CHAPITRE IV
L'une des tristesses de Phistoire, c'est d'avoir, si souvent, à montrer des hommes gâtant de leurs propres mains l'œuvre qui leur faisait honneur. Ce fut le cas d'André.
11 avait voulu avec courage la Revision. Son enquête terminée, la Cour de cassation saisie, il n'avait plus qu'à laisser faire la justice, à attendre la part assez belle qu'il aurait dans la victoire maintenant certaine. Une espèce de démangeaison le prit d'opérer seul, d'écrire sans collaboration, d'avoir son atTaire à lui, de faire voir quel justicier, quel procédurier il était; sur quoi il montra, par un exemple de plus, que, militaires ou civils, l'on peut professer des opinions différentes et avoir la même mentalité. Ceux qui ont le plus réclamé contre l'injustice, dès Qu'ils ont la force, ne la mettent pas seulement au service de la justice. André, contre des officiers de l'ancien État-Major, emploie des procédés de l'ancien État-Major.
Cinq ans de ministère, une popularité bruyante dans les milieux radicaux et socialistes, la violence des partis de réaction, leurs injures et leurs calomnies savourées comme des éloges, avaient accru sa confiance en lui aux limites de Tinfaillibilité. Il ne consultait personne, ni le Garde des Sceaux, dans les questions de Droit, ni Combes qui, absorbé dans sa lutte contre l'Église, ne voyait rien en dehors. Par contre, des subordonnés le menaient, à son insu, le poussaient, au besoin agissaient de leur propre chef, trouvant « le patron » trop mou (i).
L'arrestation des officiers de Tancien bureau des Renseignements surprit, puis inquiéta l'opinion. Ni Rollin, convaincu d'avoir menti à Rennes (2), ni Mareschal et François, instigateurs de la machination qui avait abouti à la démission de Gallifîct, n'intéressaient; Daulriche, qui donna son nom à Taffaiie, était jusqu'alors inconnu et, manifestement, un comparse; surtout, cette histoire de comptabilité altérée restait obscure et impropre à passionner les esprits. Mais, d'autre part, c'était l'évidence que l'amnistie couvrait les officiers poursuivis; ainsi c'était une nouvelle comédie de justice qui se jouait, et sans profit pour personne, hors les amateurs de scandales militaires, les amis d'Hervé dont l'audace croissait et la contagion s'étendait.
Cette parodie de justice s'accompagna, du fait d'André, d'incidents fâcheux ; en juin, mise au. secret de Dautriche pendant vingt jours et refus d'autoriser sa femme à lui rendre visite (3) ; en juillet, quand le gou-
(1) André, Cinq ans de Ministère, 325 : « On disait volontiers autour de moi : Il est heureux que nous soyons là pour pousser Te patron; sans nous, il ne marcherait guère. »
(2) Voir p. 254.
(3) Il fallut qu'Aufïray, avocat de rarchiviste, saisit l'opinion
verneur de Paris accorde la liberté provisoire des accusés (i), décision du conseil des Minisires, du même jour, pour l'inviter à la refuser ; puis, devant le fait accompli, colère d'André qui reproche violemment à Dessirier son ordonnance et requiert Vallé de la déférer à la Cour de cassation, « dans l'intérêt de la loi ». Vallé a beau objecter « qu'un pourvoi à Poccasion d'une mesure de bienveillance semblerait empreint d'inhumanité » ; André s'obstine et Vallé finit par céder, « parce que l'opinion publique a été saisie de la question parla presse (2) ».
Tout cela était dur, maladroit, en contradiction trop rapide, trop brutale, avec tant de belles paroles, de déclarations d'autrefois. Seul des principaux promoteurs de la Revision, Jaurès appuyait André ; les autres se turent, le blâmant intérieurement.
par une lettre à Drumont et que j'écrivisse directement à André que « ni la justice ni la pitié humaine n'ont deux poids ni deux mesures >>, qu'il s'agît de Mme Dautrictie ou de Mme Dreyfus. (11 juin 1904). Il me fit répondre, le 17, par un de ses officiers : « Le ministre a pris votre demande en considération et a invité le gouverneur de Paris à donner, si aucun motif ne s'y opposait, l'ordre de laisser Mme Dautriche approcher de son mari. »
(1) Dessirier, à qui la requête des officiers était adressée, demanda « l'avis du ministre de la Guerre ». Il rappelle, dans sa lettre, que le Code de justice militaire est muet sur la liberté provisoire, mais fait valoir qu'André lui-même fa inscrite dans le projet d'un nouveau Code déposé depuis deux ans (17 octobre 1902), que l'instruction se prolongera longtemps et que la détention préventive « constitue une aggravation inutile du traitement infligé aux quatre officiers ». (Lettre du 25 juillet 1904.) Ne recevant aucune réponse, même verbale, le gouverneur interpréta le silence du ministre comme l'autorisation pour lui « d'agir sous sa responsabilité » et ordonna la mise en liberté provisoire (29 juillet).
(2) Lettres d'André, du 1" août 1904, au ministre de la Justice et au gouverneur de Paris ; de Vallé, du 5 août 1904 ; d'André, du 9 août ; de Vallé, du 11,
L'instruction, malgré les efforts du rapporteur, n'avança point sur l'enquête d'Atthalin. Dessirier, dès le début, avait interdit à Cassel « toute relation » soit avec la Cour de cassation, soit avec Targ-e (i). Cassel continua à voir Targe, « pour orienter ses recherches », ne pouvait, en vérité, faire autrement (2), y fut autorisé par André (3), mais n'en tira rien. Le reçu que Rollin affirmait avoir eu d'Austerlitz ne se trouvait toujours pas, à moins que ce ne fût celui de 10.000 francs, qui n'était point daté (4) ; il en serait résulté que les officiers auraient gardé i5.ooo francs pour leur « caisse noire », — quelques milliers de francs pour Przyborowski et Cernuski, d'autres sommes pour payer le séjour de la Bastian à Marly et le silence de Brûcker (5); — mais Mareschal soutenait que le reçu s'appliquait à l'opération de 1898, du temps d'Henry ; Austerlitz, en 1899, avait réclamé de plus grosses sommes; et il en donnait pour preuve les lettres de l'officier allemand à cette époque. Targe ignorait cette correspondance, « ne l'avait point vue », quand il déposa devant la Cour et, s'engageant, engageait André (6)! L'Allemand, faisant
(1) Lettre de Dessirier, du 10 novembre 1904, à André {Revision, II, 141).
(2) Lettre d'André, du 15 novembre 1904, à Dessirier.
(3) Lettre d'Etienne, du 15 mars 1906, à Baudouin.
(4) Voir p. 365.
(5) Voir t. V, 471. — « N'ayant pu atteindre la preuve mathématique, on ne saurait évidemment fixer le détail des dépenses qu'aurait occasionnées chacune dés atîaires Bastian, Briicker, Cernuski. » {Procès Dautriche, 35, rapport Cassel.)
(6) « Quand le commandant Targe lançait la Cour de cassation sur la piste d'Austerlitz, en affirmant, le 19 mars 1904, s'être fait présenter les documents d'un dossier qu'à l'audience du huis clos, en fin des débats (du procès Dautriche), il avouait n'avoir pas vu, quelle qualification peut mériter cette... légèreté de parole ? » (Auffray, L'Affaire Dautriche, 46.) — « Ce que le commandant Targe n'avait pas vu, c'est le dossier de la carres-
valoir sa marchandise, avait réclamé une première fois 3o.ooo, une seconde fois 60.000 francs, et encore à titre d'acompte (1), ce qui ne justifiait pas le paiement d'une somme de25. 000 francs pour des documents qui valaient, selon Mareschal lui-même, dix ou vingt fois moins, mais ce qui rendait cependant plausible la deuxième version des officiers. D'autre part, il devenait plus inexplicable encore qu'ils eussent d'abord affirmé avoir donné seulement 5. 000 francs et que cette exigence de 60.000 francs fût sortie alors, comme tout le reste, de leur mémoire. De quelque côté que Cassel se tournât, il se heurtait à des contradictions, des invraisemblances, des impossibilités apparentes ou réelles. Il ne savait comment sortir de ce cul-de-sac.
Il y avait pourtant un moyen, très simpk, celui qui est toujours le plus simple, bien qu'il paraisse toujours le plus difficile, parce que l'homme hait naturellement la vérité : convenir de la vérité, à savoir u qu'il n'y avait point présomption suffisante » que des sommes eussent été détournées, et conclure en conséquence au non-
pondance d'Auslerlitz et c'est ainsi qu'il a déclaré, en effet, qu'il ne l'avait jamais vu. I^a confusion manifeste que M* AufTray commet entre les documents appréciés par le commandant Targie devant la Cour de cassation et le dossier de la corresdance d'Austerlitz produit à l'audience du conseil .de guerre, permet de juger l'injustice du reproche formulé dans la brochure en question. » (Lettre du ministre de la Guerre, du 25 mars ]906, au Procureur général Baudouin.)
(1) Le chiffre de 60.000 francs donna lieu à de longues et fastidieuses discussions. Mareschal et ses co-inculpés lisaient ce chiffre sur deux lettres d'Austerlitz antérieures à l'entrevue de Zurich et relatives à la fourniture que l'Allemand promettait d'y apporter. (Voir t. V, 4G1.) Cassel, lui aussi, avait commencé par lire 60.000 ; mais le traducteur juré, le commandant Pierra, professeur d'allemand à l'École de guerre, lisait 10.000, et Cassel se laissa convaincre. {Procès DaUlriche, 473, Pierra.) Or, Austerlitz avait bien écrit 60.000, comme Pierra finit par le reconnaître, mais seulement à raii<li»^nce.
lieu. Accorder à temps ce qu'on Sera finalemenlobligé de concéder est une des formes de la sagesse el l'une des règles les plus sûres de la politique. Mais ni André, qui avait fait sienne Taffaire Dautriche, ni Targe, qui l'embarqua dans l'aventure, ni Cassel et le commissaire du Gouvernement, qui se piquaient au jeu, ne s'y résignèrent. On s'arrêtera donc à la pire solution; le non-lieu en raison de l'amnistie, parce que les faits imputés aux officiers, longuement exposés dans un véritable réquisitoire, u se rattachaient à l'affaire Dreyfus » ; — c'est-à-dire les officiers à la fois indemnes et déshonorés (i).
Le gouverneur de Paris crut avec raison que la justice militaire s'était chargée déjà d'assez de fautes et qu'il était inutile d'y ajouter. La justice civile, quand elle se trouve impuissante à fournir la preuve d'un crime ou d'un délit, se venge parfois en salissant par des considérants le bénéficiaire du non-lieu, accusé qui est présumé-innocent. Cette procédure répugna à Dessirier; les menaces, sinon d'André, du moins des journaux socialistes, ne lui imposèrent pas. Il refusa de ratifier les conclusions de Cassel et prit un ordre de jugement qui envoyait les quatre officiers auconseil de guerre. Les officiers, qui lui avaient écrit le même jour pour protester contre les motifs du non-lieu et demander à être traduits devant des juges, furent à nouveau écroués au Cherche-Midi (2). L'inculpation était, contre
(1)22 septembre 1904. (Avis et rapport du capitaine Cassel, Procès Dautriche, 13 à SG, et conclusions, du lieutenant-colonel Rabier, Ibid, 36 à 43.)
(2) 8 octobre lî)04. — I/ordre de jugement porte « qu'il y a prévention suflisamment établie» contre Dautriche d'avoir altéré ses écritures et contre Rollin, François et Mareschal « d'avoir frauduleusement soustrait une somme d'environ 20.000 francs appartenant à TÉtat ». {Procès Dautriche, 6.)
Dautriche, u d'avoir commis un faux en matière d'administration militaire » et, contre les trois autres, (( d'avoir soustrait frauduleusement une somme d'environ 20JOOO francs appartenant à TÉtat ».
Un tel rappel au Droit, à ce droit supérieur qui n'est pas toujours le droit écrit, frappa durement André. Et nulle riposte possible. Il aurait cassé Dessirier que l'ordre de mise en jugement n'en subsistait pas moins, désormais irrévocable.
Entamé bien qu'il fût manifestement insoutenable, abandonné parce que la condamnation était, de par la loi, impossible, repris parce que l'acquittement était certain, le procès n'offrait plus d'intérêt. Il occupa cependant dix audiences (i) où les accusés eurent beau jeu à opposer leur parole de soldats aux assertions des trois espions absents, Wessel en prison, Przyborowski en fuite, Mathilde « qui demandait de l'argent pour faire le voyage ». Le commissaire du gouvernement, Rabier, « étant donnée la moralité de cette personne », renonça à son témoignage (2), sur quoi il ne restait plus à Dautriche qu'à expliquer ses retouches, additions et grattages, ce qu'il fit de deux ou trois façons différentes, mais également obscures (3), et aux officiers qu'à excuser l'absence, puis la précision de leurs souvenirs. François, d'intelligence vive et prompte, toujours d'attaque, parole abondante et claire, le plus soldat des accusés et plus avocat que les avocats, trouva ceci, qu'il avait indiqué déjà dans sa lettre à Dautriche (4),
(1) 25 octobre au 7 novembre 1904.
(2) Procès Dautriche, 8, Rabier.
(3) Ibid., 15, le général Berlin, président : « Hier (à la première audience), vous n'avez pas dit la même chose, vous rejetiez toute responsabilité. >> Réponse de Dautriche : « Je confondais, j'étais un peu troublé. »
(4) Voir p. 367.
quand ils convinrent de leur commune version : « L'on ne peut pas admettre que je n'aurais eu aucun souvenir d'un acte criminel... Si j'avais réellement payé le témoignage de Cernuski, j'aurais répondu avec aplomb : « Pa:rfaitement,nous avons payé 25.ooopu3o.ooo francs, en août 1899, les documents d'Austerlitz. » L'argument portabeaucoup, parut un coup droit; pourtant le général Berlin, président du conseil de guerre, observa que la réponse « serait topique », si l'accusation était que François, Mareschal et Rollin avaient détourné toute la somme pour payer Cernuski, mais « qu'elle perdait de sa valeur si, au lieu de s'appliquer à une dépense totale, la somme s'appliquait aune succession de dépenses (1) »• Seulement, il n'y avait plus d'accusation : Rabier ajournait à son réquisitoire la production de ses preuves ; — Targe défendit surtout son rôle dans l'enquête qui avait amené les poursuites, raconta, par une habile diversion, comment Henry avait organisé non seulement « une masse noire », mais une agence de renseignements sur les hommes politiques, « un service de fiches » et de dossiers (2) ; — si Cavard restait persuadé que « l'arrestation de Wessel à Nice avait été une machination du service des Renseignements contre le gouvernement (3), Tomps n'avait aucune preuve qui permît d'établir que le faux témoignage de Cernuski eût été payé (4) ; — lecture ayant été donnée des dépositions des deux généraux à l'instruction, ils les confirmèrent par leurs réponses aux questions qui leur furent posées ; pourtant, Delanne, à la réflexion, tenait comme possible que l'achat des documents d'Austerlitz eût été directement réglé entre
(1) Procès Daulriche, 198 et 199.
(2) Ibid., 284, Targe — Voir p. 93.
(3) Jbid., .509, Cavard.
(4) Ibid., 563, Tomps.
le général Brault, chef d'État-Major, et le colonel Roilin, bien qu'il n'eût aucun souvenir que François le lui eût dit à l'époque (i) ; et de Lacroix, tout en maintenant « quil n'avait pas eu connaissance » de l'affaire de Zurich, convint que les officiers lui avaient souvent parlé d'Austerlitz, que « cet informateur était très exigeant » et « qu'on tenait beaucoup à le garder (2) ». Les témoins à décharge s'exprimèrent en termes très chaleureux, Krantz, Paléologue, le général Metzinger, Galliffet, qui demanda la permission de s'approcher du banc des accusés et « de tendre la main à ces messieurs (3) ». — A chaque audience, le coup de théâtre de la quadruple arrestation, le bruit qu'en avaient mené les metteurs en scène, tout ce gros scandale parut plus fâcheux, André moins excusable, soit d'avoir tenté cette méchante entreprise contre des innocents, soit d'avoir compromis par sa maladresse ce qu'on tenait de vérité, et provoqué ainsi, par une manière de choc en retour, un courant de sympathie envers des coupables. — Enfin, comme il y avait toujours avec lui une faute de plus à commettre, il arrêta le réquisitoire du colonel Rabier qui, dans cette bataille perdue d'avance, aurait couvert avec honneur la retraite.
Rabier avait brossé à larges traits le tableau des machinations du service des Renseignements sous le ministère de Galliffet, les portraits des successeurs et lieutenants d Henry, encore empreints de sa tradition et lui ayant gardé un culte (4), et, finalement, une vigoureuse esquisse de la seule hypothèse (la complicité
(1) Procès Dautriche, 410, Delanne.
(2) Ibid., 425 et 426, de Lacroix. — Voir p. 369.
(3) Ibid., 618,619, 638, 658.
(4) Lettre de François, du 28 avril 1900, à Laititia T. Voir p. 92.
dans le faux témoignage de Cernuski à Rennes), qui permît d^expliquer les falsifications d'écriture de Dautriche et les opérations de Mareschal et de François. « Jusqu'à quel point ces officiers étaient-ils coupables ? » Rabier accusait la fièvre contagieuse de l'Affaire, l'air empesté du fameux bureau, d'où la folie avait fait sortir déjà tant d'étranges aberrations, et le métier même imposé à ces soldats, avec tout ce qu'il comportait professionnellement de basses compromissions et d'accommodements périlleux avec l'honneur. «Ainsi, écrivait-il, si jamais la loi d'oubli et de pardon votée par les Chambres a lieu d'être appliquée », c'est bien dans ce douloureux procès. Il a cherché à montrer que les faits allégués sont« constants », mais ces faits tombent sous le coup de la loi d'amnistie; il en requiert en conséquence le bénéfice pour les accusés.
C'était encore la défaite ; elle était inévitable ; mais ce n'était pas la fuite et ni les officiers ni leurs avocats (i), pour certains qu'ils fussent de l'acquittement, n'abordaient sans émotion cette dernière rencontre (2).
André commanda la fuite. Impulsif et incohérent d'un bout à l'autre de cette affaire qu'il avait témérairement engagée et brutalement conduite, troublé, ce jourlà, jusqu'au désarroi par le scandale de «l'affaire des ficfies » qui venait d'éclater (3), il envoya à Rabier Tordre le plus extravagant (4). C'était d'abandonner l'accusation, non point parce que les débats en auraient révélé l'insuffisance ou en raison de l'amnistie couvrant
(1) Aiifïray et Louis Rollin pour Dautrirhe, Alpy et Colin de Verdière pour Rollin, Henri Bonnet et Gaston Lacoin pour Mareschal, Chenu et Bazile pour l'rançois.
(2) « Je me vois encore tout enfiévré de l'attente...» (Auffray, Affaire Dautriche, 14).
(3) Voir p. 402.
(4) 7 novenihre 1904, dixième audience.
38*^ HISTOIRE DK l' AFFAIRE DREYFUS
dos faits établis, mais parce que (c l'information dirigée contre Rollin, François et Mareschal avait été décidée après l'audition des généraux de Lacroix — ce qui était matériellement inexact (i) — et Delanne « ; et que r( ces officiers généraux avaient, dans leurs dépositions à Taudience, modifié sensiblement, dans un sens favoral)le aux accusés, celles qu'ils avaient faites à Tinstruction ». Il avait écrit lui-même les dix lignes de cette déclaration que Rabier se borna à lire, au début de la dernière audience, comme il en avait Tordre (2).
Ainsi, non seulement il refusait le combat, mais il rejetait la responsabilité à la fois du procès qu'il avait voulu et de l'acquittement dont il n'avait pu douter à aucun moment, sur deux de ses subordonnés qui, à l'audience publique comme à l'instruction, avaient déposé selon leur conscience. Ce qu'ils avaient ajouté l'un et l'autre, lors de l'audience publique, venait certainement à la décharge des accusés (3), mais il avait été donné lecture de leurs déclarations antérieures el ils les avaient confirmées (4) .
(1) Voir p. 370.
(2) Procès Dautriche, 691, Rabier : « Messieurs les membres du conseil, rinformation dirigée contre M. le lieutenant-colonel Rollin, MM. les capitaines François et Mareschal avait été décidée après l'audition de MM. les généraux Delanne et de Lacroix. Ces officiers généraux ayant, dans leurs dépositions à l'audience, modifié sensiblement dans un sens favorable aux accusés, celles qu'ils avaient faites cà l'instruction, je suis autorisé par l'autorité supérieure à abandonner l'accusation. Il est bien entendu que, dans ma pensée, la même mesure s'applique à M. Dautriche, dont la culpabilité serait liée à celle des autres officiers. »
(3) Voir p. 38i.
(4) La démission d'André(15novenibre 1904) suivit de (luebiues jours la fin du procès Dautriche (7 novembre). Delanne et de Lacroix protestèrent alors auprès «lu successeur d'André contre les assertions du commissaire du gouvernement à leur endroit Delanne écrivit à Rerteaux : « A raudien<"e. au cours de ma dé-
Juges et témoins, accusés et avocats, et tout le public s'attendaient à rabanclon de l'accusation, mais pas à cela. La surprise, indignation chez les uns, joie chez les autres, fut profonde. Les avocats, d'abord, renoncent simplement à la parole, puis, se ravisant, demandent une suspension d'audience. Bertin, qui avait présidé ces longs et confus débats avec une haute et forte impartialité, ne cacha point son élonnement (i). On suspend l'audience . Les avocats rédigent une déclaration, dont l'un d'eux (AufïVay) donne lecture à la reprise ; elle constate la ruine de l'accusation, l'eiTondrement du procès qui n'a eu d'autre objet que de chercher un fait nouveau « })our une cause deux fois perdue déjà ». Les officiers prononcent quelques paroles vibrantes. Leur conscience a été toujours tranquille, des « angoisses terribles » leur ont été imposées. « Jamais, dit Dautriche, jen'ai tant souflert. » « Mes tortures, dit RoUin, je les offre à la France et à la République. «
Le verdict n'était plus qu'une formalité . A l'unanimité, sur les neuf questions posées aux juges, les accusés sont reconnus non-coupables. Acquittement général (2). Les of liciers rentrent dans leurs régiments, y sont reçus en vainqueurs (3).
position orale, il a été donné lecture de ma déposition écrile devant le capitaine lappoileur ; la comparaison des textes de ces deux dépositions fait nettement ressortir leur similitude, quant au sens même de mes déclarations. Si les termes employés ne sont pas rigoureusement les mêmes, on ne saurait s'en étonner, si Ton veut bien considérer que l'un de ces documents a été rédigé, à tête reposée, dans le cabinet du capitaine rapporleur, tandis (jue l'autre est constitué par des réponses verbales. »
(1) Procès Daulric/ie, ()1»2, Bertin.
(2) /6 /cf. ^696 cà 698 ; Auffhay, loc. cil., 18.
(3) Gribelin et Daulriche furent déplacés peu après (à l'État- Major du conmiandant de la place forte et du port de Brest et à l'État-Major du 7" corps). Gribelin prit sa retraite. Rollin fut
Dure défaite pour André, non moins dure, disons-le, et non moins méritée pour ceux des partisans de Dreyfus qui avaient suivi André dans l'aventure, ne s'étaient point inquiétés de l'arbitraire grimé en justibe. Mais la politique avait tout envahi et il en suffit d'une goutte dans la conscience, comme d'un virus dans l'organisme, pour l'empoisonner.
Au cours de l'instruction du procès des quatre officiers, un autre acte d'André, révélé par la presse de droite, fut traité d'abord de fable par les journaux de gauche (i), puis, quand André en eut fait l'aveu, amnistié par le « bloc ».
Guignet, son temps de mise en non-activité achevé, était rentré au service, mais à peine calmé. Sa comparution devant la Chambre criminelle ralluma ses colères, toute la manie soupçonneuse de ce cerveau fumeux, hypnotisé par l'AlTaire. Il écrivit à André qu'il avait été insulté par le Procureur général et qu'il allait porter une plainte en faux contre le lieutenant-colonel Bourdeaux, sous-chef du cabinet du ministre, pour avoir relaté inexactement, dans un procès-verbal communiqué à la Cour, un entretien qu'ils avaient eu (2). Ces lettres, sans être injurieuses, étaient de ce ton âpre et hargneux qu'affectait Cuignet. André, qui n'avait qu'à lui infliger quelques jours d'arrêt, imagina « de le faire visiter et contre-visiter au point de vue mental » par le service de santé (3).
mÏK à la retraite d'office, après l'arrêt de Revii^ion, en raison de son témoignage de Rennes (l*"" septembre 1906).
(1) Action du 3 juillet 1904 : « Telle est la fable que nous servent les feuilles des faussaires. » De même le Radical, VJIunuinilé, la Petile République, etc.
(2) Lettres du 23 mai et du 8 juin 1904. (Chambre des déput«'^s séance du 5 juillet.)
