CHAPITRE III
Le ministère de la Guerre, sous le régime des assemblées, en subit les variations. Chacun de ses rapides titulaires amène avec lui son personnel, ses idées sur la mobilisation et la concentration, qu'il impose pour un trimestre, pour la durée d'une combinaison politique. Dix ans après la défaite, quand la blessure saignait encore, ce manque de suite inquiéta les esprits attentifs. Le remède au mal parut être d'installer, auprès du ministre, un autre chef qui n'aura pas été porté par le flux parlementaire et que le reflux ne remportera pas. La préparation des armées au combat sera son unique fonction. Il poursuivra de longs desseins. Tel a été Moltke à Berlin. Plein de cet exemple, Gambetta nomma Miribel à l' État-Major. Sa conception fut méconnue ; ce choix précipita sa chute (i).
(i) Voir mon îlisloire du ministère Gambeila, 349 f't suiv.
Gambetta mort, sa pensée fut comprise et reprise. C'est l'ordinaire fatalité que les mesures les plus judicieuses ne sont pas réalisées à Fheure opportune, avec l'homme utile et jeune encore. Miribel fut rappelé, après l'équipée de Boulanger. Il n'était plus le même, vieilli de huit années, alourdi, apoplectique ; pourtant, il fît œuvre de bon organisateur et, travailleur acharné, acheva de s'user à la tâche. Le bénéfice de tant d'efforts fut pour son successeur, Boisdeffre ; politique plus que soldat, c'est lui qui fut inamovible.
Mercier, qui le reçut de Loizillon, le subit. Il domina sans peine Zurlinden, loyal, honnête, mais de jugement court et sans résistance. Une déférence affectée le rendit maître de Cavaignac, dauphin de la République par droit de naissance, insatiable tant qu'il ne coucherait pas à l'Elysée. Enfin Billot, de cette race montagnarde qui paraît simple et à qui l'on n'en fait pas accroire, troupier qui savait son métier, le tenait pour incapable, mais n'osait se brouiller avec ce favori de la fortune. Billot disait volontiers à ses amis républicains (i) que son ministère « était devenu une jésuitière » ; mais il était sans choix sur les moyens de se maintenir aux honneurs et extrêmement pressé d'argent.
Boisdeffre, ambassadeur extraordinaire aux obsèques du tsar Alexandre, le fut encore au sacre du jeune empereur Nicolas II, à cause de sa figure aristocratique, qui paraissait propre à imposer, et du bruit répandu que nul n'était plus agréable aux souverains russes. Il commit des bévues à Moscou, déplut en cherchant trop à plaire, et intrigua contre l'ambassadeur ordinaire de la République, Montebello, dont il convoitait la place. Mais les initiés, qui surent ces histoires, s'en turent ; la
(i) A Scheurer-Kestner, à Ranc.
presse, gagnée ou moutonnière, continua à le célébrer comme l'auteur de la populaire alliance et l'ami du Tsar.
En Prusse, la séparation entre le ministère de la Guerre et le grand Etat-Major est telle qu'ils ne sont pas logés au même immeuble(i). La grande affaire de l'État-Major, c est la mobilisation. Pour Boisdeffre, ce fut de placer sa clientèle. Cavaignac avait fait de lui le surintendant de tous les services, un ministre plus puissant cent fois que le ministre lui-même. Entre un tel subordonné et le conseil supérieur, le pauvre ministre responsable devenait une machine à signer.
Saussier, exactement renseigné, ne prisant que le solide et resté homme du peuple, n'avait ce petit-fils d'émigrés (2) en nulle estime ; mais, indolent, sceptique, sans autre souci que de ne pas se créer d'embarras au terme de sa carrière, il se satisfaisait par des épigrammes et des bouderies.
Gonse resta le second de Boisdeffre (3). Ils vivaient dans une parfaite intelligence, Boisdeffre s'en remettant à Gonse des corvées et du gros de la besogne, Gonse suppléant par son assiduité à la paresse de son chef ; d'ailleurs obséquieux, point décoratif, ne compensant point par la connaissance des affaires son manque de prestige, et l'esprit aussi timoré que le cœur était faux ; toutefois, il était moins sot qu'il ne le paraissait, et il cachait beaucoup de ruse sous un air de bonhomie. Il avait des alliances juives, ce qu'il
(1) Le ministère de la Guerre à la LeipzigerStrasse, et le grand État-Major au Kœnigs-Platz, à 2 kilomètres l*un de l'autre.
(2) On trouve Ireis Le Mouton de Boisdelîre à l'armée de Condé : au Royal-Louis, aux dragons d'Enghien, au Dauphincavalerie.
(3) Boisdeffre, dès qu'il succéda à Miribel, appela Gonse, qui était déjà son ad lalus, aux fonctions de sous-chef.
rachetait par un bruyant déploiement de zèle au service des influences cléricales et par quelque apparence de dévotion.
Cependant Fimpulsion donnée par Miribel aux divers rouages de la grande machine était si forte qu'aucun trouble, sauf au service de statistique, n apparut de longtemps dans leur travail.
Boisdeffre, pour indolent qu'il fût, n'avait pas attendu l'affaire Dreyfus pour prendre garde au désordre de ce service. On peut croire que Miribel s'en inquiéta dans les derniers temps de sa vie. En effet, Boisdeffre lui avait à peine succédé qu'il fit offrir au commandant Picquart, alors professeur à l'École de guerre, de passer à l'Etat-Major et de remplacer Sandherr, qui serait envoyé dans un régiment. Il avait seulement entrevu le jeune officier, l'année précédente, aux grandes manœuvres, et il lui avait trouvé, « avec un air de grand contentement de lui-même (i) », trop peu de déférence. Mais le colonel Millet, directeur de l'infanterie, le lui recommandait très vivement.
Picquart passait alors pour une des plus sûres espérances de l'armée. D'une vieille famille lorraine qui avait donné à la France des magistrats et des soldats, il était né à Strasbourg (2) et y fit ses études. Il avait
{i) Rennes^ l, 52i, Boisdeffre. — Novembre 1898.
(2) Le 6 septembre i854. — Michel Picquart, de Pont-à-Mousson, fut anobli, en 1609, par le duc Henri IV de Lorraine larrière-grand-père de Picquart était président au Parlement de Lorraine; son grand-père vint s'établir en Alsace. — Sur la jeunesse de Picquart, voir F. de Pressensé, Le colonel Picquart, chap. L
seize ans quand la guerre éclata ; sa vocation naquit de la défaite, de Tinvasion, de l'annexion de sa terre natale.
L'âme française n'a pas été moins cruellement mutilée que le territoire par la perte de l'Alsace. L'admirable équilibre a été rompu au profit du Midi. Gascogne et Provence, Toulouse et Marseille, avec leur vie en dehors, leur belle exubérance, mais si peu profonde, le goût des phrases plus que des actes, n'ont plus le contre-poids du pays rhénan, saine raison et simple, gaieté honnête, bonté solide, droiture fruste mais inflexible. Le duc d'Aumale avait coutume de dire : « Ah ! si vous aviez connu le gendarme alsacien ! »
Picquart se prépara à Saint-Cyr au miheu des Allemands, avec le seul maître français qui fût demeuré au collège de Colmar. Il entra ensuite à l'École d'État- Major, d'où il sortit le second, à vingt-six ans (i).
C'est la meilleure époque militaire de la troisième République, encore brûlante de l'espoir des prochaines revanches, sous des chefs qui avaient gagné leurs étoiles dans des batailles. Nul, alors, qui n'aperçût clairement la raison d'être de l'armée nouvelle : la guerre, la reprise des provinces perdues.
Ces graves perspectives donnaient aux esprits du sérieux, au métier des armes l'au delà qui en fait la noblesse. L'officier français apparut alors tel que la décrit Alfred de Vigny, laborieux, plein d'honneur, pénétré de l'idée du devoir, bon aux hommes qu'il conduira demain au combat. Il les instruisait pour une lutte suprême, non pas seulement pour les renvoyer, leur dette payée, au champ ou à l'ateher.
Picquart fut l'un de ces officiers avec quelque chose
(i; Il était ^orti de Saint-Cyr le cinquième.
de plus : un goût très vif de la lecture et de Tart, surtout de la musique, qui élargira son esprit et enrichira sa vie intérieure. Au physique, une taille élancée, des traits réguliers, bien dessinés et un peu secs, une élégance naturelle, une mine grave, prévenaient en sa faveur.
Il se plaisait dans la solitude, sa tâche accomplie, ayant horreur du vulgaire, et vivait beaucoup par la pensée, d'une intelligence très étendue, à la fois solide et fine, sans imagination, et servie par une mémoire impeccable. On trouve en lui moins de chaleur que de lumière ; volontiers ironique, il tempère par la réflexion ses sympathies comme ses antipathies, et s'applique à les tenir en bride ; il se livre rarement, d'une discrétion voulue, qui n'est pas exempte de calcul, et sa raison n'est pas moins pondérée que sa sensibilité. Pourtant la forte logique du jeune officier ne va pas sans quelque candeur ; pour ne les avoir étudiés encore que dans les livres, il ignore les hommes ; et, bien qu'il soit affranchi de toute dépendance religieuse (i), il n'est pas dépourvu de préjugés.
11 porta dans Faction les mêmes qualités, du sangfroid, de la méth'ode, un courage calme et sans déclamation. 11 fit ses premières armes en Afrique, dans la petite campagne de l'Aurès (2), puis au Tonkin, sur la frontière de Chine (3), où il fut cité à l'ordre du jour et, du même coup, à trente-trois ans, reçut le quatrième
(1) ViLLEMAR (Mme E. Naville), Essai sur le colonel Picquarl : « Depuis l'âge de dix-sept ans, me dit-il, je me suis affranchi de toute dépendance spirituelle et je m'en suis toujours bien trouvé. »
(2) En 1878, comme capitaine au 4'' régiment de zouaves. Il fut attaché, en i883, au 2^ bureau de l'État- Major.
(3) Comme attaché à l'État-Major du général de Courcy et major de brigade (1885-1887).
galon et la croix. A son retour en France, il fut nommé professeur à TEcole de guerre; Galliffet, qui avait le commandement éventuel d'une armée, l'appela, sur la recommandation de'Miribel, à son État-Major (i).
Ce chef, sévère et dur autant pour les autres que pour lui-même, conçut pour Picquart une profonde estime ; et, de même, tous les autres chefs qui remployèrent.
Attaché, comme officier de l'armée territoriale, au même État-Major, je l'y connus, à l'automne de 1891, pendant les manœuvres de l'Est (2).
Le colonel Millet, qui donnait à Boisdeffre le conseil d'appeler Picquart au bureau des Renseignements, l'avait eu sous ses ordres et vu à l'œuvre (3). Huit ans auparavant, chargé de suivre officiellement les manœuvres allemandes de Garlsruhe, Millet avait remarqué Picquart, qui s'y promenait, en civil, pour son instruction, faisait causer les officiers et ne perdait pas de vue le maréchal de Moltke. Le jeune officier avait fait une étude approfondie de la stratégie et de la tactique, parlait ou lisait la plupart des langues européennes. Récemment, il était allé apprendre le russe à l'École dés langues orientales. On savait sa réserve systématique, sa prudence (4).
(1) Cass., I, 216, Galliffet. — Picquart occupait à l'État-Major de Galliffet l'emploi de chef du bureau des Renseignements; il dirigea ce service pendant cinq ans.
(2) Le général Brault (depuis chef de TÉtat-Major général) était alors chef de l'État-Major de Galliffet, avec le général Darras comme sous-chef. Les autres officiers étaient les colonels Bailloud el Millet, les capitaines Levé, Thierry d'Alsace, prince d'Hénin, Ferry, le lieutenant de La Guiche et, au titre territorial, comm« moi-même, le marquis du Lau d'Allemans.
. (3) Rennes, I, 878, Picquart; I, 021, Boisdeffre.
(4) Ibid., l, 521, Boisdeffre. — Il était si réservé sur les affaires du service que, plus tard, quand il fut nommé au bureau des Renseignements, sa mère fut six mois à le savoir.
Mais Picquart refusa de se charger de celte police militaire dont il ignorait le mécanisme et qui lui inspirait quelque répugnance (i). Pourtant, il accepta d'entrer comme sous-clief au troisième bureau (opérations militaires et instraction générale de Tarmée). Boisdeffre, en le nommant, lui dit encore de se préparer à prendre la succession procliaine de Sandherr (2). Picquart de nouveau protesta.
L'an d'après, Picquart, comme on l'a vu, fut mêlé à plusieurs incidents de l'affaire Dreyfus. Il avait eu Dreyfus comme élève à l'École de guerre, où il le nota médiocrement (3), puis, sous ses ordres, au troisième bureau, où il l'employait encore en septembre. Il n'avait point de goût pour lui (4), parce que l'amitié ne
(1) Rennes, I, 878, Picquart.
(2) Ibid.^ I, 521, Boisdeffrc : « J'avais, dès ce moment, la pensée que Picquart devait être le successeur désigné de Sandherr. » Boisdeffre ajoute qu'il ne prit Picquart à l'État- Major « qu'avec une certaine hésitation », parce qu'il lui avait fait mauvaise impression aux manœuvres de 1892, mais que, par la suite, « il fit la meilleure impression par son zôle et son dévouement, ce qui effaça la première ». — La nomination de Picquart est du i3 décembre i8()3.
(3) Rennes, I, 872, Picquart : « La partie qui était ma spécialité (topographie) n'était pas une des plus fortes de Dreyfus. » — Inslr. Tauernier, 12 nov. 1898 : « Les notes que je lui ai données, à la suite d'un voyage d'État-Major près de Sedan, n'étaient pas extrêmement favorables. »
(4) Inlr. Tauernier : « Il m'était peu sympathique et je n'ai pas agi à son égard comme à celui de quelques officiers de choix avec lesquels je parlais un peu plus qu'avec leurs camarades.»
se commande pas, et, aussi, parce qu'il était alors antisémite (i).
Il Tétait sans fanatisme d'aucune sorte, toute violence lui étant étrangère ; mais, s'il était d'intelligence trop haute pour ne pas sourire des lointaines rancunes du chrétien qui reproche à Israël d'avoir crucifié son dieu, et de cœur trop droit pour ne pas mépriser les passions tapageuses des sectaires et les arrière-pensées sordides des maîtres-chanteurs, il avait de naissance le préjugé atavique qui a existé, pendant longtemps, en Alsace, contre les Juifs. En effet, avant et 'même après la Révolution, beaucoup de Juifs du pays rhénan pratiquèrent avec rapacité le commerce de l'argent (2), prêteurs et marchands de biens et, plus tard, sous le régime de la conscription, « marchands d'hommes ». En 92, quand les paysans et les bourgeois eurent besoin d'argent pour acheter 60 millions de biens nationaux, ils empruntèrent volontiers aux Juifs ; ils payèrent, moins volontiers, des intérêts, d'ailleurs abusifs (3). Le
(1) Procès Zola, II, 416 : « M^ Clemenceau : C'est M. le colonel Picquart qui a conçu les premiers doutes. — Zola : Et il est antisémite ! — Clemenceau : Je n'en savais rien, ce n'en est que plus significatif. » — Anatole France, dans le portrait qu'il a fait de Picquart, conteste cette appréciation de Zola : « Plusieurs personnes ont dit que, pour accomplir sa tache, pour établir l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinées dans son cœur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la Patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un sectaire, que sa haute intelligence l'élève au-dessus des haines et des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre. » {M. Bergeret à Paris, 195.)
(2) Certains d'entre eux étaient les prête-noms et les intermédiaires d'usuriers chrétiens. (Pétition des juifs à l'Assemblée Nationale, le 28 janvier 1790.)
(3) Bernard Lazare, V Antisémitisme, 198. — Voir Grégoire Essai sur la régénération des Juifs. — Napoléon, par un décret
grand Sanhédrin, convoqué par Napoléon, proscrivit l'usure. Par malheur, ce n'était ni un Synode ni un Concile, et ses décisions furent aussi vaines que le décret de 1808 qui défendait aux Juifs de s'établir, sinon pour s'adonner à l'agriculture, dans la vallée du Rhin.
Le préjugé de Picquart était un produit de ces temps passés. Il ne s'en cachait pas, se fâchait quand on écrivait son nom « Picard », d'une orthographe qui avait un air juif (1). Quand il fut chargé de répartir les stagiaires entre les bureaux de l'État-Major, il plaça Dreyfus à la section des manœuvres, parce qu'il connaissait Mercier-Milon pour un esprit juste et libre (2), mais s excusant, tout de môme, « de lui donner le Juif (3) ». Cependant, quand l'affaire éclata, il garda son sangfroid etj consulté par Gonse, refusa d'attribuer le bordereau à Dreyfus (4).
S'il joua un bout de rôle, au prologue du drame, quand il conduisit la victime à Du Paty, il résista, quelque temps encore, à l'entraînement général. Les haines cristallisées sur Dreyfus ne lui parurent pas des raisons. Il ne tomba qu'au piège des preuves secrètes ; les chefs, Gonse et Sandherr, affirmaient qu'elles étaient décisives et écrasantes (5) ; il les crut sur parole ; et,
du 3o mai 1806, suspendit rexécution des jugements rendus au bénéfice des usuriers juifs du Haut-Rhin, du Bas-Rliin et des provinces rhénanes. L'un des considérants du décret est ainsi conçu : « II est urgent de ranimer, parmi ceux qui professent la reUgion juive dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale civile qui, malheureusement, ont été amortis chez un trop grand nombre d'entre eux par l'état d'abaissement où ils ont trop longtemps langui et qu'il n'entre dans nos intentions ni de maintenir ni de renouveler. »
(1) Cass., I, /|37, Gribelin.
(2) fiennes, I, 878, Picquart.
(3) Instr. Tavernier, 1*2 nov. 1898, Picquart,
(4) Cass., I, 126; /?ennes. 876, Picquart.
(5) Caas., I, 127, 182, ]4i, 143 ; /?e«nes, I, 36i, 878, l^icquart.
dès lors, dans sa foi militaire encore intacte, il ne vil pins l'accusé qu'à travers cette certitude. Il suivit le procès par ordre'de Mercier (i), en apprécia sainement les péripéties, l'acte d'accusation, méchant et vide, l'absurde dépositionr^de Du Paty, le témoignage théâtral d'Henry, les folies de Bertillon (2). Mais sa critique s'arrêta devant Dreyfus, qui ne lui parut qu'un habile comédien, puisqu'il était assuré de son crime, sur la foi des chefs (3). Il eut encore la juste impression de l'acquittement probable, faute de preuves (/|), et, comme il ne fallait pas qu'un traître échappât, il poussa à la communication des pièces secrètes (5). Enfin, il fut sourd à la protestation tragique de Dreyfus, pendant la suprême parade, et il l'entendit sans en frémir. Eût-il mieux compris si le supplicié n'avait pas été Juif? Une heure après, sur la rumeur vague des aveux, il n'y vit pas d'impossibilité ; il se reprocha seulement de n'en avoir pas été informé plus tôt, comme c'eût été son devoir, pour en faire son rapport au ministre (6).
Pourtant, il pensait que l'affaire avait été mal conduite et qu'il conviendrait, à l'occasion, de procéder autrement.
Quelques jours après la dégradation, le colonel Boucher lui transmit les compHments de Boisdeffre : le général a remarqué son zèle, le tact et l'intelligence
(1) Cass., I, 128; Rennes, I, 827, Picquart ; I, 522, Boisdeffre : « C'est le fait de cette pensée {sic) de donner la succession de SandheiT à Picquart qui a fait que le ministre le désigna pour suivre le procès Dreyfus. »
(2) Cass., I, 129, i3i ; Rennes, I, 38o, Picquart.
(3; Rennes, l, 622, Boisdeffre : « Pendant qu'il a suivi le procès je ne l'ai jamais trouvé ayant l'air de douter de la culpabilité de l'accusé. » — Picquart le dit lui-même (Rennes, l, 879^
(4) Rennes, I, 879, Picquart.
(5) Cass., I, i32. 143 ; Rennes, I, 379. Picquart.
(6) Cass., I, 142 ; Rennes, I, 882, Picquart.
qu'il a montrés dans ses diverses missions. La première méfiance de TÉtat-Major est tombée ; il est devenu le favori ; tous, chefs et camarades, le croient de leur bord (i). Un peu plus lard, Boisdefl're Favisa de sa prochaine nomination à la place de Sandherr, trop malade pour continuer son service (2).
Déjà, avant le procès de Dreyfus, Cordier s'était aperçu que rintelHgence de Sandherr faiblissait. Le procès acheva le vieux soldat. D'abord, il fut irrité de n'avoir pas découvert lui-même le Juif; puis, il redouta l'acquittement, bien qu'il eût pris sa part au coup des pièces secrètes ; et, parce qu'il s'y était associé, il resta troublé jusqu'après l'arrêt de revision. « Il est heureux, disait Du Paty, qu'il n'y ait pas eu de vice de forme, car on n'eût pas été sûr d'un second conseil de guerre. » Cette crainte écartée, une autre Tassaillit. Boisdeffre, qui n'ignore rien, ne lui a-t-il pas exprimé l'absurde intention de revenir sur l'affaire (3)? Sans doute, Boisdeffre croit Dreyfus coupable, il n'est, préoccupé que de découvrir de nouvelles preuves ; surtout, Sandherr, avec Henry, a pris ses précautions en gardant les pièces secrètes dans l'armoire de fer. Le crime, pourtant, est-il à jamais enseveli? Quand ses amis l'entretenaient de Dreyfus, ils étaient frappés de l'air avec lequel il balbutiait quelques mots (4) ou refusait de parler.
(1) Récit du général Niox.
{■2) Rennes, I, 38/1, l^icquart : « Il était malade depuis de longs mois, je pourrais dire depuis un an ou deux. »
(3) Cass., I, 266; Rennes, I, 522, Boisdeffre.
(4) Mémoires de Scheurer,
Ces angoisses, quelques remords peut-être, accélérèrent la marche de la paralysie générale qui couvait depuis longtemps chez lui (i), et qui est lente à exercer ses derniers ravages. Un autre mal le rongeait encore. Pendant que sa moelle se vidait et que ses membres devenaient de bois, sa figure, subitement terreuse, se couvrait de plaques blanches. Il cherchait les mots sans les trouver, la salive à la bouche, riait parfois d'un rire d'enfant; son cerveau s'obscurcissait. Il eut une attaque (2), quitta le bureau et s'alita.
Cordier, qui était entré au bureau deux jours après Sandherr, avait résolu de le quitter avec lui. Il n'avait jamais ambitionné sa succession et la savait réservée à Picquart (3). Bien qu'antisémite, lui aussi, parce qu'il avait été trompé autrefois par un officier ministériel juif, et grand lecteur de Drumont et de Rochefort (4), il avait eu des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. Il fallut le verdict unanime pour le rassurer (5). Les façons des autres officiers du service lui déplaisaient. Il avait partagé la méfiance de Sandherr à l'endroit d'Henry, connaissait son intrigue avec Gribefin et Lauth (6). Le capitaine Matton avait obtenu déjà de s'en aller (7) .
Sandherr malade, Cordier dégoûté (8), c'était Henry,
(1) Bennes, II, 524, Cordier.
(2) Ibid., I, 369, Picquart. — Sandherr traîna longtemps ; il mourut deux ans plus tard, à Montauban, le 24 mai 1897.
(3) Rennes, II, 5i6, Cordier, — Nomme lieutenant-colonel le 24 décembre 1894, deux jours après la condamnation de Dreyfus, il demanda, dès janvier, à entrer dans le contrôle.
(4) Rennes, II, 528, Cordier ; Ibid., Lauth.
(5) Cass., I, 3oi ; Rennes, II, 5i5, Cordier.
(6) Rennes, II, 520, 52i, Cordier.
(7) Ibid., 522, Cordier ; 533, Lauth.
(8) Il faisait l'intérim {Cass., I, 3o2, Cordier), mais, selon Lauth, avec peu d'activité {Rennes, II, 534).
en fait, qui menait le bureau. Et il espérait toujours en devenir le chef, malgré son ignorance des langues étrangères et son peu d'instruction. Mais Boisdelïre et le nouveau ministre, Zurlinden, continuaient à presser Picquart de prendre la place de Sandherr.
Picquart ne pouvait s'y résoudre. Ces besognes de policier lui semblaient indignes d'un officier. Il suggéra le choix de Du Paty, beaucoup plus informé que lui. Boisdeffre refusa. Il demanda à faire partie de l'expédition de Madagascar ; Boisdeffre refusa encore (i). Un peu plus tard, un incident, qui montra le désarroi du service, lui donna à réfléchir. Un commissaire spécial ayant télégraphié que la garnison de Metz préparait, pour le lendemain, des exercices de mobilisation, Gonse s'affola, fit réveiller le Président de la République et se précipita, suivi de Lauth, chez Cordier, pour qu'il envoyât des dépêches à ses agents. Cordier eut beaucoup de mal à calmer ces agités.
Picquart se persuada enfin que son devoir lui commandait d'accepter (2), et il fut nommé, le i*"^ juillet 1895, en même temps qu'il était inscrit au tableau pour le grade de lieutenant-colonel.
Cordier passa le service à Picquart (3) ; Sandherr se leva pour venir une dernière fois au bureau lui remet-
(1) Je tiens le récit de Picquart. Selon Boisdeffre, il aurait accepté, au contraire, « avec beaucoup de satisfaction et beaucoup de reconnaissance pour la confiance qui lui était témoignée par ses chefs ». {Rennes, I, 522.)
(2) Rennes, I, 384, Picquart.
(3) Cass., I, 3o2 ; Rennes, II, 5i0, 52^, Cordier; T, 869, Picquart.
Ire les fonds (i). Il le reçut ensuite à son chevet (2), pendant les quelques jours de lucidité qu'il eut encore, lui donna divers conseils (3). 11 lui dit surtout que Boisdeffre se préoccupait toujours « de la question Dreyfus ». Pour lui, il était d'avis qu'il vaudrait mieux n'en plus parler : a D'ailleurs, dit-il, si l'on avait besoin de preuves pour convaincre les gens, vous n'aurez qu'à demander à Henry le petit dossier qui a été communiqué aux juges, en chambre du conseil. Montrez-le au chef qui vous aura fait des objections (4). » Sandherr précisa où les pièces étaient déposées (dans l'armoire d'Henry), mais sans ajouter que Mercier en avait ordonné la destruction.
