‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 44 sur 136 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

t>e e6 qui arjciTs k doo QnkrfioUe a^ee up cht^alier de la Manche.

Don Quichotte s'en allait, comme notis avons dit, triomphant et se croyant désor^ mais le chevalier errant du monde le plus vaillant et le plus glorieux. Cette dernière victoire lui semblant un présage assuré de toutes les autres, il ne demandait que des aventures et des plus difficiles, les regardant déjà comme achevées , et il ne se soudait plus delà haine des enchanteurs, dussent-ils s'unir tous ensemble poui" lui nuire, tant il avait de conGance en sa bonne fortune. Enfin il était si plein de joie et de vanité, qu'il ne se souvenait 'plus de cette multitude infinie de coups de bâton qu'il avait reçus , non plus que du coup de pierre qui lui cassa la mâchoire, ni de Tingratitude des forçats, ni de Tinsolente témérité «des Yangois, qui l'avaient accablé d*un déluge de coups. 11 ne lui manquait, à ce qu'il disait en lui-même, aue de troth ver un moyen de désenchanter ta princesse Dolciaéex après quoi il ne croyait pas avoir sujet de porter envie à la gloire des plus heureux et des plus fameux chevaliers errants de tous les siècles passés.

Bon Quichotte était abhné dans ces agréables imaginations, quand Sancho lui dit ; Ne trouvez-vous pas cela plaisant , monsieur , que j'aie toujoun devant les yeux ce diable de nez et ces vilaines narines de mon eompère Thomas Cécial ? j'ai behU' songer ailleurs, je ne saurais m en défaire. EsWcequetu crois encore, Sancho, répondit don Quichotte , que le chevalier

des Miroirs était le bachelier Cafrasco/et son écajer, Thomas Cécial? Je ne saiè que vous dire y repartit Sancho, mais je sais bien qu-un autre que Cédai ne pouvait me donner les renseignements que celui-ci m*a donnés de ma maison , de ma femme et de mes enfants ; et quand il n'a point ce grand: nez, par ma foi, c'est le visage ménie*'de Gécialisans qu'ily manque la moindre chose, aussi bien que son son de voix, et tout le reste , qui est comme je Tai vu toute ma viej et comment le diable m'y trompcrais- |e, puisque nous sommes presque tous les jours ensemble? Or çà, Sancho, raison-, nous un peu, répliqua don Quichotte; ; Quelle apparence y a-t-il, dis-moi, qn^le biachelier Carrasco vienne en éqaiinge de chevalier errant , avec armes offenliveg et défensives , pou^ me combattre î Suis-jc son ennemi et lui ai-je jamais donné sujet d'être le mien ? Me regarde-t-il comme un rival, et fait-il profession des armes, pour porter envie à m ^ire que je me suis acquise ? Mais , monsieur , repartit Sancho , que dites-vous donc de la ressemblance de ce chevalier avec Carrasco, et de récuycr avec mon compère Cécial ? £t si c'est enchantement, comme vons dites, n'avaiontils point d'autre ressemblance k prendre dans tout le monde? Tout cela n*est qu'art tifice, dit don Quichotte, et voilà justement la malice dés enchanteurs qui me persécutent ; ces traîtres, voyant bien que je demeurerais vainqueur dai^s ce combat ^

ont» (Mir préjcautton, changé le yisage de c&cbeTaiiier en cdui* de mon ami le bachelier, afin que l'amitié qne j*ai pouf lai m> vit 4e digne contre le torrent de ma juste ^•forettr, et que j'épargnasse la vie de celui qui attaquait la mienne avec artifice et sunevcheric. Biais, mon ami, te faut-il d'autres preuves de la malice et du pouvoir des enchanteurs, que ceUe que nous avons tout récemment en la transformation de Dulcinée? Ne m*as-tu pas dit toi-même que tu la voyais avec toute la beauté naturelle, avec tous les affréments et les charmes que lui a donnés la nature, pendant que moi, qui suis l'objet de laversion de ces perGdes, je la voyais sous la Ggure d'une paysanne laide et difforme, avec les choses du monde les plus dégoûtantes, des yeux chassieux et une odeur empestée ? Après ce prodige, qu'a-t-il pu coûter aux enchanteurs de donner au chevalier (jue j'ai vaincu la ressemblance de mon ami Samson, et à son écuyer celle de ton compère? et avaient-ils d'autre moyen de m'cmpécher de tirer vanité d'une m heureuse et si importante victoire? Mais enfin j'ai lieu de me consoler, puisque mon bras .a été plus fort c[ue leurs charmes, et quféii dépit des traits de l'envie, et malgré toute la puissance d'un art qui fait des miracles, mon courage m'a rendu vainqueur^ Dieu sait bien la vérité de tout, réijondit Saacbo , qui n'était point trop satisfait des raisonnements ridicules de son maître ; mais il n'osait le contredire, de crainte de découvrir la tromperie qu'il lui avait faite sur l'enchantement de Dulcinée. Hs en étaient sur ces discours quand ils entendirent venir derrière^ eux ua homme à cheval, ce qui les obligea de tourner la tête et de regarder ensuite le cavalier avec attention. C'était un gentihomm'e monté à la genette sur une fort belle jument gris pommelé; il était en habit de campagne, avec un manteau de drap vert, bordé de bandes de velours brun aun pied de haut, et sur la tète un petit chapeau de la môme étoffe ; il portaitun coutelasàk mauresque, avec un naudrier vert en broderie d'or ; les bottines étaient de même étoffe que le baudrier et ornées de même ; les éperons simplement vernis de vert, mais si bien brunis et si luisants, qu'ils avaient plus d'éclat que s'ils eussent été d'or pur. Le gentilhomme les salua fort civilement en passant ; et donnant de l'éperon à sa jument, u allait s'éloigner d'eux, quand donQuH chotte lui cria : Seigneur cavalier , si vous n'êtes point pressé et que vous suiviez le même chemin que nous, je serais fort aise

DON QUICHOiTE.