(3) Lettre du 18 juin 1904 au commandant du XIP corps dar-
Combes connut l'incident par les journaux, ne cacha point sa surprise (i) dont André s'étonna. Avant, dit-il, de prononcer contre Cuignet une punition « méritée », il a voulu savoir « si cet officier supérieur avait conscience entièrement de ses actes et devait en porter la pleine responsabilité (2) ». L'eût il fait interner si les médecins militaires, complaisants, avaient pris cet échauffé pour un fou ?
Les nationalistes (Lasies, Gauthier de Clagny), renseignés par Cuignet, portèrent Tincident devant la Chambre (3). Anch'é, nullement troublé, expose son idée, vante sa bienveillance, raconte qu'ayant causé un jour avec Cuignet, « il n'a pas été satisfait de sa manière de raisonner ». Les radicaux et les socialistes l'appuyèrent (4) ; pourtant plusieurs parurent gênés, se refusaient à remplacer la lettre de cachet par la maison de santé.
Au moins, Vazeille protesta, dit fortement que la vérité et la justice ne se défendent point « par des moyens indignes et par la calomnie ».
On put croire qu'André contremanderait le second
niée. (Môme séance.). — Clemenceau : « L'idée saugrenue s'est présentée à lui...» {Aurore du 10 juillet 1904.) Je protestai également dans te Siècle contre la décision d'André.
(1) Chambre des IDéputés, séance du 5 juillet 1904, discours d'André.
(2) « Le cas de Cuignet ne relève pas plus de la psycho-pathologie que celui de son ministre. » (Clemenceau, dans Y Aurore du 10 juillet 1904.)
(3) 5 juillet lî)04. — Lasies donna également lecture d'une lettre particulièie de Cuignet sur la prétendue falsification du dossier secret. (Voir p. 312.)
(4) « Cela vaut mieux que d'envoyer des innocents au conseil de guerre. » (Heniy Bagnol.) « Mais s'il est malade! » (Pressensé.) « Il nous embête, le commandant Cuignet ! » (Derveloy.) hiterruptions analogues de Breton, Gérault-Richard, Zévaès, etc.
examen médical, le premier ayant été favorable à Cuignet. Au contraire, il s'obstina, confirma ses ordres ; Cuignet dut passer la contre-visite à Limoges, le lendemain même de la discussion à la Chambre (i).
Gela parut un défi. Montebello, l'un des républicains du Centre qui avaient voté contre la loi de dessaisissement, demande à interpeller (2). Comme André était absent, Bos, député de Paris, propose d'attendre pour fixer la date du débat que le ministre soit à son banc. Combes réclame le renvoi de l'interpellation à la suite de Tordre du jour. Il craint de nouvelles maladresses d'André, si la discussion s'engage, et, tout mécontent qu'il soit de lui, ne se résigne pas encore à laisser « effeuiller Tartichaut ».
Le terrain était si glissant, l'affaire si mauvaise, que la Chambre, au scrutin, se partagea exactement par moitié (273 voix pour, 278 contre) sur la motion dé Bos. Celle de Combes, Tajournement à lasession d'automne, fut adoptée à la majorité de i3 voix.
Tout autre qu'André aurait compris, mais il était dans Tongrenage, et, bien plus, ne voulait pas s'en dégager. S'il y avait une mesure d'élémentaire équité, c'était de communiquer à Cuignet les rapports médicaux qui lui reconnaissaient la pleine jouissance de ses facultés ; André s'y refusa. Cuignet adresse une pétition à la Chambre ; la Commission conclut à la communication des rappjorts ; nouveau refus d'André. Cuignet insiste et reçoit en réponse des arrêts de rigueur (3).
(1) 6 juillet 1904.
(2j 8 juillet.
(3) La discussion d'une interpeMalion de Montebello sur le nouvel acte d'arbilrairc d'André fui ajoui'uée, à la rentrée d'octobre, par 305 voix contre 270. Lasies réclama alors, mais sans l'obtenir, la discussion immédiate du rapport de la commission
Moins d'un mois après ces incidents, huit jours après la fin du procès Daulriche, André donna sa démission, avançant la chute de Combes (i5 novembre 190/,).
Nous l'avons vu entrer au ministère de la Guerre à une heure troublée, où! l'armée fermentait encore. L'opinion républicaine continuait à s'inquiéter de l'hostilité, déclarée ou latente, des officiers et cherchait aux problèmes militaires des solutions démocratiques. La réduction de la durée du service à deux ans, la suppression des conseils de guerre, l'amélioration du sort matériel du soldat, plus d'humanité dans les reniements, plus d'inlellig-ence, chez l'officier, de son rôle social dans le service militaire universel (1), la réforme des commissions de classement, seules distributrices des grades, autant de questions pressantes, autant d'efforts.
Le problème de l'avancement au choix, difficile en tout temps et sous tous les régimes, était devenu aigu sous la République. La politique s'y était mêlée sous les régimes précédents, mais pour favoriser leurs amis les plus zélés. Au contraire, sous la République, c'était ses adversaii'cs qu'elle privilégiait. La grande majorité de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, qui ne s'était point ralliée, exclue des fonctions publiques ou s'en excluant elle-même, avait dirigé ses fils vers Tardes pétitions (25 octobre 1901). Les rapports médicaux ne furent communiqués à Cuii^net (ju'après la chute d'Anflré.
(1) Du rôle aocial de l" officier dans le aervice niililaire universel, parle commandant (depuis ij^énéral) Lyauthy, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mai'.s 1891.
mée ; ainsi s'était formé un corps d'officiers qui tenait le dévouement aux institutions du pays pour une tare. Comme ce corps d'officiers était maître de l'avancement par ses commissions de classement, les républicains avaient sujet de s'alarmer d'un commandement qui leur était plus contraire de jour en jour et se perpétuerait mécaniquement en vertu de la loi. Il y avait nécessité à extirper de l'armée cette hérésie, devenue souvent une vérité de fait : que la haine ou le dédain de la République était la première condition requise pour avancer. Avant d'appeler André à la succession de GallifTet, Waldeck-Rousseau l'avait longuement entretenu de cette question du choix des officiers, plus grave tous les ans et que l'Affaire avait violemment éclairée. André apercevait deux moyens de mettre un terme à l'ostracisme dont étaient frappés les officiers suspects d'attachement à la République : l'un, qu'il qualifia luimême de « révolutionnaire » : suspendre pour un temps, comme on avait fait de l'inamovibilité des juges, la loi de i834 sur l'état des officiers et la propriété des grades ; l'autre « pacifique » : réduire le rôle des commissions de classement à dresser des listes de présentation, dépassant du double ou du triple les nominations à faire; le ministre y choisira dans l'ordre qui lui conviendra (i). Waldeck-Rousseau écarta la première de ces mesures, sans s'étonner assez qu'André la lui eût proposée ; la seconde lui parut acceptable, parce qu'André lui fit valoir le précédent de Galliffet qui avait déjà réservé au ministre seul la nomination des officiers généraux (2) . Il lui recommanda toutefois de procéder avec beaucoup de prudence (3) ; s'il était juste de
(1) Cinq ans de Ministère, 12 à 16.
(2) Voir p. 45 et 05.
(3) Chambre des députés, séance du 4 novembre 1904, du
faire enfin leur part aux officiers républicains, il ne fallait pas retourner l'injustice contre les autres; il ne fallait demander de profession de foi à aucun, parce que « l'armée ne doit jamais jug-er la politique (i) » ; il fallait seulement exiger de tous qu'ils fussent loyaux et fidèles, parce que la fidélité et la loyauté envers le gouvernement légal du pays est l'une des vertus professionnelles du soldat qui commande à d'autres soldats (2).
iMieux instruit des choses de l'armée, Waldeck-Rousseau aurait repoussé également la seconde des solutions que lui offrait André.
Elle était moins brutale que la suspension de la propriété du grade ; elle était plus malicieuse. C'était tout autre chose de promouvoir sur de simples listes de présentation une cinquantaine de généraux, comme Gallifïet l'avait décidé, ou des milliers d'officiers. Le ministre de la Guerre peut étudier lui-même les dossiers des uns qu'il doit connaître personnellement; il ne peut examiner à lui seul les dossiers des autres ; quelle que soit sa capacité de travail, il abandonnera aux officiers de son cabinet « la formidable tâche de contrôler » les présentations et d'y faire un choix (3). Les commissions de classement peuplaient les grades hauts et moyens d'officiers bien apparentés, qui se tar-
coui s tlAiidré : « Il me dit : Agissez avec prudence et résolution. »
(1) Cinq ans, 16 : « Tout cela fut résumé par Waldeck-Rousseau en quelques-unes de ses fornmles concrètes et pleines, frappées comme des médailles. » Voir p. '415,
(2) Chambre des Députés, séance du 4 novembre 1904, discours de Jaurès : « Cette vertu professionnelle par excellence de l'officier sous la République, le dévouement aux institutions républicaines...»
(3) Ciiambre <les députés, séance du 17 janvier 1902, discours d'Adrien de Montebello, de Le Hérissé et de Berteaux.
guaient d'opinions hostiles au régime et étaient protéii^és parles meneurs des partis de réaction et par les dignitaires des congrégations (i) ; le cabinet du ministre nommera les officiers qui seront, ou se diront pour le besoin, républicains et produiront les plus pressants ou les plus habiles des parrains parlementaires. Ainsi le décret qui retire la principale de leurs fonctions aux commissions de classement (2) et met dans la main du seul ministre Tavancement de 20 à 3o mille officiers, n'est qu'une autre machine à moudre de l'arbitraire ; la protection restera le meilleur titre ; le mérite continuer;» à moins peser que les recommandations ; l'intrigue se poursuivra autour du « choix du Roi » avec la même âpreté qu'autour des dispensateurs d'hier.
André, interpellé sur son décret, l'explique ainsi : « Le ministre responsable substitué à la Commission irresponsable, cela veut dire que l'avancement des officiers est actuellement dans les mains du Parlement (3). » Devant le scandale de la formule, il atténue: ce ne sont ni les députés ni les sénateurs qui nommeront les officiers, ils contrôleront seulement les choix, au besoin en demanderont compte au ministre. Finalement, André promet d'établir un projet, qu'il déposera (4), mais qu'il laissera dormir, sur l'avancement à l'ancienneté par sélection en temps de paix, l'ancien neté étant la règle, comme en Allemagne, et la sélection subordonnée à des épreuves fixes (5). Cependant
(1) Lellres libres, pnr un Colonel, sur la Nalion el l'Armée, publiées dans le Temps. —Voir p. (îfi.
(2) Décret du 9 octobre 1900.
(3) 17 janvier 1902, interpellation de Cunéo d'Ornano.
(4) 21 octobre 1902.
(5) L'interpellation fut cloi^e par le vote de l'ordre <lu join ^5•^livant : « La Chambre, approuvant les déclarations du ministre de la Guerre >» (adopté par 287 voix contre 243) « et comp-
le mot a été dit, et parlementaires et officiers l'ont recueilli.
Depuis plusieurs années, André tenait deux registres qu'il avait intitulés « Corinthe » et « Carthage » ; il inscrivait sur l'un les noms des officiers qui lui étaient connus ou signalés par des amis sûrs comme républicains, sur l'autre les noms des officiers qu'il savait être hostiles ou qui lui étaient indiqués comme tels (i). « Provoquer et recueillir » de toutes mains des renseignements pour allonger ces deux listes ; à défaut des chefs militaires qui, pour la plupart, « s'obstinent » à ne pas rendre compte de l'attitude résolument hostile de certains officiers ou des actes de grossière intolérance qui se produisent dans certaines garnisons, s'adresser à la Sûreté générale et aux préfets; inviter les « parlementaires » à fournir des indications et des noms ; en demander « aux associations et aux groupements républicains », notamment à la franc-maçonnerie ; écouter les officiers qui viennent attester, soit <( leurs propres sentiments », soit les sentiments de leurs subordonnés, c'était, maintenant qu'il était ministre, le seul moyen « de découvrir ceux qu'il cherchait et de reconstituer ainsi l'esprit républicain dans l'armée (2) ». Les noms ainsi ramassés sont transcrits sur des « fiches », Les préférences d'André, (( à égalité de titre », porteront sur les officiers républicains ; ainsi seront-ils récompensés de leur loyauté, et leur sera-t-il tenu compte, « dans la mesure du possible », « des retards de carrière » que leur avaient valu leurs opi-
tant sur le gouvomement pour préparer la loi réglant Tayancement des officiers » (adopté à runaniiiiité de 807 votants).
(1) Capitaine Mollin, La Vérité sur Vaffaire des Fiches, 52.
(2) Chambre des députés, séance du 4 novembre 1904, discours d'André, et (linq ans de Minislère^ 304 et 306.
nions ; ce sera l'œuvre de réparation républicaine. Pourtant, André ne s'y arrêtera pas toujours et tel officier, « signalé comme nationaliste ou comme clérical (i)», ou « comme allant régulièrement à l'église », « faisant élever ses enfants au petit séminaire », « jésuite et plus propre à faire un moine qu'un colonel », « antidreyfusard », (( grand ami du curé », « fréquentant l'évêclîé elles vicaires généraux (2) », sera promu par lui au grade supérieur.
Voilà l'organisation, telle qu'il l'expose lui-même, et, nécessairement, dès que l'appareil commence à fonctionner, arrivent à la fois les recommandations et les dénonciations des civils, les protestations empressées et, aussi, les délations des militaires (3). Hier, c'étaient les officiers juifs, ou qui portaient seulement un nom à consonnance juive, ou ceux qui avaient épousé des femmes divorcées, ou qui se disaient simplement républicains, dont l'avancement était arrêté ou que des camarades « mettaient en quarantaine (4) ». La tare, aujourd'hui, ou le danger, c'est de porter un nom à particule, ou d'aller à la mes^e, ou d'avoir une femme qui se confesse et des enfants chez les religieux.
L'officier d'ordonnance, le capitaine Mollin, qu'An-
(1) Discours du 4 novembre 1904.
(2) Cinq ans, 316 et suiv.
(3) « Je n'ai jamais admis, sauf en cas de missions spéciales et ostensibles, que des renseignements de cette nature puissent être fournis par des officiers sur leurs camarades. » {Cinq ans, 307. ) — « Il me fut facile d'établir que des officiers indignes, heureusement fort rares, dénonçaient leurs camarades : j'en pris deux sur le fait. Je reçus bientôt toutes les pièces nécessaires pour éclairer le ministre. A ce dossier complet, je joignis la noie suivante...» (Capitaine Humbert, ancien officier d'ordonnance d'André, dans le Figaro du 13 janvier 1906). — Voir p. 409.
(4) Discours du 4 novembre 1904, et Cinq ans, 302 et suiv.
dré avait chargé principalement de tenir à jour ses registres et de confectionner les fiches, était francmaçon (i). Le sénateur Desmons l'aboucha avec le secrétaire général du Grand-Orient (2). Vadecard accepta, sans hésiter, d envoyer une circulaire à toutes ses loges; il leur demanda de le renseigner, « au point de vue philosophique et pohtique », sur les officiers des corps de troupes qui se trouvaient dans leur ville (3). Et bientôt les fiches affluèrent — 25. 000 en quatre ans — les unes véridiques, rédigées par des informateurs sincères, mais qui n'auraient jamais dû se prêter à telle besogne, les autres fournies par des sectaires du dernier ordre, par d'anciens officiers qui satisfaisaient des rancunes ou, encore, par des fournisseurs, bouchers, boulangers et épiciers, qui jugeaient le client (4). Et tout cela enflait « Carthage » et « Corinthe » (5), passait sur les feuillets des officiers retardait où avançait des soldats dans leur carrière
(( Le travail imposé gratuitement au secrétaire général du Grand-Orient était considérable (6). »
(1) MoLLiN, L'a//ai>e des F/c/ies, 76 :« J'étais, au cabinet du ministre, le seul officier maçon à cette époque. »
(2) Ibid, 77.
(3) Lettre du 20 juillet 1901 : « Très cher F.-., je vous serais très obligé de vouloir bien nous faire parvenir les renseignements dont il est question dans la note ci-jointe. Vous nous rendriez service... Veuillez agréer, C. F.., nos remerciements et l'expression de mes sentiments frat.-. dévoués. » Note : « Pourrait-on avoir des renseignements très complets et très détaillés au point de vue politique et philosophique sur tous les officiers supérieurs et généraux, commandants, lieutenantscolonels, colonels et généraux de...? »
(4) Quelques francs-maçons refusèrent de faire les enquêtes qu'on leur demandait : « Je n'ai ni le loisir, ni le goût, écrivait le journaliste Jougla, de faire des enquêtes sur les officiers de la garnison de Périgueux. » (9 novembre 1901.)
(5) MoLLiN, loc. cit., 76 et 95.
MoUin ne s'en tint pas là ; à Tinsu d'André (i), il engagea avec Vadccard la correspondance la plus extraordinaire. Ainsi il lui communiqua des listes d'officiers (( figurant déjà au tableau d'avancement (2) », de généraux de brigade et de division proposés, les uns pour le grade supérieur, les autres pour commandants de corps d'armée (3), d'officiers brevetés, « devant, par conséquent, être alïectés à un service d'État-major », afin que Vadecard s'informât spécialement de chacun. (( Les républicains auront satisfaction, les autres non » ; sur les notes de Vadecard, on fera avancer les uns et marquer le pas aux autres ; « on enverra dans les étatsmajors importants et agréables ceux qui seraient par hasard républicains », « pendant qu'on classera au contraire les autres dans des endroits comme Gap, Briançon et autres lieux de plaisance (4) ». Et, comme Vadecard, toujours « gratuitement », s'acquittait à merveille de la besogne, Mollin l'en remerciait avec effusion : « Je vous envoie^ lui écrivait-il, deux listes dont l'une représente les officiers qui, ne réunissant pas les conditions d'ancienneté suffisantes pour être maintenus au tableau de concours pour la Légion d'honneur, l'ont été cependant grâce à leurs opinions républicaines qui nous ont été connues par vous; et dont l'autre représente au contraire les officiers qui réunissaient toutes les conditions d'ancienneté et de notes militaires pouî* être maintenus, mais que nous avons éliminés parce que vous nous les avez signalés comme
(1) MoLLiN, loc. cil., 91. — Voir p. i03.
(2) Lettre du 31 octobre 1901, sur papier officiel, République française, Ministère de la Guerre, Cabinel du Minisire et timbre du Grand Orient, n° 9437 ; du 25 mars, des (5 et 15 avril 1902, etc.
(3) Letti-e du 7 lévrier 1902.
(4} Lettre du 8 mars 1902.
étant hostiles à nos institutions (i). » Et encore: « Avez-vous vu la dernière promotion ? Si oui, je pense que vous devez être content, caries généraux, les colonels et les officiers supérieurs nommés sont presque tous républicains. Vous êtes pour beaucoup, mon cher ami, dans ce résultat, et nous ne saurions trop vous remercier (2). » Il lui annonçait enfin un travail plus vaste « sur l'État-major tout entier », qui nô pouvait être « poursuivi utilement sans son concours (3) ». Aussi bien fallait-il se hâter, car il n'était pas certain qu'André « restât longtemps au pouvoir (4) ».
Bien que le général Percin, chef du cabinet d'André, fût lui-même en rapports avec Vadecard (5), il finit par s'inquiéter, avertit Waldeck-Rousseau (6), demanda s'il ne devait pas donner sa démission. Waldeck-Rousseau l'en dissuada, tout en lui recommandant de s'abstenir, pour son compte, de pratiques aussi détestables, puis prévint Combes de ce qu'il avait appris, l'avertit que, le jour oi^i les procédés mis en vigueur par André seraient connus, « ils déchaîneraient de légitimes colères (7) ». Combes négligea l'avertissement, ou bien André eut vite fait de le rassurer, atteint de cette immoralité qui, trop souvent, vient aux hommes au pouvoir du pouvoir lui-môme, de l'usage de la force (8).
(1) Lettre du II mars 1902.
(2) Lettre du 16 octobre 190L
(3) Lettre du 11 mars 1902.
(1) Lettre du 4 mai 1902.
(5) MoLLiN, loc. cit., 88 et 87, fac-similé de deux lettres de Percin à Vadecard.
(6)24 décembre 1902.
(7) 30 décembre 1902. — Xote de Waldeck-Rousseau. (Testament politique, 03 à (Jo.)
(8) Cbambre des députés, séance du 4 novembre 1904, discours de Combes : « Il ne m'était resté de la conversation qunn souvenir assez vague. » Ilditensuite qu'il avait demandé
Percin se confia également à Clemenceau, à Picqnart et à Hartmann. Un autre officier du cabinet, le capitaine Humbert, rédigea une note qu'il fît remettre à André, signalant le danger et la honte des procédés de délation, « coutumiers aux jésuites », auxquels avaient recours, u sous prétexte de républicanisme », « des officiers tarés ou incapables ». André, pour toute réponse, envoya Humbert dans* un régiment. Humbert répliqua par sa démission (i).
La besogne qui se faisait au Grand-Orient, pour le compte d'André, était trop grave pour que la pensée d'en vendre le secret et les preuves aux nationalistes ou aux cléricaux ne vînt pas à quelque misérable. Bidegain, secrétaire de Vadecard, déroba les lettres les plus importantes de Mollin et plusieurs centaines de fiches, qui étaient en double au Grand Orient, et les vendit pour quarante mille francs (2) à Guyot de Villeneuve et à Syveton (3). Villeneuve, ancien officier, parut plus qualifié pour porter le dossier à la tribune (28 octobre 1904).
Aubaine, joie inespérée pour l'opposition de droite. Depuis plus de deux ans, tous ses efforts contre l'exécution de la loi sur les associations avaient échoué, invocations au droit, à la liberté, éternelle patronne des jours malheureux, manifestations touchantes ou bruyantes,
des explications à André et qu'André lui avait répondu qu'il faisait contrôler toutes les fiches «■ par les services compétents, soit les services militaires, soit les services civils que Combes avait mis à sa disposition ».
(1) Lettres d'Humbert à André, du 8 août 1902 ; à Jaurès, du 8 octobre 1901. — Je fus renseigné par un autre officier du ministère de la Guerre et j'avertis, inutilement, André.
(2) Fernand Hauskr, L Affaire Si^veton; Bonnamour, Gabriel Syveton, 137; lettre de Bidegain à V Éclair, du 12 août 1906.
(3) Syveton, après son invalidation, avait été réélu, le 7 juin 190H, par e.'jTS voix contre 5001, à quatre concurrents.
LA Hi:visio\ 401
chouanneries de commande, douloureux exodes de ces religieuses que Com])es lui-même avait honorées (i). — Dès les premiers jours de son ministère, les paysans bretons, g-risés de prédications et d'alcool, dressèrent des barricades pour obstruer l'accès des écoles condamnées, sonnèrent le tocsin, accueillirent les magistrats et les soldats à coups de pierres, les inondèrent d'ordures et de boue. Tout de suite ces laides émeutes irritèrent l'opinion répu])licaine, la décidèrent à poursuivre la lutte (( jusqu'à désarmement complet de rennemi(2) ». — La popularité de Combes s'étendit sous les colères qui éclataient à la tribune ou remplissaient les journaux. Ce petit vieillard, inconnu la veille, incapable de reculer, qui lie parlait pas pour les académies, surprit par sa résolution. Si la démocratie était repartie en guerre contre les moines, ce n'était point pour s'arrêter devant des textes de loi, Combes lui-môme se tut-il airété d abord devant eux; ou devant les principes qui, après l'avoir aidée à vaincre, la gênaient; ou encore devant la liberté sous le plus noble' de ses aspects: celle des autres. Tout ce gros du parti républicain n'avait point cessé, un seul jour, de suivre Combes. — La démocratie est la force elle nombre : TÉglise, si elle était le nombre et la force, que ferait-elle? Cet argument suffisait. Combes a pour lui «le peuple », (( le sentiment populaire, force immense, écrit un ancien défenseur de Dreyfus, à laquelle rien ne résiste dans une démocratie (3) ». Discuter Combes, môme dans ses variations, c'est l'hérésie,
(1) Ciiambre des députés, séance du 12 juin 1902, discours de Combes : « Les œuvres d'assistance et de dévouement, celles où sont eii^œuvre la seule foi religieuse et le désir d'utilité à riuimanité souffrante, »
(2; Chambre des Députés, séance du 9 juillet 1902, discours de Combes.
(3] Anatole Francii, préface d'Une Campagne laïque, 36.
s'exclure soi-même du parti républicain. — Et maintenant, on le tenait, on pensait le tenir par la faute d'André, par sa complicité certaine avec André, par ce bas espionnage des officiers systématiquement organisé, par le mot qui s'enfonçait comme une flèche au cœur même de ce pays honnête et loyal : la délation.
« Il fallait bien, dira un ami de Combes (i), que les républicains fournissent des armes à Tadversaire. » Nulle arme plus redoutable que celle-là, plus empoisonnée.
Une campagne de presse adroitement menée (9) avait commencé à révéler qu'il existait au ministère de la Guerre une organisation régulière de la « délation ». André, en réponse à une interpellation du lieutenantcolonel Rousset (3), et ignorant tout de la trahison de Bidegain, insista sur la question de l'avancement au choix. Il affirma à plusieurs reprises « que rien ne le guidait dans la distribution de Tavancement que l'idée de le donner au plus digne ».
