‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 20 sur 89 · AUTRE EPITAPHE · texte numérisé non relu

AUTRE EPITAPHE

Bardin repose en paix au creux de ce tombeau;

Un trépas avancé le ravit à la terre.

Le liquide élément lui déclara la guerre

Et de ses plus beaux jours éteignit le flambeau.

Mais son esprit, exempt des outrages de l'onde.

S'envola glorieux, loin des peines du monde,

Au palais immortel de la félicité.

Il eut pour but l'honneur, le savoir pour partage.

Et quand au fond des eaux il fut préci[)ité.

Les vertus avec lui lirent toutes naufrage.

Je ne saurois presque rien ajouter à cet éloge et à ces épitaphes. Ceux qui ont connu cet Académicien disent

1 La dernière partie de son discours regardoit les actions de riionnête lionime. (r.)

- Page 162, on dit qu'il étoit né l'an 1590. Page 134, on dit qu'il mourut en 1657. Et ici on dit qu'il mourut âgé de 42 ans. L'erreur de calcul est visible : mais quel remède y apporter? (o.)

160 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, qu'il étoit en effet tel que vous l'y voyez dépeint, et rendent des témoignages fort honorables à sa vertu. Ses écrits font assez voir tout le reste, et la beauté de son esprit paroît dans celle de ses pensées et de son style, qui peut-être n'a point d'autre défaut que d'être un peu trop diffus'. On m'a parlé de quelques autres ouvrages de lui, que je n'ai point vus, et dont il n'est pas fait mention àansV Eloge ; qui sont : Le grandChambeîlan de France, dédié au duc de Chevreuse, et imprimé à Paris chez du Val, en l'an i6î23 ; un livre ^ dédié au Roi, et une lettre assez longue sur la possession des religieuses de Loudun. Il avoit résolu d'intituler son Lycée, l'Honnéte Homme ^, et se plaignoit que M, Faret, à qui il avoit communiqué son dessein, l'avoit prévenu et s'étoit servi de ce titre.

• « De ce que son style étoit un peu diffus, on disoit qu'il avoit beaucoup de rapport à celui de Colombi, parent de Malherbe, de Normandie comme lui. » (Mém. de Marolles, édit. in-12, 1753. Tome III, p. 23S.)

2 Un livre dédié au Roi : Sur une indication si vague, comment deviner ce que c'est ? Aucun des volumes mentionnés dans la liste de ses ouvrages, n'est dédié au Roi. (o.)

^ Dans son Advertissement au Lecteur, Bardin met en avant ce titre que Faret lui aurait enlevé : « Tu jugeras facilement, dit-il, que mon style ne doit sentir ny l'austérité des doctes, ny la mignardise des écrivains fabuleux; et, en effet, je n'ai pu souffrir ny de la crasse, n>\,du fard, et n'ay point voulu que le discours de mon Honneste homme eût d'autre beauté que celle qu'on voit sur le visage des honnestes femmes, quand elles sont belles, qui provient de leur santé. » — Dans plusieurs des Promenades qui forment les chapitres de son livre, il traite des vertus ou des sciences que doit avoir V honnête hommr, c'csl-ù-diro l'iioninie de bonne société, de manières polies et d'esprit cultivé,

Paul Hay, sieur du Chastelet, étoit de l'ancienne maison de Hay, en Bretagne, qui se vante d'être sortie il y a six cents ans de celle des comtes de Carlile, l'une des plus illustres d'Ecosse. Il fut au commencement avocat général au Parlement de Rennes, et enfin conseiller d'État ordinaire. Il eut aussi des emplois fort honorables, comme la commission d'établir le Parlement à Pau, et, en l'année 1635, l'intendance de la justice dans l'armée royale, où le feu roi Louis XIII, le comte de Soissons, et le cardinal de Richelieu, étoient en personne. Il fut nommé pour être un des commissaires au procès du maréchal de Marillac ' ; mais ce Ma-

