CHAPITRE III L'ENQUÊTE
André, de son propre aveu, « ne connaissait pas grand'chose » de l'Affaire (i); Bien qu'il se fût déclaré révisionniste après les aveux d'Henry et qu'il eût suivi l'enquête de la Chambre criminelle et les débats de Rennes, l'innocence de Dreyfus lui paraissait seulement probable. Il arrangeait très bien dans son cerveau que Dreyfus ne fût pas l'auteur du bordereau et eût commis cependant quelque trahison (2). Il ne repoussait pas du tout comme absurde l'idée qu'il pourrait trouver dans les dossiers « une preuve irrécusable de la culpabilité de Dreyfus (3)», qui aurait échappé, ou qui aurait été dissimulée à la Cour de cassation et qui n'aurait pas été produite publiquement devant la justice militaire. L'éventualité lui parut si peu invraisemblable qu'il en causa avec son officier d'ordonnance.
(1) Cinq ans de Ministère, 242.
(2) Ibid., 246.
(3) Cour de cassation, 19 mars 1904, Targe,
Targe. Que feront-ils s'ils rencontrent cette preuve matérielle sans réplique ?« Nous étions décidés, raconte Targe, à la faire connaître à tous (i) », comme Gavaignac et Cuignet avaient fait connaître le faux d'Henry. Rien dé plus honorable ou, plutôt, de plus naturel que cette résolution, s'ils découvrent la preuve certaine que Dreyfus est un traître, de ne point la dissimuler. Mais quelle incompréhension elle suppose du drame qui a bouleversé la nation et l'armée pendant tant d'années! quelle méconnaissance des preuves morales, les preuves des preuves !
Quand un homme de la culture intellectuelle d'André, plus averti que limmense majorité des militaires et des civils, affranchi de tout préjugé ethnique comme de toute passion religieuse, porté au pouvoir par le mouvement qui est sorti de l'Affaire et ayant un intérêt politique certain à l'innocence de Dreyfus, admet encore, à cette date de 1908, qu'il peut être coupable*, avec quelle indulgence ne devons-nous pas regarder tant d'opinions qu'on attribue trop aisément à la mauvaise foi et à la haine !
André, une fois résolu à procéder à une enquête personnelle sur l'Affaire, la poursuivit avec une ténacité qui ne lui était pas ordinaire, et, comme il n'avait été mêlé à aucun des épisodes du drame et ne se trouvait ainsi gêné par aucun antécédent (2), avec une parfaite probité scientifique. Il chercha sans aucune idée préconçue, aussi prêt à réclamer qu'à repousser la re vision, pourvu qu'il eût la certitude d'être dans la vérité. Mais il lui arriva de raisonner mal et de conclure trop vite. La
(1) Cour de cassation, 10 mars 1904.
(2) Rapport du 19 octobre 1903 au président du Conseil, {Cass., IV, 403.)
lumière et l'obscurité alternaient chez lui ; Clemenceau, durement, l'appelait « une intelligence à éclipses (i) ». La première besogne, qui l'arrêta assez longtemps, fut de reconstituer le dossier de l'Affaire et celui des affaires connexes. On croyait, et il avait dit à la Chambre, que ces dossiers avaient été mis sous scellés après le procès de Rennes. Au contraire, ils avaient été dispersés à travers tout le ministère, où il fallut que Targe entreprît de véritables fouilles pour les ravoir. André dit du jeune capitaine « qu'il était doué d'une audace tactile qui lui permit de ne pas s'arrêter devant les tiroirs les mieux clos et les plus hiérarchiques (2) ». Targe bouscula tout, finalement rapporta à André non seulement toutes les pièces qui avaient fait le voyage de Rennes, mais encore quelques autres qu'Henry d'abord, puis Gonse, Cuignet et Rollin avaient dissimulées parce qu'elles étaient favorables à Dreyfus. — C'étaient, notamment, le récit, par le commandant de Fontenillat, de sa conversation, en novembre 1897, avec Panizzardi, quand l'attaché italien lui engagea sa parole de soldat que m Schwarzkoppen ni lui n'avaient jamais eu de rapport avec Dreyfus; — une lettre de Lajoux à Henry, d'avril 1895, lui envoyant de Berlin le signalement du principal agent de Schwarzkoppen à Paris, signalement inapplicable à Dreyfus et qui évoquait les traits caractéristiques d'Esterhazy: — et trois notes de Schwarzkoppen sur le trafic des plans directeurs; il les payait 20 francs la feuille ; le trafic avait commencé en 1892, avant que Dreyfus n'entrât aii ministère, et s'était poursuivi après sa condamnation (3).
(1) Aurore du 1" décembre 1903.
(2) Cinq ans, 244.
(3) Cass., IV, 405, André ; déposition de Targe,du 21 mars 1904. — Voir t. IV, 477 ; t. V, 245, 302, etc.
André, voulant tout voir par lui-même, « découvrit tout à coup (i) » deux pièces du dossier secret qui lui parurent décisives contre Dreyfus : la copie d'une partie d'un cours confidentiel de l'École de guerre, trentedeux pages de la main du comte d'Arco, premier secrétaire de l'ambassade d'Allemagne, et une note annexe, du 20 novembre 1898, lignée de Rollin et de Cuignet. Ils y certifiaient que cette copie correspondait à une série de feuilles qui manquaient dans Texemplaire de ce cours que Du Paty, Gribelin et Cochefert avaient saisi en 1894 chez Dreyfus. « Presque tous les cours dont Dreyfus était détenteur avaient été reliés » ; celuilà précisément iie Tétait point et il était incomplet (2).
L'idée que Rollin et Cuignet se seraient trompés ou qu'ils auraient menti vint bien à André, niais il l'écarta aussitôt. Sa première impression fut nettement défavorable à Dreyfus et il le dit brusquement à Targe : qu'il fallait « avant tout tirer au clair cette affaire des cours » qui rendrait tout autre investigation superflue, si la note des deux officiers était exacte; vraisemblablement, « la culpabilité éclatante de Dreyfus s'en dégagerait » ; « il n'hésiterait point alors à monter à la tribune » et à y répéter, lui, « sixième ministre de la Guerre » : « Dreyfus est coupable (3) ! »
Cependant, « avant de réintégrer la copie » du comte d'Arco « dans la grande armoire de fer », André la
(1) Cinq ans, 245 : « Voilà que tout à coup je découvris ceci... »
(2) Pièces 27 et 29 du dossier secret. — Cass., IV, 208. — Voir t. IV, 475.
(3) Cinq ans, 246 : « Si, comme il me semble (car je me refuse à admettre que Rollin et Cuignet aient pu ourdir, sans preuves, une pareille machination), si la culpabilité éclatante de Dreyfus s'en dégage, je proclamerai cette culpabilité comme j'aurais proclamé son innocence. Je n'hésiterai point à monter à la tribune pour déclarer que j'étais, après examen, le sixième ministre de la Guerre... »
regarda encore et, bien que ce fût « d'un œil quelque peu distrait, » il remarqua cette fois « que le texte se trouvait coupé, de temps à autre, par les mots : École de guerre 1892-1894 ». Ces mots figuraient sur la première page de chacune des feuilles du cours autographié ; « le copiste les avait religieusement reproduits » . Ainsi « le cours était celui de 1892-189^ », et, comme Dreyfus, à cette date, n'était plus à l'École de guerre, il n'était pour rien dans la livraison du document qui avait été transcrit par le diplomate allemand.
Le lendemain, quand Targe lui apporta le texte du cours suivi par Dreyfus (1890-1892), André procéda luimême à la comparaison avec la copie du comte d'Arco; il y constata des différences notables qui ne laissaient place à aucun doute (1).
André fit alors appeler Gribelin (2), qu'il avait conservé au ministère, par quelque instinct qui se trouva sagace et « en dépit des criailleries de beaucoup de ses amis (3) », et lui demanda si le cours de TÉcole de guerre, quand il l'avait saisi chez Dreyfus, était ou non complet. L'archiviste n'eut pas une hésitation: « Je jure, dit-il, sur l'honneur que, dans les cours saisis chez Dreyfus et dont le racolement a été fait au cabinet du ministre par le colonel Du Paty, moi, Gribelin, Mme Dreyfus et sa mère (4), il ne manquait pas de feuilles (5). »
(1) Cinq ans, 247 ; Cass., IV, 405, André.
(2) 29 juillet 1903.
(3) Cinq ans, 247. — Voir p. 52 la lettre de Picquart à Waldeck- Rousseau. Clemenceau {Bloc du 9 juin 1901) reprocha vivement à André d'avoir gardé Gribelin : « Quand il avait besoin d'un mensonge, Mercier criait : Allez me chercher Gribelin... Remarquablement dressé à la récitation mécanique de toute leçon apprise, etc.. » (La Honte, 324.)
(4) Voir t. I, 130.
(5) Procès-verbal du 29 juillet 1903, signé : Andjré, Gribe-
Convaincu maintenant de l'innocence de Dreyfus, André le fut aussi, à partir de cet incident, de la déloyauté qui avait présidé, du premier au dernier jour, à la confection du dossier secret. La pièce mensongère, dont il avait été dupe pendant une heure, datait du ministère Freycinet ( 20 novembre 1898). Rollin et Cuignet Pavaient établie après avoir regardé rapidement au paquet des documents saisis chez Dreyfus ; ils crurent « constater » que le cours de l'École de guerre n'était pas au complet et conclurent aussitôt que c'était le même qui avait été copié par d'x\rco (] ). S'étant aperçus de leur erreur quelque temps après, ifs en avaient bien informé Freycinet qui prescrivit d'en rendre compte à la Cour de cassation, ce qui fut fait par Chamoin ; mais ils avaient maintenu au dossier secret leur procès-verbal qu'ils savaient faux et sans y ajouter de note rectificative. Enfin, à Rennes, Rollin avait déposé qu'il manquait un certain nombre de pages au cours de fortifications (2), alors que c'était lui-même « qui avait retrouvé le cours complet (3) », et Cuignet « n'avait point considéré comme un devoir de conscience » de prévenir le conseil de guerre qu'il ne fallait tenir aucun compte de la note du 20 novembre (4). Seul, Chamoin avertit les juges, dans une audience à huis clos, « que le manuscrit de d'Arco n'était pas la copie du cours saisi chez Dreyfus (5) ».
LIN.— Gribelin renouvela sa déclaration par écrit le 17 octobre suivant. (Mémoire Mornard, 186, et Cass., IV, 210.)
(1) Cour de cassation, 14 mai 1901, Cuignet.
(2) Bennes, II, 13, Rollin.
(3) Cass., 14 mai 1904, Cuignet.
(4) Ibid. •
(5) Bennes, III, 738, Démange, et Cass., IV, 210, Baudouin. — Une note de Chamoin, du 19 septembre 1899, qui résumait sa déclaration, avait été mise par lui » dans le scellé contenant les
l'enquête 255
A Texamen, et toujours avec Taide de Gribelin, André reconnut que deux pièces importantes du dossier secret, ainsi que le registre de comptabilité du service des Renseignements, avaient été falsifiés par Henry.
Gribelin était aussi certain qu'autrefois du crime de Dreyfus (i) et il honorait toujours le souvenir d'Henry (2) ; mais il était devenu véridique avec l'âge, corajne on devient obèse ou chauve. Il ne dissimula rien de ce qu'il savait, répondit exactement, chaque fois qu'il le put, aux questions d'André ou de Targe, et devint ainsi l'un des meilleurs auxiliaires de la future revision (3).