Villeneuve demanda alors la parole, donna lecture des lettres de MoUin à Vadecard et d'un certain nombre de fiches. Du frère Bénicourt, de Saint-Quentin, sur le général Lacoste: « Fripouille de mauvais aloi... » Du frère Bernardin, juge de paix à Pont-à-Mousson, sur le général Heurtault : u Jésuite, sale jésuite, triple jésuite qui salit l'armée. » Il en existait des milliers et des milliers de pareilles. Des officiers, qu'il nomma, se seraient faits « délateurs », fournisseurs en gros de l'agence maçonnique (4).
(l; Gérault-Richard (Voir p. 406^.
(2) Matin et Figaro.
(3) Sur des incidents qui s'étaient oroduits dans les écoles militaires.
(4) Le capitaine Baltzinger, les commandants Bouqueiro, Pasquier et Rat.
Les députés ministériels, surtout les socialistes, crient d'abord que les documents sont apocryphes, que ce sont des faux ; sous la stupeur, Thonnêteté se révolte ; nul n'eût songé à prendre la défense de ces procédés de basse police, de plaider seulement les circonstances atténuantes. André, fatigué depuis longtemps, - à l'été, il avait demandé à Combes de s'en aller (i), — malade ce jour-là, était affalé à son banc. Il ne connaissait pas les lettres de Mollin, mais sut bien, dès la première ligne que Villeneuve en lut, qu'elles étaient authentiques ; et il connaissait les fiches des francs-maçons, en avait fait abondamment usage, avec l'intime conscience d'une faute. Depuis que les journaux, avertis, avaient lancé l'accusation, Mollin, par ordre, avait emporté les fiches, afin qu'on pût affirmer qu'il n'y en avait pas au ministère de la Guerre (2).
Combes, les autres ministres, demandent "des explications à André. Il répond qu'il entend, connaît pour la première fois ces lettres, qu'il s'informera, qu'il n'en sait pas plus.
Le malheureux est frappé d'un tel coup qu'il n'a point la force d'arrêter Villeneuve, de donner cette explication. C'est Combes qui la produit, dit tout de suite que « l'officier d'ordonnance du ministre a eu tort de faire appel à la personne dont il a été si souvent question » ; puis, avec sa vigueur, sa combativité ordinaire, il prend l'offensive, approuve André de s'être renseigné auprès des préfets, « rien n'étant plus logique ni plus légal », — ce qui avait été aussi l'avis de Waldeck-Rousseau (3)
(1) Chambre des députés, séance du 4 novembre 1904, discours «l'André.
(2) Mollin, loc. cit., 219 et 220.
(3) « J'admettais très bien que les préfets, représentants du pouvoir central, fussent consultés pour les avancements importants. » (Note sur sa conversation avec Percin. — Voir p. 399).
— se félicite d'avoir, par une circulaire (i), invité les préfets à fournir des indications, aidé ainsi à « commencer l'épuration dont se plaint la droite », et il jette à Villeneuve et à ses amis qu'ils étaient moins susceptibles « quand les portes du ministère étaient toutes grandes ouvertes à la Congrégation ».
Diversion qui n'excusait rien, bien plus aggravait le cas d'André et de tous ceux qui avaient tant protesté contre l'influence de la Congrégation. C'est de ce sophisme que Mollin s'est intoxiqué, perverti. « Autrefois le père Du Lac présidait à la confection des tableaux d'avancement et des tableaux de concours. Les républicains ne furent pas contents. Ils ont le rare bonheur de trouver un ministre qui se renseigne sur les sentiments politiques des officiers. Voulait-on qu'il les devinât (2) ? » Mollin s'admirait comme le père Du Lac des républicains, y trouvait sa gloire.
Villeneuve a terminé ses lectures, il en tire la conclusion. André et Combes, d'accord avec le Grand- Orient, (( ont organisé contre l'armée la délation et l'espionnage », « divisé les officiers, semé la discorde parmi eux ». « André ne peut plus rester sur ces bancs; il a trahi l'armée. L'armée n'a plus de chef, en appelle au Parlement. »
Il descendit de la tribune au milieu des acclamations de la Droite, des applaudissements du Centre, d'une partie de la Gauche. Concert d'indignations loyales, de fausses vertus, de haines et de convoitises politiques.
Que pouvait répondre André? Qu'il blâmait très énergiquement « les agissements qui venaient d'être déroulés devant la Chambre » ; qu'il n'admettait point ces
(1) Du 20jum 1902.
(2) Mollin, loc. cit., 94.
procédés ; qu'il demandait pourtant à examiner les documents, «certains pouvant être considérés comme faits pour les besoins de la cause » ; que, si les faits étaient exacts, il prendrait les mesures nécessaires ; bien plus, qu'il n'hésiterait pas àconsidérer sa responsabilité comme engagée et qu'il viendrait l'offrir à la Chambre (1).
Il ne pouvait parler autrement ; mais les gauches attendaient autre chose, se raccrochaient à l'espoir d'un démenti, de raffirmation, véridique ou cynique, qu'on était en présence d'une immense mystification. Compromises par lui, par la sottise de Mollin, muettes, elles le regardèrent capituler, flotter, sombrer comme une épave.
Il y avait à la Chambre plusieurs des hommes qui, trois ans durant, avaient lutté, non pas seulement pour Dreyfus, pour l'homme de l'île du Diable, mais pour le droit, la justice, l'épuration, non pas de l'armée par des procédés déshonnêtes, mais de la politique par la morale. C'était à eux de parler, d'arracher aux nationalistes, aux glorificateurs d'Esterhazy et d'Henry, leur récente vertu. H y a des idées si hautes qu'aucune catastrophe ne peut, ne doit les atteindre; il fallait les porter plus haut encore. Si toutes les belles croyances étaient mortes, il fallait faire comme ceux des catholiques qui ont perdu la foi : « en garder l'attitude (2). »
11 y avait une chose à ne pas faire : s'approprier les dépouilles, les façons de raisonner, les accommodements de conscience, les distinguo de l'ennemi qui tenait sa revanche morale.
Sauf Vazeille, c'est ce qu'ils firent pourtant. Gérault-
(1) « Très bien! très bien! à gauche. » Pas un applaudissement. « Mouvements divers. » (Compte rendu sténographique.)
(2) C'est ce que dit Sainte-Beuve de quelques-uns des derniers jansénistes. (Porf/îoya/, IV, 347.)
Richard est allé chercher à la Bibliothèque les listes de la souscription Henry, que Mollin avait compulsées avant lui (i). Il y a trouvé les noms de trente-cinq généraux, de quatre colonels, de quatre-vingt-neuf commandants, de cent quatre-vingt-quatre capitaines, ne dit pas qu ils étaient presque tous en retraite (2), donne lecture de quelques citations. Est-ce que « la République n'a pas le droit de connaître les tendances politiques des officiers » ? Lui, du moins, k il n'a pas envie d'être bouté hors de France, de recevoir des lavements au vitriol, de se voir tanner la peau ». -^ Puis, voici Jaurès : « Sera dupe qui voudra I Sera complice qui voudra ! »
Tout à l'heure, Barthou, interrompant Villeneuve, s'est étonné « qu'il n'y eût pas dans la Chambre un mouvement d'indignation unanime devant les faits abominables qui lui étaient dénoncés ». Jaurès le prend à parti, lui rappelle « la journée tragique » où Chanoine déserta, trahit Brissonà la tribune : que fit ce jour-là Barthou ? Il donna le coup de poignard à Brisson, et la République faillit « aller aux abîmes, avec menace de coup d'État ». Aussi, lui, Jaurès, supplie les républicains de retrouver leur sang-froid, de ne pas renouveler cette faute. « Ils n'aideront pas les césariens, entrepreneurs de guerres et d'aventures, à renverser le gouvernement. »
Ainsi, les anciens partisans de Dreyfus, qui siégeaient dans la Chambre, laissèrent à d'autres, k des adversaires ou à des ralliés delà dernière heure, Barthou, Doumer, Noulens, Mirman, Klotz, l'honneur de réprouver ces indignités. « L'immense majorité des membres
fl) Loc. cit., 95.
(2) Voir t. IV, 440.
de la Chambre les condamne », dit Doumér. Pourquoi ne le disent-ils pas?
Ils finirent par le dire, timidement, mais ne pouvant se résigner à frapper André qui aurait entraîné Combes. Les dignitaires de là Maçonnerie, qui siégeaient à la Chambre, Réveillaud, Meslier, affirment que le Conseil de l'ordre du Grand-Orient n'a rien connu de cette correspondance de Vadecard et de Mollin. Maujan rédige un ordre du jour qui permet d'attendre (i). 11 n'ose pourtant pas écrire le mot de confiance. André accepte.
Par 4 voix seulement (2), la Chambre accorde le sursis (3). Sans le vote des membres du cabinet, ministres et sous-secrétaires d'État, André était par terre.
Pendant qu'on dépouillait, pointait le scrutin, le bruit s'était répandu que le ministère était en minorité. André, aussitôt, écrivit sa démission, la remit à Combes. Le vote connu, il la reprit.
André, rentré au ministère de la Guerre, s'informe de l'exactitude des lettres, « Réponse navrante. Les lettres sont authentiques. Elles ont été bien écrites
(1) « La Chambre, blâmant, s'ils sont reconnus exacts, les procédés inadmissibles signalés à la tribune, et convaincue que le ministre de la Guerre donnera, dans ce cas, les sanctions nécessaires..."
(2) Le paragraphe : << Convaincu que le ministre...» est accepté par 278"voix contre 274 ; l'ensemble lut adopté par 294 voix contre 2(îH.
(3) Noulens avait déposé un ordre du jour de blâme. La priorité fut accordée à Tordre du jour de Maujan par 298 voix contre 28?. — La majorité était composée de tous les socialistes (Jaurès. Briând, Pressensé, Rouanel), de presque tous les radicaux (Sarrien, Bourgeois, Buisson, Guyol-Dessaigne, Cruppi, Berteaux) et d'un certain nombre de modérés (Etienne, Thomson, Siegfried). La minorité comprenait le centre, la droite, les nationalistes cl les principaux dissidentfi (Millerand,Leygues, Lanessan, Cailiaux, Baudin, Douiner, Klotz, Barthou, Charles Bos, Noulens, Vazeille).
408 1 1 1 S T O I R E DEL A F E A I !î 1-: OUI: Y E L S
sur papier officiel, telles qu'on les a lues (i). » Où sont les cent autres? celles où <( la manie épistolaire de leur auteur » s'est épanchée contre André? où Mollin, certainement, a déploré que, malgré les fiches maçonniques, André ait promu tant d'officiers dénoncés comme cléricaux, réactionnaires, anti-dreyfusards ? (( Personne ne peut répondre (2). »
Apparemment, elles étaient encore au Grand-Orient. Une dernière fois, on eût pu causer avec Vadecard.
Le lendemain (29 octobre), au Conseil des ministres, on décida le sacrifice de Mollin; André y consentit.
Mollin l'avait vu avant le conseil, « Irisle, ennuyé, nullement hostile (3) ». Il lui expli({ua, par le secrel maçonnique, qu'il ne l'eut point informé de sa correspondance avec Vadecard. Vers le soir, André l'appela, lui signifia « qu'il eût à quitter son cabinet et à rejoindre son régiment » ; Mollin préféra donner sa démission (4). Selon Mollin (5), André, « fiévreux, agité », lui aurait tout de suite demandé sa démission qu'il aurait d'abord refusée. Puis, André insistant, Mollin, « fou de douleur », consent. Sur quoi, André, redevenu « froid et sec », lui donne Tordre d'aller chercher les fiches, qui sont aussitôt brûlées; un contrôleur dresse a un procès-verbal d'incinération (6) ».
Pour les qualité officiers que Villeneuve avait dénoncés comme des « délateurs », André les fit interroger. Ils protestèrent « qu'ils n'avaient jamais donné ou demandé à des camarades des renseignements sur
(1) Cinq ann, 330'
(2) Ibid., 331.
(3) Mollin, loc. c/7.,2()(j.
(4) Chambre des députés, séance du 4 novembre 1904, discours d'André.
(5) Loc. cit., 212.
(H) Ihid., 224.
(rnutres camarades. Ils avaient donné seulement à leurs loges, et sans passer par aucun. intermédiaire, des renseig-néments sur les officiers qu'ils connaissaient personnellement et qui demandaient à entrer dans la maçonnerie (i) ». L'explica'ion, pour deux d'entre eux au moins, Pasquier, commandant des prisons militaires de Paris, et le commandant Bouqueiro, était matériellement inexacte (2). André l'accepta pourtant : c'étaient d'excellenis soldats, de vieux républicains, qui n'avaient reçu aucune faveur ; « il n'y avait à prendre contre eux aucune mesure ».
Maintenant tous les jours, les journaux de l'opposition (3) publiaient des « fiches », en remplirent leurs colonnes pendant deux mois, jusqu'à la fin de décembre, tant Bidegain en avait volé. Et c'était toujours la mèmeaccusation monotone, vraisemblablement exacte pour beaucoup d'officiers, qu'ils n'étaient point républicains, qu'ils professaient des opinions cléricales, qu'ils allaient à l'église, qu'ils n'avaient point cru à l'innocence de Dreyfus; parfois des indications grossières sur la vie privée ; et il n'était que trop vrai qu'André s'était renseigné là, car Bidegain avait encore livré à
(1) Chambre des députés, séance du 4 novembre 1904, discours d'André.
(2) La plupart des officiers, plus <le cent, qui avaient été rol)jet de ienseiî?nements donnés par Pasquier à Vadecard, n'avaient point demandé à entrer dans la maçonnerie, ainsi que cela résulte de la publication des fiches. Bouqueiro avait rédigé notamment deux fiches sur le s^énéral Silvestre, « actuellement chef de la mission française en Mandchourie, venant de l'Elysée, sournois, hypocrite, capable de toute trahison, qui devrait être exclu de la garnison de Paris; démissionnerait alors et débarrasserait l'armée », et sur le général Lachouque, « craintif, désireux de uiénager tous les partis, ayant évidemment ses sympathies du côté clérical »
(3) Figaro, Gaulois, Écho de Paris.
Syveton un tableau de concours pour la Légion d'honneur, paraphé par le ministre, avec renvoi, pour chaque candidat, aux fiches de Mollin. Parmi ces candidats se trouvaient des officiers qui étaient en Chine ou au Tonkin. Un commandant de coxps d'armée, suivant l'exemple d'en haut, avait correspondu avec Vadecard, réclamé le concours de la maçonnerie pour « désensoutaner l'armée des officiers inféodés à Sarto >' (le pape Pie X) ; le général Peigné se targuait encore d'avoir fait envoyer à la frontière de l'Est, comme en punition, un chef de bataillon et quatre capitaines (i). On publia également la note de Waldeck- Rousseau sur ses conversations avec Percin et avec Combes.
A chaque liste de fiches qui paraissait, le dégoût des honnêtes gens montait. Le mal fait à l'armée, au corps d'officiers était immense. La « délation maçonnique » était un mal: quelque légitime qu'en fut la révélation, cette publicité incessante, inlassable, était un autre mal, de conséquences aussi graves.
Défendre les «fiches », aucun moyen de mieux servir ceux qui les avaient achetées et profitaient du scandale. Que le conseil de l'ordre du Grand-Orient, après avoir déféré Bidegain à la justice maçonnique, lançât à tous les frères un appel public, oii il « glorifiait » les actes qu'on lui reprochait (2), décrétait que la société
(1) Lettre du général Peigné, commandant du 9* corps d'armé«> au T.-. C.-. F.-. Vadecard. du 29 août 1904.
(2) « Dont nous nous glorifions justement. . . Et c'est devant les cris de pudeur eflarouchée de ces gens-là que tant de républicains de la Chambre, parmi lesquels tant de maçons, se sont un instant émus! Si bien qu'aucun n'a pu dire, au moment opportun, la parole qu'il fallait, ni saisir l'occasion de glorifier la Maçonnerie, attaquée par ses éternels adversaires, et prorlamer, à la face de tous, qu'elle avait bien mérité de la Républi-
LA REVISION 4n
« avait bien mérité de la République » et « signalait à tous les ateliers, à tous les itiaçons présents et à venir, les votes de défaillance, de peur et de lâcheté d'un certain nombre de républicains » qu'il excommuniait, cela prêtait surtout au ridicule. Mais Jaurès et les socialistes tiennent le même langage, ge reprochent comme une faiblesse d'avoir cédé, un instant, au premier mouvement, quand ils ont paru regretter, comme indignes de la République, les procédés de Mollin, et ils fout grief à André d'avoir accepté ou requis la démission de « ce bon et courageux serviteur ». L'indignation do la Chambre n'a été qu' « hypocrisie », « impudence » et « pharisaïsme » chez les uns, « panique » chez les autres (i). Jaurès allègue enfin les ( fiches » de Guénée et d'Henry sur des hommes politiques, dont Targe a révélé l'existence à l'une des audiences du procès Dautriche (2), le même jour où Villeneuve a porté celles de Mollin et de Vadecard à la liibune de la Chambre.
(Uemenceau, qui souhaitait lachute de Combes, se souvint des idées qu'il avait défendues pendant l'Affaire. Qu'André recommençât, « avec ou sans la francmaçonnerie, les dossiers secrets de l'affaire Dreyfus », il n'y avait là, dit-il, « que du jésuitisme retourné ». Le secret, en lui-même, était un mal, invitait au mensonge, à la diffamation « pour perdre l'ennemi (3) ».
(juG... Beaucoup, nous l'espérons, auront le temps de se ressaisir. Nos ateliers, en attendant, tiendront l'œil sur eux ...» (Appel du 4 novembre, signé : le président du Conseil de l'Ordre Lafferhe, député ; les vice-présidents : Sincholle, J.-IÎ. Mo-
RTN).
(1) Humanité du 5 novembre 1904.
(2) Voir p. 38.S.
(H) Aurore du 4 novembre 1904. — Picquart s'expliqua dans la Gazelle de Lausanne : « Les pratiques de délation qui ont été
Je ne fus pas moins net dans un article du Siècle{,):
Quand j'ai raconté, pour la première fois, que le P. Du Lac, dans sa cellule, avait toujours l'Annuaire militaire sur sa table, le scandale fut grand. L'annuaire a changé de table. Ce n'est pas pour cela que nous avons combattu à Marathon... L'homme qui a vendu ces lettres qui parurent d'abord des faux, on l'appelle partout « mi-sérable » et « Judas ». Certes, oui ! Comment oublier que des officiers furent « notés » sur les indications de ce « misérable » et de ce « Judas » ?... Qu'un gouvernement aille droit de se renseigner par ses propres agents, ses agents directs, responsables devant la loi, sur la loyauté des officiers, nul, sous aucun régime, ne l'a jamais contesté. La loyauté d'un officier envers le gouvernement, ce n'est pas sa conscience, politique, philosophique, religieuse — domaine impénétrable, — c'est son attitude respectueuse de la constitution et des institutions, ou iiostile, et qui, à proprement parler, fait partie de la discipline. Mais le droit s'arrête là. Plus loin, c'est l'Inquisition. Avec d'autres agents, c'est la délation, l'espionnage à l'intérieur, la corruption, toute une semaille affreuse de haines et, finalement, nécessairement, la trahison, le Bidegain qui vend ses papiers, « vos» papiers, et passe la frontière... Est-ce décidément une loi de l'histoire que les vainqueurs n'ont pas plus tôt triomphé qu'ils prennent aux vaincus leurs vices ? Au moins le jésuite d'hier ne trafiquait pas de ses secrets... On veut attacher l'armée à la République ; si on voulait l'en détacher, comment s'y prendrait-on ?
Un peu plus tard, comme le comité central de la Ligue des Droits de Vliomme avait refusé, malgré
* révélées et que je trouve odieuses et détestables.... » (5 janvier 1905.) (1) 3 novembre 1904.
de pressantes instances (i), de se prononcer contre le système des fiches, « abdiquant ainsi sa fonction moralisatrice (2) », j'adressai ma démission à Pressensé. SuccesseurdeTrarieuxàla présidence delaLigue,ilavait écrit de notre émotion c qu'elle faisait plus d'honneur à notre probité qu'à notre sens critique ». « Je sais, lui dis-je, qu'il est dangereux de refuser d'incliner sa conscience devant les sophismes des partis; je sais aussi que ces sophismes sont éphémères, comme les intérêts qu'on croit ainsi défendre ne sont qu'apparents ; et que les partis, qui se détachent des principes d'où leur sont venues la force et la victoire, vont au devant des pires aventures (3). » Je fus remplacé au Comité central, dont je faisais partie depuis le premier jour de la Ligue, par Anatole France, dont Mollin était alors le gendre.
La discussion reprit le 4 novembre, sur trois interpellations (Guyot (le Villeneuve, Befteaux, Jaurès); la Chambre en ordonna la jonction.
André se tint en selle, mais douloureux à voir. Il a compris enfin, par le scandale, toute la laideur des notes secrètes, des procédés» d'investigation secrète empruntés à l'adversaire (4) », soufFre de son nom éclaboussé et n'a point le courage du seul acte vraiment noble : avouer son tort.
Il plaida longuement, se couvrant de Waldeck-Rousseau, revendiquant pour le ministre de la Guerre n le droit et le devoir de s'informer de toutes parts ». Alors même qu'il eût été exact « que les qualités militaires
(1) De plusieurs présidents des sections de province, Bougie, Louis Comte, Charles Rist, etc..
(2) Lettre de Bougie.
(3) 19 et 20 décembre 1904. — Emile Bourgeois, professeur b la Sorbonne, donna sa démission pour le même motif.
(4) Clemenckau, Le Système des fiches secrètes, dans la Dépêche du 3 décembre 1904.
eussent passé pour lui en première lig;-ne (i) », — et les lettres de Mollin,. les feuilles signées de lui, avec renvoi aux fiches, le démentaient, — le système qu'il avait pratiqué ne restait pas moins « détestable (2) » et profondément corrupteur. Il allégua ensuite les actes d'intolérance, de grossière suspicion, dont avaient été victimes, en d'autres temps, des officiers juifs, puis d'autres faits, inexacts ou puérils (3). Cela parut le procès de l'armée elle-même, intolérable dans la bouche de celui qui était encore le chef de l'armée. Enfin il reconnut que a Mollin avait été autorisé à dertiander des renseignements et à en recevoir » ; son tort avait été « d'en donner » ; « le manquement *au devoir professionnel était là », et c'était pour cela qu'André avait accepté sa démission.
Guieysse, vieux républicain, qui avait été ministre avec Bourgeois, lui dit rudement : « Vous vous cachez derrière un subordonné. »
Tout le temps qu'il parla, la Droite, le Centre, hachèrent son discours d'interruptions et d'injures. Il ne trouva pas une phrase, pas un mot qui portât. Il dit en
(1) Cinq ans, 332.
(2) C'est ce que dira Combes dans son discours du 17 novembre 1904.
(3) « Qu'un officier de la garnison de Paris «évitait de saluer le président de la République » (l'officier ne le connaissait pas : « qu'un colonel avait sorti un fanion portant les insignes de la royauté pour remplacer à la manœuvre le drapeau tricolore » (il dut convenir que le fanion habituel était en réparation et que le colonel ne s'était servi qu'une fois d'un fanion historique , conservé dans là salle d'honneur du régiment). — André ne nomma pas l'officier qu'il mettait en cause. Combes le désigna: « Le colonel dont il était question commandait un régiment à Valence. » Lasies dit aussitôt qu'il s'agissait du colonel de Quinemont. Chautemps, radical, le tenait en haute estime et avait demandé qu'il fût promu général. André l'avait mis à la retraite d'office.
terminant a qu'il n'était pas monté à la tribune pour défendre son portefeuille », « qu'il restait à son poste pour y défendre la République et rassurer les officiers républicains ».
Berteaux, sous couleur de l'inlerpeller, plaida les circonstances atténuantes, insista sur le danger qui était apparu à Gallitîet lui-môme, à Tépoque de l'Affaire, d'un commandement dominé « par l'esprit clérical et réactionnaire », pendantque» les officiers républicains, traqués, brimés, réduits au silence, étaient condamnés à être des parias dans l'armée de la République ». Mais il dit aussi que le remède n'était point « les noies secrètes » ; que le mal profond, c'était le régime de la faveur par l'avancement au choix, qu'il s'exerçât dans un sens ou dans l'autre, car « les caractères les mieux trempés s'y abaissaient ». Il était urgent, en conséquence, « de faire aboutir une loi sur l'avancement », avec majoration d'ancienneté pour les titres exceptionnels, et d'assurer ainsi au corps d'officiers « toutes les garanties de la justice et du droit ».
