originale ; nous avons dû, à cet effet, corriger plusieurs dates et reproduire quelques notes qui renvoient à ces registres de l'Académie, maint^ant perdus, mais que l'auteur, ami de Conrart, premier secrétaire de la Compagnie, avait pu consulter. Puis, à chacune des parties de l'ouvrage, nous avons joint soit des notes, soit des pièces justificatives qui expli([uent le texte, le complètent, ou fournissent des arguments pour le discuter.
Ainsi, V Établissement de r Académie nous a donné occasion d'expliquer, dans nos notes, quelle faveur était
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pour les Académiciens le droit de committimus , à quel titre ils étaient exemptés de la taille, par suite de quels empiétements le Grand-Conseil pouvait ratifier les lettres-patentes de fondation si le Parlement s'était refusé cà le faire lui-même, etc. Dans nos Pièces justificatives^ pour ne parler que de cette première partie, nous avons pu donner près de cinquante passages extraits des lettres manuscrites de Chapelain ; grâce à lui, nous avons été initié aux difficultés des débuts de l'Académie avec infiniment plus de vérité que par tous les procès-verbaux cités parPellisson. Comment pourronsnous reconnaître l'obligeance de M. Sainte-Beuve, qui a mis si gracieusement à notre disposition cette précieuse correspondance? Qu'il nous permette au moins de lui en renouveler ici nos plus sincères, nos plus vifs remercîments. — Quelques extraits de Balzac viennent ensuite : en rectifiant doux dates de ses lettres, nous avons indiqué un travail (]ue réclament presque toutes les autres.
Comme Pellisson. nous avons été frappé de l'opposition que rencontra, de la part du Parlement, l'établissement de l'Académie ; nos pièces justificatives rapportent un passage où Voltaire, qui n'est jamais à court de raisons, en a donné deux mauvaises pour expliquer cette résistance aux volontés du cardinal; nous n'avons plus hésité alors à admettre l'opinion de Pellisson, la seule bonne, la seule raisonnable : c'est que le Parlement craignait de voir le ministre fonder une Compagnie dont les fonctions, mal définies, pourraient se modifier par ses ordres, et qui vînt, comme le Grand-
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Conseil, disputer à la Cour son autorité. — Nous insisterons un peu sur ce point.
On s'est beaucoup inquiété de savoir quels motifs avaient pu pousser Richelieu à exiger de l'Académie, en dépit de Corneille qui n'y consentit qu'après hien des faux-fuyants, l'examen du Cid. Les uns ont vu simplement, dans la conduite du Cardinal, une jalousie d'auteur; les autres ont cru que le ministre, si sévère pour les duellistes, n'avait pu voir sans colère une tragédie dont un duel formait le nœud, où un duel provoquait l'intérêt. Outre ces motifs, en quelque sorte personnels, qui expliquent la persécution qu'il fit subir au Cid^ il put en avoir un autre plus désintéressé et pins noble : il avait rencontré, pour la fondation de l'Académie, d'assez graves dilficuUés dans les défiances jalouses du Parlement. Il était tout naturel qu'il voulût réfuter et mettre à néant ces soupçons; il saisit donc la première occasion éclatante pour exiger de l'Académie un acte décisif qui la montrât au public ce qu'elle était, et ce qu'elle devait toujours être, une assemblée littéraire et non un corps politique/Bans ce dessein, il choisit la pièce en vue, la pièce unique aloî's et réputée merveilleuse, le Cid de Cornedle. Le poëte comprit peu l'honneur qu'on lui faisait de le critiquer malgré lui \ et le ministre alors ne daigna pas donner au mécontentement d'un auteur une explication qui, dans tous les cas, eût été fort incomplète. Mais en mèmt' temps, et par une sorte de cunq)ensation, de réparation honorable. Richelieu faisait représenter le Cid trois fois au Louvre et deux fois au Palais-Cardinal^ il permet-
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tait à sa nièce très-soumise, la duchesse d'Aiguillon, d'en accepter la dédicace-, il donnait au jeune poëte des marques fréquentes de sa libéralité, et enfin il conl'érait au père de Corneille des lettres de noblesse. Deux dates suffiraient d'ailleurs, au défaut de toutes ces raisons, pour montrer que Richelieu put agir dans l'intérêt de son Académie naissante : le 43 juin 1637, la Compagnie se décida à faire l'examen du Cid; le 9 juillet suivant, elle obtint que le Parlement fît enregistrer les lettres-patentes nécessaires à son établissement, après une résistance qui n'avait pas duré moins de deux ans et demi.
Les documents que nous avons rapportés ensuite dans nos Pièces justificatives montrent la véritable place que tenait l'Académie dans le temps où elle fut fondée, et permettent de la mesurer, grande déjà dès son origine. Que les étrangers l'aient confondue avec le bureau d'adresse de Renaudot ; que les contemporains s'en soient raillés, soit comme Saint-Evremont dans sa Comédie de l'Académie, soit comme Charles Sorel dans son Rôle des présentations aux Grands- Jours de r éloquence française^ soit comme l'auteur de la Requête des Dictionnaires *, il ne reste pas moins acquis à l'histoire que l'Académie, dès la première heure, attira l'attention et fit naître de grandes espérances : comment expliquer les libelles qui l'attaquèrent et aux- (|uels jamais elle ne daigna répondre, s'ils n'avaient espéré servir d'aliment à la curiosité pubhque?
