RABOUGRI
Recueillis des lettres de deux Académistes écrites au sieur Naude.
MO.NSIEUB,
Pour répoudre à votre billet, vous saurez que M. Conrart proposa hier à Messieurs de l'Académie votre mot rabougri pour en savoir la vraie et naïve signification. Quoique la Compagnie fût alors fort grande, si est-ce qu'il n'y eût point en cela de divers avis; car tous nos Messieurs demeurèrent unanimement d'accord que ce mot ne signifioit rien autre chose qu'un corps imparfait, entassé et raccourci. Et, pour le justifier encore, on rapporta quelques articles des ordonnances sur le sujet des forêts, où il est fait mention de cer-
1 Voy. p. 120.
o06 PIÈCES Justificatives.
tains arbres qui sont nommés rabougris^ pour dire qu'ils n'ont pas toute leur juste croissance. J'ajoutai que l'on disoit aussi un iruit rabougri^ une poire ou une pomme rabougrie^ pour dire tantôt vieille et ridée et tantôt avortée, qui n'a ni toute sa consistance, ni toute sa maturité requise; ce qui me fait croire que ce mot pourroit bien dériver du mot latin abortivKs, et c'est aussi le seniiment de quelques-uns de nos plus doctes amis. Quoi qu'il en eoit, il est certain, et la Compagnie Ta conclu tout d'une voix, que ce mot ne désignoit aucune corruption ni dtpravation de mœurs, et n'eut jamais ce sens obscène que quequcs-uas lui veulent donner. Ensuite on y parla de, etc.
Je suis, Monsieur, votre très -humble et très-affectionné serviteur.
G. COLLETET
De raoQ étude, ce 4^ jour de janvier iôbl.
Et au-dessus : .4 monsieur Nmtdé, etc.
MOSIELB,
L'auteur d'un livre du temps s'étaut servi du mot de rabougri, en parlant d'un homme ' qui étoit petit et mal fait, i! se trouve que quelques siens amis l'ont pris pour une injure, comme si ou l'avoit voulu taxer d'un crime en ses mœurs, à quoi il y a bien de l'apparence que l'on n'a point pensé. Et pour ce qu'en mon particulier je crois aussi que cette parole n'a jamais été prise en un si mauvais sens, je vous prie de savoir déterminémeut de Messieurs de l'Académie frauçoise, auxquels j'ai su que M. Conrart en avoit
' Le P. Couslanliu Caïelan.
déjà parlé, quelle est sa vraie signification, et si elle a été quelquefois emplo^ ée en si mauvaise part.
Et sur ce, je suis, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
G. Naudé.
De mon élude, ce 17 février ICol.
Et au-dessus : A monsieur de La Mothe le Vaijer, etc.
MOASIELIÎ,
On a rapporté votre doute à Messieurs de l'Académie, et on leur a môme fait lecture de votre lettre. Je vous puis assurer qu'encore que l'Assemblée fût très-nombreuse, il n'y a point eu de diversité de sentiments, et que tous d'une voix ils ont déclaré, comme ils avoient déjà fait quelque temps auparavant, que le mot rabougri ne pouvoit être pris au mauvais sens et criminel que vous dites qu'on lui a voulu donner. Ils ne pensent pas que jamais il ait été employé que pour désigner ce qui vient mal en croissant, et qui est disgracié de nature, comme l'on dit un arbre rabougri^ d'où il a été porté aux choses animées qui demeurent petites et de stature trop ramassées, sans avoir jamais regardé la dépravation des mœurs.
C'est tout ce que je vous puis dire, en demeurant du cœur que vous savez, Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.
De La Mothe le Vayer.
De Paris, le 10 février 1C5I.
Et au-dessus : A monsieur Naudé^ etc.
Ces lettres sont placées (pp. 27-30) à la suite d'un petit livret dont voici le titre exact : Copie de deux lettres écrites
o08 PIECES JrSTIFICATIVES.
par M. Philippe Chi/ïet, abbé de Balenie, à un de ses
amis, touchant le véritable auteur des livres de /'Imitation
de Jésus-Christ, avec v?i avis sur le factura des Bénè-
dictitis.