La première des pièces falsifiées était la lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen, du 28 mars 1895 : « Je vous annonce que j'aurai l'organisation des chemins de fer (4). » — Dreyfus, en mars 1896, était depuis un mois à l'île du Diable. — Henry avait arraché la partie supérieure de la lettre, ou l'attaché militaire italien l'avait datée, et.il avait inscrit de sa propre main la date d'avril 1894.
Bien qu'il n'y eut aucune preuve que Panizzardi eût jamais reçu les documents qu'il annonçait à Schwarzkoppen, sa lettre, une fois datée d'avril 1894, était decours de Dreyfus » {Cass., IV, 210, et Mémoire Mornard, 208) ; il eût fallu l'annexer au procès-verbal du 20 novembre ou, tout au nio.ins, la transcrire à la suite.
(1) « Il a la conviction que Dreyfus est l'homme qui, a livré les 'documents. » (Interrogatoire du 29 juillet 1903.)
(2) « J'ai conservé à sa mémoire une sorte de culte. » (Note du 31 juillet 1903 et Cour de cassation, 29 mars 1904.)
(3) « Gribelin nous fut un puissant auxiliaire... » — De même Targe. (Cour de cassation, 19 mars 1904.)
(4) " Mon cher, j'ai reçu, merci. Il faut que vous ayez l'obligeance de m'envoyer de suite ce que vous avez copié, car il est nécessaire que je finisse, parce que, le 31, je dois envoyer à Rome, et avant ce temps, vous avez encore à copier la partie copiée par moi. Je vous annonce que j'aurai l'organisation des chemins de fer. Alexandrine. » (Pièce 26). — Voir t. IV, 475.
venue Tune des principales charges contre Dreyfus. Elle avait servi surtout à Rennes. Mercier, pour en marquer toute Timportance, déclara Favoir mise au dossier secret en 189^, trois mois avant qu'elle eut été écrite (1) ; Gonse et Boisdeffre ne doutaient pas que les documents attendus par Panizzardi lui eussent été procurés par Dreyfus {2) ; de même Cuignet (3) ; et tout un lot d'officiers avaient attesté, à l'appui de l'accusation, la connaissance approfondie que Dreyfus possédait de l'organisation militaire des chemins de fer et l'intérêt suspect qu'il y portait (4).
L'une des vertus singulières du bureau des Renseignements, c'est qu'on n'y brûla, qu'on n'y détruisit jamais un bout de papier ; religieusement on y conservait tout, les brouillons, des copies en double et en triple exemplaires, jusqu'aux moindres rognures (5), Gribelin n'eut qu'à vider ses tiroirs.
La lettre de Panizzardi sur les chemins de fer n'avait pas séjourné longtemps chez Schwarzkoppen ; à peine lue et jetée par lui au panier, elb avait été ramassée par la Bastian, portée à Henry, remise à Sandherr qui en faisait aussitôt son rapport au ministre (Zurlinden) et à Boisdeffre. Ces rapports (ou bordereaux), signés de
(1) Rennes, I, 81, 99 et 98, Mercier. — Voir t. V, 329. — Mercier, à l'enquête de 1904, alléguera qu'il a été trompé par ses souvenirs. — Voir p. 314.
(2) Rennes, l, 528, Boisdeffre ; 54.5, Gonse.
(3) Cass., 1, 359 et Rennes, I, 497, Cuignet.
(4) Rennes, I, 111 et 114, lettres du général Vanson et du capitaine de Pouydraguin à Mercier ; 290 et 318, Roget ; 509, Fabre ; 639, Junck ; II, 44, Bertin-Mourot ; 74, Boullenger ; 84, Maistre ; 92, Roy ; III, 585, Carrière (réquisitoire). — Mémoire Mornard, 230 et suiv.
(5) Les quelques pièces qui furent détruites le furent par ordre de Mercier ou par Mercier lui-même (le commentaire des pièces secrètes, le bordereau qu'en avait établi Gribelin). — Voir t. I, 451 et 603; III, 193 ; Revision du procès de Rennes, 1,414, etc.
SaiRllierr, étaient datés par lui du i^"" avril 1895. A chacun d'eux était jointe .une copie, par Gribelin, delà lettre de Panizzardi. Gribelin, qui n'aurait pas changé une virgule, copia nécessairement la date : 28 mars, 3 heures du soir. Revenus au bureau, copies et bordel'eaux avaient été mis par Tarchivisle dans des chemises qu'il avait également datées.
Il n'y avait qu'à rapprocher la copie de Gribelin de Foriginal de Panizzardi pour découvrir Topération d'Henry ; puis, Gribelin reconnut sans hésitation la main d'Henry dans la mention, à l'encre rouge : « avril 1894 (1) ».
Panizzardi, ce même jour où il annonçait à Schwarzkoppen « qu'il aurait l'organisation des chemins de fer », lui avait écrit une seconde lettre. l\ le priait de presser diverses copies (2), ainsi qu'il le lui avait déjà demandé dans sa lettre précédente « que son domestique lui avait portée à trois heures ». Or, la Bastian avait ramassé également cette lettre (3), que Schwarzkoppen avait déchirée en même temps que l'autre, jetée en même temps au panier, comme l'attestaient les déchirures qui correspondaient mathématiquement (4) ; Sandherr l'avait fait également copier par Gribelin en double exemplaire, et Gribelin déclara qu'il avait fait cette copie le même jour, 3i mars ou 1^^ avril 1895, que celle de la lettre « des chemins de fer (5) ».
(1) Cour de cassation, 19 mars 1904, Targe ; 21 mars, Gribelin.
(2) « 28 mars, 6 heures du soir. Je vous prie, mon cher ami, de m'envoyer ce que vous avez copié du télémètre, car, comme je vous le disais dans la lettre que mon domestique vous a ap])()rtée aujourd'hui à 3 heures, j'en ai besoin devant envoyer le tout à Rome. »
(3) Pièce n° 267 du dossier secret, dite du lélémèlre à cause de cet instrument dont il y était question.
(4) Révision, II, 207, Baudouin.
(5) Cour de cassation, 21 mars 1904. ^
L'autre pièce était Tune de'celles que Gavaignac avait lues à la tribune de la Chambre et qui avaient été affichées dans toute la France. Panizzardi écrivait à un collaborateur de Schwarzkoppen que « P... lui avait porté beaucoup de choses très intéressantes. » Henry avait gratté la lettre P et lui avait substitué un D (i).
Déjà, à Fépoque du procès de Zola, Du Paty, à qui Gonse avait montré la pîèce> soupçonna la fraude : <( Jamais, lui avait-il dit, Panizzardi n'a fait un D comme celui-là (2). » La fraude était si manifeste et d'une exécution si grossière que Bertillon lui-même, un peu plus tard, n'avait pu s'empêcher de la constater ; mais il avait inventé aussitôt cette sottise que le D avait été récrit sur un D (3).
Ici encore, la supercherie fut démontrée par une copie, faite le jour même de l'arrivée de la lettre ; la copie portait l'initiale P... ; Sandherr l'avait mentionnée dans un bordereau daté et signé ; Gribelin la remit à Targe (4).
La découverte de ces deux faux, dont il avait été fait état à Rennes, et non seulement par Mercier et les témoins à charge, mais par le commissaire du gouvernement (5), et sans que la défense pût leur opposer
(1) Voir t. IV, 24.
(2) Cour de cassation, 22 mars 1904, Du Paty.
(3) Cass., I, 500, Bertillon.
(4) Cour de cassation, 19 mara 1904, Targe ; 21 inard, Gribelin ; procès-verbal du 6 octobre 1903, signé : Targe, Gribelin, Dal- TRiCHE. — Une autre copie de la même pièce avait été précé<lemment trouvée dans un cofîre-fort du ministère par le général Zimmer et Targe, qui en dressèrent aussitôt procès-verbal. (30 juillet 1903). —D'après Targe, liniliiale P aurait désigné un officier roumain (^ui « travaillait » avec Schwarzkoppen et Panizzardi et dont le nom figurait en toutes lettres dans une noie du service des Renseignements, du 11 juillet 1896.
(5) Bennes, III, 584 et 585, Carrière.
autre chose que des raisonnements et des hypothèses, constituait, manifestement, le fait nouveau. La révision était là, dans la paperasse intacte de Gribelin, et elle allait sortir encore une fois, comme il y a cinq ans, des faux d'Henry.
Ce fut encore Gribelin qui révéla que, simple « porteplume (i) » entre les gros doigts d'Henry, il avait, par son ordre, recopié et falsifié toute la comptabilité du Service qui était relative à Val-Carlos.
Quand Picquart avait pris la direction du service des Renseignements, Henry lui avait confié que « la personne honorable » qui l'avait fait avertir, en 1894, par Guénée, qu'un officier du ministère delà Guerre trahissait et dont il avait invoqué l6 témoignage devant le conseil de guerre, jurant sur le Christ qli'elle lui avait nommé Dreyfus (2), c'était le marquis de Val-Carlos, lieutenant-colonel de cavalerie et attaché militaire d'Espagne. Val-Carlos, dit-il à Picquart, n'avait parlé que par dévouement pour la France et detnandait, pour toute récompense, la rosette de la Légion d'honneur (4). I^icquart, un peu surpris, avait fait longtemps u la sourde oreille », s'était décidé pourtant à entretenir Boisdetïre du désir de l'Espagnol et, finalement, s'en était tiré en donnant i.5oo francs à Henry pour payer une dette de jeu de son informateur. Mais ce que Picquart n'avait point su (5), parce que niGonse ni Henry ne lui en avaient
(1) Cour de cassation, 21 mars 1904, Gribelin : « L'ordl^e de recopier le registre m'a été renouvelé sous une forme toute particulière que j'ai encore très présente à la mémoire." Le colonel Henry m'a dit : « En ce qui touche aux tonds secrets, vous n'êtes qu'un porte-plume. »
(2) Déclaration du 17 septembre li)08. {Cass., IV, 40.)
(3) Voir t. I, 45 et 417.
(4) Cour de cassation, 7 mai 1904, Picquart.
(5) Ibid.: « J'ai entendu dire ici que M. de Val-Carlos recevait des mensualités ; or, je n'en ai jamais Hen su, »
rien dit et parce qu'il ne regardait pas au « Journal de Caisse » ou qu'il n'y jetait qu'un coup d'oeil distrait, c'est que tout le temps qu'il avait dirigé le service, comme précédemment sous Sandherr, depuis le procès de Dreyfus, Val- Carlos avait été porté au registre pour une mensualité de 4oo francs (i). Il y était inscrit sous les initiales V. C. (2) ou sous le nom de « Vésigneul(3))), qui était celui d'une petite commune des environs de' Pogny, le village natal d'Henry, et la mensualité fut continuée, après le départ de Picquart et jusqu'à la dénonciation d'Esterhazy par Mathieu Dreyfus. Il ne la toucliait d'ailleurs point lui même ; Gribelin, qui, pas plus que Picquart (4) ou Gonse (5), ne l'avait jamais vu, remettait tous les mois les 4oo francs à Henry (6). Or, Henry, qui ne pouvait pas supposer que ces mensualités fussent ignorées de Picquart, s'était inquiété du parti qu'en tirerait éventuellement son ancien chef (novem])re 1897). Que Boisdeffre ou Mercier, ou lui-même, au cours des événements qui se préparent, soit amené à parler du haut personnage, du gentilhomme dévoué et désintéressé, qui leur a signalé Dreyfus (7) ; que Picquart réplique qu'il existe, au ministère, un registre où cet ami de la France est inscrit.
