‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 5)Chapitre 1 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ces premiers temps qui suivirent la grâce de Dreyfu furent empreints, pour presque tous ses partisans, d'une grande douceur. La fin de ses souffrances matérielles les soulagea d'une angoisse qui était elle-même devenue physique. La vision du malheureux sur son rocher s'interposait depuis des années entre eux et ce qui fait à l'ordinaire la vie aimable ; Dreyfus rendu aux siens, l'humanité satisfaite, l'amertume qui s'était mêlée aux choses s'évapora. Le récit, par un témoin oculaire, de ses premières heures de liberté (j), l'évocation, par Zola, dans une lettre à Mme Dreyfus (2), du « refuge familial » où « le pauvre être » allait rénaître à la vie, « réchauffé par des mains pieuses », firent couler de bonnes larmes. Les femmes surtout goûtèrent profondément « cette minute délicieuse » du retour, sans

(1) Jules Huret, En liberfé, dans le Figaro du 22 septombre 1899.

(2) La Vérilé en marche, Kî3 et suiv.

s'inquiéter « qu'on eût obtenu de la pitié ce qu'on ne devrait tenir que de la justice ». Zola, très peuple, comprit très bien que c'était le sentiment des braves gens et n'insista pas sur « son deuil de citoyen » : « Un innocent souffrait le plus effroyable des supplices, je n'ai vu que cela, je ne me suis mis en campagne que pour le délivrer de ses maux, » L'innocent était délivré, c'était donc « jour de grande fête, de grande victoire ».

Les obsèques de Scheurer donnèrent lieu à d'imposantes manifestations. Son cercueil, transporté d'abord de Luchon à Paris, fut accompagné par un long cortège à la gare de Strasbourg pour être conduit de là au cimetière de Thann (i). Il avait écrit dans ses Mémoires : « Les Allemands me verront revenir toujours dans mon pays qui n'est pas le leur (2).» Lalance, à la maison mortuaire, donna lecture d'une lettre émouvante de Dreyfus.

Il arriva pour Scheurer ce qui arrive pour la plupart des hommes qui ont fait leur devoir sans se préoccuper de la gloire ou de la popularité. La mort les grandit, en même temps qu'elle diminue ceux qui ont reçu pendant leur vienne bruyante récompense, ou, plutôt, elle leur rend à tous leurs exactes proportions. La noblesse du caractère de Scheurer, la beauté de son rôle vont apparaître davantage à mesure qu'on s'éloignera des événements.

Malgré le calme avec lequel les soldats avaient accueilli la grâce de Dreyfus, Galliffet adressa un ordre

(1) 25 septembre 1899. Presque tous les ministres et le président du Sénat, Fallières, assistèrent aux obsèques. Des discours furent prononcés par Cazot, Siegfried, Brisson et Ranc.

(2) Souvenirs de Jeunesse, 22.

général à l'armée. Il avait la manie d'écrire, écrivait de verve, d'un style vif, brusque, incorrect, mais d'une incorrection de grand seigneur qui ne prend pas la peine d'épurer, affectait la crudité d'expression et la trivialité comme une élégance de haut goût, lançait ses boutades comme des charges. Et, là encore, il était double ; tantôt, vraiment débridé, il jetait sur le papier, sans ménagement ni pudeur, tout ce qui lui passait par la tête; tantôt, parce qu'on le croyait moins sûr de sa plume que de son sabre, il faisait passer, sous le couvert de l'emportement, des méchancetés ou des imprudences calculées. — Il ne décidait rien d'important, depuis qu'il était ministre, sans consulter Waldeck- Rousseau, jusqu'à exagérer le respect; il n'en fit rien, cette fois, et cela de propos délibéré, pour n'avoir pas à rengainer sa prose ; il la communiqua directement aux chefs de corps et aux journaux :

L'incident est clos ! Les juges militaires, entourés du respect de tous, se sont prononcés en toute indépendance. Nous nous sommes, sans arrière-pensée aucune, inclinés devant leur arrêt. Nous nous inclinerons, de même, devant Tacte qu'un sentiment de profonde pitié a dicté à M. le Président de la République. Il ne saurait plus être question de représailles, quelles qu'elles soient.

Donc, je répète, l'incident est clos.

Je vous demande et, s'il était nécessaire, je vous ordonnerais d'oublier ce passé pour ne songer qu'à l'avenir.

Avec tous mes camarades, je crie de grand cœur : « Vive l'armée ! » à celle qui n'appartient à aucun parti, mais seulement à la France (1),

La formule : «l'incident est clos.... », qui lui plut

(1) 21 septembre 1899.

tant qu'il l'avait répétée deux fois, irrita les amis de Dreyfus. Ils protestèrent que cette tragédie qui avait remué la France aux entrailles n'avait rien d'un fait divers ; le rideau, qu'on vient de baisser, n'est pas tombé pour ne pas se relever ; ils ne se sont pas inclinés et ne s'inclineront pas devant le jugement de Rennes;, la grâce n'a pas été dictée seulement par la pitié. Mais le gros du public, qui était excédé de l'Affaire, en jugea tout autrement, à la fois amusé par l'insolente formule et point fâché qu'une voix un peu rude signifiât aux acteurs du drame qu'on les avait assez vus.

Waldeck-Rousseau trouva fort mauvais que le général ne lui eût point soumis son manifeste ; il l'aurait arrêté jiu passage ou, tout au moins, remanié ; surtout, quand le Président de la République et tous les ministres s'étaient prononcés déjà pour l'amnistie (i), il était incorrect que le ministre de la Guerre, «'adressant ,à l'armée, se donnât l'air de Timposer, de la décréter à lui seul. Il s'en expliqua avec lui, en présence de Loubet qui marqua le même déplaisir, et il refusa de publier r« ordre général » au Journal officiel.

Galliffet reçut ces observations avec une déférence professionnelle, mais qui ne trompait pas sur le fond ; il avait réussi son coup ; s'il perdait un peu de la confiance, jusqu'alors aveugle, de Waldeck-Rousseau, il retrouvait la faveur de son « monde ». Il racontait aux républicains qu'il méprisait « ces gens-là » ; de fait, il ne les estimait guère, mais il y tenait. Aux obsèques de Brault, son chef d'état-major, quelques jours après, il parla encore pour eux : « Dieu nous a enlevé cet homme de bien.... Consolons-nous en pensant que ce soldat chrétien a reçu sa récompense dtins un monde 'meil-

(1) Voir t. V, 565.

leur. » L'hypocrisie était bien le seul vice qu'on ne lui eût pas encore reproché. Les catholiques lui marquèrent leur satisfaction par la bouche d'Arthur Meyer, récemment baptisé, qui s'écria : « Dieu reparaît! »

Cependant la lassitude était si générale que les polémiques ne se rallumèrent point, comme Waldeckl^ousseau en avait eu la crainte. Je m'inscrivis contre l'amnistie annoncée, ainsi que Clemenceau et Havet (i); Drumont, Judet ripostèrent que Dreyfus était déclaré coupable par un sixième ministre de la Guerre ; et ce fut tout pour l'instant, parce que c'était trop tôt. On avait besoin, de part et d'autre, de reprendre haleine, de laisser passer la fatigue d'un long combat^ lourde aux épaules les plus robustes.

Deux ou trois d'entre nous, cjui n'auraient pas hésité à braver cette fatigue pour amorcer tout de suite une deuxième procédure en revision, furent arrêtés par d'autres obstacles.

Comme la revision peut elre demandée c{uand un des témoins entendus a été poursuivi et condamné pour faux témoignage (2), il suffisait d'établir juridiquement un seul faux témoignage, parmi tant de dépositions mensongères qui avaient été produites à Rennes, pour saisir à nouveau la Cour de cassation. Mathieu Dreyfus pensa d'abord à Cernuski. Il me raconta que le roman du prétendu héritier des rois serbes (à la séance du huis-clos) reposait sur des confidences qu'un de seâ compatriotes, Adamovitch, aurait reçues d'un professeur viennois^ le docteur Mosetig, conseiller aulique (3), et il me pria de me mettre en quête de ce dernier. Le

(1) Siècle du 22 septembre 1899, Aurore des 2i et 26, etc.

(2) Article 443 du Code d'instruction criminelle.

(3) Voir t. V, 487.

hasard voulut que le journaliste autrichien à qui je m'adressai, Frischauer, fût précisément le frère de l'avocat qui devait plaider pour l'autre Mosetig, le complice de Przyborowski, dont l'arrestation avait si fort ému Mareschal et Rollin et que Cernuski avait transformé en conseiller aulique pour donner du poids à ses mensonges. Dès que l'avocat fut irîformé par son frère de la déposition de Cernuski, il en avertit le conseiller aulique qui fît paraître aussitôt dans les journaux un démenti : il n'avait jamais connu ni le serbe Adamovitch, à qui il aurait raconté que la Prusse entretenait en France quatre espions, dont Dreyfus, ni l'officier supérieur allemand de qui il aurait tenu ce récit; bien plus, il n'avait connu les noms de. Dreyfus et d'Esterhazy que par leurs procès (i).

La protestation du professeur Mosetig était si formelle, l'imposture si manifeste que l'idée d'introduire aussitôt une plainte en faux témoignage contre Cernuski ne parut pas d'abord déraisonnable. A la réflexion, de l'avis formel de Mornard, il n'y eut pas de doute qu'il fallait y renoncer. La déposition de Cernuski au huisclos, la seule où il eût donné des noms, n'ayant pas été recueillie par les sténographes, il serait toujours loisible à l'ancien officier autrichien de contester les dires des plaignants ; dès lors, la condamnation en faux témoignage n'était rien moins que certaine ; un acquittement, même faute de preuves, serait vivement exploité contre Dreyfus. Ainsi l'on risquait de compromettre le sûr progrès qui, par la seule force du temps, devait s'opérer dans les esprits.

(1) Nouvelle Presse libre du 5 octobre 1899. — Je publiai la protestation du docteur Mosetig dans le Siècle et dans le Figaro du lendemain.

Trarieux suggéra alors de dénoncer Savignaud, l'ancien planton de Picquart en Tunisie, qui prétendait avoir porté à la poste des lettres du colonel à Scheurer et qui avait été suborné par Henry, à l'époque de Cavaignac (i). On n'avait pas encore la correspondance de Leblois et de Scheurer (2), qui donnait la preuve matérielle que celui-ci, en 1897, ne connaissait pas Picquart; mais Scheurer, au cours du procès de Rennes, avait écrit à Jouaust qu'il avait vu Picquart pour la première fois au procès Esterhazy et que, précédemment, il n'avait pas reçu de lettres de lui ; et l'ordonnance de Picquart, Roques, avait déposé que c'était lui qui, en Tunisie, avait toujours porté les lettres de son chef à la poste. Il y avait donc, selon Trarieux, des chances sérieuses de faire condamner Savignaud ; comme la loi ne distingue pas entre les faux témoins dont le mensonge a pesé sur le jugement et ceux que les juges ont tenus pour négligeables, la demandé 'en révision serait recevable. Cependant il ne fut pas donné suite à l'avis de Trarieux, parce que le lien était par trop tenu entre l'incident Savignaud et l'affaire Dreyfus, et parce que l'opinion n'eût pas compris qu'on essayât de rentrer dans un aussi grand drame par une si petite porte.

Picquart, qui avait seul qualité pour porter plainte contre Savignaud et qui souhaitait le procès, n'insista pas. Aussi bien avait-il sacrifié assez à la cause de Dreyfus et conquis le droit de penser un peu à lui-même. En effet, il était toujours sous le coup de l'absurde plainte en conseil de guerre, que Cavaignac avait

(1) Voir t. III, 105.

(2) Elle ne fut putrliée qu'en 1901 (7 à 10 mai), dans le Siècle .

déposée contre lui et que la Cour de cassation n'avait pas réussi à écarter pour l'affaire Boulot et celle des pigeons (i), et il se préoccupait, non sans raison, d'échapper aux juges militaires qui ne l'épargneraient pas plus, pensait-il, que Dreyfus.

La procédure à laquelle il avait songé pour ne point passer en conseil de guerre et pour éviter ainsi à l'armée une nouvelle injustice semblait, à première vue, très praticable. Il s'agissait d'obtenir de Gallifïet qu'il ordonnât, ou fît ordonner par le gouverneur de Paris, un supplément d'enquête qui aboutirait à un non-lieu (2). Picquart me pria, et j'acceptai aussitôt, de lui ménager une entrevue avec Millerand. Les bonnes dispositions de Millerand m'étaient connues et il s'était mis en crédit auprès de Galliffet (3).

Bien que les ministres fussent déjà d'accord pour (( liquider » par l'amnistie toutes les affaires connexes qui avaient précédemment été ajournées, à savoir : la demande de mise en accusation contre Mercier, le procès en espionnage contre Picquart, la plainte des officiers du premier conseil de guerre contre Zola et celle de Mme Henry contre moi, Millerand ne se refusa pas à examiner le moyen que nous lui indiquions pour mettre

(1) Voir t. V, 141.

(2) « Picquart demandait une enquête supplémentaire d'où le non-lieu serait nécessairement sorti. » (Clemenceau, Injustice militaire, 387.)

, (3) L'entrevue eut lieu le 4 octobre. Picquart m'écrivit le lendemain qu'il avait été très satisfait de son entretien avec Millerand : « Je vous remercie beaucoup de m'avoir fait faire sa connaissance. »> Millerand m'avait écrit précédemment : « Dès maintenant, je crois pouvoir vous dire qu'il n'y a rien à craindre, car nous avons causé de l'affaire de Picquart et il a été formellement entendti qu'elle serait ajournée en attendant l'heure où elle pourrait, avec quelques autres, être définitivement liquidée. » (24 septembre 1899.)

tout de suite Picquart hors de cause. La question était par malheur moins simple que nous l'avions pensé. Le procureur général Manau, chargé par Monis de l'étudier, conclut qu'il fallait laisser suivre leur cours aux <leux misérables affaires qui restaient retenues contre Picquart. Il aurait été heureux de le soustraire à la fois aux ri.sques d'un conseil de guerre et à la promiscuité d'une amnistie avec Mercier ; mais la loi était la loi. En effet, quand la Chambre criminelle avait été saisie de la demande de Picquart en règlement de juges au sujet des différentes plaintes qui avaient été portées contre lui, les procédures étaient terminées (i), toutes ces affaires « en état », à la veille d'être plaidées. C'était donc pour être jugées au fond que la Chambre criminelle avait renvoyé les unes à la juridiction civile, les autres à la juridiction militaire. L'affaire du petit bleu avait été jugée le i3 juin par la Chambre des mises en accusation ; pareillement, il n'y avait plus qu'à faire juger par le conseil de guerre l'affaire Boulot et celle des pigeons voyageurs. Tout supplément d'enquête aurait été illégal (2).

Quand Picquart connut les conclusions du vieux procureur général, il en conçut beaucoup d'humeur contre Waldeck-Rousseau .

(1) Articles 127 et suivants du Code d'Instruction criminelle.

(2) Ce qui n'empêchera pas Clemenceau d'écrire que « Galliffet refusa brutalement » la demande d'enquête supplémentaire qui avait été formée par Picquart. [Aurore du 14 novembre 1899.)

J'ai raconté précédemment que je ne m'étais jamais rencontré avec Dreyfus et pour quelles raisons je n'avais pas assisté au procès de Rennes. Je ne fis sa connaissance qu'au mois d'octobre de cette année, à la campagne des Villemarie, prés de Carpentras, où il était l'hôte de sa sœur aînée, Mme Valabrègue.

Il m'attendait avec sa femme derrière la grille du jardin. Mme Dreyfus, qui avait quitté ses vêtements de deuil, vint au-devant de moi : « Mon mari », me dit-elle, comme si elle avait eu besoin de le nommer. Nous nous serrâmes la main; il me dit, sans aucune émotion apparente : « Merci », et ce fut tout, ce seul mot en guise de salut, et j'eus l'orgueil de trouver cela également digne de lui et de moi.

Beaucoup de ses partisans, à qui il ne manifesta point sa gratitude avec plus d'expansion, en furent au contraire froissés et commencèrent dès lors à accréditer qu'il n'était pas sympathique et que son innocence était sa principale vertu. L'esprit de la plupart des hommes est fait ainsi que la plus incomprise des beautés morales, c'est la simplicité des attitudes et des paroles dans les grandes catastrophes de la vie, ou dans les premiers temps qui les suivent, quand la victime qui leur a échappé est devenue un personnage historique. On trouva généralement que Dreyfus continuait à mal joifer son rôle, parce qu'il n'en jouait aucun, restait simplement lui-même ; on prit la pudeur qu'il avait de ses sentiments pour de la sécheresse ; on fit passer pour vide ce cœur plein, mais qui ne débordait pas.

S'il y avait alors un homme qui aurait été excusable de se parer de ses souffrances, sinon de les exploiter, c'était bien lui ; et il faut avouer que nombre de ses partisans lui en auraient su gré, afin d'entretenir les passions qui devaient hâter la victoire. Or, il s'obstina à mettre sa fierté à ne pas faire appel à la pitié, et, encore, à dissimuler les ravages de tant de misères qui l'avaient épuisé, la fatigue de son cerveau, la faiblesse de ses membres encore ankylosés qui ne se mouvaient qu'avec peine et dont les jointures criaient. Sa femme et ses sœurs, en l'obligeant, devant moi, à suivre un régime de convalescent, lui causaient une sorte d'humihation qu'il supportait mal ; il aurait voulu écarter même la conjmisération physique et que son corps parût aussi invaincu que son âme.

J'.ai su seulement plus tard, par Mme Dreyfus, que, presque toutes les nuits, pendant les deux années qui suivirent son retour de l'île du Diable, ses fièvres le reprenaient ; qu'il se réveillait dans l'hallucination d'être encore là-bas et qu'il devait se lever, faire de la lumière, arpenter la chambre pour chasser l'abominable cauchemar, échapper au prolongement nocturne de son supplice.

Au moment où je lui fis ma visite, il n'avait encore rien raconté à ses enfants, de peur d'ébranler leurs jeunes imaginations d'une secousse trop forte et, surtout, de les troubler dans le patriotisme sans réserve où il avait voulu qu'ils fussent élevés en son absence. Les enfants croyaient toujours qu'il revenait d'un long voyage, où il avait été très malade.

Dès que nous nous trouvions seuls, nous n'avions nécessairement pas d'autre sujet de conversation que l'Affaire ; j'étais beaucoup plus ému que lui, car il m'en parla dès lors, toutes fraîches que fussent encore ses

plaies, avec une étonnante sérénité et presque comme de l'aventure d'un autre. Il commençait à se rendre compte du prodigieux bouleversement dont sa tragédie avait été l'occasion, mais sans réussir toutefois à se pénétrer de Tatmosphère du drame, c'est-à-dire soit à s'assimiler les passions de ses défenseurs, soit à comprendre l'obstination féroce de ses adversaires. Il ne jugeait qu'avec sa raison de mathématicien, ce qui permit de dire qu'il n'était pas «dreyfusard », selon l'affreux vocable qu'on avait adopté de part et d'autre, et il restait très-soldat ; il souffrait pour les chefs de l'armée, plus qu'il ne leur en voulait, de leur aveuglement ou de leur injustice, et, pour lui-même, des généralisations violentes dont il était le prétexte. Les articles de Gohier, qui se déchaînait à nouveau après s'être à peu près contenu pendant le procès de Rennes, ne l'indignaient pas moins que ceux où Drumont et Judet l'accusaient de s'être reconnu coupable par le fait de la grâce sollicitée et acceptée.

On a vu qu'il avait fallu toute l'insistance de Mathieu pour le décider à retirer son pourvoi et à permettre au gouvernement de déchirer le verdict de Rennes (i); mais cette histoire de la grâce n'était pas encore connue ; elle ne l'a été que bien des années après, par le récit que j'en ai fait ; ceux qui avaient été mêlés à cet épisode étaient tenus pour l'instant par une manière de secret professionnel, et les versions qui s'en étaient répandues étaient inexactes ou volontairement menson^ gères. Ceux des révisionnistes qui avaient été opposés à la grâce, et qui gardaient le droit de la critiquer, ne tinrent pas tous le langage qu'il eût fallu. Ils allaient répétant que Dreyfus avait fait preuve de faiblesse; il

(1) Voir l. V, ôôi).

avait • sacrifié à des considérations personnelles la grande affaire politique et d'un intérêt général qu'était devenu son cas particulier. Clemenceau, notamment, eut des paroles dures mêlées à de la déclamation : « Oh ! je n'ignore pas qu'on va poursuivre la réhabilitation de Dreyfus devant la Cour de cassation. JNos juges civils finiront, après je ne sais quelle procédure, par mettre en morceaux la prétendue justice qui, parle mensonge des circonstances atténuantes et par l'abaissement de deux degrés de la peine, s'est infligée à ellemême le plus éclatant démenti. Cela peut être excellent pour Dreyfus, et, après l'expérience qu'il a faite des conseils de guerre, il est excusable de chercher dans la justice civile une sécurité supérieure. Mais, au-dessus de Dreyfus, il y a la France dans l'intérêt de qui nous avons

d'abord poursuivi la réparation du crime judiciaire

Dreyfus s'occupe de Dreyfus ; c'est bien. Nous, nous songeons à notre patrie succombant sous l'implacable iniquité de la secte romaine et sous l'imbécile brutalité du fer impuissant contre l'étranger, (i) »

Le manque de sympathie qui apparaissait sous cette rhétorique était très pénible à Dreyfus et, comme il ne connaissait pas encore Clemenceau, il s'en étonnait ; surtout, il n'arrivait pas à apercevoir quel genre de service il aurait rendu au parti qui avait repris à son occasion la vieille lutte contre le césarisme et contre l'Église, s'il était allé mourir dans une prison, ne laissant à réhabiliter qu'un cadavre.

Il n'était pas sans se rendre compte du bénéfice, sinon moral, du moins théâtral, que lui aurait valu une attitude plus intlexible, s'il avait refusé la liberté offerte, la joie de retrouver les siens; mais il comptait

(1) Aurore du 24 septembre 1899.

que la diminution de son personnage serait momentanée et que ceux qui lui reprochaient d'avoir déserté sa propre cause reviendraient à plus d'équité quand ils le verraient à l'œuvre, travaillant avec eux, d'une ténacité inlassable, à reconquérir tout son honneur.

Ayant écarté, comme on l'a vu, le moyen que Mathieu avait cru trouver dans le faux témoignage de Cernuski, nous tombâmes d'accord qu'il n'y avait pas autre chose à faire pour l'instant que de chercher un surcroît de lumière dans deux des procès qui restaient en suspens, celui des juges d'Esterhazy contre Zola et celui que m'avait intenté Mme Henry.

Ni Zola ni moi, également indifférents à une condamnation pour délit de presse, ne recommencerons l'erreur de Rennes. L'obsession de l'acquittement a paralysé les avocats ; nulle offensive calculée, méthodique, poussant droit à l'ennemi ; les débats, pendant vingt-cinq audiences, se sont déroulés comme si Esterhazy et Henry étaient des comparses. On a échoué à établir, devant la justice militaire, l'innocence de Dreyfus par l'absence de preuves contre lui. Nous l'établirons, devant le jury, par la preuve du crime d'Esterhazy, avoué déjà pluS/qu'à demi par Esterhazy lui-même, et du crime d'Henry, d'une vérité moins criante, mais combien probable, sans lequel il n'y a plus de fil conducteur à travers le drame (i).

(1) Zola croyait, comme moi, à la complicité d'Esterhazy et d'Henry; il me l'écrivit de Londres à plusieurs reprises. —Voir t. V, 621 et suiv. — Dans son article du 5 juin 1899, à son retour en France, il y insista : « Oui, je soupçonnais Henry déjà, mais sans preuve, à ce point que je crus sage de ne pas même le mettre en cause. Je devinais bien des histoires, certaines confidences étaient venues à moi, si terribles, que je ne me sentis pas le droit de les risquer, dans leurs effroyables conséquences. »

Zola, en juin, à son retour à Paris, dans la joie de l'arrêt de revision et n'ayant pas de doute que Dreyfus serait innocenté à Rennes, avait écrit « que son procès n'était plus utile et ne l'intéressait plus (i) ». De nouveau, maintenant, son procès l'intéressait, redevenu utile, et il avait déjà annoncé que, le 28 novembre, il serait à Versailles, prêt à recommencer la lutte « dans toute son ampleur » ; il y réclamera le témoignage de Schw^arzkoppen, « le seul qui peut faire la pleine lumière (2) ».

J'avais, de mon côté, publié une déclaration analogue (3), non moins résolu à la bataille que Zola et non moins persuadé que, « si on avait la justice de laisser venir nos procès (4) », « nous cernions le crime ». Je ne faisais aucun doute que j'arracherais la vérité sur le rôle d'Henry aux cent et quelques témoins que j'avais indiqués l'hiver précédent ; l'un d'entre eux, le général de Rosen, attaché militaire de Russie à Berne, tenait directement de Schwarzkoppen qu'Henry avait été le pourvoyeur d'Esterhazy; il en avait informé son ministre, le baron Yonine, qui l'avait raconté à l'écrivain Pavlowsky (5).

Qu'il y ait eu de l'illusion dans l'espoir que nous fondions sur les témoignages de ces étrangers qui par-

(1) Voir t. V, 124.

(2) La Vérité en marche, 157 et 159. [Aurore du 12 septembre 1899.)

(3) Siècle du 22 septembre : « Le procès que Zola, par son retour, a réveillé, ne sera pas stérile, ni le procès qui m'est intenté pour la gloire d'Henry... On luttera, on rusera encore contre nous. C'est entendu, prévu. Luttes et ruses tourneront contre l'iniquité... Nous cernons le crime, il ne peut plus échapper. »

(4) Lettre de Zola : « Si on a la justice de laisser venir nos procès, ce sera sûrement la victoire définitive. »

(5) Voir t. IV, 432.

laient si volontiers à des amis, mais dont pas un seul n'avait eu encore le courage de produire publiquement sa part de vérité, c'est ce que l'événement a démontré. Il reste, par contre, très vraisemblable que nos procès, en remuant à nouveau l'opinion, eussent réveillé quelques consciences, arraché des aveux, provoqué le hasard qui nous avait déjà tant servis.

De toutes façons, notre parti était pris, Ne pas réclamer qu'il fût donné suite à nos procès, c'eût été manquer à Thonneur. La réparation définitive de Dreyfus en pouvait sortir.

La voulions-nous seulement pour lui ? Nous étions très loin du mot de Clemenceau : « Dreyfus s'occupe de^Xtreyfus... » Zola écrivit à Mme Dreyfus : « Que l'innocent soit réhabilité, et seulement alors la France sera réhabilitée avec lui (i). »

Le gouvernement, dès qu'il fut informé de notre intention, ne cacha point la sienne d'y faire obstacle par tous les moyens de procédure, c'est-à-dire d'ajourner nos procès jusqu'au vote du projet qu'il avait décidé de présenter : amnistie pleine et entière pour tous les faits connexes à l'affaire Dreyfus, extinction des actions pénales ou civiles qui y étaient relatives.

Peu d'hommes politiques ont été atteints à un moindre degré que Waldeck-Rousseau de ce que Renan appelait « la maladie de la certitude », parce qu'il aperce-

(1) La Vérifé en marche, 177.

LAMiNISTIE 17

vait, presque à la fois, d'un œil très clair, le pour et le contre qui sont dans les choses ; et très peu ont eu, à un plus haut degré, le sentiment de la responsabilité, l^orsqu'il se trouvait en présence d'une résolution im- .portante à prendre, il en éprouvaft une angoisse qui n'était pas seulement morale. Quelle que fût son habitude des grandes affaires, il appréhendait toujours de se tromper et de faire porter à son client, à son parti ou à son pays, les conséquences d'une erreur de jugement qu'il commettrait. Il savait qu'on hasarde toujours quelque chose, avec quelque circonspection qu'on procède, mais il s'ingéniait à hasarder le moins possible. Il refaisait cent fois dans son esprit le tour des problèmes que les circonstances lui posaient. Les affaires du monde sont à l'ordinaire emmêlées à ce poin qu'elles ne peuvent pas se résoudre simplement. Il faut chercher à concilier des intérêts et des droits qui sont presque également respectables, des devoirs contradictoires. Cette conciliation est parfois impossible. Le plus scrupuleux doit parfois faire taire ses scrupules. Il a dit, par la suite, qu'il n'éprouva jamais de plus vives inquiétudes de conscience qu'avant de se résigner à arrêter le cours de la justice, dans l'intérêt, qui lui parut supérieur, de la paix publique.

Cependant, il s'y était résolu, et cela dès septembre, durant la semaine qui suivit la condamnation de Dreyfus, pressé par Galliffet et par Loubet,qui ne firent pas formellement de l'amnistie la condition de la grâce, mais qui n'eurent pas plutôt consenti à la grâce qu'ils réclamèrent l'amnistie. Il se persuada alors hii-même qu'il n'y avait pas d'autre moyen, après cette nouvelle faillite de la justice militaire, de mettre un terme à la crise violente où le pays se déchirait, s'épuisait depuis deux ans.

On a prétendu qu'il fit aviser Mathieu Dreyfus, qu'il m'avertit que la grâce serait la préface de l'amnistie. Il n'en fit rien (i), et fit bien. S'il se trompa souvent sur les hommes, il connaissait très bien le cœur humain. La plupart de ceux qui avaient mené la bataille pour Dreyfus étaient encore trop émus, remués à de trop grandes profondeurs, pour voir au delà de l'idée qui les avait si longtemps dominés et absorbés. Il ne vaincrait pas leurs scrupules, qu' « il honorait (2) ». De tous les révisionnistes, j'étais le plus près de sa confiance. Il ne m'aurait pas persuadé qu'il fallait aller, non par la justice à l'apaisement, mais par l'apaisement à la justice. Ou bien, s'il m'avait ^convaincu, la grâce aurait eu l'apparence d'un marché.

Je n'avais donc appris qu'avec tout le monde, par le rapport de Galliff'et à Loubet sur la grâce, que le gouvernement s'engageait pour l'amnistie ; mais personne n'en fut alors surpris, parce que personne ne doutait que Galliffet quitterait la partie plutôt que de consentir au procès de l'ancien État-major et de la haute armée dans la personne de Mercier (3). Cela seul, dans l'état des choses, rendait l'amnistie inévitable ; le départ de Galliffet aurait provoqué une crise ministérielle; puis, le successeur, quel qu'il eût été, de Waldeck-Rousseau se serait prononcé pour l'effacement et jxjur l'oubli. Je ne pus toutefois me résigner à l'amnistie. Je me rendais un compte assez exact des nécessités politiques ; je m'avouais même que, si Dreyfus, au lieu d'êti*e condamné, avait été acquitté à Rennes, je ne me serais point fâché qu'un voile fût jeté sur le passé des officiers

(1) Voir t. V, 363.

(2) Sénat, séance du 2 juin 1900, discours de Waldeck-Rousseau sur l'amnistie.

(3) Voir t. V, 79 et 213.

coupables (i); pourtant, l'idée de justice pesait plus fort dans l'autre plateau, et je tenais pour certain que l'impunité des crimes, surtout s'ils sont commis par les grands, est une cause de démoralisation et qu'elle ouvre la porte aux recommencements.

C'est ce que j'allai dire à Waldeck-Rousseau, dès mon retour de Carpentras, et ce que Zola lui dit également. Après avoir hésité longtemps entre « le grand pardon du mépris public » et les « sanctions nécessaires », Zola avait écrit, après l'arrêt de la Cour de cassation, « qu'il fallait dresser un pilori, pour que la foule, je petit peuple sût enfin (2) ». C'était encore son sentiment ; surtout, il refusait de laisser porter atteinte « à son droit de citoyen à être jugé pour ses accusations contre le conseil de guerre qui avait acquitté Esterhazy » ; il lui fallait son procès.

Waldeck-Rousseau nous écouta avec attention (3), nous posa la même question : Étions-nous, l'un ou l'autre, assurés de provoquer à l'audience la révélation d'un fait nouveau qui permettrait de casser le jugement de Rennes ? Et, comme notre réponse fut la même, à savoir que « la vérité n'est pas un objet matériel qu'on apporte dans sa poche (4) », mais qu'il y avait toutes chances de faire sortir des clartés nouvelles de Finterrogatoire de nos témoins, surtout des attachés mili-

(1) Voir t. V, 121.

(2) La Vérité en marche, 141. — Voir t. V, 123.

(3) J'ai connu à la fois par Waldeck-Rousseau et par Zola leur discussion au sujet de ramnistie; cette conversation eut lieu à un dîner intime au ministèr.e de l'Intérieur. Je résume en une fois, pour éviter des redites, cet entretien et les entretiens que j'eus, un peu après, avec Waldeck-Rousseau.

(4) C'est ce que Zola répéta par la suite à la commission sénatoriale de l'anniistie (^voir p. 83) et dans sa « lettre au Sénat >^ {La Vérité en marche, 201).

taires étrangers, il s'arma de notre réponse contre nous. — S'il s'est heurté lui-même au refus direct de l'Empereur allemand, quand il a demandé à Berlin quelquesunes des pièces énumérécs au bordereau, à plus forte raison serons-nous déboutés ; ni Schwarzkoppen, ni Panizzardi, ni même le russe Rosen n'obtiendront de leurs gouvernements l'autorisation de venir déposer à Paris ou de s'expliquer sur nos commissions rogatoires; nos procès, merveilleusement propres à faire revivre au milieu d'une nouvelle agitation tout le drame, seront impuissants à en accélérer le dénouement. Non moins convaincu de l'innocence de Dreyfus que nous-mêmes et non moins désireux de lui voir rendre un jour tout son honnowr, Wàldeck-Rousseau a réfléchi plus que nous aux causes profondes qui ont soulevé beaucoup plus de la moitié de la France contre la revision et arraché aux juges de Rennes la condamnation du malheureux. 11 n'en faut accuser que le déchamement des passions qui ont obscurci la claire intelligence française et l'obscurcissent encore. Pour que l'aiîaire puisse être utilçment et définitivement jugée, il ne suffit pas d'un fait nouveau arraché à quelque témoin ou découvert par hasard ; il faut encore que la nouvelle revision s'engage dans une atmosphère épurée, dans le calme et le silence. Or, ce calme nécessaire à la manifestation victorieuse de la vérité ne peut venir que du temps. Les passions, qui sommeillent depuis la grâce, se réveilleront plus violentes si les anciennes actions criminelles sont rouvertes, surtout si Mercier est traduit devant la Haute-Cour. Aussi bien la condamnation de Mercier n'est-elle rien moins que certaine. Mercier, en communiquant aux juges de 1894 un dossier secret, en frappant l'accusé par derrière et dans l'ombre, a commis un acte abominable ; mais il alléguera que

les chefs de l'ancien État-major et de nombreux officiers, Picquart lui-même qui en est convenu, ont connu à l'époque son acte et l'ont approuvé, sans le moindre scrupule de conscience et par ignorance du droit. Trarieux, tout ancien ministre de la Justice qu'il fût, n'at-il pas dit au procès de Zola : « Si Dreyfus était un traître, la forme eût-elle été violée contre lui, je n'oserais élever la voix et je ne le ferais pas (i) » ? La majorité du Sénat, qui a voté la loi de dessaisissement, condamnera-t-elle Mercier ? Un gouvernement, pour peu qu'il soit sage et prévoyant, ne se lance pas dans une telle aventure. Quand les passions auront cédé à l'action du temps, quand les juges ne se croiront pas, comme à Rennes, appelés à choisir entre Mercier et Dreyfus, quand Igs coupables, couverts par l'amnistie, n'auront plus un intérêt personnel à faire maintenir la condamnation d'un innocent, alors, mais alors seulement, on pourra achever l'œuvre interrompue. Il suffira d'ailleurs de très peu d'années pour désarmer les haines, car la résolution que la France tient le moins, c'est celle de haïr. Ainsi l'amnistie, préjudiciable en apparence à Dreyfus, le servira. Et, certainement, il est pénible, après avoir tant réclamé la justice, d'accorder le bénéfice de l'impunité à des coupables avérés. Mais la justice est-elle toute la politique ? Mercier et ses complices ne seront pas les premiers criminels qui auront été amnistiés, parce que l'intérêt général aura commandé d'effacer les traces d'une guerre civile et de pacifier les esprits.