Gomme Sandherr l'en avait prévenu, Boisdeffre, dès les premiers jours, dit à Picquart que « l'affaire Dreyfus n'était pas finie ; elle ne fait que commencer (5) ; un retour offensif, toujours possible, des Juifs est à craindre (6) ; en conséquence, il est nécessaire de savoir les mobiles du crime ; on n'a fait encore que d«s hypothèses, toutes très mal fondées ; il faut nourrir le dossier (7) ».
(1) Bennes, l, 869, Picquart; 480, Roget; II, 624, Cordier.
(2) Ibid., 480, Picquart.
(3) Ibid., I, 384, Picquart. — Selon Roget (I, 480), « Sandherr n'était pas en état de donner des renseignements ». Picquart répond « qu'il a été tous les jours chez lui. pendant les premiers temps, tant que son état lui a permis de recevoir». Mme Sandherr écrit que Picquart n'est venu qiie deux fois. (II, 537.)
(4) Cans., -1, 143 ; Bennes, l, 384, Picquart.
(5) Cass., I, 142, Picquart. — Boisdeffre (Cass., I, 266) « n'a pas la prétention de se rappeler textuellement ses paroles. J'ai pu supposer que de nouveaux incidents seraient soulevés et j'ai pu dire quelque chose d'analogue. »
(6) Ca.ss., II, 208, Picquart, [Enquête Berliilus).
(7) Cass., l, 142 ; Bennes, 1,384, Picquart. — Cass., I, 266, Boisdeffre : « Quant à la seconde partie de l'énoncé de Picquart, je suis sur de le lui avoir dit comme je l'avais dit à son prédé-
Picquart convint que les renseignements de moralité recueillis contre Dreyfus avaient été réfutés à Taudience (i). Boisdeffre lui prescrivit de chercher si d'autres fuites s'étaient produites que celles qui avaient été révélées par le bordereau (2).
La nomination de Picquart, bien que prévue, causa une amère déception à Henry (3). Cependant, il était trop habile pour ne pas dissimuler. Il écrivit à Lauth que « tout irait bien ; le nouveau chef voit juste et promptement, a beaucoup d'initiative, est sérieux, intelligent et actif (4)' »• « On est déjà débarrassé du père Josué (Gordier). » Et, s'empressant auprès de Picquart, sans méfiance à son égard (5), il eut vite fait de le gagner par sa rudesse à la fois naturelle et affectée, son dévouement toujours prêt, mais qui se gardait d'être bruyant, et son expérience de vieux troupier si franchement offerte au jeune chef. Il n'y eut jamais de soldat plus soumis. Avec sa forte patience de paysan, il saura attendre.
Picquart crut le fourbe, le traita « avec la bienveillance qu'un chef doit témoigner à un subordonné plus
cesseur. » A Rennes (I, 522), Boisdeffre ajoute qu'il fit la même recommandation à Gonse.
(1) Rennes, I, 384, Picquart.
(2) Cass., I, 266; Bennes, I, 522, Boisdefîre.
(3] Cass., I, 3o3; Rennes, II, 622, Gordier: « Il est évident qu'Henry a été très froissé de voir un officier plus ancien en grade que lui, mais plus jeune, prendre la direction du bureau. » Lauth déclare que « ce dépit n'a certainement jamais existé »; il en donne « pour preuve bien palpable « la lettre qu'il reçut d'Henry le 7 juillet. {Rennes, II, 532.)
(4) Henry insiste à l'excès : « Tout va très bien.. .Tout ira bien... Nous sommes appelés à faire avec lui de la bonne besogne... Tout va très bien et nous allons pouvoir faire ensemble de la bonne besogne. »
(5) Rennes, I, 385, Picquart : « Je n'avais pas de raison de me méfier d'Henry. »
âgé (i) », et fit de lui le plus intime de ses collaborateurs. Le général Niox avait pour lui une répugnance instinctive. Picquart, tapant sur l'épaule d'Henry, lui dit devant Niox : « N'est-ce pas, Henry, que nous sommes les deux doigts de la main (2) ? »
Tel lago. Il a sollicité la lieutenance d'Othello qui lui a préféré un jeune rival : « Et quel est cet officier ? dit lago. Ah ! un grand mathématicien, un certain Michel Cassio, un florentin amoureux qui n'a jamais manœuvré un bataillon en campagne et qui ne connaît pas plus les dispositions du combat qu'une vieille fille, excepté par théories apprises dans les livres et que des gens de robe pourraient expliquer aussi bien que lui : pur babil et aucune pratique, voilà toute sa science de soldat (3). » Cependant, tout le monde estime le scélérat ; Othello l'appelle « l'honnête lago », et aussi Desdémone, et Gassio lui-même.
Picquart comptait s'adresser à la Préfecture de police et à la Sûreté générale pour avoir les renseignements demandés par Boisdefîre au sujet de Dreyfus. Henry l'en détourna, le prenant par son faible : « Ces administrations,lui dit-il, sont sous la dépendance des Juifs » ; mieux vaut s'adresser au vieux Guénée, « plus indépendant (4) ».
Guénée, mandé au service, déclara aussitôt à Picquart qu'on avait vu Dreyfus « jouer partout (5) ». Picquart objecta cju'a il y a beaucoup de Dreyfus » et lui fit donner par Henry une photographie du traître, pour
(i) Cass., II, 162, conseil d'enquête, Picquart : « Je l'autorisais à me faire part de toutes ses pensées. »
(2) Récit du général Niox.
(3) Othello, acte Ic'\ scène 1".
(4) Cass., I, 143, Picquart.
(5) Ibid., 'j'2<j, Guénée.
éviter toute erreur (i). Guénée (âme damnée d'Henry) fit durer son enquête pendant plusieurs mois et ne rapporta que d'imbéciles racontars (2).
Boisdeffre prescrivit alors (( d'aborder la question femmes (3) ». Guénée, « ayant fait partie, en son temps, de la police des mœurs, sembla qualifié » pour élucider ce problème. Il raconta mille fables, n'apporta aucune preuve. Un an après, il était encore en chasse (4).
Malgré l'insuccès de ces recherches, l'idée d'une erreur judiciaire était si loin de la pensée de Picquart qu'il n'eut pas la curiosité de demander le dossier secret, où Sandherr lui avait dit qu'était la preuve incontestable du crime. Il cherchait du nouveau. Ainsi, il fit chauffer avec des fers à repasser l«s lettres de Dreyfus et des siens, pour y découvrir des traces d'écriture secrète (5). On n'en trouva nécessairement aucune. Dominé par sa certitude, Picquart lisait sans émotion les lettres de l'innocent :.« Il réclame de la lumière, disaitil à Gribelin, je vais lui en faire (6) ! »
Un piège fut tendu vers cette époque à Dreyfus, cer-
• (1) Cass., I, 143 ; Rennes, I, 385, Picquart.
(2) Cass.. l, 143 ; Rennes, I, 386, Picquart.
(3) Janvier 1896.— Cass., II, 208; Rennes, I, 385, Picquart.
(4) Rennes, I, 386 : « Tout aboutissait à rien. » (5J Ibid., Picquart; Cass., I, 432, Gribelin.
{&) Instr. Fabre, 49; Inslr. Tauernier, 18 oct. 1898; Cass., I, 432, Gribelin. (Le sens de cette phrase, d'une hostilité manifeste contre Dreyfus, a été dénaturé plus tard par Gribelin.)
tainement par Henry et sans que Picquart en fût informé. Le directeur de l'Administration pénitentiaire, Guéguen, lisait le courrier de Dreyfus avant de le lui faire remettre. Il marqua de son visa (i) (octobre 1896) une lettre banale, signée : « Votre vieux cousin, L. Blenheim. » Dreyfus n'avait aucun parent de ce nom; il avait déjà reçu des lettres de ce genre qu'il attribuait à de mauvais plaisants; il jeta celle-ci, comme il avait fait des autres, dans un tiroir. Ni Guéguen ni lui n'avaient aperçu les phrases suivantes écrites dans les interlignes avec une encre spéciale qu'on trouve dans le commerce, composée d'une solution au nitrate d'argent et de gomme, et qui apparaît, au bout de quelque temps, à la lumière : « Fil rompu. Tâchez renouer. Nos deux tentatives ont échoué. Nous sommes obligés d'être très prudents. On a failli tout découvrir. Faites savoir où était 2249. On connaît l'affaire du Jura 34. » L'auteur de la machination comptait évidemment que ces lignes apparaîtraient pendant le trajet de Paris à la Guyane; Guéguen aurait aussitôt avisé l'État-Major qu'un complice continuait le commerce du traître sur des indications de l'île du Diable, en langage convenu. Mais comme la lettre, sous l'enveloppe, était exposée seulement à la lumière diffuse, les phrases interhgnées ne ressortirent que beaucoup plus tard. Dreyfus ne constata la fraude qu'après son retour en France, quand il classa les lettres qu'il avait reçues à l'île du Diable.
On apporta fréquemment à Picquart des preuves <( postérieures » de la culpabilité de Dreyfus. Son sens critique se retrouva pour en reconnaître la nullité ou la fausseté.
Ce fut d'abord une Italienne qui offrait ses services
(1) En haul, à gauche : « Vu, le directeur : Guéguen. »
et signalait, pour se faire valoir, Texistence de deux lettres de Dreyfiis chez un officier supérieur de son pays ( i). Son correspondant (un agent du ministère des Affaires étrangères) ne comrhuniquait la dénonciation « qu'après bien des hésitations et sous les plus expresses réserves » ; il tenait la dame pour « très romanesque », et ses dires comme indignes de créance (2). Un secrétaire d'ambassade, Delaroche-Vernet, porta à Picquart la lettre de l'espionne et la note de l'agent (3). Picquart se montra sceptique, mais, nommé de la veille, consulta Cordieret Sandherr (4). Celui-ci, déjà sollicité par l'Italienne, avait fait prendre, parle capitaine Matton, des renseignements qui se trouvaient fâcheux (5). Sandherr recommanda à Picquart de se méfier de cette sorte d'aventurières ; le service venait d'être mystifié cruel-
(1) « La vérité est que le major... va deux fois par an à Toulon, Breste et Havre et qu'il est ami depuis quatre ans du excapitaine Dreyfus, voilà la pure vérité; il y a chez le C. C. G. (rofficier italien) deux lettres de Dreyfus écrites à l'adresse du major avec la date du 22 décembre 1892 et une lettre avec la date de mai 1898. Les deux lettres en question, le C. C. C, (colonel C.) as chez lui dans son bureau. » (Lettre versée au dossier de la Cour de cassation par Paléologue, I, 897.)
(2) Cass., I, 398 : « Ma correspondante me paraît emballée dans une voie où le zèle et l'imagination font les frais. » (Note du ICI- juillet 1895.) — Cass., II, 336 : « Mme X..., comme je l'ai toujours dit, est une femme que l'imagination, sur tous les terrains, a toujours emportée. Après s'être occupée de politique à Paris, alors qu'elle était jeune et tenait un salon cosmopolite, elle partit pour l'Italie avec un ami. Devenue besoigneuse, elle m'a adressé des informations qui touchaient très souvent au fantastique ; c'est ainsi qu'elle a cru pouvoir amorcer une campagne intéressée sur le nom de Dreyfus. » (Note du 3 mai 1899, communiquée, de la part du môme agent, par le ministère des Afiaires étrangères.)
(3) Rennes, I, 53, Delaroche-Vernet. (Juillet 1895.)
(4) Ibid., 369, Picquart.
(5) Ibid., 299, 480, Roget; II, 536, Lauth.
lement par l'une d'elles (i). Cordier, de même, prémunit son camarade contre l'emploi des femmes dans l'espionnage : « Le maréchal de Saxe conseille, à tort, de se servir des rnoines ; tout ce qui porte des robes, il n'en faut pas. » Quant à la lettre où il est question de Dreyfus, elle « ne vaut pas quarante sous ». On peut, indifféremment, la classer ou la jeter au feu (2). Picquartdit simplement à Delaroche, quand il le revit, que la dame, qui avait réitéré ses offres, « demandait trop cher (3) ». Un peu plus tard, à l'automne, la femme Bastian apporta un brouillon de l'écriture de Schwarzkoppen,
(i) Bennes, II, 69, Gendron : « J'ai été mystifié par une dame italienne, ou, plutôt, c'est le colonel Sandherr qui, par le fait, a été mystifié.» Gendron raconte qu'il prit le nom de Romani, « le premier qui lui vint à l'idée », — celui de l'un de ses camarades, — pour s'aboucher avec cette femme qui avait offert ses services. Il la paya pour aller cherchera Rome le nouveau fusil. C'était une contre-espionne. « Lorsque le capitaine Romani a été arrêté, c'est moi qu'on croyait arrêter. »
(2) Rennes, I, 624, 536, Cordier. — Roget conteste que Picquart, qui commença à signer le 26 juin et prit son service le i^r juillet, ait travaillé, à cette époque, avec Cordier, qui reçut sa solde le 1er et« fut mis en feuille de route le 2 ». {Rennes, I, 480). Cordier établit que Saussier lui accorda un sursis de quinze jours (II, 524). Roget demande alors « si Cordier venait au bureau ». Or, cela résulte de la lettre même d'Henry à Lauth, du 6 juillet : « Il vient encore le matin faire quelques apparitions dans sa boîte. » (II, 532.)
(3) Rennes, I, 53, Delaroche : « J'ai réfléchi que c'était la preuve que l'on avait déjà surabondamment de documents. » — Boisdeffre, à Rennes, feint de prendre au sérieux la lettre dite C. C. C. : « J'ai lu la déposition de Delaroche-Vernet; je me demande si ces poursuites et ces investigations ont été faites avec tout le zèle désirable. » (I, 522.) Pour Billot, la révélation de la lettre C. C. C. a été, mais seulement à Rennes, « le trait de lumière » qui l'a édifié sur Picquart. (1,171, 180.) De même, Roget y voit la preuve que Picquart, dès le 2 juillet 1895, était acquis à la revision. « Il a prétexté que cela coûtait trop cher, et, à ce moment, il gaspillait 100.000 francs pour suivre un malheureux officier qui s'appelle d'Orval et qu'on a voulu substituer à Dreyfus. » (I, 3oo.) — La surveillance exercée contre dOrval
très lacéré (i). On reconstitua ce chiffon, une centaine de mots en allemand, le nom de Dreyfus suivi des quatre premières lettres du nom de Boisdeffre, puis un trou, des mots effacés, plus loin : « Je ne peux pas ici... », une nouvelle lacune, enfin : « La pièce est arrivée entre les mains de l'attaché militaire ou du grand État-Major à Berlin ; ce que je puis affirmer, c'est qu'elle est réellement arrivée entre les mains d'un des attachés militaires et qu'elle a fait ensuite retour au bureau des Renseignements (2). » Sur les autres morceaux du canevas, des noms propres (Berger, Constantinople (3), Giovaninelli, Saussier, Négrier) et la principale phrase, en français, du toast porté par le général russe Bogolubof, le 18 septembre, au banquet de Mirecourt, à l'issue des manœuvres : « Je porte un toast chaleureux à la réunion des drapeaux franco-russes sur le prochain champ de bataille (4). »
pendant son voyage en Russie (voir p. 225), ne coûta pas 100.000 mais, 1 700 francs. {Dossier de Rennes, note du ministère de la Guerre.) — L'Italienne demandait • 5oo francs par mois [Rennes, I, 4i3, Picquart), mais préférait les billets de mille qu'elle appelait les petits frères,
(1) Cass., I, 63, Roget. (Octobre 1895.)
(2) Cavaignac, à Rennes (I, 201), donne le texte allemand : « Dreyfus Bois... Ich kann hier nicht... das Schriftstiick in die Hânde des deutschen M. D. oder des grossen Generalsatbs in Berlin gelangt ist ; dass kann ich aber nmndlich uersichern dass es wirldich in die Hânde eines der M. A. gelangt ist and von dort an das Nachrichten-bureau zuriick. » La lecture du mot miindlich (verbalement) est contestée ; un des juges de Rennes propose eidlich (sous serment; ; Démange lit endlich (enfin). « On peut, en effet, dit Cavaignac, lire un L et un N. »
(3) Ces mots : Berger, Constantinople, peuvent avoir rapport à des racontars d'Esterhazy. (Voir p. 70,)
(4) « Le général Bogolubof a d'abord porté la santé du général de Boisdeffre... Une seconde fois, il a levé son verre à l'union des armes et à la camaraderie de combat dont il s'est
Schwarzkoppen a assisté à ces manœuvres ; il relate ce qu'il y a vu, entendu, lé discours du général russe, les propos de BoisdefTre. Le mot déchiré, qui suit le nom de Boisdeffre, c'est bien certainement le . verbe sagt, « il dit » ( i) ; l'attaché allemand ne parle pas de lui-même à la troisième personne (2). D'ailleurs, le mot « pièce » (Schriftstiick^ écrit), très imprécis, ne désigne pas forcement le bordereau que Schwarzkoppen, en fait, n'a jamais vu. L'eût-il reçu, il ignorait que Dreyfus avait été condamné sur cette seule pièce, encore inconnue du public, ensevelie dans la nuit du huis clos (3).
Picquart jugea qu'il n'y avait aucune conclusion à tirer de ces fragments; il les soumit pourtant aux
fait depuis longtemps Tapôtre. » [Agence Havas, dépêche de Mirecourt, dans les journaux du 19.) C'est le résume officieux', atténué, d'une phrase trop peu dipltjmatique.
(1) Cass., III, 570, Mornard.
(2) Roget [Cass., I, 62) met ces propos dans la bouche de Schwarzkoppen. Un conseiller lui pose cette question : « Comment expliquer que l'auteur de cette note parle de lui-même à la troisième personne ? — Je ne suis pas du tout certain qu'il parle ici de lui-môme ; il n'est pas sûr, en effet, que le bordereau ait été remis à Paris ; il peut très bien se faire qu'il ait été remis dans un autre centre d'espionnage, Bruxelles, par exemple. » Sur quoi Roget accroche l'histoire d'un prétendu voyage de Dreyfus à Bruxelles à l'époque du bordereau. — Gonse {Rennes, I, 546) dit « qu'il y a là une indication très nette que le bordereau est arrivé à l'agent (Schwarzkoppen) », qui ne l'a jamais reçu.
(3) C'est ce que Roget reconnaît lui-même : «Il peut d'ailleurs n'avoir été question qu'assez tard du bordereau, attendu que le procès de Dreyfus a eu lieu à huis clos. » [Cass., I, 03.) — Cavaignac, à Rennes (I, iç)o, 200), traduit audacieusement : « C'est que le bordereau, en allemand le Schriftsliick... » Ouvrez le dictionnaire allemand-français de Birmann ^professeur à l'École Polytechnique, à l'École de guerre, à l'Ecole Turgot, etc.), vous y trouvez : « Schriftstiick, écrit, document, pièce, acte. » Et au dictionnaire français-allemand : « Bordereau, bordereau, uuszug, mémorandum, verzeichniss, nota, sortenzetiel, regisler. »
grands chefs, qui n'y attachèrent aucune importance ( i). D'autres rognures encore, souillées de la cendre des cheminées allemandes, furent précieusement recueillies, recollées et étudiées. Du Paty, qui fréquentait au bureau, s'empara d'un mémento de Schwarzkoppen sur l'attribution de l'artillerie lourde aux armées (2) ; Lauth fonda des espérances sur une lettre où il était question du fils du concierge de l'ambassade qui servait dans l'armée française ; on y lisait aussi : « Hanotaux retors se réjouit de ce qu'administration démentit (3). » A l'examen, tout croula. De ce que l'attaché allemand fait mention du fils de son concierge, il n'en résulte pas qu'il Fait soupçonné d'avoir volé des papiers ; il écrit qu'Hanotaux est satisfait du démenti concerté entre Casimir Perier et Munster pour clore l'incident diplomatique, mais il n'ajoute pas qu'inquiet pour luimême, il partage son contentement (4) ; les indications sur l'artillerie lourde lui ont été données quatorze mois après l'arrestation de Dreyfus (5). On commençait par
{i) Rennes, I, 870, Picquart.
(2) Cass., I, 188; Rennes, I, 4i4î Picquart.
(3) Note de Schwarzkoppen, n" 53 du dossier secret.
(4) Cuignet (Cass., I, 365, 366) trouve cette lettre très grave. Ce concierge, qui a un fds français, est suspect à Schwarzkoppen ; il y a là « un aveu de culpabilité de Dreyfus». Hanotaux se réjouit : « // semble que l'auteur du mémento se réjouit, lui aussi, et y aurait-il lieu de se réjouir si le démenti ne devait pas couvrir des faits qui auraient pour lui des conséquences ennuyeuses ? »
(5) Rogét {Cass., I, 66) dit que le mémento est conforme à une minute du commandant Bayle qui l'élabora au i«'" bureau, en mars 1898, et que Dreyfus était alors sous ses ordres. Or, 1° la note de Bayle, mort depuis, n'a pas été retrouvée {Rennes, I, 4i4i Picquart) : 2" Dreyfus ne l'a pas connue ; 3" Cuignet convient que le mémento est venu par le cornet le 28 déceriibre 1895 (Ca.s.5., I, 370) ; 4° ie 28 décembre 1895, il y avaic quatorze mois que Dreyfus était en prison ! (Cass., IIÏ, 562, Mornard).
voir Dreyfus partout ; en cherchant, on ne le trouvait nulle part.
Picquart constata le développement d'une nouvelle industrie : dès qu'un escroc avait besoin de quelques louis, il venait raconter au bureau qu'il avait surpris Dreyfus, en flagrant délit à Rome, à Constantinople ou à Londres (i).
D'autre part, les « fuites » continuaient (2). Elles n'avaient pas cessé, même pendant le procès de Dreyfus ; le 29 octobre, Schwarzkoppen avait enyoyé à Schlieffen des documents sur les manœuvres de forteresse de Paris et de Toul (3). On a vu que^l'État-Major allemand reçut, Tan d'après (4), une note sur l'ordre de bataille des armées et le nouveau plan de mobilisation (5).
Il y avait donc d'autres traîtres. Quand Picquart prit son service, Zurlinden ne lui fit qu'une recommandation : surveiller Hecquet d'Orval (6), un ancien officier chez qui Du Paty, son cousin, se rencontrait famihèrement avec Schwarzkoppen (7). Comme d'Orval s'inquiétait du rôle de Schwarzkoppen dans l'affaire Dreyfus, Du Paty le rassura : leur ami était étranger à l'affaire, Dreyfus n'avait été en rapports qu'avec Schmet-
(1) Rennes, I, f^i^, Picquart.
(2) Ibid., ^ib, Picquart. — De môme Cuignet {Cass., I, 871). — Ce qui n'empêche pas Cavaignac de dire : «Après rarrestation de Dreyfus, à une seule exception près, il n'a plus été, à ma connaissance, relevé de fuites. » [Cass., I, 29.)
(3) Pièce du dossier secret, versée seulement à Rennes, le G septembre 1899.
(4) Mémento de Schwarzkoppen parvenu le 28 décembre 1895 au service des Renseignements, pièce 83 du dossier secret.
,5) Cass.^ I, i8i ; Rennes, I, 4i5, Picquart.
(6) Rennes, I, 871, Picquart. -
(7) Selon d'Orval, c'est Du Paty qui le mit en rapports avec Schwarzkoppen.
tau, à Bruxelles. D'Orval continua à voir Schwarzkoppen ; Du Paty fut le parrain de l'un de ses enfants; officier de Tarmée territoriale, il voulut assister en tenue à la dégradation de Dreyfus ; Du Paty lui prêta son sabre (i). Or, c'était sur les indications de Du Paty qu'Henry avait dénoncé d'Orval à la Sûreté (2). Picquart, sur Tordre de Boisdefl're, mit un agent à ses trousses. Du Paty, qui portait dans cette affaire la même passion aveugle que dans l'affaire Dreyfus, signala que d'Orval se rendait à Moscou, au couronnement du Tsar ; l'agent l'y suivit et se tint en rapports constants avec Pau f fin, l'officier d'ordonnance de Boisdeffre (3). La surveillance ne donna rien (4).
Cependant Picquart continuait à croire au crime de Dreyfus.
(1) Récit de d'Orval.
(a) Aff. Picquart devant la Cour de cass., 279; Rennes, I, 871, Picquart. — Zurlinden prévint Mercier de s'abstenir d'aller dîner chez d'Orval [Rennes, l, io5, Mercier). — Gribelin convient que d'Orval fut surveillé avant l'arrivée de Picquart au bureau [Fnstr. Tauernier, 18 oct. 1898). Le rapport d'Henry à la Sûreté générale est du mois de mars 1896; Sandherr était encore chef du service.
(3) Rennes, III, 36i, Tomps.
(4) Rennes, I, 871, Picquart. — Mercier et Rogct savaient que Du Paty avait été le dénonciateur de son cousin et que Picquart s'était simplement conformé aux ordres du ministre et de Boisdefl're. Cela ne les empêcha pas de dire à Rennes (I, io5, 3oo, 807) que Picquart avait fait des enquêtes secrètes sur d'Orval (que Mercier, dans son compte rendu revisé, orthographie Dorval), sur le capitaine Dervieux et sur Donin de Rozières, pour substituer éventuellement à Dreyfus l'un ou l'autre de ces officiers dont le nom commençait par un D. L'initiale ne s'applique pas à Hecquet d'Orval ; et ni Dervieux ni Donin de Rozières ne furent l'objet d'aucune surveillance de Picquart. [Rennes, I, 871, Picquart.) L'accusation relative à Donin de Rozières fut formulée pour la première fois, le 14 septembre 1898, dans une note du ministère de la Guerre au ministère
226 HISTOIRE DE L Al FAIRE DREYFUS
VU
Quelle que fût la confiance de Picquart dans ses collaborateurs et subalternes, il voulut, du premier jour, étant le chef, agir en chef. Depuis deux ans qu'il était en relations avec le bureau, il s'était rendu compte des abus qui s'y étaient introduits.