quenousaQassioBsdecompagnia* En vérité seigneur , répondit le cavalier , }*avais la même intention ; mais i^ai craint qae votre cheval s'empottât a cause de ma jument. Ah! vraiment, monsieur, dit SancRO, vous n'avez que faire de craindre : notre Rossinante est le cheval du monde le plus honnête et le plus sage. Ce n'est pas un animal à faire d'escapades, et, pour une pauvre fois qu'il s'est émancipé en sa vie , nous l'avons payé bien cher, mon maître et moi. Ne craignez point, encore une fois, monsieur; votre jument est en sûreté. : ils seraient bien là dix ensemble que notre cheval ne dirait pas pis que son nom. Le gentilhomme se mit donc au petit pas sur la parole de Sancho, considérant avec étonnement la Ggure de don Quichotte , qui marchait sans casque, l'écuyer le portant sur son Âne en guise de sac de nuit. Mais , si le cavalier considérait attentivement don Quichotte, don Quichtte le regardait encore avec plus d'attention, comme un homme qui méritait des égards ; en effet, c'était un homme de bonne mine, de quelque cinquante ans, avec les cheveux tant soit peu mêlés, et qui avait dans l'air quelque chose de gai et de modeste qui sentait l'homme de bonne compagnie* Quant à notre héros, le cavalier jugea que c'était un homme extraordinaire , et il ne se souvenait pas d'en avoir jamais vu ni fait, ni équipé de la sorte. Il admirait Sa tête allongée, la maigreur et la pâleur de son visage, son air, ses armes et surtout sa posture sur le cheval efflanqué , et le tout lui paraissait si nouveau, qu il ne se lapait point de le considérer. Don Quichotte s'aperçut de l'étonnement du gentilhonune , et , lisant dans ses yeux l'envie qu'il avait d'en savoir davantage , il voulut le prévenir par un effet de sa courtoisie ordinaire. Je ne m'étonne pas, monsieur, lui dit-il, que vous s6yez surpris de voir en moi un air et des manières si différentes de celles des autres hommes ; mais vous cesserez sans doute de l'être, quand vous saurez que. je suis chevalier errant, de ceux, conn me on dit communém'eBt, qui vont cher-* cher les ayeùtures. J'ai quitté mon pays, engagé mon bien et renoncé à mes plaisirs» pour me jeter eiitre les bras de la fortune. J'ai songé à faire revivre la chevalerie «rranle, qui allait s'éteindre. J'ai commencé il y a déjà 'quelque temps , et j'aiaccomidiune partie de mes desseins, en secourant les veuves, protégeant les jeunes filles , défendant le droit des femmes mariées , des orph^ns et de tous les

1K)X OirCHOlTE.

affligés» oxercicf! naturel aux cheraliers errants; j'ai tant fait enfin par mes picax et Taillants efxploits, et après une infinité de travaux , que ma réputation s*est répandue presque dans toutes les parties du monde. On a déjà imprimé trente mille Tolumes de mon histoire , et Ton en verra bientôt trente millions» si Dieu n'y remédie. Mais enfin» pour vous dire tout en peu de paroles» et ne vous tenir pas i^us longtemps en suspens» je suis don Quichotte de la Manche» autrcanent le chevalier de la Triste-Fiffure : et quoiqu'il ne soit pas trop honnête de publier soi-même ses louanges» je me trouve pourtant qudqudbis obligé de le faire , quand il n'y a personne pour m'en épargner le soin et la peine. Ainsi donc» mon brave cavalier» vous ne devez plus vous étonner de me voir cet écu et cette lance» cet écuyer et ce cheval» ni tout le reste de l'équipage» non plus que le visage maigre et le corps décharné» sachant désormais qui je suis» et que toutes ces choses conviennent absolument avec la profession que j'ai embrassée. Don Quichotte se tut en achevant ces paroles» et le cavalier » après avoir été quelque temps sans répondre » lui dît enfin: Sei^eur chevalier » vous avez très-bien deviné la curiosité cpA m'a pris d'abord que je vous ai vu ; mais quelque chose que vous m'ayoc pu dire» vous ne m'avez point tiré démon étonnement»* je me trouve au contraire encore beaucoup plus surpris (pie je n'étais. Eh quoil monsieur» est-il possible qu'il y ait aujourd'hui des chevahers errants dans le monde » et qu'on en ait imprimé des histoires véritables 1 En vérité» monsieur » j'aurais eu de la peine à croire

Îu'il y eût de ces défenseurs de dames » et e ces protecteurs de veuves et d'orphelins» si mes yeux ne m'en faisaient voir en vous un témoignage assuré. Loué soit Dieu mille fois de ce que l'histoire de vos fameux exploits va désormais faire oublier ce nombre infini de chevaliers errants dont les fables remplissent l'Europe » et gâtent l'esprit de tous ceux qui ks lisent 1 Monsieur» monsieur» repartit don Quichotte » il ne faut pas croire si assurément que ce soit des fables que les histoires de ces chevaliers. Est-ce qv'il y a quelqu'un qui en doute? répondit Icf cavalier. Moi j'en ooule» répartit don Quichotte; mais laissons cida : j'espère» si nous allons longtemps ensemble» que je vous tirerai ofe l'erreur où vous a entraîné le torrent des incrédules. Ces dernières paroles de don Ottiehotte, et Tair dont il les avait dites »

donnèrent quelque soupçon an cavalier que ce fût quelque espèce de fou, et il l'observait soigneusement pour voir sîl n'en aurait point d'autre marque qui l'empéchàt d'en douter.