(1) Rapport du contrôleur général Crétin, du 4 novembre 1903, au ministre de la Guerre. {Cass., IV, 40 et suiv.)
(2) De décembre 1894 à mai 1896.
(3) De juin 1896 à octobre 1897.
(4) Cour de cassation, 7 mai 1904, Picquart.
(5) Ibid., 22 mars 1904, Gonse. — Gonse ajoute qu'il a vu pour la première fois Val-Carlos, le jour de sa déposition, dans la salle d'attente de Ja Chambre criminelle, et sans savoir qui était le personnage qui attendait en même temps (jue lui. — Même déclaration de Gribelin (11 juin 1904).
;6) Ibid., 21 mars et 11 juin 1904, Gribelin. (7) Ce qu'ils feront, en efïet, à Rennes (1,84, Mercier ; 147, Gavai gnac ; 495, Cuignet; 518, Boisdeffre ; III, 575, Carrière.)
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comme un policier ou un espion de dernier ordre, pour un gage mensuel ; et qu'il ne puisse pas être convaincu immédiatement de mensonge, Val-Carlos (ou Henry) est perdu, et tout s'écroule (i). Henry, en conséquence, avait ordonné à Gribelin de recopier, sur un nouveau livre-journal, toute la comptabilité des années 189H et 1897 ; les initiales V. C. et le nom de Vésigneul, connus de Picquart, y sont remplacés par le nom de « Juana » ; ainsi, expliquait Heiiry à Gribelin, Picquart ne pourra point « brûler » Val-Carlos; lui-même, sur les registres contemporains de Sandherr, substitua les lettres H. C. aux initiales du marquis ; l'archiviste obéit, « parce que ce serait une singulière armée » que celle où un subordonné discuterait les ordres de ses chefs ; et Conse enfin, dupe ou complice d'Henry, signa, « en bloc », de visas fictifs, « les vingt-deux lîn-s de mois de cette comptabilité refaite (2) ». .
Gribelin, si Henry lui avait commandé de détruire l'ancien registre, aurait-il éprouvé quelque scrupule? Henry, peu sûr de Val-Carlos, voulut-il garder une arme ? Quoi qu'il en soit, l'ancien livre-journal avait été conservé; Gril>elin, au premier mot d'André, alla le chercher et, « spontanément », simplement, raconta tout (3).
André, malgré tout ce qu'on savait depuis longtemps d'Henry, s'étonnait de le trouver partout. Gribelin lui raconta encore, et sans plus d'embarras, que c'était
(1) Cass., IV, 42, Crétin ; Mémoire Mornard, it8, etc.
(2) Cour de cassation, 21 mars et 11 juin 1904, Gribelin, 22 mnis, Gonse ; 28 mars, Crétin. — « Ces faits sembleraient devoir tomber sous l'application des articles 257 du Code de justice militaire, 145 et suivants du code pénal ; mais la loi du 27 décembre 1900 sur l'amnistie fait obstacle à ce que des poursuites judiciaires soient exercées. » {Cass., IV, 42, Crétin.)
(3) Cinq ans, 282.
Henry qui avait majoré sur le même registre certaines dépenses fie Picquart, pour faire croire qu'il gaspillait les fonds secrets, remis à Ësterhazy le document libérateur, « endoctriné » Savignaud pour son faux témoignage (i) et qu'ils avaient eu, à Fépoque où Picquart avait été traduit en conseil d'enquête, une vive discussion. Gribelin, chargé par Gonse de porter au général de Saint-Germain le dossier des pigeons-voyageurs, avait voulu vérifier §i c'était bien celui qu'il avait autrefois remis à Picquart pour Leblois, car il y avait deux dossiers des pigeons, l'un secret qui n'était pas sorti de l'armoire, l'autre simplement administratif. Sur quoi Henry, qui avait apparemment en tête de faire usage du dpssier secret, s'était fâché, Gribelin lui avait répliqué et Henry lui avait infligé une punition de quinze jours d'arrêts qu'il avait d'ailleurs levée ensuite de son propre mouvement (2). Mais ni le souvenir « de cette algarade qui l'avait fort affecté » et qui aurait tout à la fois éclairé un esprit moins opaque et remph de rancune un cœur plus grossier, ni aucun des événements tragiques qui étaient survenus par la suite, n'avaient seulement effleuré « son c-ulte pour la mémoire d'Henry (3) ».
Gomme Picquart s'était rencontré avec Guignet pour imputera Du Paty plusieurs des faux d'Henry, Targe
(1) Cour de cassation, 11 juin 1904.
(2) Interrogatoire du 29 juillet 1903, note du 31, el déposition du 29 mars 1904. — Gribelin, dans sa note du 31 juillet et dans sa déposition, modifie, sur plusieurs points, son récit du 29 juillet. André avait compris et noté dans son procès-verbal que l'incident s'était produit au cours de lenciuèle Pellieux. — Selon Picquart [Cass., l, 208 et 209), le dossier des pigeonsvoyageu^;s qui fut remisau conseil d'enquête du Mont Valérieu était le dossier secret (Voir l. Ifl, .S24). Henry aurait donc, à l'insu de Gribelin, envoyé finalement IC; dossier secret au lieu du dossier administratif.
(3) Note du 31 juillet 1903.
l'enquête 263
se reporta à rinstruction Tavernier ; il la reprit paLç-e à page, se heurta à la formelle expertise de Léopold Delisle (i). Gribelin, questionné par André, attribua à Du Paty la dépèche « Speranza », mais repoussa le roman de Gnig-net : que Du Paty avait tout machiné et qu'Henry n'avait été qu'un instrument entre ses mains. D'ordinaire placide et ierne, il s'échauffa : u Cuignet, dit-il, se lave les mains du faux d'Henry dans le dolman du colonel Du Paty (2). » Il ne savait pas d'ailleurs « de qui était le faux Henry », « ne s'expliquait pas » qu'Henry, s'il en était l'auteur, eût été si maladroit ; c< soupçonnait » que c'était Lemercier-Picard, « qui ne s'était pas tué », mais « avait été pendu », et « ne connaissait point d'autre faux d'Henry (3) ». Ceux dont la preuve résultait de ses propres écritures, apparemment n'étaient point des faux, mais de légitimes ruses de guerre, puisque Dreyfus est certainement coupable ; « Il n'a pas écrit le bordereau, mais les pièces ont passé par lui. »
André, quand il posa cette singulière question à Gribelin : u De qui est le faux Henry ?,.. » suivait une idée qui lui était venue depuis peu, que Targe, avait adoptée et qui ne le cédait en rien aux imaginations les plus extraordinaires de Du Paty ou de Guignet.
Il était, comme beaucoup de mathématiciens, inca-
(1) Voir t. V, 240.
(2) Interrogatoire du 21 juillet 1903.
(1) « André : De qui est le faux Henry ? — Gribelin : Ne sait pas. —André : Si c'est Henry, conmient vous expliquez-vous sa maladresse? — Gribelin: Ne se l'explique pas. — André: Quel autre faux a fait Henry à votre connaissance ? — Gribelin : Aucun. — André : Qu'a-t-on fait faire à Lemercier-Picard ? — Gribelin : Soupçonne qu'on lui a fait faire le faux. — André : S'est-il tué à votre avis ? — Gribklin : Croit qu'il a été pendu. » (Interrogatoire du 21 juillet 1903.)
pable, dès qu'il sortait des mathématiques, de raisonner simplement.
André s'étant fait remettre le « faux Henry », la fausse lettre de Panizzardi : « Je dirai que jamais j'avais de relations avec ce juif; c'est entendu... (i) », et la pièce dite de comparaison, qu'Henry avait également fabriquée: « C'est enlendu... J'ai invité trois de mon ambassade dont un seul juif... (2) », les examina de très près, les tournant et retournant, comme avait fait autrefois Cuignet et les regardant à la loupe (3). Cuignet, à la lueur de la lampe, h'était aperçu que les quadrillés de papier étaient, sur chacune des deux pièces, de teintes différentes. André,^ parce qu'il n'ignorait point cette anomalie qui était universellement connue, la constata en plein jour, par simple transparence, sans avoir besoin de tirer les rideaux et d'allumer une lampe, comme avaient dû faire Cavaignac et Roget lorsque Cuignet leur fit part de sa découverte (4). André en conclut aussitôt que les choses n'avaient point dû se passer ainsi et que le récit de Cuignet était inexact (5) .
Démange, lui aussi, à Rennes, avait aperçu en plein jour les différences de coloration entre les quadrillés; mais, comme il était un simple homme de bon sens, il s'était dit seulement que savoir aide fort à voir. Aussi bien Cuignet lui-même les avait-il vues « au jour», dès le lendemain de sa découverte, et il l'avait dit à Roget (6).
(1) Pièce 365 du dossier secret.
(2) Pièce 367. — J'ai démontré (t. Il, 914 et suiv.), d'une façon, je crois, irréfutable, que cette lettre, sauf la deuxième phrase, a été fabriquée par Henry. André n'y objecte pas; Targe dépose : 'i Je ne suis pas convaincu que la pièce 8<»7 ne soit pas égalejnent un faux. » (13 juin 1!)04.)
(3) De même Targe : « Jai étudié en délai! le faux Hcnrv. »
(4) Voir I. IV, 155.
(5) Voir p. 269.
(6) Cour de cassation, 2 mai 1904, Roget (en réponse à une
l'enquête 265
Ainsi prédisiKDsé par ce premier raisonnement vicieux à d'autres erreurs, André, continuant son examen des deux pièces, s'étonna « des formes invraisem- Ijlables » des fragments de papier, mis bout à bout, dont elles étaient composées, de certaines déchirures « qui étaient faites au canif » et « de la queue de Vi du moi ami prolongée sur un fragment qui n'appartenait pas à la môme pièce « que celle où ce mot était écrit (i). Ces prétendues singularités lui parurent suspectes et, comme plus il s'hypnotisait devant ces quadrillés aux nuances difïerentes, plus ces nuances, bien que pales, qui allaient du violet au gris bleuté, lui semblaient éclatantes, il décida que « l'échange entre les fragments des deux pièces n'avait pas pu être faite par inadvertance ». « Un simple examen, se dit-il, devait faire découvrir cet échange » ; « notaniment, le défaut de concordance des déchirures et leur irrégularité auraient dCi frapper la personne qui avait procédé au recollage des fragments. « Ni Lemercier-Picard, opérant sous la direction d'Henry, ni Henry regardant l'ouvrage de Lemercier-Picard avant de le faire voir à sa femme et de le porter à Gonse, n'ont pu commettre ou ne pas apercevoir aussitôt de pareilles erreurs. Et, par conséquent, l'échange entre les fragments des deux pièces a été fait intentionnellement, afin de rendre le faux matériel plus manifeste (2), et quelqu'un a falsifié le faux d'Henry.
(luestion du Procureur t>énéral Baudouin) : « Lorsque Cuignet ine Fa montré au jour, il m'a dit : « Maintenant, je le vois au jour, w.nÏH je ne lavais pas vu auparavant. » Roget certifie l'exactitude du récit de Curignet, en donne cette preuve : « .l'ai VLi quelquefois Henry venir rôder dans le bureau parce qu'il était inquiet^ » — Voir t. IV, 47.
(1) Cour de cassation, 13 juin li)04, Targe.