Waldeck-Rousseau, rien qu'à regarder à l'événement, a vu très avant. Pourtant, de ce que l'amnistie n'a point empêché la revision, ou même de ce qu'elle l'a rendue

(1) Procès Zola, I, 180. — Voir t. III, 357.

plus aisée, il ne s'en suit pas que la revision ne se serait pas faite sans l'amnistie. Il n'y aurait eu qu'à fouiller tout de suite aux bureaux de la Guerre ; on y trouvait, pour peu qu'on l'eût voulu, qu'on ne fermât pas les yeux de parti pris, les dossiers qui avaient été cachés à la Cour de cassation, qiii n'avaient pas été envoyés à Rennes ; tout de suite, sans nos procès, on avait des faux nouveaux et le « fait nouveau ».

La revision, la réparation de l'injustice ne venaient qu'assez loin dans les préoccupations de Waldeck-Rousseau ; il s'assura seulement que l'amnistie ne porterait pas un préjudice irréparable à l'homme et il fît l'amnistie pour supprimer l'Aflaire. L'Affaire supprimée, le gouvernement ressaisira toutes ses forces, le pays rentrera dans sa vie normale.

Grand et incontestable avantage, mais acheté à quel prix ?

Une fois de plus, le sophisme de la raison d'État se sera élevé contre le droit individuel ; la politique aura changé ou supprimé les juges; la justice aura été réputée incompatible, d'abord avec l'honneur de l'armée, maintenant avec la paix morale du pays; encore une fois, aux yeux de ce peuple dont le mal profond est le culte de la force, l'image du Droit aura élé obscurcie et voilée.

Du premier jour, l'opinion accueillit avec une faveur extrême la promesse de l'amnistie, l'annonce que le gouvernement s'opposerait à la reprise des procès, qu'il voulait le silence surJF Affaire.

Ce qui détermina avant tout le courant fut une cause presque physique, le besoin profond de repos qu'avait le pays après ces deux années, les plus intenses qu'il eût vécues depuis la guerre. Comme courbaturé après cet effort trop prolongé, il demandait qu'on lui laissât détendre ses membres, ses nerfs. Quoi autre pays au monde se fût ainsi déchiré, et aussi longtemps, pour la cause d'un seul individu? Vraiment, on a droit à souffler im peu, à retrouver un peu de calme, à n'entendre plus parler de quelque temps de cette cruelle histoire qui a brisé tant de liens de famille, rompu tant d'amitiés, qui, chaque fois qu'on en reparle, fait éclater à nouveau les passions !

Cette fatigue matérielle, après tant d'agitations, après une telle crise, il n'y avait aucune honte à l'avouer ; mais les intérêts, en France, appellent presque toujours le sentiment à la rescousse, se décorent, se relèvent d'une belle formule; ici encore, ce fut le cas.

Lavisse, avec sa double autorité d'éducateur et d'historien, propose « la réconciliation nationale (i) ».

Rappelant la parole fameuse du chancelier de l'Hôpital : « Otons ces mots diaboliques de huguenots et de papistes », il supplie « qu'on ôte ces mots plus diaboliques encore de dreyfusards et d'antidreyfusards », qu'on fasse, de part et d'autre, « le sacrifice de ses haines ».

Est-ce possible ? Comme Lavisse lui-même convient que « la grandeur et la capitale importance de l'Affaire, c'est d'avoir mis aux prises deux façons différentes de comprendre notre vie nationale », « ce qui est et ce qui veut être »,-etque « ces deux Frances, entre les mêmes frontières », tant qu'il y aura une France, continueront

(1) Revue de Paris du 1" octobre 1899.

à se combattre, les adversaires de l'amnistie [ont beau jeu pour railler ce projet « d'embrassade générale », et Clemenceau n'y manque pas (i). Mais Clemenceau annonce aussi que l'incendie va redoubler de fureur, et c'est le contraire qui apparaît déjà; car un incendie, auquel son principal aliment a été enlevé, est condamné à décroître ; il flambe encore quelque temps, crache de la fumée et du feu, mais il ne s'étend plus, en attendant qu'il s'épuise peu à peu, s'éteigne de lui-même.

Une autre considération, qui ne procédait pas seulement d'une pensée d'union, rangea les républicains actifs du côté de l'amnistie.

Le cas de Dreyfus n'a pas seulement mis aux prises l'ancienne France et la nouvelle, mais aussi les républicains entre eux, on Ta assez vu au cours de ce long récit, les radicaux comme les modérés, et la majorité des républicains est loin encore, au lendemain de la grâce, d'être convertie à Tinnocence du Juif . Il y en a encore beaucoup qui se roidissent contre l'évidence, des cœurs faibles qui n'ont pas de goût pour les causes malheureuses, surtout des esprits lents à qui il faut donner le temps d'arriver, et non pas seulement dans la bourgeoisie, petite ou moyenne, et parmi le menu peuple, mais aux rangs les plus élevés des différentes hiérarchies. La chose jugée, si longtemps toute puissante, sans doute affaiblie, reste très forte. Or, il a été jugé à Rennes que Dreyfus est toujours coupable, et, par conséquent, des historiens comme Sorel, des magistrats comme Baudouin (2), pour le moins deux cents sénateurs et députés, persistent à le croire coupable. Si la politique continue à tourner autour de Dreyfus, comment réunir les républicains pour l'effort

(1) Aurore du 2 octobre 1899.

• (2) Voir plus loin p. 287

nécessaire contre les partis d'Église et de dictature ? Comment poursuivre l'entreprise, à peine ébauchée, de défense, d'action républicaine? Il faut donc donner un autre axe à la politique, ajourner, sinon éliminer, Dreyfus. Il le faut d'autant plus que les meneurs nationalistes, les fortes têtes du parti clérical, les amis de Mercier, tous ceux qui auraient le plus pressant besoin d'être amnistiés, au contraire jouent la comédie de ne pas vouloir l'être et tiennent à l'Afl'aire comme à leur arme la meilleure contre la République. Une heure viendra où l'arme se retournera contre eux, les frappera, frappera l'Eglise en pleine poitrine. Tout ce grand mouvement qui se prépare contre la puissance catholique, contre les congrégations, sort de rAfïaire;mais ce mouvement ne peut se déployer que sur un terrain déblayé. Pour que les républicains puissent faire bloc contre les partis de réaction, c'est d'entre eux qu'il faut ôter les mots « diaboliques » qui les séparent. Si l'amnistie ne fait pas la réconciliation nationale, elle est le gage de la réconciliation républicaine, « la condition essentielle « de la tâche qui s'impose aux républicains, contre l'ennemi commun (i). Le succès de la politique d'action, — lois contre les moines, contre la main-morte, contre l'enseignement congréganiste, réformes militaires^ réformes sociales, — dont la nécessité a été démontrée par l'Affaire, n'est possible que par la suppression de l'Affaire.

Les socialistes, pour les mêmes raisons qui leur étaient communes avec le gros du parti républicain, et pour d'autres encore, qui leur étaient propres, se décidèrent également contre la continuation de l'agitation révisionniste.

(1) Chambre des députés, séance du 2 juin 1900, discours de Waldeck-Rousseau.

De tous les partis qui avaient combattu pour ou contre Dreyfus, il n'y en avait aucun qui eût déjà plus bénéficié de l'iVlTaire. Après avoir été, eux aussi, assez lents à se mettre en mouvement, les socialistes n'avaient point barguigné, une fois convaincus; ils avaient rejoint ouvertement la petite armée dispaj'ate des révisionnistes, sans peur de se compromettre et plutôt, à l'occasion, compromettants. La plupart des «intellectuels» et un grand nombre déjeunes gens des écoles se prirent alors d'une vive sympathie pour eux, à cause de leur vaillance et de leur belle endurance aux heures difficiles ; ils leur trouvèrent assez généralement l'esprit plus ouvert qu'aux radicaux, se persuadèrent qu'ils les avaient méconnus jusqu'alors, ce qui avait été quelquefois le cas ; ils se laissèrent gagner par quelques-unes de leurs idées qui s'harmonisaient pour l'instant avec leur propre révolte contre l'injustice et dont la générosité, réelle ou apparente, contrastait, dans la lumière crue de labataille,avéc la dureté et l'égoïsme des anciennes classes dirigeantes- Il y a tout un socialisme bourgeois, tout un socialisme universitaire, qui date, qui sort de l'Affaire. Peu après, les socialistes parlementaires avaient renoncé à carnper en dehors du parti républicain ; la majorité, très affaiblie par ses défaillances et consciente de sa faiblesse, les accueillit, comme un organisme fatigué reçoit un tonifiant. Jamais hommes ne prirent plus vite les bonnes et les mauvaises habitudes qui se contractent aux environs du pouvoir, quand on en partage la responsabilité et le profit. Tout le temps que va durer leur association avec les républicains, il n'y aura pas de politiques plus politiques, d' « opportunistes » plus « opportunistes », comptant avec les faits et avec le moment, ne paraissant occupés que du « possible », enchantés de faire figure de législateurs réguliers, de jour en jour plus avides

des faveurs du pouvoii', de places et de décorations pour leur clientèle, et, tout à la fois, ne cédant rien sur le fonds, mettant leur empreinte aux lois, « socialisant » la République. Dans cette question de Famnistie, quand Dreyfus, sorti de prison, rendu aux siens, ne parle plus à rimagination, ne touche plus la fibre populaire, pourquoi ces réalistes s'obstineraient-ils ? Il y a povueux des avantages plus positifs que des arrêts de juslice à tirer du formidable ébranlement qu'a produit l'Alïaire.

Grand soulagement pour Waldeck-Rousseau, povu* les radicaux, pour tout le monde, quand les socialistes lâchent ainsi la partie, renoncent à réclamer le bagne pour Mercier, car il ne peut y avoir d'agitation inquiétante que par eux, dans les réunions ou dans la rue. Du coup, ils reçoivent leurs lettres de grande naturalisation politique.

La plupart des nouvelles recrues du socialisme, celles qui lui étaient venues par rAffaire, mais qui étaient presque toutes universitaires et bourgeoises, refusèrent de suivre le mouvement et cherchèrent à retenir Jaurès ; mais Jaurès subissait alors l'ascendant de Millerand. Tout décidé qu'il fût à reprendre son rôle dans la tragédie quand le rideau se lèvera sur le dernier acte, il ne l'était pas moins à ne pas s'user dans rentr'acte, à ne point paraître hypnotisé par Dreyfus. Il déclara aux amis qui le pressaient qu'il n'attendait rien de nouveau d'aucun des procès en suspens, ni de celui de Zola ni du mien ; « il était dangereux de faire mine de poursuivre Mercier », puisqu'on ne pouvait pas l'atteindre par la procédure légale ; en conséquence, il ne combattra pas l'amnistie, il laissera faire (i).

(1) Dépêche du 3 janvier 1900.

Ranc, qui était parmi les radicaux le plus voisin des socialistes, adopta la même attitude ; il a toujours mis son orgueil à être avant tout politique ; l'amnistie est une opération politique : il ne s'y opposera pas.

Il n'allait donc rester contre l'amnistie, avec les trois hommes (Zola, Piçquart et moi) qui avaient un intérêt personnel à la repousser, que la Ligue des Droits de r homme avec Trarieux, une demi-douzaine de journalistes avec Clemenceau, quelques rares républicains, dans les deux Chambres, qui ne pouvaient se résigner ni à l'impunité des grands crimes ni « aux hypocrisies d'apaisement (i) » ; et derrière eux, quelques milliers de révisionnistes militants, qui, gardant encore toute l'impulsion du drame, ne voyaient rien au delà de l'idée de justice, leur seule politique depuis deux ans. Mais telle était la force de l'objection morale qulils représentaient, qu'il faudra à Waldeck-Roussèau plus d'un an pour faire entrer l'amnistie dans la loi.

Méline, au lendemain de Rennes, poussé par les nationalistes, avait réclamé la convocation d'urgence des Chambres (i4 septembre). Waldeck-Rousseau s'y refusa : les Chambres, en ce moment, ne feraient rien que recommencer le procès Dreyfus, jugé à Rennes, et interpeller sur le complot royaliste, déféré à la Haute- Cour. Il les maintint en vacances, pendant deux mois de plus, jusqu'au i4 novembre.

Ici encore, l'opinion républicaine fut avec lui, parce que celte soudaine tendresse des plébiscitaires pour le

(1) Louis Havet, dans le Petit Bleu du 8 novembre 1899.

Parlement ne pouvait tromper que des complices. Jonnart (ancien ministre de Casimir-Perier et gendre d'Aynard, l'un des hommes qui, par sa droiture et son talent, avait le plus honoré le Centre) saisit l'occasion pour rompre avec Méline. Il lui écrivit vivement que la Haute- Cour suffisait à juger le complot des royalistes et de Déroulède; quelques jours après, dans une aulre lettre, à Cornély,, il constata la faillite du parti modéré en raison de son attitude pendant l'Affaire (i).

Les modérés, avec Méhne et Billot, auraient pu avoir tout l'honneur de la re vision quand Scheurer-Kestner la leur avait apportée ; ils pouvaient s'associer, après les aveux et la mort d'Henry, aux efïorts de Brisson : ils l'avaient renversé ; enfin, quand Waldeck-Rousseau, par un dernier coup de fortune, leur, offrit de réparer leurs fautes et d'organiser avec lui la défense républicaine, ils l'avaient d'abord dégoûté par leurs exigences, puis rejeté vers les radicaux et les socialistes. Maintenant, les conséquences de tant de maladresses et de misères commençaient à apparaître ; c'étaient le pouvoir passé, pour des années, aux « avancés » ; l'enrôlement des socialistes dans l'armée républicaine, alors que ni Bourgeois ni Brisson n'avaient osé auparavant «déplacer les frontières des partis » ; l'imminence d'une nouvelle lutte contre les gens d'Église, « conspirateurs incorrigibles, battus toujours, au 16 Mai, avec Boulanger, et remontant toujours à l'assaut de la République » ; la liberté d'enseignement menacée : « C'est l'odieuse doctrine à laquelle les Provinciales ont infligé une impérissable flétrissure qui vient de triompher à Rennes ; cette doctrine s'enseigne quelque part... » ; la guerre religieuse, déchaînée par les antisémites, « qui se portera contre les

• (1) Figaro du 21 septembre 1899.

catholiques » ; « les uns ont tourné le dos à la justice ; les autres tournent le dos à la liberté » ; et « Fébranlement des consciences dans les masses profondes de la nation ».

Cette lettre de Jonnart irrita vivement les modérés, comme fait presque toujours la vérité ; aussi refusèrentils de convenir de leurs erreurs et en commirent-ils de nouvelles.

On se souvient que Guérin avait reçu la consigne d'attendre dans son fort Chabrol la fin du procès de Rennes ; la condamnation ou l'acquittement de Dreyfus provoquerait quelque trouble dont il profiterait (i). Aucun incident ne s'étant produit, il entama, par l'intermédiaire de Millevoye, des pourparlers avec le préfet de police, ne posant qu'une condition : que ses compagnons ne seraient pas inquiétés, et se rendit à un officier, à l'heure môme où Dreyfus quittait Rennes (20 septembre). Ses compagnons se dispersèrent, « sans avoir fait acte de rébellion (2) », fort mécontents de lui et portés, pour la plupart, aie croire, contre toute vraisemblance, à la solde de la police.

L'instruction de « l'affaire Buffet, Déroulède, Guérin et autres » dura tout octobre.

Bérenger, le président de la Commission, fils de magistrat et lui-même ancien magistrat, avait toute sa vie été un modèle d'intégrité et d'honneur, poussant le scrupule de la légalité jusqu'à l'excès, s'il peut y avoir excès^ en pareille matière, ne poussant pas moins loin celui de la liberté, d'esprit précis et ferme, naturellement grave et se plaisant à l'être, d'une indulgence raisonnée qui lui avait inspiré la loi fameuse du sursis, d'une grande sévérité de mœurs qui lui avait valu beau-

(1) Voir t. V, 426.

(2) Haute-Cour, t. IV, 41.

LAMISISTIE 31

coup de railleries à cause de son acharnement à poursuivre la littérature et l'imagerie obscènes, catholique pratiquant, qui n'aurait pas été de Port-Royal, mais qui aurait visité chez ces Messieurs et les eût aidés de ses conseils, et, au physique, de belle taille, le visage massif, les traits accentués, le front haut d'où semblaient sortir la justice et la bonté. Nulle complaisance à attendre d'un tel homme et personne, ni procureur ni avocat, ne se fût risqué à lui en demander.

Quand les coups de force réussissent, l'histoire n'a pas de peine à réunir les preuves du complot qui les a précédés ; ce sont les conspirateurs eux-mêmes qui les apportent comme des titres ou des créances. Il n'en est pas de même quand la vigilance des gouvernements a surpris les conspirateurs avant l'heure.

Bérenger interpréta systématiquement le doute en faveur des accusés et les textes, parce qu'il s'agissait de droit pénal, dans leur sens le plus étroit.

Sur les soixante-sept individus que la police, en août, avait arrêtés, Fabre, juge d'instruction, en avait déjà relâché quarante-cinq faute de preuves. La commission de la Haute-Gour en mit encore cinq hors de cause (Girard, Parseval, Monicourt, Guixou-Pagès et Thiébaud) et elle ne retint contre les autres que l'inculpation du complot (i). Gelle d'attentat fut écartée à l'unanimité, parce qu'il y avait sur ce point chose jugée en faveur de Déroulède. Le complot — s'emparer de l'Elysée par la jonction de l'émeute avec l'armée, changer la l'orme du gouvernement — fut retenu « avec cette circonstance qu'il avait été suivi d'actes commis ou commencés pour en préparer l'exécution (2) ».

(1) Par 7 voix (Bérenger, Gazot, Chovel, Cordelct, Develle, Dusolier, Morellet) contre deux (Franck-Gliauveau et Tillaye).

(2) Haule-CoLir, V, 125 et suiv.

Aux interrogatoires, les trois principaux accusés, Buffet, Déroulède et Guérin, refusèrent de répondre, réservant leurs explications pour l'audience. Les autres, seconds rôles comme de Ramel ou Godefroy, comparses comme Dubuc ou Baillière, protestèrent surtout qu'il n'y avait eu aucun concert entre royalistes et plébiscitaires ; ils n'ont pas suivi la même voie, mais des chemins parallèles ; ils ont conspiré au grand jour, en plein air, ils n'ont pas comploté ; s'ils ont tâché, en effet, les uns et les autres, de renverser ou de modifier la République, ils n'ont pensé qu'à l'armée, pour la défendre contre les traîtres et leurs complices.

Ainsi, ici encore, reparaissait l'Affaire, et il y avait quelque chose de singulier à demander, au même moment, l'amnistie pour une moitié de l'Affaire et des châtiments pour l'autre moitié, à opposer le beau mot d'apaisement à certains procès et à risquer d'aviver par un autre procès les colères et les haines. Mais ces contradictions, relevées surtout par les gens de droite, ne touchaient pas les républicains (i).

Barrés essaya d'apitoyer sur Déroulède, raconta que le ministère, ou le Syndicat, avait voulu le faire « crever ». Déroulède, ayant touché au brouet qu'on lui donnait, eut, pendant trois jours, des vomissements. Il fit savoir à qui de droit que, s'il mourait, ses amis exigeraient une autopsie. Les vomissements cessèrent (2). Il n'y eut personne qui ne haussât les épaules.

Quelque scrupule, par contre, que Bérenger et ses collègues apportassent à leur instruction, ils ne parve-

0 Elles furent relevées cependant par Clemenceau et par moi. {Siècle du 25 octobre et du 2 novembre 1899; Aurore du 2, du 9, etc.)

(2) Scènes et Doctrines du Nationalisme, 251.

liaient pas à faire oublier que la Haule-Cour était une juridiction politique. C'est le vice profond de ces sortes d'institutions qu'elles seront toujours soupçonnées de manquer de Timpartialité et de la sérénité sans lesquelles il n'y a pas de justice, alors même qu'elles s'efforcent le plus d'en faire preuve. La Constitution eût dû créer une Cour suprême, distincte du Sénat, composée d'hommes étrangers absolument à la politique. Pour l'opinion, dès qu'il s'agit d'accusés politiques, point d'autre crime que la défaite. « Ils savaient les risques de leur tentative. Ils ont perdu la partie. Ils iront en prison ou en exil. »

Cependant, l'autorité de Waldeck-Rousseau s'imposait tous les jours davantage, parce qu'il donnait à tous, adversaires ou amis, l'impression d'une volonté et que cette volonté, calme et réfléchie, tendait par tous ses efforts à refaire un gouvernement. Il y travaillait par des actes parfois contradictoires et avec des éléments étonnés de se trouver ensemble ; mais c'est que l'art de gouverner ne consiste pas, comme celui de l'écrivain, à développer seulement les conséquences d'un principe abstrait ; l'homme d'Etat est tenu de prendre les choses telles qu'elles sont, telles qu'il les trouve, pour ne pas se briser contre elles ; il emploie des hommes, non des mots.

Il eût préféré que son ancien parti ne se fût pas dérobé à l'heure des lourdes responsabilités et du danger; il aurait préféré aussi que Dreyfus eût été acquitté à Rennes, et que l'indulgence envers les coupables fût le corollaire de la victoire. Mais, comme les événements avaient tourné autrement, c'était la force même des choses qui l'obligeait, non pas à suivre une autre politique que celle qu'il s'était proposée, à savoir de ramener la tranquillité et de renouer la tradition républi-

caine, mais à faire parfois usage d'une autre procédure et d'autres tactiques.

C'était, pour tout esprit équitable, l'évidence que Waldeck-Rousseau ne pouvait pas opérer, avec les impatientes milices qu'il lui avait fallu engager, à la place des vieilles Iroupes qui lui avaient faussé compagnie, comme il eût fait avec celles-ci, et sur un sol bouleversé par une nouvelle iniquité comme sur le ferme terrain de la justice.

Les journaux de droite n'arrêtaient pas de railler sa paradoxale tentative d'attacher les socialistes à une politique d'ordre ; le monde des affaires, sentant une main solide qui tenait les rênes, reprenait confiance.

Les travaux activement poussés de l'Exposition universelle qui doit ouvrir au printemps de 1900, la fierté qu'on ressent d'avance de' cette nouvelle manifestation de notre génie artistique et industriel, la perspective de fêtes brillantes pendant plusieurs mois, l'attente d'un flot énorme d'étrangers qui dépenseront sans compter, aidèrent beaucoup à la détente des esprits. Fatigué d'émotions, on escomptait le plaisir et le gain. « Cette politique. de l'Exposition », comme on l'appela, n'était pas très noble, mais ces sortes de réactions se sont toujours produites au lendemain des grandes fièvres publiques et elles font partie de l'hygiène nécessaire au rétablissement de la santé.

Enfin Waldeck-Rousseau arrêta la liste des projets qu'il soumettrait aux Chambres à la rentrée et par où la politique du Gouvernement serait définie et circonscrite (1). La déclaration ministérielle, en juin, n'avait formulé aucun programme que « la défense républi-

(1) Gliambre des députés, séance du 16 novembre 1899, discours de Waldeck-Rousseau.

caine », parce qu'il n'y avait alors rien à faire que d'allendre la justice et de rétablir l'ordre (i).JVIaintenant le gouvernement avait l'obligation de préciser sa pensée " autrement que par des mots,

Waldeck-Rousseau ne croit pas à l'imminente menace du péril social (2) ; le danger, à la fois moins scientifique et moins lointain, vient du côté opposé : l'émeute seule a été conjurée ; la contre-Révolution a maintenu ses positions; son parti, le parti clérical, prépare de nouvelles luttes.

Il y avait encore beaucoup de républicains qui doutaient de l'innocence de Dreyfus. Il n'y en avait plus beaucoup, même parmi les plus modérés, à qui l'Affaire n'eût ouvert les yeux sur le changement profond qui s'était opéré dans l'esprit français depuis que la loi Falloux avait livré aux congrégations l'éducation et l'instruction d'une partie de la jeunesse.

La propagande enragée des Assomptionnistes, leur bonne presse, leurs i3o millions de feuilles semées annuellement, le filet aux mailles serrées d'une organisation électorale, à la fois grossière et savante, étendu sur tout e pays, c'était de beaucoup le moindre mal. L'œuvre des œuvres, c'est toujours l'enseignement, la formation (la déformation) des cerveaux, la création d'une mentalité tournée vers le passé, hostile à la science, au libre examen, l'empoisonnement des sources, d'où celui des eaux qui en sortent, se répandent dans toutes les directions, promènent et exhalent les germes 1

(1) Voir t. V, 188.

(2) « Dans le discours dont on parle, on ne trouvera pas qu'une seule fois j'aie présenté ce qu'on appelle le péril social comme un danger imminent pour une société dont je vantais l'esprit d'individualisme, l'esprit d'épargne et le goût de propriété. * .Chambre des députés, séance du Kî novembre 1899.)

Longtemps latente, tout à coup, à l'occasion de Faf- , faire Dreyfus, la contre-Révolution s'est dressée. De combien peu s'en est-il fallu qu'elle ne l'emportât ! Nulle nécessité ne pouvait paraître plus évidente que de mettre non seulement la République, mais la société, la France moderne, à l'abri d'une nouvelle entreprise des forces et des idées du passé.

Les forces assaillantes, on les avait arrêtées plutôt que brisées. L'idée subsistait tout entière, proclamée, prêchée, enseignée, au nom du Syllabiis , par les chefs politiques, par les congrégations. « La France, c'est le catholicisme. » La Révolution, « le mal révolutionnaire », c'est l'ennemi qui perd la France (i).

L'esprit de la contre-Révolution, qui s'identifie ainsi lui-même avec l'esprit catholique, s'était infiltré partout, dans la bourgeoisie, dans l'armée, dans l'administration; l'on pouvait dire sans exagérer qu'il ruinait ce qui avait fait la force et la grandeur de la France, son unité morale.

11 y avait près de trente ans, au lendemain des désastres de 1870, que Renan avait écrit : « La question qui est au fond de toutes les autres, c'est que la France a voulu rester catholique ; elle en porte les conséquences. Le catholicisme est trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et moral à une population ; il fait fleurir le mysticisme transcendant à côté de l'ignorance ; il n'a pas d'efficacité morale ; il exerce des eflets funestes sur le développement du cer-

(l)Voirt III, 546 et suiv. — Profession de foi d'Albert de Mun, dès février 1876 : « Convaincu que la foi catholique est, dans l'ordre social aussi bien que dans l'ordre politique, la base nécessaire des lois et des institutions; que, seule, elle peut porter remède au mal révolutionnaire, conjurer ses effets et assurer ainsi le salut de la France... »

veau. Les nations catholiques qui ne se réformeront pas seront toujours infailliblement battues par les nations protestantes. Les croyances surnaturelles sont comme im poison qui tue si on le prend à trop haute dose... La supériorité intellectuelle et militaire appartiendra désormais à la nation qui pensera librement (i). » — On venait d'avoir la preuve que toute la partie de la nation, qui avait reçu l'éducation des moines, ne pensait pas librement ; bien plus, qu'elle exerçait sa contagion sur l'autre partie. Quel autre moyen d'empêcher le mal de s'étendre que d'en supprimer les propagateurs, c'est-à-dire les congrégations ?

Ce n'avait pas été la solution de Renan : « Ce qu'il faut désirer, disait-il, c'esK une réforme libérale du catholicisme, sans intervention de l'État. » Cette réforme est-elle possible ? Il s'est toujours rencontré une minorité d'esprits catholiques très distingués pour en reconnaître la nécessité et y travailler ; ils ont été suspectés aussitôt d'hérésie, de protestantisme inconscient, condamnés, réduits à l'apostasie ou au silence.

Les Bretons ont beau passer à la libre-pensée, ils gardent des croyances de leur enfance, sinon une empreinte, du moins un souvenir ému qui résiste à toutes les considérations scientifiques ou politiques. Pour Renan, la foi, la foi catholique, sera toujours « chose exquise (2) » ; Waldeck-Rousseau n'a .pas seulement le respect,-» l'estime extérieure de la religion (3) », comme peut l'avoir tout esprit tolérant, mais il lui a conservé une manière de tendresse filiale qui le fait s'inquiéter pour elle des fautes commises en son nom. Voilà sa po-

(1) Réforme inlellecluelle el morale, 97, 98, 100.

(2) Ibid : '< La foi, comme toutes les choses exquises, est susceptible... »

(3) Discours de Gambetta à Lille, 6 février 1876.

sition très spéciale dans la grande querelle qui recommence et dont les événements le font momentanément l'arbitre . Pour qui n'a pas pénétré à ce tréfond de sa pensée où continue à brûler la petite lampe de l'autel, sa politique est contradictoire. — Ayant des yeux « unitaires », comme la plupart des Français, au dire des Italiens, il déclare intolérables la coexistence de deux jeunesses, « moins séparées par leur condition sociale que par l'éducation qu'elles reçoivent », celle de deux sociétés, « l'une, de plus en plus démocratique, emportée par le large courant de la Révolution ; l'autre, de plus en plus imbue de doctrines qu'on pouvait croire ne pas avoir survécu au grand mouvement du dixhuitième siècle, et destinées un jour à se heurter (i) ». De l'école des grands légistes français qui n'ont jamais admis la constitution de communautés ecclésiastiques « sans la permission expresse du roi », il ne condamne pas seulement la mainmorte « parce qu'elle menace le principe de la circulation des biens », mais parce qu'elle permet « la constitution dans l'Etat d'une puissance rivale » dont elle est le formidable et inépuisable budget. Obstinément concordataire, parce qu'il tient que le Concordat garantit à la fois les droits incontestables de l'Etat et « les droits indéniés de la conscience», il tire argument autant du Concordat que du Code Civil contre les congrégations, parce que le grand statut napoléonien « a réservé au clergé séculier et hiérarchisé, soumis au contrôle de l'État, et la célébration du culte, et la préparation aux fonctions ecclésiastiques, et la prédication dans les églises ». Mais il est préoccupé aussi du tort que l'Église, que la religion éprouvent du fait des congrégations, des

(1) Discours du 28 octobre 1900, à Toulouse.

L AMNISTIE 3î)

« moines ligueurs )^ et des « moines d'aftaires », des dévotions grossières dont ils font commerce, de leurs prédications offensantes pour le bon sens et provocatrices, delà bassesse ou de la violence de leurs journaux, de leurs perpétuelles incursions à main armée dans la politique. Ainsi, ce n'est pas seulement dans Tintérêt de 'État laïque et de la société civile qu'il veut supprimer toutes celles des congrégations qui ne sont pas protégées par des droits acquis ; c'est encore dans l'intérêt des séculiers, de l'Égli.io et de la religion elle-même. Débarrasser l'Église des congrégations qui l'exploitent et la compromettent, la ramener à la stricte pratique du Concordat, c'est, à ses yeux, la condition première de la réforme libérale du catholicisme. Affranchis delà tyrannie des moines, les prêtres se consacreront exclusivement à leur mission de consolation spirituelle, « l'Église restera l'Église (i) »; « le mariage de raison entre l'État et l'Église » ne sera plus troublé, ce mariage qui était apparu à Gambetta comme une possibilité souhaitable, le soir même de l'élévation de Léon XIII au pontificat (2) ; la religion, nécessaire encore pendant longtemps à des millions de Français, ne risquera plus de subir les représailles que ses imprudentes ou détestables milices déchaînent périodiquement contre elle. Il ne le dit pas — ou, du moins, il ne le dit pas avec cette netteté — parce que les catholiques, à l'exception de quelques esprits réfléchis et clairvoyants, le taxeraient d'hypocrisie, et parce que le gros des républicains qui, eux, visent l'immuable Éghse, et, même, la religion, au travers des moines, s'alarmeraient de cette sollicitude comme d'une illusion périlleuse ou d'une

(1) Discours de Gambetta à Lille, 6 février 1876.

(2) Lettre à Mme Léonie Léon.

défaillance ; mais c'est sa tenace pensée de derrière la tête et il ne se lassera pas de protester, le long de la guerre qu'il va engager, que dissoudre celles des congrégations qui ne se soumettront pas à la loi, leur prendre (ou leur reprendre) leurs biens, leur interdire l'enseignement, ce n'est pas « attaquer l'Église (i) ». Il l'émonde des branches folles qui boivent le meilleur de sa sève ; il ne la scie point au tronc.

Il traduit cette fine et forte politique dans un projet qui n'est ni moins vigoureux ni moins subtil.