Le service, sous Sandherr, se faisait « en famille (i) » ; lorsqu'il commença à s'affaiblir, le laisser aller, peu à peu, dégénéra en anarchie. Henry, mal vu de Sandherr, lia d'abord partie avec Lauth . Celui-ci, de famille alsacienne, protestant et qui enrageait de l'être, rongé d'ambition, le muffle d'un dogue, l'œil faux du chat sous le lorgnon, était, par la culture et le rang social, très supérieur à Henry. Une affinité plus basse, les mêmes jalousies et les mêmes haines, les maria l'un à l'autre ; ils devinrent inséparables, travaillant côte à côte, montant ensemble à cheval tous les matins, venant au bureau, s'en retournant de com-
de la Justice, note inspirée par Roget, à qui l'idée avait été suggérée parGuignet, qui s'en \anle dnstr. Tauernier, 17 oct. 18138). C'était Mathieu Dreyfus, comme on l'a vu, qui avait fait filer Donin (p. i83). Pendant le procès Zola, d'Orval, qui ignorait encore la dénonciation de Du Paty, dit à Roget que Picquart avait employé à son égard les mêmes manœuvres qu'à l'égard d'Esterhazy (Rennes, ï, 807, Roget). Il existe au ministère de la Guerre une longue note de Du Paty sous ce titre : « Les agissem^înts de d'Orval ; comment j'ai été mis sur sa trace» moyens employés pour l'empêcher de nuire. » Ce travail, de décembre 1897, a fait l'objet d'un contre-rapport de Cuignet, en 1899.
(1) Cass.y l, 3o5; Rennes, II, 5i9, Cordier.
r.E PETIT BLEU 227
pag*nie(i). Puis Gribelin, l'archiviste, compléta le trio, bonhomme d'apparence, grossier, sans instruction, se croyant un personnage (2) parce qu'il avait, à ranger les dossiers, pénétré des secrets (3) et qu'il tenait sous clef rhonneur d'un tas de gens. A eux trois, ils entendaient gouverner. Henry, dans ce désordre favorable à ses intérêts, avait pris la part du lion, ce qui lui importait le plus, les rapports directs avec les agents, surtout avec la ramasseuse.
Picquart, qui ne connaissait pas encore les hommes, jugea bien les choses. Il ne saura que plus tard ce que rhabitude des salissantes machinations policières, la fréquentation des espions el des espionnes, la fascination qu'un métier corrupteur exerce sur des esprits faibles, l'illusion de puissance qu'il donne, peuvent faire de soldats, jusqu'alors loyaux et droits, quand ils passent de l'air libre des camps à la puanteur des bureaux, remplacent le sabre par le grattoir, la poudre par la sandaraque, deviennent des scribes et des argousins(4). Mais, s'il fut dupe alors, et longtemps encore, de la feinte déférence d'Henry et de La ut h, ou de la sottise hypocrite de Gribelin, il vit clairement que la seule ga-
(1) Cass., I, 297; Rennes, I, oai, Gordier ; Enq. PellieuXy 28 nov. 1897, et Rennes, I, 608, Lauth. — Henry et Lauth étaient voisins, habitaient tous deux avenue Duquesne.
(2) Insir. Fabre, 98, Picquart : « Gribelin oublie réellement dans tout ceci qu'il n'est et n'a jamais été qu'un subalterne. «
(3; Procès Zola, I, 281, Gonse : « Il connaît tous nos secrets. » (4) « Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manœuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un goût de renfermé ; c'est qu'ils n'avaient pas l'air mihtaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l'erreur judiciaire de 1894, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. » (Anatole France, M. Bercjerel à Paris, 190.)
ranlie de l'ordre dans les affaires militaires, la forte hiérarchie, s'était effritée sous des usurpations répétées, que toutes les attributions étaient confondues et qu'il n'y avait plus, dans ce service réputé terrible, mais où les agents les plus suspects, déjà vendus peut-être à l'étranger, allaient et venaient comme chez eux (i), ni règle, ni méthode, ni discipline d'aucune sorte.
Il résolut dès lors de rétablir l'ordre ; en premier Heu, de replacer l'autorité où était la- responsabilité (2). Il prit à cet effet diverses mesures. La grande affaire était toujours à l'ambassade d'Allemagne. Depuis le procès Millescamp (3), la ramasseuse faisait elle-même livraison des cornets à Henry, dans des endroits isolés. Il les rapportait chez lui (4) et les gardait pendant plusieurs jours, triant à sa guise, détruisant, brûlant ce qu'il trouvait sans intérêt (ou dangereux). Du reste il composait deux paquets : celui des fragments écrits en français qu'il reconstituait ; celui des fragments écrits en langue étrangère qu'il passait à Lauth. Ce petit jeu de patience terminé, Lauth recollait tout, pièces françaises et pièces étrangères. Alors seulement, Lauth remettait le butin, bien rapproprié, au chef du service (5).
Picquart décida de modifier cette organisation, qui enlevait au chef tout contrôle. Désormais Henry continuera à recevoir, hors du ministère, les cornets de la Bastian, mais seulement pour en prendre livraison. 11 portera alors les cornets à Picquart le jour même, ou, s'il les reçoit après la fermeture des bureaux, le lende-
(1) Inslr. Fabre, 72, Picquart.
(2) Procès Zola, I, 297, Picquart. — • Pressensé, loc. cit., 34 ; Paul Marie, le Pelil Bleu, 87.
(3) Voir t. 1er, 25.
(4) Rennes, I, 261, Mme Henry.
(5) Procès Zola, I, 297. Picquart; ^i, Lauth.
main matin. Picquart sera le premier à examiner les papiers. 11 fera lui-même le tri, sous sa responsabilité de chef du service. Il remettra, ensuite, tous ces fragments, français et allemands, à Lautli, qui les reconstituera et les recollera (i). Il n'était pas besoin de deux officiers pour cette besogne. Division rationnelle du travail, et la hiérarchie reprendra ses droits.
Ni Lauth ni Henry, bien que fort « ennuyés, dérangés dans leurs habitudes (2) », ne firent aucune objection. Mais Henry, résolument, désobéit. Il s'entendit avec la ramasseuse, qu'il était seul à connaître, pour que leurs rendez-vous fussent nocturnes, dans Fombre protectrice des bas-côtés de l'église Sainte-Glotilde. Gela convint fort à la Bastian, très peureuse, qui tremblait toujours d'être surprise par quelqu'un de l'ambassade.
Henry eut ainsi un prétexte commode pour emporter les cornets, comme par le passé, chez lui (3). C'étaient de simples sacs en papier, comme ceux où les marchandes vendent le tabacau détail, faciles à ouvrir, puisqu'ils étaient sans cachet, et à refermer. Dès lors, avant de les remettre à Picquart, il put continuer à les examiner, lui-même, avec grand soin (4).
(1) Procès Zola, I, 297 ; Aff. Picquart, 271 ; Insir. Tauernier, 23 sept. 1898, Picquart; Procès Zola, I, 34i, Lauth, etc.
(2) Procès Zola, I, 297, Picquart.
(3) Aff. Picquart, 271, Picquart: « Henry, qui conservait quelquefois les papiers du soir au lendémainjïialin à 10 ou n heures, y jetait le plus souvent un coup d'œil en les rapportant chez lui; // les triait même quelquefois complètement. » — Enq. Pellieux, Lauth : « Henry continuait à faire, le soir de la première livraison, un premier triage ; il remettait, le lendemain, tout le paquet au chef de service. » — H y avait en moyenne, d'après Picquart, cinq ou six cornets par livraison. {Instr. Tavernier.)
(4) De l'aveu de Lauth et de son propre aveu. — Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry et Lauth; Instr. Bauary, 10 déc, Henry; Procès Zola, I, 3^1, Lauth; I, 360, Henry; Instr. Fabre, 39, Gonse; /JG, Lauth; 47, Henry; Rapport Tavernier. — Voir Appendice I.
230 HISTOIRE DE L Al-EAIRE DREYFUS
Pourquoi ? Pour le simple plaisir de Tindiscipline ?
Il savait, pour cause, que le bordereau n'était point venu par le cornet ; Schwarzkoppen ni Panizzardi n'avaient pour coutume de jeter au panier les documents, pièces et lettres, qu'ils recevaient de leurs espions; ils les gardaient dans leurs tiroirs ou les transmettaient à leurs États-Majors respectifs. Ce que les attachés étrangers déchiraient, jetaient aux papiers de rebut ou dans les cendres de la cheminée, c'étaient leurs brouillons, leurs correspondances personnelles. Le dossier secret est composé, pour la grande part, de cette sorte de fragments informes, butin ordinaire de la ramasseuse ( i ) . Pourtant, il eût pu leur arriver, à l'Allemand surtout, de commettre quelque sottise plus grave. Ils étaient grands écrivailleurs. Une allusion dangereuse, un nom, pouvait leur échapper, quelque initiale.
Henry, prudent, l'oreille au guet, ne laissait rien au hasard.
Picquart observa, peu après, que le cornet ne donnait pas grand'chose (2).
Picquart prit goût à ses nouvelles fonctions, à cette chasse à l'homme et au document qu'est la police militaire. Il réussit plusieurs opérations difficiles. Il s'ingénia à surveiller de plus près l'attaché allemand (3). Il
(1) Aff. Picquart, 270, Picquart.
{2) Insir. Tavernier, 28 sept. 1898; Cass., 1, i/Jy ; Picquart.
(3) On a vu (t. I, 27) que le service avait loué un appartemeat au-dessus du « pied à terre » où Schwarzkoppen et ses col- 'ègues prenaient parfois leurs repas. Picquart fit installer
montra de Tinitiative, mais doublée de prudence ; et nul officier plus laborieux, plus attentif. BoisdelTre se félicitait de Tavoir choisi. Les ministres successifs de la Guerre, Zurlinden, puis Gavaignac et Billot, le tinrent en haute estime. Il fut promu lieutenant-colonel, le plus jeune de l'armée (i).
Pour ses aollaborateurs, il n'avait, semblait-il, qu'n s'en louer. Lauth, intellig-ent, instruit, montrait beaucoup d'entrain ; bien que brusque de paroles, il témoignait une amicale déférence à son chef. Henry professait toujours le môme zèle ; le dévouement faisait partie de sa politique. Picquart, sans cesser de le croire « un brave homme (2) », le trouva pourtant, à l'user, maladroit, d'une instruction par trop rudimentaire, impropre aux affaires importantes, qu'il gâtait, sans qu'on sût pourquoi. Il avait la tradition, et toutes les pires habitudes, du bureau ; il s'étonna quand Picquart re fusa de faire usage d'un lot de faux plans de mobilisation qu'il avait en réserve dans une armoire. .lunck, un peu mou, mais de bonne volonté ; Valdant, très utile par sa connaissance de l'italien, s'acquittaient correctement de leur tâche. Gribelin, soigneux, donnait, lui aussi, l'impression « d'un parfait honnête homme (3) » d'un caractère loyal et droit (4). Picquart se flattait <( d'avoir de tous la plus grande satisfaction (5) ».
Gomme aucun de ces officiers (ni lui-même) ne coji
dons le plancher des appareils microphoniques {Rennes, I, 553, Gonse) et commanda à lingénieur de Poligny un appareil photographique instantané. {Insir. Fabre, 88, Picquart.)
(1) 6 avril 1896.
{2) Cass., II, i6'2, Picquart : « Henry est un brave homme. «
(3) Procès Zola, l, 328, Picquart.
(4^ Instr. Fabre, 236, lettre de Picquart à Gribelin du 4 janvier 1897.
(5)/6/é/., 237, lettre à Henry du 7 février 1897.
naissait le Droit, il consulta, en deux occasions, son ami Leblois, strasbourgeois comme lui, son camarade d'enfance et de collège, magistrat pendant dix ans (i), puis avocat à Paris.
C'était le fils de ce pasteur Leljlois qui, si longtemps, illustra le Temple-Neuf par l'éclat et Tindépendance de sa parole, Tune des plus hautes figures -du protestantisme alsacien, si riche en solides consciences. 11 avait été, sous l'Empire, mêlé à la jeune opposition républicaine (2), l'un des maîtres de Scheurer-Kestner (3) et l'initiateur religieux du petit-fils de George Sand (^). Après la guerre, il donna ses six fils à la France, mais, lui-même, ne voulut pas quitter les affligés, ceux qui, ne pouvant pas partir, étaient condamnés à se faire allemands. Ainsi, par devoir envers le troupeau dont il était le guide, il resta au pays annexé. Mais, comme il était de la race des ministres héroïques qui, pendant des siècles, aux deux bords du Rhin, et des montagnes de Bohême aux Gévennes, souffrirent et moururent pour leurs croyances, la première fois qu'il monta en chaire, après le douloureux sacrifice, [ce fut pour prêcher en français. 11 reçut l'ordre aussitôt de prêcher en allemand, d'ajouter ;à la prière la formule de grâce pour l'Empereur. Il refusa. Au seizième siècle, on lui
(1) Substitut à Dijon (4 novembre 1880}, puis à Nancy {i884), et à Lille (i885). Démissionnaire le 10 novembre 1890.
(2) Il fut l'ami de Clamageran, d'Henri Martin, deJules Ferry.
(3) Procès Esterhazy, 149; Rennes, II, 48, Scheurer-Kestner.
'^4) Correspondance de George Sand, IV, 354, lettre du 3 août i863 au pasteur Leblois : « Nous songions au protestantisme pour mon petit-fils, puisqu'il est une protestation contre le joug romain. Mais deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité de Jésus-Christ et la croyance au diable et k l'enfer, nous faisaient reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la franchise ou le courage de rejeter ces dogmes. Vos sermons nous délivrent de ce scrupule... »
eût coupé la langue (i). On ne lui enleva que la parole, le prône lui fut interdit. La chaire du Temple resta vide ; aucun Alsacien n'y voulut prendre sa place. Michelet, dont il fut l'ami, a écrit : « Dès l'origine (de la Réforme), ce fut une très grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes (2). » Il fut suspendu de ses fonctions, privé de son traitement (il était loin d'être riche), traqué, persécuté de toutes manières. Il ne céda pas. A la longue, ce furent les vainqueurs qui cédèrent. Le vieux Leblois, un jour, remonta en chaire, comme s'il n'en était descendu que la veille, pria, prêcha en français.
Le fils de cet homme intrépide cachait, sous une gravité un peu sèche, des sentiments généreux, l'esprit ingénieux, mais compliqué, le corps mince et fluet, d'aspect inquiet, de fond très ferme. Il avait paru à la barre dans quelques affaires importantes, notamment celle du général Reste (3), qu'il gagna, mais consultait plus volontiers qu'il ne plaidait.
Leblois, au printemps de 1896(4), vint une dizaine de fois au ministère (5). L'une des réformes de Picquart
(1) Comme on le fit à Alexandre Canus, d'Évreux (i532), puis à cent autres.
(2) Hisi. de France, IX, 87.
(3) Cass., II, 162, Picquart.
(4) Inslr. Fabre, 28, Billet, concierge au ministère : « Leblois est venu, pour la première fois, dans le courant d'avril ou de mai 1896; le colonel Picquart m'avait prévenu. » — « Plus tôt, dit Picquart, en mars ou avril, quand le dossier Boulot a été envoyé du parquet de Nancy. » {Inslr. Fabre, 94.) « Au printemps. ') [Procès Zola, I, 326.) — De même Leblois (instr. Fabre, i84). — « Dans le premier semestre », dit Valdant (23). — « A la fin de 1895 », dépose Gribelin ^18). — « Du printemps à l'automne », selon Henry (i3}. Au procès Zola (I, 228), Henry donne la date de février.
(5) « Dix ou douze fois », dit Picquart, « et je crois être audessus de la vérité. » {Inslr. Fabre, 92.) Plus loin (119), il dit
avait consisté à interdire l'accès du service aux agents louches qui, précédemment, fréquentaient chez Sandherr et chez Henry (i). Il décida que les personnes honorables entreraient seules au bureau ; les autres seraient reçues dans un local spécial, en dehors du service. Il n'enfreignait pas sa propre consigne en ouvrant à un ami, à un ancien magistrat, les portes de son cabinet, sous sa responsabilité (2). — Risler, maire du VIP arrondissement, dont Leblois était l'adjoint, avait fréquenté ainsi chez Sandherr (3). — Recevoir un ami, c'était, pensait-il, son droit absolu (4), comme c'avait été le droit incontesté de son prédécesseur. Incertain sur une difficulté juridique, il eût pu
« sept ou huit fois ». — Leblois précise plusieurs visites au moment de l'affaire Boulot, une ou deux en avril, deiix ou trois d'avril en août (184). — « Vingt-cinq ou trente visites », dit Henry (i3). — « Très souvent », déposent Gribelin (18) et Junck (24). — Selon Junck, « il restait quelquefois plusieurs heures ». Gribelin: « Quelquefois, il séjournait longtemps, une heure peut-être. » Henry, (i3) et Gonse (i5) déclarent que « les visites s€ prolongeaient au point de gêner le service ».
(1) Cass., H, 162; Insîr. Fabre, 72, Picquart. — Cela est confirmé par Henry, qui appelle ces agents « des personnes utiles au service » {i49)-
(2) Gonse soutient le contraire (Procès Zola, I, 279; Inslr. Fabre, 16). U dit « qu'il ne prendrait pas ce droit ». — Picquart observe qu'il n'était pourtant pas tiécessaire « d'être une personne tarée ou suspecte » pour avoir accès au service (166;.
(3) Inslr. Fabre, i63, Risler.
(4) Cas., H, 162 ; Inslr. Fabre, 72 et 166, Picquart. « C'était incorrect, dit Gonse, et irrégulier » ; mais il convient de n'avoir fait aucune observation (167). Henry, lui aussi, convient 149) qu'il ne fit aucune remarque. « U aurait pu en faire, dit Picquart, étant donnés les termes dans lesquels nous étions. » (De même, Cass., II, i63.) Cordier, ancien sous-chef du bureau, dépose « que le chef de service a le droit absolu de faire loul ce qui est utile au service », notamment de choisir des collaborateurs « civils ». {Cass., I, 3o3.) — Leblois se défend d'avoir commis une faute professionnelle en se rendant au service dos Renseignements : « Il ne m'est jamais venu à l'esprit que je
s'adresser aux avocats conseils du ministère (i) ; un avis officieux lui sembla suffisant pour les afï'aires dont il entretint Leblois, qui avait sa confiance et dont le concours était désintéressé. Jamais un chef ne lui avait demandé compte des collaborateurs qu'il choisissait. Gonse, quand il connut les visites de Leblois, ne fit aucune observation. L'idée ne vint pas à Picquart qu'une consultation, demandée amicalement à un membre du barreau, tenu par le secret professionnel, et sur des questions qui n'avaient rien de secret, serait considérée, un jour, comme tombant sous le coup de la loi sur fespionnage.
La première de ces questions avait trait à une histoire fort vulgaire, mais qu'il n'eût pas déplu à Cavaignac, alors ministre, de grossir. Un fourrier du génie, à Toul, Boulot, avait vendu un plan aux Allemands, à Metz (2). Plusieurs civils furent arrêtés comme complices, un marchand de passementerie, son fils, un Juif, un ancien officier prussien, d'autres encore. Le commandant du recrutement de Nancy crut reconnaître l'un des inculpés ; il avait très mauvaise vue (3). Le parquet conclut au non -lieu pour ces pauvres gens ; le garde des Sceaux, transmit le dossier d'information,
pouvais commettre une irrégularité. » (II, i55.) Le Conseil de l'ordre des avocats a estimé, au contraire, que Leblois avait « enfreint la règle qui prescrit à l'avocat de n'exercer sa profes sion qu'à l'audience ou dans son cabinet » ; « toutefois, dans l'appréciation de cette faute, il y a lieu de tenir compte, 'et de l'intimité qui existait entre Leblois et Picquart, son compatriote et son ami d'enfance, et de ce que son concours a été absolument désintéressé ». {Inslr. Fabre, 245.)
(i) Procès Zola, I, aSi, Gonse. — « Je ne me suis pas adressé à eux, dit Picquart, parce que je ne disposais pas auprès d'eux de la même liberté d'allures. » {Cass., II, 162.)
(2) Fin février 1896. {Instr. Fabre, 5i, Henry.)
(3) Procès Zola, l, 280, Leblois.
qui était distinct du dossier d'espionnage (i), à Gavaignac ; le ministre de la Guerre invita Picquart à Tétudier (2) : convenait-il d'accepter la décision de la justice civile, ou fallait-il soulever le conflit (3) ? La Libre Parole avait mené quelque tapage au sujet de l'affaire, à cause du Juif qui s'y trouvait impliqué (4).
Picquart envoya Henry plusieurs fois à Nancy pour y prendre sur place les informations utiles (5) ; puis, entre deux voyages, il l'aboucha avec Leblois (6). Ils tinrent plusieurs conférences, dont l'une fort longue dans le cabinet d'Henry (7). Finalement, Leblois se mit d'accord avec Henry, opina que Boulot n'avait pas de complices civils et que, dès lors, le fourrier appartenait à la justice militaire.
Picquart, sans passer par Gonse(8), transmit directement cet avis à Cavaignac, qui le ratifia. Tous les ac-
(1) Cass., II, 162', Instr. Fabre, 98, 149, Picquart; 122, Leblois; 142, Henry. Selon Henry, les deux dossiers étaient sensiblement les mêmes. Gonse, qui convient de n'avoir pas vu le dossier d'information (170), dit qu'il comprenait les indications les plus secrètes (36).
^2) Cass., II, 162; Instr. Fabre, 74, Picquart.
(3) Instr, Fabre, i54, Leblois.
(4) Il s'appelait Maurice Lévy-Mayer. Drumont l'accusa d'avoir détourné Boulot de ses devoirs. Quand Lévy fut reconnu innocent et mis en liberté, la Libre Parole l'annonça en troisième page, et ne parla plus du sergent-major, dont elle ne relata même pas la condamnation. (Bernard Lazare, 2^ mémoire, ii .)
(5) Instr. Fabre, 5i, Henry; 74, Picquart; i54, Leblois.
(6) Mars 1896.
(7) Procès Zola, I, 227, Leblois. — Henry nie avoir jamais conféré, dans son cabinet, avec Leblois. Celui-ci décrit la pièce. Henry dit que l'avocat y sera venu en son absence, puis qu'il ne se souvient plus (I, 227 et suiv.). D'ailleurs, Henry convient des conférences, mais les place dans le cabinet de Picquart. {Procès Zola, I, 228; Instr. Fabre, 52.)
(8) Inst. Fabre, 74, Picquart; 170, Gonse.
ciisés, sauf Boulot, furent relâchés (i). Seul, le fils du passementier, âgé de seize ans, fut retenu pour avoir acheté de vieux galons à un sous-officier et fut condamné, avec sursis, à quelques jours de prison (2).
L'autre question, dont Picquart entretint Leblois vers la même époque (3), était simplement théorique. Il voulait savoir si le décret du i5 septembre i885 sur le recensement des pigeons voyageurs et si les circulaires sur l'emploi de ces volatiles comportaient une sanction pénale (4)
Il y avait, au service, deux dossiers relatifs aux pigeons voyageurs : l'un secret; l'autre, nullement confidentiel, qui contenait les documents officiels, des articles de journaux (surtout belges), des brochures et quelques plumes (5). Les deux dossiers étaient dans une même liasse (6). Gribelin la remit à Picquart avec humeur; il s'était, au temps de Sandherr, occupé de cette affaire et se sentit blessé dans son amour-propre (7) . Picquart le tenait pour un bon archiviste, mais incapable de débrouiller le problème. Il garda devers lui le dossier secret, et pria Leblois d'étudier l'autre dans un cabinet adjacent au sien (8).
(0 Temps du 28 mars 1896; rarticle est inlilulé : Une montagne qui accouche d'une souris.
(2) Tribunal correctionnel de Nancy, audience du 26 mars 1890
(3) Mars-avril. {Instr. Fabre, i55, Leblois, etc.)
(4) Cass., II, 162, Picquart; Instr. Fabre, i56, Leblois.
(5) Cass., II, i54, Leblois; i63, Picquart; Instr. Fabre, 19, Gribelin; 24, Junck.
(6) Instr. Fabre, 72, i50; Picquart; i5o, Junck, Gribelin.
(7) Instr. Fabre, 7.5, Picquart ; i44, Gribelin : « J'ai la prétention de connaître la question mieux que la connaissait Picquart, et aussi bien que Leblois. »
(8) Cass., II, i54, i63; Procès Zola, I, 526; Instr. Fabre, 70, i5o, 1G8, Picquart; Cass., II, i55; Instr. Fabre, ibj, Leblois. Par la suite, Picquart fut accusé d'avoir communiqué le dossier secret à Leblois. Gonse prétendra alors que tout est également secret dans les deux dossiers.
L'avocat, après examen, lui dit que les faits qu'on voulait atteindre n'étaient punissables que d'une amende dérisoire (un franc) et propOîa diverses mesures pour combler la lacune (i). Sur ces entrefaites, la Chambre fut saisie d'une loi qui modifiait et complétait les textes en vigueur {2), et cette question fut ainsi tranchée.
Henry, pendant ce mois de mars, fut toujours en route, allant et venant (3), à Nancy et à Toul, pour l'afîaire Boulot, à Pogny, près de sa mère malade; le i5 mars, il lui mena sa femme et son enfant, qu'il était venu chercher, la veille, à Paris (4).
Tout ce temps, il négligea, contremanda la ramasseuse. Elle n'avait de rapports qu'avec lui, n'eût remis son butin à nul autre. Elle s'étonna de ces retards, prit peur, écrivit au bureau pour demander un
(1) Cass., II, 154, Leblois; etc.
(2) La loi fut promulguée le 3i juillet 1896.
