‹ Histoire de l'Académie française (volume 3)Chapitre 54 sur 89 · DE L'OPPOSITION FAITE A L'ÉTABLISSEMENT DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

DE L'OPPOSITION FAITE A L'ÉTABLISSEMENT DE L'ACADÉMIE

Et de son influence sur la Chaire et le Barreau.

Nous avons inutilement cherché, dans différentes copies ou extraits des registres du Parlement à cette époque, la trace des discussions auxquelles donna lieu la fondation de l'Académie française; il n'y est question de l'Académie, ni en 1635, ni en 1636. — Dans la précieuse collection des registres du Parlement donnée par le roi Louis-Philippe à M. Dupin, et par celui-ci à la Bibliothèque de l'ordre des Avocats, on lit, à la date du 3 juillet 1637 :

« Ce jour, les Grandes Chambres, Tournelles et de l'Édit assemblées, délibérant sur les Lettres du Roi concernant une Académie de l'éloquence françoise, l'heure a sonné et a été la délibération remise au premier jour. »

Du 9* dudit mois.

« Vu par la Cour, les Grandes Chambres, Tournelle et de l'Édit assemblées, les lettres patentes données à Paris, au mois de janvier 1635 et signées : Louis, et sur le repli : par le Roi, de Loménie, et scellées en lacs de soie, sur double queue de cire jaune, par lesquelles et pour les causes

' Voyez page 40.

y contenues ledit Seigneur autorise , permet et approuve les assemblées et conférences de l'Académie françoise, veut qu'elle se continue désormais en la ville de Paris, sous le nom de l'Académie françoise ; que son très-cher et très-amé cousin le cardinal, duc de Richelieu, s'en puisse dire et nommer le chef et protecteur; que le nombre en soit limité à quarante personnes, qu'il en autorise les officiers, les statuts et règlements, sans qu'il soit besoin d'autres Lettres, confirme dès à présent, comme pour lors, tout ce qu'il fera pour ce regard, veut pareillement que ladite Académie ait un sceau et que ceux d'icelle Académie soient exempts de tutelles et curatelles, guets et gardes, avec le droit de Committimus, ainsi qu'il est plus au long porté par lesdites Lettres, conclusions du Procureur du Roi, et tout considéré :

« L^ Cour a ordonné et ordonne que lesdites Lettres serout registrées au Greffe d'icelle pour être exécutées selon leur forme et teneur, à la charge que ceux de ladite Académie ne conuoîtront que de l'ornement, embellissement et augmentation de la langue françoise et des livres qui seront par eux faits et par autres personnes qui le désireront et voudront. »

— La fin seule du texte de cette délibération avait été donnée par Pellisson. Voltaire a cherché, dans son Hisloire du Parlement de Paris , la cause de l'opposition formée par ce Corps à l'établissement de l'Académie française ; il l'explique ainsi :

« Les uns crurent qu'après un arrêt rendu en faveur de l'Université et d'Aristote, cette Compagnie (le Parlement) craignait qu'une société d'hommes éclairés, encouragée par l'autorité royale, n'enseignât des nouveautés. D'autres pensèrent que le Parlement ne voulait pas qu'en cultivant l'éloquence, inconnue chez les Français, la barbarie du barreau ne devînt UQ sujet de mépris. D'autres enfin imaginèrent que le

398 PIÈCES JUSTIFICATIVES.. Parlement, mortifié tons les jours par le Cardinal, voulait à son tour lui donner des dégoûts

« Si le Parlement différa une année entière d'enregistrer les Lettres, c'est qu'il craignait que l'Académie ne s'attribuât quelque juridiction sur la librairie. »

Il est surprenant que Voltaire ne rappelle même pas la raison donnée par Pellisson, et qui nous semble être la vraie, savoir : la crainte qu'avait le Parlement de voir s'élever une Compagnie rivale qui lui disputât Tautorité.

Il n"est pas moins étonnant qu'il ait accueilli ce bruit absurde qu'on craignait, en admettant une Académie destinée à perfectionner la langue, de rendre ridicule la barbarie du barreau , comme si cette barbarie eût été une nécessité ! — Que l'Académie se soit ou non proposé la réforme du barreau, il est certain que la réforme eut lieu là comme dans les chaires des prédicateurs , et l'on ne peut douter que le zèle des premiers Académiciens n'y ait puissamment contribué.

L'Académie ne manqua pas du reste de signaler cet heureux effet de son influence ; ainsi, dans le discours que prononça l'abbé Tallemaut le jeune, le 27 mai 1675, sur l'uttUté des Académies, nous trouvons ce passage :

« C'est une commune ingratitude du vulgaire de ne rechercher jamais la première source du bien , et de ne s'attacher qu'à ce qui lui est le plus proche et le plus sensible. Demandez quelle est la cause de la politesse du langage et des mœurs, et d'où vient que la France est maintenant si remplie de science et d'esprit : fera-t-on Thonueur à l'Académie de lui en attribuer quelque chose ? Cependant, Messieurs, il est vrai de dire que tout ce qu'il y a d'éloquence dans la Chaire et dans le Barreau, toute cette pureté de langage qui est répandue dans les écrits des particuliers, et cette justesse de style qui

est presque universelle dans le royaume, sont venues insensiblement des conférences de l'Académie. Je dis encore plus. C'est elle qui , en bannissant les métaphores et les pointes ridicules, a formé le goût et donné de l'esprit presque à tout le monde ; et enfin il est aussi vrai que la politesse et l'amour des sciences et des arts et mille autres biens sont dus à l'Académie, comme il est vrai pareillement que l'Académie doit toutes ces choses, et se doit elle-même, au Monarque glorieux que le ciel nous a donné. »

Dans le passage suivant d'un discours de Charpentier, répondant, comme directeur, à M. de Caillères et à l'abbé Renaudot , le jour de leur réception , les mêmes effets sont attribués non plus à l'Académie, parce qu'elle a le roi pour protecteur, mais au roi parce qu'il protège l'Académie : on voit par quelle association d'idées.

« Quel changement dans le royaume, depuis que les favorables influences de ce grand astre (c'est le roi) se sont répandues sur les beaux-arts!... On parle mieux que jamais, soit au barreau, soit dans la chaire. On a banni du barreau ces éruditions superflues, ces citations inutiles qui faisoient perdre tant de temps aux juges, et qui contribuoient si peu à l'éclaircissement de la cause. On a banni de la chaire les amplifications importunes, cette vaine ostentation d'une lecture mal digérée des auteurs profanes, et le plus souvent indignes d'être allégués dans un discours évangélique. Les orateurs de l'un et de l'autre tribunal ont été plus fidèles à leur sujet, et s'y sont attachés de meilleure foi. »

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