‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 46 sur 136 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De l'aventure du berger amoureoY, et de plusieurs autres choses.

m Quichotte n'était* pas fort éloigné maison de don Diego ; lorsqu'il ren- :a quatre hommes » il y en avait deux valent l'air d'écoliers , et les entres de ireurs, et tous quatre montés sur des . L'un des premiers portait un paquet y avait sans- doute auelques bardes, autre avait devant lui deux fleurets une paire de chaussonis; pour les laéurs , il avaient des povisions ^'apmment ils venaient d'acheter de quol-

cme viUe , pour emporter dans leur village. Ces gens-ci ne man(mèrei;it pas de tomber d'abord dans l'admiration qu'éprouvaient tous ceux qui voyaient don Quichotte pour la première fois , et ils eurent aussi la même impatience de savoii* ce que c'était qu'un homme si extraordinaire. Le chevalier les salua , et , après avoir appris qu'ils suivaient le même chemin que lui, il leur témoigna qu'il serait bien aise d'aller do compagnie > les priant de marcher un peu

DON QUrCMOTTE.

plus leotement , parce que les Ânes allai^t trop vite pour soq Gheral ; pour les obliger à rattendre» il leur dil en peu de mots qu*il faisait profession de la chevalerie errante , et qu'il allait chercher les aventures par tontes les parties du monde ; que son nom était en son pays don Quichotte de la Manche, mais que, depuis peu, il se faisait appeler le chevalier des Lions. Cette manière de parler fut du grec pour les paysans ; mes les écoliers , qy i le comprirent assez , reconnurent par là que te chevalier avait le cerveau fêlé; néanmoins ils ne laissèrent pas de le regarder avec autant de respect que d'admiration , neut-étreà cause de son âge et de son air fier et modeste. Seigneur chevalin, lui dit un de ceux-ci , si vous n'avez point de dessein formé , non plus que ceux qui cherchent les aventures, il ne tiendra tyïk vous de vous trouver à des noces qui seront assurément les pilus magnifiques cm'on ait vues ily along^temps dans toute la Manche. Il faut que ce soient les noces de quelque prince , répondit don Quichotte , de la façon que vous en parlez? Point du tout, répliqua Técolier : ce sont celles d*an laboureur, le plus riche de toute la contrée , et d'une paysanne (}ui est une des plus belles filles (^u*on ait jamais vues , elles se doivent faire dans un pré , tout proche du village de l'accordée , qu'on appelle Quitterie la belle. Le galant se nomme Gamache le riche , et c'est un garçon d'environ vingt-deux ans; pour elle, elle en a tout au plus dix huit. En un mot , ils sont bien l'un pour l'autre, quoi^ cru'il y en ait qui disent que la race de <juilterie est plus belle que celle de Gamache ; mais il ne faut pas prendre garde à cela, et le bien raccommode tout. Ce Gamache , qui est un garçon libéral , et qui ne veut rien épargner pour rendre la fête célèbre , a résolu de fawe couvrir tout le pré de ramée , de telle sorte que le soleil n'y puisse pénétrer. On y doit établir toute sorte de jeux , jouer au ballon , lutter , jeter la barre , danser avec les castagnettes et le tambour de basque : car son village ne manque pas de gens qui sachent bien s'en servir, sans compter beaucoup d'au^ très danses qu'on y sait en perfection. Tout cela cependant, si je ne me trompe, ne sera pas le plus remar<|uable de la noce , et je m'imagine que Basile nous y fera voir des choses plus surprenantes. Et qu'est-ce que ce Basile? demanda don Quichotte.

