‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 3 sur 89 · INTRODUCTION. XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XV

tel auprès de ses contemporains, et ce n'est que de nos jours que l'on s'est plu à remarquer, avec raison, combien il portait une large et généreuse manière dans l'expression de la pensée.

Arnaud d'Andilly reçut l'offre d'une place d'académicien : il refusa , et c'est depuis ce temps que la mesure a été prise de ne recevoir personne qui ne se présentât formellement. L'Académie n'a pu inscrire de force sur son tableau le célèbre janséniste. Qui donc la blâmera d'avoir pris la décision qu'elle a prise dans l'intérêt de sa dignité ?

Molière s'est-il présenté ? Molière, que la postérité a noblement absous du crime, impardonnable aux yeux de ceux qu'il amusait , d'avoir monté sur le théâtre, pouvait-il aspirer à une distinction dont il voyait les charges sans en bien voir peut-être les avantages? Le travail du Dictionnaire, des discussions sur la pureté du style, dont il ne se souciait guère, quoiqu'il ait à nos yeux le mérite suprême d'avoir employé la bonne et vraie langue française toute naturelle au lieu de ce langage artificiel alors en honneur, la pensée des luttes qu'il aurait à soutenir pour être considéré comme confrère et comme égal par les grands seigneurs dont quelques-uns avaient déjà trouvé tout ouvertes les portes de l'Académie, toutes ces considérations ne l'ont- elles point arrêté? N'ont-elles point aussi influé sur l'Académie pour écarter de la pensée de tous l'admission d'un homme qui devait cependant presque tous les éclipser? Qu'on veuille bien y songer d'ailleurs. De nos jours, la Compagnie ne reçut Alexandre Duval et Picard, qui

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avaient été acteurs, que quand ils eurent cessé de paraître sur le théâtre ^ elle n'aurait pu permettre qu'un de ses membres s'exposât chaque soir aux sifflets de la malveillance ou du caprice, dans une profession qui étaitloin d'être regardée, par l'opinion publique, comme honorable et libérale. Boileau, qui pressait si fort Molière de quitter le théâtre, dans les dernières années, et qui souffrait de voir ce grand homme salîuhler du sac des Scapins, exprimait à sa manière ce sentiment de convenance sociale. Dans l'antiquité même, Cicéron, l'ami et l'admirateur de Roscius, ne disait-il pas de l'illustre comédien : « C'est un si grand artiste qu'il paraît seul digne de monter sur le théâtre : c'est un si honnête homme qu'il semble seul digne de n'y pas paraître. )) Ailleurs, Cicéron allait jusqu'à proclamer que Roscius méritait d'entrer au sénat. Et cependant Roscius, honoré de l'estime du peuple et de l'amitié des plus glorieux personnages de la république, ne fut pas sénateur f et s'il s'est trouvé, de son vivant, quelqu'un pour le remarquer, ce qui n'eut jamais Heu pour Molière, il ne se trouva jamais personne pour le trouver mauvais et pour s'en plaindre. Mais si l'Académie n'a pas ofîei t une place à Molière, combien elle a regretté plus tard de ne pouvoir s'enorgueillir de ce nom illustre parmi les plus illustres! On sait qu'elle fit placer le buste du puëte dans la salle de ses séances avec ce vers :

Rien ne manque à sa gloire : il manquait à la nôtre.

Scarron, s'il est permis de parler de Scarron après Molière, ne pouvait quitter sa chambre : le nommer à

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l'Académie, c'eût été se donner un membre plus que boiteux et inutile. Mais d'ailleurs le genre de style qu'il avait adopté pouvait-il être alors un titre sufïîsant d'admission ? L'Académie nous désavouerait, si nous croyions avoir à la justifier d'avoir répudié un poëte burlesque. Ajoutons môme que Saint- Amant, qui était de l'Académie, s'était chargé de recueillir pour le Dictionnaire les termes burlesques ou grotesques : il y aurait eu double emploi.