Jaurès, au contraire, n'apercevait aucune limite « au contrôle civique », dépassant ainsi Combes et André lui-même (i), et plus furieuses étaient les clameurs contre lui, plus il s'exaltait, à la manière d'un prophète, s'envolant en de magnifiques périodes sans souci d'ailleurs de se contredire. Tantôt, il réclama «le dévouement à la République comme la vertu par excellence de l'officier sous la République (2) » ; tantôt, îl proclama
(1) Les socialistes allemands, Kautsky, dans le Vorwaerls, lui donnèrent tort : « La surveillance policière ou même privée doit être réprouvée, qu'il s'agisse des officiers ou des autres serviteurs de l'État; les plus grandes canailles d'un pays sont les dénonciateurs. »
(2) Le lieutenant-colonel Rousset, nationaliste : « Vous avez raison ; sur ce point, nous sommes d'accord. »
« qu'avec le perpétuel renouvellemenl des problèmes techniques que l'officier moderne doit résoudre, les premières des affirmations républicaines étaient le tiavail et la science (i) »; et, tout à coup, des hauteurs nuageuses ou des sphères limpides où il s'était élevé, il descendait, fonçait sur l'interrupteur, le frappait, l'étourdissait ; u Ne méprise pas qui veut ! » dit-il à l'un d'eux (2), ou, encore, de sa belle voix sonore et gaie : (( Une des joies les plus exquises de ma vie sera d'avoir offensé la délicatesse de M. Lasies. »
Combes, lui, avec sa finesse de vieux théologien, sa vieille pratique des manœuvres sur le terrain aux accidents variés qu'est un Parlement, se garda de l'apologie. Dix fois, il répéta « qu'il blâmait les moyens employés au cabinet du ministre de la Guerre » ; d'ailleurs, l'officier coupable « s'était fait justice » et il ne supposait pas « qu'on voulût le fusiller ». Pourtant, il entendait que « les fonctionnaires militaires, comme les fonctionnaires civils », fussent soumis au contrôle « soit des préfets », « soit de l'opinion publique ». Ainsi avait il conscience « de n'avoir pas mérité l'animadversion que l'opposition appelait sur sa tète », et avait- il confiance dans la Chambre, dans sa majorité républicaine u qui ne livrerait pas l'armée aux hasards d'un changement de cabinet ».
Il sentait son « bloc » crevassé, prêt à se disloquer, cherchait à le retenir, à le cimenter, une fois de plus, par la peur des réactions.
Ce qu'il redoutait toutefois, ce n'était point la Droite, dont les violences le servaient, ni même le Centre, mais les anciens ministres de Waldeck-Rousseau, les
(1) MiLLEVOYE : « Voilà tle rexcolleiit militaiisjiK
(2) Pugliesi-Conti;
amis, radicaux ou socialistes, de Doumer et ceux de (^-lemenceau qui s'étaient séparés de hii et le combattaient. Les uns lui reprochaient d'avoir méconnu l'esprit et, même, la lettre de la loi sur les associations qu'il eût fallu appliquer « dans un esprit d'apaisement et de justice » ; « il en avait fait une loi d'exclusion, quand elle était une loi de contrôle » ; après avoir repoussé la société religieuse dans ses frontières, il l'y avait poursuivie ; il n'a tenu compte ni du passé « auquel le présent tient encore par de profondes racines », ni de l'avenir, qui insensiblement modifie les choses; il a arraché aux Chambres des lois dures dont le résultat est vain ou à peu près; il a fermé dix mille écoles cong-réganistes, pour voir se rouvrir aussitôt cinq mille écoles libres, « où l'extérieur, l'apparence et le costume sont seuls changés, où les sentiments sont les mêmes » ; il ne sait pas vivre un jour « sur les idées qu'il s'est faites la veille », les sacrifie à la fraction la plus violente de sa majorité, à ses amis les plus impatients et, s'il se trouve quelqu'un d'assez hardi pour reprendre sa propre solution de la veille, il la dénonce comme une intrigue (i). — Les autres, qui l'avaient suivi dans cette guerre à outrance contre les associations religieuses, lui faisaient grief de tout réduire « à cette âpre lutte contre les forces du passé » ; il ne poursuit que « les démolitions », ajourne sans fin « les constructions impatiemment attendues », « abandonne à d'autres le soin de résoudre les problèmes sociaux (2) », néglige pareillement tant d'autres questions urgentes, écono-
(1) Discours de Waldeck-Rousseau au Sénat, séances du 27 juin et du 20 novembre 1904,
(2) Discours de Millerand à la Chambre, séance du 17 mars
miques, juridiques, financières ; « pourvu qu'il ait chaque matin sa charretée de moines et de nonnes (i) », tout est bien ; il a fermé ainsi les yeux sur la désorganisation de la marine, livrée à Pelletan, « qui devient un péril national (2) », et sur l'imprudente politique de Delcassé, qui ne parle de rien moins que « d'isoler. l'Allemagne »; il a laissé passer le gouvernement aux groupes, à l'irresponsable délégation des gauches, à l'intolérable dictature oratoire de Jaurès ; il traite en suspect, fait traquer en ennemi par ses préfets, fait surveiller, jusque dans les couloirs de la Chambre, cherche même à déshonorer quiconque n'abdique pas devant lui sa liberté de penser, de parler et d'écrire.
C'étaient là, bien plus que les nationalistes ou les catholiques, les ennemis à craindre. Ceux qui avaient été ministres voulaient le redevenir; ceux qui ne l'avaient pas été voulaient l'être. On pouvait contester leur politique ; leur reprocher d'être prêts à l'appliquer au pouvoir était injuste. La Droite et le Centre votaient pour eux. Les amis de Combes les appelaient les «dissidents », c'est-à-dire schismatiques.
Leygues, puis Ribot etMillerand, donnèrent l'assaul, ramenèrent, d'un vigoureux eftbrt, la Chambre à la question précise qui s'ell'açait, disparaissait sous l'accumulation des sophismes et des arguties [)oliti(iues : les notes secrètes, les dossiers secrets, la délation.
Éloquence vibrante et lyrique de Leygues, ample el haulaine discussion de Ribot, puissante et drue logique de Millerand, mais mêmes arguments, mêmes évocations historiques (le billet de confession de la Res-
(1) Clemenceau.
(2; Discours de Doumer à la Cliambre, séance du 30 mars
tauration, les procédés des Jésuites dans tous les temps, les pièces secrètes et les bas rapports policiers de rAfîaire), qui sortaient, jaillissaient du sujet. Et ce n'était pas la moindre singularité de ces débats que d'entendre les radicaux et les socialistes crier, les nationalistes et les catholiques applaudir 'quand Ribot demandait « aux républicains s'ils voulaient être les plagiaires honteux de la Restauration », et Leygues « s'ils avaient chassé les influences cléricales du ministère de la Guerre pour livrer l'armée aux délateurs ».
Millerand dit avec force : « On parle de l'intérêt des officiers républicains ; ils n'ont pas mérité cette injure Vouscroyez que c'est par de pareils procédés que vous constituez une armée républicaine; ne voyez-vous pas que vous ne faites ainsi que donner une prime à l'hypocrisie? »
L'issue de la journée dépendait d'une douzaine de républicains, anciens opportunistes, indécis entre deux peurs : d'être excommuniés, pour avoir voté avec la Droite, ou d'avoir honle d'eux-mêmes, pour n'avoir pas volé selon leur conscience.. Pour leur venir en aide, leur savonner le devoir, Vazeille proposa l'ordre du jour pur et simple.
Combes le repoussa, dit que ce serait « une équivoque ».
Deux voix de majorité lui donnèrent raison : 277pour l'ordre du jour pur et simple, 279 contre; vingt députés s'abstinrent.
Il était dix heures du soir. La Chambre siégeait depuis deux heures de l'après-midi. Lasies appela encore André à la tribune (sur l'affaire du colonel de Ouinemont). André, épuisé, les nerfs brisés, refuse de répondre : « Mes ennemis ont juré d'avoir ma peau; je resterai à mon poste. »
Gomme il venait de regagner sa place, Syvelon s'approcha de lui, le souffleta avec tant de violence que le vieux soldat tomba sur son pupitre.
Une vague humaine, cent députés descendus de^eurs bancs, rejeta Syveton vers les gradins de l'extrème- Droite, « où quelques amis le protégèrent (i) ».
Brisson suspend la séance, puis, à la reprise, propose la censure avec exclusion temporaire. Toutes les Gauches, la majorité de la Droite, la votent. Syveton refusant de quitter la salle, où il ne devait plus rentrer, il fallut chercher la troupe.
Déroulède le félicita « d'avoir souffleté tout un régime (2) », Barrés « d'avoir accompli un de ces actes qui, bien plus qu'aucun discours, agissent sur l'âme des partis (3) ».
La délation, les lettres de Mollin, les fiches, tout disparut, pour une heure, devant l'ignoble agression. L'ordre du jour de confiance fut adopté à une forte majorité (4).
André dit que, « se croyant seul visé », il se résolut, (( sans avoir reçu aucun conseil, subi aucune pression »,
(1) BoNNAMOUR, G. Syveton, 147.
(2) Dépèche de Saint-Sébastien du 5 novembre 1904.
(3) Lettre à Syveton, citée par Barrés dans YÉclair du 8 décembre 1907: «Ce qu'il faut savoir de l'affaire Syveton ».
(4) Par 297 voix contre 221. — Les principaux << dissidents », Leygues, Millerand, Barthou, Doumer, s'abstinrent. — L'ordre du jour, signé de Bienvenu-Martin, Berteaux, Jaurès et Thomson, était ainsi conçu : « La Chambre, convaincue que le devoir de l'État républicain est de défendre contre les exigences de l'esprit de caste et de réaction et par les moyens de contrôle réguliers dont il dispose, les fidèles et courageux serviteurs de la République et de la nation, compte sur le Gouvernement pour assurer, dans le recrutement , et l'avancement des oftîciers, avec la reconnaissance des droits, des mérites et des services de chacun, le nécessaire dévouement de tous aux institutions républicaines...»
à donner sa démission (plusde dix jours après l'agression de Syveton), et que Combes « le supplia de rester (i) » . Selon Clemenceau, Combes, « s'étant mis dans l'idée qu'André était la principale cause de faiblesse pour son ministère », le « démissionna », lui fit dire (( par une troupe d'amis » de se sacrifier, « l'étrangla à la tunjue », alors « qu'il n'était pas moins responsable que lui des fautes que Syveton avait sauvées provisoirement d'une sanction parlementaire (2) », 11 le remplaça par Berteaux (3).
Syveton ayant déclaré formellement à l'instruction et établi par témoins qu'il avait prémédité son acte, son renvoi devant la Cour d'assises s'imposait. C'était pour lui la certitude d'un procès retentissant, la probabilité d'un acquittement triomphal ou d'une condamnation légère. Dès qu'il connut l'ordonnance du juge, (( sa joie éclata (4) » '• son procès ne serait pas le sien, mais celui d'André; il écrivit son plaidoyer :« J'ai outragé, j'ai souffleté un ministre de la Guerre... Je l'ai soTiffleté, non par derrière, mais par sa face, non pas pour le blesser matériellement, mais pour l'outrager, non pas pour satisfaire une animosité personnelle, mais pour venger l'armée livrée et la patrie trahie (5). »
La veille du jour où il devait comparaître aux assises, vers trois heures de l'après-midi, sa femme, entrant
(1) Cinq ans, 339. — « J'ai trop de fierté de moi-même et de mon œuvre, J'ai trop lamoui* de la Patrie et de la République pour accepter, même une minute, l'hypothèse que je pourrais être une cause de désunion dans la majorité républicaine. " (Lettre à Combes, du 15 novembre 1904.)
(2) Aurore du 16, Dépêche des 20 et 2ô novembre 1904.
(3) 16 novembre 1904.
(4) Bonn AMOUR, loc. cit., 153.
(5) Ibid., 280 et suiv.
dans son cabinet de travail, le trouva mort, étendu sur le tapis, la tête sur les bûches d'amiante d'une cheminée à gaz dont le robinet était ouvert (i). Lemaître, Goppée, Guyot de Villeneuve, direni aussitôt qu'on l'avait assassiné, que c'était un nouveau crime maçonnique. Il fallut ordonner une instruction. Sa femme déposa qu'ayant reçu, trois jours avant, de sa fille, qu'elle avait eue d un premier lit, a des révélations effroyables » sur son mari, elle lui dit qu'il n'avait plus qu'à se tuer. La fille confirma au juge les aveux qu'elle avait faits à sa mère et qu'elle avait répétés, devant elle, à Syveton. Lemaître reconnut qu'étant trésorier de la Patrie française, Syveton avait dérobé cent mille francs ; sa femme les avait restitués (2).
Les trois années pendant lesquelles la Cour de cassation poursuivit dans le silence la revision du jugement de Rennes furent marquées par un très grand nombre d'autres événements intérieurs et extérieurs, les iMis amenant souvent les autres : cette longue lutte contre les congrégations qui domina la politique de
(1)8 décembre 1904.
(2) M Dix jours après la mort de son mari, le 18 décembre, Mme Syveton se présentait chez Jules Lemaître et lui remettait un paquet de titres, représentant une somme de 98.000 fiancs, qu'elle affirmait avoir été détournés par son mari, en 1902, des fonds électoraux dont disposait la Pairie française. Lemaître, sous bénéfice d'inventaire, accepta la restitution. » (Bonnamouh, loc. cit., 200.)
LA REVISION 42 î
Combes (dispersion de toutes les congrégations non autorisées d'hommes, de toutes les congrégations ensei gnanles, non autorisées, de femmes; loi portant interdiction aux congréganistes, autorisés ou non, de donner renseignement à aucun degré) ; — la conclusion de Tentcnte cordiale avec l'Angleterre et d'un traité d'arbitrage avec l'Italie, accompagnée d'un échange de visites entre les souverains des deux pays et le Président.de la République ; le voyage de Loubet à Rome considéré par le Vatican comme une oiTense au Souverain Pontife Pie X, successeur de Léon XIII, qualifié ainsi non seulement dans une note au gouvernement français, mais dans une circulaire adressée à tous les gouvernements catholiques ; et les ripostes successives : le rappel de l'ambassadeur de France auprès du Vatican, la suppression de l'ambassade, la déclaration de Combes, jusqu'alors concordataire, qu'il est favorable désormais à la dénonciation du Concordat; — l'afïaire de la « délation » dans l'armée se poursuivant, malgré le sacrifice d'André, sous son successeur; Combes se refusant aux sanctions réclamées de lui, la radiation des délateurs légionnaires, la mise en disponibilité du général Peigné; l'institution officielle des délégués administratifs par une circulaire aux préfets ; la réponse des oppositions coalisées, au scrutin secret : Télection de Doumer à la présidence de la Chambre contre Brisson; et Combes, malgré six voix de majorité dans un dernier scrutin, s'en allant, cédant la place à Rouvier (i); — la législature, arrivée à sa dernière
(1) Le ministère du 24 janvier 1905 était ainsi composé : Présldence du Conseil el Finances, Ilouvier ; Inlérieur, Etienne ; Affaires étrangères, Delcassé ; Justice, Chaunné ; Inslruclion publique, Bienvenu-Martin ; Travaux publics, Gauthier ; Agriculture, liuau ; Guerre, Berteaux ; Marine, Tliomson ; Commerce, Dubief ; Colonies, Clémentel. — A la suite des dénussions suc-
année, d'une activité intense, pressant la marche, renversant les obstacles accumulés, tenant ses promesses, avec ou sans le concours du gouvernement, parfois contre lui : réduction du service militaire à deux ans, loi sur l'assistance aux vieillards, loi sur le repos hebdomadaire, loi (votée seulement par la Chambre) sur les caisses de retraites ouvrières, et la grande loi sur la séparation des Églises et de l'État, vérité théorique devenue, par la force des choses, par la marche accélérée des faits, nécessité politique, donnant toute la liberté et toute la justice, pendant qu'éclate une crise extérieure, « l'alerte du Maroc » : le voyage de Guillaume Il à Tanger, la peur d'un contlit avec TAllemagne, la démission de Delcassé, l'acceptation, par Rouvier, d'une conférence internationale ; — puis, à l'expiration des pouvoirs présidentiels de Loubet, Télection de Faîtières contre Doumer; les troubles à l'occasion des inventaires dans les églises, prescrits par la loi sur la séparation; la chute de Rouvier, à la veille de la clôture de la conférence d'Algésiras, et la constitution, à la veille des élections, d'un cabinet Sarrien, de réconciliation républicaine, oii Clemenceau, à plus de soixante ans, était, pour la première fois, ministre. Barthou,qui venait de Dupuy et de Méline ; Leygues, hier, avec Millerand, le chef des « dissidents » ; Doumergue, qui venait de Combes, y entraient avec Poincaré et Bourgeois, avec Etienne, Thomson et Ruau, qui restaient du ministère Rouvier, et Rriand, socialiste, qui avait rapporté et défendu la loi de séparation devant la Chambre (i).
cessives deBerleauxet de Delcassé, Etienne passa au ministère de la Guerre, Dubief à Tlntérieur, Rouvier aux Affaires étrangères, Merlou aux Finances et Trouillot au Commerce. (1) Le ministère du 13 mars liiOG était .ainsi composé : Pré-
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Au cours do ces temps troublés et féconds, Waldeck- Rousseau était mort{i). Il s'était séparé de Combes avec éclat, lui reprochant d'avoir faussé et outré sa loi sur les associations, de ne se montrer assez respectueux ni des engagements pris ni de la conscience religieuse, et d'étendre dangereusement le champ de bataille. Par deux fois (2), il parla au Sénat, avertissant ses amis,protestnnt qu'il resterait, lui, du moins, « prisonnier de sa parole », et demandant aux républicains de ne point laisser passer dans d'autres mains cette force incomparable qui, tant de fois, leur avait donné la victoire : « le sens et le respect de la légalité o. Il lui répugnait d'enlever aux catholiques « le droit d'élever leurs enfants selon leur conscience ». Il fallait savoir attendre quelque chose du temps. (( Lorsqu'une source tarit, ses eaux continuent, pendant quelque temps, de glisser dans les plaines, mais bientôt leur courant s'affaiblit et le lit se dessèche. » Il avait horreur du monopole « de la cité antique, si belle, si admirable par ses' lettres et par ses arts, si détestable par sa souveraine indifférence, par son inconscience sereine du droit individuel ». — Ainsi cherchait-il a retenir le flot devant lequel il avait lui-même ouvert l'écluse.
Le mal qui devait l'emporter avait fait déjà de terribles ravages. La seconde fois qu'il monta péniblement à la tribune du Sénat, il avait la mort sur le visage ; on la vit, il se rendit compte qu'on la voyait et,
sidence du Conseil et Justice, Sarrien; Intérieur^ Clemenceau; Affaires étrangères, Bourgeois ; Finances, Poincaré ; Instruction publique, Briand ; Commerce, Doumert^ue; Travaux publics, Barlhou : Agriculture, Wuau; Guerre, Etienne; Marine, Thomson; Colonies, Leygues.
(1) A Coil)"eïl, le 10 août 1904.
(2) 27 juin et 20 novembre 1903
comme s'il avait euTinstinct, qu'il exerçait pour la dernière fois son art, il s'y éleva au plus haut. Le Sénat Técouta avec émotion, l'admira, puis vota contre lui. Il mourut, à la fois fier et anxieux de son œuvre, comme il avait vécu.
L'Affaire, qui n'était plus que le cas d'un particulier, ne pesait plus sur la politique. Cependant on l'évoquait souvent, chaque fois que la liberté, le droit semblaient en cause. Plus on s'éloignait d'elle, mieux on se rendait compte de son importance historique, comme de la hauteur d'une montagne qu'il faut voir à distance pour la mesurer.
Aux temps « héroïques », à mesure que le combat autour de Dreyfus devenait plus intense, que plus de passions, éclataient et que le fond du peuple était plus remué, les promoteurs de la Revision avaient élevé et élargi leur ambition : la réparation de l'injustice n'est plus le but unique de leurs efforts ; elle sera le point de départ et 1 instrument, non- seulement d'une évolution politique et d'une évolution sociale accélérées, mais d'une révolution dans les mœurs, d'une révolution morale : la justice dans la politique. |
La vieille lutte du pouvoir civil, de la société civile, de l'esprit laïque, contre l'esprit théocratique et l'envahissement des religieux, a rempli une partie de l'histoire de France, sous l'ancien Régime comme depuis la Révolution. Elle sera poussée, cette fois, jusqu'au bout. Des étapes, qui semblaient ne devoir être parcourues qu'en plusieurs années, seront franchies en quelques mois. Les meneurs laïques du parti catholique, beaucoup moins préoccupés de religion que de politique, poussent aux violences, accusent d' « inertie », prci-que de lâcheté, les moines enseignants qui se résignent ; ils prêchent « la grève générale des congrégations ». Ils
auraient voulu que les associations religieuses épargnées, qu'elles fussent autorisées ou non, se déclarassent (( solidaires de celles qui étaient frappées ». a Aux premiers scellés posés sur les portes des écoles », il eût fallu que les confçrégations hospitalières répondissent en fermant leurs établissements, » crèches, asiles, hospices », jetassent à la rue, à la charge de Combes, « leurs malades et leurs orphelins », « prissent en masse le chemin de l'exil ». Et ils font appel au Pape, le conjurent, le somment d'intervenir, de lancer ses foudres, « de se montrer décidé à dénoncer lui-même le Concordat (i) ».Ces paroles sont entendues à Rome. En conséquence, PieX, théologien étroit, avec l'instruction d'un curé de campagne, ignorant des choses françaises, même de la langue française, si bien que, pour cela, il n'avait point paru « papable » (2), menace, décrète, prétend révoquer des évêques, excommunie, comme si Rome avait été encore la maîtresse du monde, si la Réforme, l'Encyclopédie et la Révolution n'avaient point modifié quelque chose dans les esprits et si l'Europe, du jour de son élection, était retombée au Moyen Age. Dès lors, les faits, encore une fois, sont plus forts que les hommes, imposent non seulement à Combes, mais aux plus sages, aux plus prudents, une force plus grande d'action qu'ils ne s'étaient avisés de pré-
(1) Jules Delafosse, député du Calvados, dans le Gaulois du 2() juillet 1902.
(2) « Un des cardinaux français se trouva voisin d'un collègue étranger qu'il ne connaissait pas et avec lequel il engagea la conversatioin suivante : « Votre Kniinence est sans doute archevècfue en Italie? Dans quel diocèse? — Non parlo francese. — Non loqueris gallice'l Ergo non es papabilis, siquideni papa débet galUce loquL— Veruni est, Eminentissinie domine. Non suni papabilis. Deo gralias. » (Cardinal iMathieu, Les Derniers Jours de Léon XIÙ et le Conclave, 71).
voir, les jettent en avant dans une marche plus rapide et qui se précipite. Waldeck-Rousseau s'arrêle; tout le gros du parti républicain le dépasse. Combes, parfois, hésite ; Clemenceau le gourmande : « V^ous vous êtes rué avec un grand bâton sur tout ce que vous avez rencontré devant vous et, assurément, vous avez fait un carnage. Pourtant, vous n'aurez rien fait tant que vous continuerez à entretenir de votre argent la guerre que rÉglise poursuit contre la République (i). » De loi en loi, de représailles en représailles, l'évolution politique s'accomplit, jusqu'à la sécularisation complète de l'État.
Parallèlement à révolution politique se poursuit l'évolution sociale. Elle est plus lente dans les lois ; les intérêts offrent plus de résistance que les principes ; la propriété compte plus de défenseurs que la liberté ; la majorité radicale, très bourgeoise, est plus conservatrice que beaucoup de conservateurs ; presque tous les députés socialistes ajournent leur programme, qui les rejetterait dans l'isolement, la théorie et l'opposition, alors qu'à prendre la tète du mouvement contre les partis d'Église, ils sont ou paraissent les maîtres du pouvoir et participent largement à ses avantages. — Pourtant, Waldeck-Rousseau, chez qui là préoccupation des questions ouvrières est héréditaire, Millerand, qu'il a près de lui, comme le symbole de l'alliance que travailleurs manuels et travailleurs de la pensée ont conclue, un jour, dans un commun élan vers la justice, réalisent des réformes partielles (décrets sur les conditions et accidents du travail, protection efflcace du travail des femmes et des enfants, réduction de la journée de travail à dix heures pour
(1) Aurore du 7 septembre 1901.
plus d'un million d'ouvriers), en préparent d'autres (i). Les universités populaires naissent du rapprochement qui s'est opéré pendant l'Affaire entre la bourgeoisie libérale et la classe ouvrière ; les délégués de la bourgeoisie, (( aimant la liberté pour elle-même, non pour ses profits », les intellectuels, heureux el fiers de collaborer à l'émancipation des travailleurs, s'en vont vers les ouvriers, leur apportent les démonstrations scientifiques, philosophiques, se persuadent qu'ils vont aider ainsi à la fusion des classes, à supposer qu'il y ail des classes (2). Nobles et intelligents efforts vers la paix sociale, vers la fin d'une lutte aussi périlleuse pour ceux qui possèdent que pour ceux qui veulent posséder; tentatives qui resteront un titre d'honneur pour ceux qui les ont essayées, que l'expérience, trop courte, n'a pas condamnées, qui ont échoué momentanément, pour d'autres causes, par la faute surtout des socialistes parlementaires. En effet, ils ont pensé contenter le peuple en lui jetant tous les matins, comme les Césars d'autrefois le pain et les jeux de cirque, des moines et des prêtres; loin de le satisfaire, ils l'ont déçu à la fois dans son besoin de bien-être et dans sa soif d'idéal; finalement, ils ont eux-mêmes renvoyé les masses laborieuses vers les prédicants de la violence, le syndicalisme, les bourses et la Confédération du travail. « Il y a, dans le socialisme français, deux courants: le réformiste et le révolutionnaire; donc, deux méthodes : la pénétration el l'opposition, brutale et violente (3). » Jaurès, qui figure le socialisme réformiste,
(1) Voir MiLLERAND, Travail el Irauailleurs, Gl, 157, etc.