Basile, répondit Fécolier, est un bcarger du même village que Quitterie, et qui a sa maison tout fprocne de la sienne. Us se

sont aimés tous deux dès leur enfance; et^ lorsqu'ils commencèrent à devenir grands, le père de Quitterie, qui ne trouvait pas- Basile assez riche pour sa fille, lui refusa peu à peu l'entrée de sa maison, et, pour lui ôter toute espérance, résolut de la marier avec Gamache, qui a beaucoup plus de bien que lui , quoiqu'à dire vrai il ne l'égale pas dans le reste : car Basile est le garçon du pays le mieux fait et le plus adroit. Il passe tous les autres à la course et à la lutte , et il n'y en a point qui jette si vigoureusement une barre , ni qui joue si bien au ballon ; il pince de la guitare à ravir ; il chante et danse tout de mesure , mais surtout il se sert d'une épée comme le meilleur maître d'escrime.

Quand il n'aurait que cette seule qualitélà, dit don Quichotte, il mériterait non seulement d'être le mari de la belle Quitterie, mais encore de la reine Genièvre , si elle vivait aujourd'hui , en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s'y opposer. Ma foi , je suis de cet avis-là, s'ècria Sancho, qui jusque-là n* avait rien dit ; et c'est l'avis ae ma femme que chacune se marie avec son égal; comme dit le proverbe , cha(|ue brebis avec sa pareille : je veux dire que mon ami Basile , car je commence déjà à Taimer , se mariera avec ma* dame Quitterie. Dieu les bénisse l'un et l'autre et maudisse tous ceux qui empêchent le mariage des personnes qui s'aiment I Si tous ceux qui s'aiment se mariaient ensemble, repartit don Quichotte , que deviendraient le pouvoir et l'autorité des pères? Ce serait une étrange chose que les enfants eussent la liberté de choisir suivant leurs caprices ; et il arriverait souvent qpi'une fille épouserait le valet de son père, ou le premier qui passerait dans la rue qu'elle trouverait à sa fantaisie, quoique ce ne f&t peut-être qu'un fripon et un étourdi : car l'amour aveugle aisément les gens, et, quand on est surpris de celtepassion , il ne reste plus assez de raison pour faire un bon choix. Et tu vois bien, mon pauvre Sancho , qu'il n'y a point d'occasion dans la vie où l'on aitsi grand besoin de rMson que qand il s'agit de faire un mariage ^: car une femme n'est pas une marchandise dont on puisse se défaire quand on veut; c'est une comparaison perpétuelle qu'^m associe en toute chose ; c'est un accident inséparable de la substance ^ et un nœud gordien qui ne peut être défait* que par le couteau tranchant des Parques. Je t'en dirais davantage, mon enfant , mais je voudrais bien savoir si monsieur te 11-

DON Qt^ttlIiOTTE.

cencié n a point (^d^ue autre chose à nous apprendre de l'histoire de ce Basile.

Tout ce que j*ai à tous dire sur ce sujet, répondit le bachelier (pour en parler en termes honorables à la manière de don Quichotte, c'est cpie, dès (jue Basile eut appris qu'on mariait Quitterie avec Gamacbe, il tomba dans une mélancolie extrême, ei au point qu'on dirait qu'elle lui a ôté le jugement. On ne fa jamais vu rire dapuis, ni rien dire de raisonnable ; à peine il boit et mange, et ce n'est jamais qiic du fruit et de leau pure; et s'il lui arrive de dormir, ce qui est bien rare, c'est toujours en plein air et au milieu des champs^ couché sur la terre comme une bote brute. Ceux qui robserrent disent que de temps en temps on lui voit lever les yeux au ciel, puis tout d'un coup les attacher ûxement sur terre, comme s'il était en extase, et de telle sorte qu il semble que ce soit une statue. Enfin le pauvris garçon est en tel état, que tout ce que nous sommes de gens qui le connaissons, nous ne doutons pas que, sitôt que Quitterie aura donné la main à Gamache , il n'expire sur l'heure. Dieu y mettra la main, dit Sancho : quand il donne le mal , il donne aussi le remède. Qui est-ce qui sait ce qui doit arriver? Ma foi, personne. Il y a encore bien de l'heure d'ici à demain, et il ne faut qu'un moment pour faire tomber upe maison qu'on a été longtemps à bâtir. Combien de fois a-t-on vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble I Tel se couche sain qui se lève roide mort le lendemain. £t qui est-ce qui se peut vand'avoir mis un clou à la roue de fortune? qui est-il? ma foi, je lui donne un merle blanc. Entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas entreprendre d'y mettre la pointe d'une aiguille. Mais enfin que quelqu'un fesste^i sorte que Quitterie aime <lc bon cœur Basile, et je lui donnerai un sac de bénédiction : car enfin, à ce que j*ai ouï dire, l'amour regarde à travers des lunettes qui font passer le cuivre pour de l'or, et des noyaux pour des perles. Et où vas-tu t'enfoorner, Sancho? interrompit don Quichotte ; tn as une langue bien maudite I Quand tu as commencé à enfiler des proverbes ou des contes, tu ne finirais pas pour le pape ; qu'il te puisse excommunier sur 1 heure! Dis-moi un peu, animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune et toute autre chose, pour te mêler d'en dire ton sentiment! Si on ne m'entend pas, monsieur, répondit Sancho, il ne faut pas s'étonner que je passe pour un extravagant : mais qu'importe, je m'entends