* Le Maréchal avait été arrêté en Piémont au mois de novembre 1630. Deux Commissions furent successivement nommées pour le juger; du Chastelet fit partie de la seconde, établie le H mars 1632. Appelé devant ses juges, le Maréchal, avant de prêter serment, prit la parole, et dit :

« Quanti Chastelet, j'ai horreur. Messieurs, de le voir parmi une si honorable Compagnie sur ces fleurs de lys, et qu'il ait pouvoir sur ma vie et sur mon honneur, quand bien je n'aurois à lui reprocher que cette infâme prose dont il est l'auteur, où s'étant moqué de Dieu et de l'Église, ayant injurié les cendres d'un personnage d'éminente qualité et sainteté de vie, de qui la mémoire est eu l'éternité, ofl'ensé les vivants, les princes et autres perponnes de rare mérite, il ne fjui pas s'étonner s'il a calomnié

168 DES ACADÉMICIENS EN PARTICULIER, réclial le récusa comme son ennemi capital, et qui avoit fait une satire latine en prose rimée, tant contre lui que contre le garde des sceaux, son frère. On lui reproche là-dessus qu'il nia devant le Roi, et avec serment, d'être l'auteur de cette pièce -, que depuis pourtant, la même récusation ayant été proposée une autre fois, il avoua ce qu'il avoit nié : de quoi le Roi en colère le fît arrêter. Quant à lui, dans les Observations qu'il a faites sur le procès du maréchal de Marillac, il proteste seulement qu'il n'a jamais fait aucun serment devant le Roi, sans entrer plus avant dans cette matière. Mais j'ai su de bonne part de quelle sorte il en parloit avec ses plus familiers amis, et j'en ai eu des mémoires très-particuliers, qui se réduisent en un mot à ceci que , désirant de se tirer du nombre des juges, il avoit fait suggérer lui-même cette requête de récusation au Maréchal, et que son artifice ayant été découvert par des personnes

impudemment Monsieur de Marillac, mon frère, et m'a rangé au nombre des pendards : suspendatur ante iurbas, paroles de sa rage et de sa passion ; et toutesfois, après s'en être vanté publiquement es présence de personnes illustres et l'avoir confessé mesmes à quelques-uns de vous, Messieurs, dont j'interpelle et prends les consciences à témoins, il a été si perfide et si désespéré de le nier par un lasche parjure devant la sacrée personne de Sa Majesté ; mais pourtant, si dans cette oppression, il faut qu'il soit mon juge, j'espère que Dieu fera miracle en sa personne, et que, contre les sentiments que j'en dois avoir par les témoignages qu'il a rendus, il changera son mauvais dessein et convertira sa fureur en modération. »

{Journal de M. le cardinal de Richelieu..., à Troyes, sur l'imprimé à Paris, 1632, 2 vol. in-18, — pp. 10, W.

— A la p, 108 du même vol., on donne la Prose de du Chastelet.

puissantes, qui lui étoient ennemies, excita le courroux du Roi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après la dernière requête de récusation, qui fut présentée contre lui' à Ruel, où se faisoit la procédure, il fut mandé par le Roi, qui étoit à Saint-Germain, et ensuite retenu et conduit le même jour à Yillepreux, et que durant sa prison, pour se réconcilier avec la Cour, il fit les Observations, dont je vous ai déjà parlé, qui servirent à l'en faire sortir. Depuis il ramassa plusieurs pièces de divers auteurs pour la défense du Roi et de ses ministres, les fit imprimer avec ce titre, Recueil de pièces servant à l'Histoire^ et mit au-devant cette longue préface qui est comme une apologie du cardinal de Richelieu. Il étoit homme de bonne mine, d'un esprit ardent et fort résolu, qui parloit et écrivoit fort bien, et qui aimoit avec une passion démesurée les exercices de l'Académie. Aussi dit-on qu'ils ne lui furent pas inutiles, et qu'on remarqua une très-grande différence entre les ouvrages qu'il avoit faits auparavant, et ceux qu'il fit depuis l'établissement de ce Corps. Ce fut lui qui y lut le premier discours de ces vingt dont je vous ai parlé ailleurs. Je dis qui y lut-, car encore qu'ayant passé par les charges, et particulièrement par celle d'avocat général, il fût tout accoutumé à parler en public, il avoua que jamais assemblée ne lui avoit paru plus redoutable que celle-là, et se servit de la permission que le règlement donnoit à tous les Académiciens de lire leurs harangues, s'ils vouloient, au lieu de les prononcer. J'ai appris quelques mots qu'on lui attribue, qui me semblent dignes d'être rapportés.