(3) Enq. Pellieux, 2 déc. 1897, Lauth ; Instr. Tavernier. 3 oct. 1898, Lauth; 18 oct., Gribelin ; 12 nov., Picquart. — Rennes, I, 41 G, Picquart.
(4) Instr. Tavernier, i5 oct. 1898, Gribelin ; Rennes, I, 617, Lauth. — D'après Roget, Henry est rentré au ministère le 14 mars, est reparti le i5 pour Pogny, est retourné au procès Boulot après la mort et les obsèques de sa mère {28 et 3o) et n'est revenu à Paris que dans les premiers jours d'avril {Rennes, I, 297). Le maire de Pogny écrit au commandant Tavernier qu'Henry vint à Paris, le lendemain de la mort de sa mère, et rentra à Pogny pour les obsèques. (Lettre du 25 décembre 1898.) Picquart « a dans l'esprit quHcnry revint, non pas une fois, mais plusieurs fois, entre le 3 et le 28 mars. » [Inslr. Tavernier, 12 nov. 1898.)
rendez-vous qui ne put lui être accordé en raison de l'absence d'Henry (i). Picquart se rendit compte qu'il serait nécessaire de mettre, à l'avenir, un second officier en rapport avec la femme Bastian (2). Henry cependant finit par se rencontrer avec elle, sur un ordre de Picquart, entre deux trains, et, contrairement à sa prudente habitude, dans la journée (3). Pressé par l'heure, incjuiet de sa mère mourante, il ne jeta qu'un coup d'œil rapide dans les cornets (^). Ils étaient volumineux, la récolte de plus d'un mois. Il les porta, le jour même, au ministère (5).
Picquart les serra dans son armoire. Le lendemain (le surlendemain peut-être), il les remit à Lauth sans y avoir regardé (6).
(1) Inslr. Tavernier, 5 nov. 1898. Lauth.
(2) Cass., I, 172, Picquart.
(3) Rennes, I, 4i6, 425, Picquart.
(4) Cass., I, 110, Roget : « Il est certain qu'au moment où ce l^aquct est arrivé au ministère, Henry est parti aussitôt pour Nancy, où l'appelait l'affaire Boulot, qu'il a perdu sa mère presque en même temps. » Etc.
(5) Inslr. Tauernier, 28 sept. 1898, Picquart : « Je crois bien me souvenir que le lot de cornets où se trouvait le pelil bleu m'a été remis par Henry à la veille d'une des absences causées par la mort, ou la maladie, de sa mère. »
(6) A l'enquête Pellieux, 28 nov. 1897, Lauth dit que le pelil bleu a été « trouvé » à l'automne 1895, puis reconstitué par lui au printemps de 1896. Ce long délai n'est plus que d'un mois à l'intruction Ravary. {Procès Eslerhazy, 120, Rapport.) Au procès Zola, Lauth réduit le délai : 1" à six ou huit jours (I, i53); 2» à dix ou douze jours (I, 288); 3" à deux ou trois jours, « comme d'habitude » (I, 340 . — Instr. Tauernier^ 3o oct. 1898, Lauth : « C'est dans le courant du mois de mars, — entre le i5 et le 20,— pendant l'absence d'Henry, que. j'ai recollé le petit bleu. En effet, si le paquet avait été reçu dans les premiers jours d'avril, après la rentrée d'Henry à Paris, Picquart n'aurait pu me le remettre que le septième jour de ma rentrée de permission. ^> — Sur la datf^ de l'arrivée du petit bleu, les souvenirs de Picquart concordent, après quelques fluctuations, avec la déposition de Lauth à l'instruction
Lauth se mit à la besogne, longue et fastidieuse (i). Dans l'un des cornets, il ne tarda pas à trouver, parmi beaucoup d'autres fragments, ceux d'une de ces cartestélégrammes qu'on désigne, à Paris, en raison de leur couleur, sous le nom de petits bleus. Il recueillit près de cinquante morceaux de cette carte (2), le plus grand de moins d'un centimètre carré (3), quelques-uns -<. pas plus gros que l'ongle (/J) ». H les isola, les rangea dans l'ordre indiqué par la concordance des écritures ou des impressions; puis les recolla « avec un papier transparent coupé en lanières très minces, qui suivaient à peu près les traces des^ déchirures » et qu'il plaça du côté de l'adresse (5). Il manquait quelques fragments: presque toute la lisière gommée qui sépare des bords de la carte, le pointillé à jours qui entoure le carré de papier réservé à la correspondance; un seul mot [que] à la fin de la deuxième ligne. La carte était ainsi conçue :
Côté du texte :
Monsieur,
J'attends avant tout une explication plus détaillée (que) celle que vous m'avez donnée l'autre jour sur la
Tavernier : « J'ai toujours eu dans la mémoire la fm d'avril ou le commencement de mai ; je crois, cependant que cette date doit être reportée un peu antérieurement; le fait saillant auquel on peut rattacher cette date est la maladie et la mort de la mère d'Henry. » {Inslr. Tavernier, -23 sept. 1898.) A l'enquête Pellieux et à l'instruction Ravary, Picquart avait indiqué le milieu de mai et la fm d'avril.
(1) Insîr. Tavernier, 3o oct. 1898, Lauth : « Le travail était fastidieux et fatigant, de sorte que je mettais généralement plusieurs jours, cinq, six, sept, à épuiser une Uvraison. »
(2) Une soixantaine, d'après Lauth {Procès Zola, I, 353). Trente-deux d'après Picquart {Rennes, I, 4ï6)-
(3) Procès Zola, I, 353, Lauth : « Peut-être le tiers d'un centimètre, un peu plus, pas tout à fait un centimètre carré. »
(4) Ibid., 3i6, Picquart.
(5) Ibid., 353, .354, Lauth.
question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.
Signé: C.
Côté de l'adresse :
Monsieur le Commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance,
Paris.
Le petit bleu n'était pas timbré ; le destinataire ne l'avait donc pas reçu ; l'expéditeur l'avait déchiré sans l'envoyer.
Lauth entra aussitôt, et contre son habitude ( i ), dans le cabinet de Picquart, lui tendit la carte reconstituée et s'écria : « C'est effrayant ! Est-ce qu'il y en aurait encore un (2)? »
Picquart lut la pièce, la serra dans son tiroir et réfléchit (3).
(i) « 11 vint, exprès^ dans mon bureau pour me montrer la pièce éminemment compromettante que formait la réunion des fragments. » {Enq. .Pellieux, 26 nov. 1897, Picquart.) — De même, Lauth : « Je suis entré directement dans le cabinet du colonel... » (28 nov.) « Je lai porté contre mon habitude au colonel. » [Inslr. Ravary, i3 déc). Etc.
(2) Enq. Pellieux, 28 nov. ; Inslr. Ravary, i3 déc, Lauth ; Cass.^ I, 144 ; Rennes, I, 417, Picquart ; etc.
(3) Insir. Tauernier, 3 oct., Lauth : « Je n'ai pas le souvenir que le colonel ait manifesté une surprise spéciale ou fait une remarque caractéristique. » Rennes, I, 619: « 11 regarda la pièce de tous les côtés. »
Lauth partit en congé, le 26 mars, pour les fêtes de Pâques. La mère d'Henry mourut le 28. Lauth, à son retour, le 7 avril, raconta à Henry quelle trouvaille il avait faite dans les cornets. Henry s'étonna : « C'est bizarre, dit-il, je fais cependant mon triage avec assez de soin, et je n'avais pas remarqué cela. » Puis, sur une observation de Lauth qu'il aura mal regardé : « Cela m'étonne, car je regarde toujours morceau par morceau (1). »
Henry, quelque empire qu'il eût sur lui-même, n'avait pu réprimer un mouvement; il l'expliqua comme il put (2).
Le fait est que, cette fois, pris de court et préoccupé, comme on l'a vu, il avait procédé à un examen trop
(1) Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry. — Même déposition devant Ravary : « Le nom d'Esterhazy sur un fragment de petit bleu m'aurait frappé d'une façon particulière, car je l'avais connu en 1878. » Or, le nom avait été déchiré en trois fragments : Este... rhaz... y, mêlés à des centaines d'autres.
(2) Ce dialogue, rapporté par Henry, n'a rien d'invraisemblable, sauf le dernier mot de la phrase prêtée à Lauth : « Peutêtre n'avez-vous pas bien regardé dans les fragments allemands. » Toute la ruse ordinaire d'Henry est dans ce dernier mot. On a vu, en effel, que, du temps de Sandherr, les fragments en français étaient recollés par Henry et les fragments allemands par Lauth. Or, Picquart avait décidé que tous les fragments seraient recollés par Lauth. Au surplus, la ruse est grossière. En effet, pour que cette fin de phrase eût un sens, il faudrait supposer que le tri entre les papiers étrangers et français, tous mêlés dans les cornets, était fait par la ramasseuse elle-même.
sommaire des paquets (i). Ou il n'aperçut pas les cinquante tout petits fragments mêlés à plusieurs centaines de débris, — ou, s'il les aperçut, il les négligea à cause même de leur couleur (2). En effet, Schwarzkoppeti recevait beaucoup de petits bleus qu'il déchirait, invitations banales de Panizzardi ou de tel autre à déjeuner ou à dîner, et d'autres missives encore, moins banales, mais qu'Henry connaissait bien, d'une écriture féminine. « Encore des lettres de cette femme ! » disait-il à Picquart (3).
Or, le petit bleu que Lauth a reconstitué est précisément de l'écriture, renversée, un peu déguisée, de cette femme. Elle venait voir Schwarzkoppen, assez souvent, à Tambassade, et n'eût pas été femme si elle ne s'était pas informée de ses affaires, qui passaient pour mystérieuses, et n'avait trouvé plaisir à lui recopier des documents, à écrire des lettres sous sa dictée. Schwarzkoppen, vers cette époque, avait, de nouveau, cassé Esterhazy
(1) Enq. Pellieiix, 28 nov. 1897, Henry : « En ce qui concerne la carte, je n'ai jamais remarqué aucun des fragments qui la composent dans les paquets qui m'ont été remis. » — Cass., I, 110, Roget: « Henry, que j'ai interrogé souvent après le procès Zola, bien que ce fût une nature grossière et passionnée, n'a jamais voulu affirmer que le petit bleu ne fût pas dans le paquet, de peur d'erreur possible; mais ce qu'il a affirmé toujours avec la plus grande netteté, c'est qu'il n'y a pas vu et qu'il n'a jamais vu de fragments de petit bleu. »
{•2) Rennes, I, 425, Picquart : « Si Henry a ouvert le paquet où se trouvait le petit bleu, il a dû croire, ne l'ayant pas reconstitué, que ce devait être un petit bleu connu. »
(3) Il est probable qu'Henry détruisit, par la suite, toutes les lettres de même origine qui avaient été conservées dans les dossiers; ce qui permettra d'alléguer [Rennea, I, 553, Gonse; I, 619, Lauth, etc.) que l'écriture àw petit bleu était inconnue. « C'est le seul document de ce genre, dépose Roget, qui nous soit venu dans un espace de huit ans. » [Rennes, I, 296.) Il est vrai que Roget vient de dire : « Par malheur., depuis son faux, Henry est un petit peu suspect. »
aux gages : escroc ou provocateur, l'espion « n'en donnait pas pour l'argent » . Esterhazy chercha à rentrer en grâce, alléguant qu'il allait entrer au ministère de la Guerre ; il y aura toute facilité, pour livrer à son employeur de meilleures fournitures; déjà, il tient un renseignement important. Après avoir servi ce boniment à Schwarzkoppen dans une précédente visite, Esterhazy insistait par lettre. C'est à cette lettre que l'attaché allemand répondait par la carte-télégramme qu'il dicta à son amie. Ce mode de correspondance rapide avec son espion lui était familier. Puis,, tout à coup, se ressaisissant, il déchira le papier en menus morceaux et, le jetant dans la cheminée : « Non ! s'écria-t-il, on n'a décidément pas affaire à un homme semblable ( i ) ! »
Si Schwarzkoppen n'avait pas eu cette pudeur, la poste pneumatique eût remis à Esterhazy, en toute sécurité, le petit bleu^ comme tant daulres que l'AIle-
(i) Rennes, III, 54, Emile Picot. — L "éminent membre de Tlnslitut, ancien bibliothécaire du duc d'Aumale, l'auteur de tant de recherches réputées sur la poésie et le théâtre français, dépose, sous serment, qu'il tient ce récit du colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche-Hongrie à Paris; il avait ^encontre Schneider, à dîner, en mai 1899, dans une maison amie. Il existe d'autres témoins de l'entretien. Schneider ne dit pas à Picot s'il était lui-même en visite chez Schwarzkoppen, quand se produisit l'incident, ou si l'incident lui fut raconté, plus lard, par son collègue. La déposition d'Emile Picot, très commentée, ne fut l'objet d'aucun démenti, ni de Schwarzkoppen, ni de Schneider. La même version a été donnée par Schwarzkoppen à ses chefs ainsi qu'à Panizzardi. La dame, tout le long du procès Zola, trembla d'être mise en cause. — Précédemment, le i5 avril 1899, le comte de Munster avait déclaré à Dclcassé, ministre des Affaires étrangères, « que Schwarzkoppen reconnaissait avoir adressé à Esterhazy un certain nombre de pelils bleus, et qu'en ce qui concernait le pelil bleu, dont il est question, il ne pouvait affirmer l'avoir écrit lui-même, parce qu'il ne l'avait pas vu, mais que, toutefois, il était probable qu'il l'eût écrit. » (Rennes, III, ^76, Paléologue.) Delcassé rédigea une note de cet entretien, qui fut versée au dossier de Rennes.
mand lui avait déjà adressés. S'il y avait eu du feu dans la cheminée, il n'en serait resté que des cendres.
La première impression de Picquart fut conforme à celle de Lauth. Nul doute sur l'origine de la carte, puisque la Bastian ne travaille qu'à l'ambassade d'Allemagne. L'initiale G est une des signatures conventionnelles de Schwarzkoppen. Lauth a trouvé, dans le même lot, des fragments d'une lettre, au crayon noir, d'une écriture semblable (i), et signée de la même initiale (2). Il y était question d'un envoi de fonds (3), de « conditions trop dures » ; en haut, au crayon bleu : « A faire porter par le concierge. » La lettre commence par ces mots : « Monsieur, je regrette... (4). » Cela semblait se rapporter à, la même affaire.
(1) Insîr. Tavernier, 3i oct. 1898, Rapport des experts en écriture, Gouderc, Etienne Charavay, Varinard.
(2) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897, Picquart. — Lauth, qui a recollé cette pièce, prétend d'abord qu'il n'en a gardé aucun souvenir et qu'elle n'existe pas aux archives de la Statistique. — De même, Henry (28 nov.). — Puis, le 2 décembre, la pièce ayant été retrouvée par Gonse, Lauth reconnaît qu'il en a rassemblé les morceaux. — Enfin, à l'instruction Tavernier, Laulh nie que la lettre se soit trouvée dans le même lot que le petit bleu ; la similitude des deux signatures l'aurait frappé (12 oct. 1898). Picquart répond qu'il a été, lui, frappé de cette similitude et qu'il a, en conséquence, prescrit à Lauth de chercher avec soin, dans les autres cornets, s'il ne trouverait pas d'autres fragments de cette lettre (22 oct.).
(3) Cass., I, i44) Picquart : « Je crois bien me souvenir de ces mots : « Mon père m'a envoyé des fonds. »
(4) Inslr. Tavernier, 12 oct. 1898, Tavernier, Lauth. — La lettre se termine ainsi : « Ge ne sont pas les derniers. »
A la réflexion, Picquart se demanda si la carte-télégramme n'était pas trop explicite, dès lors suspecte. La formule : u la maison R » semble indiquer que le traître a des associés. Pourquoi, ayant écrit cette carte,^ l'Allemand ne Fa-t-il pas expédiée ? Serait-ce qu'au moment où il allait l'envoyer, il a été surpris par une nouvelle visite de l'espion, mieux documenté cette fois? On peut le supposer (i), mais sans expliquer que Schvi^arzkoppen ait jeté au panier ce billet compromettant. Les journaux, en 1894, ont raconté que la pièce capitale du procès a été trouvée dans ce panier; Picquart le croyait (2) ; et, comme il n'avait reç^u, depuis huit mois, que des papiers sans valeur par la voie ordinaire du cornet (3), il en avait conclu que l'attaché allemand se tenait sur ses gardes. Maintenant. Schwarzkoppen jette au panier un pareil billet! Ne serait-ce pas un piège (4)?
Piège bien compliqué : pour donner une leçon à l'État-Major français, compromettre un officier, peutêtre innocent, qui porte un des grands noms historiques de l'Europe ! Picquart pensa que cela n'avait rien d'impossible.
Il n'avait pas cessé de croire Dreyfus coupable, mais aussi que l'affaire avait été très mal conduite. S'il y a vraiment, comme Lauth en a eu l'instinct, un autre
(i) Enq. PeUieax, '26 nov. 1897 ; //îs/r. Ravary, ^ déc, l'ic- (luart.
{2) Enq. Pellieux, iQ nov. 1897 ; Insfr. Tauernier.i^ sept. 1898.
(3) Cass., I, 147; Instr. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart: « Je me demandais constamment si les personnes chez qui se trouvait le panier n'étaient pas suffisamment mises en méfiance pour faire désormais la plus grande* attention. Et la pauvreté des renseignements qui nous étaient donnés, depuis lors, pa;cette voie, semble me donner raison. »
(4) Instr. Tavernier, 28 sept. ; Cass.^ I, 147. Picquart.
traître, il ne sera pas, lui, un second Du Paty. Si rhomm€ dénoncé par le petit bien est innocent, il n'aura pas à se reprocher de l'avoir signalé à la légère. Il lui est déjà arrivé de trouver des lettres d'officiers mêlées à des correspondances d'espion, et, s'étant informé sans bruit, de reconnaître qu'il n'y avait là qu'un hasard (i).
Le jeune lieutenant-colonel, nommé de la veille, fier de sa rapide fortune, trop sûr de lui, résolut ainsi de procéder lui-même à une première enquête avant d'aviser Billot, Boisdeffre et, surtout, Gonse (2). Si ce bavard est informé, tout le ministère le sera avant le soir, et, dès le lendemain, la presse, comme à l'époque du procès Dreyfus. Il ne déchaîuera pas, à nouveau, un pareil scandale (3). Il a appris aussi, à l'école de Galliffet, qu'il ne faut pas inquiéter inutilement les chefs.
L'événement condamnera ce raisonnement de Picquart. Son silence à l'égard des chefs deviendra l'un de leurs griefs contre lui, et le plus plausible aux yeux d'un public aussi simpliste que Picquart est subtil. Pour n'avoir pas eu peur de la responsabilité, il a forgé contre lui-même la plus dangereuse des armes. Pour n'avoir pas averti immédiatement le ministre, il a laissé à Henry le temps d'ourdir ses trames.
Sa décision prise, la première chose qu'il eût à faire, était de se renseigner sur Esterhazy.
(1) Enq. PelUeux, 26 nov. i8()7 ; Bi^ocès Zola, I, 3i4, Picquart.
(2) Cass., I, 552 ; Billot : « Gela (cette procédure de Picquart) me parait effectivement d'une gravité assez grande, en faisant remarquer toutefois que, dans cette matière, tout peut dépendre des précédents établis dans le service. Je sais bien que des précédents de cette nature n'auraient pas mon agrément. »
(3) Aff. Picquart, 260, Picquart : « J'avais encore à l'esprit toutes les légèretés commises à l'époque de l'affaire Dreyfus et tout l'affolement dont elle avait été la cause. »
Le régiment d'Esterhazy, le 74" de ligne, était caserne à Paris ; Picquart y avait un ami, son camarade de Saint-Cyr, le commandant Curé. Il le pria de passer au ministère (i), et, sans lui révéler le motif de son enquête (2), l'interrogea sur Esterhazy. Curé ne parut pas étonné que le chef du bureau des Renseignements s'enquît du personnage ; il avait eu comme un pressentiment que c'était à cause de lui que Picquart le faisait venir (3). Il dit « catégoriquement » qu'il n'avait ni considération ni estime (4) pour « cette espèce de rastaquouère (5) »; mauvais officier, de vie dissolue, toujours à court d'argent, occupé d'affaires de Bourse, peu attaché à son métier et, d'autre part, fureteur, à l'affût des renseignements confidentiels; il s'occupait « spécialement » d'artillerie et de tir, s'était fait désigner deux fois pour les écoles à feu, y était allé une troisième fois sans solde, à ses frais (6) ; il faisait copier continuellement chez lui par des soldats (7) toutes
(1) Insir. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart : « Le lendemain ou, au plus tard, le surlendemain de ma découverte. » — Curé fixe la date de cet entretien dans la deuxième quinzaine d'avril. {Cass., I, 407 ; Inslr. Tauernier, 3, 7 octobre, etc.) Picquart la fixa, d'abord, à une date postérieure, en mai ; il est convenu de son erreur à l'instruction Tavernier {22 octobre), mais continue à croire que l'entretien a précédé sa première entrevue avec Desvernine et suivi « de très près » la reconstitution du petit bleu. C'est une question de jours, — d'un jour ou deux. Il reste établi que l'entretien a eu lieu en avril.
(2) Instr. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart.
(3) Cass., I, 148, Picquart. — Curé {Cass., I, 409) dit « que la situation d'Eslerhazy permettait de penser qu'une plainte avait été déposée contre lui ».
(4) Cass., 1,407; Bennes, II, 289, Curé. — Cass., II, 116, Esterhazy : « Curé m'en voulait personnellement. »
(5) Instr. Tavernier, Picquart.
(6) Instr. Tavernier; Cass., I, 407 ; Bennes, II, 289, Curé. — De même, Cass.,l, 49; Bennes, I, 421, Picquart.
(7) Curé nomma l'un de ces soldats, Écalle. (Cass.,I, 149, Picquart; 407, Curé.)— Écalle adéposé qu'en effetil avait copié pour
sortes de documents, prétendait s'occuper de l'invention d'un fusil, mais personne ne le croyait.
Curé dit encore qu'Esterhazy avait emprunté au colonel les leçons de l'Ecole normale de tir de Châlons et au capitaine Daguenet d'autres documents venant de la même école, des planches (i).
Dans les affaires d'espionnage, on cherche toujours à se procurer de l'écriture de l'individu soupçonné afin de la comparer avec celles des papiers conservés au bureau. Picquart demanda à Curé un spécimen de l'écriture d'Esterhazy ; mais Curé refusa; il lui répugnait de tendre ce piège, même à Esterhazy : « Demande au colonel (2). »
Curé avait compris ; un peu plus tard, il dit à Picquart, qui lui reparla, plus d'une fois (3), d'Esterhazy : « Sois prudent, tu as affaire à plus fort que toi (4) ! »
En même temps qu'il questionnait Curé, Picquart, avec la même confiance, s'adressa à Henry.
Henry, déjà informé par Lauth (5), alla peut-être au devant de l'entretien. Il n'eut garde de dire à Picquart qu'il n'avait point aperçu dans les cornets les fragments accusateurs; il l'écouta avec l'attention déférente qui
Esterhazy, en février ou mars, « deux planches où se trouvaient représentées les diverses pièces d'un fusil ». iCass., I, 794.) (i) D'après Picquart, Curé avait déjà engagé Daguenet à se méfier. [Insfr. Tavernier.) — D'après Curé, c'est sur le conseil de Picquart qu'il engagea Daguenet à se faire rendre les documents prêtés à Esterhazy. {Rennes, II, 240.)
(2) Cass., I, 4o8, Curé.
(3) Ibid., 148, Picquart ; I, 408, Curé.
(4) Jbid., 408, Curé : « Je voulais simplement attirer l'attention de Picquart sur la prudence qf^ie commandait une affaire aussi délicate. »
(5) Ibid., 157, Picquart : « Lorsqu'IIenry revint, je lui parlai du petit bleu, soit que j'aie pris l'initiative de cette conversation, soit qu'il l'ait prise lui-même, averti par Lauth. » — Lauth convient qu'il informa Henry. {Rennes, I, 621.)
lui était coutumière, sans formuler aucune objection ( i ). Picquart lui demanda s'il connaissait Esterhazy. Henry répondit qu'il l'avait connu, mais sur un ton de parfaite indifférence, « comme d'une personne qu'on ne voit pas (2) ». Ils avaient été ensemble, il y a dix-huit ans, à ce même bureau des Renseignements, sous Campionnet, avec Maurice Weil. (Si Henry s'en était caché, Picquart n'aurait pas tardé à le savoir et, de ce mensonge, eût conçu des soupçons. ) « Est-ce un homme sujet à caution ? » interroge Picquart. Henry allègue qu'il l'a perdu de vue, mais « part immédiatement en guerre contre Weil »,. sans ajouter toutefois que les relations continuent entre l'ancien officier d'ordonnance de Saussier et Esterhazy.
Il ne dit pas davantage ce qu'il dira, plus tard, à Cavaignac et à Roget, « qu'il avait vu venir Esterhazy,^ une fois, chez Sandherr (3) ».
Picquart consulta alors Henry sur le choix de l'agent
(il « Aucun des deux officiers mêlés au commencement de l'affaire (Henry et Lauth) n'a eu l'air de mettre le moins du monde en doute la sincérité d'origine de cette pièce. » {Enq. Pellieiix, 26 nov., Picquart.) Henry, à qui Pellieux communique cette déclaration de Picquart, répond qu'il a eu des doutes dont il a fait part à Lauth; mais que « ses souvenirs ne sont pas assez précis pour affirmer qu'il en a fait également la i^marque au colonel ». — Lauth, jusqu'au procès Zola, ne conteste pas l'authenticité du petit bleu; il l'admet de nouveau à l'instruction Fabre (28) et à la Gourde cassation (I, 41.6). Enfin, à Rennes U 019), il se dit « convaincu » que le petit bleu vient de l'ambassade d'Allemagne. — Picquart, à l'instruction Ravary, maintint sa déposition précédente : « Jusqu'à ce que la question du bor» dereau soit intervenue, Henry m'a toujours semblé trouver mes recherches justifiées. » ^i3 décembre.)