(2) Charles Guieysse, Les Universités populaires el le Mouvénienl ouvrier, 14 et Huiv.
(3) Fourni ÈRE, La Course à r Abîme, dans la Bévue Socialisle de novembre 190fi.
par ses habitudes d'esprit, sa haute culture, ses accès d mtelligence politique, alimente le socialisme révolutionnaire en attendant qu'il capitule devant lui. Pour combattre Guesde, rival surtout personnel, âpre et dur, mais logique et probe, il lance Briand, avocat qui, quelque dossier qu'on lui remette, le plaide à merveille, mais encore à la recherche de lui-même et sans philosophie. La panacée de Briand, sa menace, qui, de son propre aveu (i), n'est qu'une manœuvre, c'est la grève générale, qui a mettra. debout, en face du patronat, le prolétariat tout entier » et sera rinstrument,(( le moyen de la Révolution (2) ». Ainsi, peu à peu, le parti ouvrier retourne à la force, à Faction directe, à la lutte des classes, à la guerre contre le capital ; « prisonnier lui-même des anarchistes », il s'irrite « du jacobinisme que le gouvernement oppose à la démagogie », rouvre l'oreille u aux curés de la sociale qui promettent le paradis à leurs ouailles » et, « au lieu d'épouser la vie », formulent des dogmes (3).
Ce socialisme révolutionnaire, s'exaspérant de jour en jour, ne peut manquer de s'appuyer sur l'anti-militarisme et sur l'anti-patriotisme, mots barbares, doctrines grossières qui traduisent moins cette haine de la guerre, « qui fut toujours au cœur de l'élite del'humanité (4) », que la répugnance au devoir, qui incombe, dans la
(1) Cihambre des députés, séance du 13 mai 1907, discours de Briand en réponse à Jaurès : « Ce n'est pas dans une réunion pui)lique, c'est dans un congrès que j'ai développé ma thèse dans un discours prononcé à votre service. C'était un elTort de tactique, destiné à jeter le désordre dans les rangs de vos adversaires, des amis, des partisans de MM. Guesde et Vaillant».
(2) Discours sur la grève générale, au Congrès général du parti socialiste français, décembre 1899.
(3) FOURNIÈRE, loc. cit. '
(4) Chambre des députés, séance du 27 novembre 1905, discours de Deschanel sur la propagande anti-patriotique.
société moderne, à chaque citoyen, tenu de la dette envers l'armée, et la peur, la basse peur physique de risquer sa peau. La longue obstination de l'État-major contre la vérité, les crimes de quelques soldats, les généralisations des Gohier et des Hervé, rattachent à l'Affaire ces Bophisraes, imbéciles ou scélérats, où Jaurès ne voit (( un objet de scandale que pour les esprits faibles (i) ». Dans l'avant-garde du socialisme internationaliste, l'âme même de la patrje a péri. Hervé écrit : (( Les patries actuelles ne sont pas pour nous des mères, mais des marâtres, d'ignobles mégères que nous détestons... Il nous €st parfaitement indifférent d'ôlre Français ou Allemand... Les guerres civiles sont les seules guerres où les peuples aient quelque chose à gagner. Toute guerre est criminelle ; à l'ordre de mobilisation, vous répondrez par la gi-ève immédiate et par l'insurrection... Marcherez-vous pour défendre la frontière du capital, le patrimoine des riches ? Vous ne devez à la patrie ni dévouement ni obéissance. » Nécessairement, en cas de grève, de conflit entre les ouvriers et la troupe, les soldats refuseront de « décharger leurs fusils » ; (( ils ne tireront pas sur les camarades, mais sur les soudards galonnés qui oseront leur donner de pareils ordres (2)». L'impudente propagande sévit dans les écoles, chez les instituteurs, pénètre aux casernes. Mais lous les républicains se jettent au travers, radicaux comme modérés ; sauf Jaurès, tous les promoteurs de la Révision, surtout Clemenceau et moi ; la majorité des socialistes s'effraye d'avoir attisé le feu. Briand, hier, défendait Hervé devant le conseil supé-
(1) [discours du 27 mai 1905, prononcé à une conférence d'Hervé, présidée par Jaurès.
(2) Ap4)el de la Fédération anti-militariste aux conscrits (octobre 1905).
supérieur de l'Instruction publique, approuvait « les jeunes militants de s'employer à faire comprendre à l'ouvrier qui va quitter Tatelier, au paysan qui va déserter les champs pour aller à la caserne, qu'il y a des devoirs supérieurs à ceux que la discipline voudrait lui imposer... » (^ Si », en temps de grève, a Tordre de tirer élait donné, persistait, les fusils pourraient partir, mais ce ne serait peut-être pas dans la direction indiquée (i). » Aujourd'hui, Briand, averti, condamne de toutes ses forces éloquentes Hervé, les idées qui conduiraient à « ce crime monstrueux : laisser écraser, anéantir, seulement afîaiblir le pays, berceau de la Révolution, où sont nées toutes les libertés (2) ». — Ni Tarmée ne peu! cohabiter impunément avec Tinjustice, ni la justice avec Tanarchie. Toutes deux ont commis ces fautes. L'armée *se dissoudrait, le corps social tomberait en désagrégation, s'ils n'expulsaient l'un et l'autre les poisons variés qui les ont pénétrés et qui soDt également mortels.- A cette condition seulement la société politique redeviendra organisée, ordonnée, et l'armée saine et forte.
Quelques mois après le procès de Rennes, Zola reçut d'un groupe d'admirateurs une médaille comraémorative de sa fameuse lettre ; il leur dit, à propos de l'amnistie: « Je ne chante pas d'avoir été vainqueur ; Dreyfus est libre, mais notre France reste malade (3). »
De quelle maladie ? Du mal profond de ce peuple, de la vieille habitude, monarchique, napoléonienne, de
(1) Discours au Congrès général du parti socialiste (décembre 1899).
(2) Discours du l" octobre 1905 à Saint-Étienne.
(3) 12 janvier 1900. — Ce discours, reproduit dans le Petit Temps du 13, ne figure pas, bien à tort, dans la collection des articles de Zola sur l'Affaire : La Vérité en marche.
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subordonner la justiceà la politique, le droit à rintérel, c'est-à-dire, en fin de compte, à la force.
De cette maladie, la France pouvait-elle guérir en quelques mois, en quelques années ? Nul progrès plus lent que celui des mœurs, surtout des mœurs politiques. A quelque pays qu'ils appartiennent et à toutes les époques, les hommes qui ont été les témoins ou même les acteurs d'un de ces grands événements d'où sortent les révolutions morales, n'opèrent point cette révolution, ne la voient pas se réaliser en eux. L'événe ment les a ébranlés, mais comme une balle qui frappe sur une cuirasse et ne pénètre point dans la chair. Si le progrès s'accomplit, ce sera par la génération qui suivra, qui n'a point eu le choc direct de l'événement historique, qu'il soit politique ou religieux, mais qui, naissant à la vie dans une atmosphère modifiée par ce déplacement d'impondérables sans lequel on ne peut rien, voit et sent toute chose autrement que ses pères. Sa mentalité n'est pas la même; ces hommes nouveaux sont nés dans un autre climat intellectuel et moral.
Il y avait donc chez Zola quelque naïveté à s'étonner que la France ne fût pas déjà guérie, alors que la tragédie n'était même pas achevée; et. la tragédie achevée, la France ne sera pas encore guérie. La nécessaire, l'indispensable laïcisation de l'Etat ne s'est point accomplie dans le respect scrupuleux du droit, le retour de l'armée à l'ordre républicain ne s'est point opéré par la lente et sûre application d'une règle équitable ; qu'elle sorte de la justice ou de l'injustice, la force se grise d'elle-même ; le nombre oublie qu^il fut la minorité hier, se refuse à croire qu'il pourra être la minorité demain, et il lui suffit qu'il soit le nombre. Cependant le progiès moral s'accomplit, tout comme le
progrès politique et le progrès social. Rien que de constater qu'il est lemt à venir el d'en soulïrir, c'est un progrès. Tant de luttes, de déchirements tragiques, de douleurs, d'héroïsmes et môme de crimes, n'ont pas été inutiles. Ni sur les champs de bataille où se heurtent les armées, ni dans les arènes où se mêlent les pariis politiques, ni dans les sphères où se rencontrent les idées, il n'y a jamais de victoire ni de défaite complète. Elle aussi, cette victoire de la Justice dans la cause de ce petit capitaine juif, ne sera pas complète. Mais pourtant ce sera la victoire, la plus belle victoire que la France ait remportée sur elle-même, et il n'y en a de telles dans l'histoire d'aucun autre peuple.
Les trois chambres de la Cour de cassation se réunirent en audience solennelle le i8 juin (1).
11 y avait déjà plusieurs mois que Mornard avait achevé son mémoire, Baudouin son réquisitoire écrit (:2 , Moras son rapport (3), et que le premier présideul Ballot-Beaupré eût pu procéder aux débats. Mais il avait paru sage à Bouvier d'abord, puis à Sarrien, de les ajourner après les élections. S'ils ne doutaient pas que la requête de Dreyfus serait accueillie, ils étaient
(1) Elles avaient procé«Jé, le 15 et je l(i, à rexamen (lu dossier secrel.
(2) Révision du procès de Rennes, 1, 370, HaïukMiiii : « Voilà plus (ruM au ([ue, [tersonuelieiueut, je suis prrl et <ine j'attends. «
(3) Décembre 1905.
foi't incertains si la Cour casserait sans renvoi, comme le lui demandaient le Procureur i»énéral et Morn^rd, ou si, renonçant par quelque scrupule juridique à dire le dernier mot sur l'affaire, elle renverrait Dreyfus devant un troisième conseil de guerre, comme c'était le sentiment de Moras (i). Or, certainement, si la Cour admet les conclusions de Mornard, fait droit aux réquisitions de Baudouin et proclame Tinnocence de Dreyfus, son arrêt, à la veille des élections, tombera lourdement sur les partis de réaction, puisqu'ils s'obstinent, après douze années écoulées comme au premier jour, dans l'injustice. Mais, non moins certainement, si les Chambres réunies refusent de statuer au fond, à regret, parce qu'elles ne s'en reconnaîtraient pas le droit, aussitôt cléricaux et césariens se reprendront à l'espoir d'une troisième condamnation militaire et, du coup, tel un nuage que ramène un vent de tempête, l'Affaire envahira à nouveau la politique. Déjà la lutte est dure ; beaucoup s'en inquiètent. Le suffrage universel a-t-il marché du même pas que le temps ? Quelle sera, sur cette grande masse, dont nulle astronomie ne peut calculer le flux et le reflux, la répercussion de tant d'événements (|ui ont mis aux prises tant de passions ? Ainsi la prudence commande de ne pas compliquer d'un tel risque une telle bataille et, encore une fois, de faire attendre la justice (2).
Dreyfus accepta ce nouveau retard avec son ordi-
(Ij Revision, I, 308, Moras.
(2) Baudouin, dans son réquisitoire, donna comme raièon à ce (lornier relard « les exigences impérieuses du service ordinaire et quolidien de la Cour qui ne |)Ouvait être suspendu, et, tout l>arlicnlièreineril, à la veille même du jour où les débats allaient pouvoir s'engager, cette avalanche de pourvois en matières d'inscriptions électorales qui devaient être nécessairement jugés avant l'élection de mai >». {Revision, I, 370).
naire patience; Picquart en fit voir de la mauvaise humeur, s'en prenant un peu à tout le monde, et d'abord à ceux des anciens soldats de la revision « qui ne tenaient plus beaucoup à se battre, parce qu'ils s'étaient mis à ramasser le butin (1) ».
Pour Clemenceau, depuis qu'il était ministre, il avait cessé de penser que les Chambres réunies, si elles cassaient sans renvoi, (. desserviraient l'intérêt public (2) » ; il n'aurait rien tant redouté, pour le gouvernement dont il faisait partie, qu' « une nouvelle édition » du procès de Rennes.
Il était monté alertement au pouvoir, revenant de loin, d'autant plus décidé à marquer sa trace, à agir, et il mena vivement la campagne électorale, « tenant la ligne droite entre ces deux aberrations », la révolution et la réaction (3), et, mieux encore, donnant la sensation du mouvement et de la vie. Contre les catholiques criant à la persécution, les faits parlèrent, les églises ouvertes, les offices toujours célébrés, les curés encore pensionnés. Une fois de plus, les partis d'opposition furent battus, les royalistes gardant à peu près leurs positions, mais les « progressistes » décimés et les nationalistes écrasés, pendant que les « revision-
(1) Gazette de Lausanne du 2 avril 1906. « La meilleure partie du butin », selon Picquart, serait revenue aux juifs; ils se seraient poussés, surtout dans l'armée, « aux bons emplois... » « On a pu même constater, il n'y a pas longtemps, ce phénomène, dont la réalisation eût paru invraisemblable en 1898, en 1899: celui de deux juifs, de deux coreligionnaires de Dreyfus, occupant l'emploi de chef de Cabinet, l'un à la Guerre (le général Valabrègue), l'autre à la Marine (l'ingénieur Dupont), c'est- <à-dire dans les deux ministères auxquels est conliée la défense nationale ! » L'article fut reproduit avec empressement par la Libre Parole.
(2) Aurore du 31 janvier 190i. — Voir p. 285.
(3) Discours du 3 mai 1906 à Lyon.
nistes » les plus notoires étaient élus ou réélus (i). Je fus nommé à Digne. La Droite et le Centre perdaient plus.de cinquante sièges (2).
Maintenant que la victoire républicaine était gagnée, l'heure de la justice pouvait enfin sonner. Bien que les conseillers fussent restés impénétrables, le bruit se répandit qu'il y avait une majorité pour statuer au fond et proclamer l'innocence.
Déroulède, le vieux Quesnay, Drumont lui-même y étaient résignés, renonçaient à disputer, presque à injurier. Le seul homme qui aurait tenu jusqu'au bout, réclamé jusqu'au bout contre la justice civile, Cavaignac, était mort (3).
Le temps avait si bien accompli son œuvre, un tel apaisement, voisin de l'oubli, était tombé sur la tumultueuse affaire, que ces audiences publiques des Chambres réunies, envahies sept ans auparavant par une foule haletante, ne furent suivies que par la famille de Dreyfus et un petit nombre d'anciens militants et d'avocats. Nulle précaution de police ; aux abords, dans les galeries du Palais, le calme des jours ordinaires.
Mais où le temps n'avait point réussi, c'était à effacer, même dans ces heures de la commune victoire, les divisions entre les principaux artisans de la revision. Mathieu Dreyfus, dès qu'il aperçut Picquart à l'audience, alla vers lui; Picquart lui fit signe de la main qu'il n'eût pas à l'aborder ; Mme Zola, témoin de la scène, en eut les larmes aux yeux. Mathieu dit simplement : « Il a tous les droits et j'ai tous les devoirs. »
La destinée avait porté Picquart plus haut que sa
(1) Jaurès, Pressensé, Labori, Edmond Gast, Vazeille, Laroche, Guieysse, Viviani, etc.
(2) 6 et 20 mai 1906.
(3) Le 25 septembre 1905.
taille ; Mathieu avait Tâme plus haute que sa destinée.
Démange prit place à côté de Mornard ; Labori, cette fois, s'abstint. Boyer, le rapporteur de 1908, et Chambareaud étaient morts (1). Le président de la Chambre des requêtes était toujours Tanon ; la présidence de la Chambre criminelle avait passé à Bard, le rapporteur de 1898 ; celle de la Chambre civile à Sarrut, avocat général, qui avait guidé autrefois Scheurer de ses conseils (2).
Tous les membres de la Cour avaient reçu le compte rendu sténographique des dépositions devant la Chambre criminelle et les commissions spéciales (3) ; ils avaient également le réquisitoire écrit de Baudouin et le mémoire de Mornard, construits sur des plans à peu près semblables, d'une égale science juridique, d'une argumentation incisive, mais qui, parfois, voulaient trop prouver et mêlaient, à tant de réalités qui suffisaient, d'inutiles hypothèses. Ainsi, Baudouin ne repoussait pas comme absurde, jugeait au contraire fort acceptable l'impudente invention d'Esterhazy que Sandherr, enragé d'antisémitisme, déjà à demi fou, lui avait fait écrire le bordereau afin de fournir par la similitude d'écriture une preuve matérielle contre le juif (4) ; et Mornard, qui n'acceptait pas toute la fable d'Esterhazy, en tirait cependant qu'il avait joué le rôle d'espion double, avec l'assentiment, sinon de Sandherr, du moins d'Henry ; qu'Henry et Jîsterhazy fournissaient Schwarzkoppen de documents sans valeur ou frelatés, dupant le Prussien et se partageant son argent ; et que le bordereau n'était pas arrivé à Henry,
(1) Boyer, I0 18 mai 1904 et Chambareaud, le 11 mars 1905.
(2) Mémoires de-ScHEUHER.
(3) I^eux volumes de llmprimeric nationale.
(4) /iéqiiisitoire écrit, 7 à 19, et Révision, 1,384 et suiv.
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mais à Sniidhorr (i). D'où celte conclusion commnne, malgré leur désaccord sur le rôle d'Esteihazy (^ct)mplice, selon Baudouin, d une machination antisémite, agent de contre-espionnage, selon Mornard), que toute l'AlVaire n'a été « qu'une immense mystification » ; c'était le mot de Dupuy à l'enquéle de 1899(2). — La trahison a été fictive, (pie le bordereau ait été ou non accompagné des documents qu'il annonçait ; en fait, en droit, ni crime ni déhl.
Celait 1 un des dangers de l'étude, la caplivante, la passionnante élude de l'AtTaire. Parce qu'elle était
(1) Mémoire, 651 et suiv. — Voir p. 351 et t. I, iô. — Ce qui rend inadmissible l'hypotlièse de Moniard, c'est d'abord <iuc le bordereau a été remis à Henry, non pas à Sandherr, comme on me ravail raconté à tort en 1898 (voir t. IV, 433). — Mornard s'appuie sur le témoignage de Matton qui dit, en effet, que. Sandherr lui a montré le l)ordereau; mais de ce que Sandherr a montré le i)ordereau à Matton, il ne résulte nullement que Sandhei'i- ait reçu le bordereau des mains de l'agent, quel qu'il soit ; Henry venait de le lui remettre après l'avoir fait voir à Lauth et à Gribelin. Matton, selon Lauth, aurait été présent <( à l'exhibition » qu'Henry leur fit du bordereau. Il est vraisemblable que le souvenir de Lauth, sur ce point comme sur tant d'autres, est inexact; Matton, quoiqu'il en soit, n'a pas été questionné à cet égard, et, comme il ne parle point, dans sa déposition, de la scène dans le cabinet d'Henry, on peut en conclure qu'il n'y a pas assisté. — En second lieu, si Esterhazy avait été un contre-espion, Sandherr l'aurait su. A supposer qu' Henry eût emi)loyé Esterhazy au contre-espionnage, sans en avertir Sandherr, il n'avait qu'à s'en confesser, après l'arrivée du bordereau et il le pouvait sans courir de grands risques. Tout le rôle d'Henry, dans l'hypothèse de Mornard, reste inexplicable, ou le devient plus encore, et, bien plus, celui d'Esterhazy lui-même le devient. S'il a été un contre-espion, comment expliquer son affolement, en 1896,quand Pic(iuart est à ses trousses et que le Matin i)ublie le fac-similé du bordereau ? sa visite désespérée chez Schwarzkoppen en 1897? ses lettres de menaces à Félix Faure ?. sa fuite en 1898? etc. Ces dernières objections s'appliquent, avec plus de force encore, à l'hypothèse de Baudouin. (Voir p. 4i(.).
(2) Voir t. IV, 452 et Cass., I, 450.
extraordinaire, on la voulait plus extraordinaire encore ; il n'y avait que les explications compliquées qui séduisissent ; on ajoutait au drame; les choses claires, simples, brutales, on les faisait mystérieuses et confuses. Quand s'évanouissaient, s'en allaient en fumée les « dames voilées » et les « Syndicats de trahison », c'étaient les partisans de Dreyfus qui inventaient des assassins masqués, Henry assassin de Lemercier-Picard, Gonse assassin d'Henry, Mercier assassin de Labori. Maintenant, Baudouin, Mornard lui-même, imaginaient Esterhazy contre-espion avec Henry ou porte- plume de Sandherr, ou acceptaient que Sandherr, tout en restant « honnête homme (i) », eût été l'auteur principal d'une machination de mélodrame. Pour résister à la tentation, il fallait, comme Ulysse au mât, s'attacher aux faits.
C'est ce que fit Moras (2). Il déblaye d'abord le terrain des hypothèses de Mornard et de Baudouin, sans autres assises que le dernier roman d'Esterhazy, la dernière invention, en contradiction avec ses précédentes menteries, du misérable aux abois et, aussi, à l'abri ; puis il revient à l'interprétation simple, celle qui résulte de tous les faits et de toub les témoignages autres que celui du traître lui-même, à la vieille question également simple : « L'envoi du bordereau constitue en soi un crime ; est-il prouvé que Dreyfus en soit l'auteur ? » Car tout le procès est là ; l'unique charge du début est redevenue, de l'aveu même de Mercier, Tunique charge de la fin. Aussi bien n'est-ce point l'affaire de Dreyfus que le rapporteur a charge d'élucider, mais le cas de Dreyfus, l'aventure de l'homme à travers tant d'événe-
(1) Révision I, 394, Baudouin.
(2) 18 à 22 juin 1906. — Révision, I, 5 à 368.
meiits dont le malheureux ne fut que Toccasion ou le prétexte.
11 procède à l'examen du procès de Rennes, « comme si la procédure avait été régulière ». La loi y fut méconnue ; « ces violations de la loi auraient peut-être pu servir de base à une demande d'annulation ; mais ce recours n'a pas été exercé (i) ».
Ceux qui connaissaient le mieux cette douloureuse histoire ne la virent pas, en écoutant Moras ou en le lisant, sous une lumière nouvelle, mais dans une clarté plus vive qui en détachait avec un -singulier relief les contours et les détails. Il la raconte avec une loyauté, une probité d'esprit parfaites, discute les témoignages comme c'est son droit et son devoir, mais laisse parler les documents, ne les sollicite pas, n'écarte aucun fait, fût-il en apparence insignifiant, qui peut devenir un clément utile d'appréciation, et chaque fait est dix fois contrôlé, à toutes les sources, maintenant abondantes, presque trop nombreuses, de la vérité judiciaire. Il a pris pour modèle, et n'en pouvait choisir de meilleur, Ballot- Beaupré, se couvre souvent de son autorité, s'astreint, comme lui, à ne pas laisser deviner son sentiment intime, avant que l'auditeur ou le lecteur de bonne foi ne soit arrivé par l'exposé des faits à la même conclusion, marche à travers les textes de droit et les versions contradictoires du même pas précis, continu, lent, parfois un peu lourd, et le suit jusque dans ses artifices. Ainsi, après avoir exposé avec une minutieuse exactitude les systèmes du procureur général et de Mornard sur la cassation sans renvoi, il recherche, avec le même scrupule, les arguments que pourrait faire valoir l'avocat de la partie adverse, s'il y en avait dans l'ins-
(1) Révision, I, 125, Moras. — Voir t. V, 520 et 536.
lance (i). Il veut être impartial, objectif, et il l'est, toujours con;jme Ballot-Beaupré, dans la forme comme au fond, dans Tallure calme, pacifique du récit, la belle simplicité d'un style sans épithètes, sans surcharges. Et s'il ne trouve pas l'équivalent du cri fameux, si puissant par la conviction, longtemps comprimée, qui éclate, et par le contraste avec le reste du discours : « En mon âme et conscience, le bordereau est d'Esterhazy ! » — c'est qu'un pareil cri ne se pousse qu'une fois, ne retentit qu'une fois ; les échos fatigués ne le répéteiaient plus.
Regret commun à beaucoup de tard venus dans l'Afïaire que ceux qui les y ont précédés aient dit avant eux ce qu'ils aimeraient à dire, qu'ils aient eu, avant eux, leurs colères et leurs pitiés.
Autre cause d'infériorité pour les orateurs de 1906 : la médiocrité, au moins relative (beaucoup plus apparente que réelle), des faits nouveaux, au sens piécis de la loi, treize selon Mornard, six selon Baudouin, trois seulement selon Moras, qui ont été découverts au cours de l'enquête d'André (2). La vérité que l'écriture du bordereau, les Lettres d'un Innocent, l'infamie avérée d'Esterhazy, les gros faux et les machinations d'Henry, n'ontpasfaitéclaleraux yeux desjugesdeRennes, quina point rayonné pour eux de ces grandes preuves matérielles et morales, va-t-elle sortir à présent de la minute retrouvée du commandant Bayle, d'une fausse date sur la pièce des « chemins de fer » et de Finiliale D substituée à l'initiale P sur une lettre de Panizzardi ? Les juges de Rennes ont-ils condamné à cause de cette pièce disparue ou cachée et de ces deux autres pièces frelatées ?
