‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 18 sur 89 · ÉLOGE DE M. BARDIN · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. BARDIN

L'Académie françoise ne songeoit qu'à composer des chants de triomphe pour les victoires du Roi, lorsqu'elle fut contrainte de prendre le deuil et de pleurer la perte de Pierre Bardin, l'un de ses plus illustres ornements. Il naquit l'an 1590, dans la ville capitale de la Normandie, de parents qui le laissèrent plus avantageusement partagé des biens de l'esprit que de ceux •de la fortune. Il reçut d'eux une vie qu'il a perdue, et il leur a rendu une gloire qui«ne s'éteindra jamais. Il prit la première teinture de la piété et des bonnes lettres chez les Pères Jésuites. Dès ce temps-là, ses maîtres jugèrent qu'il seroit un homme extraordinaire; mais comme les fruits de l'automne surpassent quelquefois les promesses du printemps, de même ses actions et ses ouvrages ont fait connoître depuis que l'on n'avoit pas conçu d'assez hautes espérances de lui. Il ne voulut pas étudier pour devenir savant, mais pour être meilleur; et il songea moins à enrichir sa mémoire qu'à polir sa raison et à régler ses mœurs. Il étoit propre à toutes les disciplines, mais il s'a-

' Quelques années cependant après la publication du livre de Pellisson, c'est-à-dire en 1639, le 5 avril, l'abbé Cotin prononça l'oraison funèbre d'Abel Servien^ Académicien et ministre d'État, aux obsèques qui lui furent faites au nom de l'Académie dans léglise des Carmes des Billettes. On voit de même, en 1671, l'abbé Cassagnes prononcer, au même lieu, l'oraison funèbre de Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, membre de l'Académie. — Mais l'Académie ne suivit cette coutume qu'en faveur de ses membres les plus qualifiés. {Recueil des harangues de Messieurs de i'Ac demie françoise. Paris, Coignard, 1698, in-4°.)

donna particulièrement à la philosophie et aux mathématiques avec un succès qui donna de la jalousie au\ plus habiles. L'amour de la souveraine vérité le jetant dans l'étude de la théologie, il ne s'arrêta qu'à des sources claires et saines, dans lesquelles il puisa des lumières qui réclairèrent sans Téblouir. Après avoir amassé beaucoup de trésors dans les auteurs sacrés et profanes, il crut qu'il commettroit un larcin s'il n'en faisoit des libéralités. Les prémices de sa plume furent consacrées à la gloire de Dieu, par la paraphrase de l'Ecclésiaste qu'il composa, et à laquelle il donna le nom de Pensées morales. En cet ouvrage, la dignité du sujet est soutenue par une élocution forte sans rudesse, riche sans ornements, curieuse et agréable sans all'ectation. Le public le reçut avec un applaudissement extraordinaire. L'envie ne parla point contre lui, ou ne parla qu'en secret. Cela lui donna courage de faire un autre présent à la postérité, qui lut la première et seconde partie du LycéCy dans lesquelles, formant un honnête homme, il fit sa peinture sans y penser. Il travailloit à la troisième, quand un accident inopiné le déroba à la France, en l'âge de quarante-deux ans, et priva les siècles futurs du fruit de ses études. Il avoit conduit M. d'Humières ' dans sa jeunesse, et depuis étoit demeuré auprès de lui pour l'assister de son conseil dans ses plus importantes afl'aires, qu'il embrassoit comme siennes. If témoigna bien qu'il l'aimoit passionnément ; car, le voyant en danger de se noyer, il accourut pour le secourir, sans considérer qu'en ces rencontres la charité est d'ordinaire périlleuse. La crainte

' On n'a Jamais remarqué, pensons-nous, que c'est à son élève, sous le nom de Timandre, que s'adresse Bardin dans tout le cours de son ouvrage ; c'est ce qui ressort pourtant de ce passage de la Quatrième Promenade, où, appréciant l'historien de Tliou, il dit : « N'est-il pas vrai, Timandre, que quand vous oyez ce qu'il rapporte de monsieur votre oncle, etc. » — Suit un extrait de De Thou, à la louange de M. d'Humières, oncle de celui qui fut élève de Bardin et depuis premier gentilhomme de la Chambre et père du maréchal d'Humières.

du danger où il voyoit une personne qui lui éloit si chère l'ayant troublé, il perdit la force et l'haleine; de sorte qu'il ne put résister à l'impétuosité de Teau, laquelle tournoyant à l'endroit où il se perdit, faisoit un gouffre au milieu d'une des plus paisibles et des plus sûres rivières du monde. Ce malheur eût donné de l'inquiétude à ses amis pour l'état de son âme, si l'intégrité de sa vie ne leur eût lait connoître qu'il se préparoit tous les jours à la mort. Le genre n'en pouvoit être plus pitoyable, ni la cause plus glorieuse. Sa conversation étoit douce, et il savoit si bien tempérer la sévérité de sa vertu, qu'elle n'étoit fâcheuse à personne. Bien que sa fortune fût au-dessous de son mérite, il la trouva assez relevée; et pour la rendre meilleure, il ne fit aucune de ces diligences serviles que la coutume rend presque honorables. Huit jours devant sa mort, il avoit parlé dans l'Académie, et son esprit s'étoit élevé si haut qu'il falloit juger dès lors qu'il commençoit à se détacher de la matière et qu'il approchoit de son centre. Sa taille étoit moyenne; la couleur de ses cheveux et de son visage montroit le juste tempérament de cette mélancolie que les philosophes appellent sage et ingénieuse. L'Académie lui rendit solennellement les devoirs auxquels la piété l'obligeoit, et fut longtemps à sécher ses larmes. Les regrets qu'il laissa à ceux mêmes qui ne le connoissoient pas consola ses amis, et la tristesse publique fut le remède de leur douleur particulière. Pour superbe monument, ils conservèrent la mémoire de son nom dans leur âme, s'efforcèrent de suivre ses exemples, et n'eurent point de plus,, douces pensées que celles qui leur parloient de sa vertu.

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