(2) « Par suite, cet échange semble avoir été fait sciemment
Il eût suffi à André de se reporter à l'interrogatoire d'Henry par Cavaignac pour y trouver l'explication des u invraisemblances,» dont la « découverte » le conduisait à cette extravagante hypothèse. — Si « les déchirures des fragments qui comprennent la signature (Alexandrine) et l'en-tête {mon cher ami) sont différentes de celles des autres fragments » et si elles sont « faites au canif », c'est, de l'aveu même d'Henry, qu'il a pris ces fr-agments à une lettre authentique et banale de Panizzardi qui faisait partie du dernier butin de la Bastian(i). — Si le canif a coupé trop court la queue de 1'/ du mot ami, quoi d'étonnant que l'artiste en faux l'ait prolongée d'un ou de deux millimètres sur le fragment adjacent ? — Il semble à André que l'en-tête et la signature de la pièce de comparaison ont été calqués sur l'en-tête et la signature du faux principal. Si Henry, le jour où il a forgé ces deux faux, n*a eu à sa disposition qu'un en-tête et qu'une signature authentiques, il n'a pas pu faire autrement (jue de les calquer pour l'une des deux lettres. S'il en a eu deux, au contraire, ceux de la lettre récente de l'attaché italien et ceux d'une lettre plus ancienne, qui
dans le but probable de rendre le faux plus éclatant aux yeux de tous. » (Cour de cassalion, 13 juin 1904, Targe.)
(1) « Cavaignac : La pièce de 1896 était-elle signée ? — Henry : Je ne peux pas avoir fait la signature... — Tout ce que vous avez pu recevoir c'est l'en-tête et la signature. — J'ai eu la première partie.— Ou Vous n'avez reçu rien du tout. — J'ai reçu la. première partie, l'en-tète et la signature. — Ce n'est pas possible... Dites ce qui est. Vous avez reçu l'enveloppe et l'entête. — Oui, j'ai reçu l'enveloppe et l'en-tête. — Qu'y avait-il .' Rien que « Mon cher ami » ? — Je vous le dis : la première partie. — Il n'y avait rien que « rribfi cher ami », ou une autre lettre que vous avez supprimée... — Voici ce qui est arrivé; j'ai reçu l'en-tête et quelques mots. —Quels mots ? — D'autres choses qui n'avaient pas trait à l'atïaire. » — Voir t. IV, 186 et suiv.
était connue de Picquart (i), il n'est point surprenant que les deux en-tèle et les deux signatures de Panizzardi se superposent, ou à peu près. — « Les deux pièces portant d'assez nombreuses maculatures », André en déduit « qu'elles ont été décollées et recollées » ; et, en etîet, ceux des fragments de papier où l'on retrouve l'écriture authentique de Panizzardi ont été décollés et recollés, mais par Henry lui-même, puisqu'il les a empruntés à deux lettres qui lui avaient été apportées en morceaux et qu'il avait fallu d'abord reconstituer ; et tant d'enquêtes, au surplus, où les deux faux étaient passés par tant de mains, les avaient nécessairement usés et souillés. — Enfin, l'échange entre les fragments, diversement quadrillés et teintés, des deux lettres qui ont servi à faire les deux faux (car non seulement les fragments qui porteni l'écriture de Panizzardi leur ont élé empruntés, mais encore les morceaux de papier où Lemercier-Picard a imité, d'un crayon exercé, le graphisme de l'Italien et qui sont les « blancs » de ces deux lettres, les parties qui ne portaient point trace d'écriture); cet échange, qu'Henry ni Lemercier n'auraient jamais pu faire, selon André, par inadvertance, Henry en a fait formellement l'aveu à Cavaignac (2).
(1) Rennes, 1,400, Pic'iuarl. — Voir t. II, 411.
(2) u Cavaignac : Allons, voyons, vous avez mis des morceaux de l'un dans l'autre ? — Henry (après un moment d'hésitation) '• Eh bien, oui ! Parce que les deux choseR s'adaptaient parfaitement. J'ai été amené à ceci. J'ai retju la première pièce au mois de juin 181>4. Je Tai reconstituée à ce moment-là, lors<[ue la pièce de 181)6 est arrivée, il y avait quelques mots que je ne comprenais pas très bien ; j'ai pris quelques découpures dans la première pièce pour les mettre dans la seconde. » — Ce <iui n'empêchera point Targe de déposer : « Henry a toujours refusé dadmeltre la piétendue démonstration géométrique qu'on lui opi)osait et de reconnaître la possibilité d'un échange entre ces deux fragments des pièces 365 et 367. » {Cour de cassation, 13 juin 1904.).
— Ou il fallait mettre en doute la sincérité de l'interrogatoire d'Henry par Gavaignac. Or, André avait au dossier le brouillon écrit au crayon par Roget, pendant que Cavaignac mettait Henry à la question, et ce brouillon, d'une écriture haletante, où Ton suit tout le mouvement de la scène tragique, crie la vérité. Et alors même, disons-le, que ces pages n'eussent pas été conservées, on n'aurait pas eu davantage le drpit de soupçonner Cavaignac et Roget, quelles qu'aient été leurs autres fautes, d'avoir relaté mensongèrement, dans un tel document, les dernières convulsions de l'homme qu'ils avaient envoyé à l'infamie et à la mort.
xVndré ne s'en tint pas là, poussa jusqu'au bout ses déductions.
Gonse, en 1896, quand il avait procédé, par ordre de Billot, au reclassement du dossier secret, en avait paraphé et numéroté toutes les pièces ; mettant l'initiale de son nom et le numéro d'ordre aux deux fausses lettres de Panizzardi, il les avait écrits avec soin, au milieu de l'un des morceaux qui les composaient et sans empiéter sur le fragment voisin ; bien d'autres pièces, également paraphées et cotées, offraient la même particularité, si c'en était une, et rien n'était plus simple, mais point pour André et pour Targe. Pour eux, c'étaient « les formes bizarres des déchirures des morceaux échangés qui respectaient, sur chaque pièce, le numéro et le paraphe de Gonse », — c'est-à-dire qu(^ les morceaux auraient été déchirés de façon à les <( respecter », — et, comme « les numéros (1) correspondaient, au classement du rapport que Gonse avait remis, le 1*"" juin 1896, à Billot (2), ils en conclurent
(1) 365 et 367.
(2) C'est le rapport dit Goiise-Wattine.
l'enquête 269
u que la falsification du faux était postérieure à cette date (i) »; le faussaire, vraisemblablement, était Cuignet ; si le faux avait été falsifié, ce ne pouvait être, en effet, que par Cuignet.
André, m'ayant appelé par dépêche au ministère, me fit part de sa découverte, comme du chef-d'œuvre de son enquête, et tout ce que je lui dis pour le faire revenir fui inutile. Quand je le pressai sur le mobile qui aurait fait agir Cuignet, il m'exposa que, si Cuignet avait montré à ses chefs le faux tel qu'Henry l'avait fabriqué avec Lemercier-Picard, il n'aurait pu appuyer sa démonstration que sur des arguments « d'ordre intellectuel » ; Gonse et Roget, Boisdeffre et Cavaignac ne pouvaient être convaincus que par des preuves matérielles, et des plus grossières. Quand je lui objectai les risques que courait Cuignet de se perdre à la place d'Henry, au cas où son imposture aurait été découverte, il répondit que Cuignet savait ses chefs incapables de mener à bonne fin le travail scientifique auquel, lui, André, venait de se livrer. Quand je lui opposai enfin les aveux d'Henry, il ne contesta point le procès-verbal de Roget, mais Cavaignac avait fait dire tout ce qu'il voulait au malheureux, « ahuri », étourdi par sa chute soudaine, « en présence de Boisdetïre, qui avait tout laissé faire, et de Gonse, qui l'avait peutêtre aidé ou poussé à faire bien des choses (2) ».
Et c'était bien là, en effet, sa pensée de derrière la tête
qu'Henry était une manière de << bouc-émissaire » et qu'il
y avait de plus hauts coupables que lui. Mais le plaisir
d'avoir fait une grande découverte l'emportait sur tout.
En bonne justice, André eût dû interroger Cuignet ;
(1) Cour de cassation, 13 juin 1904, Targe.
(2) Ibid.
mais Guignet aurait rempli ciel et terre de ses cris et, cette fois, avec raison. Par la suite, quand Targe portera à la Cour de cassation leur roman du faux falsifié, il ne nommera point Guignet, ne formulera qu'une accusation « contre inconnu (i) v.
André, au surplus, avait décidé de n'entendre aucun témoin. Il avait été tenté de faire venir les juges de Rennes, de les confesser.sur le bordereau annoté. Il réfléchit que c'eût été « se substituer à la justice, s'ériger en juge unique (2) » ; sauf Gribelin, Pauffin de Saint-Morel et quelques sous-ordres du service, il n'interrogea personne. Du Paty lui ayant demandé audience pour l'éclairer sur son propre cas, sur l'affaire Humbert dans ses rapports avec l'affaire Dreyfus et sur « un acte de trahison qui avait été une des causes déterminantes de la capitulation de Fachoda «♦ il le renvoya à la justice (3). Son examen ne pouvait et ne devait porter que sur les pièces et documents du département de la Guerre.
(1) Cour de cassation,! mai 1904, Roget : « M. le Procureur général m'a dit au sujet du faux Henry, qu'il portait actuellement des allérattons très visibles, visibles à l'œil nu, visibles du premier coup. Je ne pense pas qu'il ait l'intention de séuspecter deux ministres, le chef et le sous-chef d'État-major, ainsi que les témoins qui ont été mêlés à la découverte du faux. » Baudouin, cependant, persiste à croire que « le récit de CUignet et de Cavaignac est inexact » : « Il leur a suffi de regarder la pièce pour y découvrir ce que nô^s y voyons du premier coup d'œil et ce que lé style criait aussi bien que l'exameii matériel. » [Révision, II, 108.) Baudouin oubUe qUe Brisson et Sarrien virent la i)ièce, la crurent bonne, et que « le style » ne cria rien à la Chambre, qui vota l'affichage du discours de Cavaignac, ni, d'ailleurs, à Baudouin lui-même, puisqu'il ne fit pas dès lors le raisonnement qui, après les aveux d'Henry, fit dire à Lemaître : « Ce jour là, nous avons tous accepté la revision. » (Voir p. 299 et t. IV, 222).
(2) Cass., IV, 4)3, Rapport au Président du Conseil.
(3) Cour de cassation^ 13 juin 1904, Targe.
Targe, qui furetait mieux qu'il ne raisonnait, fit encore quelques trouvailles : un télégramme du colonel Guérin rendant compte au général Saussier de la parade d'exécution : « Dreyfus a protesté de son innocence et crié : Vive la France! Pas d'autre incident (i) » ; le dossier de l'espion Boutonnet d'où résultait que l'instruction sur le chargement des obus à la mélinite avait été livrée par lui en 1890 (2) ; celui de l'espion Greiner, condamné en 1892, qui avait livré le rapport de la commission d'expériences de Bourges sur l'obus Robin (3) ; la minute du commandant Bayle, sur l'attribution de l'artillerie lourde aux armées, dont la prétendue disparition, affirmée par Henry, avait été al tribuée également à Dreyfus (4); et d'autres pièces encore, moins importantes, mais qui confirmaient également l'aveu de Guénée que l'officier juif, traître par prédestination, avait été « la lôte de Turc (5) ». Cependant Targe avait eu beau chercher dans tous les services, vider toutes les armoires, ouvrir tous les tiroirs, bouleverser tous les dossiers, il n'y avait découvert ni les photographies des lettres de l'Empereur allemand, ni celle du bordereau annoté, ni aucune note où il en fut question, ni aucune trace, même la plus légère, qu'elles eussent passé à aucun moment par le ministère de la
(1) École militaire, 9 h. 20 du malin, 5 janvier 1895. — Voir p. 447.