Peu d'hommes sont entrés dans la vie politique avec des solutions plus arrêtées et leur sont restés plus fidèles à travers les changements les plus imprévus. Ce projet de 1899 sur le contrat d'association, qui, tout à la fois, fonde une liberté, — de toutes les libertés celle qui contient en germe le plus grand nombre de réformes sociales, — et qui fait rentrer dans le droit commun les congrégations, — sans les nommer, d'ailleurs, ni dans le dispositif ni même dans l'exposé de la loi, rien que par l'application automatique de la définition d'où vient de sortir la nouvelle liberté, — c'est la reproduction presque textuelle du projet qu'il a déposé, une première fois, aprè§ la chute du ministère Gambetta, en 1882, et, de nouveau, l'année d'après, au nom du ministère Ferry. A dix-huit ans de distance, même méthode, même artifice : écarter les arguments politiques, feindre de les ignorer, procéder par la seule interprétation des principes généraux du droit, écrire simplement en tête de la loi que « le contrat d'association, l'association, est une convention », — ce qui est l'évidence, mais ce dont il fallait s'aviser, — comme le ,

(1) Discours du 11 avril 1900 à la Chambre des députés, du 28 octobre à Toulouse, etc.

sont la vente, le louage et la société ; et tout le reste en découle. — En effet, si Tassociation est une convention, elle n'a pas plus besoin que les autres conventions « de l'agrément du gouvernement » ; elle se forme librement comme elles, sans autorisation préalable, non plus « sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer (i) » ; elle ne deviendra pas délictueuse, comme sous le régime injustifiable du Code pénal, ^ parce qu'elle compte plus de vingt membres ; et voilà fondée la liberté qui décuplera, centuplera les forces de l'individu. Mais, d'autre part, puisque l'association est une convention, elle ne pourra, elle aussi, être établie, comme le louage et la vente, que « sur une cause et en vertu d'un objet licites » ; dès lors, elle sera nulle quand elle sera contraire aux lois, ou à la Constitution, ou à l'ordre public, ou quand elle comportera « renonciation aux droits qui ne sont pas dans le commerce » ; — car ces prohibitions sont écrites formellement dans le Code (2) ; — et voilà subordonnées à la loi civile, soumises aux mômes obligations que les associations de laïques, ces associations de moines, les congrégations non autorisées que la complicité et la faiblesse des pouvoirs publics ont laissé se constituer en marge du Code et, même, du Concordat. Les unes et les autres, désormais, les religieuses comme les laïques, quand elles seront établies « sur une cause et en vertu d'un objet illicites », seront déférées aux tribunaux et dissoutes en justice. — Pour les congrégations, « antérieurement autorisées et reconnues », leur situation étant devenue légale, leurs droits acquis doivent être tenus pour intangibles (3). — Enfin, pour la première fois, la péril) Article 291 du Code pénal.

(2) Articles 1128, 1131, 1133, 1780 du Code civil.

(3) Article 16 du projet. — Chambre des députés, séance du

sonnalité civile des associations est définie dans la loi. L'association, en soi, qu'elle soit composée de laïques ou de religieux, est u indépendante de toute possession de biens ». Elle peut devenir « une société de biens », «lie ne l'est point nécessairement ; « on doit même dire qu'elle n'est une association pure et simple qu'autant qu'elle met seulement en commun des facultés, des efforts personnels, dans un but autre que de partager des bénéfices. » La loi ne demande donc à ces associations, « qui se bornent à mettre en commun des intelligences », que d'avoir un but et un objet licites ; même si chacun de ses membres fournit quelque apport, « afin de fortifier l'action collective par des ressources pécuniaires », ou s'ils superposent à l'association une de ces sociétés ou communautés de biens d'où chacun conserve le droit, s'il vient à se retirer, de remporter sa part ou, s'il meurt, de la laisser à son héritier, les règles générales suffisent et l'État n'intervient pas. — Mais si les biens apportés à l'association, au lieu de rester la co-propriété toujours mobile de chacun de ses membres, des « personnes physiques » qui la composent, sont destinés à devenir la propriété immuable, sinon éternelle, de l'association elle-même, alors il est indispensable que l'État intervienne par une autorisation, car il s'agit ici à la fois de la création d'un être nouveau, la personne morale, et de la constitution d'une propriété d'un genre spécial, qui échappe à la circulation des biens. Lui seul pourra donc accorder la personnalité civile, c'est-à-dire « cette fiction légale en vertu de laquelle une association est considérée comme constituant une personne distincte de la personne de ses membres, personne qui leur survit et en qui réside la

17 janvier, discours du rapporteur Trouillot : v< Par un esprit de tolérance qu'on pourra juger excessif. »

propriété en biens de l'association (i) ». — Les associations de laïques ou de religieux, à qui la personnalité civile aura été refusée, devront se dissoudre et leurs biens seront liquidés ; mais, ici encore, il ne sera pas appliqué d'autre règle que celle de tous les contrats, à savoir que les parties sont remises au même état que si elles n'avaient pas contracté. « Ceux qui auront apporté des biens à l'association illicite pourront les reprendre ; ceux qui les auront donnés ne seront point engagés par l'acceptation qu'elle en a faite » ; leurs héritiers en ligne directe, eux aussi, pourront reprendre ces biens ; et s'il en reste qui n'aient pas été ainsi revendiqués, ils seront acquis à l'État, et l'actif, pareillement, tombera dans le domaine public, car cela aussi c'est le droit commun.

Ainsi, la loi innovera seulement pour affranchir le contrat d'association des chames du Code Pénal ; mais dissolution des associations de biens qui n'auront pas été autorisées, impossibilité d'en fonder de nouvelles sans l'intervention de l'État, suppression, par voie de conséquence, de presque tout l'enseignement congréganiste, reprise d'une énorme fortune immobilière, tout cela résultera des principes généraux du droit, oubliés, endormis, que Waldeck-Rousseau réveille.

Jusqu'au vote de la loi, le gouvernement va continuer à appliquer l'article 291 ; une perquisition chez les Assomptionnistes, au journal La Croix, amena la découverte d'un véritable trésor de guerre, près de deux millions, — 1.800.000 francs, — dans la cellule du père Hippolyte (2).

(1) Article 10.

(2) Procès-verbaux de perquisition, n°» 1 et 2, du 11 novembre 1899, signés : Saugrrain (en religion : le père Hippolyte, assistant général et trésorier des Assomptionnistes) et Péchard (commissaire de la ville de Paris).

On connaissait surtout Waldeck-Rousseau « comme libéral et comme modéré (i) »; on s'étonna de tant de hardiesse, tant on avait oublié depuis quelques années que les plus modérés et les plus libéraux des parlementaires^ sous la monarchie de Juillet et, déjà, sous la Restauration, ne se résignaient pas à admettre que le pays se couvrît indéfiniment de congrégations et de couvents, et qu'ils déniaient aux moines la capacité d'enseigner.

De la longue lutte que le parti républicain venait de traverser, il s'était dégagé beaucoup d'aspirations, politiques et sociales, de revendications de toutes natures de théories généreuses ou imprudentes. Waldeck-Rousseau refusa également de les ignorer et de se laisser entraîner par elles. Il apporta à toutes les questions qui s'imposaient le même esprit pratique, le même sens de la mesure, le même désir de faire le nécessaire et de ne pas faire plus. Il ne déclarera pas la guerre à l'Église ; il la portera seulement chez les congrégations non autorisées (2). Il ne supprimera pas la liberté d'enseignement ; le projet de Leygues sur la scolarité exige seulement des aspirants aux fonctions publiques^^un stage de trois ans, comme sous Louis-Philippe, dans les établissements d'instruction secondaire de l'État. Il ne fera aucune concession aux utopies collectivistes ou, simplement, socialistes ; Millerand propose seulement d'élargir la loi sur leâ syndicats professionnels et met à l'étude une loi sur la constitution d'une caisse des retraites ouvrières, comme en Allemagne. Il n'abolira pas

(1) Anatole France, préface d'Une Campagne laïque, recueil des discours de Combes.

(2) 905 congrégations de femmes et 5 congrégations d'hommes autorisées ; 606 congrégations de femmes et 147 congrégations d'hommes non autorisées.

la justice militaire, mais se met d'accord avec Galliffet pour renvoyer à la juridiction ordinaire, en temps de paix, les crimes et délits de droit commun, faire passer à la Cour de cassation les recours contre les jugements des conseils de guerre, et réformer leurs parquets.

Tous ces projets furent adoptés à l'unanimité par le conseil des ministres où Galliffet ne se montra pas le moins résolu. L'un des rares généraux de la République qui n'eussent pas cherché à se mettre en bonne posture auprès du Père du Lac, il s'était inquiété depuis longtemps des progrès de l'esprit clérical dans l'armée, était décidé à bousculer les « jésuitières » et, possédant supérieurement le sens de l'autorité, avait signifié nettement qu'il entendait être maître chez lui. Il venait ainsi de prendre, en guise d'avertissement, un décret fortement motivé qui enlevait au Conseil supérieur de la guerre et aux commissions supérieures de classement la désignation des officiers généraux. Qu'« aux yeux des officiers qui ont l'espoir d'arriver aux plus hautes situations de l'armée, le gouvernement et le ministre de la Guerre ne soient rien », que les commissions « soient tout », c'était, selon Galliffet, « le renversement de toutes les règles de la logique et de la sagesse »; ces règles n'avaient pu être méconnues que par la faiblesse de Freycinet quand il recherchait, par une telle abdication, la faveur des grands chefs; désormais, plus d'oligarchie militaire, se recrutant ellemême, mais le ministre, le chef de l'armée, rétabli dans la plénitude de son pouvoir et de ses droits. Les propositions d'avancement lui seront soumises ; il choisira, décidera seul (i).

(1) 29 septembre 1899 : « Le ministre décide (seul) des nominations à soumettre, en conseil des ministres, à la signature du Président de la République. »

Les journaux de droite ne s'y trompèrent pas: les projets de Galliffet, surtout ceux de Waldeck-Rousseau et de Leygues, ce branle-bas de combat, dans tout le parti républicain, pour la reprise de la guerre contre les moines, ce sont les conséquences de l'Affaire ; et c'était, en effet, l'Affaire qui se continuait, non plus dans les prétoires et dans la rue, mais dans la politique et dans la loi, au fond des choses. Ses enseignements, lespérils qu'elle a révélés, ramènent les républicains à la tradition et aux principes dont la méconnaissance a rendu possibles le crime judiciaire et la longue résistance, encore invaincue, à la justice.

YI

La rentrée des Chambres qui avait donné lieu, l'année précédente, à une violente agitation (la place de la Concorde envahie et toutes les forces de police mobilisées), s'opéra dans le calme; Dreyfus n'était plus à l'île du Diable et il y avait un Gouvernement.

Waldeck-Rousseau demanda la discussion immédiate des diverses interpellations qui lui étaient adressées sur ses actes depuis quatre mois ; plusieurs étaient relatives à des incidents qui touchaient à l'Affaire, aucune à l'Affaire elle-même.

Galliffet, débutant; à la tribune, y parut aussi à l'aise qu'à la manœuvre ou à la bataille. Ses premiers mots : « L'armée n'a pas le droit de parler... » furent acclamés par les Gauches qui ne cessèrent- plus de l'applaudir. Il expliqua les mesures qu'il avait prises contre quelques officiers, scandant le récit de chaque cas par cette affirmation : « C'était mon droit. » Il eut réponse

à tout. Quand ce n'était point des raisons, c'était de l'esprit. Sur le déplacement de Roget : « Le général Roget parle bien, mais il parlait trop. » Sur ces rapports avec le duc d'Orléans : « Je n'ai jamais promis mon aide à n'importe quel prétendant pour venir en France occuper l'emploi de chef de gouvernement. » Sur l'accusation d'avoir voulu influencer les juges de Rennes : « Jamais plus grande liberté n'a été laissée à un conseil de guerre. Je vais plus loin, je dirai : J'ai fait acte de faiblesse en n'usant pas de tous mes droits et de tous mes pouvoirs vis-à-vis du commissaire du gouvernement (i). »

Cassagnac déclama contre la grâce, « soufflet donné à l'armée », comme pour se faire pardonner les articles où il avait traité Mercier de « scélérat (2) » ; Viviani annonça « qu'il essaierait de tenir en échec la proposition d'amnistie », parce que « l'apaisement ne pouvait pas découler d'une formule (3) » ; mais ni l'un ni l'autre n'insistèrent, Viviani résigné déjà à l'impunité de Mercier, Cassagnac convaincu depuis longtemps de l'innocence de Dreyfus. L'intérêt n'était plus là.

Cochin, pour la Droite, puis Méline, pour le Centre, dirigèrent le principal de leur attaque contre la participation des socialistes au pouvoir ; ils en ont été effrayés du premier jour, « comme d'une des plus graves évolu-

(1) 14 novembre 1899.

(2) Ils lui furent rappelés, dans une interruption, par Viviani.

(3) Clemenceau écrivit dans VAurore : « Quels cris auraient poussés certains ministres, et suilout certains de leurs partisans, si Méline nous avait proposé d'amnistier les scélérats de rÉtat-major, comme il n'aurait certes pas manqué de le faire ! Ceux qui auraient crié applaudissent : voilà la principale différence. Grâce à quoi, avec Viviani et Reinach et Picquart, nous sommes quatre à protester contre l'amnistie. » (17 novembre 1899.)

lions qui aient été accomplies depuis la fondation de la République (i) »; tous deux, mais surtout Méline, dénoncent l'Affaire comme l'origine du mal. « C'est grâce à l'Affaire, disent-ils, que le parti socialiste est parvenu à entrer au gouvernement » ; il n'exerce pas seulement son influence « sur le terrain social », mais encore, et non moins puissamment, « sur l'orientation politique du ministère ».

Millerand, pendant les vacances, avait pris plusieurs fois la parole, et précisément parce qu'il restait logique avec lui-même, avait rassuré et inquiété tour à tour les intérêts. Ainsi à Limoges, il a fortement dit aux ouvriers qu'ils ne peuvent attendre d'amélioration à leur sort « ni de mouvements tumultueux et violents, ni d'une panacée subite », que « le temps des miracles est passé » et « qu'on ne changera pas d'un coup de baguette le sort des malheureux (2) » ; mais, à Lille, quelques jours après, il a repris les affirmations de son discours de Saint-Mandé : « L'hypothèse collectiviste n'est pas seulement une hypothèse légitime et féconde ; elle est encore tous les jours vérifiée par les faits... », et il a rappelé l'objet constant de ses efforts : « Unifier le parti socialiste, le mener vers la conquête des pouvoirs publics (3). »

Ce discours de Lille fut porté à la tribune par le député Motte, grand industriel de Roubaix ; Waldeck- Rousseau, l'année précédente, avait fort contribué à le faire élire contre Cuesde, qui avait appelé Millerand à la rescousse. Molle, ayant donné lecture des déclarations de Millerand, leur opposa des discours de Waldeck- Rousseau, vieux à peine d'un an, sur le collectivisme

(1) Chambre des députés, séance du 16 novembre 1899.

(2) 1" octobre 1899.

(3) 15 octobre.

révolutionnaire : « Il va, par des chemins où soufflent la haine et la colère, à la détresse et à la servitude... Il accumule mensonges sur mensonges. »

On eût pu objecter à Motte qu'il n'était question ici que du collectivisme révolutionnaire ; mais c'était l'avis de beaucoup que le collectivisme était d'autant plus dangereux qu'il était moins 'révolutionnaire. La doctrine, même réduite à l'hypothèse, professée par un membre du gouvernement, entouré de tout un cortège officiel, a fait plus de chemin en une heure qu'en dix ans de propagande.

C'est ce que Viviani, parlant au nom des socialistes, avoua avec son ordinaire franchise. Il remercia Mille" rand « des belles, des fortes et honnêtes paroles » prononcées à Lille. Millerand, par ce discours, n'a pas seulement justifié « le lien qui l'unissait à son propre parti », mais encore « celui qui unissait le gouvernement aux masses populaires ». Ainsi, dans la bataille contre la réaction, « les socialistes ne demandent qu'à paraître au premier rang, assez forts pour porter seuls, si on le veut, toutes les responsabilités ».

Grosse difficulté tout de suite pour Waldeck-Rousseau. Il perd sa majorité s'il rompt avec les socialistes, et il ne veut pas être leur prisonnier, pour ne pas cesser d'être lui-même.

Il répond donc qu'aucun 'des membres du cabinet n'a eu à sacrifier ses opinions particulières, — « sur l'autel de la cruelle déesse du pouvoir », avait-il dit autrefois ; — que, pour lui, il n'a pas changé d'avis sur certaines doctrines, « parce qu'il redoute toujours qu'au delà d'une immense espérance, il y ait de terribles déceptions » ; mais qu'il faut juger le gouvernement sur ses actes et sur son programme. Et ce programme, c'est la laïcité de l'État, la vieille bataille

républicaine contre le parti clérical et les congrégations.

Plus de 3oo voix approuvèrent cette déclaration de guen^e (i).

Waldeck-Rousseau vit très bien que, tant que durerait la lutte contre les moines, les socialistes, engagés en première ligne, ajourneraient leurs projets de cité future ; mais il ne vit pas au delà.

Méline annonça la victoire prochaine de « la révolution sociale » : « Vous avez logé l'ennemi dans la place sous prétexte de la défendre (2). » Clemenceau écrivit que u l'on s'apprêtait à continuer de parler sans agir (3) ».

Waldeck-Rousseau, dès qu'il eut son vote de confiance, porta son projet d'amnistie au Sénat (4).

Il y avait, au Luxembourg, une commission chargée d'examiner une loi d'amnistie pour toutes sortes de délits de presse, de réunion, de grève, de désertion, de fraude, de pêche et de chasse, qui avait été votée l'année précédente par la Chambre (5). Waldeck-Rousseau proposa d'y ajouter « tous les faits criminels ou délictueux connexes à l'affaire Dreyfus, ou ayant été compris dans une poursuite relative à l'un de ces

(1) L'ordre du jour dé confiance fut volé par 317 voix contre 211. Ribot s'absfint. La moitié envu'on des progressistes (Poincaré, Cochery, Jonnart, Barthou) vota avec le gouvernement.

^2} Séance du 16 novembre 1899.

(3) Aurore du 17.

(4) 17 novembre 1899.

(5) 21 novembre 1898.

faits » ; en outre, « toutes actions criminelles ou civiles relatives à ces faits seront éteintes ».

Ainsi un seul jugement subsistait, celui de Rennes, parce qu'il n'eût pas été possible de le supprimer sans priver Dreyfus de son droit d'en poursuivre la revision ; — il n'y avait pas d'exception à l'extinction des actions criminelles, même pour la trahison et le meurtre ; et l'extinction des actions civiles ne constituait pas moins qu'un retour au droit royal d'abolition.

Milliard, ancien garde des Sceaux, qui faisait partie de la commission, demanda si le gouvernement ne serait pas disposé à étendre l'amnistie au complot qu'il avait déféré à la Haute-Cour. Waldeck-Rousseau répondit que non.

Le procès de Zola avait été indiqué pour le 21 novembre à Versailles, le mien pour le 21 décembre à Paris. Ils furent aussitôt rayés des rôles par ordonnances des présidents d'assises, ajournés à une date indéterminée. « Attendu que les faits visés par la citation paraissent être de-ceux qui doivent être couverts par le projet d'amnistie (i). » A quoi bon mettre en mouvement toute la machine judiciaire, entendre des témoins, plaider pendant des audiences, pour un arrêt qui ne sera jamais exécuté ?

On s'étonna que le seul fait par le gouvernement d'avoir saisi une commission sénatoriale d'un paragraphe à ajouter à un vieux projet d'amnistie, fût suffisant pour arrêter le cours de la justice. Clemenceau, surtout, s'en indigna: «Le beau de l'amnistie, c'est que, pour produire ses effets, elle n'a pas besoin d'être... Vous portez la main sur toutes les garanties des citoyens;

(1) Ordonnances du président Ditte pour l'affaire Zola, du président Mercier pour la mienne.

VOUS semez dans les consciences le mépris des lois (i). » Picquart, quelques jours auparavant (2), avait adressé à Waldeck-Rousseau une lettre très vive. Depuis qu'il avait échoué dans sa demande d'une enquête supplémentaire sur l'affaire Boulot et celle des pigeons voyageurs, il insistait pour être jugé, réclamait de Galliffet la réunion du conseil de guerre ; il tint à le dire dans une lettre publique : « J'ai hâte de démontrer que les accusations portées contre moi reposent sur la fraude et le mensonge.... Je proteste contre l'amnistie de toutes mes forces. Amnistier un homme injustement accusé, c'est lui enlever la réparation morale à laquelle il a droit.» Il demandait en outre l'ouverture d'une instruction contre Gonse, « toujours en possession de son grade », en raison « de son rôle louche dans l'affaire du faux Henry », et contre Gribelin, « toujours pourvu d'un emploi de confiance au ministère de la Guerre ». Nulle protestation plus légitime; mais aucun gouvernement, même hostile à l'amnistie, n'aurait engagé de poursuites sur l'insinuation que Gonse aurait été associé au faux d'Henry.

La convocation du conseil de guerre dépendait du gouverneur de Paris; Brugère ne prit pas d'ordre de jugement ; mais on opposa l'amnistie à la plainte de Picquart contre le beau-frère de Rochefort qui avait produit dans son journal (3) la fausse photographie, sortie des ateliers d'Henry, où il était représenté en conversation avec Schwarzkoppen. On l'opposa également aux procès de Zola contre Judet et contre les experts. Un seul procès fut retenu, celui de Labori contre

(1) Aurore du 29 novembre 1899.

(2) 12 novembre 1899. .

(3) Le Jour.

la Libre Parole^ pour les articles où il était accusé de s'être fait tirer une balle dans le dos, d'avoir machinp de toutes pièces l'attentat de Rennes. Drumont fit défaut, dans l'impossibilité où il était d'alléguer, non pas même Tombre d'une preuve, mais une apparence de bonne foi, et il fut condamné, comme le demandait Labori, à un franc de dommages-intérêts et deux cent quarante insertions dans les journaux (i3 décembre). — Drumont ayant fait opposition, un accord intervint par la suite entre lui et Labori qui se contenta d'une rétractation du diffamateur.

Ces suspensions de la justice, par trop semblables à des dénis de justice, indignèrent fort les adversaires de l'amnistie. Les amis de Mercier, maintenant rassurés, racontaient que le projet de Waïdeck-Rousseau avait été « pensé » par Picquart et « rédigé par moi (i) ». Manœuvre grossière qui fit des dupes, poussa aux polémiques.

J'avais essayé, jusqu'à la dernière minute, de dissuader Waldeck-Rousseau ; son projet même fortifiait mon principal argument: «Vous excluez Dreyfus de l'amnistie ; c'est pour lui conserver son droit à la justice ; lui laissez-vous tous les moyens de le faire valoir?... » Je ne partageais pas l'opinion que Mercier, mis en accusation, serait absous par la Haute-Cour ; je ne tenais pas, d'ailleurs, à ce qu'il souffrît duns sa chair ; seul l'exemple importait à la leçon de morale et de justice sans laquelle ni l'armée ni le pays lui-même ne retrouveraient kur équilibre : « Que vous demandons-nous ? D'attendre, pour amnistier, que l'encre soit sèche sur le verdict qui aura dit que la forfaiture est et reste un crime ? Non, pas même cela. Vous amnistierez, nous

(1) Gaulois du 20 novembre 1899.

amnistierons avec vous, quand rencrc sera humide sur l'arrêl. Quelle hâte vous emporte ? Laissez seulement rendre Tarrêt vengeur. Laissez seulement passer la justice (i) ... »

Les articles de Clemenceau furent d'un ton plus âpre. L'amnistie, à ses yeux, n'est pas seulement une erreur ou, même, une faute, mais un « crime », une (( honte » ; il l'appelle « l'amnistie scélérate » ; c'est Tun des symptômes « d'une débâcle morale comme il ne s'en est pas vu de pareilles dans l'histoire d'un peuple réputé maître de ses destinées ». « Lorsque des politiques, écrivait-il, voire des plus avancés, se vantent de trouver des conditions de paix dans cet effondrement total de la Justice et de la Vérité; lorsque surtout le peuple, indifférent à ^ute autre chose qu'aux illusions de la phraséologie, se grise de mots sans chercher la réalisation des idées, c'est que tous les éléments de vie par lesquels une nation subsiste et grandit sont en voie de régression définitive (2). » Il malipena fort les ministres, « ^ens faibles de cœur», apeurés devant la Jésuitière bottée ». « Ils se font les complices des bandits». « Ils ajournent la volonté, ils ajournent le courage et ils appellent cela gouverner la République française. » « On n'apaisera rien ou, si l'on fait le silence, ce sera le silence d'une agonie. »

Les articles de Clemenceau et les miens, ceux d'Yves Guyot et de Pressensé, les lettres « ouvertes » de Trarieux et d'Havet, une lettre de Dreyfus au Sénat, le conjurant de ne pas lui enlever ses moyens de réhabilitation, entretenaient l'ardeur des militants, provoquaient des répliques de Drumont et de Lemaître, don-

(1) Siècle au 13 novembre 1899.

(2) Aurore du 17 novembre/

lièrent à penser à quelques républicains. L' « éponge », soil, mnis pas si vite, sur des crimes encore si frais ! A la commission sénatoriale, le vieux Glamageran, républicain de la grande époque et de la bonne école, était résolument opposé au projet. Il commença par demander des explications sur l'anéantissement de l'action civile. Il ne contesta pas que l'extinction des actions publiques fût la conséquence nécessaire de l'amnistie, mais jugeait exorbitant que l'action civile fût interdite aux plaignants, à la veuve d'Henry (i) comme à Picquart et aux juges d'Esterhazy. Le droit d'abolition, privilège exclusif du roi, a disparu avec la Monarchie. La République peut-elle le faire revivre ? Clemenceau, traduisant la pensée de Glamageran, écrivit fortement : « La Révolution aurait-elle eu tout simplement pour effet de déplacer la source d'iniquité, de la faire descendre des hauteurs du trône dans le marais populaire (2) ? »

Comme il y avait vraiment difficulté à proposer au Sénat, qui siégeait, en tant que Haute-Cour, en permanence, « de prononcer des condamnations politiques le jeudi et d'amnistier, le vendredi, des crimes de droit

(1) Mme Henry écrivit, le 18 décembre 1899, à, Waldeckl^ousseau : « Mon droit est violé et sous les plus scandaleux prétextes. Le tribunal, il y a quelques jours, acceptait de juger un procès intenté par M« Labori à un journal, sans s'arrêter aux raisons de connexité et d'amnistie qu'on m'oppose. La connexité et l'amnistie ne sont donc bonnes que contre moi. Je m'adresse donc à vous, non pour vous demander une grâce, mais pour vous demander des juges. »~ J'avais écrit dans le Siècle, dès le 25 octobre : « De quel droit le législateur viendra-t-il dire au général de Luxer et à ses six camarades : « Vous ne revendi- « querez pas votre honneur I >> De quel droit fermera-t-il la bouche aux instigateurs du procès Henry ? » Et encore le 13 novembre et le 11 décembre.

(2) Aurore du 20 novembre 1899.

commun (i) », la commission s'ajourna sine die. Le gouvernement n'insista pas. L'illusion nous vint que nous aurions gain de cause, encore unç fois, en dépit des obstacles accumulés et par la seule force de la raison. J^écrivis dans le Siècle (2) :

Ce nuage noir, qui menaçait d'envahir tout le ciel, de crever sur notre moisson de justice, fauchant les épis encore verts, à peine dorés, il s'éloigne, sous le vent, vers l'horizon... Quand le Dieu rémunérateur et vengeur disparaît du ciel, les religions S'ont mortes. Quand le juge rémunérateur et vengeur disparaîtra de la terre, ce sera la fin des sociétés civilisées.... Il faut un exemple qui empêche, de longtemps, les Mercier de recommencer.

YIII

Mercier, avec son audace accoutumée, releva le défi, se porta candidat au Sénat. §i la proposition de le mettre en accusation est réveillée et adoptée, si la Chambre le renvoie devant la Haute-Cour, il comparaîtra devant elle comme sénateur.

Ni l'arrêt de Rennes, qui recondamnait l'innocent, ni le décret de grâce, qui condamnait les juges et les accusateurs de l'innocent, n'avaient troublé un instant l'extraordinaire placidité de Mercier. Pendant que Boisdeffre s'enterrait plus profondément dans son manoir et que Gonse geignait dans sa retraite de « demi-solde », Mercier restait invaincu et debout. On le rencon trait souvent dans les rues, toujours jeune d'allure, la

(1) Aurore du 20 novembre 1899.

(2) 2 décembre 1899.

tèle haute et droite, et qu'il redressait encore quand il se croisait avec quelque défenseur notoire de Dreyfus.

Apparemment, il y a des hommes qui sont dépourvus de conscience, comme d'autres du sens de l'odorat ou du toucher.

Barres, par dilettantisme et perversité, Cavaignac, par sottise, d'autres, pour se justifier devant eux-mêmes, l'avaient adopté. A la mort de Chesnelong, quand son siège de sénateur inamovible échut au département de la Loire-Inférieure, les royalistes offrirent la candidature à Mercier. Ils y étaient maîtres de l'élection. Il eut l'air de se faire prier, posa ses conditions : « Sa candidature sera nationaliste ; elle restera placée en dehors et audessus des luttes habituelles des partis. » « Il ne connaît pas les préférences politiques » des délégués sénatoriaux et « il ne parlera pas des siennes » : « France, d'abord; réunissons nos efforts pour arracher notre pays aux sans-patrie (i). »

Les comités de Nantes, leur porte-paroles, le comte de Juigné, les descendants des Chouans, tous ces catholiques bretons d'une lignée ininterrompue de royalistes, passèrent par où il voulut, l'acceptèrent malgré son passé républicain (2) et ses attaches protestantes, parce qu'il était celui qui, sciemment, avait fait condamner par deux fois le Juif innocent. Ainsi l'ordonnait le prétendant. Son père n'était descendu qu'à Boulanger.

Quelques vieux orléanistes en ressentirent un peu de honte.

Mercier fut nommé par plus de 700 voix contre un

(1) Lettre du 2 décembre 189S) au comte de Juigné; lettre aux délégués sénatoriaux de la Loire-Inférieure,

(2) Général André, Cinq ans de ministère, 228 : « Comment le républicain libre-penseur Mercier est-il devenu le sénateur réactionnaire et clérical que Ton connaît? ».

peu moins do 3oo au candidat républicain, Riona, ancien maire do Nantes, qui se savait battu d'avance, mais qui •s'était porté pour l'honneur (28 janvier 1900).

Le nombre des sénateurs à remplacer s'élevait à 99 ; 95 républicains furent élus ou réélus, parmi lesquels Freycinet, Poirrier, Jean Dupuy, Demôle, Cordelet, Barbey, Thézard ; mais trois des sénateurs- sortants qui avaient pris parti ouvertement pour Dreyfus, Ranc à Paris, Thévenet dans le Rhône, Siegfried dans la Seine- Inférieure, échouèrent devant le suffrage restreint, comme Jaurès et moi nous avions échoué devant le suffrage universel. Ce fut le fait caractéristique du scrutin et la leçon ne fut point perdue pour les députés.

Le Sénat, constitué en Haute-Cour pour l'affaire du Complot, siégea du 9 novembre au 4 janvier, pendant quarante-sept audiences.

Malgré la dure fatigue et l'ingrate besogne, il ne se produisit aucune défaillance.

Le « plan (1) » de& accusés nationalistes se dessina du premier jour : donner aux membres de la Haute-Cour physionomie d'hommes de parti, d' « exécuteurs », et, pour cela, lasser leur patience par le vacarme et l'injure. Comme l'avocat FalatouP eût voulu prendre sa tâche au série-ux, Déroulède lui dit que ce serait peine perdue : « Pas d'illusions ; vous ne serez pas devant un tribunal ; nous entrons dans une porcherie. Leur passer la main

(1) Barres, Scènes el Doctrines du Nationalisme^ 151.

sur le dos 1 Ça me salira et ça ne leur fera môme pas plaisir ! Il n'y a qu'à leur taper sur le museau (i). »

Les royalistes qui ne se souciaient pas d'être condamnés soulevèrent la question de compétence. Selon Devin, avocat de de Ramel, la Haute-Cour, compétente pour juger le crime d'attentat, ne l'éta^it pas pour celui de complot. Ce fut également l'avis du vieux Wallon et des deux premiers présidents de la Cour de cassation et de la Cour des comptes, Mazeau et Boulanger. Wallon, (( le père de la Constitution », comme on l'appelait, alla jusqu'à dire que « juger autrement serait une forfaiture ». Le procureur général Bernard, à l'audience publique, et Chaumié, sénateur de Lot-et-Garonne, à l'audience secrète, leur répliquèrent. La Cour se déclara compétente, comme elle avait fait dans le procès de Boulanger et pour les mêmes raisons, mais , seulement par 157 voix contre 91. Elle décida ensuite que ceux de ses membres qui n'avaient pas assisté à sa première séance, du 18 septembre, ne pourraient pas siéger.

L'appel et le défilé des témoins, au nombre de trois cents, fut l'occasion d'un premier scandale. Ceux qui étaient cités parles acccusés les acclamèrent, en passant devant la Cour, et chantèrent, par manière de défi, la Marseillaise. Barrés, qui en était, expliqua « qu'ils étaient excités par le mépris que leur inspirai^ le lieu » . Il s'amusa beaucoup de son camarade Papillaud qui interpella ainsi un sénateur : « Enfin ! vous appelez-vous Bidard, Bidon, Bidault ou Bidet (2) ? » Guérin, de temps à autre, se levait, donnait au président « des conseils pour l'organisation d'un meilleur service d'ordre ».

(1) Barrés, 151.

(2) IbicL, 255.

Fallières présida avec beaucoup d'impartialité et l'indulgence qui était de son caractère (i).

Les interrogatoires des royalistes occupèrent trois audiences. BuiTet ne cacha rien de ses sentiments. Il a « la haine » de la République ; « même en prison, il travaillera à sa destruction » ; mais il n'a conspiré ni avec les plébiscitaires, ni avec les antisémites. Toutefois « deux liens » unissent les accusés disparates « dont plusieurs ne se sont jamais parlé » : c'est la recherche de Thomme qui débarrassera le pays de la République, — quel qu'il soit, cet homme aura l'aide de Buffet, — et c'est « la défense de l'armée contre les outrages dont on l'abreuve ». — De Ramel, la tête certainement la plus forte du parti, et Godefroy ne contestèrent pas qu'ils s'étaient donné beaucoup de mouvement pour recueillir de l'argent, mais c'était « pour fonder un grand journal royaliste », nullement pour aider à un coup de force. — Les autres, Chevilly, Sabran, Bourmont, le baron de Vaux, Fréchencourt étaient des coiTespondants du Duc, ou avaient brouillonne à côté des événements.

On passa alors à Déroulède. De sa plus aigre voix, il raconta à nouveau son histoire, telle qu'il l'avait arrangée peu à peu et à laquelle il avait fini par croire : comment il s'était « servi » de Gambetta, avait « suscité » Boulanger, mis ensuite son espoir .en Casimir-Perier et en FéHx F'aure. 11 ne s'est résolu à travailler seul, à renverser la République parlementaire par la force, qu'après l'élection de Loubet : « A Président indigne, présidence troublée... » (La Cour

(1) Clemenceau lui en fit grief : « Il paraît tomber de la lune... Le caractère et l'autorité sont les deux principales qualités dont Fallières est le plus manifestement dépourvu. » {Aurore du 12 novembre 1899.)

lui inflige trois mois de prison pour outrage au Président de la République.) Enfin le coup qu'il avait manqué, en février, à Réuilly, il avait résolu, en juin, de le recommencer et il en avait arrêté la date : le jour du jugement de Rennes, et quel que fût ce jugement, car, pensait-il, si le traître était acquitté, ses amis vainqueurs se livreraient dans Paris « à des saturnales » et, s'il était condamné, « ils provoqueraient une émeute ». Cependant Déroulède n'a jamais opéré qu'avec sa Ligue et sans aucune entente avec les royalistes ; sauf Godefroy, Cailly et Guérin, il n'a connu aucun de ses prétendus complices avant de les rencontrer en prison ; il tient au surplus le duc d'Orléans pour « un mauvais roi». Ses hommes, Baillière et Barillier, dirent comme lui; puis Guérin s'expliqua longuement sur ses équipées et, non moins longuement, sur ses tares, les accusations d'escroquerie et de vol qui avaient été portées contre lui par d'anciens associés et lui avaient valu des condamnations. Il donna l'impression d'un chef, aussi beau parleur et de beaucoup plus dangereux que Déroulède ; mais la plupart de ses co-accusés avaient honte de lui, maintenant qu'ils n'avaient plus besoin de lui, et le lui marquaient.