Cependant don Quichotte, changeant de discours , pria le cavalier de lui dire qui il était » puisque lui-même n'avait point fait difficulté de lui dire et sa profession et sa vie. Pour moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, répondit-il, je mappelle douDiegodeMiranda , et suis gentilhomme, et né dans un village ici près, où nous irons , Dieu aidant , souper ce soir. J'ai , Dieu merci , du bien raisonnablement , et je passe doucement 1% vie avec ma femme et mes enfants. Mes etercices ordinaires sont k chasse et la pêche ; non pas que j'entretienne pour cela ni chiens, ni oiseaux» mais seulement quelque perdrix privée, qui sert d'appeau pour la tonnelle, et un héron avec des filets. J'ai quantité de livres » les uns latins, les autres espagnols; il y en a <rai traitent de l'histoire , les autres sont de dévotion , car, pour les livres de chevalerie, je n'en souffre point chez moi. Je prends beaucoup de plaisir à lire l'histoire, ou des nouvelles,

Eourvu qu'il y ait quelque chose d'agréa^ le dans l'invention et le style; mais, à mon sens , il se trouve peu de pareils livres en Espagne. Mes voisins et moi vivons en bonne intelligence, et nous mangeons souvent les uns chez les autres; nos repas sont sans façon, assez délicats, mais sans superfluité» et nous en avons banni toute sorte d'excès , haïssant naturellement la débauche. Je me suis fait une loi de vivre en homme de bien , et d'assister les pauvres, au lieu d'employer mon revenu à des choses superflues , et je ne néglige rien pour entretenir la paix parmi mes voisins et dans ma maison , prévenant autant que je puis tous les désordres qui peuvent arriver. Sancho avait écouté avec toute l'attentionpossiblelediscours du gentilhomme, et , se ngurant qu'un homme qui vivait de la sorte dût être un saint et faire des miracles» il se jeta promptement à bas de sa monture , et , les larmes aux yeux , il alla lui eml»*asser la jambe, lui baisant les pieds avec autant de dévotion qu'il aurait fait pour des reliques. Eh I qu'est-ce que ceci, mon ami ? lui dit le gentilhomme tout étonné. Qu'avez-yous à me baiser ainsi les pieds? Laissez -moi faire, monsieur, répondit Sancho : toute ma vie j'ai honoré les saints» et n'en avais pas encore vu en vie. Ah! mon ami , je ne suis pas saint , répliqua le

«ON 01 u iioriiî.

Î[eBtilbomiu« : ^ qu'il %'tn faut que je c sois 1 Ce serait bien idui6t tous , mon nauvre frère , à rhumilité que tous me faites Toir. Sancho, fort satisfait de ce qu'il venait de faire , alla remonter sur le grison; et don Quichotte, qui, malgré tout son flegme , avait bien de la peine à s empêcher de rire de sa simplicité , reprit la parole, et demanda au seigneur don l)iegos*il avait beaucoup d'enfants » ajoutant qu*il avait toujours remarque (foe les anciens philosophes faisaient consister le souverain bien autant dans les avantages de la nature qu'en ceux de la fortune , et à avoir un grand nombre d'enfants et beau^coup d'amis. Monsieur , repartit don Diego, je n ai qu'un seul fils , et je ne me trouve* rais guère plus malheureux quand je ne l'aurais point; non pas quil ait de mau* vaises inclinations, mais il n'a pas toutes celles que je voudrais ; c'est un garçon d'environ dix-huit ans , qui en a passé six à Salamanque à apprendre le grec et le latin; et lorsque je prétendais le pousser plus avant dans la connaissance des bellesleltres , je l'ai trouvé si entêté de la poésie, Qu'il méprise tout le reste , et surtout la (néologie et la iurisprudence, à quoi je voulais qu'il s appliquât, puisque nous sommes dans un siècle où les rois estiment les gens vertueux et les savants ; mais il n'y a pas moyen d'en venir à bout : il passe les jours entiers à examiner si un vers d'Homère est bon ou mauvais ; si Martial est déshonnéte en ses épigrammes , ou de quelle manière il faut entendre quelques vers de Virgile; enfin tout son entretien ne roule que sur ces poètes , comme aussi sur Ilurace, Perse, luvénal, et tous les anciens qui sont en réputation :.car , pour les modernes , il ne les estime nullement. Cependant , quelque mépris qu'il ait pour ceux-ci , il est occupe , à l'heure que je TOUS parle, à gloser quatre vers qu'on lui a envoyés de &ilamanque.

Monsieur, répondit don Quichotte , les enfants sont une portion des pères, et, bons ou mauvais , on est obligé de les aimer ; mais les pères doivent particulièrement prendre soin de les former à la vertu dès leur enfance , et surtout leur inspirer des sentiments chrétiens , afin qu'ils soient un jour l'appui de leur ^ieillesse. En un mot , on ne doit rien négliger pour les rendre parfaits en toute chose et pour en faire r honneur de leur race, car la gloire en rejaillit sur les pères. Pour ce qui est de les forcer à apprendre une science plutôt qu'une autre, je n*eu serais pas d'avis; il

n'est7>as mauvais de tâcher àê k ïeiîr pel^ suader , mais après cela il me^emUe qu*oii doit leur laisser suivre leur inclination , quand ils n'ont pas besoin d'étudier pour vivre ; quoi<|ue la poésie soit une occnpa*tionbien moins utile qu'elle n'est agréable, je ne la trouve pourtant pas à mépriser , et elle ne fait jamais de honte à un honnête homme. La poésie , monsieur , est comme une belle jeune fille que les autres prennent soin de parer : eÙe se sert des ornements de toutes les autres sciences ^ et ellemême less embellit ciuand elle se trouve avec elles ; il faut seulement prendre garde qu'il y a des endroits où die ne doit jamais se trouver : c'est la prostituer que diereni*ployer dans la satire ou d'autres ouvrages déshonnètes ; et, quoiqu'elle semble née pour le théâtre, eUe doit y paraiti^ sans aucune licence et n'y p(vter jamais que les ornements de la pureté , sans affecter de divertir les esprits bas et le vulgaire igno^ rant, qui ne savent point connaître les véritables beautés. Je ne sais, monsieur , si tout le monde entend de la même sorte ces mots d'sprits bas et vulgaires, mais pour moi, je veux dire tous les ignorants, de ({uelque condition qu'ils puissent être, et

