MA VISITE CHEZ LEBON
Voici le texte de la lettre que j'avais écrite au capitaine Dreyfus, et cpie Leboii refusa de tnmsnnîtlre :
Paris, le il> septembre iSc^y.
MuNSlEMî,
Penl-Clre ne nous sommes-nous jamais vus : nous n'avons cerlainemenl jamais échangé une parole. Cependant, presque
au lendemain de votre inculpation, j'ai eu le sentiment que vous n'aviez point commis le crime abominable dont vous étiez accusé, que vous étiez la victime d'une effroyable erreur judiciaire. Un crime sans mobile me paraissait une impossibilité matérielle. Le fait d'un officier français, jeune, ardent, ambitieux, assuré d'un brillant avenir, et trahissant pour le plaisir de trahir, me semblait une impossibilité morale. Votre attitude au jour de Thorrible cérémonie de la dégradation, votre volonté évidente d'être soldat jusqu'au bout achevèrent de me convaincre.
L'hiver dernier, un écrivain de grand talent et de grand cœur, M. Bernard Lazare, eut, le premier, le courage d'affirmer votre innocence dans une brochure signée de son nom. Cependant, comme il n*avait pu réunir encore que des preuves simplement négatives, le succès ne répondit pas, du moins immédiatement, à ses espérances, à celles des vôtres, à celles de vos amis inconnus. Nous dûmes recommencer h nous taire, à attendre. Vous étiez le cauchemar de nos nuits. Le silence nous pesait durement. Puis, la pensée de l'iniquité à réparer, de vos souffrances, de la douleur si touchante des vôtres, nous stimulait, et nous nous remettions h l'œuvre. Depuis quelques mois surtout, nous avons fait d'importants prosélytes, officiers, écrivains, savants, historiens, politiques, dont vous saurez plus tard les noms. M. Bernard Lazare n'a pas cessé de travailler, avec une invincible obstination, à propager sa conviction et à réunir de nouvelles preuves.
Le i3 juillet dernier, la lumière définitive se fit dans le cerveau d'un homme qui, par sa situation politique, par sa haute valeur morale, par son origine alsacienne, semble prédestiné à être enfin l'avocat victorieux de votre juste cause. Je suis autorisé par lui-môme à vous le nommer, et c'est d'accord avec lui que je vous écris. C'est M. Scheurer-Keslncr, ancien député de la Haute Alsace et de la Seine à l'Assemblée nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, l'un des plus dévoués amis de Gambetta. Je n'ai pas à vous dire comment il acquit la certitude de votre innocence. Je dois me contenter de vous dire que, le i4 juillet, il faisait part de sa conviction h ses collègues du Bureau du Sénat et qu*il demanda ensuite à ses amis de crier arbi et orbi que lui, M. Scheurer- Kestner, est convaincu que vous êtes la victime d'une erreur judiciaire. M. Scheurer-Kestner me pria d'aviser Mme Dreyfus afin qu'elle vous donnât aussitôt cette grande et heureuse nouvelle. Ai-je besoin de vous dire la joie de cette admirable femme ? Elle vous a écrit par le premier courrier, mais sa lettre vous est-elle parvenue ? Vous est-elle parvenue intégralement?
Elle a eu quelque sujet d*en douter, et la dernière lettre qu'elle a reçue de vous, qu elle m*a communiquée et dont j*a fait part à M. Scbeurer-Kostner, était si triste et si doulou-. reuse, malgré Tirréductible conflance dans Tavenir que vous y exprimez encore, cette lettre nous a si profondément émus que joi décidé, d'accord avec M. Schcurer-Kestner, de vous écrire moi-même. Dans la lettre que j'ai reçue de lui ce matin, M. ScheUrer-Kestnerm'affîrme encore, et dans des termes plus formels que jamais, sa profonde, son inébranlable certitude. Il agira avant la lin de Tannée. Il a mis tout son cœur dans cette œuvre de justice. Il m'écrit : « Justice sera faite ou j'y périrai. .»
Aiyourd*liui, M. Seheurer-Kostner tient surtout à ce que vous soyez avisé. Il pense, il sait que la certitude que votre cause, loin d'être abandonnée, vient do. trouver le plus résolu des défenseurs, vous rendra, dans le long et terrible martyre qui vous est imposé, la force de vivre, la force morale et la force physique, il ne nous suffirait pas que votre mémoire fût réhabilitée; il faut que justice vous soit rendue à vous-même. Espérez donc ; que Tidée du secours que va vous apporter ce patriote, vous soutienne dans vos épreuves, aux dernières heures de votre supplice si courageusement supporté ; vivez, vivez pour votre noble femme, vivez pour vos enfants, pour \'Os frères dont le dévouement ne s'est jamais lassé ; vivez. Monsieur, — je le dis avec confiance, — et pour la France et pour l'armée,
JosEl»H Reinach, député.
Jc vous so^ai^^ ohliiçô de m'accusor immédiatement réception de celte lellre à l'adresse suivante : 6, avenue Van Dyck, Paris. II est ossenlicl que nous sachions, M. Scheurer-Kesiner et moi, que cette lettre vous est parvenue, originale, intacte, sans coupures.