Le scandale éclata dans son plein aux dépositions. Les principaux témoins à charge, dans une aftaire comme celle-ci, appartenaient nécessairement à la police. C'eût été miracle s'ils eussent recueilli seulement des renseignements exacts . Ce fut surtout ce qu'ils avaient surpris de la vérité qui servit de prétexte aux colères et au tapage. Cailly, Dubuc, Brunet, Barillier, dressés sur leurs bancs, vociféraient, invectivaient tantôt les témoins (Lépine, Puybaraud, Hennion), tantôt le ministère public et les juges; ils les traitaient de « misérables » et de « coquins », leur

montraieixt le poing, A bout de patience, le procureur général requit leur exclusion pour plusieurs audiences et quelques peines de prison. Un avocat (Hornbostel) se fit suspendre pour trois mois.

Ces scènes, la goujaterie naturelle des uns, la violence à froid des autres, faisaient les délices du beau monde.

Parmi les témoins à décharge, les uns rendirent seulement hommage au caractère des accusés ; les autres, plus ou moins leurs complices, protestèrent surtout qu'il n'y avait aucune entente entre les royalistes et les'plébiscitaires.

Déroulède était malade, ou fit le malade (i), pour la déposition de Roget. Le général, plus loquace et plus sourd que jamais, répéta ses déclarations antérieures, à savoir qu'à Reuilly, au retour des obsèques de Félix Faure, il n'avait entendu ni les propos que Déroulède, à la bride de son cheval, lui avait hurlés à l'oreille,, ni ceux que le chef des « patriotes » avait tenus un peu plus tard^dans la cour de la caserne. Des soldats les avaient entendus (l'un d'eux, nommé Michel, en déposa); lui, point. Comme plusieurs membres de la Cour (Dcnoix, Chaumié, Bidault) le pressaient un peu, la droite s'indigna, demanda si le général était accusé ou témoin. Fallières le protégea : « Personne n'a le droit de le soupçonner, mais personne n'a le droit non plus d'empêcher que des questions soient posées (2). »

Fallières, comme Waldeck-Rousseau, chercha à dégager les généraux, à garder à tous une réputation,

(1) Clemenceau, dans l'Aurore du 2 décembre 1899.

(2) Audience du 2 décembre 1899. — Clemenceau : « Le piteux Fallières, au lieu de répondre que certains témoins peuvent passer au banc des accusés suivant ce que les témoignages découvrent de vérité, s'empressait de promettre à Roget sa protection contre toute éventualité de justice menaçante... » [Aurore du 4.) .

L AMNISTIE 6:î

même imméritée, de loyalisme. Il a existé tout un dossier des complicités militaires ; mais le ministère public n'en fit point usage.

Marcel Habert, le Pylade de Déroulède. qui s'était soustrait par la fuite à l'arrestation préventive, se constitua prisonnier le 19 décembre, — la procédure de contumace suivie contre lui finissait le 20, — et demanda que sa cause fût jointe à celle des autres accusés.

La Cour s'y refusa, dans le double intérêt de la justice et des accusés. Le procès se poursuivait depuis déjà trente-cinq audiences. Il eût fallu recommencer lous les débats.

Belle occasion pour Déroulède de jouer l'une de ses scènes ordinaires de fureur. Il n'assistait pas aux audiences depuis quelques jours, se disant malade et « par répugnance morale (1) ». Il y retourna pour appuyer la requête de son ami : « Marcel Habert ne vient pas ici pour prolonger un débat, mais pour s'offrir comme moi et avec moi à votre vengeance. » Et, tout de suite, dès que le Procureur général eût conclu contre la jonction, un Ilot d'invectives : « Connaissant l'obéissance de la magistrature aux ordres du gouvernement... Cette As-semblée est infâme... J'ai témoigné mon mépris à la Haute-Cour etje le témoigne encore ; vous êtesles domestiques de l'illégalité, n Le Procureur général requiert l'application de la loi pour outrages à des magistrats dans l'exercice de leurs fonctions ; Déroulède reprend : (( Allez jusqu'au bout de vos peines. Plus je serai frappé par vous, plus je serai honoré par la France... Vous pourrissez mon pays! Vous êtes des misérables! Vous êtes des bandits !... Votre Président de la République

(1) Audience du 20 décembre 1899, Déroulède : « J'ai surmonté ma douleur physique et la répugnance morale que j'éprouve à venir ici. ».

déshonore la République comme vous déshonorez la France ! » Il fallut l'enlever. Du seuil de la salle, il cria .encore à Fallières : « Je ne respecte que vous ici, et encore vous présidez une Assemblée de gredins qui vous font peur. »

La Cour le condamna séance tenante à deux ans de prison et prononça son exclusion des débats jusqu'au réquisitoire (20 décembre).

Barrés, qui feint d'admirer très fort ces imprécations de Déroulède, observe cependant : « Je vous dis qu'il possède de naissance la notion du ridicule, mais qu'il se hausse jusqu'au courage de braver le ridicule (1). »

Les débats furent clos le 26. Bernard commença son réquisitoire en déclarant qu'il abandonnait l'accusation contre Brunet et Cailly, du groupe antisémite, Baillière, et trois royalistes, Chevilly, Fréchencourt et Bourmont. Ils étaient acquittés d^avance faute de charges convaincantes ; un triage plus sévère parmi les inculpés aurait pu les faire relâcher plus tôt.

Le réquisitoire et les plaidoiries achevés, et chacun des accusés ayant une dernière fois repris la parole, la Haute-Cour passa deux grandes journées à rendre son arrêt (2 et 3 janvier 1900). Engagés comme ils l'étaiejit dans la bataille des partis, outragés comme ils l'avaient été depuis deux mois, ses membres auraient pu céder quelque chose à la colère ; ils n'en firent rien, mirent leur honneur à être des juges, rien que des juges, non seulement impartiaux, mais indulgents. Ils acquittèrent Barillier à la presque unanimité, Sabran et de Ramel à la majorité, Godefroy, Dubuc et de Vaux à la minorité de faveur, et ne condamnèrent que Buffet, Déroulède et Guérin, Sur le chef du complot, et en

(1) Scènes et Doclrines, 263.

accordant à chacun d'eux des circonstances atténuantes. Les peines suivantes furent ensuite votées : dix ans de bannissement contre Buffet et Déroulède (i), dix ans de détention contre Guérin.

Les trois condamnés n'avaient pas seulement avoué qu'ils avaient travaillé à renverser la République par la force ; ils s'en étaient glorifiés.

Le mois d'après (19-22 février), Marcel Habert fut condamné pour complot à cinq ans de bannissement (2).

Le public vit surtout que la rue serait de quelque temps tranquille et que les agitateurs laisseraient désormais les officiers à leur métier.

Malgré les procédés tour à tour fermes et apaisants de Galliffet, le corps d'officiers restait nerveux, rétif; il ne revenait pas à la ligne droite de la discipline. C'était l'un des grands soucis de Waldeck-Rousseau. Le décret de Galliffet sur l'avancement des officiers généraux, son projet sur le rajeunissement des cadres provoquèrent une nouvelle effervescence.

Il y avait plus de quinze ans que les commissions supérieures de classement, en majorité réactionnaires et qui votaient au scrutin secret, ne proposaient au choix, pour le grade de général, que des officiers « bien pen-

(1) Fallières déclara que la peine de deux ans de prison à laquelle Déroulède avait été condanmé pour injures se confondait avec la peine principale.

(2) Par 73 voix contre 47 et 4 abstentions, la Haute-Cour avait décidé que tous les sénateurs élus ou réélus le 28 janvier 1900 ne pourraient point prendre part au jugement. De là, le petit nombre des votants.

sants » et des nobles, travaillant ainsi à la constitution d'une véritable caste militaire, ouvertement hostile au régime et qui considérait l'armée comme une chose à elle. Vers la fin de cette année 1899, le nombre des lieutenants et sous-lieutenants à particule étant à peine de 10 pour 100 (sur 8.000), celui des généraux de division appartenant à des familles d'ancien régime ou anoblies était de 3o pour 100 (sur 110). Ainsi l'officier noble avait trois fois plus de chances de devenir général que son camarade roturier, fût-il sorti des Jésuites avec des opinions monarchistes. — Quiconque était soupçonné d'attachement au gouvernement républicain était noté comme « faisant de la politique ». On savait en haut lieu le sens de la formule. « Il n'y avait pas d'exemple d'un officier auquel le fait d'être républicain n'eût pas nui (1). »•

En cet état de choses, le décret de Gallifîet sur les commissions supérieures de classement, par lequel il brisait leur omnipotence et se réservait la nomination des généraux (2), parut une manière de révolution ; et c'en était une, en elîet, puisque les officiers républicains allaient enfin pouvoir dire, « sans risque de se perdre (3) », qu'ils ne méprisaient pas le gouvernement du pays, et puisque l'accès des hauts grades se rouvrait devant eux; — mais rien aussi ne pouvait irriter davantage les privilégiés de naissance, de fortune et d'opinion qu'un retour à l'équité et à l'égalité ; ils l'interprétèrent comme une injustice.

Même au plus fort de la crise, les manifestations publiques d'officiers avaient été rares. Il ne s'en était

(1) Temps du 3 décembre 1899 : Lettres libres sur la nation et Farmée, par un colonel.

(2) Voir p. 45.

13) Lettres libres.

produit qu'une seule depuis la grâce de Dreyfus, parmi de tout jeunes gens et à l'issue d'un banquet ; — une demi-douzaine^ de lieutenants d'infanterie avaient fait scandale dans les rue de Montélimar ; l'un d'eux, plus ivre que ses camarades, avait crié : « A bas Loubet(i) ! » — Mais l'ordre matériel n'est pas tout l'ordre, surtout dans l'armée ; une sorte d'indiscipline morale, de rébellion latente, est plus grave de conséquences que des actes isolés d'insubordination.

Si le décret de Gallilïct avait eu besoin d'être justifié après l'expérience des dernières années, il l'aurait été par riiostilitô aussitôt accrue des coteries militaires. Galliffet eût supprimé radicalement les commissions, réclamé pour lui seul le droit d'avancer au choix les officiers de tous grades, alors qu'il débouchait seulement l'étroit couloir où étouffaient les républicains, le mécontentement n'aurait pas été plus vif. Aussi bien vit-on dans son décret une préface, un commencement. Le ministère, qui avait fait si peu d'exemples, qui témoignait d'une si grande volonté d'apaisement, fut, plus que jamais, << le ministère Dreyfus » ; plus que jamais, les officiers firent montre de leurs sympathies pour les ennemis et les plus grossiers insulteurs de la République. Partant, leurs propos colportés, leur attitude provocatrice, les commentaires de la presse nationaliste et cléricale, impatientaient les républicains et allaient préparer d'autres fautes.

Une chose, laide entre toutes, porta beaucoup, dès qu'elle fut connue, sur l'opinion : la « mise en quarantaine » des quelques officiers qui avaient osé déposer à la Cour de cassation et à Rennes comme témoins à

(1) Le sous-lieutonant de Bernard; Galliffet le mit en disponibilité par retrait d'emploi et envoya le régiment à Ge^p.

décharge, et des officiers juifs. A Rocheforl, les camarades de Frey sise tter n'eurent avec lui que des relations de service, ne saluaient pas sa jeune femme. Hartmann, à Versailles, ne fut pas mieux traité; il fallut, pour i^viter un éclat, l'adjoindre à son ami Ducros, à l'atelier d'artillerie de Puteaux, isoler ces deux lépreux qui n'avaient pas voulu parler contre leur conscience.

Comment faire coexister une grande démocratie, absolument libre et profondément divisée, et une armée qui ne peut tenir que par la discipline et qui périra si la politique y pénètre ? La République, entrant dans sa trentième année, apercevait enfin le problème.

Problème difficile, si la République n'avait eu affaire qu'à la caste militaire, à son dédain pour le gouvernement légal, à sa prétention d'être maîtresse chez elle, à son esprit d'envahissement ; mais combien plus difficile encore depuis que les fautes et les erreurs des grands chefs ,les crimes de quelques-uns, les secrets de FÉtat-ma jordivulgués, l'injustice répétée des conseils de guerre, avaient porté à- l'institution militaire elie-môme^ une pire atteinte que celle des défaites ! En vain, tout le long du drame, nous avions averti les chefs et les prétendus défenseurs de l'armée qu'ils l'engageaient dans la pire des aventures. Maintenant le mal apparaissait. II n'y avait pas d' « ennemis de l'armée » à l'époque où les meilleurs citoyens, Scheurer ou Grimaux, étaient accusés de l'être. Un an plus tard, nombre de socialistes et d' « intellectuels » exaspérés l'étaient devenus. Le militarisme a produit l'antimilitarisme. Encore un peu, l'antipatriotisme sera la réaction imbécile ou scélérate contre les patriotisraes de carrefour.

Avant tous, Gohier avait proposé et prêché la détestable croisade. « L'épisode romanesque du capitaine millionnaire, sacrifié par de méchants camarades et par

des chefs criminels (i) », n'avait jamais intéressé l'ancien royaliste que comme une occasion ou un prétexte. Il attendait une révolution, une « catastrophe » ; l'affaire Dreyfus, comme autrefois l'affaire du Collier, ne sera qu'un prologue : « Des mains audacieuses ont arraché les voiles et la défroque somptueuse des idoles sociales ; on a vu ces idoles nues ; on les a trouvées pourries ; encore un coup de pic: elles s'effondrent (2).»

Celait à précipiter w les idoles pourries » et, d'abord, l'institution militaire qu'il s'employait dans VAiiroj^e et, comme on peut penser, à la grande satisfaction de ses anciens amis, non point qu'il y eût quelque accord secret entre eux, mais à cause du profit qu'ils tiraient contre nous de sa frénésie. Désavoué déjà par quelques uns des révisionnistes les plus autorisés (3), il ne l'avait pas été cependant avec la vigueur qu'il eût fallu. Beaucoup en avaient peur. En octobre, quand Galliffet réclama des poursuites contre lui, à l'occasion d'un article plus particulièrement odieux, Jaurès se solidarisa avec lui : « Si Gohier est coupable, nous le sommes; si Gohier peut être poursuivi, nous pouvons et nous devons l'être (4). » Clemenceau consentit une fois de plus à invoquer en sa faveur « le principe de la liberté qui suppose le droit d'émettre toute opinion, mêmç la plus choquante (5) ».

(1) Urdain Gohier, Histoire d'une trahison (1889-1903), 5.

(2) Ibid., 7.

(3) Voir t. IV, 149.

(4) Petite République du 27 octobre 1899.

(5) Aurore du 31 : « Des prétoriens, revenus triomphants des plus grandes capitulations de l'histoire, prétendent mettre les soldats français aux ordres des congrégations romaines... ' Quand Gohier ferait cent ans de forteresse, je ne vois pas en quoi cela ferait que la justice et les lois n'aient pas été impunément violées par une bande scélérate de soldats factieux. » — " Gohier sait eu quelle estime je tiens son caractère et son

Clemenceau, en décembre, ayant quitté V Aurore, parce que Gohier se targuait d'avoir été seul à tirer de l'Affaire « des arguments d'ordre général (i) », le furieux ne connut plus aucune contrainte. Qu'on juge de cette polémique forcenée par un seul passage :

talent; je le plaindrais s'il me croyait capable de le lâcher sous le feu de l'ennemi. Je serai présent à son procès, et je ne permettrai à personne, le cas échéant, de dénaturer ma pensée, » etc.

(1) « J'ai négligé avec soin, avait écrit Gohier, le côté individuel, personnel de TAlTaire Dreyfus, pour en tirer des arguments d'ordre général... Je me permettrai de rappeler que j'ai fait et poursuivi cette démonstration tout seul ici, durant de longues semaines, sous les outrages de l'ennemi, sous la réprobation et les reproches des défenseurs de la personne de Dreyfus. » {Aurore du 15 décembre 1899.) Clemenceau, qui avait, lui aussi, mais comme nous tous, « tiré de l'affaire des arguments d'ordre général », écrivit le jour même à Vaughan : « Après les attaques de Gohier contre moi, dans le numéro de ce matin, vous ne serez pas surpris que je vous envoie ma démission de rédacteur de V Aurore. Je ne veux pas polémiquer avec mon collaborateur, pour la plus grande joie de nos adversaires, et il ne me convient pas de rester sous sa férule. » Malgré l'insistance de Vaughan et de Pressensé, Clemenceau refusa de revenir sur sa décision, récrivit, le 17, au directeur du journal : « Je vous prie de recevoir ma démission, motivée, comme vous le savez, par un dissentiment de rédaction que je juge grave. » Vaughan dans le volume où il raconte ses souvenirs de l'Affaire, ne« semble pas croire A la réalité du motif allégué par Clemenceau. « Pourquoi Clemenceau a-t-il quitté VAuror^-l Si on vous le demande, répondez que vous n'en savez rien, ni moi non plus, et que Clemenceau n'en sait probablement pas davantage. » Il en est réduit aux hypothèses : « Parce qu'il n'est pas homme à rester longtemps à la même place... Parce que, les revenus (du journal) diminuant, il se croyait menacé dans ses intérêts légitimes... Parce qu'il ne jouissait pas de la liberté de supprimer la liberté des autres... Parce qu'il espérait y être rappelé et pouvoir rentrer en maître... Parce que d'autres personnalités que la sienne s'y mettaient en lumière... » {Souvenirs sans regrets, 178.) Clemenceau rentra à VAurore en 1902, comme rédacteur en chef. Dans l'intervalle, il collabora régulièrement à la Dépêche et publia une gazette hebdomadaire, Le Bloc, qu'il rédigeait tout seul. Ses articles de cette époque sur l'affaire Dreyfus ont été réunis sous ce titre : La Honte.

Il y a cinq ans, la vue de l'uniforme éveillait chez le bon citoyen de tristes souvenirs. Il se rappelait les désastres sans nom, les lâchetés, les trahisons, les troupeaux de généraux livrant les tas de drapeaux, les capitulations honteuses, la patrie rançonnée, mutilée. Il se rappelait encore le massacre de trente-cinq mille Parisiens ; les Galliffet, les Boulanger, les Déroulède, se vautrant dans le sang français, égorgeant les vieillards et les femmes-, rôtissant les blessés, pour se rattraper de leur couardise devant l'ennemi... Maintenant, sur l'uniforme militaire, la boue a reconvertie sang (1).

Enfin, je n'y pus tenir. Briser ouvertement avecGohier, ne pas me contenter de dire, comme avait fait Clemenceau, que a je n'étais point disposé à contresigner tout ce qu'il écrivait (2) », mais crier que ses diatribes étaient haïssables et impies, me parut un devoir. Je publiai dans le Siècle un article intitulé « Assez ! (3) » :

Il n'y a pas eu en 1870, monsieur Gohier, que des Bazaine... Faut-il les nommer, ceux qui tombèrent sur les champs de bataille, ceux qui, tel jour, purent croire qu'ils tenaient la victoire et qui certainement ont sauvé l'honneur?... On a abusé du Gloria victis ! La pure, la sainte inspiration d'Antonin Mercié a été, depuis quelques années, dénaturée, faussée. Il y avait plus de santé morale, de revanche latente, de victoires en puissance dans le Vse vicîis ! du vieux brenn gaulois. Cependant, il y a une auréole sur les grands deuils de la patrie, malheur à qui la méconnaît!... Quoi! la vue de l'uniforme n'évoque aujourd'hui, pour M. Gohier, que la pensée d'Esterhazy et d'Henry ! Malheureux que vous êtes, cet uniforme n'est-il pas aussi, ou n'a-t-il pas été, celui des Picquart,

(1) Aurore du 20 janvier 1900.

(2) Aurore du 31 octobre 1899.

(3) S/éc/e du 21 janvier 1900.

des Freystsetter et des Hartmann ? Et, alors même que ces justes ne se seraient pas trouvés dans l'armée, de quel limon croyez-vous qu'est faite l'âme de ceux que vous appelez des « honnêtes hommes », quand vous écrivez qu'ils ne voient sur l'uniforme français que la boue recouvrant le sang?... Raillez-moi, monsieur Gohier, mais je continue à saluer dans ces hommes qui ont été trompés, qui seront détrompés un jour, j'en ai la ferme espérance, et qui, même s'ils ne doivent jamais être détrompés, n'en sont pas moins dignes de respect et d'estime, parce que la pensée qui les guide, et qui les trompe, a sa source dans l'amour de la Patrie et de l'armée... Nous avons montré, nous autres, que le sentiment du Droit n'est point mort dans notre pays. Ils ont montré eux, tout en faisant erreur sur les faits, quelle est, dans notre corps d'officiers, l'ardeur d'un patriotisme jaloux. Moi, qui, peut-être plus que vous, ai été insulté, outragé, vilipendé, traîné dans la boue et haï, je m'incline devant leur patriotisme et je les en honore.

L'article fit grand bruit, soulagea beaucoup de consciences de révisionnistes, étonna dans l'autre camp beaucoup de braves gens qui avaient cru au Syndicat juif, à la campagne, organisée systématiquement, avec l'or allemand, contre l'armée.

Je reçus de Gohier une bordée d'injures ; Picquart dit à Clemenceau « qu'il y avait en moi du sang de Judas Macchabée (i) ».

La condamnation de Dreyfus à Rennes dut fort divertir Esterhazy. — Il avoue le bordereau ; pour les juges

(1) Clemenceau, dans le Bloc du 7 avril 1901.

militaires, il faut que Dreyfus en reste l'auteur. L'innocence juridique du traître demeure entière. — Par contre, son principal métier, celui de « maître chanteur », va tomber à rien.

On n'a pas oublié sa dernière opération : en juillet, il annonce qu'il part pour Rennes ; en août, tout à coup, il décide de rester à Londres ; puis, tout le temps du procès, il écrit à Carrière et à Roget qu'il va produire des documents et n'en produit aucun (i). — Maintenant, il aperçoit dans le projet d'amnistie une suprême occasion de tirer de son sac une dernière mouture. Parce que, seule, la découverte de quelque crime encore ignoré peut faire échouer l'amnistie, obliger le Gouvernement à laisser la justice cuivre son cours, il se flatte de faire craindre à la fois à Waldeck-Rousseau et à Boisdeffre (ou à Gonse) que la révélation viendra de lui. Il écrit donc à Waldeck-Rousseau que, malgré son désir « de ne pas fournir des aliments nouveaux à des polémiques désastreuses », il vase trouver dans la nécessité de porter de terribles accusations contre ses anciens chefs (2) ; et il avise ceux-ci qu'il est entré en négociations avec le gouvernement pour lui livrer ses fameux papiers. Des deux côtés, pense-t-il, on lui payera son silence.

Le plan n'était pas inférieur à d'autres qui avaient réussi ; seulement les temps étaient changés.

Sauf qu'il continua des relations actives avec les gens de la Libre Parole^ nous ne savons rien de son opération du côté de ses anciens protecteurs ; nous avons, par contre, ses lettres à Waldeck-Rousseau, deux ou trois par semaine durant trois mois, d'une fureur mono-

(1) Voir t. V, 27 et suivantes.

(2) Lettre du 10 novembre 1899.

tone, OÙ Taccusation, selon les règles de celte littérature spéciale, ne se précise pas, reste dans le vague. Waldeck- Rousseau soupçonna bien que tout n'y était pas mensonge; mais le vrai et. le faux y étaient si étroitement, si diaboliquement mêlés, qu'il eût mieux valu qu'Esterhazy ne dît jamais la vérité et mentît toujours.

Il revient sans cesse à Henry, et c'est évidemment par calcul, pour se couvrir de lui, de l'homme, « qui a connu tous ses faits et gestes », « qui n'a jamais cessé d'être en relations avec lui », « qui, à aucun moment, n'a rien ignoré de lui »; — mais il y a de l'obsession aussi dans cette perpétuelle évocation de l'ami dont il a été le mauvais génie et qui s'est tué à cause de lui. De tous ceux qui ont joué un rôl^ dans le drame, Henry est le seul dont il ne médise jamais ; tous les autres, Du Paty, Gonse, surtout Boisdeffre et Roget, sont des « misérables », des « faux témoins », de « lâches et immondes canailles »; ils l'ont « bassement sacrifié », ont sacrifié « plus laidement » encore « l'honnête et brave soldat » qu'était Henry. — Il a lu l'étude, que je fis paraître à cette époque, sur Le Rôle d'Henry (i). Il m'injurie à ce propos, avec son ordinaire violence ; mon étude est un « pamphlet infâme et stupide »; pourtant, j'ai eu raison d'écrire qu'Henry et lui « ont toujours été en rapports directs et intimes (2) ». — Quand la veuve d'Henry proteste contre l'amnistie, aussitôt il surgit à ses côtés, car « il souhaite, lui aussi, écrit-il à Clamageran; que la lumière soit faite d'une façon éclatante sur le rôle d'Henry, si intimement lié au sien (3) ». Aussi bien « tous les autres » chefs étaient également informés,

(1) Grande Revue du !•' janvier 1900.

(2) Lettres du 10 novembre, du 5 décembre 1899, du 26 janvier 1900, à Waldeck-Rousseau, etc.

(8) Lettre du 28 janvier 1899 à Clamageran.

connaissaient ses actes, « les approuvaient et en profitaient (i) ».

Entre temps, après plus d'un an, son procès avec son cousin Christian finissait par être appelé et le descendant des palatins de Hongrie était condamné à trois ans de prison pour escroquerie (2). J'émis l'avis que le gouvernement devait demander son extradition, le faire juger contradictoirement (3). On l'aura sous la main ; un jour ou l'autre, il parlera. Waldeck-Rousseau et Monis s'y refusèrent.

Esterhazy a-t-il supposé que Waldeck-Rousseau était plus inquiet pour son amnistie qu'il ne voulait le paraître ? La justice anglaise, au premier mot, l'aurait livré ; pourquoi ne le réclamait-on pas ? Que serait-ce s'il menaçait de rentrer en France, de se livrer luimême ?

Il imagine, en attendant, de mettre Clemenceau dans son jeu, lui propose son alliance, sans embarras, comme la choge la plus simple du monde, d'égal à égal. Il lisait ses véhéments articles contre l'amnistie, où les ministres, surtout Waldeck-Rousseau et Millerand, étaient fort malmenés. « Vous ne voulez pas, lui écrit-il, de l'amnistie, et moi, je n'ai qu'une idée dans la tête : me venger des lâches qui m'ont abandonné... Je suis en mesure, grâce à quelques papiers en ma possession, de faire beaucoup de mal à ces misérables... Je sais quelles sont les intentions du gouvernement qui veut les sauver. Voulez-vous associer en secret vos haines aux miennes?... Envoyez-moi quelqu'un de sûr (4). »

(1) Lettre du 26 janvier 1899 à Waldeck-Rousseau.

(2) 6 novembre 1899, neuvième Chambre correctionnelle. Voir t. II, 493 et suiv.

(.S) Siècle du 8 novembre 1897.

(4) 21 novembre 1899.

76 HISTOIRE DE l'aTFAIRE DREYFUS

Clemenceau, comme on pense, ne répondit pas, mais il publia la lettre, « la soumit respectueusement à MM. les sénateurs, membres de la Commission de l'amnistie (i) «.

Bernard Lazare aurait voulu que Mathieu Dreyfus, par quelque intermédiaire, achetât à Esterhazy ses papiers ; Mathieu objecta qu'on avait déjà pei^uadé à trop de gens qu' Esterhazy était « l'homme de paille » des juifs ; Esterhazy ne manquera pas d'avertir Drumont que le « Syndicat » a tenlé de le corrompre. On n'aura même pas les papiers.

Esterhazy, repoussé par Clemenceau et ne voyant rien venir du côté des Dreyfus, joua son grand air. Il écrivit à Waldeck-Rousseau qu'il avait pris son parti, qu'il était décidé à aller jusqu'au bout : « Je suis prêt à rentrer en France.. .Je me livrerai pour mes actes à vos tribunaux. Ils sont méprisés de l'univers, mais ils ne m'empêcheront pas, au jour de l'audience, d'établir devant le monde entier l'infamie de ceux dont votre ambition veut assurer l'impunité. » (26 janvier.) Puis, deux jours après, dans une lettre à Monis, il demanda formellement à être entendu par un magistrat.

Waldeck-RouEseau, cette fois, le prit tranquillement au mot. Il savait qu'Esterhazy jouait la comédie, une comédie qui tournait à la farce, et qu'il se garderait bien de rentrer, à cause de sa condamnation pour escroquerie qui serait confirmée contradictoirement ; mais l'occasion lui parut bonne pour en finir avec ce perpétuel chantage, ces perpétuelles menaces de révélations non seulement contre l'ancien État-Major, mais contre Brisson, contre GallifTet et contre lui-même. En conséquence, il invita Lequeux, consul général à Lon-

(1) Aurore du 23 novembre 1899.

cires, à faire savoir à Eslerhazy qu'il était autorisé « à recueillir ses déclarations et à recevoir ses documents dans l'intérêt de la justice (i) ».

Voilà Esterhazy bien surpris. Au lieu de vendre au plus offrant son sac, le vider pour rien ne faisait pas son affaire. Comment se dérober ? C'était avouer qu'il n'avait plus rien à dire, tuer son commerce déjà malade. Il se rendit donc chez Lequeux, traîna sa déposition, à travers de fastidieux bavardages, pendant quatre audiences (2) ; mais entre chaque audience, il écrivait à Waldeck-Rousseau que, s'il avait déjà produit de bien redoutables accusations, ce n'était rien pourtant en comparaison de ce qu'il lui restait à dire et qu'il y aurait un bien grand intérêt patriotique à ne pas le laisser achever : « C'est avec une profonde douleur que j'en arrive là... Il est terrible pour moi d'en arrivera dépasser les Urbain Gohier, les Clemenceau dans leur œuvre... J'avais cependant prévenu le Cavaignac imbécile et le Boisdeffre hypocrite... » El comme Waldeck- Rousseau continuait à ne pas entendre : « Vous voulez donc que je montre que, dans cette armée, jadis vaillante, la lâcheté au feu n'est plus une tare... Je vais donc raconter les canailleries de Galliffet... Vous voulez de la m.... Allons-y, comme disait ce pauvre Henry î » El, finalement, la note enfin sincère, comique : « J'ai refusé, il y a peu de temps, de parler pour 25o livres, et cette fois ce sera gratis ! »

Quand Waldeck-Rousseau lut la déclaration d'Esterhazy, il lui parut qu'elle n'ajoulail pas grand'choseà sa déposition devant la Cour de cassation (3). C'était, une fois de plus, le récit de la collusion, des secours que

(1) 10 février 1900.

(2) 22 et 26 février, 1 et 5 mars.

(3) Voir t. IV, 520 et t. V, 28.

l'Etat-Major avait portés au misérable contre Scheurer- Kestner et Picquart, de ses rapports avec Du Paty. Sur les lettres de l'Empereur allemand, rien que ce qu'on savait déjà : « Je ne les ai jamais vues, mais j'en ai entendu parieî et je les ai toujours déclarées idiotes. » A l'en croire, c'est lui qui en a démontré la fausseté à Henry. Sur Henry, l'affirmation répétée de leur constante intimité ; Henry a tout de Suite reconnu que le bordereau était de son écriture, mais Sandherr connaissait, lui aussi, son écriture, puisqu'ils avaient travaillé ensemble en Tunisie et, déjà, à des affaires de contre-espionnage ; Henry a été vraisemblablement assassiné. Sur ses rapports avec Schwarzkoppen : « Ils ont été de tout temps parfaitement connus », notamment de Boisdeffre et de Du Paty. — Comme le consul n'avait point charge de l'interroger, mais seulement de consigner ses déclarations, il dit et esquiva ce qu'il voulut. — Enfin, il avait fait voir quelques billets autographes d'Henry et de Du Paty , notamment celui d'Henry : « Il faut faire le silence sur les épîtres du G couronné (l'Empereur allemand) ; donnez la consigne (i) » ; mais il n'en voulut déposer aucun; et il avait ajouté, en terminant, « qu'il se réservait de compléter ses explications devant la justice française ».

Ei> résumé, aucun fait nouveau, aucune pièce nouvelle que Dreyfus aurait pu alléguer pour demander une deuxième revi&ion ; et, d'autre part, aucun argument contre l'amnistie. Au contraire, selon Waldeck-Rousseau, des arguments de plus en faveur de l'amnistie, puisque l'anc en État-Major s'était encore plus sottement et plus vilainement compromis qu'on ne l'avait cru.

(1) Voir t. III, 397.

Esterhazy avait-il en sa possession d'autres pièces que ces quelques billets de Du Paty et d'Henry? Il le donna à entendre, mais rien ne le prouve.

Waldeck-Rousseau fut persuadé qu'il n'avait rien de plus ; par conséquent, il pouvait bien continuer à crier si cela lui plaisait, mais il n'était pas en son pouvoir de « rouvrir l'Affaire », comme il en menaçait, par un nouveau scandale.

Quand Esterhazy comprit qu'il avait été joué ou, pis encore, qu'il s'était joué lui-même, il éclata, lança contre Waldeck-Rousseau une furieuse imprécation :

Je me déclare coupable, s'écrie-t-il, j'ai des complices, je vous somme de me poursuivre et de poursuivre tous les responsables, et vous n'en faites rien ! Comment 1 vous m'arrachez mes épaulettes et vous les laisseriez sur le dos de tous ces gens ! Comment 1 vous me faites voler ma solde et vous leur laisseriez leurs traitements! Comment! vous m'arrachez mon nom et vous les laisseriez honorés ! Non, non, pas de ça... « Il n'y a rien », dit votre Garde des Sceaux; et je vous ai montré cependant, vous m'avez forcé à montrer que le faux et le crime, le vol et le mensonge, sont, avec les pires lâchetés, les moyens d'action de l'armée... Ils se sont dit, ces généraux, parce qu'ils sont tous lâches et incapables de me comprendre, que, vieux, fatigué, malade, sans pain, moi, l'homme habitué à la vie aisée et facile, je ne résisterais pas, et que, plus ils me frapperaient, plus ils m'anéantiraient... Ils ne me connaissent pas et vous ne me connaissez pas... Je suis prêta tout, je ne reculerai devant rien, j'irai en France, devant les juges serviles, provoquer et entendre les témoins parjures, jeter les vérités de honte à la face de ces soldats abjects, et, ainsi, du fond de la boue où vous me plongez, je serai le grain de sable qui fait sauter la chaudière, le noyau durci qui fait éclater la meule (1).