(2) Pièce n° 67 du dossier secret ; Cuignet avait relevé cette livraison à la charge de Dreyfus (Cass., 1,369).
(3) Koget l'avait attribué à Dreyfus {Cass., I, 64). — De même, Mercier à Rennes (I, 134), Cavaignac (188) et Gonse (540).
(4) Cass., I, 65, lloget ; 370, Cuignet ; Rennes, î, 483, Mercier ; 530, Boisdeiïre ; 546, Rennes. - La note (du 27 mars 1893), avec le mot « minute » écrit au crayon par le commandant Ravie, fut retrouvée par le lieutenant-colonel Fournier et le capitaine Hallouin {Cour de cassation, 28 mars 1904, Hallouin).
(:>) Casu., I, 72(i, Guénée.
Guerre. Dix fois, vingt fois, il a recommencé sa chasse ; les lettres, comme le bordereau, comme le mystérieux dossier dont Sandherr n'aurait montré à Henry qu'une seule pièce (i), sont restés introuvables. André questionne Gribelin : « Un bordereau annoté par un souverain étranger faisait-il partie du dossier secret de 1894? » Gribelin ne se souvient pas a s'il y avait quelque chose d'inscrit sur la marge du bordereau >^, ne dit ni « oui » ni « non », penche toutefois « pour la négative (2) ». Pauffin, interrogé à son tour, n'éclaire pas davantage le problème. L'ancien officier d'ordonnance de Boisdeffre, quand il est allé chez Rochefort et chez Dru mont, ne leur a dit que ceci : « On ne peut pas substituer Esterhazy à Dreyfus, puisque l'Etat- Major a des preuves de la culpabilité de Dreyfus (3)... » : il ne leur a point dit quelles preuves, parce qu'il ne les connaissait pas.
Il y avait quelque chose de singulier, mais aussi do symbolique, à ce que la poursuite d'un faux qui n'avait peut-être jamais existé matériellement et qu'on pouvait presque dire idéal, conduisît à la découverte de tant de faux d'une réalité tangible et qui allaient être les preuves irrécusables de la vérité.
L'enquête d'André dura environ six mois (mai-octobre) ; il n'en transpira rien; personne, ni à la Chambre
(1) Procès Zola, I, 376, Henry.
(2) Interrogatoire du 29 juillet 1903.
(3) 31 juillet etl"- août.
L KN-OUKTE 273
ni au Sénat, ne coniesla le droit du ministre à y procéder.
Mon appel dans l'affaire Henry vint en mai devant la Cour (i).
Picquart avait écrit, quelque temps avant, une lettre publique à propos de mon procès, parce qu'il tenait (( à se dégager » d'une thèse qu'il considérait comme inexacte. C'était son droit, bien que personne n'eût songé à l'y associer; pourtant, il ne l'avait point fait encore autrement que dans le» privé, depuis près de quatre ans que la cause était pendante.
La lettre de Picquart était adressée au Siècle ; il y convenait qu'Esterhazy et Henry s'étaient connus, puisque « Henry le lui avait dit très franchement » ; mais il contestait que leur amitié eut été étroite et, surtout, il refusait d'admettre qu'Henry eût été le complice d'Esterhazy. Quand Picquart a été mis au courant, étant encore au Cherche -Midi, de mes articles sur le rôle d'Henry, il a protesté aussitôt que je faisais erreur, « prêt d'ailleurs à s'incliner.» si on lui avait fourni quelque preuve. Or, je n'en aurais môme pas montré un commencement. « Qn lui avait seulement raconté beaucoup d'histoires qui rappelaient celles que les adversaires de Dreyfus avaient colportées contre lui. » u La cause de la vérité ne doit pas être servie de cette façon-là (2). » , ■
(Ij 20 et 22 mai 1903.
(2) Lettre du 25 mars 1903 au directeur du Siècle. — L'occasion (ou le prétexte) de cette lettre était un article publié dans le Siècle du môme jour, iion-signé et intitulé: Le procès Henry- Reinach. « Comme mon nom, écrivait Picquart à Yves Guyot, est plusieurs fois cité au cours de cet aiticle, je craindrais^ en me taisant, de paraître approuver les affirmations tendancieuses de votre collaborateur... » Le nom de Picquart était, en efïet, cité. dans l'article, mais c^mme il l'avait été dans tous les ar-
Il était exact que Picquart ne s'était jamais rallié à mon interprétation du rôle d'Henry ; pourtant, il s'en était, à plusieurs reprises, beaucoup rapproché. Ainsi, il avait déposé à Rennes que, si le bordereau avait été apporté à Henry par Briicker, « qui avait le plus grand intérêt, à ce moment-là, à se mettre en relief », « Henry ne pouvait pas le faire disparaître (i) ». Ainsi encore, l'année d'avant, et précisément pendant son séjour au (Cherche-Midi, il avait déclaré à Tavernier qu' « Henry devait connaître l'écriture d'Esterhazy » ; u déjà », — après la reconstitution du petit bleu — « Henry a pu prévoir qu'on pourrait attribuer à Esterhazy une partie des faits reprochés à Dreyfus » ; « sa répugnance », après l'entrevue de Baie, « à accepter comme exactes les révélations de Guers, qdi pouvaient s'appliquer à son ancien camarade, a paru manifeste (2) ».
Mais Picquart avait oublié ses anciennes déclarations, si lumineuses, et il lui arrivait de confondre avec la réalité le travestissement inconscient de ses rancunes. Il ne me pardonnait ni d'être reké l'ami de Waldeck-Rousseaujet des Dreyfus, ni de m'ètre séparé de Labori, ni encore, en écrivant cette histoire, de l'avoir sorti de la légende pour l'élever, bien plus haut, selon moi, dans la complexe et dramatique vérité de la nature humaine. Ses courtisans — car la disgrâce ea a comme la bonne fortune, qui sont plus nobles, mais qui ne sont pas moins pernicieux — l'excitaient depuis deux ans contre moi
ticles publiés depuis quatre ans sur la complicité d'Esterhazy et d'Henry, dans ceux de Jaurès, de Clemenceau et de Ranc comme dans les miens, et sans que Picquart songeât seulement à réclamer, puisque ni moi ni Jaurès ou Clemenceau, pas plus que l'auteur de l'article du Siècle, n'avions cherché à engager son opinion.
(1) Rennes, \, 475, Picquart. — Voir t. V, 392.
(2) Inslruclion Tavernier, 30 septembre 1898.
Mon livre, parce qu'il n'était pas un panégyrique, était un pamphlet. J'avais montré les erreurs, les hésitations de Scheurer. Pourquoi aurais-je caché celles de Picquart ? Il fallait à ses dévots un saint, un héros parfait ; ils eussent trouvé sévères les bollandistes.
On me poussa à répliquer, mais je m'y refusai, par^ ce que c'eût été engager une polémique, élargir, creuser davantage le fossé, risquer de nuire à Dreyfus.
Picquart, sous quelque impulsion qu'il ait écrit sa lettre, se doutait que les nationalistes lui feraient grand accueil, surtout que les avocats de Mme Henry la porteraient à l'audience. Chenu ni Saint-Auban n'y manquèrent ; c'était « ma condamnation et ma flétrissure ». Laitier dit, avec beaucoup de fermeté, qu'un fait, attesté par Picquart, était acquis, mais que ses appréciations ne s'imposaient pas comme des vérités révélées. Il n'est pas interdit de les discuter. Picquart, de son propre aveu, s'est déjà trompé; dans ce cas particulier, il convient d'attacher plus d'importance à l'opinion d'un historien comme Monod. Or, Monod a écrit à plusieurs reprises que « j'avais fait la preuve de la- connivence d'Henry avec Esterhazy » ; que « tous les actes d'Henry, depuis l'arrivée du bordereau jusqu'à sa mort violente, restaient inexplicables », s'il n'était pas le complice d'Eslerhazy ; et « qu'il "était difficile de comprendre comment Picquart pouvait émettre des doutes sur le caractère de défense personnelle de toute la conduite d'Henry ». Monod avait autorisé Laitier à donner à la Cour lecture de ses lettres et à les verser au dossier (i).
(1) Lettres du 30 juin 11»02 et du 3 mai 1903. (Plaidoirie de Laitier dans la Revue des Grands Procès, novembre 1903, n" 11, 672.) — J'ai déjà dit que Zola était également convaincu de la complicité d'Esterhazy et d'Henry. (Voir p. 14 et t. IV, 436 et 621.) Dans ses notes sur son roman Vérité (Voir p. 181), où il
Mais ni l'autorilé de Mono 1, ni b î-équisiloire de Tavocat, général Lombard, qui demanda la réformalion du jugement du tribunal comme contraire à Tesprit et à la lettre delà loi (i), lie persuadèrent la Cour. Elle repoussa IVnquête, « parce qu'elle n'avait point à rechercher la preuve des allégations », « mit ma bonne foi hors de cause », puis confirma, par application de l'article 1882, « parce qu'il y avait eu dommage » causé par mes articles aux demandeurs. — Je me pourvus en Cassation, afin de garder, à tout événement, une porte ouverte sur la Revision.
L'arrêt du président Lefebvre de Viefville parut à Picquart « fortement motivé ». 11 collaborait depuis peu à un journal étranger, ta Gazette de Lausanne; il y publia deux articles (2) sur mon procès, contre « ma thèse qui m'avait attiré, par deux fois, les démentis de la justice », comme si l'enquête avait eu lieu et si l'affaire avait été jugée au fond.
Les articles sont curieux, surtout par l'évolution du jugement de Picquart, la façon différente dont il interprète, à trois ou quatre années de distance, les mêmes faits et explique les mômes hommes. — Déposant à Rennes ^ur Tarrivée du bordereau, le tête-à-tête entre Brûcker et Henry, il a montré « l'impossibilité pour
transpose l'Affaire dans le monde des instituteurs et des ÎLfnorantins: « Je donne (au vrai coupable) un complice, un Henry, un frère comme lui, avec des cadavi-es entre eux et dont la déposition entraîne la condamnation de l'innocent. » [Revue du 15 mars 1908.)
(1) Hors du droit commun, en matière de presse, « le môme fait ne peut pas être qualifié de deux façons dittérentes, dans la môme assignation, de délit (article 34 de la loi de 1881) et de quasi-délit (article 1382). « Il est impossible de faire passer une pareille théorie dans un arrêt, etc. »
{2) V Affaire Herïrg-Rëinach et Les Pièces secrètes (2 juin el 1" août 1908).
