AU ROI
« SiKE, j'ai servi dix-huit ans et plus dans les affaires les plus importantes de l'État, sous les ordres de feu M. le Cardinal ' . Le feu Roi votre père, de glorieuse mémoire, me mit
palion contre les étrangers. Son style est beau et soutenu, orné même, et s'il étoit moins étendu et un peu plus pur, il n'y auroit rien à souhaiter. Il a de l'éloquence et du savoir, peu de lettres humaines, assez de théologie; si rien lui défaut, c'est l'ordre et la méthode dans les longues pièces; et s'il a rien de trop, c'est l'opinion très-avantageuse de lui. »
1 Le cardinal Mazarin, dont il étoit secrétaire.
auprès de lui pour cela. J'avois l'honneur d'être connu de ce prince, et d'avoir quelque part en son estinrie, par la favorable impression qu'on lui avoit donnée d'un ouvrage que j'avois fait pour la gloire de son règne. Cet ouvrage avoit paru en deux volumes sous le nom de Ministre cVÉtat, et fait voir que j'avois une passable connoissance de nos affaires, et que je n'étois pas tout à fait novice en l'art d'écrire. Sans cela il m'eût été impossible de fournir au grand travail qu'il me fallut essuyer pendant un assez long temps, durant lequel je fus obligé d'écrire par l'ordre de S. E. au dehors à tous nos alliés, à tous les ambassadeurs, résidents et agents de Votre Majesté, et au dedans à tous nos généraux et officiers d'arméeSj à tous les ordres de l'État et une infinité de particuliers. Le souvenir de cet excessif et violent travail me fait encore peur, et il m'en coûta une maladie qui me mit à la dernière extrémité, comme toute la cour sait.
« Je ne parlerai point, Sire, de ce que j'ai souffert durant les troubles de l'État, des pertes que j'ai faites, et des dangers que j'ai encourus pour la bonne cause. Je dirai seulement que dans la plus grande émotion de Paris, j'osai publier un livre dans lequel je recueillis, comme en une histoire abrégée, ce qui s'étoit fait de plus beau et de plus mémorable pendant la régence, soit à la guerre, soit dans les négociations'. Ce petit livre qui vit encore, et qui apparemment aura quelque durée, fit un effet considérable sur l'esprit même des plus mal intentionnés, qui virent que la peinture que j'exposois, et que j'avois tirée sur la vérité des choses, étoit bien différente de celle qu'on répandoit partout, contre
1 II veut parler de V Éclaircissement d' quelques dïfflcultcz touchant l'administration du cardinal Mazarin, qui fut imprimé, en 1650, à l'imprimerie royale (in-fol.). C'est, en effet, une sorte d'Histoire de France depuis la mort de Louis XllI.
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la régence de la Reine votre mère, et l'administration de M. le Cardinal.
«Enfin, Sire, j'ai donné, la dernière année de mon emploi, qui est l'année 1660, outre l'occupation courante que M. le Cardinal me laissoit en son absence, j'ai donné, dis-je, un livre où je traite particulièrement deux sujets de la dernière importance : l'un est de la vérité de la religion chrétienne contre les impies, dont le nombre n'est pas petit en ce temps ici'; l'autre est de l'obéissance que les peuples doivent à leurs souverains, où, entre antres choses, je détruis, avec tant d'évidence et si déraonstrativement, la fausseté de la puissance indirecte que quelques-uns attribuent au pape sur le temporel des princes chrétiens, que je suis certain que les partisans de cette opinion si contraire à l'indépendance des princes, et qui a de si dangereuses conséquences pour eux, n'y sauroient rien répondre qui vaille. Ce service si nécessaire, que personne n'a rendu avant moi au point que j'ai fait, est digne de quelque considération.
« Je représente ceci. Siée, à Votre Majesté pour justifier la prière que M. le Cardinal lui fit quelques jours avant sa mort, d'avoir la bonté de me continuer, ma vie durant, les appointements que j'avois coutume de recevoir, et de commander que je les reçusse sans peine. Il avoit jugé que m'ayant plusieurs fois promis un établissement, en considération de mes longs et utiles services, il ne m'en pouvoit procurer de plus commode ni de plus sortable à mon âge, et au dessein que javois, et qui ne lui étoit pas inconnu, d'employer ce qui
' Déjà daes le Recueil de lettres publié par Faret, on trouve une longue lettre de Silbnn à Cospeau, alors évéque de Nantes, où il expose le projet d'un livre pour la défense de la divinité de Jésus- Chriit (p. -ioO).
me resterait de vie et de santé à servir la religion et l'État, de ma plume et de ma petite industrie.
« Votre Majesté témoigna, l'année passée, à Fontainebleau, à M. le Surintendant, qu'elle désiroit que je fusse payé à l'accoutumée, et lui en donna le commandement exprès. Mais parce que les affaires des flnances ont depuis changé de face, etqueladispensation s'en fait d'une autre manière, je supplie très-humblement Votre Majesté d'ordonner ce que sa bonté lui inspirera en ma faveur pour l'année 61, et les suivantes. Sî c'étoit sur ses menus plaisirs, la grâce seroit parfaite.
« Je ne dis rien des arrérages de près de cinq années de mes appointements qui me sont dus , c'est-à-dire des cinq années de troubles intestins de l'Etat. Je ne dis rien encore du pillage de ma maison, qui fut fait en ce temps-là, comme toute la cour sait. Ce seroit un contre-temps que je n'ai garde de commettre.
« Je demande pardon, Sire, à Votre Majesté si, parlant de moi, je n'ai pas observé toutes les lois de la modestie, quoique je puisse assurer de n'avoir point violé celles de la vérité. Je prie Dieu qu'il comble Votre Majesté de tous les biens que lui peut souhaiter celui qui est passionnément, et avec respect,» etc.
XXI. Valentin Conrart -, conseiller- secrétaire du Roi, maison et couronne de France, Parisien.