bien, et je suis bien assuré que je n'ai rien dit de mal en tout ce que je viens de dire. Mais c'est que votre seigneurie prend toujours plaisir à controuver mes actions et mes paroles. Dis donc contrôler, misérable prévaricateur du bon langage , dit don Quichotte, ou que Dieu te rende muet

Sour le reste de tes jours? Et mort iablel monsieur, pourquoi vous i»*enez-vous à moi? Vous savez bien que je n'ai pas été nourri à la cour, ni étudié là philosophie, pour savoir si je manque quand je parle. Et qui diable est-ce qui peut ap« prendre à ceux de Sayagoà parler comme ceux de Tolède? et ma foi, au bout du compte, il y en a bien de Tolède qui par^* lent comme il platt à Dieu. Il n'a pas tout le tort, dit le bachelier : ceux qui travaillent dans les tanneries et qui ne partent pas du Zocodover ne parlent pas si bien (]ue ceux qui se promènent tout le long du jour dans les cloîtres de la grande église; cependant ils sont tous de Tolède. Le langage pur et l'élégance ne se trouvent guère que parmi les courtisans, et encore est-ce parmi les plus délicats, qui savent connaître le bon usage. Pour moi, messieurs, j'ai étudié qudque temps à Salamanque, et je me pique un peu de m'expliquer en bons termes. Si vous ne tous piquiez pas plus, dit l'autre écolier, de savoir bien manier les fleurets que d'entendre la beauté de la langue , vous auriez peut-être emporté le prix de l'éloquence, au lieu que vous n'êtes que le dernier. Écoutez, bachelier, répliqua le licencié, vous vous trompez plus que vous ne pensez quand vous croyez que cest une chose inutile que d'apprendre à faire des armes. Ce n'est point une fantaisie que j'ai, repartit Corchudo, qui ' était le nom du bachelier, mais une vérité constante et bien aisée à prouver; et qu'ainsi ne soit, ie suis prêt de pouvoir le faire voir tout a l'heure. L'occasion est belle : vous avez là deux épées , et j'ai de la force et du courage plus qu'il ne tmi pour vous iaire connaître que je ne me trompe point. Descendez seulement, et mettez en usage toutes les leçons et les ruses de la salle ; et si, avec la seule adresse que m'a donnée la nature, je ne vous fais voir des étoiles en plein joUr, je veux avoir les étrivières. Tel que vous me voyez, je défie tous les hommes du monde de me faire reculer d'un pas, et je n'en sache point à qui je ne fasse prendre terre*.