Lks dkpkches Blanche Ut Speranza
Kslerhazy a déclan^ d'abord, « qu'il était absuitle » de riK^ler Du Patyà Taffain» des télégrammes (i). lia raconté
(i) Cnss., II. u/|8, Ernj, Berlulus^ Eslerhazy.
ensuite (i), que Du Pafylui fit remettre ces cjeux dépêches, la première par l'un de çesfils, la seconde p^r sa femme (2); qu'à chaque dépêche était jointe une note « de l'écriture ordinaire des communication^ du colonel (3) ». avec l'ordre formel d'expédier les télégrammes à des heures différentes (4) î que Du Pat}*", en rédigeant la première dépêche, avait ipal orthographié le nom de Picquart, « ce dont il s'aperçut trop tard, dans la journée, en consultant ÏAnnuaire (5) » ; quQ ce fut la cause de la seconde dépêche, bien orthographiée et bien adressée ; qu'il obéit, en soldat discipliné, b|en qu'il trouvât le procédé fâcheux; qu'il le dit le lendemain au marquis ; mais que celui-ci répliqua que les scrupules étaient hors de saison et que ce n'était d'ailleurs pas Ësterhazy « qui commandait le mouvement (6) ».
D'Henry, pas un mot.
Henry a fait à peu près le même récit à Bertulus; il rejette tout sur Du Paty (7).
Du Paty déclare qu'il n'a ni écrit ni expédié les dépèches, qu'il les connut seulement quand elles furent saisies (8),
(1) Dép. à Lçndres, 26 juin 1900.
(2) Dans lo texte authentique de sa déposition à Londres (26 février 1900), il dit que les deux dépêches lui furent remises par le fils de Du Paty; dans l'édition belge, la dépêche Blanche lui a été remise par la marquise.
(3) La formule est vague ; rien ne prouve que • récriture ordinaire des communications du colonel • soit récriture de Du Paty ou de la marquise.
(4) La dépêche Speranza au bureau de la rue Lafayette, la dépêche B/ancAe au. bureau de la Bourse. — Esterhazy et Marguerite Pays firent le même récit à Christian (Cags., IL a3o).
(5) C'est le récit fait par Esterhazy à Christian {Enq. Bertulus, 18 juillet 1898, Christian). —Il n'est pas douteux : i« qu'Esterhazy a fait ce récit h ChrisUan ; u** que Du Paty connaissait l'orthographe du nom de Picquart. Dès lors» les choses ne se sont pas passées comme le raconte Esterhazy, la faute d'orthographe a été intentionnelle, etc.
(6) Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 3i.
(7) Le 18 juillet i8s^,*ù l'instruction Bertulus {Cass., l, 2216, 3ertulus).— De même, Roget (Com., I, 102).
(8) Enq. Bertulus^ 20 février 1898, Du Paty: « Il proteste énergiquement, déclare qu'il n'est pour rien dans le télégramme Blanche (le seul qu'il est accusé d'avoir libellé ou inspiré), mais reconnaît qu'il a connu Mlle de Comminges •. {Cass., Il, 268.) De même, à Renaes (HL Sm5).
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qu'il en fuld*abord dupe, mais qu'il s'aperçut ensuite que c'étaient des faux ; et il est certain qu'il n*hésita pas à le dire, dès le mois suivant. D'ailleurs, il n^avait aucune cause de haine ou d'animosité contre Picquart.
Picquart dit, de m^me, « qu'à son retour à Paris, Du Paty, loin d'afficher de Tanimosité contre lui, témoig-na de la sympathie à son égard (i) ». L'inimitié de Picquart et de Du Paty est une invention de Cuignet (2) etde Rog-etCS).
Enfin, à l'instruction Bertulus, Christian Eslerhazy dépose en ces termes : u En ce qui touche le télégramme signé Blanche^ jamais Du Paty ne m'a dit qu'il en fût Tauteur, c'est-à-dire qu'il l'eût écrit. 11 a reconnu devant moi <[uece télégramme était faux comme le télégramme signé Speranza, mais il n'est pas allé jusqu'à dire, je le répète, qu'il l'eût écrit. Cesi Mme Pays et Walsin-Eslerhazy seuls qui m'ont affirmé bien souvent que Tauteur du télégramme Blanche était Du Paty (/,). »
Les dépêches manuscrites Blanche et Speranza furent soumises à l'expertise; l'expert Couderc déclara formellement qu'elles n'étaient de l'écriture ni de Du Paty ni de la marquise (5).
L'accord d'Henry et d'Estcrhazy i)Our attribuer à Du Paly l'inspira ti on des deux faux télégrammes est, à lui seul, révt'lateui" de la vérité. Ils les avaient rédigés (surtout la dépêche Blanche) de ïaqon à diriger les soupçons, le cas échéant, contre Du Paty. Dés que Du Paty commen<,*a à dire que la pièc(? {)roduito par le général de Pellieux, au procès de Zola, était un faux, Henry commença à insinuer que Du Paty était l'auteur des fausses dépêches Blanche et Speranza.
C'(^st ce que Du Paty déclara (6) formellementà l'instruction Tavernier : « Je constate, dit-il, qu'à partir du mois de
(1) C(/.>.s-.,I. :>-i3. Pic(jiiarl. *
(9.) Ihiil., 34G, Cuiyntît.
l'A) Ib'ul.. i<»2, Hojict.
(4) Ihid., II, !»:«, Christian.
(■V Ibiil., ;^4, 38: Hennés, III. Gt.^
(Gi i3 juillet 1899.
février, époque à laquelle j'exprime des doutes sur Fau- Ihenticité de la pièce produite par Henry, Henry cherche à me compromettre dans TafFaire des télégrammes et entame une campagne de dénigrement à mon égard auprès de ses subordonnés. » Tavernier, l'interrompant, lui donne lecture des dépositions conformes de Valdant et de Junck. € J'avais donc deviné juste, poursuit Du Paty. Le but d'Henry était de me faire attribuer les faits qui ont dû se passer au cours de ses relations obscures avec Esterhazy. »