^..'eNQUÊTÇ 277
Henry de supprimer » le bordereau d'Esterhazy (i). U dit exactement le contraire à ses lecteurs suisses : « Impossible d'admettre qu'Henry ait été à la merci de l'agent », que Brûcker eût pu « élever la voix ou soulever un conflit » ; Henry « n'avait rien à craindre », il pouvait « faire ce qu'il eût voulu (a) ».— Il lui arrive de changer d'un article, d'une page à l'autre. Tantôt Henry est un si gros personnage et si solidement assis, en septembre 1894, qu'il peut se rire des menaces de Brûcker et défier les soupçons de Sandherr (3). Tantôt, trois mois plus tard, en décembire, au momeat de la confection du dossier secret (4), c'esi ixjx si mince officier et si (( subalterne » qu'il faut tout ignorer du. fonctionnement des bureaux de la Guerre pour imaginer que Mercier «. ait eu afîaire à lui (5) ». Or, Gonse, à Rennes, a déclaré formellement que Mercier « était renseigné par Henry (6) » ; Mercier, présent, n'y a point contredit, et Picquart aussi était présent. — Aussi bien Henry était-il trop fruste, trop peu instruit, pour avoir été « l'auteur principal ou l'inspirateur des maclii-
(1) Rennes, I, 475, Picquart. — Voir p. 274 et t. V, 392.
(2) Gazette <ie Lausanne du 2 juin 1903.
(3) 76k/. ,« Il avait la protection assurée du tout-puissant général Saussier qui n'aimait pas Sandherr. Sa situation lui permettait de faire ce qu'il eût voulu. »
(4) Voir t. I, 362 et suiv.
(5) « Pour qui connaît le fonctionnement des bureaux de la Guerre et spécialement la manière dont les choses se passaient en 1894, il est impossible d'admettre que le général Mercier ait eu aflaire à Henry dont la personnalité, aussi bien que les fonctions, étaient essentiellement subalternes à ce moment-là. Quand le ministre avait à s'adresser directement au bureau des Renseignements, il faisait venir à son cabinet le chef ou, en l'absence de celui-ci, le sous-cheC de ce bureau. » (Gazette de Lausanne du !•"• août 1903.)
(6) Rennes, II, 218, Labori : « Par qui M. le général Mercier a-t-il été renseigné ? — Gonse : C'est par le colonel Henry, >< {Mouvement prolongé).
nations contre Dreyfus (i) »; il faut regarder ailleurs, vers les grands chefs, « à qui il était aveuglément dévoué, capable de tout pour obéir à un signe, prévenir un désir qu'il a cru comprendre (2) », et surtout vers Du Paty (3). C'était Torientation que Picquart avait donnée à Targe au début de l'enquête d'André; tous deux avaient commencé par la suivre, et elle les aurait égarés dans les hypothèses sans « le bon poteau indicateur, à l'index infaillible », qu'avait été Gribelin et qui les avait ramenés vers les faits (4).
' Picquart n'a pas été trompé par Henry plus que ne l'ont été Boisdeffre ou Billot et tous ceux qui ont eu affaire à l'étonnant paysan; mais il se refuse à Tavouer. Quand il disculpe Henry d'avoir été soit l'inventeur de tant de faux, soit l'associé d'Esterhazy, il défend sa vigilance et la connaissance qu'il se croit des hommes.
ni
- Brisson, pendant cet été de 1908, raconta dans une série d'articles (5) ses Souvenirs de l'AfTaire, pourquoi il
(\) Gazelle de Lausanne du 1" août 1903.
(2) Gazelle du 2 juin.
(8) Gazelle du 1" août. — Picquart, à l'exemple de Cuignet, va jusqu'à attribuer à Du Paty la lettre d'Henry à Papillaud : « La Libre Parole, avertie par une lettre mystérieuse qui est due probablement à Du Paty, annonça au public l'arrestation de Dreyfus. » — Voir p. 303 et t. I", 190. — Du Paty protesta vivement contre les assertions de Picquart {Temps du 5 août 1903).
(4) André, Cinq ans de Ministère, 283 : « Il nous faut toujours revenir à Gribelin. Gribelin, c'est le bon poteau indicateur placé aux carrefours où l'on hésite, et dont l'index infaillible montre la route à suivre. »
(5) Ces articles parurent dans le Siècle (mai-septembre 1903.)
étail resté si longtemps rebelle à l'innocence de Dreyfus, commenl il avait voulu la Revision, après les aveux d" Henry, et comment, malgré tant d'obstacles, il avait aidé à la première victoire de la justice. — J'avais donné, un peu avant, le troisième volume de celte histoire (le procès d'Esterhazy, le procè.s de Zola, le fort de la tempête). — Ces récits des jours troublés faisaient sentir tout le prix de l'apaisement, voisin de l'indiflerence, où se préparait la deuxième revision. Nombre d'anciens adversaires de l'amnistie s'interrogèrent, conclurent que Waldeck-Rousseau avait eu raison contre eux. Drumont, Judet, quelques jeunes gens de V Action p-ançaise, élèves de Maurr&s, cherchèrent à tirer un son des vieilles formules (l'Honneur de l'armée, le Syndicat de trahison) ; mais ils tapaient sur des tambours crevés.
Il faut beaucoup de temps pour faire périr un mot ; ceux-ci étaient enfin morts, ne trompaient plus personne.
Le premier parmi les ouvriers, si peu nombreux, de la première heure, Bernard Lazare, s'éteignit le 2 septembre, à trente-huit ans. Il souflVait cruellement, depuis de longs mois, avait été opéré et, réduit à l'état de squelette, gardait tout son amour de la vie, une confiance héroïque de triompher du mal qui l'avait déjà vaincu. Peu de jours avant sa mort, la tête pleine de projets, il m'entretint d'un livre sur les juifs, Le Fumier de Job^ qu'il écrirait dès qu'il serait guéri. Il avait recueilli dans la dure bataille beaucoup plus que sa part d'outrages et beaucoup moins que sa part de renommée ; son amour-propre, son légitime orgueil n'avaient point eu leiu* pâture nécessaire de gloire; il s'en irritait, attribuait à sa qualité de juif le silence qu'avaient fait descendre sur son nom de plus tard venus dans la course du flambeau de
la justice, fort zélés pour la cause de Dreyfus, mais antisémites, disait-il, à leur propre insu. On ne l'enlamait pas aisément sur ce chapitre du juif qui sème le grain et du chrétien qui fait la moisson. Malgré la part considérable qui lui revient dans la réhabilitation de Dreyfus, il n'avait point rempli son mérite. 11 faisait songer à une chute d'eau très puissante dont la force n'aurait été captée que pour une heure. Il avait l'esprit français, avec le vif parfum de son terroir nîmois, et l'âme cosmopolite.
Sa mort passa presque inapen;ue ; à peine quelques lignes, même dans les journaux du parti ; mais Ranc écrivit : « C'est à Bernard Lazare que je dois rhorineui* de m'être jeté l'un des premiers dans la bataille pour la vérité (i). »
Clamageran et Gaston Paris (a) moururent cette même année. Vogué, qui n'avait point suivi Paris pendant l'Affaire (3), ne voulut point louer l'âme, l'esprit et les talents de son ami sans rappeler qu'il s'était inscril parmi les soldats « delà cause vaincue, mais juste (4) »• S'en taire serait manquer à la mém'oire du mort : « Je l'ai vu souffrir, dit-il, plus qu'aucun homme de France de la crise meurtrière qui divisait ses meilleurs amis. Il y prit parti avec la fougue de sa générosité native ; l'ayant pris, il s'y tint avec une ardeur douloureuse... Où dirait-on, sinon sur le bord de cette tombe, ce qu'il faut crier pour rhonneur de notre pays? Au-dessus des louches intérêts et des passions animales, les plus braves cœurs de France se sont rués les uns contre les autres, dans la nuit, avec un égal désintéressement,
(1) Radical du 4 septembre 1903.
(2) Gaston Paris, le 5 mars ; Clamageran, le 5 juin 1903.
(3) Voir t. m, 545.
(4) Voir t. IV, 150.
l'enquête 281
avec une égale noblesse dans les sentiments qui exaspéraient leur effroyable conflit... (i) »
C'était la première fois qu'un homme de son parti, ai)rès avoir combattu la Revision, rendait publiquement justice à ses adversaires, désavouait les accusations qui avaient été portées contre eux et qui avaient trouvé si longtemps le pays crédule. L'hommage pourtant venait trop lard pour que les partisans de Dreyfus en fussent touchés comme ils l'auraient été apx heures d'épreuve. Déjà même, ils as^aient trop vaincu ; déjà, dans l'ardeur des nouvelles batailles où ils étaient engagés, plusieurs s'allégeaient des idées dont ils s'étaient réclamés, comme d'un faideau trop lourd (pii ralentit la marche.
André, ayant achevé son enquête, en fit le rapport à Combes (19 octobre). Il exposa simplement ses principales constatations (pièces dissimulées, inexactement interprétées ou matériellement altérées), en signala la gravité, sans conclure, ('ombes se vit terminant cette longue lutte, en ressentit par avance beaucoup de fierté et transmit le rapport d'André au ministre de la Justicfe. Dreyfus, informé que l'enquête du ministre de la Guerre lui était favorable, rédigea sa requête en revision. Il l'appuyait sur les faux témoignages de Cernuski et de Savignaud, le bordereau annoté, la lettre que j'avais reçue du prince de Munster au sujet d'Esterhazy. « Ma
(1) Journal des Débals du 8 mars 1908.
condamnation, dit-il, a été le produit du faux et du mensonge (i). » .
Vallé, saisi à la fois par André et par Dreyfus, procéda lui-même à Texamen des dossiers. Il en retint comme faits nouveaux, dans le sens de la loi, les deux lettres de Panizzardi, celle où l'initiale de Dreyfus avait été substituée à rinitialeP,..etla pièce dite «des chemins de fer ». L'avis de la Commission consultative ayant élé à l'unanimité qu'il y avait lieu à revision (2), Vallé chargea aussitôt le Procureur général de déférer le jugement de Rennes à la Cour de cassation (25 décembre 190.3.)
11 y avait neuf ans et trois jours que Dreyfus avait été condamné pour la première fois.
Tout cela fut connu au joui' le jour, au milieu du plus grand calme de l'opinion. Cette mer orageuse, cette féroce Adriatique qu'elle avait été lors de la pre mière revision s'était apaisée en un lac tranquille. Nul trouble, nulle émotion. A peine quelques injures des antisémites, de Rochefort et de Drumont, sans conviction et sans élan, quelques lamentations de Coppée et d'Arthur Meyer. Maurras lui-même, qui avait tenu devant les aveux d'Henry et rallié les troupes en déroute, parut désemparé, conseilla seulement « de lire avec sang-froid et critique les journaux ennemis >>. Congy, député de Paris, qui avait annoncé une interpellation, y renonça.
Combes, en tenant sa promesse que l'AfTaire resterait sur le terrain judiciaire, avait désarmé le Centre
(1) 26 novembre 1903 iCass., IV, 448 et suiv.)
(2) 24 décembre. — La Commission, pour l'année 1903, étail composée des conseillers Durand, Alphandéry et Marignan, et des directeurs Mercier, qui fut chargé du rapport, Geoffroy et Du pré.
l'enquête 283
et tout le p^ros des radicaux qui avaient voté avec Chapuis.
Comme il fallait pourtant avoir l'air de faire quelque chose, les nationalistes, présidés par Cavaignac, votèrent ini ordre du jour. Ils protestèrent que Combes et André avaient commis « une sorte de coup d'État politique )r et que c'était « la préface d'un coup d'Etat judiciaire (i) ».
Il ne restait qu'une chance aux amis de Mercier : c'était que la Cour de* cassation hésitât à aller jusqu'au bout de la justice et renvoyât Dreyfus devant un troisième conseil de guerre. De là, ce mot de « coup d'État judiciaire » pour inquiéter les juges, piquer l'irréductible soldat qu'était Dreyfus, lui arracher le cri qu'il ne voulait être jugé que par ses pairs.