{'e n'en excepte pas les grands seigneurs ni es princes qui ont l'esprit mal fait. Quant à ce que vous dites, monsieur, que votre fils n'estime pas la poésie moderne, il me semble qu'il n'a pas tout à fait raison : car Homère et Virgile , qu'on peut appeler les prinpes de la poésie grecque et latme , ont écrit chacun en leur langue, et tous les poètes anciens ont composé leurs omyages de cette sorte; je crois qu'il ne serait pas mauvais que tout le monde le pratiquât aujourd'hui de même, car chaque langue a sa beauté, et l'on n'entend pas partout le grec et le latin. Aussi , monsieur, je m'imagine que votre fils ne méprise pas la langue castillane, mais les auteurs castillans, qui ne savent point d'autre langue , et ne savent peut-être pas même assez la leur pour nous y faire trouver les agrément» dont les autres sont pleines^ Pour achever en deux mots , je vous conseille, monsieur, de laisser suivre à votre fils son inclination naturelle, puisqu'il a le jugement bon, et qu'à l'âge où il est il sait parfaitement le grec et le latin , 'qui renferment tout ce qu'il y a de plus beau dans les scienoes. U n'a plus qu'un pas à faire pour atteincbreà la perfection des belles-lettres , qui nesiéen pas moins bien à un gentilhomme de sa qualité qu'à ceux qui sont obligés d'en faire profession. Faites seulement, monsieur.

Digiti:

l)()îf QUICHOTTE.

lt>f

qu'il choisisse toujours de bous sujets, qu'il n'écrive rieu eue d'honnête» que jamais il n'attaque, uans ses ouvrages, la réputation de personne, et qu'écrivant en {fénérai contre les vices , il donne à tout le monde^ une idée agréable*de la vertu et un désir ardent de la spivre : et vous verrez pour lors que la poésie ne fait point de tort ànn honnête homme , et que iM>tre fils sera en même temps l'honneur de sa race et en estime à la cour et parmi le peuple.

Don Quichotte finit là son discours , et

le gentilhomme demeura si étonné, qu'il ne savait plus qu'en croire , et il commençait déjà à se reprocher la mauvaise opinion qu'il en avait eue. Il allait renouer la conversation , quand notre chevalier , voyant paraître d'assez loin une charrette qui poi^ tait' des banderoles avec des armoiries royales, et croyant que ce devait être quelque nouvelle aventure , cria Sancho , qui s était éloigné, de lui apporter prompte^ ment son casque^

chaphrb xiiii

D« la plus grande marqae d« courage quVit jamaw douaée don Quichotte, et de TheureuM

fia de Taf enture des lient.

Pendant que don Quichotte tenait le discours que nous venons de rapporter, Sancho , qui n'y prenait pas trop de plaisir, voyant des bergers qui gardaient un troupeau de moutons là , alla vers eux pour leur demander du lait; il leur avait déjà acheté quelques petits fromages , et- les allait manger, quand il s'entendit appeler; et, se trouvant tout d'un coup pressé des cris de son maître et embarrassé de sa marchandise , qa'41 ne voulait pourtant pas Kerdre après l'avoir payée , il la mit à tout asard ^ dans le casque q^41 portait à l'arçon de la selle , et il revmt au grand trot voir ce que voulait don Quichotte. Ami, dit notre chevalier » donne-moi mon casque : ou je ne me connais pas en aventures , ou j'en découvre là une qu'il ne fait pas bon entreprendre que bien armé. Le gentilhomme, qui entendait parler don Quichotte , jeta aussitôt la vue de tous côtés , et ne voyant autre chose que le chariot avec les banderoles , il crut que ce devait être une voiture d'argent pour le trésor royal, et le dit à don Quichotte ; mais lui , qui ne se détrompait pas aisément, croyant toujours que tout ce qui lui arrivait était aventure, et plus qu'aventure, lui répondit seulement : Mon gentilhomme , un homme découvert est à demi vaincu ; je ne perds rien à me tenir sur mes gardes , et je n'ai

que trop d'expérience que j'ai des ennemis visibles et invisibles qui , continuellement songent à me surprendre. Et prenant en même temps le casque des mains de Sancho , avant qu'il eût le loisir d'en ôter les fromages , il se le mit aussitôt sur la tête, et le petit-lait commença à dégoutter de tout côté sur ses yeux et sur sa barbe. Qu'est-ce ceci , Sancho 1 s'écria-t-il tout étonné : on dirait que ma tête se ramollit , ou que ma cervelle fond , et que je sue depuis la tête jusqu'aux pieds : en effet , je sue à grosses gouttes , mais ce n'est assurément pas de peur, et il faut sans doute que cette -aventure soit terrible après un tel présage. Donnez - moi de quoi m' essuyer » ajouta-t-il, car la sueur m'aveugle. Sancho lui donna un mouchoir sans dire mot , remerciant Dieu en son cœur de ce qu'il ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le vi^ge , et , ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et vohr ce cpii le rafraîchissait ainsi à contre-temps, il vit cette marmelade blanche , qu'il porta aussitôt au nez ; mais il ne l'eût pas plutôt sentie , que , reconnaissant à peu près ce que e'était : Par la vie de madame Dulcinée, s écria-t-il , traître gourmand , ce sont des fromages mous que tu as mis dans mon cas- I que. Monsieur , répondit froidement 8au- I cho sans s'étonner, si ce sont des fromages,.

baiUez*tesHaM>i : je les mangerai , ou qae le biable les mange lui-même , lui qui les y a mis! Vraiment, monsieur, vous m'avez bien trouvé : est-ce que je suis homme à faire de ces coups-là? Oh 1 je n'ai pas si grande envie d'attrapper des coups de gaule l Ma foi 9 monsieur , il faut que j'aie des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que les autres. Et pourquoi en serais-je exempt, étant membre de chevalerie? Vous verrez oue ce sont eux qui ont mis ces ordures clans votre casque , pour vous mettre en colère , et me faire encore rouer de coups , mais , pour cette fois-ci, je me moque de ces bons affronleurs : j'ai affaire à un bon maître, qui connaît bien leur malice, et qui sait bien que , si j'avais du fromage et du lait , j'aimerais mieux le mettre dans mon estomac que dans un casque. Tout cela peut être, dit don Quichotte; mais il faudra enCn que cela unisse. Le gentilhomme qui regardait et écoutait tout avec attention ne cessait d'admirer tout ce qu'il voyait.