Enfin Rotrou et Brébeuf, supérieurs, sans contredit, par le talent et par quelques œuvres, à plusieurs académiciens de leur temps, vivaient en province -, et si, au moment où se fonda l'Académie, on inscrivit sur le tableau les noms de quelques écrivains qui demeuraient loin de Paris, on prit ensuite pour règle de ne recevoir aucun nouveau membre qui ne pût prendre sa part des charges communes et se rendre utile à la Compagnie dans ses travaux.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ce point, qui nous éloigne un peu de notre rôle d'éditeur. Ce n'est pas l'Académie que nous avons à défendre : que lui importent les attaques, et quel service pouvons-nous lui rendre? C'est l'ouvrage de Pellisson et le nôtre que nous avons à présenter au public, et si nous avons cru devoir donner une pensée aux absents, nous ne pouvons larder plus longtemps à parler du travail laissé par l'historien de l'Académie sur les membres de ce Corps illustre.

A la suite des notices consacrées par Pellisson aux académiciens morts avant U)o2, est jointe une liste des

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quarante membres que comptait alors la Compagnie, avec l'indication de leurs ouvrages. Fit les notices et ce que l'auteur appelle son Catalogue laissent beaucoup à désirer.

L'abbé d'Olivet a comblé quelques lacunes : nous avons essayé de compléter son œuvre, et de réparer en même temps un assez bon nombre d'erreurs écbappées à l'un et à l'autre historien. Nous avons cru, dans l'intérêt d'une clarté plus grande à donner à notre texte, pouvoir user d'un artifice typographique qui, nous l'espérons, sera agréé du lecteur. Réservant pour notre propre travail le bas des pages , nous avons placé les commentaires de l'abbé d'Olivet à la suite de chacun des articles qui les ont provoqués-, mais nous avons indiqué nettement sa part et celle de Pellisson en employant pour l'impression des caractères dilTérenls.

L'inégalité des styles, la supériorité incontestable de Pellisson sur d'Olivet, suflirait pour distinguer les deux textes : et c'est même un des enseignements qui ressortent du rapprochement des deux Histoires.

Pellisson et d'Olivet se servent tous deux de la même langue 5 ils puisent au même fonds, et ce fonds, à la date où ils écrivent l'un et l'autre, est encore excellent. Ils diffèrent pourtant comme écrivains, et ils portent dans leur manière de dire la diversité de leurs esprits. Pellisson a de la politesse, de l'élégance, de l'urbanité, de la grâce -, d'Olivet a de la correction, de l'exactitude, mais quelque sécheresse ; il n'a aucune fleur. On sent, au contraire, une certaine fleur jusque dans la sobriété de Pellisson.

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Il est vrai que la Relation de Pellisson est quelquefois incomplète-, mais à plus forte raison pouvons-nous faire ce reproche à Y Histoire publiée par l'abbé d'Olivet! Pour lui, nous serons sévère : s'il n'a point l'excuse de ce style dont le charme fait tout pardonner, il n'a point non plus cette conscience d'un historien scrupuleux qui n'épargne et ne plaint aucun effort pour traiter un sujet avec tout son détail et dans toute son étendue. Eu écrivant la suite de Pellisson, il semble surtout n'avoir pas voulu laisser à un autre l'honneur de le continuer; mais il s'est montré pour son compte historien assez peu pénétré de ses devoirs , assez peu zélé à les remplir, et, pour tout dire. Académicien médiocrement curieux des particularités ou des événements académiques.

On peut lui reprocher avec justice d'avoir passé sous silence toute la vie publique de l'Académie. Ainsi, après avoir consacré trente pages à peine à rappeler l'histoire générale de la Compagnie, selon le plan qu'il s'en est fait, dit-il, sans autre excuse ou explication de sa brièveté, il ajoute : « J'aurois pu, à l'exemple de M. Pellisson, parler des auteurs qui ont dédié ou présenté quelques-uns de leurs ouvrages à l'Académie \ j'aurois pu marquer les occasions les plus brillantes oia elle a eu l'honneur de porter la parole au Roi, aux princes et princesses du sang, aux cardinaux et aux ministres d'Etat : mais tous ces détails qu'ajoutcroientils à l'idée que nous donnent de cette Compagnie les bontés dont Louis XIY l'a honorée? » Ces détails omis ajouteraient pour nous à l'intérêt du livre, et le lecteur

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