(1) Lettres des 26 mars, 9 et 17 avril 1899.

Waldeck-Roiisseau lui fit simplement demander s'il consentait k se dessaisir des pièces qu'il avait produites au cours de sa déposition ; nécessairement, Esterhazy refusa.

Il écrivit encore quelques lettres d'injures, réfléchit enfin qu'il perdait sa peine, chercha un autre emploi de ses facultés et ne tarda pas à trouver. Une dame française, qui tenait une maison de rendez-vous, où elle travaillait, quand il le fallait, -de sa personne, le prit pour amant de cœur, recruteur et secrétaire. Le ménage marcha assez bien pendant deux ans. Elle s'aperçut alors qu'il la volait, le mit à la porte et, ayant liquidé sa maison, rentra en France où elle épousa un gendarme.

La session parlementaire fut très calme. — Deschanel, réélu président, l'ouvrit par un discours sur « la terrible crise que le pays venait de traverser ». Comme il avait eu soin de ne pas s'y engager, (même avant de monter au fauteuil, où le président, en effet, « doit rester en dehors de la lutte des partis »), il put distribuer au parti de la Justice, dont avait été son père, et à l'autre, la même dose d'éloges et de regrets, d'avertissements et de conseils. Il affirma ainsi que, des deux côtés, « de nobles esprits, des consciences droites et de généreux cœurs avaient lutté et souffert » , recommanda aux hommes clairvoyants, dans les deux camps, « de répudier les exagérations et les excès qui compromettent les plus respectables causes », et, saluant « la trêve de l'Exposition », demanda pourquoi elle ne durerait pas.

La discussion du budget occupa presque toute la session. Waldeciv-Rousseau, satisfait de l'ajournement de nos procès, laissait, depuis quatre mois, sommeiller l'amnistie ; volontiers, il l'aurait laissée dormir plus longtemps. La commission sénatoriale la réveilla par un scrupule de légalité. Le règlement n'accorde pas aux ministres le droit d'amender les propositions qui émanent de l'initiative parlementaire ; Waldeck-Rousseau et Monis ayant commis cette erreur (i), le Sénat n'était pas régulièrement saisi.

Le principe d'une loi d'oubli accepté, trois objections ont été faites aux propositions primitives du gouvernement : on n'amnistie que des condamnés ; ni Picquart ni moi nous ne le sommes, et l'opposition de Zola a fait tomber le jugement rendu par défaut à Versailles ; — il faut excepter le meurtre (l'attentat contre Labori) de l'amnistie ; — la survivance de l'action civile est de droit étroit. Waldeck-Rousseau renonça donc à demander expressément l'amnistie pour les faits connexes à l'Affaire et déposa un projet « sur l'extinction de certaines actions pénales (2) ». C'étaient « toutes les actions publiques à raison de faits se rattachant à l'affaire Dreyfus et toutes poursuites commencées ou non », à la seule exception de celles qui étaient engagées ou pourraient l'être pour crime de meurtre ou d'assassinat ; les actions civiles étaient, cette fois, réservées.

Le nouveau projet sauvegardait mieux les apparences que le précédent ; en fait, il aboutissait, sauf pour moi, aux mêmes conséquences. Mercier, les faussaires du deuxième bureau et les faux témoins de Rennes échap-

(1) Voir p. 50.

(2) 1" mars 1900.

peut aux lois ; Zola, Picquarl et moi, nous sommes soustraits à nos juges naturels ; et ni Picquart ni Zola n'en trouveront d'autres, parce qu'aucun intérêt civil n'est engagé dans leurs procès (i) ; seule, la veuve d'Henry pourra réclamer des dommages-intérêts.

Waldeck-Rousseau, entendu par la commission (2), n'eut qu'un argument : « la question n'est pas de juger ou d'absoudre les actes accomplis ; il s'agit seulement de mettre les partis dans l'impuissance de faire revivre un douloureux conflit ».

Milliard lui demande à nouveau de comprendre dans l'amnistie les condamnés de la Haute-Cour : « Non, ditil, leurs condamnations ont assuré la paix publique. »

Ainsi la paix publique est à deux fins ; pour le même intérêt, Guérin restera en prison, Déroulède en exil, et Mercier au S éii^t>

Dreyfus adressa de Carpentras une nouvelle protestation à Clamageran :

Ce projet éteint les actions publiques d'où j'espérais voir sortir des révélations, des aveux peut-être, qui m'auraient permis de saisir la Cour de cassation; il me prive de ma plus chère espérance... Je n'avais sollicité aucune grâce. Le droit de l'innocent, ce n'est pas la clémence, c'est la justice... Nul ne souhaite plus ardemment que moi l'apaisement, la réconciliation des bons Français, la fin des horribles passions dont j'ai été la première victime. Mais la Justice seule peut faire rapaise ment... L'amnistie me frappe au cœur; elle ne se ferait

(1) Il résultait de l'arrêt de la Cour de cassation sur la première condamnation de Zola qu'il n'avait point diffamé tels ou tels officiers, mais le conseil de guerre permanent. Labori, au . procès de Versailles, en avait tiré que les juges d'Esterhàzy ne pourraient pas être admis comme partie civile au procès crimi.nel. (Voir t. II, 550, 551 ; t. III, 55, 5G.)

(2) 10 mars 1900.

qu'au profit exclusif du général Mercier... Je supplie le Sénat de me laisser mon droit à la vérité, à la justice (1).

Je proposai à Picquart et à Zola de detnander à être entendus par la Commission. Zola écrivit à Clamageraii : « Je veux être jugé et achever mon œuvre. » Piccfuart : « La loi m'atteindr&it deux fois, puisqu'elle m'amnistierait d'un délit que je n'ai pas commis et me comprendrait dans une même mesure avec le général Merciôt* et ses complices. » J'invoquai mon droit « de prouver devant le jury que j'avais fait œuvre d^iistorien » : « J'ai été soucieux seulement d'établir le véritable rôle des principaux auteurs d'un crime jiidiciaii'e (2). »

La Commission nous reçut quelques jours après (3), nous écoula avec attention, mais son parti était pris. Sauf son président Clamageran, elle était décidée à supprimer nos. procès.

Le jour même où elle entendit nos explications, Esterhazy lui écrivit : « J'ai fait, devatit le consul général de l^rance, quatre longues dépositions Le prétexte d'apaisement est lin mensonge... Ce qu'on veut, ce que vous allez faire par ordre ^ c'est assurer certaines impunités et sauver Reillàch et Picquart... Chacun sait que tout cela est convenu d'avance entre Reinach et ceux qui lui obéissent servilement, n

Cette vilaine sottise (que Waldeck-Rousseau était secrètement d'accord avec Picquart et avec moi) avait été inventée par le journal d'Arthur Meyer (4). Depuis, elle remplissait les journaux de droite, circulait dans les cercles, dans les couloirs de la Chambre. Drumont

(1) 8 mars 1900.

(2) 9 mars.

(H) >^mars.

(4) Voir p. 53.

appelait l'amnistie « l'amnistie juive » ; Rochefort avait appris de source sûre qu'elle avait été négociée, en ma faveur, avec le Pape. — On sait l'amitié ancienne qui m'unit à Waldeck-Rousseau ; on feint de ne pas comprendre qu'étant amis, nous pouvons différer d'opinion. Nous avions parlé souvent de l'amnistie sans nous convaincre (i); Picquart ne s'était jamais rencontré avec lui.

Le lendemain de notre audition par la commission, un journaliste radical, devenu nationaliste, Edmond Lepelletier, reprit violemment l'antienne. « L'amnistie est perfide et honteuse » ; elle a été préparée par Waldeck-Rousseau « avec les compères Dreyfus, traître en chef, et les sous-traîtres, Picquart, Reinach, Zola »; « ce trio de scélérats sue de peur à l'idée que l'amnistie pourrait être refusée (2). »

Nous décidâmes, Picquart et moi, de poursuivre le journal ; Zola refusa de se joindre à nous, parce qu'il s'était imposé depuis longtemps la loi de laisser tout dire et de se consoler par le mépris.

La commission adopta le projet de Waldeck-Rousseau et confia le rapport à Guérin ; il avait présidé la commission pour la loi de dessaisissement et avait été ministre de la Justice avec Mercier et Dupuy.

Ces incidents laissèrent encore l'opinion indifférente, parce qu'elle voulait l'amnistie, et qu'elle n'y voyait pas la banqueroute de la justice, mais le rétablissement

(1) Je crois pourtant avoir contribué à le décider à abandonner l'article qui portait extinction des actions civiles.

(2) Écfw de Paris du 14 mars lî)00.

définitif de la paix des intérêts, sinon des partis. Ce besoin était si profond qu'il allait suffire d'un discours défiguré et de la cabale de trois officiers contre un policier pour déchaîner tout à coup une tempête où le ministère faillit sombrer.

Waldeck-Rousseau avait salué dans l'Exposition « le témoignage de la paix morale reconquise (i) ». Loubet, parlant à la cérémonie d'inauguration, reprit la formule et l'élargit : « La France a voulu apporter une contribution éclatante à l'avènement de la concorde entre les peuples. »

L'idée d'ofïVir au monde convié à l'Exposition le spectacle de la réhabilitation du nouveau Calas ne pouvait venir qu'à un poète. Zola, en l'évoquant devant la commission d.u Sénat, n'y avait pas attaché plus d'importance qu'à une image (2). J'avais, au contraire, dit nettement que « la France aurait mauvaise gâce à rendre ses invités témoins d'un redoutable conflit » ; cependant « le repos des esprits peut être assuré autrement que par l'amnistie ; il peut l'être également par l'armistice », la trêve des partis. Comme le seul dépôt du projet sur la cessation des poursuites a eu pour résultat de faire rayer les divers procès des rôles, rien ne presse le Sénat; il peut ajourner la discussion de l'amnistie après l'Exposition (i3 mars).

Waldeck-Rousseau connut ma déclaration par les journaux; il eût pu inviter la commission à faire vite, Guérin à hâter son rapport ; il n'en fit rien.

Plus d'un mois après, comme j'étais retourné, pour

(1) Chambre des députés, 16 avril 1900.

(2) « On nous demande l'amnistie pour ne pas donner aux étrangers qui vont venir à l'Exposition le spectacle de nos discordes; la France a surtout le besoin de paraître devant le monde ayant accompli sa grande œuvre de justice... » etc.

la première foi^ depuis ma défaite électorale, dans mon ancienne circonscription, la section dignoise de la Ligue des Droits de V Homme m'offrit un banquet (i). La part que j'avais prise à l'Affaire m'avait coûté mon siège ; maintenant, beaucoup de ceux qui avaient voté contre moi le regrettaient; plusieurs d'entre eux assistaient à la réunion. Cependant, la politique commandait si évidemment de ne pas remuer les passions assoupies que je ne prononçai pas le discours qui était attendu par mes amis. Je m'exprimai en ces termes :

Vous vous seriez trompés si, venant ici, vous avez cru que je vous ferai un discours sur l'Affaire. Ce discours, du moins ce soir, je ne le ferai pas. Non point, certes, que notre œuvre soit terminée ; elle ne peut l'être que par la victoire complète du Droit. A cette heure, nous sommes exactement à l'entr'acte qui, dans les bons mélodrames, sépare le quatrième acte du cinquième où l'innocence est vengée et le crime puni. Et il faut, il est nécessaire surtout à l'honneur historique de la France, que le verdict de Rennes, nul déjà par l'invraisemblable admission des circonstances atténuantes, déchiré ensuite par le décret de grâce, il faut qu'il soit anéanti entièrement par un arrêt suprême. 11 le faut, je ne me lasserai pas de le redire, non pas tant pour Dreyfus lui-même que pour cette grande personne morale, « la plus grande qui soit au monde », la France, qui ne saurait rester débitrice envers un homme, fût-il juif, de son honneur injustement ravi. Cette dette est sacrée ; je jure que nous l'acquitterons.

Mais, Messieurs, si nous repoussons et si nous continuons à repousser de toutes nos forces l'amnistie, qui serait Fétranglement de la justice et l'étoutîement de la vérité, nous avons nous-^mêmes offert l'armistice pour toute la durée de cette grande fête du travail et de la paix qu'est

(1) 24 avril 1900.

L AMNÎSTiE 8t

l*Êxpositioii Universelle. La parole une fois donnée, dans nn intérêt patriotique, nous la tiendrons.

Nous ne laisserons prescrire aucune de nos revendications ; mais cette fote que la France offre au monde, non, nous ne la troublerons pas !

Qu'y avait-il dans ce passage de mon discours (i) que je n'eusse déjà dit, écrit vingt fois? Qui avait pensé que Dreyfus se satisferait de la grâce ? Quels cris, s'il s'en fût contenté ! « Le juif est libre. Il est entouré des siens. Il mange et boit en paix. Est-ce que cela ne suffit pas à un juif ? Que lui faut-il de plus? LTn chrétien mourrait à la peine, à la conquête de son honneur... » Mais les discours ont leur destin comme les livres.

Le sort de celui-ci fut singulier. D'abord, il me vaut les compliments de plusieurs ministres (2), malgré la dure phrase sur l'amnistie ; puis, tout à coup, comme autrefois «l'honneur de l'armée», une nouvelle formule : « la reprise de l'Affaire » éclate et remplit l'atmosphère de fumée. — « Le pays commençait à respirer » ; les juifs ont décidé de le bouleverser à nouveau ; ils reprendront l'agitation dès que sera écoulé 1' « armistice » de l'Exposition (3) ; le « discours de Digne » a été concerté avec Waldeck-Rousseau (a qui j'ai dicté, il y a trois semaines, par une contradiction inexpliquée, « l'amnistie juive »). — Ceux qui découvrent et dénoncent ce nouveau complot, ce sont le même Lemaître et le même Drumont qui, eux aussi, repoussent l'amnistie.

(1) Le reste du discours était consacré à la politique générale, à l'entrée des socialistes au pouvoir, etc. Il n'y était plus question de l'Affaire, {Les Blés d'hiver, 239 et suiv.).

(2) Lcygues, Millerand, Hecrais.

(3) Dès le 15 mars, Cornély avait écrit dans le Figaro : « L'Exposition sera l'armistice ; c'est pourquoi je l'aime. » — Dcroulède, à Saint-Sébastien, exprima la même idée.

Je ne m'étais pas tenu bien haut dans la vérité ; je fus traité comme si je m'étais élevé au sommet.

On était à dix jours des élections municipales. La campagne, paisible en province, était violente à Paris. Les gens de la Patrie Française, ceux de la Ligue des Patriotes multipliaient les efforts pour s'emparer de l'Hôtel de Ville. Un matin, les murs se couvrirent d'affiches portant, en gros caractères, le titre : La Reprise de l'Affaire, et reproduisant les phrases incriminées de mon discours. Les conseillers municipaux, radicaux et socialistes, déjà traqués pour avoir voté l'achat du livre de Gohier, U Armée contre la Nation, sont rendus responsables de mes paroles. Aussitôt ils s'effrayent, s'échauffent contre moi, croient ainsi se sauver et assurent d'autant plus leur défaite.

La population parisienne avait d'autres griefs contre la municipalité radicale : sa gestion coûteuse, le favoritisme qui régnait à l'Hôtel de Ville ; mais la formule, le cri de ralliement lui manquait : elle vota contre « la reprise de l'Affaire >). Plus de la moitié des quartiers (i) nomma des nationalistes, trois des prisonniers et trois des avocats de la Haute-Cour, le professeur Dausset, récemment révoqué par Leygues. Depuis Boulanger, les républicains n'avaient pas subi à Paris une telle défaite.

La sage province, en dépit des mêmes excitations, donna aux républicains une majorité considérable ; mais bien que Paris ne fût plus depuis longtemps l'autorité politique et sociale qu'il avait été, sa manifestation' porta beaucoup, troubla surtout les députés. Ceux qui connaissaient la loyauté de Waldeck-Rousseau et son obstination une fois qu'il s'était arrêté

(1) 45 sur 80.

à un parti, ne doutaient pas que mon discours ne l'eût surpris et g-êné. Le gros de la majorité se demanda si, après tout, il n'y avait pas quelque parcelle de vérité dans tout ce bruit et si l'agitation pour Dreyfus n'allait pas reprendre.

La veille de la renti'ée des Chambres (i), le journal L'Éclair annonça à grand fracas qu'il avait la preuve que Waldeck-Rousseau lui-môme avait présidé à l'organisation d'un complot de police pour ruiner le jugement de Rennes. Deux agents de la Sûreté générale étaient allés à Madrid pour s'y rencontrer avec le fameux Cuers ; ja Sûreté avait essayé d'obtenir d'un agent du ministère de la Guerre la déclaration que le témoignage de Cernuski avait été payé par l'État-Major ; j'étais au courant de tout, mais j'avais parlé trop tôt.

Le bureau des Renseignements étant sorti des débats de Rennes encore plus discrédité que par le passé, Gallifîet n'avait pas attendu la fin du procès pour annoncer son intention de le supprimer et de rattacher le service d'espionnage et de contre-espionnage à la Sûreté Générale (2). Il en avait été ainsi sous Napoléon qui jugeait cette espèce de besogne nécessaire, mais salissante pour des officiers. Ce n'était pas l'avis des

(1) 21 mai 1900.

(2) Voir t. V, 475. — Sénat, séance du 28 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau : « Non seulement dans Tintérêt du service, mais dans celui de l'armée. » — Chambre des députés, séance du 28, discours de GalliiTet : « J'étais résolu à réformer certains procédés qui me paraissaient regrettables. » — Procès Dautriche. 645.

successeurs d'Henry. L'un des officiers du bureau établit un rapport pour « mettre le ministre en garde contre le danger de passer le service d'espionnage à la Sûreté, administration qui n'est pas fai^epour cela (i). » « A l'État-Major de l'armée, selon François, l'intention du ministre avait étonné (pour ne pas employer une autre expression) tout le monde (2). »

Galliffèt, beaucoup plus accessible aux influences que son physique, ses attitudes et son verbe tranchant ne le donnaient à croire, se laissa circonvenir. Il enleva seulement à la Section, rattachée au deuxième bureau, « les services de police et de contre-espionnage » et^ lui laissant la recherche des documents et des renseignements, n'y mit qu'une réserve : que' les officiers ne s'aboucheraient plus que par intermédiaires avec les agents étrangers (3). « Tout agissement incompatible avec la dignité de l'officier lui est interdit (4). »

Rollin, relevé de ses fonctions, fut remplacé à la tête du bureau par François (5) qui garda Mareschal, Dautriche et Fritsch ; le nouveau service civil fut confié, sous la direction de Cavard, à Tomps, « la bêle noire >>, depuis le temps d'Henry, de tous les policiers militaires. « On volait la section de statistique (6). »

Dualité, c'est rivalité de services (7). L'amour-propre

(1) 6 septembre 1899.

(2) Procès Dautriche, 156, François.

(3) Ibid., 645, et Chambre des députés, séance du 28 mai 1900, Galliffèt.

(4) 13 septembre 1899.

(5) Procès Dautriche, 164, François; 226, Rollin.

(6) Notes de François pour sa déposition devant la Chambre criminelle, (^euis/on, II, 120.)

(7) Sénat, 25 mai 1900, discours dé Waldeck-Rousseau; Procès Dautriche, 6i6, Galliffèt : « Il y avait une corde un peu tendue entre les^officiers de la S. S. et le ministère de l'Intérieur » 507, Cavard, etc.

L^AMNlSTiË 91

de bureau devient le mobile de tout. Des froissements d'abord, puis une guerre sourde, où bientôt tous les moyens paraîtront bons. Quand l'atmosphère est saturée de passions aussi vives que celles qui sont sorties de l'Affaire, de l'animosité à la félonie il n'y a qu'un pas.

Galliffet a donné une consigne formelle : « Défense absolue de s'occuper désormais, de l'Affaire. » « L'incident efet clos », surtout pour l'armée, surtout pour le bureau des Renseignements (i). Il dit à tout son monde : « Ne m'en parlez plus. » « Il se serait mis en colère si on lui en avait parlé (2). » — « Peur de le mécontenter », on ne lui on parle plus. C'est la seule partie de la consigne qui soit observée.

Tout cet épisode, très bas et encore obscur, qui conduira à la démission de Galliffet et aura pour l'armée des conséquences très graves, c'est la conspiration du bureau des Renseignements contre la Sûreté générale, l'intrigue des trois capitaines, François, Mareschal et Fritsch, contre Tomps. Dominés par le souvenir de l'Affaire (3), ils sont convaincus que la Sûreté, elle aussi, est préoccupée seulement de l'histoire d'hier, de la revanche à prendre contre l'armée qui a condamné Dreyfus. Dès lors, il n'y a plus qu'une question qui compte, c'est de ramasser des preuves contre elle, d'en forger au besoin, de persuader aux grands chefs, fatigués ou dupes, que la Sûreté n'a qu'un dessein : détruire le jugement de Rennes.

(1) Procès Daulriche, 404, Delannc.

(2) Ibid., 652, GallifTet.

(3) « Ainsi que le démontrent les quatre gros volumes de coupures saisies dans les bagages de François et des notes nombreuses, cet officier n'a pas un instant perdu de vue l'affaire Dreyfus. » {Procès Z)aw/r/c/ie, 41, conclusions du lieutenantcolonel Rabier.)

Il faut distinguer entre ces trois officiers. — François et Fritsch sont surtout les hommes d'une idée fixe, aveuglés par la passion, momentanément incapables de distinguer entre le vrai et le faux, le bien et le mal. C'est dans une lettre intime, d'une évidente sincérité, que François écrit : « Nous allons, je le crains, entrer dans une crise nouvelle, plus terrible peut-être et plus grave, dans tous les cas, que la dernière. Comment en sortirai-je ? A la garde de Dieu ! Mais j'ai toujours devant moi l'exemple de mes trois prédécesseurs : le premier mort fou ; le deuxième disqualifié et honni ; le dernier, le meilleur de tous, et le plus droit et loyal, suicidé d'un coup de rasoir (i). » Voilà l'état d'esprit de l'officier que Galliffet a mis à la tête du service des Renseignements, d'ailleurs républicain, « l'ayant été à une époque' où il y avait quelque mérite et peu d'avantages à l'être (2) », et, dès qu'on le sort de l'Affaire, intelligent et droit. — Chez Mareschal, au contraire, le mobile semble être l'intérêt personnel ; calme et froid à l'ordinaire, toute investigation qui se dirige vers la machination du faux témoignage de Cernuski l'inquiète ou l'irrite : en a-t-il été? sait-il seulement? acteur ou témoin? Le certain, c'est que, dans la lutte engagée entre le service des Renseignements et celui de la Sûreté, il y a un combat particulier ; Mareschal ne tire pas dans le tas, il vise Tomps directement, parce que Tomps est sur la piste qui conduit au mot de l'énigme.

Guénée, à l'époque d'Henry, avait entrepris, par ses procédés ordinaires, une enquête sur un certain nombre d'hommes poHtiques engagés dans l'Affaire, ou seule-

(1) Lettre du 28 avril 1900 {Procès Dauiriche, iV.

(2) Ibid., 185, François; 617, Clémentel.

ment suspects d'être favorables à la revision, et même sur plusieurs défenseurs patentés de rÉtat-Major. C'était le ramassis le plus répugnant d'inepties et de vilenies. Freycinet est accusé « de renseigner la presse contre rémunération », Clemenceau d'être l'agent de l'Angleterre, moi, d'être celui de l'Allemagne, Dupuy, Millerand, Pelletan, Hébrard, Dufeuille de trafiquer avec Tornielli, ou avec Munster, ou avec le Syndicat. Sur Arthur Meyer, deux pages d'obscénités. Trois hommes seulement trouvaient grâce : Judet, Thiébaud, « du bois dont on fait les présidents du conseil », Urbain Gohier (i). François et Mareschal continuèrent l'imbécile collection ; d'énormes cartons débc>rdaient de rapports, de notes, de « fiches ». Pourtant, toute cette paperasse ne menait à rien : c'était la Sûreté générale qu'il fallait atteindre.

On n'a pas oublié comment Rollin et Mareschal s'étaient rencontrés, à l'époque du procès de Rennes, avec l'agent Przyborowski et leur conversation avec lui au sujet de son complice viennois Mosetig (2). Le Polonais raconta peu après à ses associés, la fille Mathilde et son mari Wessel, que le faux témoignage de Cernuski à Rennes avait été concerté à la suite de c^et entretien. C'était lui qui avait procuré Cernuski, pour 3o.ooo francs, « au parti de l'État-major (3) ».

Przyborowski jure qu'il n'a jamais fait ce récit ni à Mathilde, ni à Wessel ; il n'aurait appris l'existence de

(1) Cour de cassation (Édition de l'Imprimerie Nationale), 13 juin 1904 ; Procès Daulriche, 28 i. Targe. — « J'ai figuré moimême sur les fiches secrètes d'Henry. » (Picquart, Gazelle de Lausanne du 1" décembre 1904.)

(2) Voir t. V, 470.

(3) Enquête du juge d'instruction Trotabas,à Nice, par délégation de la Gourde cassation : 24 mars 1904, déposition de Mathilde Baumler, épouse Wessel; 4 mai, déposition de Wessel, etc.

l'ancien officier autrichien que par le procès de Rennes (i). Cependant d'autres témoins affirment tenir de lui la môme histoire ; et il a dit lui-même à Tomps qu'il a connu Cernuski (2).

Vers la fin de 1899, Przyborowski et Wessel furent arrêtés le même jour à Bruxelles, l'Allemagne réclamant Wessel pour divers délits de faux et d'escroquerie; l'Autriche, Przyborowski pour corruplion de fonctionnaire, dans l'affaire Moselig. L'extradition de Przyborowski fut refusée, celle de Wessel accordée ; en route, à Posen, il réussit à s'évader. Dans le courant de février 1900, tous deux se trouvent de nouveau à Nice avec Mathilde. Elle y exerçait, comme par le passé, son triple métier de proxénète, de fille et d'espionne.

Le gouvernement allemand, dès qu'il connut la présence de Wessel à Nice, formula une demande d'extradition. Tomps télégraphie à Mathilde de faire partir son mari pour Paris. Il savait beaucoup de choses, les noms de divers agents français en Allemagne. Extradé, il parlera, dira tout, trahira ceux pour qui il a trahi. — On connaît Wessel seulement à Nice ; ailleurs, sous de faux noms, il est à l'abri ; Tomps veillera ; Wessel le préviendra de ses déplacements (3).

Wessel, arrivé à Paris avec cent francs que lui avait donnés Mathilde, demanda une entrevue à Mareschal : il est sans ressources ; si le bureau ne l'embauche pas, il

(1) Procès Daiit riche, 23 mars 1904, Przyborowski.

(2) Ibid., 24 mars, Galmot, journaliste; 30 mars, Bronislas Slaski, rentier; 27 avril, Tomps : « Przyborowski m'a dit à moi-même avoir connu Cernuski pendant son enfance; ses conversations avec Mathilde m'ont été rapportées par une tierce personne qui avait été présente et qui se nomme Catherine Panfy. «

(3) Enquête Trotabas, rapport de Wessel du 22 juin 1^90; Enquête Atlhalin, 7 mai 1904, François ; Procès Daulriche, ôJ3, Cavard.

n'a plus devant lui « que le vol ou l'assassinat (i) ». Oh le rengage et Mareschal, pour première mission, le renvoie à Nice où il s'abouchera avec un officier étranger, « ruine au jeu et disposé à faire tout ce qu'on voulait pour de l'argent ». Wessel objecte le mandat d'arrêt lancé contre lui par le gouvernement allemand. Mareschal le rassure ; le commissaire spécial recevra « l'ordre de fermer les yeux »; aussi bien ne restera-t-il que trois jours à Nice d'où il se rendra avec l'officier étranger à Nancy (2).

Mathilde, entre temps, travaillait avec Przyborowski. Bien qu'il eut reçu, l'année précédente, des sommes considérables, plus de 4o.ooo francs (3), il était « très mécontent de l't^lat-Major », murmurait des menaces : « S'il ne reçoit pas satisfaction, il proposera à Tomps de lui faire, contre espèces sonnantes, des aveux complets sur l'affaire Cernuski (4). » Mathilde répéta les menaces de Przyborowski à un agent de la Sûreté qiîi fréquentait chez elle et lui remit une lettre pour Tomps ; elle y précisait que son ancien amant ne voulait avoir aflaire qu'à lui ; on pourra contrôler ses dires en écoutant une conversation qu'il aura avec Cernuski. Tomps laissa la lettre sans réponse. Dix jours après, Przyborowski écrit lui-même à Tomps, le prie instamment de venir à Nice. Tomps, encore une fois, ne répond pas (5).

La lettre de Mathilde est du 5 mars, celle de Przyborowski du i5 ; dans l'intervalle, le 8, Wessel arrivait à

(1) (}oLir de cassation, 7 mai 1901, F'rançois.

(2) Rapport Wessel; Procès Daulriche, 175 et 178, François-

(3) Enquête Althalin, 7 mai 1904, déposition de Mareschal.

(4) Rapport à la Sûreté du 5 mars 1900, cité par Waldcck Rousseau dans le discours du 25 mai au Sénat.

(5) Discours de Waldcck-Rousseau, du 25, au Sénat.

Nancy en compagnie de l'officier étranger qu'il était allé chercher à Nice et qui s'entretint quelques instants avec Mareschal avant de continuer sa route sur Metz. Mareschal installe Wessel dans un hôtel, le rassure contre tout danger d'extradition, lui confie diverses missions sur la frontière (i). La conversation tombe sur l'affaire Dreyfus; Wessel raconte que Przyborowski a procuré Cernuskiàl'État-Major, et qu'il en bavardait beaucoup (2)'. C'était exactement ce que Mathilde disait à l'agent niçois et écrivait à Tomps.

Ici, selon Wessel, Mareschal se serait montré « subitement surexcité ». « Przyborowski, lui aurait-il dit, n'a qu'à se tenir; sans quoi, je le fais arrêter. » Il demande alors à Wessel de signaler dans un rapport que Tomps a offert de l'argent à Przyborov^ski pour dire que « c'est lui qui a procuré Cernuski et son témoignage ». Wessel, qui sait par Mathilde que c'est le Polonais qui a cherché à rentrer en relations avec Tomps, hésite d'abord à mentir; mais Mareschal lui promet une gratification et Wessel consent à dénoncer Tomps (3).

Nécessairement, Mareschal contredit Wessel. C'est Wessel qui lui a confié « spontanément (4). » que Tomps s'occupait à obtenir du Polonais un faux témoignage sur Cernuski. Il convient pourtant qu'il a conduit Wes-

(1) Procès-verbal dressé par Boissière, commissaire central de Nice, constatant les déclarations de Wessel. (4 mai 1900.)

(2) Procès Daulriche, 176, François ; 214, Mareschal; 548,Wessel.

(3) Déclaration de Wessel, du 4 mai 1900.

(4) Le rapport de Wessel, daté de Nancy, le 10 mars 1900, débute ainsi : « On trouvera ci-après quelques déclarations que je fais à M. Weiss (pseudonyme de Mareschal) et qui auront sans doute de l'intérêt pour des raisons qui me sont particulières. Je tiens à déclarer en même temps que je n'ai été poussé par personne, ni d'aucune manière, à faire ces déclarations qui sont absolument spontanées. » — On ne rédige pas ainsi une déclaration spontanée.

sel dans sa propre chambre pour y rédiger le rapport (i).

Grand émoi au bureau quand Mareschal y raconte le résultat de son voyage, qu'il a pris la Sûreté générale en flagrant délit, qu'il tient Tomps. Tout juste, François vient d'apprendre un autre exploit du policier : Tomps est allé à Madrid, avec Lajoux, à la recherche de Richard Cuers; c'est Lajoux lui-même qui en a averti Millevoye (2).

Il était exact que Tomps avait donné à un piège de Lajoux. L'ancien agent d'Henry, à bout de ressources, tombé dans la crapule, vivait d'expédients et de chantages. Il imagina de conter à Tomps que son ancien associé Cuers (3) était à Madrid, employé à un important service allemand d'espionnage, et qu'il y aurait moyen de s'en faire livrer par lui les secrets. Cela résultait de lettres qu'il montrait. Waldeck-Rousseau, manquant à son ordinaire clairvoyance, autorisa Tomps à se rendre à Madrid avec Lajoux (4). Le secrétaire de Cavard prit le même train, mais n'était point de la partie. Arrivé à Madrid, Lajoux demande de l'argent ; Cuers n'y était pas ; la correspondance était fausse (5). ,

François rend compte au colonel Hache, chef du 2^ bureau, et au sous-chef d'Etat-Major, le général de Lacroix; il résulte de tous les renseignements re-

(1) Procès Daiilriche, 215, Mareschal. — Il envoya à François la dépèche suivante : « Suis obligé de rester pour déclaration de Wessel, importante et curieuse, relative machinations Tomps-Cernuski; fais faire déclaration écrite. »

(2) Ibid., 176, François.

(3) Voir t. I, 21.

(i) Sénat, séance du 25 mai, discours de Waldeck-Rousseau.

(5) Procès Daul riche, 5QQ, Tomps; 567, François.

cueillis depuis trois mois que les amis de Dreyfus, particuliers et fonctionnaires, s'apprêtent à reprendre l'Affaire ; la Sûreté cherche à suborner des témoins ; Mathieu Dreyfus est allé à Vienne (il n'y était pas allé depuis quinze ans); j'enquête à la fois sur Cernuski et sur la femme Bastian (i). Hache et de Lacroix lui prescrivirent d'établir un rapport d'ensemble pour être communiqué au général Delanne, chef d'État- Major, puis au ministre (2).

Delanne, quand François lui remit son rapport et lui en dit le sujet, l'interrompit au premier mot. Le ministre a défendu qu'on s'occupe de l'Affaire; les ordres s'exécutent, ne s'interprètent pas ; le chef d'État-Major donnera l'exemple de l'obéissance ; il ne lira même pas le rapport qui sera brûlé. Sur quoi, de Lacroix le jeta au feu, en présence du colonel Hache et de François (3).

Tout était à recommencer.

Tomps, jusqu'alors, avait su rester sourd aux sollicitations de Przyborovv^ski et de Mathilde ; « il s'était enfermé strictement dans ses fonctions » qui n'étaient pas (( de former des dossiers en vue de fournir des éléments à de nouvelles agitations (4) ».

Soit que M.athilde fût devenue plus pressante, soit que la curiosité, la passion de la chasse qui font le bon policier, l'aient emporté enfin sur la prudence, il arriva cependant un moment où Tomps se laissa aller à répondre à l'invite :

(1) Procès Daalrlche, 167, 177, François; 291, Joseph Reinach; 382, Mathieu Dreyfus.

(2) Ibid., 422, de Lacroix.

{'S) Ibid., 177, François ; 404, Delanne ; 422, de Lacroix; Ewquête Atthalin, 4 juin 1904, de Lacroix.