Cependant don Quichotte , après s'être bien essuyé le visage et la barbe , remit son casque en tête , regarda si son épée tenait au f jurreau , et , s'affermissant sur les étriers , et brandissant vigoureusement sa lance : Vienne désormais tout ce qui pourra, ditil , me voici en état de faire tête à Satan même ! Sur cela $ le chariot arriva avec un homme seulement, assis par derrière, et le charretier monté sur une des mules. Don Quichotte se campa au devant , et cria à ces gens : Où allez-vous , mes amis ? Qu'est-ce que ce chariot ? qu'y a*t-il dedans , et quelles banderoles sont-ce-là? Monsieur , répondit le charretier , le chariot est à moi ; il y a de* dans , dans deux cages , deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre maître ; et voilà les armoiries royales pour faire connaître que cela lui appartient. Et les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte. Vraiment oui , ils sont grands , répondit le compagnon du charretier , et si pands , qu'il n'en est jamais venu de sem- Dlables d'Afrique , au moins en Espagne. Cet moi qui les garde , ajouta-t-il , et j'en ai mené bien d'autres en ma vie, mais non pas de pareils ni rien d'approchant. Dans cette première cage est le lion, et la lionne dans l'autre; ils ont grand'faim à l'heure qu'il est, car d'aujourd'hui ils n'ont mangé ; aussi, monsieur, nous n'avons nas besoin de parler davantage , et nous allons continuer notre chemin, s'il vous plaît de vous détourner* Le charretier* faisait mine de TuQloir passer plus avant , quand don Qui* clioite , souriant un peu : A moi des lion-

DON QtICIiaiTE.

ceaux, dit- il, des lionceaux à moi, et à rheui^ qu'il est, 1 Ah ! il faut faire voir à ces messieurs qui les envoient si je suis homme qui s'épouvante pour des lions. Mettez pied à terre , bon-honune , el, puisque vous êtes le gouverneur des lions, ouvrez les cages , et me les faites sortir, que je leur Caisse connaître , au milieu de cette campagne , quel est don Quichotte de la Manche , en dépH des enchanteurs qui me les envoient* Ah ! ah I dit alors en luimême le gentilhomme, il n'en faut plus douter à ce coup : notre chevalier fait nien voir à quoi on doit s'en tenir. Sancho s*ap-

Erocha en même temps de lui tout trcmlant , et lui dit : Hé , monsieur , pour l'amour de Dieu , empêchez que mon maître ne combatte ces lions : par ma foi , monsieur, ils nous vont tous mettre en pièces. Eh ? dites-moi , votre maître est-il assez fou, répondit le gentilhomme, pour vous faire craindre qu'il en vienne aux mains avec des lions? Il n'est pas fou, dit Sancho , mais c'est un homme qui ne craint rien. Allez, allez, répartit le gentilhomme, je vous réponds de lui. Et, s'approchant de don Quichotte , qui voulait à toute force qu'on ouvrit les cages : Seigneur chevalier, lui dit-il, les chevaUers errants doiveiK entreprendre des aventures dont ils puissent venir à bout, et non pas de celles ou ils voient bien qu'ils ne sauraient rtesir : car la témérité est une brutalité farouche et inconsidérée, qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance ; d'ailleurs, ce n*est pas contre vous que l'on envoie ces lions : c'est un présent que Ton fait au roi, et ce ne serait pas bien Cait d'interrompre le voyage de ces gens , qui en doivent répondre. Mon gentilhomme , répondit brusquement don Quichotte, mêlez- vous de vos nerdrix et de vos filets, et laissez à chacun faire son métier : c'est ici le mien, et c'est à moi de savoir si les Uons viennent contre moi ou non. Et, se tournant promfHement devers le gouverneur des lions : VeiUaque, lui cria-t-il , par le Dieu vivant I si iu n ouvre» ces cages sut'-le-champ, je te doue tout à l'heure avec cette lance contre ton chariot I Hé, monsieur I s'écria le charretier , voyant don Quichotte si résolu , pour l'amour de Dieu, souffez que je détache mes mules, et que je m'enfuie avant qu'on ouvre aux lions, parce que , s'ils se jettent une fois sur ces pauvres animaux , me voi^ là à l'aumône pour le reste de ma vie ; car » devant Dieu, je n'ai d'autre bien qiie mes mules et ma charrette. Misérable, répondit don Quicholle , qui manque dfi^nQance »

DON QUICnOTTE.

descends et l'ôte du chemin , «i iu eo as -ri grande envie ; mais ta Terras bientôt qne tu n*avais pas besoin de prendre cette pîréeauttpn.

> Le cfharFetiernesele fit direpas deux fois: il se jeta à terre à grande hâte et détela ses mules; et aussitôt le gouverneur des lions se prit à crier à haute voix : Je vous prends à témoins y messieurs , que c*est contre ma volonté et par force cfue j*ôuvre la porte à ces lidns, et que je proteste contre monsieur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la porte de mes frais et de mon voyage. Je vous aver* tis aussi de vous mettre tous en sûreté avant que j'ouvre les cages ; car pour moi » je ne m'en mets pas eu peine, je suis bien .assuré que les lions ne me feront point de mal. I^ gentilhomme voulut , encore une fois, détourner don Quichotte d'un si étrange dessein , lui disant que c'était tenter Dieu qne de s'exposer à un danger si visible; mais don Quichotte lui répondit qu'il savait bien ce qu'il taisait. Prenez-y bien garde, répliqua le gentilhomme : as^ sûrement vous vous trompez. Hé bieni mcHisieur , repartit don Quichotte , si vous croyez qu'il y ait tant de périls, vous n'avez'qu'à donner de l'éperon et vous ôter du chemin. Sancho, voyant que le g^tilhomme n'y faisait rien , voulut aussi essayer de détourner son .maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et celle des foulons n'étaient que jeux d'enfont au prix , non plus que toutes celles cpi'il avttt entreprises