* Voy. tous ces Jocuments aux Pièces jicsiificatives.
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Les vrais desseins de l'Académie n'ont échappé à personne : ses Siatiifs et règlements^ que nous avons textuellement reproduits pour appuyer le texte de Pellisson, qui les examine dans sa deuxième partie, l'ont nettement indiqué : « La principale fonction de l'Académie, y est-il dit (art. 24), sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possible adonner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. -» — Comment l'Académie a-t-elle atteint ce but pendant le dixseptième siècle, comment a-t-elle répondu à l'attente des malveillants qui ne ménageaient pas à l'avance le ridiculus mus de la montagne en travail -, c'est ce qu'il nous est facile de dire en demandant à Pellisson et à d'Olivet une réponse à ces questions.
Tout le monde connaît les Observations sur h Cid. On ferait sans doute autrement aujourd'hui et l'on ferait mieux, nous n'en doutons pas ,• mais quels modèles l'Académie avait-elle à suivre quand elle entreprit ce travail ? Pour la première fois on vit la critique comprendre le respect qu'elle se devait à elle-même et à l'auteur dont elle s'occupait, en dépit même de la pression, comme on dirait aujourd'hui, qu elle avait à subir de la part d'un ministre tout puissant, son fondateur et son protecteur. Et si l'on compare le texte de l'Académie à tous ceux du même genre publiés soit à la même époque, soit dans les temps antérieurs, il sera facile de se convaincre que jamais la critique n'avait pris une position aussi élevée dans la littérature.
Le Dictionnaire^ si lentement conduit, mais si heu-
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reusement terminé, doit être mis au premier rang de ces travaux que nous font connaître Pellisson et l'abbé d'Olivet. On sait combien les éditions qui s'en sont succédé sont différentes les unes des autres, et combien elles se sont améliorées, complétées surtout, jusqu'à la dernière, publiée en 1835 ; mais si le travail primitif de la Compagnie a paru si éloigné des perfectionnements qu'on a pu y apporter, tient-on toujours assez de compte des difficultés qu'avait à vaincre ce premier essai? Pour nous, un travail de ce genre est toujours assez bien fait dès qu'il est fait : l'Académie n'aurait été sans excuse d'avoir donné un Dictionnaire imparfait que si elle s'était crue infaillible, et n'y avait pas apporté ces modifications qu'appellent presque toujours des textes de si longue baleine et de si pénible labeur. Or, l'Académie a fait et refait son œuvre : la langue a sa règle : dans quel autre pays trouve-t-on un lexique qui se soit produit avec un succès égal ou une égale autorité ?
La quatrième partie de la Relation de Pellisson , entre autres « cboses remarquables arrivées dans TAcadémie , » nous adonné d'amples détails sur un fait étrange, sans importance pour l'histoire littéraire, et qui ne touche même que de très-loin à l'Académie : mais cet événement présente un tel intérêt à un autre point de vue, qu'on doit savoir gré à Pellisson d'avoir pu, grâce à la forme qu'il a donnée à son ouvrage, nous en conserver les détails : nous voulons parler du diflérend de lacademicien Boissat et du gouverneur de sa province.
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Pierre de Boissat, auteur d'ouvrages maintenant oubliés ou perdus, était un gentilhomme du Dauphiné, qui dut à ses écrits et à ses bons rapports avec plusieurs membres de l'Académie d'obtenir une place dans la ('ompagnie. Retiré de bonne heure et jeune encore dans sa province, il déplut, par une conduite dont nous n'avons pas le secret, à madame de Sault. La comtesse dont le mari, depuis duc de Lesdiguières, avait alors la charge importante de go\|jerneur du Dauphiné, obtint trop facilement de celui-ci une vengeance dont les suites forment un chapitre curieux de l'histoire privée de cette époque. 11 Bt bàtonnerM. de Boissat, et, appelé en duel par l'Académicien-gentilhonime, il refusa de lui rendre raison de cet outrage. M. de Boissat, qui, disait-il, avait reçu des coups trop près de la mémoire pour rien oubher, mit tout en œuvre pour obtenir une satisfaction. On vit alors la noblesse entière du pays se réunir et s'établir juge du différend. Par la décision unanime de l'assemblée, le gouverneur de la province fut obligé de s'humilier devant un simple gentilhomme. Toutes les circonstances de ce démêlé, qui se termina d'une manière si remarquable, ont été rappelées par Pellisson, et nous n'avons rien négligé pour compléter le texte de l'historien.
Pellisson a si bien compris l'importance de cet événement, qu'il l'a rapporté dans une des parties consacrées à l'histoire du Corps académique. La dernière section de son ouvrage se compose de notices sur les Académiciens en particulier.
Dix-sept d'entre eux étaient morts quand l'auteur