(2) Cass., I, 157; Rennes, I, 4^5; Instr. Tavernier, 3o sept» Picquart : « Henry, qui devait connaître l'écriture d'Esterhazy, ne pouvait-il pas prévoir déjà qu'on pourrait attribuer à Esterhazy une partie des faits reprochés à Dreyfus? >>
(3) Revision, io4, Procès-verbal de l'interrogatoire d'Henry.
qail chargerait d'une enquête secrète sur Esterhazy ( i ), ajoutant d'ailleurs qu'il s'en réservait exclusivement la direction (vi) ; il ne voulait plus de Guénée, trop indiscret (3). Henry lui désigna l'un des deux commissaires spéciaux de police qui étaient détachés au ministère de la Guerre, Desvernine (4).
Puis, sans tarder, Henry prévint Esterhazy qu'il allait être surveillé, et par qui, et qu'il eût à agir en conséquence.
xn
Les preuves ne manquent pas qu'Esterhazy fut averti par Henry. Dès son premier rapport, du 17 avril, Desvernine signale que « le caractère du Bienfaisant » — nom employé par l'agent pour désigner Esterhazy, qui demeure rue de la Bienfaisance, — « s'est assombri depuis quelque temps ». — Il cessa brusquement tous rapports avec Schwarzkoppen. — Enfin, dans les premiers jours de mai, il alla à l'ambassade d'Allemagne, par deux fois, dans la même semaine, ouvertement,
(1) Instr. Ravary, i3 déc. 1897, /'^s/r. Fabre, 98, Picqiiart. Le fait est nié par Henry [Inslr. Fabre, 52).
{i)Enq. PelUeux, 26 nov. 1897; Cass., I, 157, Picquart.
(3) Cass., I, 149, Picquart.
(4) Cass., ï, 729; Rennes, II, 25i, Desvernine: « Au mois d'avril 1896, entre le i«r et le 10, le colonel Picquart me donna l'ordre de faire une enquête sur Esterhazy. » Picquart lui donna son premier rendez-vous par une carte-télégramme signée Robert et datée du 8 avril. Ifnstr. Tavernier, 22 oct.
en uniforme. Abria, son colonel, sollicitait un passeport pour l'Alsace (i) ; Esterhazy, avec son effronterie habituelle, lui confia qu'il connaissait fort bien Schwarzkoppen et d'autres personnages de l'ambassade; sa parenté avec les Esterhazy d'Autriche, ses alliances dans la haute aristocratie, l'ont mis en rapport avec le monde diplomatique ; il lui réglera au plus vite cette petite affaire.
Le Scapin s'amusa fort (se sachant suivi, se retournant pour voir si l'agent n'a pas perdu sa piste) à aller ainsi, d'un pas léger, dans la redoutable « maison au grand jardin ». Que Picquart brusque Topération, Esterhazy aura raison de lui, le jour même, en prouvant l'honorable cause de ses démarches. Du coup, Esterhazy est sauvé, Picquart abîmé dans le ridicule. Même si Picquart ne manque pas de sang-froid, s'il prend la précaution de s'enquérir des motifs qui conduisent Esterhazy, en plein jour, à l'ambassade, l'argument reste en réserve pour l'avenir. — Il saisit apparemment l'occasion d'aviser Schwarzkoppen que leurs relations étaient soupçonnées, qu'une carte avait été saisie, qu'il fallait, à l'avenir, s'abstenir de toute correspondance. Schwarzkoppen devint attentif (2).
Picquart s'était borné à dire à Desvernine (3) : « J'ai
(1) Cass., I, 149 ; Jnslr. Tavernier, 12 nov. 1898, Picquart. — Cass.., l, 780 ; Rennes, II, 253, Desvernine. — Insfr. Ravarij, i5 déc. 1897, Esterhazy: «Je suis allé à Tambassade d'Allemagne, en uniforme, à trois reprises différentes dans une même semaine... J'ai eu des relations très ouvertes avec M. de Schwarzkoppen avec lequel j'ai échangé, sans me cacher le moins du monde, très peu de visites, deux ou trois, pas plus. » {Cass., II, 118.) — Selon Desvernine, Esterhazy était en « habits civils ». {Cass.^ I, 782.)
(2) Aff. Picquart., 270, Picquart : « On soupçonna des indiscrétions dans le milieu d'où provenaient les cornets. «
(3) Il ne le fit pas venir au ministère, mais lui donnait rendez-
besoin de connaître le genre de vie du commandant Esterhazy, tout ce qui le concerne (i) ». Il se fût fait scrupule de lui communiquer sa crainte que Farmée française comptât un traître de plus et de salir d'un tel soupçon un officier qui pouvait ne pas être coupable. Il recommanda à Desvernine de n'agir que sur des ordres successifs, de se tenir sans cesse en contact avec lui, de ne prendre aucune initiative sans le consulter (2).
L'agent, plus libre, mieux orienté, eût-il trouvé davantage ? Non, puisque Esterhazy était averti. Mais il sut très vite ses embarras financiers (S), son habitude et son goûtde l'escroquerie, môme pour depeti tes sommes, ses relations avec la fille Pays.
Esterhazy se rendait chez elle, tous les soirs, en civil, pour ne rentrer que tard, dans la nuit, au domicile conjugal ; parfois même, « dans la journée, il faisait le pèlerinage en tenue (4) ». H lui avait loué, en son propre nom, — ce qui étonna l'agent (5), — un appartement, rue de Douai, lui servait une « mensualité de cinq cents francs (6) » ; il était, pour le moment, son seul amant. Les concierges, qui doivent des renseignements à la police, dirent qu'Eslerhazy recevait peu de lettres
vous dans Paris, tantôt au Louvre, tantôt à la gare Saint- Lazare. {Cass., I, 780, Desvernine.) — C'était Gribelin qui, le plus souvent, lui écrivait. {Cass:, I, 4^2, Gribelin.)
(1) Cass., I, 729; Rennes, II, 252, Desvernine.
(2) Cass., I, 780, Desvernine.
(3) Le rapport du 17 avril 1896 signale « que des garçons de recette présentaient assez fréquemment des effets qui restaient impayés >>. Des notes ultérieures, mentionnent de fréquentes citations en justice de paix et devant le tribunal civil pour le payement de petites créances.
(4) Rapport du 22 avril.
^5) Rennes, II, 25i, Desvernine, Rapport de novembre 1896. (6) Jbid., Rapport du 4 juin.
.<le létranger ; son courrier était insignifiant, mais il avait prescrit de le lui remettre en mains propres (i). II fréquentait un étranger «aux fortes moustaches», boursier véreux qui avait été condamné plusieurs fois pour escroquerie (2). Il s'était rendu, une fois, à un tripot, mais Desvernine, plus scrupuleux que Guénée, n'affirma pas qu'il y eût joué (3).
L'agent -relata aussi les deux visites à l'ambassade d'Allemagne. Picquart ne put cacher son émoi ; mais, prudent, en causa avec Curé (4) ; il sut de lui (des motifs plausibles » de ces visites et en fit informer Desvernine (5).
Au bataillon d'Eslerhazy, l'ageiit recueillit quelques bruits qui confirmaient les avis de Curé.
Certains envois d'argent parurent suspects ; .après vérification, il fut reconnu qu'ils provenaient d'un architecte qui gérait une maison appartenant à Mme Esterhazy (6).
Rien de tout cela n'était décisif; cependant, la figure d'Esterhazy se dessinait devant Picquart.
(1) Cass., l, 780, Desvernine : « Il recevait des lettres portant notamment le timbre de Bâle, de La Haye et de Spa. »
(2) Cass., I, 780 ; Rennes, II, 25i, Desvernine, Rapports dos 22 avril, 5, 22 et 28 mai, 24 juin, j6 et 28 juillet, etc.
(3) Rapport du 4 juin. — Cass., II, 89, Picquart.
(4) Cass.^ I, 1^9 ; Instr. Tavernier, 12 nov. 1898, Picquart.
(5) Cass., I, 780, 781, 782 ; Bennes, II, 253, Desvernine.
(6) Cass., I, 781, Desvernine. — L'architecte s'appelait Henry.
Pendant que Tenquêle continuait, Picquart chargea Lauth (i) de photographier le petit bleu (2). C'était, au bureau, l'habitude constante pour tout document de quelque importance. Les fragiles originaux, maniés par tous ceux qui devaient en connaître, auraient été vite en poussière (3).
Les premières épreuves de la carte-télégramme, avec ses déchirures et ses souillures, présentent Taspect ■d'un plan en relief, hérissé de masses noires et zébré de lignes bizarres. Picquart commanda à Lauth d'en tirer d'autres, mais en effaçant ces traces sur le cliché, «^tout ce qui n'est pas le texte écrit (4)». « Le facsimilé obtenu par ce procédé sera plus clair, plus lisible. » Au surplus, on avait trop parlé du panier de Schwarzkoppen à propos du bordereau, qui n'en venait pas (5). Ces épreuves « retouchées» seront plus
(1) Picquart avait décidé précédemment de ne plus faire photographier de pièces secrètes par les civils. {Cass., I, i.58.)
(9.) Procès Zola, I, 288, Lauth; 297, Picquart ; etc. — « Au bout de quinze jours », selon Lauth {Inst. Fabre, I, 29). Donc, vers le i5 avril. — De même, Junck [Cass., I, 429) et Picquart [Cass., I, i58).
(3) Procès Zola, I, 297, Picquart.
(4) Ibid., I, 283, Lauth ; I, 297, Picquart ; etc.
(5; Enq. Pellieux, 26 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 297 ; Instr. Fabre, 126, Picquart. Henry, entre autres mentcries, avait raconté à Picquart que la femme Bastian avait été soupçonnée à l'ambassade d'Allemagne, à l'époque du procès Dreyfus, qu'elle avait été fouillée, qu'elle ne s'était tirée d'affaire que par un ingénieux artifice. Mais toute cette histoire est inventée ; la femme Bastian ne fut jamais l'objet d'aucun soupçon.
discrètes; quand elles circuleront dans le ministère, elles ne crieront pas l'origine du docuipent ; ainsi seront évités les propos imprudents des « entourages ».
Lauth ne réussit pas du premier coup ; Picquart lui fit recommencer ses essais à plusieurs reprises (i). Lauth, agacé, demanda que Junck lui fût adjoint pour ce travail (2).
Lauth dira, par la suite, que Picquart lui commanda « de donner à cette photographie l'apparence d'un petit bien absolument net, afin de pouvoir dire làhaut, à l'État-Major, qu'il l'avait intercepté à la poste (3) ». Pour transformer une sage précaution en une fourberie absurde, il lui suffira de traduire « là-haut » par «État- Major » et de donner à entendre qu'il faut traduire « Etat-Major » par « Boisdelfre » (4).
Un petit bleu déplié a i5 centimètres de long sur i3 de large, soit 195 centimètres carrés (5). Il manquait à
(1) Procès Zola, I, 288, Lauth.
(2) Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Lauth ; Instr. Fabre, 127, Picquart ; Insir. Tauernier, 11 oct. 1898; Cass., Il, 427; Rennes, I, 646, Junck. — « On acheta un pupitre à retoucher. » (Cass., I, ii3, Roget.) — « Ce pupitre, répond Picquart, a été acheté sur la demande expresse de Lauth. » {Aff. Picquart, 241.)
(3) Enq. Pellieiix, 28 nov, ; Insir. Rauary, i3 déc. ; Procès Zola, I, 28.3, 332 ; Insir. Fabre, 29 ; Insir. Tauernier, 12 et i3 oct. 1898, Lauth. — Insir. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart : « Etant donné l'état d'esprit dans lequel j'étais et sur lequel j'ai insisté précédemment plusieurs fois, il est possible que j'aie dit une phrase se rapprochant de celle-là ; mais, je le répète, je n'ai aucune souvenance de la chose. » Au procès Zola (1,332, 344), Picquart dépose qu'il ne s'est pas servi des termes qui lui sont attri^ bues : il précise sa pensée par cette question à Lauth : « Et les officiers d'ordonnance du ministre qui voient les dossiers ? — Lauth : C'est l'affaire du ministre. — Picquart : J'avais le droit de prendre toutes précautions pour éviter certaines indiscrétions. »
(4) Procès Zola, I, 288, Lauth : « Là-haul désignait ses chefs, c'est-à-dire le sous-chef ou le chef d'État-Major. »
(5) Paul Marie, Le Pet il Bleu, 64.
la carte-télégramme, à droite et à gauche du texte, un certain nombre de fragments (l'un d'eux avec un mot de récriture de l'envoyeur, et toute la partie inférieure avec la moitié de l'avis imprimé, du côté de l'adresse), environ 36 centimètres carrés. Le soleil, véridique, ne peut reproduire sur la plaque sombre que ce qui existe. L'épreuve, retouchée, pourra figurer un document net, mais non intact. Si la carte avait été saisie à la poste, Picquart l'eût apparemment décollée à la vapeur, de manière à ne perdre aucun fragment. Aussi bien, Lauth lui-même n'a jamais insinué que Picquart aurait eu l'intention de produire seulement les épreuves corrigées, de supprimer l'original (i), qui seul fait foi en justice (2); et comment l'aurait-il pu supprimer? Tout le bureau le connaissait ; une photographie implique un objet photographié ; comment expliquer la disparition de l'objet (3) ?
Avant qu'Henry fût revenu des obsèques de sa mère, ni l'authenticité du petit bleu ni son lieu d'ori-
(i) Cela a été prétendu par Junck {Cass., I, 428) , et par Roget {Insir. Tauernier, 4 nov.), qui eut Junck sous ses ordres directs, au cabinet de Cavaignac ; mais ni l'un ni l'autre n'expliquent comment Picquart eût pu s'y prendre pour substituer une photographie (grise ou noire) à un petit bleu. — En fait, Picquart communiqua l'original à Boisdeffre et à Gonse. — Le mémoire de Picquart porte l'indication suivante, au paragraphe où il est question du petit bleu : « Voir les pièces n'' 1 (original) et a (photographie). »
{2) Procès Zola, I, 297, Picquart.
(3) Ibid., 355 : « M« Clemenceau : Le chef de l'État-Major n'aurait-il pas réclamé l'original? — Lauth : C'est probable. »
gine n'avaient fait doute pour Lauth, Junck et Gribelin. Dès qu'il fut informé de la fâcheuse trouvaille, il commença à inquiéter ses camarades par des bouts de phrases, vagues, perfides, et qu'il reprendra, sitôt lâchées, selon le procédé classique des imposteurs. « Cela ne me plaît pas », murmure lago. Et ces cinq petits mots suffisent à empoisonner l'âme du Maure.
Il a dit, d'abord, à Lauth, qu'il n'a pas remarqué les fragments bleus dans le cornet. Il sent maintenant que Lauth s'irrite, et Junck, de recommencer si souvent leurs expériences photographiques sans réussir à satisfaire le chef. « Pourquoi tous ces essais? grogne-t-il; pourquoi ces retouches (i)? » Le vétéran du bureau, nourri dans le sérail, proteste qu'on n'a jamais travaillé de la sorte. Cela est curieux, étrange. Cet intrus, qui bouleverse les vieilles routines, qui décore du nom d'ordre son omnipotence présomptueuse, que veut-il? que cherche-l-il avec cette nouvelle affaire? Il ne daigne pas consulter la vieille expérience de Gribelin ; quoi d'étonnant, puisqu'il ne communique même pas à Henry les rapports de Desvernine! Cependant, cette sorte d'enquête entre dans les attributions d'Henry (2). Et tous de clabauder, car tous sont jaloux, envieux. blessés dans leur amour-propre, regrettent le bon temps de Sandherr, leurs privilèges, l'indépendance d'autrefois.
Un jour où, comme tous les autres jours, ils sortaient
(1) Aff. Picquarl, 275, Picquart: « Henry poussait à la roue dans les conciliabules qu'il avait journellement avec Lauth, Gribelin et Junck au sujet du pelîî bleu qui le gênait fort, à cause d'Esterhazy. »
(2) Enq. Pellieux, 28 nov., Lauth : « Il faisait les enquêtes avec deux agents, que lui seul voyait, dont il recevait les rapports, qui, je crois, n'étaient même pas communiqués à Henry, dans les attributions duquel ces enquêtes rentraient. »
ensemble du bureau, Lauth, Junck, Gribelin et Henry, et, se dirigeant vers l'École militaire, devisaient de l'enquête suspecte que s'était réservée Picquart : « Son petit bleu^ dit Henry, en insistant, sans doute, sur le possessif, n'a pas d'authenticité, il n'a pas été envoyé, il n'a pas le cachet de la poste (i). » Aucun de ces officiers n'aperçoit l'énorme sottise de l'objection. En effet, le petit bleu n'a de prix qu'en raison de son origine ; l'absence de cachet en est la preuve manifeste ; marquée d'un timbre, la carte anonyme « pourrait provenir » d'un correspondant quelconque d'Esterhazy, créancier ou homme d'affaires (2). Mais Gribelin mord aussitôt à l'hameçon : « C'est donc cela, intervient l'archiviste, qu'il m'a demandé, l'autre jour, si je pouvais faire timbrer uhe lettre, à la poste, d'un cachet antidaté. — Il ne vous en a plus reparlé? interroge Henry. — Non, dit Gribelin. — Il a peut-être fini, observe Henry, bon enfant, par renoncer à sa marotte. »
Cette pratique frauduleuse (faire timbrer une lettre qui n'est pas venue par la poste) avait été en usage sous Sandherr (3). Picquart s'en était enquis auprès de Gribelin (4). Mais, de l'aveu même de tous les offi-
(1) Instr, Tavernier, 18 oct. 1898, Gribelin. — Je copie textuellement les propos tels que les rapporte Gribelin. — A la Cour de cassation (I, 4^2), Gribelin fait le même récit, avec cette variante : « Henry rappelait qu'il avait dit à Picquart : « Votre petit bleu n'a pas de valeur! il n'a pas... etc. » A Rennes (1,594), il revient à sa version de l'instruction Tavernier.
(2) C'est ce que Lauth r^onnaîtra par la suite. {Enq. Pel~ lieux^ 28 nov. 1897 ; Inslr. Tavernier, 3 oct. 1898.)
{3) Instr. Fabre, 126, Gribelin.
(4) Aff. Picquart, 274, Picquart. — A Fenquête Pellieux, Gribelin dépose que Picquart s'enquit auprès de lui des moyens de faire antitimbrer une lettre par la poste : « La chose en est restée là, je n'en entendis plus parler. Je n'ai pas eu l'idée que cela pouvait s'appliquer à la carte-télégramme. » (i^r déc.
ciers du bureau, il n'employa jamais ce procédé (i). Seulement, quelques jours plus tard, comme Picquart était dans son cabinet, où il examinait le petit bleu, Lauth entre chez lui (2) et, la conversation s'engageant, il répète, essaye, le propos qui lui a été tenu par Henry : « Le document, observe Lauth, n'a aucun signe d'authenticité ; il faudrait qu'il eût une date, un cachet de la poste (3). » Picquart ne relève pas l'objec-
1897 ; Instr. Rauary, i5 doc. ; Procès Zola, I, 298.) Picquart dit qu'il a souvent causé avec Gribelin de la manière de faire envoyer des lettres à des espions ; « il est possible que ce soit un de ces souvenirs qui lui soit resté dans l'esprit ». {Procès Zola, I, 33o; Instr. Fabre, 126.)
(1) Procès Zola, I, 344, Picquart : « Ces messieurs peuvent-ils dire qu'ils ont vu une seule lettre sur laquelle j'aie fait apposer nn cachet? » Lauth, Henry, Gribelin se taisent.
(2) Inslr. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart. — Selon Picquart, cette conversation est distincte de celle où il expliqua à Lauth pour quelles raisons il tenait à avoir des épreuves retouchées dupe/// bleu, sans trace de déchirures. Lauth, au contraire [Enq. Pellieux; Procès Zola, I, 283; etc.), amalgame ces divers entretiens en un seul. Il aurait dit à Picquart : « Mais, enfin, mon colonel, pourquoi tenez-vous tant à faire disparaître ces traces ? — C'est pour pouvoir dire là-haut que je l'ai intercepté à la poste. — Mais cette pièce n'a pas de cachet ! — Croyez-vous qu'on n'en mettrait pas à la poste ? — Oh ! non, ils ne sont pas complaisants. Et puis, en supposant cette lettre interceptée à la poste, toute authenticité disparaîtrait, puisqu'elle n'est pas signée et qu'on ne saurait pas d'où elle vient. — Mais vous seriez là pour certifier que c'est l'écriture de Schwarzkoppen ? -— Moi, jamais de la vie ! etc. »
(3) Lauth, à l'enquête Pelheux, prête son propos à Picquart : « Croyez-vous qu'à la poste ils ne consentiraient pas à mettre un cachet? » (28 nov. 1897.) Puis, à l'instruction Ravary, il prend à son compte la réflexion que le « petit bleu n'a aucun signe d'authenticité ; il faudrait... (5tc. » (i3 déc. 1897.) Picquart rappelle cette déposition de Lauth au procès Zola (I, 298). Lauth en convient : « Il ne me l'a pas proposé ; cette i)hrase a été dite incidemment, « (I, 283, 33i.) Il dépose ensuite dans le même sens aux instructions Fabre et Tavernier et à la Cour de cassation (I, 416), mais avec cette addition que Picquart lui aurait demandé, « de façon incidente, si la chose était faisable ». Enlin a Rennes : « Il ne m'a pas proposé que je fasse mettre un
tion ; et l'idée ne lui vient même pas que Lauth cherche à lui suggérer une fraude absurde, — puisqu'elle eût enlevé toute valeurprobante à la carte-télégramme, — et, dans Fespèce, irréalisable. En effet, le petit bleu a été si minutieusement déchiré qu'il n'y a pas un morceau assez intact pour supporter un timbre de 24 millimètres de diamètre. Le timbre se fût appliqué sur les bandes gommées à l'aide desquelles Lauth avait recollé ces cinquante petits fragments, ce qui eût suffi pour dénoncer la supercherie (i).
Picquart passe ainsi à côté du piège, sans l'apercevoir. Seulement, comme il croit que le petit bleu est de l'écriture, déguisée, de l'attaché allemand : « En tout cas, dit-il à Lauth, vous pouvez bien témoigner d'où il vient : n'est-il pas de l'écriture de Schvs^arzkoppen{2)? » Alors, Lauth, vivement : « Oh! non, je ne connais pas cette écriture, je ne l'ai jamais vue, je ne puis certifier qu'elle est de Schwarkoppen (3). » Ici, Lauth voyait plus juste que Picquart (4)-
cachet. » (I, 6i9.)Junck dit également [Inslr. Rauary, i6 déc. 1897) que c'est Lauth qui, le premier, parla du timlire de la poste ; il ne change de version qu'à l'instruction Tavernier (11 oct. 1898.)
(1) Procès Zola, l, 355, Albert Clemenceau.
(2) Ibid., 298;//2s/r. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart.
(3) Procès Zola, I, i53, 284, Lauth ; I, 298, 325, Picquart ; etc.
(4) Insir. Tavernier, Rapport des experts : « Nous ne voyons pas de raisons sérieuses d'attribuer à une môme main le petit bleu et la pièce n» 5. » — Picquart observe [Cass., I, i45) « qu'on a pris, comme pièce de comparaison, une pièce déchirée et reconstituée datant d'octobre 1897, c'est-à-dire d'une époque à laquelle l'affaire a donné lieu à un certain nombre de faux ». De même, à Rennes : « Pourquoi avoir pris cette pièce du 18 octobre 1897, quand on avait tant d'autres écrits de Schwarzkoppen ? » Picquart croit que cette pièce de comparaison a été « préparée » : « Quoi ! on prend une pièce qui est arrivée en pleine période des faux ! » (I, 467.) — Mais l'hypothèse de Picquart est contredite par le récit fait par Schwarzkoppen à Schneider. (Voir p. 244, et Rennes, III, 54, E. Picot III, 476, Paléologue.)
Conversation animée, mais sans colère, où Laulh, brusque dans la contradiction (i), a élevé un peu la voix (2). Picquart n'insiste pas sur Tattribution du pelit bleu à Schvs^arzkoppen : que la carte soit de l'altaché ou de Tun de ses secrétaires, peu importe, puisque l'origine en est certaine. Et Lauth n'insiste pas davantage (3) ; il ne propose môme pas à son chef de faire, avec tant de lettres certaines de Schwarzkoppen qui sont au bureau, une comparaison d'écritures (4). Picquart, lui-même, n'est pas sûr que ce soit l'écriture ordinaire de Schwarzkoppen; il s'en tient donc à Taffirmation de Lauth ; il ne reviendra pas une seconde/fois sur la question (5). Mais, comme il pense déjà au futur procès où son subordonné sera appelé à déposer, le chef de service ne déposant jamais dans les affaires d'espionnage (6), il précise que Lauth, devant la justice, té-
(1) Inslr. Tavernier, 5oct. 1898, Picquart : « Lauth, qui est très vif dans la contradiction. »
(2) Procès Zola, I, 298, Picquart : « Cet officier n'a attaché au moment aucun caractère douteux à cette question ; la preuve, c'est que nous sommes restés dnns les meilleurs termes. >» Lauth en convient (i54). Précédemment, Lauth a déclaré: « Je n'ai pas pris la question, à ce moment-là, tout à fait comme une proposition en vue de me faire faire un faux. )»(i53.)
(3) Procès Zola, I, i54 ; Instr, Fabre, 29, Lauth : « L'incident fut clos. »
(4) Inslr. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart. — Au procès Zola, Lauth reproche à Picquart de n'avoir pas demandé ces documents de comj^araison (I, 33i), c'est-à-dire d'avoir ajouté foi à sa propre parole, si nette, à sa catégorique négation.
(5) Inslr. Tavernier, i4 oct. 1898, Picquart. — Junck, à l'instruction Tavernier (11 oct.), prétend que la discussion se renouvela, peu de jours après, en sa présence. Lauth ne dément pas, mais dépose que « l'insistance du colonel sur tout ce qui concernait les photographies et ce qui en découlait lui semblait suffisamment étrange pour qu'il fût porté à ne pas avoir grand intérêt de s'en occuper » (12 octobre).