(1) Révision, I, 363. — Voir t. V, 93.
(2) Ibid., I, 18, Moras : « Les faits nouveaux ne renferment aucune de ces révélations éclatantes qui ont précédé et motivé la première revision. »
Si ces fraudes n'avaient point été commises, auraient-ils acquitté (i) ? Nulle base plus mince, semble-t-il, pour l'arrêt historique qui v^a être rendu. — Seulement, cette opinion, accréditée par les adversaires impénitents de la revision, assez g-énéralement répandue, repose sur une erreur de droit. Carie fait nouveau, pour petit soitil, n'est que la clef qui ouvre la revision, parce que c'est une des plus nobles fictions de la loi que, si une parcelle de vérité a été caché > à un seul juge par le nuage d'un mensonge, alors que tout le reste de la vérité étincelait devant lui, cette seule parcelle suffit à infirmer la sentence. La revision une fois ouverte, aucun élément de vérité n'est périmé ou prescrit , la cause tout entière appartient aux nouveaux juges.
Ainsi Moras, et, apiès lui, Baudouin, puis Mornard, poursuivent deux opérations distinctes. Ils prennent les « faits nouveaux » et, quand ils ont montré que le conseil de guerre les a, en efïet, ignorés et que, s'il lui fut menti, si les généraux ont fait usage de deux de ces pièces, si Mercier en a jugé Tune assez importante pour l'introduire rétroactivement au dossier secret de 1894, avant qu'elle ne fût écrite, si l'autre a paru à tel point décisive à Gavaignac qu'il la porta, avec son fameux discours, à la tribune de la Chambre, apparemment le tribunal militaire en a tenu compte : la revision s'impose. Ils prennent une à une toutes les charges successives et, parfois, contradictoires qui ont été alléguées contre Ureyf us, écriture naturelle du bordereau et écriture sur « gabarit », « soupçons nés de l'accusation »,
(1) Révision, I, 271 et suiv. — « Il n'est pas possible de déterminer la part d'influence que tel motif inégalement retenu parmi d'autres non critiquables a pu avoir sur la décision attaquée.» (Arrêts delà Cour de cassation des 17 juin. 1876, 81 juillet 1880, 25 novembre 1882, etc.)
rapports de Guénée, « déductions de Tespril » de Du Paty ou de Mercier, « conjectures )).de Gonse ou de Cuignet, faux d'Henry, faux témoignages' de Cernuski ou de Rollin, lettres ou notes de l'Empereur allemand, folies frauduleuses de Berlillon ou de Valério, — et, quand rien n'en reste, Dreyfus est innocent.
Grand contraste entre l'esprit prudent, la prose pondérée de Moras, et la pensée bouillonnante, l'éloquence irritée de Baudouin. Mais leurs rôles, tels que la loi elle-même les a tracés, sont aussi différents que les tempéraments qu'ils ont reçus de la nature ; et chacun, demeurant dans son caractère, reste dans son rôle.
Un réquisitoire n'est pas une catilinaire ou une ptiilippique ; il n'est pas davantage un rapport, un simple exposé des faits. Le Procureur général n'est pas un juge ; il est l'avocat de la loi. Moras, assis, a lu d'une voix toujours égale son historique toujours équitable. Baudouin, debout, parle d'abondance, pendant huit audiences (i), infatigable, d'une voix toujours forte et pleine, pressant, tordant les arguments, évoquant les hommes, d'une verve qui ne tarit point, en bataille, en colère, retroussant ses manches, frappant parfois trop dur et, ce qui est plus grave, à côté, insoucieux de l'élégance, prenant les mots tels qu'ils lui viennent, les adjectifs usés qui ont perdu toute saveur, mais toujours vigoureux et sain, réconfortant, dédaigneux des haines, s'il s'inquiète trop des injures, et, s'il ne contente pas toujours la raison, soulageant les consciences.
Ayant cru Dreyfus coupable jusqu'à l'heure où il a ouvert le dossier, avec la certitude d'y trouver la preuve du crime, Baudouin n'est pas de ces néophytes grossiers qui font dater du jour où ils se sont convertis
(1) 25, 26, 27, 28, 30 juin, 2, 3 et 5 juillet 1906.
la mauvaise foi certaine et la corruption de cœur de leurs corélip^ionnaires d'hier; mais il en veut, comme d'un crime de plus, à Mercier et aux associés de Mercier de l'avoir, si longtemps, abusé et trompé par tant «d'ignominies (i) » et de faux. Or, c'est l'état d'esprit de tous les détrompés, d'année en année plus nombreux; la vérité, presque à leur insu, s'est infiltrée en eux; leur cerveau s'est guéri du mensonge, insensiblement, dans une atmosphère plus calme, comme un organisme ravagé reprend la santé et la force dans un air plus tiède et plus pur ; d'autres encore se sont persuadés de l'innocence du capitaine juif, depuis que la roue de la fortune a tourné et qu'ils ont vu les promoteurs de la revision, l'un après l'autre, rentrer dans les assemblées, monter au pouvoir et aux honneurs. Brisson à nouveau président de la Chambre, Clemenceau ministre, sont des arguments qui valent les appels de Duclaux à la raison ou de Zola à la pitié.
Baudouin, avec son argumentation passionnée, son manque d'indulgence, sa haine récente, toute fraîche, est la voix de ces retardataires qui se pressent, de cette immense arrière-garde qui rejoint la petite armée victorieuse.
Il a persisté dans son paradoxe du bordereau u par ordre », de la trahison fictive, d'ailleurs pour se contredire ensuite et se réfuter lui-même. Il montre, en effet, Esterhazy dans son emploi d'espion actif ; Lajoux et Cuers l'ont signalé ; dès que paraît le fac-similé de la lettre qui lui aurait été dictée par Sandherr, le misérable s'affole ; dès que Scheurer-Kestner menace Billot, il supplie Schwarzkoppen d'intervenir, d'affirmer à Mme Dreyfus la culpabilité de son mari, sinon il se brû-
(1) Révision, I, 598, Baudouin.
lera sur place la cervelle (i). Mais presque tout le reste du réquisitoire est solide, bâti de bons matériaux, d\ine certitude parfois excessive, mais forlement cimentée. Baudouin a saisi Mercier, Gonse, Guignet, d'une poigne de paysan, qui ne lâche pas; il perce à jour Du Paty et Bertillon, déshonore définitivement le lot de comparses, officiers ou journalistes, qui vont au devant des basses complaisances et tiennent toujours un mensonge tout prêt. S'il se dégage du procès Dau triche {2), il refuse de dire avec Moras (3) que le faux témoignage de Cernuski n'a pas été machiné au bureau des Renseignements, et, sans tout accepter de Przyborowski et des Wesscl, croit, avec Voltaire, que « Tinfamie même n'empêche pas qu'on ait pu bien voir et bien entendre (4) « •
Son tort le plus sérieux fut envers le colonel Guérin qu'il accusa de déloyauté sans assez de réflexion, puis-, par entêtement, refusant de se dédire (5). — Guérin,
(1) Revision, II, (îO, Baudouin. — Ces contradictions sont relevées par Esterliazy dans sa lettre, du 8 juillet 1906, à Diumont. {Libre Parole dû 10.) « Après avoir expliqué, dabord, comment ma déposition devant le consul général de France avait tous les caractères de la vérité, Baudouin déclare que je suis l'auteur de tous lés actes criminels reprochés à Dreyfus et qu'ils s'appliquent tous à moi. L'autre jour, il établissait que j'étais un agent du colonel Sandherr ; aujourd'hui, je suis le traître, et tout s'applique à moi..». Il est tout au moins certain qu'il n'a pas beaucoup de suite dans les idées. Après avoir l'econnu que tout tend à justifier mes affirmations, il reprend le lendemain, la thèse opposée, agrémentée d'injures grossières. » — Voir p. 78 et 452.
[2) Révision, II, 141, Baudouin. (lia signalée André les aveux de Dautriche sur l'inscription en interligne dans le relevé des comptes individuels, mais c'était « le dCAOir de sa charge ». De Rollin, de François et de Mareschal, « il n'a pas dit un mot ».)
8) Revision, I, 300, Moras.
(4) Ibid.\ II, 128, Baudouhi.
(ô; Ibid., I, 483, Baudouin.
ayant été chargé par Saussier d'assister à la dégradalion de Dreyfus, lui avait télégi'aphié, la parade sitôt lerininée : «Dreyfus a proLesté de son innocence etcrié : Vive la France ! Pas d'autre incident... » Il lui avait rendu coniple ensuite, verbalement, des pi'étendus aveux dont il tenait le récit de Lebrun-Renault. Baudouin n'acceptait pas que la dépèche pût avoir trait seulement à la cérémonie de la parade, où il ne s'élait, en eiîet, pjint produit d'autre incident que la protestation de Dreyfus, exactement relatée par l'officier ; il l'appliquait à toute la tragique matinée et en concluait que Guérin n'avait point cru tout d'abord à la léaHté de l'aveu. Il n'y avait pourtant rien de singulier à ce que Guérin eût réservé pour sa conversation avec Saussier le récit de Lebrun-Renault, el rien d'étonnant qu'il n'eût pas attaché sur le moment aux aveux l'importance qu'il y attribua par la suite ; la culpabilité de Dreyfus ne faisait doute alors pour à peu près personne; les quelques hommes qui s'en inquiétaient n'appuyaient leur intuition que sur des preuves morales et la parole de Démange. Baudouin leiiail en outre « la découverte de ce lamentable télégramme » pour un fait nouveau (i), bien que Guérin eût mentionné sa dépèche dans sa déposition de Rennes et qu'il en eût limité le sens, dès qu'il avait su l'accusation portée contre lui au cours de l'Enquête (2). Guérin, que je ne connaissais point, mais qui me croyait équitable, était venu alors me trouver. Les commentaires de Targe sur sa dépèche, le réquisitoire écrit de Baudouin, lui avaient valu de tomber en disgrûce, arrêtaient sa nomination au grade de général, malgré les plus beaux états de service.
(1) Reolnioih l, 182, naiidoiiin. — De même Mornard (H, 31G).
(2) Lettre du 19 mais 1905 au Procureur général {Révision, I, 284, Moras).
Ayant eu Tidée de lui demander comment Saussier avait accueilli le rapport qu'il lui avait fait des propos de Lebrun-Renault, il me répondit aussitôt que le général observa que les aveux concordaient mal avec l'obstiné cri d'innocence de Dreyfus (i); puis, comme je lui reprochais de n'avoir pas fait connaître cette remarque de Saussier, quand il avait déposé à Rennes, il me dit d'abord que la question ne lui avait pas été posée, ce qui était vrai, et, enfin, comme je le pressais, que Saussier l'avait prié de ne pas le mettre en cause. Je lui déclarai qu'il était de son devoir de faire connaître à la Cour de cassation cet incident dont il avait eu le tort de se taire ; il comprit qu'il le devait pour son honneur et en écrivit en conséquence à Baudouin (2). Mais celui-ci, ayant son siège fait, retourna la lettre contre Guérin, l'accusant de bassesse: il l'avait seulement écrite «parce que le vent semblait avoir tourné (3) » . Moras, au contraire, mit hors de doule la loyauté du vieux soldat (4).
Le bruit des coups portés par Baudouin à tant de gens, réveilla l'opinion. Nulle fièvre, mais, de nouveau, une dernière fois, un intérêt fort vif. Ce brûlant, cet endiablé réquisitoire, on le lut comme un roman.
(1) Voir t. V, 443. "
(2) Lettre du 24 juin 1905.
(3) Revision, II, 483, Baudouin.
(4) Révision, I, 78 et 284, Moras. — Guérin ne fut nommé général que sous le ministère Picquart.
Beaucoup, même des députés, apprirent, feignirent d'apprendre, de découvrir l'Affaire. Dans les couloirs de la Chambre, d'anciens amis de Méline, des radicaux qui avaient trouvé Méline trop faible contre Scheurer et contre Zola, s'étonnaient: « Si nous avions su... » Il n'y avait cependant chez Baudouin rien d'essentiel qui ne fût dans les Preuves de Jaurès, dans les articles de Clemenceau et de Guyot, dans les miens, surtout dans mon Histoire ; je l'avais menée l'année précédente jusqu'à la grâce ; Baudouin s'en était fort servi.
Plusieurs de ceux qu'il frappait, qu'il marquait à l'épaule, réclamèrent: Cuignet, intarissable (i), Du Paty, bien que « fort honoré des injures du Procureur général (2) )),Gribelin, retraité depuis peu (3), devenu rédacteur au journal de Judet (4), Zurlinden (5), Gonse (6),
(1) Révision, II, 208 et suiv., lettre au Garde des Sceaux, articles dans Y Éclair, etc.
(2) Ibid., II, 250 et 667, lettre du 27 juin 1906 à la Libre Parole et du 3 juillet au Premier Président ; Du Paty annonce « qu'il porte plainte au Garde des Sceaux contre Baudouin pour avoir falsifié le texte d'un document secret (son commentaire), en le communiquant à un témoin (Picquart ou Davignon) au cours de l'instance en revision.
(3) Gribelin n'avait point accepté le déplacement d'office prononcé contre lui, après le procès Dautriche, (voir p. 387); il avait pris sa retraite.
(4) Révision, II, 666, lettre du 27 juin 1906 à Ballot-Beaupré pour protester contre la qualification de « fabricateur conscient de la fausse comptabilité du service des Renseignements».
(5) Ibid., II, 252 et 670, lettre du 2 juillet 1906 à Ballot-Beaupré, principalement sur l'affaire du capitaine Herqué « espionnant, dans son palais même, la Cour de cassation ».
(6) Jbid., II, 682, lettre du 4 juillet 1906 sur l'incident Painlevé, la dépêche Panizzardi, sa conversation avec Picquart au sujet de la culpabilité de Dreyfus, l'affaire de Mme Monnier : '< La note de ma main visée par M. le Procureur général {on agira sur le mari) n'était qu'un aide-mémoire personnel relatif aux rapports de Mme M... avec le lieutenant-colonel Picquart el dont M. M... était venu entretenir spontanément le général
Esterhazy lui-même (i), et d'autres encore, Rollin, François et Mareschal, qui ne pouvaient parler euxmêmes, parce que la discipline les contraignait au silence, par leurs avocats (2) ; et le fils de Cavaignac (3). — Gonse proteste surtout qu'il n'a point tenu à Picquart le fameux propos : « Si vous ne dites rien, personne ne le saura (4)- » H s'en est défendu à la première enquête (5) ; « c'est un mensonge. » Réponse de Picquart : « Gonse a si souvent altéré la vérité au cours de cette affaire, verbalement ou par écrit, que sa parole n'a désormais aucune valeur (6). » D'où provocation de Gonse, duel au pistolet ; Picquart n'est pas atteint et ne tire pas (7). — La lettre d'Esterhazy à Drumont,
de Pellieux. Je n*ai jamais eu de relations ni avec Mme de la Tocnaye, ni avec Mme Benzon, ni avec le Père Du Lac. (Voir p. 316). C'est du pur roman, dû à la parfaite imagination de M. le Procureur général. »
(1) Revision, iC 675, lettre du 29 juin 1906 à la Libi^e Parole ; deuxième lettre du 8 juillet.
(2) Ibid., II, 247 et 667, lettre du .3 juillet 1906, qui rappelle que Taccusation fut abandonnée sur Tordre du général André.
(3)/6M., II, 256 et 669, lettre du 1"' juillet 1906 au directeur du Temps pour protester que son père « n'a pas été confondu par la découverte du faux Henry... Sans l'acte véritablement unique dont on cherche sournoisement à lui retirer l'honneur, je serais curieux de savoir quel langage tiendraient aujourd'hui tous les Baudouin de France ». Réponse de Baudouin : « J'ai pitié de M. Cavaignac fils... Disons, s'il le veut, que c'est nous qui sommes confondus. »
(4) Voir t. II, 359.
(5) Lettre du 28 octobre 1898 au président Loew^. — Voir t. IV, 457.— Baudouin : « Jamais, sur aucun point, la parole vérifiée de Picquart n'a été trouvée inexacte. Toujours, sur tous les détails aussi bien que sur les points les plus importants, nous avons surpris le général Gonse en flagrant délit de mensonge et de faux. »
(6) Revision, II, 684, lettre du 5 juillet 1906 à Ballot-Beaupré.
(7) 9 juillet 1906. — Procès-verbal signé du général Deloye et de Judet pour Gonse, d'Edmond Gast et de Targe pour Picquart.
LA REVISION 4ôl
furieuse à son ordinaire, de l'énorme et comique fureur des matamores du théâtre italien, a, cette fois, quelque chose de tragique par la misère où l'homme est tombé et dont il ne se plaindrait, ou ne se targuerait pas, que le son rauque de sa A'oix l'évoquerait, tout comme le font son linge effiloché, ses vêtements usés, et cette hâve et terreuse figure de bête humaine qui a connu le froid et la faim. Que Mercier ou BoisdtîlTre lui aient payé quelque temps son silence, il n'en existe aucune preuve ; il faut pourtant expliquer les mutismes subits du bandit après de violentes explosions de menaces (i). Mais, alors, avant Rennes, il avait encore, dans ses réserves quelques bouts de lettres d'Henry et de Du Paty ; et maintenant, depuis longtemps, il a tout dit, tout livré pour pas grand'chose, le prix d'un article de journal, ou, même, pour rien (2) ; et il n'intéresse même plus de cette curiosité qui atténuait pour lui l'universel mépris. Il habite, sous un faux nom, dans un pauvre hôtel meublé de l'un des faubourgs les plus tristes de Londres, rest^ couché presque tout le jour, sort vers le soir pour se perdre, vers un but inconnu ou sans but, dans les dédales de l'immense ville, s'en va, une fois par mois, à la poste où il trouve une lettre chargée, et vit de- ce qu'elle lui apporte et de quelques traductionsoude quelque article sur des sujets militaires attrapé par hasard (3). Que peut représenter une telle existence pour l'homme qu'il a été, porteur d'un grand nom, soldat privilégié, ambitieux, ayant eu toutes les soifs, intelligent autant qu'on peut l'être, et qu'attendil encore de la vie? Mais il y a eu tant de vie en lui,
(1) Voir t. V, 33 et 276.
(2) Voir p. 77.
(3) Renseignements de la police secrète (française) de Londres.
tant de sève exubérante et débordante, qu'il lui en reste encore trop, jusque dans cette extrême abjection, pour que la pensée lui vienne d'en finir d'un coup de rasoir ; et il aététoutcequelon voudra, escroc, maître-chanteur, proxénète, mais il ne veut pas avoir été un traître ; son invention qu'il a été un contre-espion, c'est le dernier lambeau d'uniforme qui lui reste. « Que j'ai écrit le bordereau, dit-il à Drumont, tout le monde le sait, et mieux encore que les autres, ceux qui le nient avec impudence, qu'ils soient de Normale, de Polytechnique ou de Charcnton. Mais j'ai obéi à Sandherr (i). » Et il précise, trouve, ajoute de nouveaux détails : il a porté le bordereauà l'ambassade, enl'absence de Schwarzkoppen, « un samedi de septembre, puis il est parti le soir môme, pour la campagne... Le colonel lui avait recommandé de ne pas dater, afin qu'on pût affecter à la lettre la date qu'on jugerait utile (2). »
Par contre, Boisdeffre et Mercier se taisent.
Boisdeffre, depuis sept ans, s'était condamné à une telle retraite, enfermé dans un tel silence, que beaucoup en oubliaient qu'il avait été le principal complice de la forfaiture de Mercier, le complaisant des faux d'iienry, le persécuteur de Picquart, l'un des inventeurs de la légende du bordereau annoté, tantôt le mauvais génie de Billot, tantôt l'instigateur des intrigues contre lui, et qu'il n'avait parlé sous serment, à Rennes comme aux enquêtes de la Cour de cassation, que pour accabler Dreyfus. Il semblait un mort, tant il s'était retranché du nombre des vivants, et l'on ne se fut étonné que d'entendre un cri sortir de ce tombeau. Mais Mercier avait été un chef, l'âme même de la résistance, le pre-
(1) Lettre du 29 juin 1906 à Drumont.
(2) Lettre du 8 juillet 190(5.
miersur la brèche ou à l'attaque, le bénéficiaire unique de son crime, siégant au Sénat alors que tous ceux qu'il avait entraînés à sa suite, des plus puissants aux plus humbles, militaires ou civils, expiaient leur confiance en lui et leur dévouement dans la disgrâce, la pauvreté ou la honte. 11 était l'homme qui avait voulu le procès malgré les supplications d'Hanotaux et de Saussier, qui, de ses propres mains, avait fait le dossier secret, qui avait juré, au procès de Zola, que Dreyfus avait été justement et légalement condamné, qui avait dit aux juges de Rennes : « Ou Dreyfus ou moi », et qui, hier encore, à la veille de la nouvelle enquête, avait pris rengagement public dy produire les preuves écrasantes du crime. C'était à un banquet de la Patrie Française. Il y avait là Rocliefort, Drumont, Cavaignac, Lemaîlre, Syveton. Il s'était levé, impassible et impérieux à son ordinaire : « Lorsque le moment sera venu de parler, les paroles qui doivent être dites, je les dirai ; j'en prends l'engagement (i). » Et il n'avait rien dit, s'était abrité derrière Bertillon (2). Or, Baudouin n'avait marqué aucun des fauteurs de l'Affaire d'une flétrissure plus dure ; par deux fois il lui avait dit que, sans l'amnistie, sa place serait au bagne (3). Mercier se taisait toujours. Il y avait parmi les nationalistes et les catholiques des gens qui savaient pourquoi il se taisait : parce qu'ils savaient autant que lui que Dreyfus était innocent. Mais il y en avait beaucoup plus qui s'en étonnaient, s'en désespéraient comme d'une suprême douleur patriotique, parce qu'ils avaient cru aveuglément, obstiné-
(1) 3 décembre lî)03.
(2) Voir p. 314.
(3) Révision, I, 451, Baudouin : « Au premier crime (la communication des pièces secrètes), il en a joint un second (la destruction du commentaire)...» Travaux forcés ou réclusion.
ment en lui, dans la parole de ce soldat qui avait tant des qualités d'un grand chef, « d'un véritable homme de guerre (i) », et ils voyaient, écoutaient avec angoisse fuir les jours, les heures, sans qu'il tînt sa promesse de dire, quand il faudrait, coûte que coûte, toute la vérité, — et Dreyfus, le juif, le traître, allait être réintégré dans l'armée. C'étaient des milliers et des milliers de braves gens, de bourgeois, de vieux nobles aussi pleins d'honneur que de préjugés, qui aimaient tant l'armée qu'ils pouvaient bien croire qulm métèque juif avait vendu pour quelques deniers la patrie qui l'avait adopté, mais non pas qu'un soldat, de vieille race française et catholique, eût fait condamner sciemment un innocent et, dix fois, se fût parjuré sur le Christ. C'étaient des milliers et des milliers d'officiers ; hier, ils se seraient fait tuer pour Mercier ; ils supportaient maintenant, sous le règne d'autres chefs, la peine de leur foi naïve et de leurs tenaces espérances. Et c'étaient aussi des milliers de religieux qui n'avaient été frappés dans leurs croyances ou dans leurs biens qu'en raison de l'Affaire qui avait dessillé les yeux des républicains. Toute celte France, trompée, abusée, regardait vers Mercier qui se taisait. Drumont pensa avec inquiétude à sa clientèle, au tirage de sa feuille qui allait baisser, interpella Mercier, le fit sommer, par l'un de ses gens de plume, de tenir sa parole et de dire tout (2).
(1) André, Cinq ans de niinislère, 228,
(2) Letlre ouverte (de Gaston Moi-y) au général Mercier, dans la Libre Parole (anli-datée) du 6 juillet 1906 : « Mon général, le temps presse, la Cour de cassation va rendre son arrêt et vous n'avez encore rien dit. Je viens vous conjurer de parler. Je suis un des innombrables Français qui, sur la foi do votre promesse de dire la vérité, toute la vérité... » — Lellre ouverte de Delahaye, ancien député, à peu près dans le même style, dans V Autorité (anti-datée) du 8 juillet.
L'article était vif, sec, d'une brutalité parfois éloquente. Le temps presse, la Cour de cassation va rendre son arrêt, consommer a le coup d'Etat judiciaire » prédit par Cavaignac (i) ; tous ceux qui ont été « insultés » par Baudouin « relèvent le gant » : pourquoi, seul, Mercier se tait-il, oublieux de ses solennelles promesses ? S'il ne parle point, « serait-ce qu'il n'a rien à dire? » «Les juifs seraient-ils parvenus à le tenir, lui aussi, par quelque côté? » Hervé, les antimilitaristes, « ont fait certainement bien du mal » ; Mercier, s'il manque à sa parole, « en fera bien plus ».