(4) Chambre des députés, séance du 22 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau; Procès Daulriche, 507, Cavard; 525, Hennion.

Pourquoi, écrit-il à Mathilde, Przyborowski ne me faitil pas lui-même ses propositions?... Il t'a dit « qu'il pouvait attester que le témoignage de Cernuski à Rennes avait été payé » et que « Mercier était le plus compromis dans celte affaire »... Je n'exige pas de lui^qu'il raconte l'affaire tout au long ; mais je voudrais qu'il ne se contente pas de me dire simplement : « Je suis disposé à traiter avec vous personnellement des deux affaires que vous connaissez. » Avant d'entrer en pourparlers avec lui, il faut que je soumette ces questions à qui de droit, et, pour cela, je n'ai rien en mains. (3 avril.)

Mathilde s'acquitte de la commission ; Przyborowski refuse; il n'écrira pas à Tomps. « Si X... rie veut pas écrire, répond alors Tomps, il n'y a qu'à y renoncer, et il peut, s'il le juge convenable, aller chez les Cafres. J'ai des raisons pour me méfier. » (9 avril.)

Tomps, par précaution, avait coutume d'exiger de Mathilde qu'elle lui renvoyât les lettres qu'elle recevait de lui. Elle lui certifia qu'elle lui avait retourné, par pli recommandé, la lettre du 3.

Przyborowski vint alors à Paris, eut une entrevue avec Mareschal. A l'en croire, Mareschal lui « prescrivit » de retourner aussitôt à Nice et « de s'y procurer, par tous les moyens possibles et même par le vol », les lettres de Tomps. Le Polonais aurait refusé : « Dans trois jours, lui aurait répondu l'officier, j'aurai les lettres (1). »

Wessel, le 9, fut arrêté à Nice.

C'était Mareschal qui l'y avait renvoyé, encore que Wessel lui eût objecté de nouveau la grave imprudence, le danger de le jeter une fois de plus dans la gueule du loup. Mareschal lui affirme qu'il a fait le néces-

(1) Enquête Trolabas, 29 mars 1904.

saire (i), que les commissaires (spécial et central) sont invités « à ne pas Tennuyer pendant sa mission ». Wessel veut aviser Tomps ; Mareschal le lui défend (2). (3 avril.)

Aucun des deux commissaires ne fut prévenu (3) ; seul, le consul d'Allemagne le fut. Le 6, alors que Wessel s'est arrêté pour un jour à Marseille, le consul yient trouver le commissaire central, lui dit que l'escroc est à Nice et le requiert d'exécuter le mandat d'amener. Wessel arriva le lendemain, s'acquitta rapidement, à son ordinaire, de sa mission, qui était d'embaucher un Allemand en relations avec la maison Krupp, et serait reparti le 8, si Mareschal ne lui avait annoncé des instructions pour le 10. Le 9, il fut arrêté et écroué.

Wessel, dès que le commissaire central lui dit qu'il n'a pas été averti par Mareschal, n'a .pas un doute: « Le capitaine m'a envoyé pour me faire arrêter. » Et, tout de suite, il menace : « Je ferai des révélations, j'en sais long sur le témoignage de Cernuski (4). » — C'est

(1) Procès Daulriche, 630, lettre de Mareschal du 18 avril 1900, à Wessel, prison cellulaire à Nice : « Toutes les précautions avaient été prises, comme la première fois, mais je crois que le consul étranger a dû avoir connaissance de votre séjour à Nice, et qu'il a dû forcer la police à vous arrêter, sans qu'on ait pu vous prévenir. »» — Voir ^. 101.

(2) Enquête Trolabas, rapport Wessel, et procès-verbaux du commissaire central de Nice. — Procès Daulriche, 513, Cavard; 581, Boissière.

(3) Procès Daulriche, 581, Boissière, commissaire central : « Je n'ai rien reçu, personne ne m'a avisé, aucun officier, aucun civil, personne. » — 661, Nogier, commissaire spécial : « Je n'ai été averti par personne, ni militaire, ni civil, de l'arrivée de Wessel et de l'éventualité de son arrestation. » — Lieutenant-colonel Rabier, commissaire du gouvernement : « Je prie les membres du conseil de constater que les deux commissaires qui, seuls, pouvaient mettre Wessel à l'abri de tout ennui, n'ont été ni l'un ni l'autre avertis. »

(4) Jbid., 519, Boissière.

aussi l'impression du commissaire : le fait irréfutable, qui sort des dates, c'est que quelqu'un, qui savait que Wessel allait venir à Nice et qui avait intérêt à le faire arrêter, l'a dénoncé au consul allemand ; et ce ne peut être que Mareschal, « cela découle de source (i) ». Préfet, magistrats, commissaires, tous également embarrassés de leur capture, ne comprennent pas que le service des Renseignements ne les ait pas avisés.

Mareschal proteste ; il n'a point livré son agent ; « il s'est (seulement) trompé (2) » ; il a eu tort de n'avoir pas cru au danger. — Or, Mareschal se donne à luimême le démenti, car Wessel lui ayant adressé de sa prison une lettre de reproches et de menaces (3), Mareschal répond « qu'il avait pris toutes les précautions, comme la première fois (4) », ce qui n'est pas vrai, mais ce qui infirme son autre assertion. — « Wessel, dit encore Mareschal, n'avait pas encore fait sa déclaration à propos de Cernuski ; quel intérêt avais-je à le faire arrêter (5) ?»

Si ce n'est pas Mareschal, est-ce Mathilde ? Tomps « la croit capable de trahir n'importe qui » ; pourtant il ne pense pas que ce soit elle qui ait averti le consul ; tout de suite, dès que Wessel a été pris, elle a écrit à Tomps, Ta prié d'intervenir (6).

L'argument ne porte pas, car Mathilde, si elle a livré

(1) Procès Dautriche, 582, Boissière.

(2) Ibid., 602, Mareschal.

(3) Enquête Trolabas, lettre de Wessel à Mareschal, du P' mai 1900, prison de Nice : « Je m'étais permis de vous faire part de mon arrestation le jour même de celle-ci... »

(4) Voir p. 95 et 100. — Procès Dautriche, 170, François : « Je m'imaginais au contraire qu'il devait être plus en sûreté à Nice qu'à Nancy. »

(5) Ibid, 602, Mareschal; 178, François.

(6) Ibid., 591, Tomps.

son mari, doit écrire tout de suite à Tomps, rien que pour détourner les soupçons ; et elle a pu agir seule, pour toucher la prime de i .5oo francs que le consul a promise à quiconque ferait arrêter Wessel (i) ; elle a pu agir de concert avec Mareschal, pour quelque autre somme, si Przyborowski a fait connaître précédemment à Mareschal la lettre de Tomps,; elle a pu faire d'une pierre deux coups; mais le hasard seul n'a pas tout fait. L' «intérêt», en effet, cesont lespapiers, ceux de Wessel, ceux de Mathilde, les lettres de Tomps. On pourrait les acheter, les voler ; mais il ne suffît pas de les avoir ; il faut pouvoir s'en servir. L'arrestation de Wessel n'a pas d'autre objet. Il est nécessah^e que Wessel soit arrêté à la demande du consul allemand, que son extradition soit réclamée, pour que François puisse direà Delanne, Delanne à Galliffet, Galliffet à Waldeck-Rousseau: « Cet individu possède des papiers qui émanent de nos bureaux ; nous avons intérêt à en reprendre possession (2). » Et les choses, en effet, se passent ainsi, sans difficulté, le jour même de l'arrestation, dès qu'une dépêche du capitaine Mourier, chargé du service des Renseignements à Nice, en a informé l'Etat-Major. Un seul danger : que Waldeck-Rousseau envoie l'un de ses agents. Mais Waldeck-Rousseau n'a aucun soupçon, entend, peut-être, pour la première fois le nom dé Wessel. Comment l'idée lui viendrait-elle que l'homme a été dénoncé, poussé dans un guet-apens par l'officier qui l'emploie ? Il accorde donc, sans y attacher d'importance, qu'un officier soit envoyé à Nice pour réclamer « quelques papiers en souffrance » ; le ministre

(1) Procès Daiilriche, 588, lieutenant-colonel Rabier.

(2) Chambre des Députés, séance du 28 mai 1900, discours de Galliffet. —Procès Daulriche, 579, François; 405, Delanne; 604, Mourier.

de la Justice Taccréditera auprès du Parquet. Et c'est Fritsch qu'on envoie (i).

Quand Fritsch, le 12, arriva à Nice, les papiers étaient déjà à l'abri. Nogier, le commissaire central, y avait pensé, le jour même de l'arrestation de Wessel, et en avait entretenu les magistrats. Comme il y avait des difficultés légales à opérer une saisie, il fut convenu qu'il demanderait à Mathilde de livrer de son plein gré les papiers en sa possession. Mathilde accepta sans hésiter, comme prête d'avance, remit à l'agent qui se rendit chez elle un carnet de Wessel, des lettres de Mareschal, une carte de visite de Tomps et ses deux lettres du 3 et du 7 avril (2). Comme ces deux lettres lui étaient adressées, elle pouvait les conserver ou les détruire. Le i3, Nogier, en présence de Mourier passa tout le paquet à Fritsch. Les deux lettres de Tomps étaient écrites en allemand et signées de l'un de ses pseudonymes : Jœger. Ni Mourier, ni Nogier ne savaient l'allemand. Nogier proposa de ne pas garder la carte de Tomps ; Fritsch y consentit (3), n'en ayant nul besoin après ce qu'il avait lu.

Lorsque François, quelques jours après (4), eut à son tour les lettres de Tomps, il y vit, lui aussi, la preuve des machinations de la Sûreté pour corrompre Przyborowski et éclabousser F État-Major (5) ; au contraire, le colonel Hache et le général de Lacroix, les ayant lues simplement, les trouvèrent sans impor-

(1) Procès Dauîriche, 179, François; 405, Delanne; 423, de Lacroix; 604, Mourier; 651, Galliffet.

(2) Ibld., 595, Nogier.

(3) Jbid., 605, Mourier.

(4) Il s'était absenté de Paris pour une autre affaire et n'y rentra que le 19 avril.

(0) Procès Daiilriche, 182, François.

tance (i). Tomps n'a pas cherché à arracher au Polonais des révélations soit contre Mercier, soit contre l'État-Major, encore moins à en acheter de fausses ; il lui fait dire seulement par Mathilde d'écrire ce qu'il peut avoir à raconter ; Tomps en référera à ses chefs; vraiment, s'il y a eu imprudence, elle est légère. Il fallait être en proie à la folie particulière de l'Affaire pour attacher plus d'intérêt à ces lettres qu'aux autres papiers que Fritsch avait rapportés de Nice. C'est ce que de Lacroix dit à Delanne qui ne lut pas même les lettres (2), puis Delanne à Galliffet qui ne les connut pas davantage (3). Tout le dossier fut classé, à la grande indignation des officiers du bureau qui, voyant Tomps leur échapper encore une fois, n'étaient pas loin d'accuser les généraux d'être des traîtres (4).

Entre temps, Przyborowski était arrivé à Paris ; à qui vendra-t-il ses révélations ou ses mensonges? Il s'adressa d'abord à Tomps qui fit répondre qu'il était malade (5), et, quelques jours après, à Mareschal qui le rejoignit dans une taverne. Il lui dit qu'il allait quitter la France, mais qu'auparavant il avait d'importantes déclarations à faire (6). Mareschal lui répondit de venir

(1) Procès Dautriche, 42.S, de Lacroix; 5.58, Tomps : « On nous accusait de vouloir réveiller TAflaire et on a pris cet argument. » — Lieutenant-colonel Rabier : « On ne voudra pas me croire quand on les lira, » — Chambre des députés, séance du 28 mai 1900, discours de Galliffet.

(2) Jbid., 405 et 406, Delanne. — Galliffet, dans son discours, dit, au contraire, que Delanne les avait lues et les appréciait comme Hache et de Lacroix.

(3) Ibid., 406, Delanne; 652, Galliffet.

(4) 20 et 21 avril 1900. — Procès Dauiriche, 520, François.

(5) 9 avril 1900. — Sénat, séance du 25 mai 1900, discours dé Waideck-Rousseau qui donna lecture de la lettre de Przyborowski.

(6) 21 avril 1900. — Procès Dautriche, 182, François.

les faire au ministère de la Guerre où Przyborowski se rendit, en conséquence, le même jour. François le reçut en présence de deux officiers (le capitaine Lamblin, arrivé la veille au service, et le capitaine Dupont), et Przyborowski commença à débiter son histoire. Mais, à peine avait-il dit quelques mots que Gallilîet, avisé par Delanne, envoya l'ordre de ne recevoir aucune communication de l'individu et de le congédier (i).

La conversation à la taverne entre Mareschal et Przyborowski a eu lieu sans témoins. Mareschal connaît, à cette date, les lettres de Tomps, mais aussi les menaces de Wessel. Le Polonais data du même jour une lettre qu'il adressa seulement le surlendemain à l'adresse de François, et qui était la confirmation minutieuse des déclarations que Mareschal avait obtenues de Wessel, à Nancy, au sujet de Cernuski et de Tomps {2).

Nulle collusion plus évidente. Przyborowski, comme Wessel, répétait ce que Mareschal avait intérêt à leur faire dire : que Cernuski n'avait pas été payé par « le parti de l'État-Major » ; que Tomps avait essayé de suborner le Polonais pour confirmer le récit que Mathilde prétendait tenir de lui.

Il n'y a donc pas de charge plus grave contre Mareschal que la coïncidence qui fait dire à François : « Quand deux menteurs comme Wessel et Przyborowski

(1) Procès Daulriche, 215, Mareschal.

(2) Ibid., 183, François : « Cette lecture ne nous apprenait rien de nouveau; mais c'est justement parce qu'elle ne nous apprenait rien de nouveau qu'elle était capitale pour nous, parce que, entre le 10 mars, jour où Wessel a <ait sa déclaration à Mareschal, et le 19 avril, jour où Pryzborowski était à Paris, ces deux escrocs n'ont pu se rencontrer. » Ce qui, au surplus, était inexact, Wessel, la veille de son arrestation, s'étant rencontré avec Przyborowski, en présence de Mathilde, dans un lieu public de Nice.

se trouvent d'accord sur quelque chose sans s'être concertés, cela ne peut être que la vérité (i). »

François, comme il avait fait pour la déclaration de Wessel, transmit celle de Przyborow^ski à Delanne, mais sans plus de succès ; car, encore une fois, le chef de l'Etal-Major décida que c'était sans intérêt et qu'il n*y avait qu'à classer ; pour le Polonais, on se privera désormais de ses services (2).

Przyborowski essaya alors de reprendre avec Tomps ou, plus vraisemblablement, de lui tendre un piège. Tomps, qui se méfiait, envoya à l'endroit du rendezvous un inspecteur qui trouva le Polonais attablé, le vit se lever, après une demi-heure d'attente, et, l'ayant « filé », le suivit au ministère de la Guerre où il entra (3).

Cependant, comme Wessel écrivait lettres sur lettres pour supplier qu'on ne l'extradât point et protester qu'il était victime d'un guet-apens, Waldeck-Rousseau fit procéder à une première enquête (4). Il fut évident tout de suite, que l'extradition ne pouvait pas être accordée (bien que ces sortes de refuf n'allassent jamais sans froissement, surtout avec l'Allemagne), et que Wessel n'aurait jamais dfi être arrêté. Mais pourquoi l'avait-il été? Les officiers du service des Renseignements en rejetèrent audacieusement la responsabilité sur la Sûreté générale (5), sous prétexte que la demande de poursuites avait été transmise par elle. Cavard n'eut pas de peine à se disculper; il allégua qu'il

(1) Procès Daulriche, 183, François.

(2) Sénat, séance du 25 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau.

(3) Ibid.

(4) Procès Dautriche, 542, Tomps.

^5) Ibid., 180, François.

n'aurait pas eu le droit de retenir la demande, et il accusa le bureau militaire « d'imprudence ». Les torts étaient si manifestement du côté des officiers que Galliffet, qui en était déjàforl mécontent, demanda luimême à Waldeck-Rousseau d'envoyer un agent à Nice pour s'informer de l'affaire dans le détail et recevoir la déclaration de Wessel. Tomps ayant été désigné à cet effet, Galliffet lui remit une lettre pour Wessel (i), afin que celui-ci ne crût point à un piège (2). Cavard observa sagement qu'il valait mieux que la déclaration du prisonnier fût reçue par le commissaire central (3). Wessel, dans trois interrogatoires, raconta alors ses aventures, mêlant le vrai et le faux; mais les déclarations des commissaires confirmèrent les siennes sur plusieurs points, qui étaient les plus importants. Mareschal en sortit fort compromis.

Sans pousser plus loin, Galliffet aperçoit son erreur : le service de l'espionnage laissé à des officiers qui, hantés par l'Affaire, n'ont espionné que les agents de la Sûreté (4) et ont méconnu de parti pris sa consigne de ne plus s'occuper de V u incident ». Il décide, en conséquence, de « donner un coup de balai », c'est-àdire, sans leur demander d'inutiles explications, de renvoyer dans les corps tous les officiers du bureau, et il

(1) 1" mai 1900. — « Monsieur, M. Tomps, qui vous montrera cette lettre est envoyé par moi pour savoir toute la vérité sur votre situation. Ce ne sera qu'une fois exactement renseigné que je pourrai, s'il y a lieu, intervenir en votre faveur. Salutation. Général Galliffet. »

(2) Procès Daulriche, 651, Galliffet.

(3) Ibid,, 544, Tomps.

(4) Chambre des députés, séance du 29 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau : « Malgré les ordres formels du ministre de la Guerre, un espionnage s'est institué contre les agents de ia Sûreté générale. »

le leur fait signifier par Delanne qui n'objecte rien (i). Mareschal et François partiront les premiers (2) ; Fritsch restera quelque temps pour mettre au courant leurs uccesseurs.

Comme Przyborowski venait tous les jours au ministère, criant qu'on lui devait de l'argent et proférant des menaces, Galliffet demanda à Waldeck-Rousseau de l'en débarrasser par un arrêté d'expulsion (19 mai).

Les officiers congédiés n'avaient qu'à obéir, mais frémissaient. Leur disgrâce leur paraît une preuve de plus qu'ils ont bien travaillé et mis la main sur les premiers fils d'une intrigue qui a pour objet de rouvrir l'Affaire (3). Depuis un mois, les journaux sont pleins, les réunions électorales retentissent du « discours de Digne » et de « la reprise de l'Affaire ». Nul doute que l'opération n'ait été concertée entre Waldeck-Rousseau et moi; mon discours n'est qu'une préface; « le faux témoignage » de Cernuski va servir de prétexte à une nouvelle revision.

Fritsch, bien qu'il fût, ou, plutôt, parce qu'il était le. moins compromis des trois, entrevit un grand acte à accomplir. Il fera révéler par la presse « la vérité que ses camarades et lui n'ont pas réussi à faire apparaître par la voix de leurs chefs (4) » .

Déjà Mareschal, le premier jour oii il a rencontré

(1) Procès Dauîriche, 407, Delanne; 424, de Lacroix.

(2) Mareschal partit le 19 mai; François devait partir le 20; son départ fut ajourné; il ne quitta Paris que le 24.

(3) Lettre de François du 19 mai : « Les gens qui nous gouvernent et l'ignoble Heinach, roi de France, s'étaient promis de rouvrir l'affaire Dreyfus. Le hasard et les circonstances ont amené entre mes mains les preuves de leurs intrigues. Aussitôt, j'ai dû subir leur rancune ».

(4) Enquête Aithalin, 4 juin 1904, de Lacroix; Procès Dautriche, 517, François.

Przyborowski, lui a conseillé de porter à un journal le récit des tentatives dont il aurait été l'objet ; « Vous pouvez, lui dit-il, en trouver 20.000 francs. (C'est la version de Przyborowski; Mareschal repousse en bloc tous les « mensonges » de son ancien agent.) Je vous indiquerai le joiirnal. Seulement vous ne direz jamais à personne que je vous ai donné ce conseil ». Przyborowski refuse ; le ministère lui doit 6.000 francs, il ne réclame que son dû : « Eh bien, allez les demander vous-même au marquis de Galliffet.» Mareschal lui aurait dit encore que, s'il réussissait à se procurer les lettres de Mathilde à Tomps, « même par le vol », il aurait 1.000 francs (1).

« Le marquis de Galliffet » n'ayant pas donné les 6.000 francs, Przyborowski demanda un nouveau rendez-vous à Mareschal, le chercha, plusieurs fois dans la même journée (19 mai), au ministère de la Guerre. Le concierge, qui avait son signalement, lui remit une lettre en allemand : « Venez à cinq heures ». Przyborowski étant revenu, trouva dans la loge un gros homme d'environ quarante-cinq ans, d'aspect commun, avec de fortes moustaches noires, qui, sans se nommer, le mena dans un café voisin, où le Polonais lui fit ses doléances; l'homme, qui semblait déjà informé, le ramena alors au ministère, le fit entrer dans une pièce où se trouvait Fritsch que Przyborowski pris pour François, et « qui parut très mécontent qu'on l'eût amené devant lui », bien que ce fût par son ordre. L'inconnu, qui n'était autre que Brûcker, repartit aussitôt avec Przyborowski et le conduisit, selon la consigne que lui avait donnée Fritsch, jusqu'à la place de la Madeleine où ils entrèrent dans un café. Quelques instants après,

(1) Enquête Atlhalin, 23 mars, l*^' juin 1904, Przyborowski.

Frilsch vint à son tour s'y attabler avec deux amis en civil à qui il montra Przyborowski. Brûcker l'emmena ensuite sur le boulevard et, démasquant ses batteries, le pressa de faire un article contre Tomps au sujet de Cernuski : « Vous tenez toujours pour l'armée? Nous allons avoir un changement de Gouvernement. Le ministre de la Guerre est une mauvaise bête, un dreyfusard. Vous aurez les 6.000 francs, mais il faut faire l'article. » Comme Przyborowski hésitait, il le quitta, lui lançant cette flèche : « Waldeck a téléphoné à Galliffet de ne pas vous donner un sou. »

Brûcker parti, les deux personnes que Przyborowski avait vues au café en compagnie de Fritsch, l'abordèrent, lui dirent qu'ils étaient rédacteurs à V Éclair et le prièrent de. les y accompagner. Arrivés au journal, ils lui demandèrent avec beaucoup d'insistance de faire l'article dont Mareschal et Brûcker l'avaient déjà entretenu ; il rendra « un grand service à la France » et il sera bien payé. Il s'y décida enfin, rédigea, en allemand, une petite note et reçut aussitôt dix billets de 100 francs, et, en outre, le conseil de partir le soir même pour la Belgique, car Waldeck-Bousseau était capable de tout et le ferait mettre en prison. Przyborowski trouva l'avis bon et prit le premier Jtrain (1).

L'article de VEclair, le jour de la rentrée des Chambres, était l'amplification de cette note de Przyborowski ; on y avait beaucoup ajouté ; « on en avait fait un éléphant (2) .»

Enfin, Fritsch tira des photographies des deux lettres de Tomps, qu'il était allé chercher à Nice, que Delanne avait classées comme étant sans importance et qui lui

(1) Enquête Allhalin, 1" et 4 juin 1904, Pryzborowski et confrontation, le 4, avec Brûcker.

{2) ïbid., 4 juin 1904, Przyborowski.

semblaient la preuve certaine des machinations du gouvernement ; il en remit une épreuve au député Le Hérissé, autrefois l'un des lieutenants les plus échauffés de Boulanger et maintenant l'un des chefs en vue du parti nationaliste (i).

Tous les chefs de la Droite furent informés qu'on avait les lettres de Tomps (2), la preuve que Waldeck-Rousseau, par sa police, travaillait à préparer la revision pendant que je l'annonçais à Digne. L'occasion parut bonne, de celles qu'on ne retrouve pas. Dès qu'il s'agissait de renverser le ministère qui avait proposé la suppression des congrégations et appelé les socialistes au pouvoir, le concours des modérés, de Méline et de Ribot, qui ne choisissaient pas les prétextes, était certain. Il suffisait, pour mettre le ministère en minorité, de détacher à gauche vingt-six voix, deux douzaines de ces députés flottants entre les partis, à demi-nationalistes, à demi-radicaux, qui, depuis l'Affaire, rivalisaient de violence avec les antisémites, avaient trouvé Méline trop faible dans sa bataille contre le « Syndicat », et ne pardonnaient pas à Waldeck-Rousseau de croire à l'innocence de Dreyfus.

Enfin, on comptait sur quelques anciens ministres qui ne se consolaient pas de ne plus l'être (3).

(1) Chambre des députés, séance du 22 mai 1900, discours de Le Hérissé.

(2) A la séance du 28 mai, lorsque Galliffet dit qu'il ignorait absolument l'existence des lettres, Cochin l'interrompt : « Vous étiez le seul à l'ignorer. »

(3) Clemenceau, La HonlCy 194 : " Us veulent être ministres (Barthou, Poincaré, Mesureur, etc.); ils ont les vœux du P. du Lac >».

Le jeune Caslellane demanda à interpeller « sur les raisons qui avaient empêché le gouvernement de démentir les assertions de M. Joseph Reinach au sujet de l'affaire Dreyfus dans le "discours récemment prononcé à Digne ». Gouzy, ancien officier, député du Tarn, demanda (d'accord avec Waldeck-Rousseau) à interpeller sur la politique générale. La priorité fut ordonnée en faveur de Gouzy (22 mai).

Vive passe d'armes d'abord, après un grossier discours de Cassagnac, entre Waldeck-Rousseau et Ribot. Du premier jour, il y a vingt ans, où ils se sont rencontrés dans la Chambre, l'hostilité de leurs natures a éclaté. La courtoisie hautaine de Ribot, ses conseils qu'il offre comme on donne une leçon ou des coups de férule, sa tenue de doctrinaire, l'insécurité de ses alliances, irritent Waldeck-Rousseau ; d'autre part, le jacobinisme intermittent de Waldeck-Rousseau, ses hardiesses de conservateur à la mode anglaise, le dilettantisme apparent qu'il porte dans la politique, offensent Ribot, si bien que toute discussion entre eux devient un duel. Ainsi, ils se blessent encore aujourd'hui : Ribot cherche en vain chez Waldeck-Rousseau « la largeur d'esprit de Gambetta » ; Waldeck-Rousseau « se console » de subir de Ribot « les mêmes censures que Gambetta et Ferry ». Pourtant le coup droit fut porté par Ribot, quand il expliqua, allant au cœur de la Chambre, que l'amnistie étant une mesure de politique générale au premier chef, il eût fallu ou bien ne pas la présenter ou bien emporter rapidement le vole.

Waldeck-Rousseau ne lient pas le vote de Paris pour « négligeable » ; mais Paris n'est plus « le grand et souverain directeur de l'opinion » ; d'ailleurs, a-t-il voté contre la République ? « La vérité, c'est qu'avec la plus grande habileté, on a su réveiller je funeste

conflit qui a divisé si cruellement le parti républicain... » La Droite lui crie que c'est moi qui l'ai réveillé, qu'il est mon complice. Waldeck-Rousseau me désavoue, blâme « le discours de Digne », rappelle que, déjà, devant la Commission du Sénat, j'ai qualifié durement son projet d'amnistie : « Voilà pour notre accord ! » Ribot : « Et vous n'avez pas insisté ! » Et ce fut ensuite tout son discours.

A présent, Waldeck-Rousseau promet qu'il insistera, il repoussera tout ajournement, tout « armistice » : « Ce n'est pas une trêve passagère que le pays désire, c'est une paix déflnitive. » Comme il fait mine de prendre pour lui, pour sa politique, les quatre millions de sufliVages républicains qui se sont prononcés aux élections municipales, Ribot le rappelle à plus de modestie : « La République, ce n'est pas vous. Monsieur le Président du Conseil 1 »

On vote sur l'une de ces formules rebattues, qui promettent tout, qui n'ont cours que dans les Chambres de la troisième République (i) ; puis le véritable débat reprend, sur un amendement de Chapuis, député de Toul, l'un des républicains qui ont été le plus furieusement hostiles à la revision : « La Chambre invite le gouvernement à s'opposer énergiquement à la reprise de l'affaire Dreyfus, de quelque côté qu'elle vienne. »

Chapuis,, sans -crainte, va jusqu'au bout de sa pensée : « Je vous demande, s'il fallait choisir, entre la lil)erté d'écrire et la sécurité même du pays, de la France et de la République, si vous hésiteriez. »

Ainsi (ou les mots n'ont plus de sens), défense d'attribuer le bordereau à Esterhazy, d'appeler Henry

(1) « La Chambre, résolue à poursuivre énergiquement une politique de réformes républicaines et de défense de l'État laïque... »

lU HISTOIKE DE L AFFAIRE DREYFUS

« faussaire », Cernuski « faux témoin », car c'est rouvrir les polémiques, reprendre l'Affaire.

C'est ce qu'objecte Pelletan, très en verve, qui s'amuse de ces frayeurs : « Exprimez-vous le désir que les membres de cette assemblée, dans leurs conversations particulières, invitent le plus possible leurs amis à ne pas réveiller l'Affaire ?... Engagez-vous le gouvernement à proposer des lois restrictives de la liberté de réunion ou de la liberté de la presse ? »

Waldeck-Rousseau n'osa ni appuyer Chapuis ni le combattre, se résigna. Impossible de « créer un délit de cette sorte » ; l'amnistie suffit; « le gouvernement n'a à manifester ni opposition ni préférence ».

Rarement il parut plus las, plus douloureusement attaché par le devoir au gouvernail. S^opposer à la motion de Chapuis, résister à la majorité décidée à la voter, apeurée comme aux journées les plus laides du procès Zola, c'eût été, de ses propres mains, ruiner l'œuvre, à peine commencée, de défense républicaine, ouvrir une crise, donner le pouvoir à Ribot.

C'était un parti à la fois politique (au sens vulgaire du mot) et immoral, conservateur du pouvoir républicain et corrupteur de l'idée républicaine.

Le coup de la Droite et du Centre ratait ; comment battre des gens qui refusent de se battre?

Alphonse Humbert l'essaya. Le gouvernement nie qu'il ait travaillé à ressusciter l'Affaire ; « ce démenti est un mensonge. »

Comme il a coupé, depuis longtemps, les ponts derrière lui, il pousse son discours à fond, sous les outrages et les huées. L'article de V Éclair, écrit sur la note de Przyborowski, est, selon toute vraisemblance, de lui. 11 le porte à la tribune, l'explique, le commente, dénonce, une heure durant, les manœuvres de la Sûreté

générale, les accointances suspectes avec Richard Guers, la tentative de corruption contre un agent secret du ministère de la Guerre pour obtenir un faux témoignage, « la besogne misérable qui consiste à faire, une fois de plus, le jeu de l'étranger ».

Waldeck-Rousseau défend ses services : Tomps, « loin de provoquer des révélations », a refusé de se rencontrer avec l'homme qui en offrait, il a mis le ministère de la Guerre en mesure de le connaître. Galliffet appuie de son témoignage : « Rien de blâmable n'a été fait au ministère de la Guerre » ; quand l'agent en question s'est présenté au deuxième bureau, on l'a chassé.

Alphonse Humbert : « Il y a quelque chose dont vous persistez à ne pas parler : les lettres de Tomps ; les lettres qui portent sa signature. » Waldeck-Rousseau : « Où sont-elles? » Humbert : « Entre les mains de M. le ministre de la Guerre. » Galliffet : « Non ! non ! » Et comme Humbert insiste : « Je n'ai pas vu ces lettres. Je donne un démenti formel à toute opinion contraire. »

Mais Humbert est sûr de son fait, de l'existence des lettres ; il maintient son affirmation : « Je vais préciser... Les lettres ont été saisies à Nice, chez une femme Mathilde... »

La motion de Chapuis votée (i), les députés se répandent dans les couloirs ; ils ont décidé de s'opposer

(1) Par 425 voix contre fiO. Parmi les opposants : Brisson, Doumergue, Guieysse, Pelletan, Viviani, Conrad de Witt. — Parmi les abstentionnistes : Gouzy, Trouillot, Guyot-Dessaigne, Sarrien, Rouvier.

par tous les moyens à « la reprise de l'Affaire », et la fièvre de l'Affaire, au même instant, les a tous repris.

Humbert et Le Hérissé abordent Galliffet, lui mettent sous les yeux les photographies des lettres de Tomps. Galliffet, qu'on ne démonte pas aisément, en perd ses étriers. H prévient Waldeck-Rousseau qui, déjà, à peine rentré au ministère de l'Intérieur, lui a écrit d'ouvrir une enquête.

Il suffira d'une heure, le lendemain, pour avoir l'explication de l'énigme.

Hache et de Lacroix, quand François leur a montré les lettres, les ont trouvées sans importance ; Delanne s'est contenté de leur affirmation ; tout comme Galliffet, il les voit aujourd'hui, dans le cabinet du ministre, pour la première fois ; les eût-il connues, en aurait-il rendu compte? Galliffet a défendu qu'on lui parlât de l'Affaire; sa consigne a été aussi scrupuleusement observée en haut qu'elle a été violée systématiquement en bas.

De qui Le Hérissé lient-il la photographie des lettres? Fritsch, interrogé par Delanne, avoue : « J'ai commis un acte politique. » Delanne lui reproche sa faute ; Fritsch s'étonne, puis comprend : « J'ai commis un acte de folie », et il fond en larmes (i).

Aucune autre solution que de sévir et de dire la vérité aux Chambres. Fritsch est mis en retrait d'emploi, Tomps déplacé, envoyé à Orléans, malgré l'insignifiance de la faute ; mais il faut à l'opinion l'apparence d'une justice distributivè.

Ces carrières d'officiers brisées, perdues pour le service du pays, inspiraient à quiconque n'était pas

(1) Sénat, séance du 25 mai 1900; Cliambre des députés, séance du 28, discours de Galliffet.

LAMNISÎIE 117

emporté par la passion une grande pitié et de plus grandes inquiétudes. La politique était entrée dans l'armée et elle y restait.

Au Sénat, Galliffet, questionné par Cliaumié, raconta très exactement la pénible histoire. Par deux fois, il qiialifia de « crime » l'acte de Fritsch. Nulle autre circonstance atténuante « qu'un accès de folie ». Waldeck-Rousseau débrouilla ensuite de son mieux l'intrigue policière. L'incident fut clos sans autre débat. (25 mai.)