^ en sa vie. Prenez garde, monsieur, qu'il n'y ait point ici d'enchantement ni rien de semblable : mon dier maître, j'en ai vu une patte au travers des barreaux de la cage , et , par ma foi , à voir les ongles , il faut que le lion soit plus gros qu'un éléphant. Oh! la peur te fera bientôt voir aussi gros cpi'une montagne, répondit don Quichotte , retire-toi mon pauvre Sancho, tu perds ton temps, aussi bien que les. autres; qu'il te souvienne seulement, s'il arrive que je meure ici , de ce que nous arrêtâmes autrefois ensemble: tu iras trouver Dulcinée , je ne l'en dis pas davantage. Il ajouta à cela quelques paroles qui flrent bien connaître que rien n'était capable de

r le retenir. Le gentUfaommc ne laissa pas de faire encore de nouveaux efforts; mais, voyant que c'était inirtilement et ne. se' trouvant point en état de réduire un fou bien armé et qui n'entendait pas raillerie, il prit le temps de s'éloigner avec Sancho

et 4e muletier, qui hâtèrent vigoureuse»* ment leurs montures du talcm et de la voix, pendant que don Quichotte faisait mille menacesau gouverneur deshons. Le pauvre Sancho s^en altaitaccablé de douleur, pleurant la mort de son maître qu'il croyait déjà voir entre les griffes des lions : il maudissait mille fois sa mauvaise fortune et rheure qu'il s'était attaché au service d'un si grand fou ; tout en regrettant la perte de son temps et de ses récompenses il ne laissait pas de talonner vivement te grison , surtout quand il tournait la tête et qu'il jetait les yeux sur le charriot, il lui prenait un sursaut terrible , et il s'agitait de tdle sorte. sur sdn âne pour le hâter d'aller , qu'il avait bien de la peine à s'y t&nir. Quand le garde des lions vit nos gens assez éloignés , il |»*ia de nouveau don Quichotte de ne le point contraindre d'ouvrir à de si dangereux animaux , et voulut eucore une fois lui remontrer la grandeur da péril , mais notre chevalier ne fit que sourire, et lui dit seulement de se dépé*cher. Pendant que le gouverneur des lions, qui n'agissait qu'avec répugnance, s'oc* Guppait lentement â ouvrir une des cages>. don Quichotte se mit à penser-s'il ne serait point meilleur de combattre à pied qu'à cheval; considérant enfin que Rossinante pouvait s'épouvanter à la vue de ses fiers animaux, il se jeta promptement à terre, et, embrassant fortement son écu et Tépée à la main , il alla , avec un courage intrépide , se poster devant le charriot , se recommandant à JDieu de tout son cœur et invoquant madame Dulcinée.

£n cet endroit, Faiseur de l'histoire ne peut s'empêcher défaire cette exclamation: O brave, ô valeureux don Quichotte, l'honneur et la gldre de la Manche , et le vrai modèle dei^plus'vaillants chevaliers enrants! avec qndles paroles pourrai-je raconter une action si étonnante? quelle force leur donnerai-je , pour faire croire aux siècles à veidr tue chose si incroyable, et où trouverai-je des louanges qui ne soient infiniment au-dessous de la grandeur de ton courage? Toi seul, à pied, avec l'épée seule, et couvert d'un méchant écu, tu défies et tu attends deux liois monstrueux, et les plus farouches qu'aient jamais produit les. forêts d'Afrique et les déserts do Lybie! Que tes exploits mêmes te servent de louange, hèn» incomparaUe , et qu'ils me servent de garants envers la postérité des mévveiike que j'ai i lui api>rendre dans la suite de cette véridique histoire.

Le conducteur des lions voyant qui! n'^

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DON QbioaurTB.

i fliogr«i 4e fc» dédire, d se «^saUlnr tar lai la <xièn de don iJoicâoUe, qu'tt v<»rait en poftnre d'un honsne imMtnatt de eonhallre , ouvrit ca* tièraxieot la cage du Uon* qui paroi d'aae graAdear eitraordinaiiie, avec k regard larooehe el Urrible. La prendére dkofie que MeeCaBiflial, fui de ae toumer d'un côté aor rautre; eofiuite, il eowifnça à s'étendre, eo allongeant 1» pattes el desserrant les grifes, pois ilonvritlagoeale^et, après avoir baillé Uiot â son aise , il se passa on pied et demi de lanrae sor les yeox; après eei agréable préInde, il avança la téie toot entière hors de la cage , et, avec des yeux ardents et un air capaMe d'éjpoor taulier rbonune le pitis hardi , Il jeta nèrement la vne de c6té et d*aatre. Don Quiebotte le considéra attentivement et fattendit toujours de pied ferme, mourant d'envie d en venir aux prises , et s'assurant ^u'il l'aurait bientôt mis en pièces ; mais le uon phis sage que notre héros , et le méprisant, peut^re, après avoir regardé de toutes parts, se recoucha tout doucement, et lui tourna le derrière. Ce que voyant don Quichotte , il commanda au maître du lion de le harceler à coups de bâton, et de le faire sortir à quelque prix que ce fût. Ma foi, monsieur, non pas pour tout votre bien , répondit-il : je serais le premier qu'il mangerait si je l'avais mis en colère t il ne tient qu'À loi de sortir, ne m'en demandez pas davantage ; et franchement, puisqu'il n'est point sorti , Il ne le fera point de tout le jour. Mais , monsieur ^ n'éles-vous pas l'ontent , et n'avez-vous pas assez bit voir TOtre vaillance? Je le donnerais bien à dix autres à en faire autant. Vous avez défié l'ennemi, vous l'avez attendu : qu'est*ee qu'on peut faire davantage? Pardi, c'est lui qui est le vaincu , et vous le victorieux. Tu as raison, dit don Quichotte, ferme la cage, mon ami , et donnes-moi une attestation en bonne forme de tout ce que tu m'as vu faire, c'est-à-dire, comme tu as ouvert au lion, que je Fai attendu , et qu'il n'est point sorti; que je lui ai donné tout le temps qu'il ffiilait , et qu'au lieu de venir, il s'est cour cM. J'ai fait tout ce que je devais pour ma part , je ne suis pas obligé à davantage ; et nargue des enchanteurs et des enchantements, et vivo la véritable chevalerie 1 Tu n'as d(mc qu'à fermer comme je t'ai dit , pendant que je vais rappeler nos fuyards , afin qu'ils apprennent toute la vérité de ta propre bouche. Le gouverneur des lions lornia la caffo, et don Quichotte mettant scm mouchoir au bout de sa lance, la leva