Lorsqu'on fit le procès à M. de Boutteville, il fit un factum ' pour lui, qui fut trouvé également éloquent et hardi. M. le Cardinal lui ayant reproché que c'étoitpour condamner la justice du Roi : « Pardonnez-moi , lui dit-il, c'est pour justifier sa miséricorde, s'il a la bonté d'en user envers un des plus vaillants hommes de son royaume. »

Un jour, comme il assistoit M. de Saint-Preuil , qui sollicitoit la grâce du duc de Montmorency, et qu'il témoignoit beaucoup de chaleur pour cela, le Roi lui dit : « Je pense que M. du Chastelet voudroit avoir perdu un bras pour sauver M. de Montmorency. » Il répondit : « Je voudrois, Sire, les avoir perdus tous deux, car ils sont inutiles à votre service, et en avoir sauvé un qui vous a gagné des batailles et qui vous en gagneroit encore. »

Au sortir de sa prison, le Cardinal lui faisant quelque excuse sur sa détention : « Je fais, lui répondit-il, grande difl^érence entre le mal que votre Éminence fait et celui qu'elle permet, et n'en serai pas moins attaché à son service. »

Et un peu après ayant été mené à la messe du Roi, qui ne le regardoit point, et affectoit même, ce sembloit, de tourner la tète d'un autre côté, comme par quelque espèce de honte, de voir un homme à qui il venoit de faire ce traitement, il s'approcha de M. de Saint-Simon, et lui dit : « Je vous prie, Monsieur, de

' Pour messire François de Montmorency , comte de Luz et Je Boutteville, et messire François de Eosmadec, comte des Chapcl^ les. C'est un écrit de 8 pages in-folio, (o.) — |627f

dire au Roi que je lui pardonne de bon cœur, et qu'il me fasse l'honneur de me regarder. » M. de Saint-Simon le dit au Roi, qui en rit, et le caressa ensuite.

Il mourut âgé de quarante-trois ans cinq mois, le 6 avril 1636, d'une fièvre quarte, et comme j'ai ouï dire à quelques-uns, par la faute des médecins, et pour avoir été trop saigné. 11 a laissé des ouvrages de vers et de prose. Ce que j'ai vu pour les vers, est VAvis avx absents \ contre ceux qui étoient alors à Bruxelles avec la Reine-Mère, Marie de Médicis, et Monsieur, frère unique du Roi. Une satire assez longue, Contre la vie de la Coui\ qui commence : Sous un calme trompeur^ et qu'on a faussement attribuée à Théophile *. Une autre satire cruelle et sanglante contre un magistrat, sous le nom de ***. Ses ouvrages de prose sont : la Prose rimée^ en latin, contre les Marillacs ; les Observations sur le procès du niaréchal de 3^aril/ac ; la Préface du Recueil de pièces servant à l'Histoire. Son stvle surtout en cette préface est magnifique et pompeux, peut-être jusques à l'excès. Il avoit commencé un autre écrit pour répondre à l'abbé de Saint-Germain, comme je vous ai dit ailleurs *•, mais il mourut là-dessus, et son travail n'a point été vu.

1 Cette pièce intitulée : Avis aux absents de la Cour, est d'environ 130 vers, (o.)

2 C'est effectivement sous le nom de Théophile qu'elle se trouve dans les Recueils de Sercy, t. I, p. 89. (o.)

^ On la trouve sous ce titre : Prose impie contre les deux frères Marillacs, dans le Journal du cardinal de Riclielieu. (o.) * Voy. ci-dessus, p. 48.

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