La Chambre, après sa dure séance du ^2, s'était ajournée à la semaine suivante. Le 28, comme Castellane réclamait la discussion de son interpellation, Gallifl'et escalada la tribune. L'autre jour, en toute bonne foi, il a contesté l'existence de lettres qui lui ont été montrées depuis ; « il prend tout sur lui » ; pourtant il a le droit d'expliquer son erreur, d'affirmer « la parfaite loyauté ». des officiers qui la lui ont fait commettre ; il déclare qu'il n'a pas trouvé aux lettres deTomps « toute la gravité qu'on/ leur prête » ; il condamne Fritsch « pour avoir manqué à tous ses devoirs », lui « rend justice » pour avoir avoué sa faute sans difficulté, souhaite « qu'il repousse les compliments d'une certaine presse ». Il faut que l'armée reste, dans la discipline, loin de la politique. « Elle souflVe encore de ce qu'on lui a imposé, il y a quinze ans, un aventurier ; elle ne s'en laissera imposer aucun autre. » « S'il vous faut un responsable, que ce soit moi, et je me déclarerai satisfait si votre vote n'atteint aucun autre soldat que moi. »

Tout ce qu'il y avait de meilleur dans le soldat de bonne race qu'était Galliffet, il le mit dans son discours, couvrant ses subordonnés comme doit faire un chef, proclamant sa confiance « dans l'armée qui travaille », isolant la faute commise et qu'il a punie aussitôt, mais

sans accabler le coupable, s'offrant seul aux coups.

Seuls les républicains de gauche, y compris les socialistes, l'applaudissent; la Droite, où siégeaient tous ces défenseurs professionnels de l'armée, murmure et proteste.

S'il n'y avait eu, dans la Chambre, que le sens de l'armée et de la France, le débat en restait là.

Au contraire, royalistes et nationalistes rivalisent de mauvaises violences, d'allusions empoisonnées, cherchent à séparer Gallilîet de Waldeck-Rousseau, célèbrent Fritsch, ^'obstinent dans l'imbécile roman d'un complot policier pour la reprise de l' Affaire . C'est Castellane d'abord, puis Le Hérissé, Lasies, Alphonse Humbert. Quand Humbert descendit de la tribune, radicaux et socialistes se dressèrent devant lui d'un seul élan, lui fermèrent les bancs de la gauche où il voulait remonter.

Il avait été entendu que GallilTet seul, comme chef de l'armée, s'expliquerait «ur le rôle des officiers dans les derniers incidents; et rien ne pouvait agréer davantage à Waldeck-Rousseau à qui toute cette histoire était odieuse et qui souhaitait en parler le moins possible ; mais sa parole, pour une fois, le trahit. Il racontait comment un agent provocateur avait poursuivi Tomps de ses ofTres de révélations : « Par des moyens sur lesquels je reviendrai, on s'empara de ses réponses et, à l'heure dite, au jour marqué pour tenter un coup de théâtre, il se trouve que ces documents confiés à sa garde, la félonie d'un officier les a livrés. »

Qu'il y eût « félonie », c'était certain; Galliffet, au Sénat, avait dit « crime ». .

A ce mot, la Droite, une partie du Centre sont debout, poussent de longs cris, somment Waldeck-Rousseau de se rétracter, Galliffet de protéger les officiers contre

les insultes. Galliffet, très énervé, écrit quelques mots, se lève et quitte la salle.

Certainement, il n'y eut pas préméditation ; aucune comparaison ne peut être faite entre le mouvement d'impatience et de colère qui l'emporte et la défection de Chanoine, combinée avec les royalistes. Cependant son amitié pour Waldeck-Rousseau s'était refroidie depuis quelque temps ; des influences mondaines avaient agi sur lui; il avait été malade ; « il en avait assez ». Quand le prétexte s'offrit, il le saisit (i).

Waldeck-Rousseau, très pâle, déconcerté, demande à expliquer sa pensée. Son affection pour Galliffet, son souci de l'armée, déjà trop troublée, vont trouver des accents qui ramèneront le vieux soldat. Les clameurs, un rugissement continu, couvrent sa voix : « J'ai fait allusion à un acte qualifié par le ministre de la Guerre d'un mot plus énergique... » Galliffet, tout à l'heure malmené par la Droite, est maintenantr son héros. On n'entend que son nom acclamé par cent bouches. Deschanel suspend la séance et Waldeck-Rousseau descend de la tribune.

On court à la recherche de Galliffet ; on ne le trouve pas. Il était rentré chez lui, après avoir passé quelques instants au ministère, avait consigné sa porte (2). Sa lettre de démission allégua seulement des raisons de santé.

Sans Bourgeois, à la reprise de la séance, le ministère succombait. Atteint par le geste de Galliffet dans cette sensibilité qu'il cachait si bien que presque tout le monde l'ignorait, mécontent de lui-même, écœuré de tout, comme il arrive aux plus mtrépides, — surtout

(1) Selon Clemenceau : « Quand le combat est devenu trop chaud, il a simplement déserté. » [La Honle, 168.)

(2) Cour de cassation, 11 juin 1904, Galliffet.

120 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUîî

à eux, aux heures où l'humanilé paraît trop laide, — Waldeck-Rousseau dit à peine quelques mots pour affirmer sa confiance dans « la loyauté de l'armée » ; puis il laissa fair(j.

Bourgeois parla, avec le sentiment très net du devoir républicain, dit avec beaucoup de bonheur ce qu'il fallait : « L'Affaire doit demeurer exclusivement et définitivement enfermée dans le domaine judiciaire » ; ceux qui cherchent à la ressusciter ailleurs, ce sont les gens de droite qui voient en elle « une cause d'affaiblissement pour la République » ; les républicains, ayant conscience « d'avoir voté sans compter toutes les mesures nécessaires à l'accroissement des forces de la défense nationale », ont, une fois de plus, le devoir étroit de s'unir, « de faire bloc contre les éternels ennemis de la liberté civile ». Bourgeois propose donc à la Chambre « d'approuver les actes du gouvernement :» , indemne des fautes qu'on lui reproche, et de se déclarer « sûre du dévouement de l'armée à la patrie et à la République ».

La majorité ordinaire, un peu affaiblie, d'environ cinquante voix, se retrouva pour voter cette formule (i).

Ainsi la conspiration ne rapporta rien aux conspirateurs. Les républicains apparurent comme plus hostiles encore que les nationalistes à la « reprise de l'Affaire » et Waldeck-Rousseau fut poussé plus à gauche. La démission de Galliffet, qui avait surpris la droite, tourna également contre elle. Le soir même, dès qu'il se fut assuré que le général était parti sans esprit de retour,

(1) L'approbation des déclarations fut votée par 286 voix contre 234. Quelques républicains de gauche qui, depuis quelque temps, votaient avec le gouvernement, volèrent contre, notamment Barthou, Berthelot, Cruppi, Cochery, Delombre; Poincaré s'abstint.

Walcleck-Rousseau s'occupa de lui donner un successeur; Brisson et Bourgeois lui désignèrent le général André, que Galliffet avait fait venir l'année précédente à Paris, pour y commander une division d'infanterie et dont le zèle républicain et l'ardeur anticléricale leur étaient connus. André, dès le lendemain, était chez Waldeck- Rousseau ; Brisson le présenta. « Si nous nous entendons, lui dit Waldeck-Rousseau, je vous demanderai de prendre le portefeuille de la Guerre. Sinon, je le prendrai moi-même (i). » Ils s'entendirent, ou crurent s'entendre, et Loubet signa le soir même la nomination d'André.

C'était un homme de grande taille, un long corps noueux et flottant, à la recherche de son équilibre, le visage triste et tout en hauteur, des yeux clairs, pleins de bonté, des traits bizarres, qui n'avait rien de martial et qui ne trichait pas pour le paraître, un civil en uniforme. Il n'avait pas d'esprit naturel, mais il avait une vaste lecture dans tous les sens, dont il avait gardé beaucoup, sans trop d'ordre, et, en sa double qualité d'ancien polytechnicien et de positiviste, il se croyait l'homme du monde qui avait le plus de méthode. S 'étant persuadé qu'il raisonnait scientifiquement de toutes choses, il ne s'était pas plutôt fait une opinion qu'il s'y attachait avec une opiniâtreté extrême, la laissait discuter par courtoisie, s'y cramponnait d'autant plus, avec une parfaite bonne foi. Il était difficile d'être plus dénué d'hésitation et de souplesse. La confiance à peu près illimitée qu'il avait en soi, il ne la manifestait pas seulement dans son métier. Ainsi il s'étonnait que Waldeck-Rousseau préparât ses discours alors qu'il improvisait les siens. Bien qu'il eût servi dans la garde im-

(1) André^ Cinq ans de ministère, 10.

périale, il avait été toujours républicain et républicain actif. Mercier, pendant son passage au ministère, très bien renseigné sur lui, l'appela au commandement de l'Ecole polytechnique, avec la consigne « d'y résister à l'envahissement de la gangrène cléricale (i) ». André s'y employa de son mieux. Dès que Galliffet l'eût fait venir à Paris," il défendit de laisser entrer dans les casernes de sa division les journaux cléricaux et antisémites. L'honorable reconnaissance qu'il avait gardée à Mercier ne l'empêcha point de se déclarer contre luii après les aveux et le suicide d'Henry, sajis être convaincu pourtant de l'innocence de Dreyfus; mais il parla toujours de son ancien chef avec beaucoup de ménagement et attribuait son acharnement contre la revision à l'influence de Cavaignac. Il aimait passionnément le soldat et connaissait ses besoins, détestait la routine comme une ennemie personnelle, et il était surtout résolu. à pousser à fond la campagne commencée par Galliffet contre les coteries militaires qui barraient de parti pris la route aux officiers républicains, simplement parce qu'ils ne manifestaient pas d'hostilité au régime, Rien que son arrivée au ministère leur rendra confiance. Il apportait avec lui une grande volonté de bien faire, mais son cœur seul était à hauteur de la tâche que les événements lui imposaient et qu'il n'avait pas cherchée.

Les adversaires, même les plus échaulîés, de ramnistie ne se faisaient plus d'illusions. Leur cause était

(1) Cinq ans de ministère, 220.

perdue, l'opinion les condamnait ; le courant du fleuve les emportait.

Le lendemain de la séance que nous venons de raconter, Guérin, au Sénat, déposa son rapport sur le projet du Gouvernement (i). Pressée par le Garde des Sceaux, la Commission l'avait disjoint des autres propositions, plus anciennes, dont elle était saisie. Elle concluait simplement à « abolir les poursuites et à éteindre l'action publique à raison des faits se rattachant à T Affaire (2) ».

Le mot d'amnistie n'était pas prononcé ; c'était la chose, le fait, sans le mot.

La veille du débat, Zola adressa « au Sénat » une lettre grandiloquente :

Vous n'aviez fait que changer les juges ; vous êtes sollicités cette fois de dire qu'il n'y a plus déjuges... On nous salit en nous renvoyant dos à dos avec des bandits... Ce n'est pas nous qui recommençons l'affaire Dreyfus, qui l'utilisons pour nos besoins électoraux, qui en rebattons les oreilles de la foule afin de l'étourdir... Ce que nous voulons, c'est qu'elle finisse... J'écris simplement cette lettre pour le grand honneur de l'avoir écrite. Je fais mon devoir et je doute que vous fassiez le vôtre.

La discussion du projet de loi occupa deux séances (i^"" et 2 juin).

Le vieux Clamageran parle seulement pour accomplir un devoir de conscience : « Le projet n'est pas conforme à la justice », à l'idée que les républicains d'autrefois se faisaient de la justice égale pour tous ; il ne le votera pas.

Trarieux discute au fond, en juriste. La loi sur

(1) 29 mai 1900.

(2) Rapport de Guérin.

l'extinction des actions pénales est bien une seconde loi de dessaisissement : Zola et moi renvoyés de la Cour d'assises, où la preuve est de droit, à la justice civile qui est libre d'admettre ou de refuser l'enquête par témoins ; Picquart privé sans recours du jugement qu'il réclame, puisqu'il est poursuivi par le ministère public et qu'il n'y a pas de partie civile à son procès ; et les grands coupables impunis. Toute cette partie de son discours, solidement construite, fut écoutée avec beaucoup d'attention et de déférence. La Vm, sur le côté politique de l'amnistie, sur l'Affaire elle-même, provoqua à droite de vives interruptions, au milieu du silence significatif des gauches.

Delpech, éloquent et violenta son ordinaire, jusqu'à dire : « Je vous déclare que je ne suis pas le moins du monde partisan de l'apaisement... », amena Mercier à là tribune.

C'était la première fois, depuis son entrée au Sénat, qu'il y paraissait, et toujours impassible, dirigeant fixe devant lui le regard de ses yeux bridés. Il ne dit que deux choses : que « ce qu'il avait fait en 1894, il l'avait fait avec la conviction intime et profonde qu'il rendait service à son pays » ; et qu'il ne discuterait pas l'amnistie, « qu'il s'en désintéressait complètement ».

On l'écoutaen silence, comme on fait pour un accusé.

La discussion traîna, avec Guérin, qui défendit correctement son rapport; Riou, Ponthier de Chamaillard, qui repoussèrent le projet, parce qu'il ne comprenait pas les condamnés de la Haute-Cour; Maxime Lecomle ([ui déposa, puis retira un amendement bizarre : Amnistier Dreyfus, lui rendre son grade, 1^ priver de son droit de se faire rendre l'honneur par un jugement (1). — Tout cela

(1) Le vieux général Lambert raconta (lu'élant à Ems, l'année

était inutile, puisque le Sénat avait pris son parti, et l'on n'attendait qu'un discours, celui de Waldeck-Rousseau, parce que, seul, il pouvait donner de la loi un commentaire qui relèverait au-dessus d'un expédient, réserverait, au delà de l'ère close des procès, les droits de la seule justice qu'on ne dessaisit pas, et mettrait ainsi les républicains à l'aise avec leur conscience.

Quand il s'était rallié à l'amnistie, il s'était souvenu des paroles de Gambetta au sujet d'une autre amnistie : (( Il y a un moment oii, coûte que coûte, il faut jeter un voile sur les défaillances, les lâchetés et les excès commis... » ; et quelque différentes que fussent les circonstances, quelque différents que fussent les crimes, il s'était persuadé cfue le moment était venu de nouveau où lé devoir de l'homme d'Etat, qui n'est pas un historien vivant dans le passé ni un philosophe vivant dans la spéculation, c'est d'arracher le pays à l'obsession du drame d'hier pour l'orienter résolument vers l'avenir.

Gomment tenter une politique d'action si, au lieu « de rassembler et d'unir » les forces du pays en vue de l'œuvre de demain, u on les épuise dans la répression » des fautes du passé ? « G'est la raison d'être des amnisties. »

Tel fut le fond solide sur lequel il éleva l'argumentation de son discours, qu'il méditait depuis de longs mois et qu'il méditait douloureusement, « parce qu'il hono-

précédente, il y avait vu afficher une dépêche, datée de Rennes, signée de mon prénom, émanant certainement de moi : « Les généraux Mercier, BoisdelTre, Gonse, écrabouillés avec tout l'État-mnjor. » Comme le Gaulois avait annoncé l'incident, j'écrivis à Fallières que je n'avais pas été à Rennes, pendant le procès, et que je n'avais envoyé aucune dépèche à aucun Allemand, à Ems ni ailleurs. Fallières interrompit Lambert pour donner lecture de ma lettre.

12(î HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

rait », et il tint à le dire au Sénat, « les scrupules » des adversaires de l'amnistie, et que ces révoltes de la conscience étaient parmi « les mouvements instinctifs les plus légitimes de l'âme humaine ». Mais « l'amnistie ne juge pas, elle n'accuse pas, elle n'innocente pas, elle ne condamne pas : elle ignore, et elle ne s'inspire que de l'intérêt public » .

Il essaie alors de préciser où est l'intérêt politique, et, nécessairement, il ne le voit pas dans le fait de rester « trop fidèles ou trop rivés à certaines images », mais dans l'oubli, dans le silence sur les discordes civiles, parce qu'il n'est que temps de se remettre à l'œuvre, « en présence de l'ennemi que les républicains avaient oublié et qui, lui, ne les avait pas oubliés » et « de donner au gouvernement sa charte définitive, ses lois et ses garanties nécessaires ».

Si l'on accorde que celles des actions criminelles qui restent ouvertes ne pourraient se poursuivre que « dans le déchaînement des passions », on peut dire que, « semblable au droit, c'est des faits eux-mêmes qu'est sortie la pensée de l'amnistie ». Il ne dit pas cependant, comme on l'avait tant répété, que l'amnistie a été la condition de la grâce ; « la genèse de la loi » est autre ; en septembre, après Rennes, « le gouvernement a dû rechercher quel était son devoir au point de vue de l'humanité et son devoir au point de vue politique » ; il s'est décidé alors en même temps pour la grâce et pour l'amnistie.

Il faut effacer toutes les traces d'un douloureux conflit. « Si la grâce a pu rencontrer des contradicteurs, il faut se résigner à croire qu'un souffle mauvais a pu obscurcir pour un temps l'âme française, ce clair miroir où se reflétaient tous les sentiments généreux. »

Enfin, comme l'amnistie est dictée seulement par des

considérations politiques, elle ne pourra être invoquée à aucun moment comme la justification ou l'excuse des actes qui sont à l'origine des grands troubles qu'elle doit apaiser, et la conscience humaine, et l'histoire conservent leurs droits. Par deux fois, sans le nommer, Waldeck-Rousseau marque Mercier : « Noîi, il n'y a pas de devoir supérieur à la sauvegarde des formes judiciaires et à cette loi de la civilisation qui veut qu'un accusé, fût-ce un coupable, ne soit frappé à son insu dans l'ombre et par derrière. » Et encore, dans sa péroraison : « A ceux qui pensent que c'est trop d'indulgence et que nous risquons d'afîaiblir dans l'âme de la nation le sentiment des responsabilités, je me boj?ne à répondre qu'il y a des châtiments plus sévères que certaines des peines que prononce la loi, et que la justice qui siège dans les prétoires n'est pas toute la justice, qu'il en est une autre, formée par la conscience publique, qui traverse les âges, qui est l'enseignement des peuples, et qui déjà entre dans l'histoire. »

Ce fut sur ces mots que Waldeck-Rousseau descendit de la tribune, mais ce n'étaient pas seulement des mots; ou c'étaient les mots, dit Cazot, avec lesquels on rédige les jugements sans appel.

A plus de cent voix (i), le Sénat vota l'affichage du discours ; la flétrissure de Mercier par le chef du gou vernement sera portée à la connaissance de tout le pays.

L'article unique du projet fut adopté ensuite par plus des deux tiers de l'assemblée, 281 voix contre 82. La minorité comprenait la droite et quatre républicains, les trois sénateurs qui avaient parlé contre la loi et le

(1) Par 169 voix contre 41. — Le contre-projet dû Centre sur lamnistie des condamnés de la Haute-Cour fut rçpoussé par 161 voix contre 102.

vieux Oeschanel. Lui aussi, il ne transigeait pas avec les principes et trouvait trop lointain le trône, magnifiquement isolé, où Waldeck-Rousseau reculait la justice.

La Chambre, si pressée, il y a huit jours,, d'en finir avec l'Affaire, n'avait, semble-t-il, qu'à suivre l'exemple du Sénat, discuter, voter d'urgence le projet du gouvernemejît. Elle n'en fit rien. Tout à coup sa hâte, sa fièvre tombèrent. Pendant plus d'un mois qu'elle siégera encore, elle sera tout entière à d'autres lois, à d'autres débats, aux événements de Chine, à la grève meurtrière de Châlon, aux incidents qui suivirent les premiers actes du général André, — la démission de Delanne, parce que le ministre, contrairement à son avis ou sans l'avoir pris, a changé deux chefs de bureaux et un chef de section à l'État-Major général (i); la démission du généralissime Jamont, parce que le chef de l'État-Major a donné la sienne ; son remplacement par le général Brugère ; — tandis que l'Exposition bat son plein et que Paris, regorgeant d'étrangers, multiplie les spectacles et les fêtes.

Quelque graves ou sérieux que fussent ces événements, intérieurs et extérieurs, et quelle que fût l'urgence de ces autres débats, la Chambre aurait eu dix fois le temps de voter le projet s'il était venu à l'ordre du jour. Mais la Commission, chargée de l'examiner, le

(1) Les colonels Hache, Meunier et Castelnau remplacés par les colonels de Fontenillat, Mercier-Milon et Lafont de Ladébal.

retenait, ne parvenait pas à se mettre d'accord. Sur onze commissaires élus dans les bureaux, six demandaient l'extension de l'amnistie aux condamnés de la Haute-Cour ; les cinq autres, bien que ministériels, regrettaient que la loi visât exclusivement l'afTaire Dreyfus et réclamaient pour les menus délits politiques et de droit commun dont l'amnistie attendait depuis deux ans devant le Sénat.

Guérin, dans son rapport, avait observé que le mot d' « amnistie » n'était pas dans la loi. En fait, puisqu'il n'y avait pas d'autre condamnation passée en force de chose jugée que celle de Dreyfus, l'extinction des actions pénales équivalait à l'amnistie. Le projet portait : « L'action publique est éteinte à raison des faits se rattachant à l'affaire Dreyfus... » Beaucoup de députés tenaient au mol, insistaient pour rédiger ainsi l'article premier: « Amnistie pleine et entière est accordée... » Krantz, président, et Déribéré-Desgardes, rapporteur de la commission, firent une démarche auprès de Fallières : s'ils réclament l'amnistie pour les condamnés de la Haute-Cour, ils n'entendent point exprimer un blâme pour l'œuvre accomplie par le Sénat ; ils considèrent l'extension de l'amnistie comme une nécessité politique. Waldeck-Rousseau, appelé devant la commission^ maintient le projet tel que le Sénat l'a voté. Il se refuse formellement à laisser sortir de prison ou rentrer en France les condanyiés de la Haute-Cour ; « on ne donne pas l'amnistie à ceux qui l'attendent comme on attend des excuses ». Y consentira-t-il plus tard? Le gouvernement n'engage pas l'avenir.

Au vote, l'amendement tendant à l'extension de l'amnistie aux condamnés de la Haute-Cour fut repoussé à égalité de voix, en raison de l'absence d'un des commissaires qui y étaient favorables ; sur quoi la commis-

sion prit la résolution la plus étrange, à savoir de ne se prononcer ni pour ni contre le projet adopté par le Sénat, mais d'inviter le gouvernement à présenter un projet d'amnistie plénière, à l'exclusion du crime de trahison. Le rapport de Déribéré-Desgardes fut déposé seulement la veille de la clôture de la session (lo juillet 1900).

Les adversaires de l'amnistie triomphèrent modestement ; ils savaient qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, l'amnistie serait votée quand même ; et ils se contentèrent de marquer les contradictions des nationalistes et des amis de Ribot. En mai, après « le discours de Digne », il fallait l'amnistie tout de suite; tout de suite, il fallait jeter sur l'Affaire la dernière pelletée de terre, le suprême oubli ! Ce fut le thèm« des élections municipales. La Chambre n'était pas en session depuis une heure que le gouvernement était sommé de faire voter l'amnistie, sans perdre un jour, par le Sénat. Avec quelle éloquence parle Ribot ! Les républicains prennent peur. Le gouvernement cède et s'empresse. Le Sénat vote comme une Cour martiale juge. Aussitôt l'amnistie n'est plus urgente. On en reparlera à l'automne !

L'offre d'une trêve des partis, pendant la fête du travail que la France donnait au monde, avait été déclarée insolente, parce que le pays, cria-t-on de toutes parts, voulait la paix définitive. En effet, il y aspirait. Or, il n'y a même pas de trêve. La démission de Delanne, celle de Jamont, attristantes pour tous ceux qui s'effrayent de l'intrusion tous les jours plus profonde de la politique dans l'armée, sont l'objet, dans 1g« journaux de droite, de furieuses polémiques et, dans les deux Chambres, de discours virulents, où passe de nouveau comme un vent de guerre civile (1). Les nationalistes

(1) 28 juin 1900, inlerpelJation do Fiiniin laure; i juillet.

ouvrent une souscription pour afficher dans toutes les communes la lettre de démission de Jamont ; Jamont s'y oppose ; on affiche tout de môme .

Waldeck-Rousseau dit très justement au Sénat que c'était la campagne, commencée depuis deux ans, pour créer « un parti militariste», qui continuait; mais il ne se demanda pas si le procès de Mercier devant la Haute- Cour n'aurait pas été le plus efficace des avertissements, comme l'avait été autrefois celui de Boulanger.

Entre temps, les difTamateurs avaient reçu une leçon. Bien que Lepelletier en eût réclamé l'ajournement, le tribunal correctionnel avait retenu nos procès, celui de Picquart et le mien(i); Labori plaida pour nous ; le substitut Rambaud conclut en notre faveur. Nous eûmes gain de cause, Picquart obtenant cent mille francs de dommages-intérêts et moi un franc et cent insertions (2).

Lasies, non sans raison, demanda à interpeller sur les motifs qui faisaient opposer l'amnistie en cours de vote à certains procès, alors qu'on ne l'objectait pas à d'autres qui se rattachaient également à l'Affaire ; mais il s'exprima avec une telle violence que Deschanel, après l'avoir rappelé deux fois à l'ordre, lui fit retirer la parole par la Chambre pour le reste de la séance. Alors Lasies refusa de descendre de la tribune, le président se couvrit, les députés se gourmèrent dans l'hémicycle (3).

question de Jourde, transformée en interpellation à la demande de Krantz, à la Chambre; 5 juillet, inleipellation de Franck- Chauveau el Milliard, au Sénat.

(1) Voir p. 84.

(2) 11 et 18 juin 1900.

(3) 6 juillet."

Les vacances se passèrent dans le calme et, à Paris, dans le plaisir. Clemenceau, plus indulgent autrefois, s'attrista : « La République s'amuse. Ce ne sont que tréteaux. Des révolutionnaires repentis découvrent qu'il y a dans l'ordre social des causes de joie... Des lampions partout, des éclats de cuivre, des danses. C'est la République qui s'amuse de mourir (i). »

De fait, elle se sentait heureuse de revivre. L'Exposition lui renvoyait l'image de la plus douce France, laborieuse, artiste, éprise de science, bonne aux malheureux. Les sections de l'Assistance publique, à elles seules, consolaient des inévitables laideurs de la politique. On parcourait, avec une non moindre fierté, celles de l'enseignement. Nos peintres, nos sculpteurs, témoignaient que le sentiment du beau ne s'était pas affaibli. Pour les divertissements officiels, il ne dépendait pas de Leygues de faire revivre Molière, ni même Quinault.

Loubet alla saluer à Marseille le corps expéditionnaire de Chine. Les troupes alliées délivrèrent les ministres européens, assiégés à Pékin par les Boxers. L'Allemagne, parce que son ambassadeur avait été assassiné, avait réclamé le commandement en chef pour le feld-maréchal de Waldcrsée ; il fallut le lui accorder. Le corps japonais se fit remarquer par son audace, son endurance, sa discipline, un ensemble presque parfait des meilleures vertus militaires. Il était

(1) La Honte, 205 à 210.

là surtout pour gagiier ses éperons devant l'Europe. Quelques-uns comprirent que le vingtième siècle allait compter une grande puissance de plus.

Vingt mille maires, adjoints ou délégués des munir cipalités se réunirent le 22 septembre, anniversaire de la proclamation de la première République, dans un grand banquet au jardin des Tuileries, sous la* présidence de Loubet. La basse presse, le monde élégant s'acharnaient toujours contre lui ; il s'obstina à parler de réconciliation et de concorde : « Cette imposante assemblée est autre chose qu'un ralliement de combat. Cet anniversaire est la fête du patriotisme autant que la fête de la liberté. »

Le congrès socialiste international s'ouvrit le lendemain à Paris. L'objet principal de la réunion était « le cas de Millerand », la participation d'un socialiste au pouvoir (( bourgeois ». La logique inflexible, la haine non moins intraitable de Guesde n'admettent pas d'exception au principe de la lutte des classes ; « un socialiste ne peut pas être à la fois un agent de conservation et de révolution sociale ». Jaurès, plus « opportuniste » que jamais, réfute Guesde, défend Millerand. Le délégué autrichien Kautsky trouva un compromis : le pouvoir gouvernemental, dans les pays où il est centralisé, ne peut être conquis fragmentairement ; cependant la participation d'un socialiste au gouvernement peut être considérée comme un expédient forcé, transitoire, exceptionnel ; « question non de principe, mais de tactique ».

Le congrès des socialistes français adopta une résolution analogue, rendit hommage à la bonne foi de tous, à leur seule préoccupation de servir le parti (1).

(1) Ordre du jour Turot.

Mazeau, premier président de 1^ Cour de cassation, atteint par la limite d'âge, fut remplacé par Ballot- Beaupré. Manau prit sa retraite, le cœur un peu gros, parce qu'il n'y a point de limite d'âge pour les procureurs généraux à la Cour de cassation et qu'il se sentait encore plein de force. Monis avait besoin de sa place pour Laferrière, ancien vice-président du Conseil d'État, gouverneur général de l'Algérie, qui fut remplacé par Jonnart.

Octobre est le mois des discours politiques qui préparent la reprise de l'activité parlementaire. Millerand, à Lens, parle sur l'organisation du droit de grève, l'arbitrage obligatoire, le salariat « qui ne sera pas plus éternel que ne le furent l'esclavage et le servage » , l'évolution de la propriété individuelle vers la propriété sociale. — Vive réplique, à Oloron, de Barthou : « On ne fait pas impunément au socialisme sn part... La doctrine collectiviste, si elle pouvait réussir, serait le triomphe de « l'inégalité dans la servitude et de la plus détestable des tyrannies » (c'était une citation de Waldeck-Rousseau.) Le pays ne saurait payer d'un tel prix la défaite du nationalisme. >>

Ce discours de Barthou, alerte et net, porta; nombi^e de radicaux commençaient à s'inquiéter moins des progrès de l'idée socialiste que de l'envahissement des socialistes qui se trouvaient bien aux avenues du pouvoir, y appelaient les camarades aux dents longues. Clemenceau s'amuse de ces frayeurs, prend vivement à parti l'ancien « homme d'action » du ministère ^léline : « C'est un de ces jeunes gens sur le retour, nés à la politique républicaine avec des sentiments de vieux monarchistes désabusés... Est-ce indigence de caractère, de sentiment, de génie ? Est-ce simple calcul de faiseur supputant les inconvénients et les avantages de se

melti'e au service des faibles ou des forts? » Et de quoi s'efl'are-l-il ? Des paroles de Millerand? Que ne regardel-il à ses actes ? « Barthou lui-même eût été aussi propre à intervenir à coups de feu dans les grèves (i). »

Waldeck-Rousseau prononça son discours- programme à Toulouse (2).

On l'aurait fort étonné, deux ans avant, en lui annonçant qu'un jour, si tôt, les radicaux, qu'il avait tant malmenés, contre lesquels il avait tant de préjugés de libéral, c'est-à-dire d'aristocrate en politique, l'acclameraient comme leur chef, et l'on n'aurait pas moins étonné les radicaux pour qui, par sa tournure d'esprit, la qualité de son intelligence, même par son aspect un peu sec et énigmatique, il était presque un homme d'une autre race. Aussi bien l'événement réalisé les surprenait-il, eux et lui, autant qu'aurait fait la prophétie ; et c'était, en effet, un spectacle singulier que celui de cet auditoire méridional, accoutumé aux périodes sonores, aux grands gestes, aux promesses irréalisables, qui applaudissait avec le même élan à cette froide parole, à ce langage philosophique, presque métaphysique, à cette politique réfléchie, qui se proposait un but précis et qui manifestait l'intention de ne pas le dépasser.

Bien qu'il se flatte de professer,' depuis un quart de siècle, les mêmes opinions, soit sur l'affaire des congrégations, — cette politique anticléricale qui est redevenue la grande pensée du parti républicain, — soit sur ces questions sociales et ouvrières auxquelles les pouvoirs publics sont restés trop longtemps inattentifs, Waldeck-Rousseau s'inquiète de parler si bien au cœur

(1) La Honle, 260.

(2) 28 orlolji-e IDOO.

des radicaux (i). Il ne les trompe pas, puisqu'il leur déclare son intention d'appliquer « dans l6 sens d'une large tolérance » ce Concordat « qui garantit les droits indéniés de la conscience », et que le premier grief qu'il évoque contre les réguliers, c'est qu'ils dépossèdent les séculiers : « Voici, dit-il, que nous trouvons les congrégations enseignantes dans les séminaires, la chaire occupée par les missions, l'Église de plus en plus menacée par la Chapelle. » Et il ne trompe pas davantage ses alliés socialistes, puisqu'il se déclare opposé « à la transformation de la propriété individuelle en propriété collectiviste par l'intervention de l'État ». Et cependant il y a malentendu entre eux, car ce qu'il considère comme devant être de longtemps tout l'objet de la politique républicaine, la dissolution des congrégations non-autorisées, ou leur retour à la loi, et la caisse des retraites ouvrières,^ radicaux, d'une part, socialistes, de l'autre, le considèrent comme une entrée de jeu%

Autres malentendus :

S'expliquant sur l'attitude des fonctionnaires, il dit que « les exigences de l'État à l'égard de ceux qu'il emploie » ne sauraient se contenter « d'une neutralité résignée » ; « sa règle fondamentale doit être de n'accorder sa confiance qu'à ceux dont il peut attendre un concours loyal et résolu ». Oui, sans doute, mais ce n'est là que l'une des faces du problème. Il faudrait ajouter qu'un mal au moins égal à celui de l'infidélité des fonctionnaires de l'ordre administratif, c'est l'intrigue, l'abus des recommandations, le favoritisme parlementaire. Il ne le dit pas, et, ne le disant pas, déchaîne les appétits.

L'organisation politique des Congrégations est re-

(1 son su

Il me dit, peu après, comme je lui faisais compliment de succès : « J'ai été trop applaudi. »

douiable, leur fortune ne l'est pas moins. Il a signalé à la tribune « le péril d'une main-morte grandissante et qui menace le principe de la circulation des biens ». Il se défend « d'avoir obéi à de vaines alarmes » et il jette aux convoitises le chiffre de leurs biens immobiliers : un milliard.

On vit le milliard, on crut le tenir.

Presque toutes les idées de ce discours sont justes, les faits allégués sont exacts ; mais il ne suffit pas à l'homme d'État de produire des faits* exacts et de formuler des idées justes, il doit en calculer les conséquences, le développement à travers la lutte des partis. Ce calcul, Waldeck-Rousseau ne le lit pas. Un jour viendra où le plus étonné de la moisson sortie des graines qu'il a semées à toute volée, ce sera lui.

De l'Affaire, pendant ces longues vacBiices, il ne fut pas question, sauf dans quelques escarmouches de presse qui n'intéressaient plus. Dans les deux camps, les journaux qui avaient vécu de l'Affaire dépérissaient ; leurs lecteurs allaient à la presse d'informations ; la presse politique, selon la vieille formule, ne répondait plus au goût du public ; il voulait des nouvelles rapides, sommaires, fussent-elles hasardeuses.