faire sigue aux fajapfc 4r 0 oopraiteMore, «usai fcian

temps en temps la tête, fl aperçut le fiig«al, et séeria eu ménM teaîps : Je âoâs peminsi mon maître na défait ces moustres» pmsqu*ii Boos appdle! A œ cri le aHdeticT s arrêta, et le gentilboauic qui avait pris les devants oonmie le mieux monté , retint sur ses pas, et reounoaissant tous quecétait don QuicboCte qui leur faisait stgae, ils oonuneneèrent penà peu à revenir de leurs frayeurs; après avoir quelque temps dieminé au petit pas, ils entendireut dnreoient la voix de don Quichotte auprès de qui ils se rendirent enfin. Camarade , dit don Quiehotie au muletier, atlMe tes mules et cuutinne ton chemin; et toi , Sancbo, donne deuxécus d'or âces gens, en récompense de ce qu'ils ont bien voulu s'anéter pour l'amour de moi.

La voilà de bon omur , dit Sandio en les tirant de sa bourse. Mab que sont devenus les lions, ajonta^t-il; sont-ils morts ou vivants? Akirs le gouverneur des lions, prenant la parole , commença à raconter comment toute l'action siétait passée , exagérant le mieux qu'il put , à sa manière , la valeur de don Quichotte, et attribuant la poltronnerie du lion à la frayeur qn il lui avait faite. Eh bien ! que t'en semble, Sancbo, dit don Quichotte, en se tournant vers lui : crois-tu qu^il y ait des enchanteurs à l'épreuve de la vaillance? Les enchanteurs pourraient peut-être bien mo dérober la victoire , mais avec tout leur pouvoir ils ne sauraient diminuer mon courage. Le charretier attela ses mules, et partit avec le conducteur des lions, qui assura don Quichotte qu'il raconterait partout l'action nffiW venait de faire, et qu'il la dirait au roi même sitôt Qu'il serait arrivé à la cour. Si par hasard, repartit don Quichotte, sa majesté vous demandait qni l'a faite, tous n'avez qu'à lut dire que c'est le chevalier des Lions , car désormais ie veux porter ce nom , au lieu de celui de la Triste-Figure, selon la coutume des anciens chevaliers errants, qui en changeaient à leur fantaisie. Ds se séparèrent ainsi , et don Quichotte, Sancho, et don IH^o de I Miranda poursuivirent leur chemin. Pendant tout ce temps, don Dieço avait toujours observé ce qui se passait, et il élait en admiration, ne sachant presque quelle opinion il devait avoir de aon Quichotte, en oui il trouvait également du bon sens et de rextravagance. Comme il n'avait pas encore lu la première pactio de l'histoire de

mierepacuo aeims

1K)ÎS QUiaiOTT^,

Qotre chcTalier, il ne savait à quoi s'en tenir, et ne pouvait comprendre qu*un homme dont les paroles étaient pleines de sens pût faire des actions si imprudentes. Don Quichotte le tira de sa rêverie, en lui disant: Je ne doute pas , seigneur don Diego, que tous ne me preniez pour nn homme téméraire et égaré de bon sens ; car , à voir mes actions , il est presque impossible d*en faire un autre jugement ; cepHendant je vous avertis , que je ne suis pas si fou que vous avez pu vous Fimaginer : un chevalier signale sa vigueur aux yeux de son roi, en attaquant un fier taureau et le couchant par terre d'un coup de lance ; un autre se rend fameux dans un tournoi , en désarçonnant tous ceux qui se présentent; un autre, plus galant , se fait valoir auprès des dames, dans une course de barae ou dans UA bal, faisant admirer son adresse , et se prenant de bon air à tout. En un mot, les chevaliers qui doivent être Tornement de la cour des prince^ , ont bonne grâce d*étre perpétuellement dans les joutes et les tournois , comme par divertissement et pour se tenir en haleine ; et les plus adroits et les plus vigoureux acquièrent toujours de la gloire; mais le chevalier errant cherche une gloire plQs eflective dans les aventures, en traversant les déserts, les forêts et les montagnes, et s*exposant à toute heure. Un chevalier errant, dis-je , n'a pas mpms bonne grâce à secourir une pauvre veuve oppriiqée (}ans son village, qu'un -chevalier galant à passer tout son temps à donner <]es fêtes aux dames an milieu d'une ville. Les chevaliers , setgneur don Diego , ont différents exercices. Le courtisan s'empresse pour le divertissement de la cour et des dames ; il invente des jeux, des tournois et des joutes : et, qu'il soit libéral et magnifique, il remplit les devoirs de sa

profession. Celle du chevalier errant est de courir le monde, d'affronter le péril, quelque part qu'il se présente , d'entreprendre toutes sortes d'aventures, et de tenter Fimpossible; il méprise la soif et la faim, la rigueur du temps , l'intempérie des saisons et des climats ; il se joue des lions et des lutins , ne sait ce que c'est que de s'épouvanter à la vuedes plus horribles monstre», et le travail et les armes font tout son plaisir et tout son repos. Puis donc que le destin a voulu que ie fusse chevalier errant, c'est à moi den faire l'exercice et d'en remplir dignement la profession. Ainsi, seigneur don Diego , je n'ai pu m'empêcher d'attaquer ces lions, quoique je visse bien que € était une témérité extrême, mais j'aime mieux que l'on m'accuse de pousser la gloire delà chevalerie jusqu'à l'excès , que de la moindre négligence; et de la manière que les hommes parlent de la valeur des autres, je suis bien aise qu'ils ne puissent dire autre chose de moi , sinon que je suis brave jusqu'à être téméraire.

