SAINT-AMANT, TRISTAN, FARET
Qui font bonne chère et chantent des \uux-(le-viUe.
SAINT-AMANT
Que je sens un bonheur extrême De me voir dans le cabaret Avec des personnes que j'aime Autant que Tristan et Faret.
Remettons le soin de la guerre A la providence des cieux.
Et ne cherchons rien sur la terre Qu'un vin frais et délicieux ;
Que le pauvre duc de Lorraine Soulève tous les potentats.
Et diaque jour se mette en peine De rentrer dedans ses États;
Que tout menace notre France, Je vous proteste, sur ma foi, Que j*eu attends la décadence Sans ressentir beaucoup d'effroi.
Je vous conjure, aimable troupe.
De ne prendre aucun déplaisir ; Noyez les ennuis dans la coupe, S'ils vous venoient jamais saisir.
Mais, quoi ! la raison y résiste ; Cet honneur me semble trop beau ; Une chose qui nous attriste Ne mérite point ce tombeau.
Après une mortelle injure Qu'on reçoit de ses ennemis, Leur ferions-nous la sépulture Où nous voudrions être mis ?
Çà, laquais, donne-moi la tasse ; Quand j'acquerrois le nom de veau, Je veux, pour comble de disgrâce, Les faire mourir dedans l'eau.
Va-t'en, laquais, je suis malade ; Que Ton m'apporte de l'encens.
Pour m'ôter une odeur si fade Comme est celle-là que je sens.
J'aimerois mieux prendre un breuvage En dussé-je aller au tombeau Contre la peste ou bien la rage Que d'avaler un verre d'eau.
Ami, u'étois-je pas bien ivre De choisir ce fade élément, Capable de faire revivre Ce qu'où veut mettre au monument.
La sentence plus inhumaine Qu^exécute un fatal bourreau N'a rien de semblable à la peine Que j'aurois à boire de l'eau.
Avalons du jus délectable, Buvons ce vin délicieux ; Certes, le plaisir de la table Est celui qu'on prend dans les cieux.
Le paradis des bons ivrognes, C'est à boire du vin nouveau, Et l'enfer de ces rouges trognes N'est sans doute rien que dans l'eau.
FABET.
Je vous dirois des vers, mais mon petit génie Me défend de parler en votre compagnie.
SAIIST-AMAWT.
Faret, il faut parler.
FABET.
Je parlerai donc peu.
Vous savez qu'en ceci Je n'ai pas trop de feu/
SAINT- AMAND
Contente-nous, Faret; sans- te servir d'excuse, Fais-nous voir à l'instant quelque fruit de ta Muse.
FABBT.
Que ton entretien est charmant Quand tu caresses la bouteille !
Muse, je hais votre Parnasse ; Adieu fontaine, adieu vallon ; Vos petits partisans y ont perdu leur rime.
Les buveurs d*eau, punis, Sont contraints de laisser ce quMIs avoient d*estime Aux enfants de Denise
Saint-Amant eût-il eu le prix
Qu'on donne aux beautés de son style,
Eût-on jamais vu Tliéophile
Régner sur tous les bons esprits ; L'adorable Molière * eût-il fait voir sans peine,
S'il n'eût bu comme nous.
Les rares qualités de cette Polyxène Qui fait tant de jaloux ?
Pensez-vous que le bon Faret Pût tirer, au siècle où nous sommes, Les portraits des honnêtes hommes > Ailleurs que dans le cabaret?
Quoiqu'une femme ici branle toujours la tète
Au doux jus du raisin, Croyez-vous que Du. Bosc ^ en eût fait une honnête Sans le secours du vin?
^ Denis, Atoyjao;, Bacchus.
• Voy. ci-dessus, pp. 107 et 407.
3 Allusion au livre de Faret, l'Honnête Homme. Voy. p. 11.
* Le P. Du Bosc a écrit V Honnête Femme, 2 vol. in- 12, et cet ouvrage fait suite en quelque sorte à celui de Faret.