(6) Ainsi Sandherr ne déposa pas au procès de Dreyfus ; ce fut Henry. Dans l'affaire Esterhazy, c'eût été Lauth. {Inslr. Fabre, 127, Henry.)
moignera de la provenance du dociiment(r) ; et Laiith n'y objecte pas. L'entretien terminé, Lauth sort du cabinet du colonel, rentre dans celui des officiers, Junck, Valdant, qui l'interrogent : « Il m'a dit que je serai toujours là pour témoigner de Forigine du télégramme (2). » Et ce fut tout, ce jour-là. Les officiers se remirent au travail ou parlèrent d'autre chose (3) ; aucun d'eux ne prit « en mauvaise part » la réponse du colonel (4)..
Mais Henry, quand Lauth lui aura rapporté sa conversation avec le chef, en pèsera chaque mot. Un sûr instinct dirige, vers le seul point faible de la place la plus forte, l'œil des grands capitaines : « Quoi ! Picquart a voulu faire certifier que le petit bien est de l'écriture de Schwarzkoppen (5) ! »
Picquart, comme on l'a vu, avait décidé qu'Henry ne serait plus le seul officier à recevoir les cornets de la
(1) Instr. Tauernier, Picquart.
(2) C'estlaversionde Junck àTinstructionRavary (iGdéc. 1897); plus tard, à l'instruction Fabre, il remplace origine par provenance; enfin, devant la Cour de cassation (I, 429), sous l'influence de Roget et de Lauth, à l'instruction Tavernier et à Rennes (I, G46), il remplace provenance par écriture. Yi\\(\anl{[nstr. Fabre, 24; Cass., I, 4*^8 ; Rennes, II, 112) dit, aussi, écriture; et c'est, nécessairement, la version de Lauth. {Cass., I, 416; Rennes, I, Gi3 ; etc.) « Version absurde, observe Picquart, puiscju'une ((uestion aussi grave qu'une attribution d'écriture ne peut être établie en justice par la simple assertion d'un officier, mais par des experts ; au contraire, l'officier du bureau des Renseignements, appelé à témoigner, est tout naturellement désigné pour certifier l'origine du document. » {Cass., 1,159.)
(3) Instr. Fabre, 24, Valdant : << Je ne me suis pas occupé d'approfondir la question. » — Junck, devant Ravary, a confirmé, comme on a vu, la version de Picquart ; plus tard, il prétendra, et contrairement à Lauth lui-môme, avoir assisté à l'entretien. {Ibid., 25; Ca.5s., I, 427.)
(4) Ca,ss., II, i58 : « Avez-vous pris cette réponse en mauvaise part? — Junck : Je ne l'avais pas trouvée mal, »
(5) Enq. Pellieux, 28 nov. ; Instr. Ravary^ 10 déc. ; etc.
ramasseuse ; il désigna Lauth pour le suppléer (i). Henry aboucha Lauth avec la Bastian (2). Cela resserra encore l'accord, l'étroit mariage, des deux officiers. Mais le cornet, de longtemps, ne donna plus rien.
Henry raconta alors à Picquart, qui en informa Gonse, que la ramasseuse avait pris peur et s'était plainte vivement d'indiscrétions; il l'avait sermonnée; « elle s'était fâchée avec lui (3) ». En fait, Schw^arzkoppen, averti par Esterhazy, avait manifesté son inquiétude et surveillé quelques-uns de ses employés (4). Cependant, ni lui ni l'ambassadeur ne suspectèrent jamais la Bastian.
Lauth, de son propre aveu, savait qu'Henry connaissait Esterhazy. Dans leurs conversations familières de chaque jour, allant ensemble au bureau, en revenant ensemble (5), le nom de cet ancien camarade a été plus d'une fois prononcé par Henry. En mai 1896, Henry et Lauth, chargés d'une commission de Sandherr, se rendaient un matin, en voiture, à la gare du Nord (6). Lauth aperçoit un officier d'infanterie, « assez grand, maigre, qui marchait vivement sur le trottoir et bousculait les passants ». H observe que ce commandant a l'air un peu agité ; Henry regarde : « Tiens, dit-il négligemment, cela doit être Esterhazy ; il a bien vieilli. »
Lauth ne demande pas qui est Esterhazy : il le sait donc. Si Henry, toujours prudent, observe qu' Esterhazy « a bien vieilli », c'est pour faire entendre à Lauth
(1) Cass., I, 172, Picquart; II, i58, Lauth.
(2) Mai-Juin. — Inslr. Tauernier, 5 nov.,Lftuth.
(3) Aff. Picquarl, 235, 270, Picquart.
(4) Ibid.
(5) Enq. Pellieux, 28 nov., Lauth.
(6) Rennes, I, 611, Lauth.
(comme à Picquart) qu'il ne l'a pas vu depuis longtemps.
Ou bien cette histoire est un mensonge (i), ce qui expliquerait que Lauth, quand il remit à Picquart le petit bleu reconstitué, ne lui a pas dit que le destinataire était un ami d'Henry.
Lauth et Gribelin, après la découverte du petit bleu, questionnèrent Henry sur son ancien camarade. Henry, apparemment, répondit que c'était un libertin, un homme de plaisir, mais un brave soldat, incapable de trahison.
Un peu plus tard, Gribelin dit à Lauth « qu'il pensait avoir deviné le but que poursuivait le chef de service : « Je crois qu'il s'imagine que le commandant Esterhazy est coupable à la place de Dreyfus (2). »
Lauth place cette confidence en mai ou en juin (3). A cette époque, Picquart n'avait établi encore aucun lien entre l'affaire, déjà lointaine, de Dreyfus, et le cas, naissant, d'Esterhazy.
Qui avait soufflé Gribelin ?
Vers le i5 mai, la mère de Picquart tomba malade à Versailles. Il avait pour elle une tendre affection ; il la soigna jour et nuit. Elle mourut le 12 juin. En juillet,
(1) C'est ce que soutient Esterhazy. {Dép. à Londres, Éd. de Paris, 25).
(2) Cass., I, 4i5, Lauth ; I, 482, Gribelin.
(3) Gribelin la place en juin. [Cass., l, 432.)
après son deuil, il fit un voyage d'État-Major avec Boisdeffre (i). Henry fit rintérim du bureau, d'autant plus à l'aise pour pousser son travail de taupe.
Desvernine continuait à surveiller Esterhazy : il avait presque abandonné son domicile, couchait chez la fille Pays, fut à la veille d'être saisi, fréquentait toujours des gens de Bourse. Le 28 juin, Esterhazy donna congé de son appartement, mais pria le concierge de ne pas trop se presser pour louer, car il allait probablement rester à Paris et être attaché au ministère de la Guerre. Il dit encore à cet homme : « On nous a prévenus qu'on faisait dans ce moment des enquêtes sur des officiers. Si on vient vous demander des renseignements sur moi, vous n'avez rien à dire. Faites monter chez moi, je me charge de répondre (2). »
Ces propos, l'indignité de la vie privée d'Esterhazy, détruisirent peu à peu chez Picquart l'idée que Schwarzkoppen lui aurait tendu un piège.
(1) Cass., I, i5o, Picquart. — Une affaire assez confuse d'espionnage éclata, à cette époc^ue, à Belfort ; Picquart ne s'en occupa que d'une façon intermittente. Un espion italien, du nom de Gaïnelli, qui travaillait aux forts, avait été arrêté sur la dénonciation d'un agent du service des Renseignements, Galanti. L'instruction marchait mal, faute de preuves. Le juge voulut entendre Galanti, que l'Italien accusait d'être un provocateur. Picquart s'y opposa, car Galanti, par cela seul qu'il eût paru comme témoin, eût été « brûlé » en Alsace où il travaillait pour le compte du service. Il donna, en conséquence, à Galanti l'ordre de « filer immédiatement », mais fit porter à Belfort, par Henry, des rapports probants de cet agent. Les pièces furent déposées au parquet; le tribunal condamna Gaïnelli à trois ans de prison. Henry raconta, par la suite, que les pièces avaient été communiquées secrètement aux juges, à l'insu de la défense. {Rennes, I, 3i3, Roget ; 897, Picquart). — Roget accuse Galanti d'avoir joué le rôle d'un agent provocateur et
•«semble croire à l'innocence de Gaïnelli. — Gette histoire fut racontée à Drumont qui la révéla, à sa manière, dans la Libre Parole du 19 janvier 1899.
(2) Rapports des 24 juin, 7 et 10 juillet.
Sur ces entrefaites, un incident décisif acheva de léclairer.
Au cours du voyage d'État-Major qu'il fit en juillet avec Boisdeffre, Pauffin de Saint-Morel, officier d'ordonnance du général, lui dit, un soir (i), qu'il avait négligé de lui communiquer une lettre très intéressante du colonel de Foucault, attaché militaire à Berlin (2).
Foucault, dans cette lettre adressée à Boisdeffre, racontait avoir reçu la visite de Richard Cuers (3). Dénoncé (sans doute) par Lajoux, Cuers avait été révoqué par le major Dame, le directeur du service allemand des Renseignements ; il craignait de pires infortunes. Il avait une grande frayeur, disait-il, du service français de statistique qui possédait des pièces compromettantes pour lui ; il tremblait qu'on s'en servît pour le faire « chanter » ; divulguées, elles suffiraient à le perdre. Il supphait qu'on n'en fit rien. Il avait le vif désir de causer avec un envoyé de l'État-Major (4).
Picquart connaissait les efforts de Sandherr pour s'assurer le concours de Cuers; il avait lui-même chassé Lajoux devenu suspect, et, précisément, à la suite d'une entrevue avec Cuers que l'agent s'était fait fort d'acheter pour une mensualité de 600 marks ; on avait, alors, acquis la preuve que Lajoux entretenait lui-même des relations avec les Allemands (5). Dès lors, que Lajoux
(1) Aux Laumes, commune de la Côte-d'Or, canton de Venarey.
(2) Instr. Tauernier, 23 sept. ; Cass., l, i5o, Picquart.
(3) Voir t. I, 23.
(4) Cass., I, i5o ; II, 87; etc., Picquart.
(5) Rapport au ministre sur l'affaire Lajoux, du 27 décembre 1895. {Hennés, II, 27.) Lajoux, de 1890 à 1895, avait touché 45.896 francs. Il prétendit, par la suite, qu'il avait été calomnié par Henry pour lui avoir rapporté, en 1895, une conversation avec
eût dénoncé ensuite Guers aux Allemands, c'était chose plausible ; il était nécessaire de suivre TalTaire (i).
Foucault vint quelques jours après à Paris et fit à Picquart un récit complet de son entretien avec Cuers (2). Après lui avoir exposé ses craintes personnelles, Guers, au cours de la conversation, avait raconté que rÉtat-Major allemand s'était toujours demandépour qui travaillait Dreyfus. Le général de SchliefTen ne l'avait jamais employé; très surpris par Taccusation portée contre cet officier, il s'était renseigné partout «pour savoir à qui cet homme appartenait». De Bruxelles et d'ailleurs, on n'eut que des réponses négatives (3) . L'État-Major n'a à son service qu'un officier français, un chef de bataillon d'infanterie, « ou soi-disant tel », âgé de quarante à cinquante ans (4). Get espion a procuréàSchwarzkoppen, depuis deux ou trois ans, certains renseignements sur l'artillerie, mais de peu de valeur et, parfois, si singuliers qu'on pensa avoir affaire à un mystificateur ou à un provocateur. SchliefTen l'a remercié; maisila recommencé à fournir; il a donné, récemment, des notes sur des questions
Guers au sujet de Dreyfus et d'Esterhazy. {Rennes, II, 16; lettres du9 juin 1899 au ministrede laGuerre et du 11 juin au Président de la République.) Lajoux antidate cet entretien d'une année.
(1) Bennes, I. 428, Picquart.
(2) Cette visite de Cuers à Foucault eut lieu à la fin du mois de juin. {Cass., II, 87, Picquart.)
(3) Cuers, dans une lettre du i5 juillet 1899, prétend avoir dit, « d'une façon solennelle », à Foucault : « Le capitaine Dreyfus est innocent comme le soleil ; jamais, au grand jamais, il n'a eu de relations avec n'importe quel attaché ou agent allemand. » La lettre est en allemand, mais cette phrase est en français.
(4) Lettre de Foucault au ministre de la Guerre, du 7 décembre 1898 : « Cuers me raconta que, bien qu'il disposât de beaucoup d'argent, le service des Renseignements allemand trouvait très difficilement des agents, mais que, cependant, il avait trouvé à Paris un officier supérieur français, ou soi-disant tel, qui était entré à leur service. » Etc.
de lir, des feuilles du cours de l'École de tir au camp de Châlons(i).
Cuers en dirait davantage si le service voulait organiser une entrevue avec lui.
Picquart fut saisi de la ressemblance entre le signalement de l'officier ainsi dénoncé et celui qu'il surveillait : même âge, môme grade. Il retrouva dans les propos de Cuers l'écho des soupçons et du mécontentement que révélait lepeilt bleu. Ces mêmes cours de Châlons, il sait, par Curé, qu'Esterhazy les a empruntés à son colonel et qu'il les a fait copier. Le hasard n'amène pas de telles rencontres (2).
Picquart ne confia pas à Foucault de quel jet de lumière il venait d'être ébloui (3). Il lui dit seulement que l'affaire lui paraissait sérieuse et réclama son concours (4) pour organiser, à Bâle, une entrevue entre Cuers et un officier du service.
Foucault repartit pour Berlin.
Avançant avec méthode, Picquart décida de faire, sans tarder, un pas de plus. Il donna mission à Desvernine de lui procurer de l'écriture d'Esterhazy. L'agent se rendit compte, pour la première fois, du but de ses recherches (5).
Il prescrivit, en même temps, de faire saisir à la poste les lettres adressées à Esterhazy (6).
Il n'entrevoyait pas encore qu'Esterhazy pût être l'auteur du crime pour lequel Dreyfus avait été con-
(1) Cass., II, 87 ; Rennes, I, 428, Picquart.
(2) Rennes, I, 428, Picquart.
(3) « Le colonel Picquart ne parut pas vouloir me dire ce qu'il en pensait. » (Foucault au ministre.)
(4) Instr. Tavernier, 23 sept., Picquart.
(5) Cass., I, 781; Rennes, II, 252, Desvernine.
(6) Note du colonel Picquart pour le ministre seul, 26 novembre 1896. {Insir. Tavernier.)
damné. Mais il était désormais assuré qu'il y avait un second traître.
A ce point de son enquête, avec cette certitude, il avisa enfin Boisdeffre. Le général était à Vichy. Il lui écrivit qu'il avait une question importante à lui soumettre ; il n'en avait parlé encore à personne, « pas même au général Gonse (i) ».
Boisdeffre répondit lui-même : Quelle est la nature de la question? Picquart expliqua : Une affaire analogue à celle de 1894. Il se défiait des correspondances ordinaires, peu sûres. Boisdeffre lui fît écrire de venir le trouver, à l'arrivée du train de Vichy, le 5 août (2).
Picquart songea, d'abord, à se rendre lui-même à l'entrevue dont Foucault était convenu avec Guers. A la réflexion, il y renonça ; ce n'était pas sa place (3). Il chargea de cette mission de confiance Lauth (4), tout désigné pour avoir, le premier, en reconstituant le petit bleu, suspecté, touché du doigt la trahison d'Esterhazy. Deux agents sûrs, Tomps (5) et Vuillecard(6), iraient avec lui (7).
Maintenant, Picquart était convaincu de l'infamie d'Esterhazy ; il le dit à Curé (8) ; et il confia à Desver-
(1) Cass., I, i52, Picquart.
{2) Rennes, I, 4'^8, Picquart.
(3) Gonse, note du 3 février 1898. {Instr. Tavernier.)
(4) Cass., I, i5i ; Rennes, I, 4^4, Picquart; Cass., I, 4i8 ; Tiennes, I, 621, Lauth.
(5) Commissaire spécial.
(6) Inspecteur.
(7) Rennes, I, 424^ Picquart. — Lauth prétend que c'est lui qui réclama Tomps et deux inspecteurs. {Rennes, I, 623.)
(8) Cass., I, 408, Curé.
nine qu'il allait « le faire coffrer (i) ». Toutefois, il ne lui attribuait pas encore, dans sa pensée, le crime de 1894 ; il n'en avait encore qu'une intuition indécise et vague (2). Au contraire, ses officiers tenaient pour certain que son enquête, ses recherches policières avaient pour but de « substituer Esterhazy ;à Dreyfus (3) ». Ils s'en taisaient devant lui, mais, entre eux, excités par Henry, ne parlaient plus d'autre chose. Picquart, dans l'ombre, ne voyait pas où il allait; mais les consciences inquiètes sont pareilles à l'œil des oiseaux de nuit.
Henry, quand il connut l'entrevue projetée de Bâle, fut fort troublé. Il savait Guers au courant de bien des choses, tremblait qu'il n'en sût davantage. Il persuada à Lauth que c'était un provocateur, attendu que Sandherr avait cherché, en vain, à l'enrôler au service français ; c'eût été plutôt une preuve du contraire. Cette nouvelle machination de Picquart ne lui disait rien de bon. A se rendre seul officier à Bâle, Lauth risquait de s'engager dans un fâcheux engrenage (4).
Lauth se laissa troubler ou gagner; quelques heures avant de partir, il alla trouver Picquart et, vivement, insista pour emmener Henry (5). « Depuis quelque temps, lui dit-il, vous l'avez tenu un peu écarté des affaires, il en est blessé, mécontent (6). » Picquart objecta qu'Henry ne parlait pas l'allemand (7), puis con-
(1) Cafis., I, 782; Rennes, II, 252, Desvernine.
(2) Cass., I, i54, Picquart: «J'avais commeune intuition qu'il pouvait y avoir un lien entre l'affaire Esterhazy et l'affaire Dreyfus. «
(3) Enq. Pellieiix, 28 nov., Lauth : « Nous en causions entre ofticiers. » De même, Inslr. Fabre, 3o ; Cass., I, 422, Lauth; Inslr. Fabre, 49; Cass., I, 4i5, 43o, Gribelin, etc.
(4) Cass., I, 418, Lauth : « Je craignais d'être roulé, n
(5) Cass., I, i5i ; Rennes, l, 424, Picquart.
(6) Rennes, I, 424, Picquart.
(7) Ibid. : « Gela ne fait rien, dit Lauth, je traduirai. »
sentit (i), trouvant au fait que c'était de peu de conséquence, et par amitié pour Henry (2).
Lauth a protesté depuis qu'il demanda simplement à Picquart de désigner un second officier (3), qu'il eût préféré Junck (4), qui savait l'allemand et que c'était Cuers qui avait réclanié un officier parlant sa langue (5). Or, Cuers, qui avait fait son métier, non seulement à Bruxelles et à Strasbourg, mais à Paris même, et fort longtemps, parlait le français et l'écrivait avec beaucoup d'aisance (6). Picquart ne l'ignorait pas, ayant lu les lettres de Cuers qui étaient au ministère ; il eût préféré pourtant que les officiers qu'il envoyait à Bâle eussent pu s'entretenir avec l'agent dans sa langue maternelle (7).
Henry, qui ne perdait rien, fit remarquer à Lauth l'objection de Picquart. Il suffira plus tard à Lauth de s'en emparer pour innocenter Henry du désir suspect d'aller à Bâle. Lauth affirmera qu'il sua sang et eau, pendant de longues heures, à traduire toutes les questions qu'Henry lui aurait fait poser à Cuers (8).
(1) Rennes, 1,424, Picquart: «J'eus la faiblesse de consentir.»
(2) Instr. Tavernier, Vicquavl : « Lauth me prit par les sentiments.»
(3) Cass., I, 418; Rennes, I, 628, Lauth. (fi) Instr. Taver nier, i2 0ct. 1898, Lauth.
(5) Rennes, I, 628, Lauth.
(6) Ibid., II, 507, 5o8, Cordier : « Cuers savait parfaitement le français ; il existe toute une correspondance de lui, au ministère de la Guerre, en très bon français et en français courant... Il avait été espion allemand à Paris ; pour cela, il faut connaître le français. La plupart des agents qu'il avait ne connaissaient pas un seul mot d'allemand. » De même, Picquart : « La correspondance de Cuers est rédigée dans un français à peu près irréprochable, et je ne puis pas admettre qu'une personne qui écrit aussi bien notre langue ne la parle pas quelque peu. » {Rennes, I, 424-)
(7) Rennes, I, 424, Picquart.
(8) Cass., I, 419; Instr. Tauernier, Lauth : « Cuers ne se servant pas facilement du français, qu'il comprend médiocre-
Les deux compères, avec les deux agents, partirent pour Bâle, le 5 août, par le train du soir (i). Ils y arrivèrent le 6, au matin ; les officiers descendirent dans un hôtel (2) ; Tomps se posta à la gare pour guetter Guers et voir s'il n'était pas accompagné (3) ; Vuillecard prit sa faction sur la place du Munster, avec un mouchoir à la main (4) ; c'était le signal convenu. Peu après débarqua Guers, que Tomps, qui le connaissait de vue pour avoir travaillé avec Lajoux, suivit sans remarquer rien de suspect. D'ordinaire, les espions qui viennent en provocateurs sont escortés d'autres espions, qui les surveillent et, au besoin, les photographient (5). Guers aborda Vuillecard : « Est-ce vous, lui dit-il en français, qui êtes monsieur Lescure? — Non, reprit l'inspecteur qui ne savait pas un mot d'allemand (6), mais je suig chargé de vous conduire auprès de lui. — Lescure, observa Guers, je connais cela : c'est le nom d'un concierge de la rue Saint-Dominique (du ministère de la Guerre), mort depuis dix ans (7). »
L'inspecteur conduisit Guers auprès de Lauth, qui
ment, mais qu'il parle avec beaucoup de peine, je me trouvais obligé de discuter en allemand et de traduire questions et réponses pour qu'Henry fût au courant. »
(1) Instr. Fabre, 172, Lauth.
(2) Au Schweizerhof.
(3) Rennes, III, 862, Tomps.
(4) Cass., I, 768, Tomps; Rennes, l, 628, Lauth.
(5) Rennes, III, 862, Tomps.
(6) Cass., I, 768, Tomps. — Lauth : « On lui avait envoyé un inspecteur qui savait parler un peu l'allemand. » {Rennes, I, 628.)
(7) Rennes, III, 862, Tomps. — Dans une autre occasion, Gribelin lui-même prit ce nom de Lescure. {Cass., l, 766, Tomps.)
faisait Lescure, et d'Henry, que Lauth présenta comme un fonctionnaire important de la police (i). Picquart avait choisi Tomps dans la pensée que ce commissaire spécial, très expert, homme de toute confiance, qui savait très bien Fallemand, prendrait une part décisive à l'entretien (2). Henry et Lauth ne Ty admirent pas, restèrent seuls avec Cuers. Tomps et Vuillecard s'installèrent dans un hôtel, en face, d'où ils purent voir les trois hommes discuter pendant plus de deux heures (3). Henry et Lauth déjeunèrent avec Cuers (4). Vers trois heures de l'après-midi (5), Henry descendit seul (6) et se dirigea du côté de la gare. Tomps et son camarade allèrent le rejoindre : « Oh ! dit Henry, avec sa rondeur familière, il n'y a rien à tirer de ce bonhomme ; j'ai fait le grand chef, je me suis fâché et je suis parti. Je l'ai laissé avec Lauth, qui va essayer encore. » Tomps observa que Cuers aimait autrefois l'absinthe ; il eût mieux valu le faire boire que le chambrer : « Si le capitaine ne réussit pas, voulez-vous que je tente l'affaire ? — Non, non, répliqua Henry ; ce n'est pas la peine (7). »
Lauth et Cuers causèrent encore, longuement; Henry les rejoignit. Vers le soir, Lauth et Cuers sortirent ensemble, s'assirent sur un banc des promenades (8). Henry confia à Tomps qu'on avait décidément échoué; Tomps renouvela ses offres, qu'Henry rejeta : « Non,
(1) Récit de Cuers à Foucault. {Cass., I, i52 ; Rennes, 1, 427, Picquart.)
(2) Rennes, I, 4^6, Picquart.
(3) Cass., I, 769, Tomps.
(4) Rennes, I, 625, Lauth.
(5) Ibid., III, 362, Tomps.
(6) Cass., l, 419; Rennes, I, 624, Lauth.
(7) Cass., I, 769; Rennes, III, 362, Tomps.
(8) Cass., 1, 769, Tomps.
c'est inutile (i). » Enfin, Cners se rendit diroctement à la gare, où il prit le train. Vuillecard, au retour, avait fait la surveillance; nul que lui ne suivait l'ancien agent allemand (2).
Lauth et Henry, le lendemain, racontèrent à Picquart que l'entrevue ne leur avait appris rien de nouveau Cuers leur avait répété ce qu'il avait déjà dit à Foucault, ajoutant seulement que le chef de bataillon (3) était décoré (4) ; or, presque tous les chefs de bataillon le sont, à un certain âge (5). « Sauf le général de Schlieffen, personne, au grand État-Major allemand, n'a d'autres renseignements sur cet officier (6). » Tout le temps, Henry a dû le brusquer pour le faire parler (7). Il a fallu lui arracher les réponses par lambeaux. Cuers a fini par énumérer quatre documents qui auraient été fournis à Berlin : des rapports sur le nouveau fusil en essai à Ghâlons, sur le canon à tir rapide, sur le camp retranché de Toul.et sur les fortifications des environs de Nancy. Il ne se souvient pas, ou n'a pas voulu se
(i) Cass., I, 769 ; Rennes, III, 862, Tomps.
(2) Rennes, III, 862, Tomps.