Mercier, sous l'injonction, s'exécuta, écrivit à Ballot- Beaupré (2), mais lui, qui était l'audace même, la lettre la plus embarrassée et la plus plate, pris qu'il était entre les mensonges qu'il avait accrédités depuis tant d'années et les démentis qu'il avait été contraint de leur infliger devant la Chambre criminelle. Nulle chamade plus morne. L'enquête étant close et parceque la loi avait voulu qu'elle fût secrète comme toutes les instructions, il ne saurait, dit-il réfuter le rapport de Baudouin, étayé « d'inexactitudes », « à moins de nouveaux débats publics et contradictoires ». « Il rappelle » donc « seulement » que, pour discuter « de la soi-disant culpabilité d'Esterhazy », il eût fallu vérifier, comme il l'avait demandé, si « le même nombre de flls au centimètre » se trouve sur le bordereau et les lettres sur papier pelure saisies chez l'ancien commandant (3) ; « pour faire état de la minute du commandant Bayle », « il y aurait intérêt à savoir comment, disparue et nonretrouvée pendant plusieurs années, elle a subitement reparu »; enfin, il avait fixé au 12 décembre 1894, et
(1) Voir p. 283.
(2) 6 juillet 1906. — Voir Appendice VIT.
(3) Déposition du 2 mai 1904.
non au 6 janvier 1895, « la nuit intéressante où fût en suspens, pendant quelques heures, la question de paix ou de guerre». Et c'est tout. « Le « vieux compagnon d'armes » envoie son salut « à tous ceux, juges ou témoins, qui ont apporté une pierre à l'édifice, désormais indestructible, de la culpabilité d'un officier traître à sa patrie » .
Mornard allait achever sa plaidoirie quand les journaux publièrent cet aveu d'impuissance (1). 11 s'interrompit un moment, répliqua en deux mots. La date, la réalité de la prétendue nuit historique ont été démenties par Casimir-Perier et par Dupuy (2). La minute Bayle a été retrouvée, « après quelques instants de recherche », aux archives du premier bureau, par le capitaine Hellouin, en présence de deux officiers (3). Pour les lettres d'Esterhazy, sur papier pelure, Mornard a déjà rappelé (4) qu'Esterhazy en avait reconnu l'authenticité (5), comme il s'était reconnu l'auteur du bordereau, et que deux expertises, de 1898 et de 1899, avaient constaté l'identité des papiers (6). — La Cour s'étant ajournée le môme soir jusqu'au prononcé de l'arrêt, tout était fini. Mercier écrivit le lendemain {f) une deuxième lettre pour demander à être confronté avec Casimir-Perier et Dupuy.
Autant garder le silence. Drumont, rudement, sans
(1) 7 juillet 1906.
(2) Voir p. 322.
(3) Cour de cassation, 26 mars 1904, Targe : 28 mars, Hellouin. — Le carton portait la suscription : « Rapports au minisire ; notes du chef d'État-Major. » —Voir p. 271.
(4) Mémoire, 602.
(5) Cass., I, 597, Esterhazy.
(6) Cass., I, 686, expertise Putois, Choquet et Marion ; Dossier de Rennes, pièce 41, liasse 1, contre-expertise Marion, Choquet, Putois, Levée et Cliaussin.
(7) 8 juillet 1906.
ménagement, constata la dérobade, l'effondrement : « Vous n'avez pas parlé. Vous avez fait semblant de parler (i). »
Mornard, pour la quatrième fois (2), plaida cette grande cause (3), la renouvela par une forte synthèse, esquissa, à larges traits, le procès de l'antisémilisme. C'était « la cause première, non pas de l'accusation elle même, mais delà déviation de l'instruction judiciaire », et de cette perversion des esprits qui, seule, avait rendu possible tant de folies et de crimes. — Le virus, nullement français, « importé des régions de l'Est », dès qu'il est inoculé à certains cerveaux, « les met rapidement hors d'état de raisonner sur le cas spécial d'un juif (4) ». Entre ces yeux, clairs à l'ordinaire, ces cerveaux, le plus souvent lucides, réfléchis et logiques, ces consciences droites et simples, et les faits, s'interpose, comme un verre grossissant et déformateur, l'image, la légende du juif qui est Judas. Race de l'Iscariote* race de traîtres. Parce que, par nature et par atavisme, tout est objet de trafic et de négoce pour le juif, il est, quand il s'agit des choses de l'armée et de la patrie, « le traître en puissance ». Catholique ou protestant, ou libre-penseur, dès qu'il est atteint, infesté d'antisémitisme, le
(1) Silence du général Mercier, nouvelle lettre de Gaston Méry dans la Libre Parole du 13 juillet 1906.
(2) 1898, 1899 et 1904. — Voir t. IV, 4; V, 97 et VI,
(3) 5, 6 et 7 juillet 1936. — Revision, t. II, 273 à 480.
(4) Révision, II, 277 et suiv.
plus honnête hommedans toutes les autres circonstances de la vie et le plus équitable devient capable, sans remords, des actions les plus injustes et les plus laides. — Bonnefond, général-examinateur à l'École de Guerre, donne à Dreyfus une « mauvaise note d'aptitude », parce qu'il ne veut « pas de juif à l'État-Major (i) ». — Lebelin de Dionne, général directeur de l'École (2), informé du propos de Bonnefond et « se trouvant, dit-il luimême, en présence d'une injustice à réparer », ne la réparé pas: « l'effet de la note, explique-t-il, est minime, le dommage presque nul » ; en fait, il s'agit d'un juif et, pour l'antisémite, « le juif reçoit toute la part de la justice à laquelle il a droit, dès que les injustices avérées, commises à son égard, ne liii portent pas un préjudice absolument irrémédiable (3) ». —Dreyfus est chargé par Roget de dresser un plan de transports de troupes sur des données fictives; il exprime le désir d'effectuer le travail sur des données réelles, plus intéressantes : demande judicieuse si elle émanait d'un chrétien ; demande suspecte, quand elle émane d'un juif. Roget donne à Dreyfus une note qui, au jour venu, pèsera d'un poids terrible dans la balance (4). — Le général Vanson prépare, avec des stagiaires d'État-Major, un voyage qui comporte des études de caractère confidentiel : « Vous prendrez garde, lui dit le colonel Bardai, parmi ces trois officiers, ily a unjuif (5). » — D'Aboville avise Sandherr que l'écriture du bordereau ressemble à celle de Dreyfus ; Sandherr, se frappant le front : « J'aurais dû m'en douter !... (6) », parce que
(1) Voir t. I, 120.
(2) Voir t. I, 121.
(3) Révision, II, 280, Mornard.
(4) Voir t. I, 58.
(5) Rennes, I, 113, Vanson.
(G) Ibid., I, 578, d'Abc ville. — Voir t. I, 63.
« c'estunjuif » et que « le juif trahit sans raison, sans motif, par une sorte d'instinct héréditaire » ; « sa fonction naturelle est de trahir (i) ». Et, par conséquent, l'homme, avant de se savoir accusé, est déjà jugé, condamné; à peine a-t-il été nommé par Boisdeffreà Du Paty et par Henry à Drumont, il est perdu, <( irrémédiablement perdu )), parce que juif. — Du Paty, ayant à instruire contre un officier catholique, n'aurait eu recours à aucune de ses détestables aberrations ; surtout, il n'aurait pas été dominé par l'idée préétablie de la culpabilité « atavique ». Écrivant sous sa dictée, la main de Dreyfus est prise d'un tremblement : coupable; elle n'a pas tremblé : coupable encore; « il aurait dû trembler; s'il n'a pas tremblé, il simulait, il était prévenu (2) ». — Puis, pour d'Orraescheville comme pour Du Paty, et, quand le journal de Drumonta parlé, pour des miUions et des millions d'hommes, antisémites conscients et antisémites inconscients, plus dangereux encore, le crime, tout de suite, est avéré : l'accusé est juif. (( La traîtrise nécessaire de l'officier juif » apparaît avec toute la force de l'une de ces vérités latentes, mais supérieures, qu'on ne discute pas. — « Tout Israël est en mouvement », a écrit Henry à Papillaud (3). Tout l'antisémitisme est dans ces cinq mots. D'un côté, la race maudite à l'œuvre pour sauver son traître ; les Français de l'autre. Et le drame, maintenant public, n'arrêtera pas d'être conduit, gouverné, régi dans tous ses mouvements, dans tous ses 'développements, par l'idée maîtresse qu'un juif n'est pas un homme comme les
<1) Révision, II, 285, Mornard.
(2) Rennes, I, 381, Picquart : « Du Paty a dit une phrase bien extraordinaire... »; Révision, 11,289, Mornard, d'après Démange. — Voir t. I, 114.
(A) Voir t. I, 190.
autres hommes, qu'il n'a pas le même cœur et les mêmes nerfs, que ses larmes, ses cris, ses souffrances, ses protestations d'innocence, ne sont pas des protestations, des souffrances, des cris et des larmes qui doivent émouvoir et troubler, et que les droits acquis aux autres ne sont pas ses droits. — Si Dreyfus, au jour de l'affreuse parade, suit d^un œil intense de myope la chute de ses galons, c'est qu'il en soupèse le poids, expliquera Picquart, « tant de grammes, tant d'argent (i) ». Si, dans sa case, son tombeau de l'île du Diable, sa main, errant sur des feuillets, y trace ces mots d'agonie : (( Mortuus est, rien à faire... ^>, le commandant Corps traduira : « Voilà comment j'ai été découvert (2). » Si le vrai traître, acculé par l'évidence, se reconnaît l'auteur du bordereau : « Homme de paille des juifs ! » dira Bertillon, et, après Bertillon, Boisdeffre(3). Et partout, il y a des preuves spéciales contre le juif, celles de Roget et de Cuignet, « la preuve de culpabilité par prétention d'innocence (4) » ; un calcul spécial des probabilités, celui de Bertillon (5) ; un droit pénal rien qu'à son usage : « la livraison de documents à un agent d'une puissance étrangère », délit d'espionnage avec peine temporaire pour les chrétiens (6), crime de trahison
(1) Voir t. IV, 248 et Révision, rapport Bard, 57.
(2) Déposition du commandant Corps, rapport Darboux.
(3) Cass., I, 104: Rennes, I, 430; III. 296, Picquart.
(4) Cass., I, 69, Roget. - Voir t. IV, 396.
(5) Voir p. 373 et rapport Darboux, Appell, Poincaré.
(6) Articles 1 et 2 de la loi de I8G6 sur l'espionnage, 5 ans de prison et I.OOO à 5.000 francs d'amende. « Il n'y a pas en réalité un seul exemple, à ma connaissance, d'une poursuite dirigée contre un militaire ou une personne non iiiilitaire pour livraison de documents à un agent d'une puissance étrangère, où les faits incriminés aient été qualifiés crime de trahison. C'est toujours la loi de 1866 qu'on a appliquée en pareil cas. Pourquoi, dès qu'il s'agit de poursuites à exercer contre l'officier israé-
avec peine perpétuelle pour le juif ; puis, encore, une loi spéciale de déportation, lui affectant, pour lui seul, un rocher où il n'aura pas de successeur (i) ; un droit pénitentiaire spécial : la déportation, peine politique, devenant réclusion, peine de droit commun (2) ; un règlement spécial, pour empêcher sa femme de le rejoindre (3); et une loi spéciale de dessaisissement.
Voici maintenant la contre-partie. Ce juif, deux fois condamné pour avoir vendu son pays, exclu si longtemps du droit commun des autres Français et comme exclu de l'humanité, puis, tout à coup, devenu l'objet de l'un des plus mag-nifiques combats qu'un peuple ait jamais livrés pour là justice, il a le mépris de l'argent, le sens exact de la loi et le sentiment « chevaleresque » de l'honneur (/|).
Dreyfus ne s'est laissé troubler ni par les criailleries des nationalistes ni par les remontrances de Clemenceau et de Picquart l'invitant à fermer enfin l'oreille « à ces champions timorés de la vérité et du droit », Mornard, Démange et moi, qui tiennent pour la suprématie de la justice civile, et à réclamer un troisième
lilc, a-ton ainsi qualifié les faits? C'est que la loi de 18G6 ('dicte une peine temporaire, et qu'on voulait pour l'officier juif l'application d'une peine perpétuelle. On a donc qualifié crime ce que la loi qualifiait délit, afin de substituer à la peine d'emprisonnement temporaire édictée par la loi de 1866, la peine perpétuelle de la déportation prévue par larticle 76 du Code pénal. » {Révision, II, 423, Mornard). — Affaires Blondeau, Wanauld, Muhlberg, Bonnet, Theyssen, Turpin, Aurilio, Milh'Scamps, Guillot, Greiner. {Mémoire Mornard, 688.— Cf. Garraud, Traité de droit pénal, II, 525, et arrêt de la" Cour de cassation du 23 janvier 1896.)
(1) Loi du 9 février 1895. — Voir t. I, 487.
(2) Voir t. II, 127.
(3) Voir t. Il, 180.
(4) Révision, II, 419 et Mémoire Mornard, 691.
conseil de guerre (i). L'aphorisme que son honneur peut seulement lui être rendu par des soldais n'esl qu'une phrase, à peine sonore et qui sonne faux. Pour quelle raison ? De symétrie, parce que des soldais l'ont condamné par deux fois, — ce fut l'argument de Clemenceau (2), — ou d'uniforme ou d'épaulettes ? Nullement juriste, dit Mornard, « mais homme d'intelligence et de bon sens », il se refuse à penser que l'arrêl « émané de la plus haute juridiction et motivé », aurait moins de valeur et serait revêtu d'une moindre autorité que le verdict, « formulé par un oui ou un non », « d'un tribunal subalterne composé de juges improvisés (3) ». Certainement, il ne croit pas que les juges militaires condamnent ou acquittent par ordre, et il croit, comme Picquarl, que « jamais un conseil de guerre français ne se solidariserait consciemment avec la fraude et le mensonge (4) » ; il se souvient pourtant qu^il fut des heures où Picquarl, non moins grossièrement accusé que lui, soit d'espionnage, soit de faux, chercha asile dans cette même justice de la Cour de cassation (5). Les juges militaires, aussi loyaux, sans doute, que les juges civils, ne sont point des magistrats de métier ; hiérarchisés, ils reçoivent, presque à
(1) Voir p. 288. — « M. Clemenceau a rappelé, écrit encore Picquarl, ({ue la comparution de Dreyfus devant un troisième conseil de guerre était la suite nalurelle du jugement de Rennes. Le texte de la loi le veut... Ces champions timorés de la vérité et du droit en seront probablement pour leur beau geste. » {Gazette de Lausanne du 2 janvier li)04.) — Havet avait soutenu la même opinion, dans une lettre à Pressensé, président de la Ligue des Droits de VHomnie (août 1904).
(2) Voir p. 284.
(3) Révision, II, 419, Mornard.
(4) Gazelle de Lausanne du 1" février 1904, Conseils de guerre.
(5) Voir i. V, 28.
LA REVISION 46a
leur insu, les affirmations d'un supérieur, sinon comme des ordres, du moins comme des vérités supérieures; hommes d'action, a ils se font une opinion d'après des ' données sommaires (i) ». Si donc la loi veut qu'il paraisse à nouveau devant la justice militaire, il y paraîtra sans crainte, sinon de la solution la plus vile, irrévocablement honteuse : l'acquittement à la minorité de faveur, la condamnation morale par quatre voix contre trois. Mais si la loi veut que le dernier mot reste à la justice civile et que les Chambres réunies soient juges du fait comme du droit (2), il ne jouera point la comédie, n'en ayant jamais joué, de protester que, soldat, il n'entend être lavé de Tinfamie imméritée que par des soldats, et de paraître placer le point d'honneur au-dessus de l'honneur. Ainsi témoignera-t-il, comme par le passé, de son respect de la loi.
En second lieu, il ne veut devoir qu'à son innocence avérée soit l'arrêt de revision, portant sur les faits, soit un verdict d'acquittement. Il pourrait invoquer, soit contre toute condamnation nouvelle, soit même contre toute instance nouvelle au fond, les règles, d'ordre public, de la prescription criminelle, la qualification légale des faits, les effets légaux du décret de grâce et la peine exécutée. Arguments sans doute contestables, contestés dans l'espèce par Moras et par Bau-
(1) C'est ce dont Picquart convient, d'ailleurs, dans son article sur les conseils de guerre.
(2) Revision, II, 220, Baudouin : « Quand il s'agit de la re vision, vous êtes, et de par la volonté du législateur, essentiellement juges du fait. Ce que vous avez à rechercher, c'est, non pas si le droit a été bien appliqué aux faits déclarés constants parle juge du fond, c'est si le fait a été bien vu, bien apprécié, bien jugé. Pour cette œuvre, la loi vous investit de tous les pouvoirs. Votre pouvoir est souverain, et rien ne peut l'entraver. »
douin (i), mais que Mornard lient pour très forts (2) et qui s'appuient de précédents et d'autorités juridiques très hautes (3). Quoi qu'il en soit, Mornard renonce, (( de la volonté formelle » de Dreyfus (4), à ces moyens et ne les pose point dans ses conclusions. Le jugement au fond qu'il réclame de la Cour, il le demande aux deux principes inscrits dans la loi même sur la révision, et à eux seuls : nul renvoi « quand il ne pourra être procédé de nouveau à des débats oraux contre toutes les parties » — Henry mort, Esterhazy acquitté ; — et nul renvoi « quand l'annulation de l'arrêt ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit (5) ».
Baudouin s'était rallié à ces deux moyens. Mornard, dès 1899, avait voulu les faire valoir; Lucie Dreyfus s'y était refusée, pensant que son mari ne voudrait être jugé que par ses pairs (6). Pourtant, ils s'imposaient dès lors avec la même force, puisque Henry était mort, Esterhazy acquitté et qu'il était déjà certain que le bordereau n'était pas de Dreyfus (7). La
(1) Revision, I, 331 et suiv., Moras ; II, 22.S et suiv., Baudouin. Dans le même sens, sur les effets de la grâce, arrêtés du 23 novembre 1876, du 20 décembre '1877, etc.; du 26 avril 1902 (Affaire Voisin ; voir 286).
(2) Mémoire, 686 et suiv.; Revision, II, 420 et suiv.
(3) Réquisitoire du Procureur général Renouard, du 7 rtiai 1879; Appleton, Revue générale du Droit, année 1904, p. 48.î ; Manau, Gazette des Tribunaux des 2S et 29 octobre 1902; professeur Garçon, Journal des Parquets, année 1903, p. 28 et suiv.
(4) Mémoire, 681, et Revision, II, 419.
(5) Mémoire, 692 et suiv.; Revision, II, 426 et suiv.
(6) Voir t. V, 76.
(7) Voir t. V, 75. — Baudouin dit qu'il y avait seulement, en 1899, « les plus graves raisons de croire qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau » (II, 236) ; la preuve décisive que le bordereau n'est pas de Dreyfus résulterait de l'expertise Darboux. Appel et Poincaré : « Elle a révélé le fait nouveau le plus
Cour, aurait pu prononcer la cassation sans renvoi en dehors de toutes conclusions de la défense, mais elle n'en avait pas eu l'audace et, s'abritant de Dreyfus, elle avait reculé devant toute la justice. De là, l'erreur nouvelle de Rennes, une nouvelle faillite de la justice militaire qui avait rejailli sur l'armée, et qui aurait été suivie peut-être de longs troubles, sans l'amnistie, et, sans la grâce, de celte douleur qu'un innocent avéré fût mort en prison. Ainsi étaient apparus le vice profond du premier arrêt de la Cour et les conséquences de la faute qu'on commet toujours, lorsque, voyant tout son devoir, on ne le remplit pas tout entier.
Enfin, Dreyfus, s'il réclamait tout son honneur d'officier et ne le voulait tenir que de la raison seule et de l'évidence, ne voulait que son honneur. Nulle indemnité. Simplement la publication de V 3irvèi au Journal officiel et dans un certain nombre de journaux, et l'affichage à Paris et à Rennes (i).
Mornard avait lutté longtemps contre celte volonté de Dreyfus. Il lui semblait que « le défaut de réparation », après tant de souffrances physiques et morales et « l'énorme préjudice matériel », constituait une manière d'atteinte à la justice, et, encore, « qu'elle était contraire à la dignité môme du pays ». Il eût voulu que le recouvrement d'une large indemnité, dont Dreyfus aurait fait ensuite tel usage qui lui aurait paru le meil-
grave, le plus caractéristique, le plus décisif en faveur (Je Dreyfus )>,à savoir que la reconstitution du bordereau parBertillon est inexacte et tout le système de l'anthropométreur sans valeur. (I, 536 et 537.) Mornard, de même, invoque l'expertise Darboux comme un fait nouveau ; Baudouin se rallie à cette conclusion.
(1) Mémoire, 720; Revision, II, 474, Mornard.
4l>6. HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
leur, fût récupéré par l'État, conformément à la loi (i), « sur les faux témoins et autres auteurs des manœuvres dolosives perpétrées pour tromper les juges » ; « c'eût été à ses yeux une satisfaction nécessaire donnée à la morale publique (2) ».
Mais Dreyfus, obstiné, inébranlable comme la barre de fer quil était, durcie encore par l'épreuve, s'y refusa. Sa vie avait été bouleversée par les événements les plus extraordinaires ; mais il lui était arrivé des événements intérieurs plus graves encore qui avaient développé une rare noblesse dans cette âme repliée sur elle-même. Il dit à Mornard que, « soldat, il avait voué sa vie à la patrie et lui avait tout offert », qu'elle avait eu dès lors « le droit de tout prendre, santé, avenir, bonheur », et qu'ainsi « il avait supporté les angoisses, les misères et les tortures sans nom de Fîle du Diable comme les souffrances d'une campagne atroce». Donc, rien que son honneur, « tout entier, sans tache, parce que c'est le patrimoine inaliénable et sacré de ses enfants (3) » .
Mornard, en conséquence, renonçait à toute indemnité pour son client. Aussi bien « ne lui déplaisait-il pas de souffleter de cet acte de désintéressement » et tous ceux qui avaient crié et propagé la légende du Syndicat, et « tous ceux aussi qui avaient amassé des rentes » à poursuivre le juif de leurs calomnies et de leurs mensonges. Il entendait les marchands de papier imprimé, toute la presse antisémite.
Il avait parlé trois jours durant, avec ce grand et beau calme, cette gravité naturelle dont il ne se départait jamais, de sa voix pleine et claire, souvent émue, sans gestes, simple et bon comme il était. Il salua en termi
(1) Article 446 du Code d'instruction criminelle
(2) Revision, II, 473, Mornard.
(3) Ibid., 11,474.
nant tous ceux des bons serviteurs de la justice, qui étaient morts de l'avoir trop aimée et trop longtemps attendue, Scheurer, Trarieux, Zola, Bernard Lazare, Duclaux, Grimaux, le commandant Ducros, Giry, Molinier, et adressa son remerciement aux survivants, dont la liste était à présent à peine plus longue que celle de ceux qui étaient partis, et, d'abord, aux trois officiers Picquart, mis en réforme, mis en prison, mis au secret, poursuivi d'accusations infamantes, et dont chaque témoignage pour la vérité avait été suivi d'une rigueur nouvelle ; « cette conscience d'élite », Hartmann, et Freystœtter, qui, lui aussi, avait quitté l'armée, « abreuvé d'amertumes », parce qu'il avait, lui aussi, dit la vérité en libérant sa conscience de juge.
Baudouin avait placé sa péroraison sous l'évocation d'une des pages les plus belles de Pascal, que j'avais rappelée autrefois à Cavaignac (i) : « C'est une étrange et longue lutte que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité... (2) » Mornard évoqua Massillon, prêchant devant Louis XIV : « Il vaut encore mieux que l'innocent périsse que si toute la nation allait se révolter contre César, et il faut acheter le bien public par un crime. Et voilà toujours le grand prétexte de l'abus que ceux qui sont en place font de l'autorité ; il n'est point d'injustice que le bien public ne justifie ; il semble que le bonheur et la sûreté publique ne puissent subsister que par des crimes, que l'ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu'à l'injustice et à l'iniquité, et qu'il faille renoncer à la vertu pour se dévouer à la patrie (3). » Or, nous avions revu
(1) Voir t. IV, 19.
(2) XIP lettre à un Provincial, in fine.
(3) Petit Carême, Sermon pour le Vendredi Saint : sur les obstacles que la vérité trouve dans le cœur des grands.
ces choses, et Massillon, dans ces temps encore proches et déjà lointains, si sombres, mais qu'on reg-reltait parfois, « aurait payé son discours de son évêché (i) ».
Le déhbéré des Chambres réunies fut court, cahiie, grave. Plus de passions aux prises, plus de haines, plus de colères comme à Tardent, au violent délibéré d'il y a sept ans. Plus de vents soufflant du dehors en tempête, troublant, enfiévrant l'atmosphère. Plus un doute, dans aucune conscience, sur l'innocence absolue de Dreyfus. Plus d'affaire Dreyfus.