Dreyfus, édifié maintenant sur la justice de « ses frères d'armes », garda le silence ; il lui parut qu'il ne devait ni réclamer par forfanterie des juges militaires, ni paraître les suspecter et en avoir peur. C'était la seule attitude qui lui convînt ; Mornard la lui conseilla, ainsi que tous les amis qui lui étaient restés fidèles.
Tout de suite Clemenceau se déclara bruyamment contre la cassation sans renvoi. Il était rentré depuis peu à r^i/rore, plus combatif que jamais, aussi alerte à soixante ans passés qu'aux beaux jours de sa jeunesse, et toujours aussi léger. Il vient de proposer au Sénat la suppression des conseils de guerre (2) ; nul n'a écrit sur « l'injustice militaire (3) » des pages plus
(1) 2 décembre 1903. — L'ordre du jour porte les signatures de Cavaignac, président, Gauthier (de Clagny) et Rousset, viceprésidents, Syveton, secrétaire. — Les ligues « patriotique » et anti-juive affichèrent un manifeste qui reprenait les mêmes formules.
(2) 11 juin 1903.
(3) C'est le titre du recueil de ses articles sur le procès de Rennes.
fortes ni, parfois, plus cruelles ; par quelle singulière contradiction tient-il à renvoyer Dreyfus devant un tribunal de soldats ?
« Comme il n'est point jurisconsulte », il n'en donne point des raisons de droit, les seules qui puissent compter, mais des raisons d'artiste, d'un « néronien » qui demande d'abord à la politique des sujets d'articles. Il poursuit une expérience, « une leçon de choses » : « les juges du conseil de guerre jugeront beaucoup moins sur Dreyfus que sur eux-mêmes ». Surtout, il veut c< revoir en plein jour Mercier et toute la bande », « les bai'bouiller de leurs faux ». Déjà, le thème qu'il a choisi prête à de belles variations : « Attendre la victoire de l'armée sur elle-même.... Des soldats ont erré ; à des soldats de répare-r l'erreur d'autres soldais. »
Nul souci de fournir des armes à l'adversaire. La cassation sans renvoi, l'arrêt souverain, en fait et- en droit, de la plus haute juridiction et de la plus réputée pour ses scrupules, il l'appelle « un étouÛement judiciaire », c( le huis clos de la justice civile », « le dessaisissement des juges naturels de l'accusé ». Et nul souci de l'homme qui, déjà, une première fois, a accepté « la grâce du déshonneur » et que, sans doute, « on ne renverra pas à l'île du Diable (i) ».
Les nationalistes attribuèrent l'inspiration de ces articles à Ficquart. Clemenceau s'en défendit, mais convint qu'ils étairent d'accord (a).
Ni l'intermittente confiance de Picquart dans les conseils de guerre (3), ni le succès de Clemenceau chez les amis de Mercier n'étaient de nature à ébranler
(1) Aurore des 1"% 3, 5, (5, 8, 9, 20 et 30 décembre 1903.
(2) « Mon (premier) article était déjà publié lorsque j'eus l'occasion de constater notre accord. » {Aurore du 3.)
(3) Voir p. 8 et 52.
l'enquête 285
une opinion raisonnée. Monod (i), Viviani (2), Varenne (3) répliquèrent fortement. Quoi ! l'honneur serait moins complètement rendu à Dreyfus par les Chambres réunies que par sept soldats ! Étrange hérésie de la part de républicains que de dresser le pouvoir militaire en face du pouvoir civil, dont la Cour de cassation est le représenta^it judiciaire ! Prétention plus singulière encore de dire au juge : « Tu ne regarderas pas à la loi, mais tu consulteras les préférences du condamné ou celles des sophistesqui poursuivent des expériences ! ))0r, la loi, obscure et longtemps controversée sur quelques points (4), est claire et incontestée pour le cas où il ne subsiste aucun fait qui puisse, à la charge du condamné, être qualifié crime ou délit ; « aucun renvoi ne doit être prononcé (5) ». Et Viviani demandait à Clemenceau et à Picquart, convaincus depuis plus longtemps que lui de l'innocence de Dreyfus, s'ils croyaient ou non qu'il resterait dans le dossier, après rexamen de la Cour, un élément de crime.
Tous les deux s'obstinèrent ; Picquart écrivit que les amis de Dreyfus « cherchaient, une fois de plus, à rapetisser cette grande cause à une question d'intérêt immédiat et personnel (6) », et Clemenceau, qu'autant valait « s'arranger en justice de paix (7) ».
(1) Lettre â Clemenceau, dans V Aurore du 8 décembre 1903.
(2) Pour le pouvoir civil, dans V Action du 9.
(3) Action du 28.
(4) Voir t. V, 75 et suiv. .
(5) C'est ce que dira l'arrêt de Revj^ion (Voir p. 476).
(6) Gazette de Lausanne du 2 janvier 1904. — El encore : « On dirait vraiment qu'étreints par la crainte instinctive que leur inspirent encore les bourreaux de Dreyfus, ils songent à les amnistier de la honte en échange de la réhabilit^ion, après les avoir amnistiés de la peine en échange de la grâce... Ils en serant probablementpour leur beau geste. . . Nous avons mieux à faire <tue de transformer cette grâce en une réparation boiteuse. »
(7) Aurore du 6 mars 1904. — Manau, qui avait conclu, en
Le président de la Chambre criminelle n^était plus le vieux Lœw, qnela limite d âge avait atteint; ilavait été remplacé par Ghambareaud (i), ancien ami de Gambetta, son collaborateur pendant la Défense Nationale, et Tun des magistrats qui furent poursuivis, lors de la première Revision, des plus basses injures (2). Des conseillers qui siégeaient en octobre 1898 restaient Bard, Dupré, Dumas, Boulloche, Duval, Laurent-Atthalin et Roullier(3).
Baudouin, le procureur général, qui avait succédé à Laferrière (4), était un magistrat de carrière, long-
1899 pour le renvoi, se déclara contre. L'action publi(|ue était éteinte par la grâce ; ainsi une nouvelle condamnation effective était impossible ; il n'admettait point que le conseil de guerre put être convoqué pour prononcer, éventuellement, une condamnation platonique (Gazette des tribunaux des 28 et 29 octobre 1903). Cette thèse avait été soutenue, le 1" septembre 1902, devant le conseil de guerre du Mans, dans Tatîaire du soldat Voisin, par le commandant d'Ormescheville, l'ancien instructeur de l'aftaire Dreyfus en 1894. La Chancellerie consultée répondit que l'arrêt de la Cour de cassation, qui renvoyait Voisin devant le conseil de guerre du Mans, avait fait « table rase » de la grâce, car la grâce ne visait pas les faits pour lesquels Voisin avait été condamné, mais seulement la peine. D'Ormescheville requit alors la peine de mort ; Voisin fut acquitté par 5 voix contre 2.
(1) 13 mai 1903.
(2) Voir t. IV, 510.
(3) Les autres conseillers étaient Legris, qui avait siégé en 1899, Boyer, Garas, Bérard des Glajeux, Laborde, Pétitier, Berchon et Malepeyre.
(4) Voir p. 134. — Laferrière, qui avait remplacé Manau (septembre 19^0), était mort le 3 juillet 1901. Manau mourut, à Vernon, le 3 février 1908.
l'enquête 287
leiiips président dix Iribiuial civil de la Seine, où il avait rendu des jugements dans les affaires Humbert, ce qui lui valut par la suite les soupçons de Drumoiit, ni plus ni moins perspicace que les autres juges, mais la science même, le répertoire le plus exact, plus abondant qu'éloquent, surtout robuste, plein de saillies, d'une verve qui ne tarissait pas, intempérant parfois et sans mesure, mais toujours sincère avec lui-même et passionné de justice. Au physique, petit et sans beaucoup de mine, sans rien non plus de cette fausse sévérité qu'affectent les gens de robe, et le visage et le corps toujours en mouvement comme l'esprit. — Bien qu'il se fût « tenu à l'écart de l'Affaire », . par scrupule de magistrat « qui peut être appelé à connaître quelques-uns des points du litige », il ne s'était point gardé aussi complètement qu'il s'en flattait « de toute prévention (i) ». De son aveu, il a été « singulièrement touché » par les deux condamnations de Dreyfus. Il avait admis la possibilité «d'une première erreur»; mais « comment croire» ({ue l'erreur ail été répétée, « qu'un innocent ait été condamné par deux fois »? Il a lu les débats de Rennes et n'y a trouvé aucune preuve contre Dreyfus; mais la sténographie des journaux est-elle fidèle ? « Mercier la déclare dune inexactitude flagrante. » Apparemment, la preuve est au dossier secret qui, cette fois, a été dépouillé correctement, en présence de l'accusé et de la défense (2).
Ainsi ce qui avait été pour tant d'autres l'évidence accablante des faits ne lavait pas été plus pour Baudouin que pour André, et la vérité n'avait pas lui davantage pour le magistrat que pour le soldat.
(1) Cass., IV, 57, Baudouin (réquisitoire du 3 mars VMi).
(2) Cass., IV, 58 et 59, Baudouin.
Baudouin, quand il a reçu do Vallé l'ordre de poursuivre la Révision, a donc obéi, « parce que, procureur général, il n'avait qu'à ofeéii' » ; mais l'erreur judiciaire ne lui parait point « vraisemblable », le dossier lui donnera « très probablement les ])reuves irrécusables » de la culpabilité de Dreyfus ; déjà, il voit son double devoir : demander la revision dans son réquisitoire écrit, « parce que la plume est serve », la repousser à l'audience « où la parole est libre (i) ».
Et voici qu'il connaît à son tour les heures de « stupeur (2) )) que Picquart a vécues le premier, il y a six ans, le soir où il a ouvert le dossier secret et en a connu le néant (3). L'une après l'autre, « toutes les charges s'évanouissent », rien que « des hypothèsres sans consistance », « des pièces misérables qui ne valent que par le mystère dont on les a entourées », des faux maladroits et cyniques ; ét'u l'impression effrayante », l'angoissante tristesse que « l'honneur et la vie des hommes peuvent dépendre de telles aberrations (4) ».
Baudouin poussa vigoureusement son travail. En moins d'un mois (5), il établit son réquisitoire, et, tout de suite, bien qu'on lui conseillât de «prendre une attitude -expectante (6) », se déclara, cria sa conviction, noua fortement « tous les éléments du débat (7) ». — Puis Chambareaud confia le rapport au conseiller Boyer qui n'avait point pris part à la première revision et qui était entouré d'une grande estime pour
(1) Cass.^ IV, 59, Baudouin.
(2) « Laissez-moi vous dire ma stupeur croissante...
(3) Voir t. II, 293.
(4) Cass., IV, 60, Baudouin.
(5 1 25 décembre 1903. — 17 Janvier 1901. (6) Crtss., IV, 60, Baudouin.
17) Ibid., 278 à 401.
L ENOUKTE 289
la solidilé de son caractère el de sa science juridique
Les conseillers de la Chambre criminelle reçurent (janvier 190/1) le réquisitoire écrit de Baudouin et un mémoire de Dreyfus, son œuvre personnelle, d'une « objectivité » impassible. Peu d'hommes ont ])lus contribué que Bertilion à son malheur ; Dreyfus le réfute sans colère, presque avec indulgence ; le système, « absolument faux », (V ne prouve autre chose que Texcès d'ingéniosité de son auteur (1) ».