Pour ce qui est de reculer, je n'en dis rien, répondit le licencié, mais il pourrait bien arriver, que vous ne tireriez jamais le

DON QUlCUOrfE.

fned d'où Toas Vauriez mig la (n*emière bift : je reux dire que, faute d'aroir appris le métier, il pourrait bien tous en coûter la vie. Nous te verrons tout à l'heure, repartit Corchuelo. Et, se jetant promptement à bas, il prit de furie un des fleurets que portait le licencié et Fattendit en bonne posture. Ah vraiment I cela ne se passera pas de la sorte, dit don Quichotte ; il faut faire les choses dans Tordre, et je veux être lé juge d*une question qui a été si souvent débattue sans être encore décidée. Aussitôt il descendit de cheval, et prenant sa lance, se plaça au milieu du chemin dans le temps que le licencié s'avançait déjà d'un air libre contre Corchuelo, qui marchait vers lui avec furie et jetant le feu par les yeux. Les paysans avec Sancho s'écartèrent un peu, sans descendre de dessus leurs ânes, et furent les spectateurs du combat. Les estocades, les fipndants et les revers que portait Corchuelo étaient sans nombre; il attaquait en lion, et un coup n'attendait pas Fautre. Mais le licencié, sans s'émouvoir, parait tous ses coups, et de temps en temps lui faisait baiser le bout de son fleuret. Enfin le licencié lui coupa tous les boutons de sa soutanelle et la mit tout en lambeaux, sans recevoir jamais une buttes il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de telle sorte que, de rage et de dépit, il jeta son fleuret, qui alla à plus de cinquante pas ; ce qu'ont témoigné depuis les deux paysans, et ce qui fait bien voir que Tindustrie surpasse la force* Après ce grand coup , Corchuelo, las et rendu, demeura comme immobile, et Sancho, s*approchant de lui : Ma foi, monsieur le bachelier, lui dit^l , si vous voulez prendre mon conseil, vous ne défierez dorénavant personne à l'escrime, mais bien à jeter la barre ou à lutter, car vous avez de la force pour cela. Pour ces tireurs d'armes, croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter : j*ai toujours ouï dire qu'ils savaient mettre la pointe de leur épée dans le trou d'une aignille. Je me rends, dit Corchuelo, et je ne suis pas fâché que Tex-

périence m'ait fait revenir de mon erreur. Il embrassa en même temps le licencié, et ils demeurèrent plus grands amis que iamais. Us partirent ensuite et hâtèrent leurs montures pour arriver de bonne heure au village de Quitterîe, d'où ils étaient tous. Chemin faisant, le licencié fit un grand discours de l'excellence de l'escrime, et il en prouva l'avantage par tant de figures et de démonstrations de mathé^ mathiques, que tous furent persuadés de l'utilité de cet art, et Corchuelo encore plus que les autres.

U étkit déjà fort tard avant qu'ils arrivassent, mais ils virent le village si bien éclairé, qu'il ne s'apercevaient point de l'obscurité de la nuit. Ils entendirent aussi un son confus, mais agréable , de divers instruments, comme de flûtes, de hautbois, de tambours de basque, de fifres et de sonnettes; et, en entrant d^ns la ville» Qs virent une infinité de chandelles qu'on avait pendues aux arbres, et dont la lumière était d'autant plus agréable, qu'il ne faisait pas le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on trouvait de tout côté par troupes, les uns dansant, les autres Jouant de leurs cornemuses et *de leurs flageolets, réjouissaient toute l'assemblée. En effet, on eût dit que ce pré était le séjour de la joie et des plaisirs. En divers endroits, il y avait des gens occupés à dresser des échafauds pour placer une infinité de monde le jour de la fête, qui se devaitrfaire le lendemain, jour dédié à la solennité des noces du riche Gamache, et apparemment aux funérailles du triste Basile. Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quelque prières que lui en fissent le bachelier et les laboureurs; et, malgré toutes les instances de Sancho, il s'en défendit sur Fancienne coutume des chevaliers errants, oui aillaient mieux dormir à découvert et dans les forêts que sous des lambris dorés; il s'écarta un peu du village, en dépit du pauvre écuyer, qui regrettait de tout son coeur la maison et le bon traitement du seigneur don Diego.

DON QUKHOrrE.

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