Dreyfus, après avoir passé l'hiver et le printemps à Garpentras, achevait de reconstituer ses forces, scientifiquement, comme il faisait tout, aux environs de Genève (i). Il m'avait écrit souvent ; j'allai le voir en sep-

[1) A Coligny

lembre, lui confirmer l'échec de nos espérances de Tan passé. L'amnistie sera votée à la session d'automne ; nos procès ne a iendront pas. Il faut rester vigilant, rôder autour de la revision. Le hasard, un jour, nous servira. — En attendant j'essaierai d'écrire l'histoire de l'Affaire. Les faits se précipitant l'un sur l'autre, dénaturés par une presse de mensonge, mêlés au jour le jour de révélations sur des incidents plus anciens que la mémoire ne place plus à leurs dates ; la multitude de personnages de tous ordres qui ont pris part à l'aventure ; tant d'intérêts en jeu, des plus hauts jusqu'aux plus bas ; les changements incessants de décor, comme dans un drame shakespearien, les bureaux de l'État-Major, la prison du Cherche-Midi, le palais de l'Elysée, l'île du Diable, le Gesu de Rome, le Palais-Bourbon, le palais du Luxembourg, le palais de Justice, le parc de Montsouris, l'ambassade d'Allemagne, des casernes, des officines de journaux, des sacristies, tout cet entassement et tout ce fourmillement n'ont laissé dans les esprits qu'une impression confuse et qui s'obscurcit d'heure en heure. Saurai-je débrouiller ce chaos, reconstituer cet extraordinaire épisode ? Sitôt après l'événement, un tel événement et qui a si profondément bouleversé la conscience humaine, saurai-je dégager les faits sans autre préoccupation que la vérité, montrer tels qu'ils sont les auteurs du drame, sans prévention, sans complaisance, en parler comme des morts, au risque de perdre en route des amitiés chères et de gêner des intérêts de parti ? Des amis que je consulte me dissuadent, insistent sur les périls de l'entreprise. Pourtant, je me décide. Cette histoire d'hier, d'aujourd'hui et de demain, encore inachevée, je tâcherai de la raconter comme si elle s'était passée au temps des Carlovingiens ou des Mérovingiens, ou à Rome ou à Byzance.

Quand la session rouvrit dans les premiers jours de novembre, le gouvernement de Waldeck-Rousseau était très solide. L'expédition de Chine, l'Exposition du Siècle avaient réussi ; le pays avait repris la notion de sa force, se senlait en équilibre ; les partis d'opposition, le centre, sans cohésion, afïaibli par des défections, perdaient courage ; les socialistes paraissaient sages ; le parti républicain rentrait alertement en campagne contre les congrégations ; c'était pour lui une guerre connue, comme les campagnes annuelles des Flandres sous Louis XIV.

Personne ne bougeant, ni à droite ni parmi les progressistes, pour éviter de donner un succès au gouvernement, Waldeck-Rousseau se fit interpeller par un ami (i). Le débat, confus, dangereux un instant, quand il fallut s'expliquer sur le discours de Millerand à Lens, se termina par un ordre du jour de confiance voté à cent voix de majorité (2).

La Chambre n'aborda la discussion sur l'amnistie qu'en décembre, après avoir donné au Sénat le temps d'adopter le projet sur l'autre amnistie (délits de presse et faits de grève), que la majorité tenait à incorporer dans la loi (3).

La veille de la séance du Sénat, comme l'appel de Lepelletier contre sa condamnation par défaut revenait, après déjà deux ajournements, devant le tribunal de la

(1) Vazeille, député du Loiret.

(2) 8 novembre 1900.

(3) 23 novembre. — V. p. 50 et 129.

Seine, le président Bidault de l'Isle le renvoya, pour la troisième fois, et sans donner de motifs. Mais le motif était apparent : le vote imminent de l'amnistie qui supprimerait le procès.

Cette décision indigna Picquart, me parut un déni de justice, dans toute la force du terme ; nous eûmes recours à la procédure exceptionnelle de la prise à partie, qui consiste d'abord à inviter par huissier le président du tribunal à porter l'affaire en cause à la plus prochaine audience.

Monis, questionné par Delpech au Sénat, défendit la décision de son juge. Delpech demanda quels moyens restaient aux citoyens « pour se protéger contre des diffamations infâmes (i) ».

Le procès de la veuve d'Henry contre moi, ajourné depuis un an, en prévision de Famnistie, revint , le 3 décembre, devant la cour d'assises.

Bien que j'eusse convoqué tous mes témoins, on s'attendait à une nouvelle remise. La Chancellerie s'arrêta, pour cette fois, à une autre procédure qui était de contester la compétence de la Cour. « Mme Henry étant elle-même détentrice de l'action », le procès doit être renvoyé devant un tribunal correctionnel (2).

Question controversable, car, le mort ayant été fonctionnaire public, on pouvait soutenir que la diffamation et l'intention de porter atteinte à l'honneur des survivants devaient être soumises au jury, où la preuve est admise.

C'est ce que Labori déclara en mon nom et Lévy- Salles au nom du gérant du Siècle, à la fois pour des raisons de droit et parce que je tenais surtout à fournir

(1) Sénat, séance du 23 novembre 1900.

(2) Réquisitions de l'avocat général Rambaud. — Voir t. IV 438 et 525.

L AMNISTIE lil

par témoins la preuve de mes assertions. Saint-Auban, avocat de la veuve d'Henry, insista, lui aussi, pour la cour d'assises, m'injuria de son mieux, convint toutefois « qu'il ne me croyait pas d'accord, en secret, avec le ministère public ».

La Cour ayant accepté notre thèse, le Procureur général se pourvut aussitôt devant la Cour de cassation et l'audience fut levée.

Il n'y avait pas dans la vaste salle de la cour d'assises, en dehors des témoins, plus d'une centaine de spectateurs, parfaitement calmes, venus là comme à une séance académique. Combien loin les foules frémissantes d'autrefois, prêtes à en venir aux mains, les tempêtes du procès Zola qui avaient grondé dans cette même salle ! L'écho même s'en était éteint. Ces témoins qui portaient les noms les plus fameux de l'Affaire semblaient des revenants qu'on eût mieux fait de laisser dormir dans leurs tombeaux.

La discussion de l'amnistie à la Chambre remplit quatre séances (6, i3, 17 et 18 décembre). A l'ordre du jour : projet de loi sur l'extinction de certaines actions pénales ; ce sont les actions à raison de faits se rattachant à l'Affaire ; projet de loi sur l'amnistie, le dernier que vient de voter le Sénat. — La Chambre ordonne qu'ils seront soumis à une discussion commune.

Point de doute que l'amnistie sur l'affaire Dreyfus sera votée par les Gauches ; la Droite et presque tout le Centre, qui la réclamaient furieusement il y a sept mois, ont décidé de '\^oter contre, parce que le gouvernement refuse d'y ajouter l'amnistie pour les condamnés de la Haute-Cour.

Drumont parle le premier. Il demande l'amnistie pour Déroulède et Guérin. Comment la refuser « alors qu'on laisse impunis des hommes comme Reinach qui n'a pas

hésité à bouleverser le pays, à désorganiser l'armée » ? Écrivain vigoureux, incisif, parfois puissant, avec de V humour iuïî, des imprécations de prophète d'Israël, il paraît gêné à la tribune et gène la droite qui l'applaudit à peine. Lasies, de Ramel, Ernest Roche, parlent dans le môme sens ; l'amnistie plénière ou le libre cours de la justice, tout ou rien. Le rapporteur, Déribéré- Desgardes, dans un discours élégant, va plus loin encore : il n'hésite pas à abolir l'action civile avec l'action pénale : « Il faut arracher toutes ces pages de notre histoire. »

Massabuau voulait l'amnistie pour tout le monde, sauf pour Picquart et moi : « Quel homme voyons-nous tout le long de cette affaire? C'est M. Joseph Reinach... Picquart et lui sont la cause de tout le mal. »

Maintenant, avec Guieysse, le dernier effort des amis de Dreyfus, des défenseurs intransigeants de la justice' pas d'amnistie pour ou contre les hommes de l'Affaire. Qu'arrivera-t-il « si Zola, si Reinach reprennent leurs accusations » ? Pouvez-vous maintenir Picquart « sous l'opprobre officiel « ? Et vous ne pouvez pas amnistier Mercier quand vous le voudriez : tant que la prescription ne sera pas acquise, vous pouvez toujours le mettre en accusation ; la loi ne peut pas enlever à la Chambre un droit qu'elle tient de la Constitution.

Vazeille est d'accord avec Waldeck-Rousseau « pour éviter » le procès de Zola et le mien ; au contraire, celui de Picquart ne peut pas être supprimé « sans qu'on lui fasse injure ». Picquart étant poursuivi en vertu de la loi sur l'espionnage, Vazeille propose d'exclure l'ospionnage du bénéfice de l'amnistie, et, en outre, afin d'atteindre éventuellement Esterhazy et Mercier, Boisdeffre et Gonse, Lauth et Du Paty, la trahison, la forfaiture et le faux - toute l'Affaire.

Il avait rédigé son amendement avec Picquart, en fît voler, un peu par surprise, la première partie, fut battu cnsuile sur l'ensemble (i).

Breton, au nom des socialistes, après un long réquisitoire contre les généraux, accepte l'amnistie, à cause des « petits » qui en bénéficieront.

Méline, mis en cause par Breton, défend sa politique, couvre Billot et Hanotaux. Les temps sont loin où les radicaux le trouvaient indécis, timoré, lié sans doute à Sclieurer et à moi, par des complicités politiques ou d'argent. A présent, des mêmes bancs, c'est le procès de Zola, la collusion avec Esterhazy qu'on lui reproche. Le vieux Vosgien, robuste sous sa frêle enveloppe, solide comme le roc de ses montagnes, tient tête aux interrupteurs, ne rompt pas d'une semelle, attaque au besoin, rappelle à Millerand son discours sur l'impunité laissée aux insulteurs des chefs de l'armée, son agression contre moi. Millerand convient qu'il a attendu les aveux Henry pour se convertir à la revision. « Jaurès, dit-il, et ceux qui, avec lui, menèrent cette campagne ont été plus perspicaces et plus clairvoyants que je ne l'ai été. » Méline, lui, n'a pas bougé ; il ne connaît, ne connaîtra que la chose jugée. Nouvelles interruptions à gauche, nouvelles violences à Textrêmegauche. On l'accuse d'avoir été informé du faux d'Henry ; Hanotaux a été averti par un ambassadeur et, perfidement, n'a pas informé Delcassé. Démenti énergique de

(1) Le paragraphe Pf de l'amenclement qui exceptait de l'amnistie la trahison fut adopté par 294 voix contre 170, sans que le gouvernenient eût fait connaître son sentiment (13 décembre 1900). Waldeck-Rousseau étant alors intervenu, la suite de la discussion fut renvoyée à la séance du 17 où la Chambre rejeta le paragraphe 2 par 319 voix contre 75, le paragraphe 3 par 331 voix contre 41 et l'ensemble, réduit au paragraphe 1" adopté huit jours auparavant, par 296 voix contre 142.

Méline. S'il n'a pas voté l'affichage du discours de Cavaignac, ce n'est point qu'il soupçonnât la fameuse lettre d'être un faux ; comme Cavaignac, comme Brisson, il l'a crue vraie ; « mais il a toujours pensé que l'instruction de l'affaire Dreyfus ne pouvait pas se faire à la tribune ».

Dès qu'on reparlait de l'Affaire, Cuignet reparaissait avec sa marotte, la dépêche Panizzardi. On n'a pas oublié (i) qu'il était convenu dans un procès-verbal, signé de lui comme de Chamoin, que la traduction de la dépêche par le ministère des Affaires étrangères était exacte ; comme il avait, d'autre part, constaté dans une deuxième note, que l'écriture du décalque de la dépêche n'était pas celle de l'ancien attaché italien, il en déduisait maintenant que le décalque était un faux. Lasies fut de nouveau le confident du malheureux, ne lui objecta pas que la dépêche avait été chiffrée apparemment par quelque scribe, porta à la Chambre le lexte du deuxième procès-verbal, crut faire merveille (2). Delcassé fit justice en quelques mots de ces divagations ; sur quoi, le soir même, Cuignet écrivit à Waldeck- Rousseau qu'il maintenait ses accusations et que le ministre des Affaires étrangères était un faussaire. — André l'ayant alors fait venir, Cuignet refusa de répondre autrement qu'en présence d'un officier de police judiciaire. 11 était, comme à l'ordinaire, surexcité et buté. André l'envoya au Mont-Valérien, le déféra, par une plainte insuffisamment motivée, à un conseil d'enquête, se fit refuser l'avis de mise en réforme, finalement lui infligea soixante jours, d'arrêts de forteresse.

Tout le temps, Waldeck-Rousseau est sur la brèche. Il est devenu le maître de l'assemblée. Dès qu'il paraît

(1) Voir t. V, 72, 73.

(2) Séance du 17 décembre ICOO.

à la tribune, le silence se fait. Discours le G, en réponse à Déribéré-Desgardes, contre l'amnistie des condamnés de la Haute-Cour : « L'heure n'est pas venue de livrer ce pays à de nouvelles agitations. L'amnistie n'exige pas la contrition parfaite ni môme imparfaite ; quand ceux qu'on veut amnistier ont la menace à la bouche et disent que, demain, ils recommenceront, j'ai le droit de dire que le pays ne comprendrait pas un acte qui ne serait pas un acte de défense, mais un acte de défection républicaine. » — Discours le i3, contre l'amendement de Vazeille, qui excepte de l'amnistie à la fois Mercier et Picquart (i), le principal coupable et un innocent, confusion que Waldeck-Rousseau devrait signaler, qu'il accepte pour les besoins de sa thèse : « L'amnistie est faite pour les coupables, quels qu'ils puissent étre^ mais à une seule condition : c'est que l'intérêt public et l'intérêt général l'exigent. » — Discours le 18, où sa claire et froide parole s'échaufle ; il confesse le combat de sa raison contre son cœur : « Oh! je sais bien à quels sentiments certains d'entre vous ont obéi. La blessure faite par certains actes ou trop arbitraires ou trop inhumains s'est rouverte et vous avez écoulé seulement les inspirations de votre conscience et les conseils de votre indignation... Je ne condamnerai pas des mouvements que j'ai moi-même éprouvés et auxquels j'eusse obéi peut-être sans la conviction que, par là, je servirais mal mon parti. Mais il y a des heures oi^i il faut se tourner vers l'avenir et regarder moins peutêtre du côté où Ton croit voir les coupables que du côté d'un état de choses qui a fait ces coupables. »

Pas un adversaire républicain de l'amnistie, pour peu qu'il ne fût pas aveuglé par la passion, ne pouvait

(1) Voir p. 143.

contester que Waldeck-Rousseau rennoblissait. Il en faisait quelque chose de très émouvant, un peu d'ellemême que la Justice offrait en sacrifice à la République.

Sauf sur les questions de détail, il l'emporta sur toute la ligne : rejet du projet de résolution de la Commission, c'est-à-dire de l'amnistie plénière, rejet, au vote sur l'ensemble, de l'amendement Vazeille. Il accepta, par contre, la fusion des deux lois, la substitution du mot d'amnistie à la formule de l'extinction des actions pénales, et, pour en finir, pour s'assurer les voix de l'extrême gauche, l'amnistie pour Sébastien Faure et les anarchistes î}ui avaient pillé l'église Saint-Joseph.

La dernière séance dura plus de douze heures consécutives. La droite, n'ayant plus de ressources que dans l'obstruction, multipliait les amendements, réclamait sur chacun le scrutin public à la tribune auquel ne prennent part que les députés présents. Enfin, dans la nuit du 18 au 19, vers deux heures du matin, l'ensemble de la loi fut adopté par i55 voix contre 2, Guieysse et Vazeille.

Comme la Chambre avait réuni eh un seul texte et modifié les deux projets d'amnistie, il fallut retourner devant le Sénat.

La rentrée en scène de Cuignet, son refus de répondre aux questions du général André, son envoi au mont Valérien, rouvrirent quelques polémiques. Le « bordereau annoté » reparut. Les Assomptionnistes, au lendemain de Rennes et de la grâce, en avaient déjà reparlé (i), comme de la preuve décisive contre Dreyfus ; Mercier ne l'avait pas produite « par crainte

(1) Croix du 21 septembre 1899

de la guerre ». Maintenant Séverine raconte (i) sa conversation, en wagon, « avec un gentilhomme de bonne souche et d'honorabilité notoire », — Ferlet de Bourbonne, ancien zouave pontifical, ancien sous-préfet, qui faisait partie du petit groupe royaliste où Ton tenait que Naundorff était Louis XVII et ses descendants les rois légitimes de France. — « L'an dernier, a dit le « gentilhomme », le général Mercier portait sur lui la photographie du ' bordereau annoté, cousue entre deux parchemins, avec des cordons, entre chemise et peau, comme un scapulaire ; il devait l'arracher en pleine audience, la jeter comme un gant, en défi. » — Rochefort certifia que rien n'était plus exact : « J'en ai assez. Je prie le commandant Cuignet de me citer en témoignage. On saura alors comment le bordereau écrit, sur papier fort, par le félon, a été envoyé à l'Empereur d'Allemagne lui-même, qui l'a retourné à Schwarzkoppen annoté de sa main impériale et agrémenté d'une recommandation

((( Dites à cette canaille de Dreyfus ») signée en

toutes-lettres (2). » — Sur quoi, invitation du Siècle et de V Aurore au Garde des Sceaux d'ouvrir une enquête; le faux est manifeste ; l'enquête sur le bordereau annoté sera la préface de la revision.

Le Sénat éprouvant quelque répugnance à étendre l'amnistie aux anarchistes , Waldeck-Rousseau tira argument de ce « recommencement » d'agitation. Tant d'efforts « pour empêcher l'amnistie d'aboutir » en montraient une fois de plus la nécessité. Il supplia les sénateurs de passer outre à leurs scrupules, de s'inspirer « de plus larges et de plus hautes préoccupations (3) » .

(1) Fronde du 20 décembre 1900.

(2) Intransigeant du 24.

(3) Séance du 24 décembre.

H8 HISTOIRE DE L AFFAinE DREYFUS

Trarieiix, au nom de Picquart, comme Vazeille avail fait èi la Chambre, demanda qu'il fût excepté de l'amnistie : « Picquart n'admet pas que son nom puisse être associé à celui de certains coupables. Il se sent, il se sait innocent. Il ne veut pas d'une mesure de clémence. Il réclame la justice, il veut des juges. » Aussi bien ni l'affaire Boulot ni celle des pigeons-voyageurs ne se rattachent par aucun lien à l'alTaire Dreyfus. L'arrêt de la Cour de cassation sur le règlement des juges est explicite et formel : «Attendu qu'il n'existe pas de connexité entre ces faits et ceux, — la prétendue falsification du petit bleu, l'usage de faux, — qui viennent d'être relevés comme connexes (i) »

Distinction exacte en droit, mais l'est-elle en fait ? Quand l'arrêt en règlement de juges a été rendu, est-ce que Leblois, à la demande de Picquart, ne s'est pas pourvu à rencontre, aux seules fins de retarder la décision du conseil de guerre qui n'aurait pas manqué de condamner son ami (2) ? Est-ce que Picquart lui-même, plus récemment, n'a pas demandé à Millerand d'obtenir une enquête supplémentaire qui aboutirait à un non-lieu ?

Trarieux ne feint pas d'avoir oublié ces craintes d'hier ; il rend hommage « à l'intention protectrice et bienveillante » de Waldeck-Rousseau. « Je sens moimême, dit-il, toute la responsabilité que je prends en m'y opposant, mais je parle au nom d'un homme qui n'est pas un homme vulgaire et qui aflVontera tous les dangers, s'il le faut. »

Que peut répondre Waldeck-Rousseau? Que Picquart, sans doute, a le droit de s'ofTrir maintenant au

(2) Voir t. V, 24.

danger ; qu'André et lui ont celui de ne pas fournir aux conseils de guerre l'occasion d'une nouvelle injustice ? Il se tut.

Ilalgan, de la Droite, le provoqua : « Le gouvernement ne répond rien? » Il continua à se taire.

Tous les amendements furent rejetés, la loi finalement adoptée par 194 voix contre 10.

Ainsi l'emporta la ténacité de Waldeck-Rousseau. Il aspirait à d'autres batailles « plus dignes du Parlement » et de lui-même, « et plus décisives », mais il ne doutait pas qu'en livrant et gagnant celle-ci, il n'eût rendu un grand service à la République.

Bien que Waldeck-Rousseau fût informé de l'extrême animosité dont Picquart manifestait à son égard, à cause de l'amnistie, il n'élait pas homme à faire dépendre son jugement ni ses actes de considérations personnelles ; très juste lui-même, ou s'efforçant de l'être, il ne s'étorjnait pas de ne point rencontrer chez autrui la même équité ; et, tenant toujours Picquart en haute eslimc pour la fermeté de son caractère, son courage, la dignité de son attitude pendant l'épreuve, il eût voulu être celui qui mettrait fin à ses disgrâces. Assuré que le Conseil d'État ferait droit au pourvoi que Picquart avait introduit, depuis trois ans bientôt (1), contre sa mise en réforme, il s'était entendu avec André pour le nommer aussitôt après colonel et lui confier en Afrique, sous des chefs amis, un commandement

(1) Voir t. III, 324 et 49J.

presque indépendant où il reprendrait contact avec la troupe. Grande joie pour lui de rendre à l'armée un bon serviteur et, aussi^ d'établir par un bel acte simple, plus probant qu'un arrêt de non-lieu, que l'officier qui avait découvert l'innocence de Dreyfus était sans reproche. Il avait, d'une âme forte, voulu l'amnistie, mais elle lui laissait au cœur l'amertume des pénibles devoirs.

Picquart, informé de ces intentions de Waldeck- Rousseau, refusa de s'y prêter. Il ne veut rien devoir à celui qui Fa amnistié, en compagnie de Mercier et de Gonse, « sauvé » malgré ses protestations. En conséquence, — c'est la raison qu'il en donne, — il retire son pourvoi et en avise aussitôt Waldeck-Rousseau par une lettre publique (i). Ainsi il restera lieutenant-colonel en réforme ; une loi seule peut faire rentrer les officiers en réforme dans l'armée ; Waldeck-Rousseau ne pourra rien pour lui.

Un acte noble l'est d'autant plus qu'il coûte davantage à accomplir. Picquart en a accompli de tels, quand il a sacrifié sa carrière à sa conscience. Celui-ci lui cause un âpre plaisir.

Sa lettre est éloquente, d'autant plus dure qu'elle ne l'est pas dans la forme, d'un mouvement rapide et fier, émouvante par le nouveau sacrifice qu'il y semble consentir ; seulement, si c'est un sacrifice, il le fait moins à sa conscience qu'à son orgueil ; et ce qu'il y a de noblesse dans ces pages courtoisement injurieuses est empoisonné.

Il rappelle d'abord, en quelques mots, les elTorts de Waldeck-Rousseau « pour faire voter la loi dans son intégralité » et tout de suite expose son grief :

(1) 25 décembre 1900.

L AMNISTIE ISl

A mes amis que mes protestations pouvaient ébranler, vous avez fait dire qu'il fallait me sauver malgré moimême. Vous avez fait répandre le bruit que, si je passais devant un conseil de guerre, ma condamnation était certaine; vous nous avez fait cette injure, aux membres du conseil et à moi, alors que vous savez fort bien que les faits dont j'ai à répondre devant la justice militaire ne tiennent pas debout et qu'il n'est pas un commissaire du gouvernement qui eût pu les soutenir. Vous avez craint sans doute les commentaires auxquels aurait donné lieu l'abandon inévitable des poursuites, et vous avez préféré la voie de l'amnistie qui prête à toutes les équivoques.

Voilà le ton, dès les premières lignes, celui d'un homme à qui, volontairement et perfidement, il aurait été fait un tort inutile ; et voici la thèse : « Vous avez feint de mettre en doute la justice du conseil de

guerre »; mais le leit-motiv sonne faux, le reproche

est audacieux.

Si Waldeck-Rousseau, et, aussi, GallilTet et André ont eu peur pour Picquart, est-ce que Picquart luimême, avant eux, n'a pas eu peur pour Picquart? Lui aussi, après comme avant l'arrêt de la Cour de cassation sur Dreyfus, après comme avant Rennes, n a-t-il pas fait aux juges militaires cette même injure de croire qu'ils le condamneraient ? S'est-il fait injure à lui-même (i) ? A-t-il seul le droit de faire injure aux autres ? Ce faux geste tardif de confiance dans la justice militaire, qui trompera-t-il ?

Même l'abandon des poursuites par le commissaire du gouvernement, par ordre du ministre de la Guerre, aurait-il déterminé à coup sûr l'acquittement ?

(1) « Vous nous avez fait cette injure, aux membres du conseil de guerre et à moi... »

Trarieiix a fait honneur à Picquart « d'aiï'ronler tous les dangers ». Qu'est-ce à dire sinon d'aller au devant d'une condamnation injuste ?Trarieux, lui aussi parlant au nom de Picquart, a-t-il fait injure à Picquart ?

Cependant « des gens bien informés et qui approchent le gouvernement ont annoncé à Picq.uart sa réintégration dans l'armée » :

Un bon poste, une décoration même seront la compensation des actes abominables dont j'ai eu à souffrir. Vraiment, la rougeur me monte au front en rapportant ces propos. Quoi ! je demande justice dans une affaire où l'intérêt du pays tout entier est en jeu, et Ton me fait entrevoir l'offre d'une place ou d'une croix !

Un grade dans l'armée n'est pas une « place » ; « l'intérêt du pays » n'est pas en jeu dans l'affaire Boulot, ni dans celle des pigeons. De quoi rougit-il? De ce que, rentré dans l'armée, il y recevra l'avancement qu'il eût obtenu si le souci qu'il a montré de la vérité ne lui avait été imputé à crime (i) ?

Picquart reproche à Waldeck-Rousseau « d'avoir usé et abusé de ces moyens d'action » que sont les places et les croix :

Quant à moi, je vous défie bien d'en user de même à mon égard. Pour vous enlever toute illusion sur ce point, je vous préviens que je me désiste, à la date de ce jour, du recours que j'avais introduit devant le Conseil d'État contre la décision qui m'a mis en réforme au mois de février 1898.

Ainsi, il est certain de pouvoir reprendre sa place (1) Voir p. 483.

dans l'armée, car rannulation par le Conseil d'État du décret qui l'a frappé est « inévitable », — il l'écritlui-meme, — et c'est pour faire pièce à Waldeck Rousseau qu'il rend impossible la réparation de l'injustice.

Il ne le dit pas dans sa lettre, mais des amis le diront pour lui : « Il ne veut pas rentrer dans l'armée par la porte basse de l'amnistie ; il lui eût fallu le jugement de ses pairs. » Or, si Waldeck-Rousseau l'a soustrait par l'amnistie au conseil de guerre, voici que lui-même, par le retrait de son pourvoi, il se soustrait à d'autres juges militaires. En elfet, l'arrêt du Conseil d'État « ne peut porter », comme il convient, « que sur la forme », et, dès lors, comme l'amnistie ne s'étend pas aux peines disciplinaires,, ou bien André déchirera la plainte de Billot contre Picquart, ou il l'enverra devant un autre conseil d'enquête, celui de Tunis, que Picquart a réclamé dans son pourvoi et- qui, seul, en effet, aurait été compétent (i). « C'est le fond, écrit Picquart, qu'il serait particulièrement intéressant de mettre en lumière », — c'est-à-dire l'inanité des charges contre lui et toutes les fourberies d'Henry pour le perdre. Ce sont exactement les mêmes charges qui ont été invoquées devant le conseil d'enquête et devant le conseil de guerre : l'affaire Boulot et celle des pigeons ; le conseil d'enquête, tout comme le conseil de guerre, aura à prononcer sur ce fond ; Picquart y pourra appeler les mêmes témoins, y faire pareillement la preuve tju'il a été accusé à tort; et il retire son pourvoi !

Contradiction sur contradiction ; de tous les arguments qu'allègue Picquart pour justifier son acte, aucun qui ne se retourne contre lui ou qui soit digne de

(1) Voir t. III, 323.

riiomme qu'il a été. Car il n'est plus le même homme et le mot de Michelet me revient, le mot admirable, si douloureux : « Telle est la vraie nature : elle ondule et monte et descend ( i ). »

En fait, il ne voulait pas alors rentrer dans l'armée, y redoutait des froissements, des humiliations, des haines silencieuses, d'autant plus violentes ou perfides.

Il aurait pu le dire, non sans fierté, à cause de son attitude pendant l'Affaire, de la vaillance et du souci de la justice qui lui ont valu ces haines, et non sans motif, par l'exemple d'Hartmann, de Freystsetter et de Ducros. Il rappelle que, depuis dix-huit mois, « désireux de garder sa liberté d'action », il a employé tous les moyens en son pouvoir pour retarder l'examen de son pourvoi. Et c'est exact y il n'eût dépendu que de lui, nous l'avons raconté (2), de reprendre son uniforme à la veille du procès de Rennes ; il a besoin encore de sa liberté d'action, et cela aussi, il pourrait le dire et rester vrai.

Par malheur, ce soldat qui s'est élevé si haut par la vérité en a perdu peu à peu la claire et sereine notion, et il ne voit plus les hommes et les choses qu'à travers ses désillusions et ses rancunes. Il devrait être reconnaissant à la vie de la gloire si pure qu'elle lui a donnée ; il lui en veut de ne pas lui avoir donné la victoire sur ceux qui l'ont persécuté, ses chefs et ses camarades d'hier. Le grand charme qui lui venait de sa modestie n'a pas résisté aux coteries où on l'adule et à la solitude où il revit incessamment sa dramatique aventure. Un seul homme a de l'action sur lui, et c'est de tous les

(1) Révolution française, t. V, 17 (de la préface).

(2) Voir t. V, 395. .

hommes celui qui croit le moins aux hommes, qui les aime le moins, Clemenceau ; il est dominé, comme le serait une femme, par ce dur jongleur d'idées ; il a subi la contagion de cette intelligence desséchante, de cet esprit tarisseur de sources. D'une joie et d'une foi héroïques en prison, il a passé dans la demi-solde à l'amertume.

Le reste de la lettre est un âpre et parfois lyrique réquisitoire contre la politique de Waldeck-Rousscau dans l'Allaire, politique « qui est de nature à soulever l'indignation des gens les plus hiibiles à se maîtriser ». — D'abord Rennes : « A quel spectacle lamentable nous avons assisté là-bas ! » Toutes les fraudes, « la violence poussée jusqu'à l'assassinat », d'un côté, et, de l'autre, du fait de « l'action gouvernementale s'exerçant officieusement », la défense réduite « à une passivité qui lui a été fatale », les témoins « troublés par d'extraordinaires piMnostics sur les dispositions des juges » ; « on eût dit qu'il s'agissait de la liquidation de quelque affaire louche et non d'un procès pendant lequel le monde entier avait les yeux fixés sur notre pays et qui devait être la réhabilitation solennelle d'un innocent ». — Il a quitté Rennes l'avant-veille du jugement, avec Gast, sur un avis du préfet qui le tenait pour particulièrement exposé en cas de troubles (i). Voici comment il raconte soli départ :

J'avoue n'avoir pu supporter cela jusqu'au bout ; quand j'ai vu nos propres amis s'appuyer sur les conseils les plus autorises pour étouffer la voix de Labori et accomplir ainsi l'œuvre à laquelle, par miracle, un assassin n'avait pu réussir, j'ai trouvé que c'en était trop, et j'ai quitté Rennes en proie au plus profond écœurement.

(1) Voir t. V, 529.

Puis la grâce. Il en connaît, par Clemenceau comme par Jaurès et par moi, la véridique histoire ; il n'en écrit pas moins qu'elle a été un « marché » et que ceux qui l'ont proposée et conseillée savaient que l'amnistie en serait le prix. S'il consent « à n'en pas vouloir » à Dreyfus pour l'avoir acceptée, c'est que « le malheureux, broyé par des souffrances sans nom, n'en a pas probablement eïwïsagé toutes les conséquences ^). — Et l'amnistie enfin, « l'abominable amnistie ». «Vous avez dit à la tribune de la Chambre qu'elle ne s'applique qu'à des coupables, ce dont je prends acte. » « Vous avez fait admettre que la trahison est plus excusable que le meurtre. » « Combien votre politique serait gênée si l'assassin de Labori, que votre jvistice n'a pu atteindre, pouvait venir impunément faire des révélations et dire sur quelles instigations il a commis son crime ! » Mais cette immorale solution n'aura qu'un temps et Picquart, à son tour, fait appel à l'histoire :

Un jour viendra où la vérité sera comprise par tous et oi!i l'on se rendra compte que, sous prétexte de sauver la République, vous avez égaré l'opinion par une diversion plus ou moins justifiée contre des adversaires politiques, tandis que vous laissiez indemnes des criminels qui sont les véritables ennemis du pays et auxquels vous n'avez pas osé toucher parce qu'il vous eut fallu sans doute frapper trop haut, pour des crimes trop grands. Et, pendant ce temps, nos prisons sont remplies de gens dont le plus grand méfait consiste à ne pas avoir de moyens d'existence !

Sans cette « diversion » pourtant, si le coup du duc d'Orléans ou celui de Déroulède avait réussi, où serait Picquart ?

La lettre de Picquart affligea beaucoup de ses amis

des mauvais jours, quand il souffrait pour la justice avec tant de noble simplicité et paraissait si grand ; les journaux républicains s'abstinrent, pour la plupart, de commentaires. Il leur eût coûté de le blâmer et Waldeck-Rousseau n'avait pas besoin d'être défendu.

Quelques autres manifestations se produisirent : Zola adressa une longue épître à Loubet, triste et di^ne : « J'ai rempli tout mon rôle, le plus honnêtement que j'ai pu, et je rentre définitivement dans le silence. » Il n'a plus de haine que contre lès idées et « les forces mauvaises ».

Les politiques n'avaient pas attendu le vote du Sénat pour dire leur mot. Selon Jaurès, l'atmosphère allait '< s'assainir (i) ». Selon Clemenceau, « jamais l'horizon n'avait été chargé de plus de nuages (2) ». Je constatai simplement la défaite des adversaires de l'amnistie : « Je m'abstiendrai de vaines déclamations ; il n'y a pas de politique plus basse que celle des attitudes et des gestes (3). »

Enfin Dreyfus prouva le mouvement en marchant. S'emparant des articles de Rochefort sur le bordereau annoté, il écrivit à Waldeck-Rousseau: « Mon innocence est absolue ; cette innocence, j'en poursuivrai jusqu'à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par kl revision. Je ne suis pas plus l'auteur du bordereau annoté par TEmpereur d'Allemagne, qui n'est qu'un faux, que du bordereau original authentique, qui est d'Esterhazy. Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de tous mes droits; je conserve le

(1) PeUle République du 19 décembre 1900. (?) Dépêche du 21.

(3) Siècle du 19.

droit de tout homme qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité. Le droit me reste donc, Monsieur le Président, de vous demander une enquête, et j'ai l'honneur de la solliciter (i). »

Waldeck- Rousseau laissa la lettre sans réponse. Il nous reste à raconter comment l'avenir y répondit.

(1) 26 décembre 1900.

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