En vérité, seigneur chevalier, dit don Diego , tout ce que vous faites et tout ce que vous dites me parait admirable , et je suis persuadé que , si les lois et les ordonnances delà chevalerie errante étaient perdues , vous les auriez bientôt rétablies , en étant mieux instruit que tous les chevar liersdu monde ensemble*. Cependant il se fait tard; doublons le pas, afin d'arriver assez bonne heure à ma maison , où je serai bien aise de profiter de tout le temps cnie vous voudrez me faire Thonneur d'y demeurer. Je tiens à honneur les offres que vous me faites, seigneur don Diego, dit don Quichotte. En même temps \h pressèrent leurs chevaux , et environ sur les deux heures ils arrivèrent à la maison de don Diegou

CHAPITRii XIV.

Do ce qn\ arriva à don Qaichotte daoi la maiaon de don Diego.

Don Quichotte , en entrant dans la malson de don Diego, qu'il trouva belle et grande , aperçut dans la cour quantité de

tonneaux , de ceux que l'on fait auToboso ; et cette vue le faisant ressouvenir de sa dame enehantée , U commença à soupirer;

et, sans prendre garde à ce gu*U disait , et qu'on pouvait Tentendrc : 0 inoomparable Dulcinée , s*écria-t-il, quand ?errai-je finir tes disgrâces ? Sur cela arriva le fils de don Diego tenant par la main la senora Christina, sa mère, qui venait pour recevoir son mari. Sitùt que don Quichotte la vit , il se jeta à terre , et y Tayant saluée avec sa bonne grâce ordinaire , il lui demanda civilement les mains à baiser. Ma femme» dit don Diego , c*est le seigneur dod Quichotte de la Manche , le chevalier errant le plus sage et le plus vaillant du monde ; vous ne sauriez lui faire un trop bon accueil ni lui rendre assez de respects. La senora Christina lit beaucoup de civilités à notre chevalier, et , après qu*ily eut répondu avec autant de courtoisie , il salua le fils , et ils se firent Fun à lautre de grands compliments. Ensuite on mena don Quichotte dans une sa)le ) où , s*étant fait désarmer par Sancho , il demeura en chausses à la vallonné , avec une camisole de chamois, toute pleine de la crasse de ses vieilles armes , un collet de simple toile, des brodequins à la mauresque et des souliers bien cirés , et , pour comble d'ornement, un large baudrier de loup marin où pendait sa bonne épée, avec un petit mantelet de drap minime sur. les épaules. Mais, avant toute chose, il s'était lavé le visage et la tête avec deux ou trois aiguiérées d'ea« ; encore avait-il eu bien de la peine à démêler ses cheveux, qui étaient comme englués du lait eaillé qui avait séché dessus. Pendant qu'on laissait à don Quichotte le loisir de se désarmer , don Laurenzo, fils de don Diego , dit à son père : Quel est le gentilhomme , monsieur, que vous nous avez amené? Nous sommes également surpris, ma mère et moi, de son air, de sa mine et de son nom , et encore plus de ce que vous dites, que c'est un chevalier errant. En vérité» mon fils, je ne sais que t'en dire » réponditdon Diego : c'est un homme qui parle de très-bon sens , et qui fait les plus grandes folies du monde ; e t comme je suis témoin de l'un et de l'autre , je lie puis bien me déterminer/ quoîmie après tout je le croie beaucoup plus iou que sage ; mais entretiens-le toi-même , et tu m'en diras ton sentiment.

Au même moment, don Laurenzo alla chercher don Quichotte , qu'il trouva déjà sorti de la salle , dans le gentil équipage que j'ai dit ; et après quelques discours qulls eurent ensemble, don Quichotte lui dit : Monsieur, je me réjouis de ce que vous êtes le digne fils du seigneur don Diego-; il m'a assuré quç vous avez beau^

DON Qt'iCliOlTE.

coup d'esprit et surtout que vous éles grand poète. Pour poète , cela pourrait être, répondit don Laurenzo , mais pour grand poète , je ne m'en pique pas ; j'aime yéritablement la poésie et à lire les boas anrteurs, mais , monsieur, c'est tout, et mon père se moque de moi. J'en ai encore meillenre opinion de vous , monsieur, répartit don Quichotte, de vous voir parler si modestement : car il n'y a guère de poêle qui n'ait de la présomption, et qui ne croie être le d^us habile du métier. Mais, monsieur, dites-moi, je vous prie, cpiels sont les vers que Ton vous a envoyés, et qme monsieur votre père dit vous avoir fait un peu de peine? Si c'estquelque glose je m'y entends un peu, et je voudrais bien savoir les vers, si vous voulez prendre la peine de me les dire. 11 me semble , monsiieur^ dit don Laurenzo à don Quichotte , que vous avez étudié ; et , je vous prie, de pr^cc, à quelle science vous êtes-vous particulièrement appliqué? A celle de la chevalerie errante, réponditdon Quichotte, qui vaut bien la poésie, à quelque point qu'on y puisse exceller. Pour ne pas tous mentir, je ne connais point cette science , répartit don Laurenzo , et je n'en ai encore jamais ouï parler. C'est une science, répliqua don Quichotte , qui renferme en soi toutes celles du monde : celui qui en veut faire

Iirofession doit être jurisconsulte et savoir es lois de la justice distributive et commutative , pour rendre à chacun ce qui lui appartient; il faut qu'il soit théologien, pour pouvoir rendre raison de sa foi toutes les fois qu'il en 'est question; qu'il sache la médecine et connaisse la vertu des simples , parce qu'au milieu des montagnes et des déserts il ne trouve pas des gens à propos pour le panser de ses blessures. S'il n'est point instruit de Taslrologie et qu'il ne connaisse pas les astres , comment connattra-t-il , la nuit , quelle heure il peut être , en quelle partie du monde il se trouve , et la différence des climats? S'il ignore les mathématiques et les fortifications, il ignore los choses qui lui sont les plus nécessaires et qui conviennent le mieux à sa profession. En un mot, il doit posséder toutes les vertus théologales et cardinales ; et , pour descendre à de petites particularités , il faut qu'il sache ferrer un cheval, raccommoder la $elle et la bride, nager, sauter, se bien servir d'un cheval, danser, faire des armes, et toutes les choses qui sont d'un bon cavalier et qui le rendent aeréable; il faut Surtout qu'il soit fidèle à Dieu et à sa dame, chaste dans ses pensées et honnôte en ses

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