(3) A l'enquête Pellieux, 28 oct. 1897, Lauth dépose : « Il nous dit que c'était un officier supérieur {Stabsoffizier), peut-être major; mais, en tout cas, sans aucune désignation d'armes. » Dans son rapport du 6 août 1896, Lauth écrit : « Au mois d'août 1893 ou 1894, un chef de bataillon... »
(4) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897; Cass., I, i5i, Picquart. — L'indi cation ne figure pas au rapport de Lauth.
(5) Cass., I, i5i, Picquart.
(C) Rapport de Lauth, pièce n° 2, faisant suite à la note de Picquart sur Esterhazy. {Cass., Il, 88.) (7) Cass., I, 419, Lanth.
souvenir (i), si la trahison date d'août 1898 ou d'août
1894, « au moment des manœuvres » ; en octobre
1895, « aussi à l'époque des manœuvres », le grand État-Major s'était convaincu que l'individu faisait partie du contre-espionnage ; « Schwarzkoppen, que l'on ne veut à aucun'prix voir compromettre, reçut l'ordre formel de rompre ses relations. On ignore ce qui s'est passé depuis (2). »
Lauth remit à Picquart un rapport, très court, où il relatait ces révélations qui n'étaient, en effet, que des redites. Il dit encore qu'Henry et lui avaient vainement insisté pour savoir le nom du traître ; Cuers s'y était refusé (3). Cependant, il avait donné celui d'un paysan qui habitait une petite bourgade de Lorraine et qui était à la solde des Allemands (4). — Le fait fut vérifié et trouvé exact (5). — Henry avait posé en vain les questions les plus nettes, les plus précises, que Lauth traduisait en allemand, car toute la conversation aurait été en allemand (6). — Elle se poursuivit, au contraire, pendant cinq heures d'horloge, en français, et, de son propre aveu, Henry objurgua lui-même Cuers, lui parla très durement (7). — En vain encore, les deux envoyés avaient fait à « l'alcoolique (8) » les propositions les plus séduisantes, lui offrant « jusqu'au triple de la somme (9) »
(1) « On a pas su ou on n'a pas voulu se rappeler l'année. » (Rapport.)
(2) Instr. Tavernier, 5 oct. 1898, Lauth.
(3) Enq. Pellleux, 28 nov. 1897, Henry; Rennes, I, G24, Lauth.
(4) Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry. (H nomme la commune.)
(5) Cass.,l, i5i; Inslr. Tavernier, 28 sept., Picquart. ' (6) Cass., I, 418, Lauth.
(7) Enq. Pellieux, Henry.
(8) Rennes, I, 626, Lauth.
(9) Cass., I, 419; Rennes, I, 625, Lauth : « Je lui ai offert des émoluments, des mensualités pour nous servir... Puis, je lui ai offert à titre gracieux une certaine somme, — je lui aurais donné deux ou trois billets de cent francs. »
qu'ils avaient été chargés de lui proposer : Guers n'avait voulu consentir à rien. (A quoi ? A se rétracter?) (i) Il n'avait accepté « que le prix de son voyage, pas un centime en sus (2) » ; c'était un provocateur (3).
Henry corrobora, avec beaucoup de force, cette version de Lauth ; il « montra une grande répugnance à accepter comme exactes les révélations de Cuers qui pouvaient s'appliquer à son ancien camarade (4) »•
Picquart écouta, non sans déception ni surprise (5), cet étrange récit. Que l'homme soit ou non un provocateur, il n'est pas explicable qu'il ait sollicité l'entrevue de Baie pour y redire seulement ce qu'il avait dit à Berlin. S'il est sincère, pourquoi avoir risqué ce périlleux voyage sans nul profit ni pour lui ni pour ceux qu'il était si désireux de désarmer par ses délations ? Et, s'il agit par ordre, quel pitoyable acteur ! Un contreespion qui ne demande pas beaucoup d'argent, qui en refuse, ignore le premier mot de son métier. Et c'est le plus fin limier d'outre-Rhin, celui qui s'intitulait le « Napoléon des espions » I Puis, quel serait le but du grand État-Major? Se venger d'Esterhazy, le traître malhabile et suspect ? Mais Guers ne le nomme pas ; le signalement sommaire qu'il donne (un chef de bataillon quadragénaire et décoré) s'applique à des centaines d'officiers ; il serait inutile et dérisoire si, pour d'autres causes, Esterhazy n'avait appelé sur lui l'attention de Picquart, — Ou sauver Dreyfus, innocent ou
(i) Rennes, I, 427, Picquart : « Ne lui a-t-on pas dit : « Ce que « vous nous apportez est faux : si vous apportiez autre cliose, « cela vous serait payé? » Je n'en sais rien, mais c'est possible.»
(2) CanH., I, 420; Rennes, I, 6^5, Lautli.
(3) Ibid. : « C'est un provocateur parce qu'il n'a rien accepté. » — De même Henry {Enq. Pellieux, 28 nov. 1897).
(4) Instr. Tauernier, 28 sept. 1898, Picquart.
(5) Rennes, I, 4a6, Picquart.
coupable? Quoi ! la France a refusé de croire Munster et Hohenlohe, et l'empereur allemand lui-même, quand ils ont déclaré que Schwarzkoppen n'a pas eu de rapports avec Dreyfus, et elle ajouterait foi à la confidence de Guers !
Écartant ces hypothèses, Picquart se contenta de penser qu'Henry et Lauth avaient manqué d'adresse. Deux mois après, Foucault, venu en congé à Paris, lui demanda de quels singuliers délégués il avait fait choix pour l'entrevue de Bâle. Guers était retourné à l'ambassade ; il avait dit à l'attaché français, d'un ton de sincérité persuasif, que les envoyés du service l'avaient traité de façon singulière. L'un d'eux, notamment, « gros, rouge, qui se disait policier, mais qu'il avait reconnu pour un officier, l'avait constamment bousculé pour l'empêcher de parler (1) », — non pas pour le faire parler, comme Lauth et Henry l'avaient raconté (2).
Picquart dit à Foucault que ses officiers avaient été inhabiles, et il le pria d'organiser une seconde entrevue avec Guers.
(1) Cass., I, i52; Rennes, I, 427, Picquart.
(2) Enq. Pellieux, Henry : « Je lui exprimai alors très durement mon étonnement et lui fis comprendre qu'il était envoyé par le grand État-Major allemand; c'est, sans doute, ce que "cet agent appelle avoir été bousculé. » — Cass., I, 420, Lauth : « Guers s'est plaint à Foucault qu'on l'ait torturé pour l'empêcher de parler ; c'est absolument le contraire qui a eu lieu. » A Rennes : « Je me demande comment, en bousculant quelqu'un, on peut l'empêcher de parler. » (I, 625.) A l'instruction Tavernier : « C'est peut-être le souvenir des nombreuses libations qu'il a faites à Çâle qui agissait encore sur son cerveau. » (12 octobre 1898.)
Plus lard (i), Cuers a ajouté au récit de Foucault quelques détails. A Bâle, le matin, avant de déjeuner avec lui, les deux officiers cherchent seulement à Tembaucher ; il refuse, voulant, dit-il, « rester honnête ». Après le déjeuner, le gros rouge s'absente ; Cuers dit alors à l'autre officier que Dreyfus n'a jamais été au service de l'Allemagne ; comme il ignore tout du bordereau, il n'accuse pas un autre d'en être l'auteur ; mais il affirme que Schwarzkoppen n'a eu à ses gages qu'un commandant français, dont il ne sait pas le nom, de famille autrichienne, qui a commencé à trahir au printemps de 1898 et a reçu longtemps une mensualité de deux mille marks. Le gros rentre sur ces entrefaites, Cuers recommence son histoire ; Henry le regarde « comme s'il voulait le poignarder », se met en colère, l'appelle imposteur, fourbe, et fait entendre de terribles menaces.
Qu'aurait dit Cuers à un policier, à la fois loyal et délié, comme Tomps ? Et qui est Cuers ?
Quand son aventure devint publique, on s'étonna que le gouvernement allemand ne le fit pas arrêter pour ses relations avec l'attaché français et les envoyés de Picquart (2). En fait, il fut durement interrogé par ses anciens chefs, mais couvert par T universelle pitié pour Dreyfus qu'il avait aidé à sauver, bien que sa démarche lui eût été dictée surtout par son intérêt personnel (3).
(1) Lettre du i5 juillet 1899 à un rédacteur du Figaro.
(2) Rennes, I, 625, Lauth.
(3) C'est ce qu'il dit dans sa lettre du i5 juillet 1899 : u Oh q^u'ai-je dû supporter lorque /e Figaro publia, au commence-
Il paraît certain qu'il n'alla chez Foucault et à Bâle que pour conjurer le danger dont il se croyait menacé par le service des Renseignements, possesseur de sa correspondance avec Lajoux. Un pauvre homme, un père de famille, qui tremble pour lui et pour les siens. D'une logique simple, il croit que TÉtat-Major lui saura gré de signaler la piste d'un traître. S'il ne nomme pas alors Esterhazy, c'est, sans doute {il l'affirme du moins), qu'il n'en savait pas alors plus long. Il n'eût pas eu, ce semble, plus de scrupule à le nommer que ce paysan de la Meuse. S'il refuse à Henry et à Lauth d'entrer au service français, comme il l'a refusé jadis à Sandherr, c'est qu'il n'a jamais eu l'âme d'un traître, qu'il est las de son métier et qu'il veut faire peau neuve. Et, s'il ne veut pas de leur argent, c'est que, déjà, il ne sait plus mentir : il a été espion, argousin, et il restera pauvre ; mais il ne sera pas un faux témoin contre un innocent et le plus infortuné des hommes (i).
Le soir même où Lauth et Henry partirent pour Bâle, Boisdeffre rentra à Paris (2). Il prit dans sa voiture
ment d'avril, les débats de la Gourde cassation ! Je dus me justifier devant mes anciens chefs, leur dire pourquoi j'avais agi de ma propre initiative, sans mandat, sans y être autorisé. Ils m'ont généreusement pardonné dès qu'ils ont su le mobile qui m'avait dicté ma conduite, le désir de sauver un innocent... » Il faut ajouter : la crainte d'une vengeance plus redoutable que les dénonciations de Lajoux.
(1) De cette même lettre : « Mon nom ne doit plus être prononcé. Mais, si je savais que le capitaine Dreyfus ne pouvait être sauvé que par mon témoignage, rien ne m'arrêterait; je sacrifierais tout : position, liberté, vie. »
(2) 5 août. — Cass., I, i52; Rennes, I, 428, Picquart. — De même Boisdeffre {Cass., I, 261, 262; Rennes, I, 522, 624, etc.).
Picquart qui Fattendait (i). « Je crois bien, lui dit Piequart, que nous venons de trouver un nouveau traître (2) ! » Il nomma le commandant Walsin-Esterhazy (3) ; BoisdefTre « n'eut pas l'air )> de le connaître, l'appela, quand il eut à le nommer : « Walsin, ce Walsin. » Aucune autre allusion que celle-là ne fut faite à l'affaire Dreyfus : Il y a un nouveau traître (4) ! BoisdeflVe écouta avec attention le jeune colonel et, bienveillant, paternel, approuva sa prudente conduite (5). Nul reproche de ne pas Tavoir averti plus tôt, de n'avoir pas informé Gonse. Picquart émit l'avis qu'il vaudrait mieux ne pas parler encore au sous-chef de l'Etat- Major (6). Boisdeffre n'y fit point d'objection. Gonse l'attendait à son hôtel ; il ne lui souffla mot de l'incident. D'autre part, il autorisa Picquart à parler au ministre (7), lui dit de continuer son enquête avec la même discrétion (8). Il ne parut pas ému de l'incident, puisque rien n'en avait transpiré ; sa nonchalance avait horreur du scandale, de tout bruit inutile.
Picquart, dans la conversation .qui se prolongea, l'entretint des autres affaires du bureau. L'une d'elles
(1) Instr. Fabre, 59, Boisdeffre; Insîr. Tauernier, 22 oct. 1898, Pauffin : « Le général partit seul avec Picquart. »
(2) Cass., I, 262, Boisdeffre.
(3) Ibid., i52; Rennes, I, 4^8, Picquart. — De même, Boisdeffre [Cass., I, 263; Rennes, l, 523).
(4) Inslr. Fabre, 45; Cass., I, 262, 263; Rennes, I, 523, Boisdeffre. — Instr. Fabre, io3, Picquart.
(5) Rennes, I, 428, Picquart.
(6) Ibid. — Le propos est nié par Boisdeffre : « Le gêné-* rai Gonse est pour moi un vieil ami de trente ans,... etc. » (I, 523.) Cependant Boisdeffre a vu Gonse, le 5 août, et il convient [Cass., I, 262; Rennes, l, 525) qu'il ne demanda à connaître l'avis « tout à fait précieux et sérieux » de Gonse que le 3 septembre.
(7) Rennes, l, 428, Picquart.
(8) Cass., I, 262; Rennes, I, 524, Boisdeffre.
était fâcheuse. Billot, en arrivant au ministère, avait diminué de 8.000 francs l'allocation mensuelle du service ; Boisdeffre demanda un crédit supplémentaire, 100.000 francs, pour d'importantes négociations en cours et chargea Picquart d'exposer le cas dans un mémoire ; Billot présenta le mémoire au conseil des ministres, fit voter la somme ; puis, quand il l'eut, il n'alloua que 20.000 francs à la section de statistique, se réservant de disposer du reste. Quand Picquart en informa Boisdeffre, le général se fâcha, dit (ce qui était exact) que la somme tout entière devait revenir au service (1). Picquart le pria d'intervenir auprès du ministre. « Vous le voyez tous les jours (2), reprit Boisdeffre, c'est votre affaire. »
Selon Lauth, Picquart serait rentré au bureau, « fort dépité de l'accueil froid du chef d'État-Major » et, monologuant, se serait écrié de façon à être entendu des officiers : « C'est trop fort ! Ils ne veulent pas marcher ! Eh bien ! je leur forcerai la main (3)! » Ce qui s'enten-
(1) Cass., I, i65 ; Rennes, I, 565, Picquart. — Les faits ne sont pas contestés par Billot, qui dit, seulement, que le ministre juge des besoins du service et répartit les fonds secrets avec l'approbation du Président de la République. Billot convient que, sur l'allocation extraordinaire de 100.000 francs, il n'en a remis que 20.000 à Picquart. Mais « il y avait d'autres affaires » et, d'ailleurs, il a remis 40.000 francs à son successeur {Bennes, I, 567).
(2) C'est ce que dit également Gonse {Insir. Tauernier, i«r octoljre 1898). — Instr. Ravary, 9 déc; Cass., I, iG5, Picquart : « Presque tous les jours. » — Cass., I, 55o, Billot : « Picquart dans les courts instants où je le voyais. »
(3) Enq. Pellieiix, 28 nov. 1897, Lauth : « Le jour où le colonel alla voir, à la gare de Lyon, le général de Boisdeffre revenant de Vichy, il s'éftria en rentrant au bureau... » A l'instruction Fabre, même déposition : « Je puis préciser... » (3o), et encore : « Je maintiens d'une manière formelle et absolue... » (172). De même, Junck : « Ouand Picquart est rentré, après son entrevue avec le général de Bois-
dait, selon Lauth et Junck, de la substitution d'Esterhazy à Dreyfus (i).
Pourquoi ces menaces à la cantonade (2) ? D'ailleurs, Picquart, très satisfait de l'accueil de Boisdeffre, qui le retint assez tard, ne retourna pas, ce soir-là, au bureau (3), et Lauth n'y était pas, puisqu'il venait de prendre le train pour Baie avec Henry.
Boisdeffre étant reparti le lendemain (4), Picquart mit le ministre au courant de ses recherches. Billot avait beaucoup de goût pour le chef du service des Renseignements, le tenait pour très intelligent et perspicace (5). Comme Boisdeffre, il approuva la façon dont Picquart avait conduit son enquête, lui recommanda de la poursuivre, mais avec prudence (6). Pourtant, il ne l'autorisa pas encore à demander au colonel Abria de l'écriture d'Esterhazy (7) ; Desvernine n'avait pu fournir encore qu'un échantillon insuffisant (8).
Henry paraît avoir continué à informer Esterhazy de tout ce qui se passait au bureau ; à peine revenu de Bâle, il lui conta l'entrevue avec Guers, l'échec de cette dan-
deffre, il était très excité et mécontent. Comme Lauth, je l'ai entendu s'écrier... » etc. (25). De même Gribelin {Insir. Tavernier, 18 oct. 1898). — Voir Appendice IL
(1) Instr. Fabre, 49, Lauth : « Nous avons même fait la réflexion : « Il a parlé de son dada au général, et il est probablement mécontent du résultat obtenu. »
(2) Cass., I, i65 ; Instr. Fabre, io4, 128, Picquart. Il dément, d'ailleurs, les propos que lui prête Lauth : « Paroles que je nie. formellement. » C'est en parlant de l'alTaire des fonds secrets que Picquart dit, mais un autre jour, à Gribelin, que le général de Boisdelïre ne voulait pas marcher. {Cass., I, i65.)
(3) Inslr. Fabre, io4, Picquart.
(4) Ibid., 59, Boisdeffre.
(5) Rennes, I, 170, Billot.
(G) Cass., I, 55o, BilIoL
(7) Ibid., iGi, Picquart.
(8) Ibid., i54, Picquart: « Deux lignes, je crois. »
gereuse manœuvre de Picquart. Esterhazy consigna le récit dans une sorte de mémento, y nota le nom de Cuers (i). D'une mobilité étonnante d'esprit, il s'était rassuré après une première crise d'inquiétude, et il avait commencé déjà à tirer de nouveaux plans. Son régiment devait rentrer à Rouen à l'automne ; l'idée de quitter Paris lui était insupportable. Un autre, après la découverte du pelil bleu, se fût tenu tranquille, dans Tombre, eût essayé de se faire oublier. Esterhazy paya d'audace : il recommença ses démarches pour rentrer au ministère de la guerre.
Esterhazy s'adressa d'abord à Weil, selon son habitude, pour obtenir le concours de Saussier, « du grand patron ». Puis, mettant en pratique les préceptes du général de Guiny, et convaincu lui-même de la toutepuissance des influences parlementaires, il fît un pressant appel à ses amis des deux Chambres, républicains et royalistes, Adrien de Montebello (2), Jules Roche (3), le baron de Lareinty (4) et le marquis Perron de la Ferronnays (5).
Billot avait pour chef de son cabinet civil le fils de son ancien collègue Galmon, longtemps préfet de la Seine et sénateur. Le 29 juillet, Weil écrivit à Galmon
(1) Ce mémento fut saisi chez Esterhazy, le 12 juillet 1898, par Bertulus et mis sous scellés. {Cass., I, 225 ; Rennes^ I, 344» Bertulus.)
(2) Député de la Marne, frère de l'ambassadeur en Russie.
(3) Député de l'Ardèche, ancien ministre. — Esterhazy avait été présenté par Grenier à Jules Roche, rapporteur (en 1894) du budget de la guerre, « comme un officier intelligent et instruit, capable de lui donner certaines explications techniques ». {Cass., I, 712, Grenier; Rennes, II, 24^, .1. Roche.)
(4) Sénateur de la Loirc-Inférieurc.
(5) Député de la Loire-Inférieure. — Ce sont ces quatre députés et sénateurs dont Weil annonça à Calmonla visite prochaine. Billot dépose [Rennes, I, 178) ([u'il fut sollicité, en faveur d'Estherhazy, par Jules Roce, Montebello et Lareinty.
(le préparer le ministre aux démarches des parlementaires, qui allaient opérer vers la mi-août, et du gouverneur de Paris. Son « vieil ami Esterhazy » demande « à être attaché au ministère de la Guerre, soit à la section technique de l'Infanterie, soit au bureau des Renseignements, où il a déjà été, de 1877 à 1880, et où sa complète connaissance de l'allemand et de Tarméeallemande lui permettraient de rendre de réels services ». Weil précise que le plaisir de rester à Paris est le moindre souci de ce vigoureux soldat ; toute sa pensée est (( d'être proposé plus vite pour lieutenant-colonel, ce qui lui serait impossible s'il restait au 3^ corps, primé par une foule de concurrents plus anciens que lui ».
Il n'y a pas, dans la comédie italienne, d'idée plus grandiose que le projet d'Esterhazy de rentrer, juste à ce moment, au service de statistique. Il connaît la maison et ses traditions ; il sait donc que Billot, s'il cède à tant de sollicitations, consultera Picquart ; celui-ci sortira aussitôt la carte-télégramme. On voudrait savoir la riposte qu'il tenait en réserve, d'une aussi belle impudence, sans doute, que ses visites, en uniforme, à l'ambassade d'Allemagne, au lendemain de la trouvaille du petit bleu.
Au bout de quinze jours, Esterhazy, impatient, s'irrita du retard apporté à réaliser ses vœux comme d'une nouvelle injustice du sort. Weil, alors en Autriche, lui écrivit qu'il avait fait de son mieux pour préparer les aîtres ; à Esterhazy, maintenant, de faire donner la grosse cavalerie : « Allez voir Giovaninelli et Torcy... Faites attaquer Billot par Guerrier ou par quelque autre étoile... Allez voir Thévenet (l'un des officiers d'ordonnance du ministre) (1). »
(1) D'Ischl, 17 et 24 août 1896.
Ces lettres furent interceptées à la poste (i). Cette violation du secret des correspondances était dans les praticfues ordinaires du service des Renseignements ; Picquart suivit, sans scrupule, ces détestables errements de Sandherr.
Boisdeffre, sur ces entrefaites, rentra à Paris (2). Gonse, Henry, partirent en congé (3). Picquart eut plusieurs conférences avec Boisdeffre (4). Le chef de T État- Major le traitait en ami, l'invitait à dîner, l'emmenait dans ses promenades à cheval. Il ne chercha alors, à aucun moment, à couvrir Esterhazy, à plaider le doute. « Mais, répétait-il, je ne veux pas d'une nouvelle affaire Dreyfus. On le mettra en réforme, on l'enverra promener, il faut l'éliminer sans scandale. «
Picquart opinait pour l'ouverture d'une enquête judiciaire, mais n'y mettait pas d'amour-propre.
Le 19 août, Esterhazy écrivit à Jules Roche pour le presser d'agir. Il se plaignit, une fois de plus, des rigueurs du destin acharné contre lui : « Je n'ai jamais été heureux. » La commission de revision des grades l'a puni pour avoir eu « la sottise » de dire qu'il eût fallu continuer la guerre. Le « dur traitement » qu'elle lui infligea l'a retardé de plusieurs années. Cependant Gambetta intervint en sa faveur. Puis le sort redoubla d'injustice. En vain s'est-il distingué en Tunisie; il n'a pu obtenir de faire campagne au Tonkin, à Madagascar.
(1) Elles ont été versées, en 1898, au dossier de rinstruction Tavernier. — Sur la violation du secret des lettres, voir la belle circulaire de Carnot, du 8 mai i8i5 : « La pensée d'un citoyen français doit être libre comme sa personne même. »
(2) Il y passa la journée du 16 août, se rendit le 17 à Chàlons, revint définitivement au ministère le 18. (Instr. Fabre, 59.)
(3) Gonse, le i5, pour un mois, à Gormeilles-en-Parisis ; Henry, le 20, pour Pogny, jusqu'au 18 septembre ; Gribelin, rentra de con^é le 25.
(4) Inslr. Fabre, 60 ; Rennes, I, 52^, Boisdeffre.
« Il fallait être pistonné, je ne l'étais pas. » Pourtant, il a les plus belles notes ; on peut s'adresser aux chefs qui l'ont vu à l'œuvre : Rebillard, Haquié, Logerot, Santelli. Tandis qu'il marque le pas, son beau-frère, « qui n'a jamais entendu le vent d'un coup de fusil, va être capitaine de vaisseau et officier de la Légion d'honneur ». Il subit, dans l'aristocratique famille de sa femme, « les plus douloureux, les plus humiliants » contre-coups de tant de passe-droits. Cependant il est issu d'une glorieuse famille de soldats. Pourquoi «. les questions de sentiment, qui ont tant de poids dans les autres armées », — il pense toujours à l'armée allemande — « n'en ont-elles aucun dans la nôtre » ? Et il évoque les cinq officiers généraux que sa famille a donnés à la France : son oncle, son père, « qui inscrivit de la pointe du sabre sur l'étendard du 4^ hussards le combat de Konghil, le seul fait d'armes, a dit le prince Frédéric-Charles, dont puisse s'enorgueillir la cavalerie française depuis les guerres de l'Empire», et trois Esterhazy restés sur les champs de bataille, hier encore, son petit-cousin Valentin, lieutenant aux tirailleurs tonkinois, tombé au combat de Deng-Tuen (i). « Et il n'y aura plus que moi du nom dans l'armée française ! »
Il est sauvé si Billot le fait entrer au ministère de la Guerre : « Sinon, je suis radicalement perdu (2). »
Ce pathétique discours émeut Jules Roche ; il écrit à Billot, lui recommande « très particulièrement cet officier du plus rare mérite, un véritable homme de guerre, un soldat comme il n'y en a pas beaucoup. Je voudrais seulement que vous le vissiez pendant dix minutes. » Ce vice-président de la commission de l'armée a subi le
(1) Le 12 janvier i892,
(2) Cass., I, 699, lettre d'Esterhazy à Jules Roche.
charme de l'étonnant comédien ; en l'appuyant pour e faire entrer dans les bureaux, « il est convaincu qu'il fait une bonne action militaire ». En même temps, il écrit à Esterhazy que, dès son retour à Paris, il fera une démarche personnelle auprès du ministre (i). Le général GiovanineUi, Montebello, le baron de Lareinty, le marquis de Maison, ont non moins vivement sollicité Billot (2). Le 25 août, Esterhazy remercie chaudement Jules Roche, l'assure de « sa très vraie reconnaissance (3) ».
Le môme jour, sur le conseil de Weil, il écrit à Robert Calmon et au commandant Thévenet. Il craint d'importuner Thévenet en allant le voir ; mais il lui adressera en communication quelques lettres de généraux « qu'il le prie instamment d'avoir le courage de lire ». Il remercie Calmon de l'avoir recommandé : « Le résultat de cette démarche a pour moi une importance capitale, car il décidera de ce que sera le reste de ma vie. »j
Ces deux lettres, en effet, en décidèrent.