La Chambre criminelle se réunit, le 3 mars, en audience publique.
Boyer, d'abord, donna lecture de son rapport, très concis, de parti pris froid et sec, rien que l'ossature, le squelette de TAiraire (2). Il écarte le bordereau annoté, ne croit pas que ce faux, s'il a existê^, ait été communiqué aux juges de Rennes, convient do l'importance de la lettre que j'ai reçue de Munster J]), mais seule-
(1) Casa., IV, 421, Dreyfus.
(2) Il marque très bien le rôle décisif d'Henry au procès de 18i)4 : <( La déposition la plus importante fut celle du commandant Henry. » [Cass., IV, 13.) — La Commission consultative de 18î)8 avait écrit dans ses considérants : « Il résulte de la procédure que le rôle d'Henry, au procès, avait été insignifiant. » (Voir t. IV, 292.)
(3) Une autre lettre de Munster (du 13 mars 1898, à la baronne Braulsen de Wiclberghem), où il répétait que « ni l'ambassade ni les autorités militaires à Berlin n'avaient jamais eu de rapports avec Dreyfus », ainsi « qu'il l'avait déclaré officiellement », avait été produite par IVlornard depuis l'impression iiu ré(|uisitoire écrit de Baudouin. (Cass., IV, 30.)
ment du point de vue historique qui n'est pas le juridique, et n'aperçoit pas davantage « d'élément légal de re vision » dans le registre frauduleux d'Henry et les faux témoignages de Cernuski et de Savignaud. Deux pièces seulement, les lettres falsifiées de Panizzardi, doivent être retenues, parce qu' « il n'est pas téméraire de penser qu'elles ont pu avoir sur l'opinion des juges une influence suffisante pour entraîner la condamnation » ; « une réponse négative de plus à la question de culpabilité eût amené l'acquittement (i) ».
Toutefois, Boyer ne conclut pas de ces faux à l'innocence de Dreyfus, mais à la nécessité « d'un supplément d'information ». La Cour ne possède pas les pièces originales ; elle voudra les voir, les soumettre à un nouvel examen, et, sans doute, étendre aussi ses investigations à tous les faits de la cause.
Baudouin remplit près de deux audiences pour aboutir aux mêmes conclusions.
Sept conseillers, sur seize, n'ont pas assisté aux débats de la première revision ; « ils ne savent donc rien » — c'est la fiction juridique — « de l'atfaire qu'ils vont avoir à juger (2) » ; il convient de la leur apprendre.
Quand on se reportait par la pensée, en écoutani Baudouin, au vieux Manau, Ton mesurait entre ces deux hommes toute la distance qui séparait de la phase héroïque et orageuse de l'Affaire les temps calmes cl un peu épais où l'on était descendu, et encore la différence entre deux générations, ces républicains d'autrefois, restés au fond d'eux-mêmes des révolutionnaires, et les républicains apaisés, qui toujours s'étaient
(1) Cass., IV, 5.5, Boyer.
(2) Ibid., 63, Baudouin.
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trouvés du côté des plus forts. Mais c'était un fait aussi qu'il était plus dramatique déparier pour Dreyfus à l'île du Diable et Picquart en prison que devant Picquart, à l'audience, écoutant son éloge, et pour Dreyfus attendant, au coin du feu, le journal du soir.
Le réquisitoire de Baudouin parut très solide, malgré des longueurs et quelques erreurs (i). Tl avait pénétré en deux mois, sinon au plus profond, du moins très avant dans cette histoire que, de son propre aveu, il n'avait point vécue. Certains de ses récits, l'enquête de Du Paty, la découverte d'Esterhazy par Picquart, la collusion de 1897, sont excellents. Ses jugements sur les hommes sont équitables, exacts, sauf sur Billot qu'il ménage de parti pris (2). Il a un sens très sévère du droit dont il ne se départit jamais, qu'il s'agisse de Picquart, qui lui paraît une figure de Plutarque, ou de Du Paty, qu'il méprise. Ainsi il s'élève contre Du Paty pour avoir refusé de faire voir à Dreyfus, au Cherche- Midi, la lettre qu'on l'accusait d'avoir écrite (3), et il
(1) l.'absence d'Henry lors de l'arrivée du petit bleu {Cass., IV, 893) ; — or, Henry reçut lui-même le paquet qui contenait lés fra2:raents du petit bleu, mais ne le vérifia point avec son soin <')rdinaire (Voir t. II, 239, et Rennes, ï, 41fi, 425, Picquart) ; — au moiTîent du faux Wcyler, Tignorance d'Henry au sujet des recherches de Picquart sur Esterhazy et sur Dreyfus, recherches (fui auraient été connues seulement de Boisdelïre, Gonse et Du Paty (IV, 99), alors qu'Henry en fut informé du premier jour ; (Voir t. H, 2.50, 258, 277 et Cass., I, 157, Affaire Picquart, 275, Rennes, I, 426, etc. Picquart).— Baudouin place en 1897, au lieu de 1896, la visite d'Esterhazy à Weil et la lettre anonyme qui leur annonce qu'ils V(*nt être dénoncés à la tribune de la Chambre (IV, 111 ; voir t. li, 489, et Procès Zola, 1, 288, Picquart ; Cass., 1, 309, Weil.)
(2) « Billot qui, dans toute cette affaiâe, a eu le sentiment exact de ce (|u'il fallait faire. » {Cass., IV, 117.)
(3) Cass., IV, 72, 75 : « Pour remplir les fonctions de juge instructeur, il faut une grande droiture de pensée et de procédés, il faut une impeccable loyauté, il faut avoir le souci des
reproche à Picquart d'avoir proposé de tendre un piège à Esterhazy (i). Ses discussions juridiques, techniques, déblayent, nettoient tout. Personne, sauf Mornard et, sur quelques' points, Hartmann, n'a soumis encore les charges publiques ou secrètes à une critique aussi vigoureuse et aussi sûre.
Gomme, lui aussi, il demande l'enquête, une enquête cette fois « définitive et complète >>, « sans demi-mesures » et « sur les moindres détails », il ne se prononce pas encore sur la question de revision. Cependant, il incline déjà à casser sans renvoi (2), et ne fait pas mystère que la justice militaire ne lui inspire plus confiance. « Il suffisait de regarder les charges produites » contre Dreyfus ; « son innocence est hors de doute » ; « pourtant, le conseil de Rennes Fa condamné (3) ».
Mornard plaida ensuite, avec sa forte méthode coutumière, cette belle tactique oratoire qui dispose et fait avancer les arguments en bon ordre comme des troupes bien rangées sur un champ de manœuvres ; mais, cette fois, avec quelque chose de plus, qui donna une vie plus profonde à ses récits, parce que Dreyfus, il y a cinq ans, malgré les Lettres d'un Innocent, n'était encore pour lui
droits de la défense qui doivent toujours être respectés, et visà-vis de laquelle il est interdit de procéder par surprise... C'est encore un procédé d'instruction que je vous livre... >>
(1) Cass., IV, 101 : « Picquart, cette fois, a fléchi et a proposé dé faire quelque cliose que, pour mon compte, je trouve détestable. Je n'admets pas. les pièges tendus, fût-ce à un accusé pour le surprendre et le faire tomber. Je crois que jamais il ne faut employer ces procédés... Quest-ce que cela prouve, sinon l'air démoralisateur qui régnait dans ce milieu où les plus honnêtes arrivaient à prendre pour normaux des actes que la morale la plus vulgaire condamne ? »
(2) Cass., IV, 207 : « Il faut que les juges (|ui auront à apprécier la conduite de Dreyfus, s^ih doipent èlve saisis... »
(3) Cass., IV, 217.
l'enquête 293
qu'une manière de personnage abstrait, et que, maintenant, '( il connaissait l'homme ».
Il prie la Cour « d'excuser son émotion », mais l'homme n'a pas été moins calomnié que le soldat.
Démange était assis auprès de lui, et J^abori aussi était là. Bien qu'il ne fût plus l'avocat de Dreyfus, il avait tenu à assister à ces débats et les suivait depuis trois jours, ainsi que Picquart, avec beaucoup d'attention.
Je sais, dit Mornard, je sais quel est ce soldat qu'on arrachait aux étreintes de la double-boucle pour le jeter tout pantelant devant le conseil de guerre comme une victime offerte à toutes les haines antisémites. Je sais quelle est cette nature droite et loyale dont les tortionnaires ont bien pu vaincre l'énergie physique, mais n'ont pu entamer encore l'énergie morale.
Il s'arrête un instant, la gorge un peu serrée, puis reprend :
Je sais quel est cet esprit prétendu hautain et cassant, qui est en réalité un timide luttant contre sa timidité. Je sais ce qu'est ce cœur qu'on a prétendu insensible et qui soutTre cruellement, en se faisant un devoir de ne pas montrer sa souffrance; et de ce fait mes confrères Démange et Labori pourraient vous apporter un témoignage véritablement poignant. Ils pourraient vous dire...
Labori, en entendant son nom, s'est tourné vers Mornard; puis, brusquement, il se lève, se couvre de sa toque et, fendant les rangs pressés des avocats et de l'auditoire, quitte la salle.
Picquart, quand il passa près de lui, l'approuva assez haut pour être entendu (i).
(1) « Picquait lui a dit à mi-voix : « Très bien ! Très bien ! » (Écho de Paris du 6 mars 1904.) — De même Gaulois, In-
Mais Mornard, sans s'arrêter à ce geste ni à la surprise de la Cour et du public :
... Ils pourraient vous dire qu'en l'une des audiences à huis clos, alors que tous les yeux se mouillaient de larmes à la lecture des lettres du capitaine Dreyfus, seul à peu prés l'accusé était parvenu à se maîtriser; et, le soir môme, il se félicitait, comme d*une victoire, devant ses défenseurs, de ce que, si des larmes avaient été versées à l'audience du conseil de guerre, pas une du moins n'était tombée de sa paupière.
Voilà l'homme ! (1)
Pendant que Mornard achevait ce récit d'où rayonnait la vérité sur la vie intérieure de Dreyfus, Labori arpentait la galerie, où il fut bientôt entouré et félicité par tout ce qu'il y avait au Pahus d'avocats antisémites et nationalistes. Il se défendit de mettre en doute l'innocence de son ancien client; il en était toujours convaincu, mais il fallait distinguer « entre la cause et l'homme». Quand Mornard « a fait solennellement un appel imprévu à son témoignage en faveur du cœur et de la sensibilité d'Alfred Dreyfus », il n'a voulu «ni confirmer ces déclarations par son silence ni les infirmer par une protestation ». « Je suis sorti et voilà tout (2). »
La Cour rendit ce même jour son arrêt ; elle déclara
transigeant du 6, etc. — « Pendant tout le temps qu'a duré le délibéré de la Cour, Labori s'est promené amicalement avec Picquart qui a approuvé sa conduit^ dans la circonstance. > Journal.)
(1) Cass., IV, 250, Mornard.
(2) Labqri, lettre du 7 mars 1904 au Nouvelliste de Rennes : « A tous ceux qui me questionnèrent, à la suspension d'audience, j'ai déclaré ceci... » (Cass., IV, 647.) — L'Aurore, qui avait fait le silence sur l'incident, reproduisit la lettre de Labori.
l'enquête 295
la demande en revision « recevable en la forme » et (( qu'il serait procédé à une instruction supplémentaire (i) ».