Un jour que Picquart allait au cabinet du ministre, Calmon lui parla de l'insistance de Weil au sujet d'Esterhazy (4). Picquart prévint aussitôt Billot et Boisdeffre (5). Celui-ci s'amusa de ce trait d'impudence : « Ah ! ça, dit-il, c'est plus fort que de jouer au bou-
(1) Cass., I, 555, lettre datée de Serrières, 24 août. — Rennes, II, 247, Jules Roche.
(2) Cass., I, 553; Rennes, l, 178, Billot.
(3) Cass., 1,701, Esterhazy.
(4) Cass., I, i53 ; Rennes, 429, Picquart.
(5) Ibid. ; Instr. Tavernier, 5 oct. 1898.
clîon ! » Billot dit qu'il était déjà informé : « Weil remue ciel et terre pour faire entrer Esterhazy au service des Renseignements, dans un bureau quelconque ; généraux et parlementaires multiplient les démarches (i). » Picquart parla durement de Weil (2). Billot donna Tordre à Calmon de remettre à Picquart tout ce qu'il recevrait désormais de Weil et d'Esterhazy (3). Toutefois, il ne dit rien à son secrétaire de ses soupçons ni de l'enquête en cours.
Calmon, en conséquence, remit à Picquart les deux lettres d'Esterhazy du 25 août (4), celle adressée à Thévenet (5) et celle qu'il avait reçue lui-même. Thévenet, partant en congé, l'avait prié de répondre au commandant qu'il eût à faire une demande régulière par la voie hiérarchique (6).
(i) Rennes, I, 178, Billot. ^
(2) Cass., I, i53, Picquart: « Ce Weil a, au ministère de la Guerre, un dossier contenant des accusations graves. Dénonce publiquement par Mores comme espion... etc. » — Rennes, I, 178, Billot : « Weil, que vous m'avez signalé comme suivi et observé par votre service... »
(3) Instr. Tavernier, 8 nov. 1898, Calmon.
(4) Cass., I, i53 ; Rennes, I, 43o, Picquart. — Cela se passa le 27 août. « Les lettres d'Esterhazy, dépose Picquart, sont datées du 25; je ne les ai pas eues le jour même. » D'autre part, Calmon : « Je restai détenteur pendant quelques jours de la lettre d'Esterhazy à Thévenet. » Pour la détermination de ces diflerentes dates, on a deux points de repère certains : les lettres d'Esterhazy, du 25 août; la note de Picquart sur Esterhazy, du icr septembre, le lendemain du jour où il a pris connaissance du dossier secret, c'est-à-dire du lundi 3i août.
(5) Calmon précise qu'il remit à Picquart la lettre d'Esterhazy à Thévenet pour la faire photographier, ce qui eut lieu en sa présence, et que Picquart la lui rendit aussitôt.
(6) Inslr. Tavernier, Calmon; Rennes, I, 178, Billot: « J'ai dit alors : Qu'on envoie donc une demande hiérarchique pour faire admettre Esterhazy au ministère de la Guerre ! » Mais Billot ne dit rien, dans ses diverses dépositions, des ordres qu'il donna à son secrétaire, d'accord avec Picquart, et qui ont été loyalement reconnus par Calmon. Tout l'effort de Billot, dans
Picquart laissa paraître sa satisfaction d'avoir enfin ce spécimen tant cherché (i).
Puis, dès qu'il eut jeté un regard sur ces lettres, il fut frappé de l'analogie entre l'écriture d'Esterhazy et une autre écriture qui lui était bien connue, celle du bordereau (2). Il a, dans son bureau, des fac-similés du bordereau. Il compare avec l'écriture d'Esterhazy. Ce n'est plus la similitude, c'est l'identité (3).
Une épouvante le prit (4). Nul, depuis deux ans, n'a été plus certain que lui de la culpabilité du Juif. D'un œil sec, il l'a vu condamner, dégrader, déporter ; les lettres de l'innocent, il les a lues comme celles d'un comédien. Quoi I une pareille erreur aurait été commise ! Depuis sa conversation avec Foucault, l'idée lui en était parfois venue ; mais il l'avait repoussée.
Toujours méthodique et prudent, il ne voulut pas s'en fier à ses yeux. Il fit photographier les deux lettres par Lauth, mais après en avoir supprimé, sous des « caches », la signature, les dates, et quelques mots trop révélateurs (5). Du Paty et Bertillon ont été les
ses dépositions, consiste à embrouiller les dates et les faits ; cependant, il ne réussit pas à dissimuler qu'il approuva Picquart, au début de ses recherches, et qu'il l'aida de son mieux. {Cass.^ I, 55o ; Rennes, I, 178, 179.)
(1) Insîr. Tauernier, Calmon.
(2) Cass., I, i54 ; Rennes, I, 43o, Picquart.
(3) Ibid.
(4) Rennes, l, 43o, Picquart: « Je fus épouvante. »
(5) Procès Zola, I, 285 ; Cass., I, i52 ; Rennes, I, 43i, Picquart ; Instr. Tauernier, Calmon. La photographie fut faite le lendemain, 28 août. — Au procès Zola (I, i54, i55), l'avocat général pose cette question : « A quelle époque a-t-on photographié, pour la première fois, l'écriture du commandant Esterhazy ? » Lauth répond audacieusement : « Je ne puis pas spécifier à huit ou ({uinze jours près, mais cela devait être vers le mois de mai. )> Lauth ajoute : « Chaque fois que j'avais h photographier un si)écimen de l'écriture du commandant, je devais masquer certaines parties de façon à dénaturer la teneur de la lettre. »
grands graphologues du procès de 1894 ; tous deux, violemment, ont conclu contre Dreyfus. C'est à eux, non à Gobert ou à Pelletier, que Picquart montrera les épreuves tirées par Lauth.
Du Paty regarda pendant cinq minutes et prononça : « C'est de Mathieu Dreyfus (1). » Il soutenait, comme Bertillon, que l'écriture du bordereau était un mélange de celle des deux frères.
Dès que Bertillon eût jeté les yeux sur le fac-similé : « Ah ! s'écria-t-il aussitôt, c'est l'écriture du bordereau ! » Picquart lui dit que la lettre était d'une écriture récente. Bertillon, sans s'étonner, répliqua : « Alors, c'est que les Juifs ont exercé quelqu'un depuis un an pour imiter l'écriture ; ils sont arrivés à l'identité (2). » Picquart objecta qu'il pourrait lui nommer l'auteur de la lettre : « Vous me diriez que c'est le Président de la République, je maintiendrais mon opinion (3). »
Bertillon avait dans la tête l'hypothèse d'un homme
(1) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 286; Insîr. Fabre, 85 ; Cass., I, i54 ; Rennes, I, 43o, Picquart. — D'après Du Paty [Cass., I, 446), Picquart lui aurait présenté, à la fois, la photographie « truquée et maquillée » de la lettre d'Esterhazy et celle du bordereau. Sur la réponse de Du Paty, Picquart << parut contrarié ». — La réponse, au contraire, justifiait son diagnostic.
(2) Procès Zola, I, 285; Instr. Fabre, 86; Cass., I, i55; Rennes, I, 43i, Picquart. Au procès Zola, Bertillon place cette visite de' Picquart au 16 mai 1896 (I, 409), erreur — la seule — dont il soit plus tard convenu.
(3) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897; Inslr. Tauernier, 8 oct. 1898, Picquart. — A l'instruction Tavernier {3o septembre 1898), Bertillon met son propos dans la bouche de Picquart : « II me répondit quelque chose qui me frappa de stupeur : « Ce document est aussi étranger à l'affaire Dreyfus que s'il venait de la main du Président de la République, et c'est lamentable de constater que l'on a condamné Dreyfus sur une ressemblance d'écriture, alors qu'il était si facile de rencontrer des écritures équivalentes. » Tout cela est nié par Picquart.
de paille qui, payé par les Dreyfus, faussaire contre lui-même, se dénoncerait comme Fauteur du bordereau,
Picquart ne discuta pas avec le fou, refusa de lui montrer l'original, « sans quoi, il aurait trahi Esterhazy(i))), mais lui laissa un fac-similé. L'anthropométreur le lui rapporta plus tard, non sans l'avoir photographié en secret (2).
Les deux expériences étaient également décisives contre Esterhazy ; l'écriture du bordereau, c'était la sienne.
Picquart, depuis quelques jours, avait la sensation de la chute. Il se raccrocha à l'idée qu'Esterhazy et Dreyfus seraient complices (3). Cela arrangerait tout.
Il étudia, à nouveau, le texte du bordereau. La fameuse phrase : « Je vais partir en manœuvres », inapplicable à Dreyfus, s'entend très bien d'Esterhazy. Il est allé, en effet, aux manœuvres décadrés, en mai 1894, et Picquart, sur la parole de Gonse et d'Henry, croit que le bordereau date d'avril (4). Major en 1894, Esterhazy avait des secrétaires ; il aura fait copier par l'un d'eux le manuel de tir ; Curé l'a signalé comme faisant toujours copier toutes sortes de pièces par des soldats. Les autres renseignements ou notes du bordereau n'ont pas forcément été fournis par un
(1) Cass., I, i55, Picquart.
(2) Jbid. ; Rennes, I, 43i, Picquart.
(3) Rennes, I, 43i, Picquart.
(4) Cass., I, i56, Picquart.
officier d'État-Major. Quelle part reste à Dreyfus dans le crime commun ?
Picquart la voyait fondre sous ses yeux, disparaître.
La recommandation de Sandherr, pour le cas où" il s'élèverait des doutes sur le crime de Dreyfus, lui revint à l'esprit ; il appela l'archiviste : <( Gribelin, dit-il, donnez-moi le petit dossier, celui qui a été communiqué aux juges de Dreyfus et qui est dans l'armoire du commandant Henry (i). »
Gribelin ne fit aucune objection, ouvrit l'armoire de fer, remit le petit dossier à Picquart (2).
C'était le soir (3), à la nuit tombante, les lampes allumées sur la table. Picquart, resté seul au bureau, n'ouvrit pas sans émotion l'enveloppe non scellée, en papier bulle, avec, au dos, le large paraphe d'Henry au crayon bleu. Il voulait être fixé sans plus de retard afin de pouvoir rendre compte, dès le lendemain, à Boisdeffre (4).
Il s'attendait encore à trouver « des choses graves ))(5), ces preuves écrasantes dont Gonse, Du Paty, Sandherr, Henry, lui ont tant parlé (6), dont la découverte, bruyamment annoncée, a satisfait trop facilement, endormi sa propre conscience. Preuves contre qui? Contre Dreyfus et contre Esterhazy à la fois (7).
A sa stupeur, il découvrit le néant.
Lentement, tendant toutes les fibres de son cerveau,
{1) Révision, 121 ; Insîr. Fabre, 86; Cass., I, i33, 189, i55 Rennes, I, 43i, Picquart ; Cass., [, 433, Gribelin.
(2) Cass., I, i33, Picquart ; 433, Gribelin ; Instr. Fabre, 22, 48, Gribelin: « Entre le 28 août et le 5 septembre. « 87, Picquart : « Le 3o ou le 3i août. »
(3) Insîr. Fabre, 86 ; Cass., I, i55, Picquart.
(4) Instr. Fabre, 86, Picquart.
(5) Cass., I, i55, Picquart.
(6) Ibid., 128, i33, etc., Picquart.
(7) Ibid., i55 ; Rennes, I, 43i, Picquart.
naaître de sa raison critique, malgré renvahissement lent d'une douleur nouvelle, inconnue, il lut, relut, Tune après l'autre, les pièces du dossier (i).
•Aucune ne peut, sans absurdité, de bonne foi, s'appliquer à Dreyfus. Le mémento de Schwarzkoppen, sur l'officier suspect, semble nommer Esterhazy (2). « Ce canaille de D... » ne saurait être un officier, ni Esterhazy ni Dreyfus (3). La lettre banale, où il est question de Davignon, ne prouve rien (4). 11 reconnut l'écriture de Guénée (5) dans l'imbécile rapport sur le voyage de l'attaché espagnol en Suisse, voyage qui aurait été dénoncé à l'attaché allemand par un officier. Et il reconnut, dans le commentaire des pièces secrètes, l'écriture de Du Paty.
Ne sachant rien de la notice biographique de Dreyfus qu'Henry avait confectionnée avec Mercier, BoisdefTre et Sandherr (6), il pensa que c'était le commentaire de Du Paty qui avait été communiqué aux juges. 11 fut pris d'un immense dégoût : Quoi ! chez un officier, et chargé d'une telle mission, tant de déloyauté ! une telle fraude ! une telle sottise (7) !
Depuis longtemps, il l'avait en méfiance, connaissait les vilaines histoires où ce faux aristocrate avait été mêlé. Il oublia Sandherr, Henry, Gonse, Mercier ; le crime, pour lui, s'incarna tout entier en Du Paty.
(1) Le commentaire el les quatre pièces étaient dans une enveloppe spéciale. {Revision, i25.) Il y avait, encore, dans la grande enveloppe, « quelques autres pièces, qui avaient l'air d'un rebqt », plusieurs photographies de la pièce Canaille de D... {Cqss., I, 189 ; Rennes^ I, /iio, Picquart).
(2) Instr. Fabre, 86 ; Cass., I, i35 ; Rennes, I, 4o3, Picquart.
(3) Cass., I, 187 ; Rennes, I, 4o5ï Picquart.
(4) Cass., I, i36 ; Rennes, I, 4o4» Picquart.
(5) Cass. y I, i38, i55 ; Rennes, I, 409, Picquart.
(6) Voir t. I, 359 à 364.
(7) Rennes, I, 43i, Picquart.
LE PETIT HEEU 295
Jamais plus il ne lui donnera la main (i).
Il resta longtemps, perdu dans ses pensées (2), devant ces papiers horribles et niais.
Il n'était point dévot, pas même croyant. D'autant plus sévèrement, il procéda à son examen de conscience.
Qu'eût-il décidé, s'il avait eu un confesseur ?
Il vit Dreyfus innocent de toute faute, irréprochable, torturé, supplicié, depuis dix-huit mois, dansson corps, dans son ame, un homme comme lui, un officier comme lui, un alsacien comme lui.
Et, surtout, il vit sa faute, à lui, qui, devant Teffondrement de l'accusation contradictoire, avait mis son espoir dans ces pièces, celles qui étaient là devant lui, qu'il avait portées lui-même, croyait-il, aux juges.
Il réfléchit presque toute la nuit. La certitude qui s'est faite en lui qu'une affreuse erreur judiciaire a été commise, que l'armée se doit à elle-même de la réparer, de châtier le coupable, de rendre son honneur à Tinnocent, dès demain, il dira tout à Boisdeffre.
Cela, très simplement, comme il faisait toutes choses, sans phrases.
Il ne se crut pas un héros ; il se savait un honnête homme. Penser, agir autrement serait d'un infâme, d'un drôle indigne de porter l'uniforme.
Le lendemain, 1^^ septembre, Picquart rédigea une note de quelques pages où il résuma les charges contre Esterhazy : la carte-télégramme ; la déclaration de
(1) Cass., I, 2i3, Picquart : « J'ai cessé toute relation avec lui mais sans éclat. »
(2) /6/d., i5G, Picquart.
Cuers à Foucault ; les allures suspectes de l'officier dans son régiment (tout ce qu'il savait par Curé) ; le bordereau, d'une similitude d'écriture qui frapperait l'œil le moins exercé, d'un contexte qui ne laisse pas un doute; les tares, le désordre de l'homme qui, père de famille, entretient une fille, berne ses créanciers, tripote avec des escrocs.
La note conclut à une enquête approfondie. Il est nécessaire, avant tout, de demander des explications à Esterhazy sur ses relations avec l'ambassade d'Allemagne. 11 serait intéressant d'interroger ses secrétaires. « Il est indispensable d'agir inopinément, avec fermeté et prudence, car le commandant est signalé comme un homme d'une rouerie sans égale (i). »
Muni de cette note, du petit bleii^ d'un fac-similé du bordereau, des pièces de comparaison, des rapports de Desvernine et du dossier secret, Picquart se rendit chez Boisdeffre, lui exposa sa découverte, sBs arguments (2),
Quand Picquart en arriva au dossier secret, Boisdeffre, jusqu'alors impénétrable, passé maître, à bonne école, dans l'art des savantes dissimulations, ne put retenir ce cri : « Pourquoi n'a-t-il pas été brûlé, comme il avait été convenu (3) ? »
Picquart, de cette question, reçut un choc. Il apprenait, pour la première fois, cet ordre étrange. Il raconta sa conversation avec Sandherr.
C'est ainsi que Boisdeffre connut la désobéissance de Sandherr, la menaçante précaution d'Henry.
Boisdeffre ne fit aucune autre réflexion (^). Il ne pro-
(1) Cass., II, 89.
(2) Cass., I, i56; Rennes, I, 432, Picquart; Inslr. Fabre, 60; Rennes, I, 524, Boisdeffre.
(3) Révision, 121, lettre de Picquart au garde des Sceaux.
(4) Cass., I, 189, Picquart : « Les généraux Boisdeffre et Gonse ont regardé ces pièces avec moi, comme étant les pièces communiquées aux juges. »
testa pas, comme il l'eût fait s'il avait eu la conscience en repos, que le crime de Dreyfus était certain, établi par cent preuves, et qu'il était insensé de le mettre en doute. Mais il continua à écouter Picquart avec le même air d'impassible gravité, planant très haut, ne donnant aucune raison contre les siennes (i), même quand l'officier expliqua qu'aucune des pièces secrètes ne pouvait soutenir cinq minutes de discussion contradictoire (2).
Toutefois, il ne lui laissa pas achever sa démonstration et, sortant tout à coup de son silence, il lui ordonna d'aller rendre compte à Gonse, à la campagne, et de prendre son avis (3). (Ainsi, tant qu'Esterhazy avait été seul en cause, Boisdeffre avait oublié qu'il importait de suivre la voie hiérarchique (4), que « le service des Renseignements est dans les attributions du sous -chef de l'Etat-Major, et que le plus sûr des guides (5) », c'est Gonse.)
Picquart s'étonna un peu, mais, docile, écrivit à Gonse, lui annonçant sa visite pour le surlendemain. Ce délai donnait à Boisdeffre le temps de réfléchir, de consulter son directeur, à leur conférence quotidienne (6), sur les moyens les plus propres à parer au danger.
Le lendemain, Picquart retourna chez Boisdeffre : « Croyez-vous, demanda le général, que j'aie dormi après ce que vous m'avez montré hier ? » Et, encore une fois,
(1) Procès Zola, I, 3o6; Cass., I, 189; Rennes, I, 432, Picquart. — Inslr. Fabre, 60; Cass., I, 262, Boisdeffre : « Je trouvai une certaine ressemblance dans les écritures; j'avais vu bien des écritures qui ressemblaient déjà^ plus ou moins, à celle du bordereau. »
(2) Instr. Fabre, 87, Picquart.
(3) Cass., I, i3o, 150; Rennes, I, 452, Picquart; I, 525, Boisdeffre.
(4) Rennes, I, 525, Boisdeffre.
(5) Instr. Fabre, 60, Boisdeffre.
(6) Il voyait tous les jours le Père Du Lac, qui me l'a dit luimême.
il n'osa pas entamer de discussion. Les paroles décisives : w Vous faites fausse route, Dreyfus est certainement coupable I » lui restèrent dans le gosier.
Le 3 septembre, quand Picquart arriva chez Gonse, à Cormeilles-en-Parisis, il eut l'impression que le souschef savait déjà. Boisdeffre, en effet, lui avait écrit, la veille, prescrivant la réponse à faire (i). Picquart exposa à Gonse sa découverte pendant deux longues heures (9). Gonse, comme Boisdeffre, Técouta sans une seule observation (3). 11 n'allégua aucune autre preuve contre Dreyfus, ne souffla mot des prétendus aveux (4). Quand il eut pris connaissance de toutes les pièces, y comprises celles du dossier secret, Gonse, grimaçant (5), dit seulement : « Alors, on se serait trompé (6) ? »
Il n'ajouta, ce jour-là, aucun autre commentaire (7). Quand Picquart, comme il y avait été invité par
(1) Voir p. 299, note 1.
(2) Cass., I, i^o, Picquart.
(3) Ibid. — Cass., I, 248, Gonse : « J'ai été très étonné. »
(4) Rennes, I, 432, Picquart.
(5) Révision, ii3, lettre de Picquart au garde des Sceaux : « Gonse fit la grimace en me disant... »
(6) Insir. Fabre, 77; Cass., I, i4o, 161; Rennes, I, 432, Picquart.
— Gonse {Rennes,!, 56o) dit qu'il reconnut une certaine ressemblance entre l'écriture du bordereau et celle d'Estorhazy, mais il y a bien d'autres écritures qui se ressemblent. « Dcmnnge : Le général Gonse n'a-t-il pas, h ce moment, conçu la pensée qu'il pouvait y avoir eu une erreur en 1894? — Gonse : Du tout ! — Démange : N'a-t-il pas été frappé par l'identité d'écritures ?
— Gonse. Non. » Et ailleurs : « Un membre du Conseil : Quand M. Picquart vous a fait part de ses recherches, n'avezvous pas laissé voir qu'il était possible qu'on se soit trompé et que Dreyfus fût innocent ? — Gonse : Jamais de la vie. » (I, 557.)
(7) Procès Zola, I, i5i, 219, Gonse; Cass., I, 161, Picquart; I, 248, Gonse. — « Il parut partager ma conviction. » {Cass., II, 208, Picquart.)
Boisdeffre, lui demanda son avis, « Séparer les deux affaires, dit Gonse, Tafiaire Dreyfus, l'alfa ire Esterhazy ( i ) . » La réponse parut à Picquart dénuée de sens : le bordereau, étant commun aux deux affaires, ne peut être à la fois de Dreyfus et d'Esterhazy (2). Il ne comprit que plus tard la perfidie de la formule. L'essentiel pour Boisdeffre, à cette heure précise, est de gagner du temps. Il est trop tôt encore pour briser Picquart. En attendant, on le détachera doucement de l'affaire Dreyfus, la seule qui inquiète les associés de Mercier, et, le payant d'un silence prometteur et de quelques bonnes paroles, on l'occupera à une feinte poursuite d'Esterhazy (3). Ainsi Gonse cacha sous un masque de sottise, Boisdeffre sous un masque de hautaine sérénité, un
(1) Cas.<?.,I, 161; 11,208; Bennes, 1,432, Picquart; Procès Zola, I, i5i; Rennes, l, 557, 559, Gonse; Cass., 1, 262, Boisdeffre : « Gonse m'écrivit alors et il partageait ma manière de voir; il avait fait les mêmes observations que moi à Picquart, c'esià-dire qu'il y avait là deux affaires distinctes. » — A Rennes (I, 525) Boisdeffre précise : « Gonse m'écrivait qu'il partageait mon avis sur la manière d'agir, qu'il ne fallait pas mêler les affaires.... etc. » Si Gonse, de l'aveu de Boisdeffre, écrit à Boisdeffre quHl partage son avis, c'est qu'il le connaît déjà, que Boisdeffre lui a dicté la réponse à faire, que Boisdeffre n'a pas envoyé Picquart chercher l'indispensable avis de Gonse, mais lui rapporter une réponse convenue d'avance.
(2) Instr. Fabre, 77, Picquart : « Je lui objectai que le bordereau était commun aux deux affaires. » Procès Zola, I, 828 : « Je n'ai jamais bien compris cette distinction. »
(3) Gonse, à Rennes, regrette de s'être mal expliqué dans ses lettres « qu'il ne croyait pas, quand il les écrivit, devoir passer à la postérité » : « Séparons les deux affaires, laissons le bordereau à la charge de Dreyfus, puisqu'il y est, et prenons simplement les charges qui peuvent résulter pour Esterhazy du petit bleu ou d'autres pièces qui pourraient se présenter. Vous dites qu'il a apporté des documents, ceci, cela. Eh bien ! interrogez les officiers, les secrétaires. Voilà ce que j'ai dit. » (I, 559.) — Picquart comprit « qu'il devait abandonner toute idée de faire des expertises entre l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazy ». {Instr. Fabre, 78.)
même calcul profond comme il y en a beaucoup dans la politique des Jésuites.
Picquart transmit à Boisdeffre la réponse de Gonse, l'avis que Boisdeffre avait dicté à Gonse. De la part de Gonse, cette consigne imbécile (en apparence) ne Favait pas étonné. Il avait essayé en vain de lui faire admettre quelques objections élémentaires (i). Mais il croyait, tout comme Dreyfus, en Boisdeffre. Il s'attendait à le voir hausser les épaules. Boisdeffre avait paru guetter son retour (2). « Alors, séparez!... » lui dit-il simplement.
Picquart voulut savoir s'il devait exposer le cas au ministre, Boisdeffre lui dit d'attendre.
C'est l'évidence pour Picquart que ni Boisdeffre ni Gonse ne voient leur devoir comme il a vu lui-même le sien. Il se rend compte qu'il a sensiblement enfreint l'antique consigne de toutes les lâchetés : « Ne faites pas d'affaires ! » Cependant, grâce à sa prudence, aucune indiscrétion n'a été commise, rien n'a transpiré au dehors. Un grand événement vient de se produire, mais ils en sont les maîtres. Picquart attribue les premières résistances de ses chefs à l'ennui d'avoir à prendre une grave décision, à la peur de l'aveu public d'une erreur. Il ne s'en inquiète pas encore. Il ramènera bientôt ces consciences qui se dérobent devant l'honneur, comme un cheval craintif devant l'obstacle. Loin des orages qui, naguère, déchaînés par une coupable révélation, ont affolé les esprits, dans l'air rassérène, la réflexion, le sentiment du droit, la pitié, l'emporteront sur le faux respect humain. Picquart tient pour certain que les chefs ne laisseront pas sciemment un traître dans l'armée, un innocent au bagne.
(1) Instr. Fabre, 77, Picquart.
r?.) Jbid.