Nul autre débat que sur l'annulation, avec ou sans renvoi, du jugement de Rennes, Sarrut, Bard, Tanon, les trois présidents de Chambres, se prononcèrent pour la décision au fond, n'en donnèrent que des raisons juridiques, très fortes, mais « le droit ne vaut que par son adaptation au fait (9) » ; l'un d'eux, Tanon, avait écrit : « Le but est le créateur de tout droit ; il n'est aucune règle de droit qui ne doive son origine à un motif pratique, à un but (3). » — Moras se prononça pour le renvoi, parce que le fait incriminé, la livraison de documents, existait matériellement et que le législateur avait dit : « Si l'annulation de l'arrêt, à légard d'un condamné vivant ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié
(1) Révision, II, 477, Mornard.
(2) Ibid., Il, 221, Baudouin.
(3) Tanon, Évolution du droit et de la conscience sociale.
crime ou délit... », et non : « Si Tannulation de l'arrêt ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit à l'égard du condamné... » -^ L'objection parut plus spécieuse que solide, encore que le texte fut défectueux. Les auteurs de la loi de 1896 l'avaient proposée pour étendre les cas de re vision ; la Cour sera juge au fond lorsque la criminalité du fait disparaîtra in rem, quant à l'objet du crime, non seulement pour l'homicide, ce qui est déjà dans le Gode, mais pour tous autres crimes ou délits ; elle annulera aussi sans renvoi lorsque la criminalité disparaîtra in personam, quant au condamné lui-même ; et c'était la jurisprudence de la Cour (1). « La cause qui fait disparaître la criminalité importe peu (2) » ; la question est de savoir si la criminalité a disparu, la Cour ayant obtenu la certitude de l'erreur.
C'est ce que dit Ballot-Beaupré, avec toute l'autorité de sa science du droit, de son impeccable probité d'esprit, du respect universel qui l'entourait. Il avait demandé à la Cour, en I899, non « de proclamer Tinnocence de Dreyfus », mais de décider « qu'un fait nouveau, de nature à l'établir », avait surgi. « .Je mentirais, disait-il, à ma conscience, si je vous proposais une autre solution. » Il en proposait aujourd'hui une autre, mais dans une zone fort élargie de lumière ; il ne mentait toujours pas à sa conscience. La raison, le bon sens lui disaient que, si rien ne subsistait de l'accusation, aucun procès n'était plus possible.
La grande majorité de la Cour le suivit ; sur la décla-
(1) Chambre criminelle, 22 janvier 1898, affaire Taïeb-ben-Araar; Chambres réunies, 19 juin 1898, alTaire Rouquayrol.
(2) Garraud, Précis de Droit criminel, 837; de inème Faidides, Gazette des Tribunaux des 24-25 octobre 1.S98 ; Appleton, De la
assalion sans renvoi, 6 et 7, elc.
ration de l'innocence de Dreyfus, les trois Chambres furent unanimes (u juillet). Il avait rédigé lui-même l'arrêt, sur des notes de Moras, les ramassa, les marqua de son empreinte (1). La lecture publique en fut fixée au lendemain.
L'audience, le 12, fut ouverte à midi. Sauf les conseillers, tous les assistants debout, dans un grand silence.
Lourd, massif, encore élargi par l'ample costume, Ballot-Beaupré lut, simplement, comme il aurait lu tout autre arrêt, comme il les lisait. Pas un mol, pas une syllabe ne tomba, ne se perdit.
Cette belle et limpide langue du Code, au vocabulaire peu abondant, un peu sec, mais précis, solide, convient merveilleusement à l'histoire. Tout le dispositif de l'arrêt est une page d'histoire qu'on écoute, qu'on suit comme un récit. Sans « l'attendu que... » obligatoire par où commence chaque paragraphe, on oublierait qu'il s'agit d'un arrêt, le plus solennel, le plus longtemps attendu des arrêts de justice. Tantôt Ballot- Beaupré touche les sommets, tantôt il s'arrête, résume l'épisode dans une large formule^ descend au détail, détail décisif, à celui qui explique, éclaire tout le problème, rend inutile tout supplément de démonstration, toute contradiction impossible ; puis il repart de son pas régulier, tranquille, la route déblayée, à jamais libre derrière lui, les yeux sur le but, sûr d'arriver. Pas une parole, pas un geste de colère, le qualificatif toujours exact, qui n'offense pas, qui n'atténue pas, parfois de l'ironie, de cette ironie supérieure qui ne sort pas des mots, mais du rapprochement des faits.
D'abord, les « faits nouveaux ». Ce sont les mêmes
(1) Voir Appendice VIII.
pièces que Boyer, puis Moras ont retenues ; elles sont « de nature à établir Tinnocence de Dreyfus », « entraînent ainsi l'annulation du jugement » , rendent dès lors inutile de s'attarder aux autres moyens proposés. La lettre de Panizzardi, sur l'organisation des chemins de fer, au rebut pendant trois ans, inutilisée quand elle portait sa vraie date, était devenue, dès qu'Henry l'eût falsifiée, la meilleure pièce du dossier secret. Mercier, qui la connut* tardivement, lui trouva, à Rennes, une telle importance qu'il fut a logiquement amené » à déclarer qu'elle avait été communiquée par lui (avant d'être écrite) aux juges de 1894. Mercier en déduisit encore que le bordereau avait été justement attribué à Dreyfus, stagiaire au service des chemins de fer, où il avait acquis, u au dire de ses camarades », « une connaissance approfondie de cette organisation ». Pareillement, del'autre lettre de Panizzardi, falsifiée aussi par Henry (1), Mercier a tiré, contrairement à l'arrêt des Chambres réunies, que la pièce u Canaille de D... » s'appliquait bien à Dreyfus, puisque D... continuait à donner (( beaucoup de choses très intéressantes » à l'attaché italien. Déjà Cavaignac, pour la même démonstration, l'avait portée à la tribune.
Maintenant, Ballot-Beaupré entre dans le vif de son sujet, au fond même de l'afïaire, et tous ces événements surprenants, embellis par le temps, les personnages principaux du drame, et tous ces objets devenus familiers et comme vivants, le bordereau, le petit bleu, le gabarit, le frein du 120, repassent une dernière fois dans les phrases concises de l'arrêt définitif, évoqués d'un mot, comme reviennent, dans la symphonie finale du drame wagnérien, tous les leit-motive de la Tétralo-
(1) « Dans la période de 1894 àl898,où furent fabriqués le faux Weyler et le faux Henry. »
gie, l'épée et Tor, le dragon, Toiseau de la forêt, le héros et le traître.
Sur récriture et -le papier du bordereau : Le papier du bordereau, filigrane au canevas et quadrillé, et d'un usage peu commun dans le commerce, a été trouvé identique, par deux expertises, au papier pelure, filigrane et quadrillé, de deux lettres d'Esterhazy, reconnues authentiques, non par Esterhazy seulement, mais par les destinataires. L'écriture du bordereau a été formellement attribuée à Esterhazy par trois professeurs à rÉcole des Chartes. Esterhazy, à plusieurs reprises, s'en est déclaré Fauteur. Les principaux témoins à charge continuant à alléguer que le bordereau est un document truqué, forgé par Dreyfus, le système de Bertillon a été soumis à l'examen de trois membres de l'Académie des Sciences; ces savants ont été unanimes à décider que « le système est dépourvu de- toute valeur scientifique ».
Etant « acquis » ainsi a que le bordereau a été écrit par Esterhazy et non par Dreyfus, il est absurde manifestement de prétendre que « les pièces, dont il annonçait l'envoi, auraient été fournies par Dreyfus, bien qu'on n'allègue même pas qu'il ait connu Esterhazy ». Telle est cependant l'accusation, u Quelle que soit, ditelle, récriture du bordereau, le texte seul implique un acte de trahison ; cette trahison est imputable à un officier d'artillerie ayant passé par les quatre bureaux de l'Etat-Major général, conséquemment stagiaire de deuxième année » ; ce stagiaire ne peut être que Dreyfus. (( Il est donc indispensable de se prononcer à cet égard. »
BaUot-Beaupré donna lecture du bordereau.
Le bordereau n'étant pas daté, se terminant par ces mots : « Je vais partir en manœuvres... » et Dreyfus
étant allé, non aux manœuvres de septembre, mais à un voyage d'État-Major en juin, l'accusation a été d'abord que le bordereau était d'avril ou de mai, et que Dreyfus avait appliqué au voyage d'État-Major le mot de (( manœuvres ». Dès que se produisirent, trois ans plus tard, les premières tentatives pour la revision, l'accusation changea de système. On s'était aperçu que les documents visés dans le premier procès u ne pouvaient être sérieusement considérés comme confidentiels »; une note ministérielle (i) déclarait: u II n'y a pas un officier de l'armée française qui, partant pour les écoles à feu ou pour faire un voyage d'État-Major, dirait : Je vais partir en manœuvres. » La date présumée du bordereau fut, en conséquence, reportée à la fin d'août, les renseignements fournis portaient « sur des travaux de l'État-Major postérieurs au mois de juillet » ; Dreyfus aurait pu croire, jusqu'à cette époque, qu'il irait aux manœuvres de septembre. Or, d'une part, Dreyfus, ainsi que tous les autres officiers stagiaires, avait été averti, dès le printemps de 189^, qu'il n'irait pas cette année-là aux manœuvres, comme il résulte d'une déclaration du capitaine de *Pouydraguin (2). Interrogé sur ce point par Henry, Pouydraguin lui remit une note u non retrouvée depuis lors ». Et, d'autre part, il a été déclaré, à runanimité, par une commission technique de quatre généraux, qu'un officier d'artillerie, commettant un acte de trahison, n'aurait ni employé aucune des expressions grossièrement impropres qui figurent au bordereau, ni, en 1894, présenté comme offrant un intérêt quelconque des renseignements « universellement connus depuis long-
(1) Note du 28 mai 1S98 {Reuision, II, 492).
(2) Enquête Legrix, 19 avril 1904, déposition de Pouydraguiii.
temps )) et comme « difficile à se procurer » un projet de manuel de tir distribué à plus de 2.000 exemplaires. — Les livraisons de documents, ainsi imputées à tort à Dreyfus, ont été commises par Esterhazy qui s'était rendu au camp de Châlons, « s'y tenait, aux termes du rapport des quatre généraux, à l'afîût d'informations relatives aux choses de Tarmée et surtout de l'artillerie ». (( Esterhazy, dont le régiment a assisté aux manœuvres de forteresse de Vaujours, a pu, bien que dispensé en sa qualité de major, avoir eu l'intention de s'y rendre à titre individuel. » L'expression incorrecte u partir en manœuvres » se rencontre, dans plusieurs de ses lettres, a dont l'une, datée du 17 août 1894, est contemporaine, par conséquent, du bordereau ». — Il résulte, enfin, de l'enquête qu'avant l'arrestation de Dreyfus, des actes de trahison ou d'espionnage ont été commis par deux employés civils, Boutonnet et Greiner, et que, postérieurement à sa condamnation, les attachés étrangers ont continué à être renseignés par divers agents dont il est question dans leurs lettres.
« Ainsi, au point de vue soit de l'écriture, soit du texte, l'accusation, dont le bordereau était la base légale, est entièrement injustifiée » ; au surplus, « Ton s'est trouvé dans l'impossibilité absolue d'indiquer d'une façon plausible à quel mobile Dreyfus, riche, parvenu jeune à une situation brillante dans l'armée, aurait obéi pour commettre un si grand crime ».
C'étaient les faits mêmes qui passaient, dans une lumière débordante. Ceux des assistants qui avaient été les artisans de cette œuvre de justice en éprouvaient quelque orgueil, tant la lutte avait été dure; mais toute cette vérité était si simple, elle avait toujours été si simple qu'ils auraient ressenti quelque confusion à se targuer de leur clairvoyance.
Ballot-Beaupré poursuivit.
Il a été soulevé contre Dreyfus « diverses accusations accessoires » . Bien que « le conseil de guerre de Rennes n'en ait pas été régulièrement saisi », il importe d'en démontrer l'inanité.
Dreyfus a été accusé d'avoir livré, sur un papier analogue à celui du bordereau, la copie d'une instruction relative au chargement des obus à la mélinite. « Suivant Bertillon lui-même », l'écriture ne peut lui être attribuée et nulle analogie entre les papiers.
Dreyfus aurait révélé aux Allemands le secret de la fabrication de l'obus Robin. Il a été établi par la commission des quatre généraux que le principe de cet obus n'était nullement secret, qu'aussi bien « aucun des dispositifs employés par les Allemands ne concordait avec ceux de l'obus français » ; leur obus, d'ailleurs, était antérieur au nôtre de quatre ans.
L'accusation contre Dreyfus d'avoir livré à Schw^arzkoppen des cours confidentiels de l'École de guerre a été reconnue fausse par ceux là même, Rollin et Cuignet, qui l'avaient produite. Cernuski a rétracté ses dépositions « évidemment mensongères » ; Val Carlos a démenti qu'il eût signalé Dreyfus à Guénée et à Henry.
Sur les prétendus aveux : Dreyfus, avant comme après sa condamnation, n'a pas cessé de protester de son innocence ; il l'a criée en passant devant le front des troupes, le jour où il a été dégradé. Lebrun-Renault a dit lui-même : « On peut très bien ne pas considérer les déclarations de Dreyfus comme des aveux». Si Mercier « avait pris un seul instant ces propos au sérieux », il en aurait fait dresser procès-verbal.
Sur celles des pièces du dossier secret qui n'ont pas été falsifiées ou reconnues sans application possible :
la traduction de la dépêche de Panizzardi du 2 novembre, « telle qu'elle a été opérée de concert par les délégués du minis.tre de la Guerre (Chamoin et Cuignet) et pai" le délégué du ministre des Affaires étrangères (Paléologue) », montre que l'attaché italien n'avait pas de relations avec Dreyfus ; Schneider, attaché militaire autrichien, s'il l'a cru coupable en 1897, a changé d'avis en 1899. « L'accusation, d'ailleurs, si elle voulait faire appel aux déclarations des étrangers, devrait forcément reconnaître qu'officielles ou non, elles ont été formelles et nombreuses à la décharge de Dreyfus. »
Sur le bordereau annoté et la lettre de l'Empereur allemand : ces allégations ont été « absolument démenties », « sous la foi du serinent », par le président Casimir-Perier, les généraux Mercier, Billot, Zurlinden, de Boisdeffre, Gonse, Roget, les lieutenants-colonels Picquart, Du Paty de Clam, Rollin et les autres officiers du service des Renseignements ; <' cette légende doit être mise à néant ».
Ballot-Beaupré lisait depuis une heure. Il s'arrêta un instant, puis, de sa même voix claire et grave, où perçait pourtant l'émotion d'une telle minute, il reprit : .
Attendu, en dernière analyse, que, de raccusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout, et que l'annulation du jugement du conseil de guerre ne laisse rien subsister qui puisse à sa charge être qualifié crime ou délit ;
Attendu, dès lors, que, par application du paragraphe final de l'article 445, aucun renvoi ne doit être prononcé ;
Par ces motifs,
Annule le jugement du conseil de guerre de Rennes qui, le 9 septembre 1899, a condamné Dreyfus à dix ans de détention et à la dégradation militaire,
Dit que c'est par erreur et à tort que cette condamnation a été prononcée...
Il avait fallu douze années pour en arriver là. Il avait sulTi de trois années à Voltaire pour réhabiliter Caîas.
Ce grand arrêt, devenu inévitable, ne surprit personne. Il proclamait qu'il faisait jour alors que le soleil était déjà très haut sur l'horizon. Pourtant il fut accueilli avec joie par les partisans de Dreyfus, et avec satisfaction par l'immense majorité de l'opinion : il terminait irrévocablement la longue tragédie, libérait d'un lourd remords la conscience française, honorait la France devant elle-même, devant le monde. Toutes les grandes choses de l'histoire ont été voulues, poursuivies par des minorités en lutte, presque toujours, pendant des années, contre tout le reste de leur pays. Cependant le génie, l'âme historique du pays est dans cette minorité persécutée et honnie. C'est elle qui en a recueilli le dépôt, qui tient le flambeau, préserve le feu sacré. La France pouvait dire de nouveau : a Je suis le soldat du Droit. » Elle le dit et tout ce qu'il y avait dans le monde de cœurs droits et de nobles esprits applaudit à sa victoire.
Les journalistes coururent chez Mercier, chez Gonse qui refusèrent de parler ; Zurlinden seul répondit : « .Je me suis toujours incliné devant la justice de mon pays. J'ai fait ce que j'ai cru être mon devoir ; je l'ai fait jusqu'au bout. L'arrêt est rendu, je m'incline (i). »
(1) Libre Parole du 13 juillet 1906.
Les gens de Drumont haussèrent les épaules : c'était pour de tels hommes qu'ils avaient combattu, devant de tels hommes que les amis de Dreyfus avaient eu peur (i) !
Au Sénat, Monis, girondin comme Trarieux, ministre de la Justice sous Waldeck-Rousseau, n'attendit pas au lendemain, déposa tout de suite, au nom des groupes de gauche (2), un projet de résolution : « Le Sénat, désireux de rendre hommage au courage civique de deux de ses anciens membres les plus regrettés, Scheurer-Kestner et Trarieux, décide que les bustes de ces deux grands citoyens seront placés dans la galerie qui précède la salle des séances. » Philippe Berger, sénateur du territoire de Belfort, de notre dernier coin d'Alsace, appuya la motion au nom des compatriotes de Scheurer.
Au scrutin, la droite seule vota contre (3) ; presque tout le Centre s'abstint (4).
Les ministres se réunirent dans la soirée à l'Elysée. Ils avaient, depuis plusieurs jours, la certitude que la
(1) Libre Parole du 13 juillet 1906: « Dire que depuis des années, je lutte pour l'État-Major et le général Mercier !... Je ne sais vraiment pas pourquoi tant de civils dreyfusards ont paru prendre les militaires pour des foudres de guerre. »
(2) Union républicaine, gauche démocratique et gauche radicale-socialiste.
(3) Le projet de résolution fut adopté par 181 voix contre 29 (vice-amiraux de Cuverville et de la Jaille, général de Saint- Germain, marquis de Carné, comtes de Goulaine, de la Bourdonnaye, de Pontbriand, de Tréveneuc, de la Riboissière, Hafgan, Paul le Roux, Lamarzelle, Le Provost de Launay, Le Cour Grandmaison, Delahaye, etc.). — Mercier s'abstint.
(4) Billot, Ernest Boulanger, Charles Dupuy, Charmes, baron de Courcel, Cuvinot, Gayot, Gomot, Gouin, Labiche, général Langlois, Lavertujon, Lozé, Méline, Mézières, Rambourgt, Riotteau, Saint-Quentin, Sébline, Teisserenc de Bort, Tillaye, Richard Waddington, etc. — Freycinet était absent par congé.
Cour casserait sans renvoi ; Sarrien, président du conseil, et le ministre de la Guerre, Etienne, s'étaient préoccupés des « réparations nécessaires (i) ».
L'arrêt de la Cour ôfi cassation, annulant le jugement de Rennes, restituait à Dreyfus tous ses droits, et le rétablissait dans son grade de capitaine avec son ancienneté qui était de dix-sept ans (2). Etienne proposa de lui conférer par une loi spéciale le grade de chef d'escadron, « pour prendre rang du jour de la promulgation de la loi », et de lui décerner la croix.
Dreyfus, sans le crime judiciaire qui avait été commis contre lui, aurait été décoré « depuis six ans au moins (3)»; surtout, il eût été chef d'escadron, au choix, depuis quatre ou cinq ans. La réparation était donc incomplète. Il eût fallu le nommer lieutenant-colonel pour prendre rang du jour où avait été promu le capitaine d'artillerie (4), ou le capitaine de toute l'armée, qui était classé après lui sur la liste d'ancienneté.
Au rang où il va être placé, il sera le subordonné d'environ cent officiers d'artillerie, moins anciens de grade que lui et qui ont été promus chefs d'escadron, quelques-uns depuis cinq ans ; toute chance lui est enlevée d'atteindre les hauts grades qui ont été l'ambition de sa vie, avant qu'elle ne fût brisée.
Etienne, qui n'avait pas seulement le sentiment des choses de l'armée, mais aussi la connaissance plus rare de la mentalité militaire et qui, s'étant rencontré plu-
(1) Ctiambre des Députés, séance du 13 juillet 1906, rapport de Messiray.
(2) Dreyfus était capitaine du 12 septembre 1889.
(3) Chambre des députés, séance du 13 juillet 1906, discours d'Etienne.
(4) Debou, de Tartillerie coloniale, était lieutenant-colonel du 9 avril 1903 ; La Guiche, son « conscrit » de l'École, avait été promu le 25 mars 1906.
sieurs fois avec Dreyfus, savait combien Thomme était soldat dans les moelles, se rendit compte de ^son erreur et la commit quand même. Dreyfus, lui avait-on dit, après tant d'épreuves, paraîtra seulement dans Farmée, s'y fera reconnaître ; il n'a plus d'autre pensée, comme il Ta écrit à l'île du Diable, que d'ach&ver ses jours, redevenus calmes, dans la retraite et d'y oublier ses souffrances entre sa femme et ses enfants. Dreyfus, très fatigué à ce moment, épuisé d'émotions, de son effort continu à les refouler, le disait parfois lui-même. Cette question de grade semblait ainsi de peu d'importance. Enfin, même pour décorer Dreyfus et le nommer chef d'escadron, Etienne s'était heurté à l'extrême prudence de plusieurs de ses collègues. Ceux-ci s'inquiétaient déjà d'en trop faire, alors que les Chambres ne demandaient qu'à ajouter à la victoire. S'ils avaient trouvé de la résistance, il n'y avait point de jour où ils eussent fait plus aisément honte à quiconque aurait marchandé à une telle victime une réparation qui, quelle qu'elle fût, serait toujours inégale à son infortune T^i). Clemenceau, se tenant parole, ne pardonnait pas à Dreyfus d'avoir accepté la grâce (2). Mais alors même que Dreyfus aurait été décidé à ne point reprendre sa carrière, il fallait lui payer, comme on allait faire pour Picquart, toute la dette dont il était possible de s'acquitter envers lui. Dreyfus, redevenu capitaine par l'arrêt de la Cour, rentré dans son uniforme, dans tout le devoir et dans tout le préjugé militaires, dès qu'il connaîtra le texte de la loi, n'y verra que la date d'ancienneté. Ce petit chiffre à la place
(1) « Le gouvernement est impuissant à réparer l'immense préjudice tant matériel que moral... » (Exposé des motifs du projet.)
(2) Aurore du 2G décembre 1903. — Voir p. 164.
d'un autre va gâter pour lui la réparation, la joie de la victoire. Si toute la justice lui avait été rendue, il serait très probablement demeuré dans Farmée, ambitieux comme il l'avait été, repris par la belle vie active et forte. Maintenant, sa résolution est formelle, obstinée : il ne restera qu'un an au poste qui lui sera assigné, puis prendra sa retraite (i). Accueil empressé des camarades, bienveillance des chefs, instances des amis, celles de Ranc et de Monod comme les miennes, rien n'y fera. Sa dignité lui paraîtra en jeu ; après tant de souffrances noblement supportées, il ne voudra pas d'une situation diminuée, inférieure a celle qui aurait été la sienne s'il n'avait pas été condamné pour le crime d'un autre. Noblesse et misère du métier militaire : ce rang, ce galon de plus, c'est pour cela qu'on se fait tuer.
André, déjà, avait voulu réintégrer Picquart dans l'armée et attacher son nom à cet acte de justice. Il n'y avait renoncé qu'à regret. Gomme une loi seule pouvait rendre à Picquart, officier en réforme, son rang et lui conférer le grade de colonel, Waldeck-JRousseau avait arrêté André au premier mot, redoutant d'orageux débats (2) ; puis Combes, qui avait consenti au moment où il avait formé son ministère, était revenu sur sa
(1) Il le dit au président de la République, le 25 juillet, quand je le menai à l'Elysée. Picquart, devenu ministre de la Guerre sous Clemenceau, convint de l'injustice, mais refusa de présenter une loi qui aurait corrigé celle du 13 juillet. Une proposition d'initiative parlcmenlaire risquait fort d'être repoussée. Dreyfus prit sa retraite le 14 juillet 190(). — André avait écrite Picquart, « lui indi(iuant, avec la plus extrême discrétion, l'injustice dont Dreyfus pouvait se croire victime et suppliant le ministre d'ajourner l'acceptation de sa demande de mise à la retraite ». (André, dans le Censeur du 7 mars 1{K)8.) La lettre d'André resta sans réponse. Picquart ne répondit pas davantage à une lettre que je lui adressai dans le même sens.
(2) André, Cinq ans de Ministère, 236.
« promesse (i) >>, trouvant, lui aussi, la mesure prématurée et objectant qu'il ne fallait point demander une loi pour un seul homme. André, se rendant à ces raisons (2), avait rédigé peu après un autre projet beaucoup plus général, mais dont la pensée transparaissait. Sauf la réforme, aucune peine, ni dans l'ordre judiciaire, ni dans l'ordre disciplinaire, « n'est en principe irrévocable » ; « ni la grâce ni l'amnistie n'en peuvent annuler les effets ». Comme une telle exception « blesse tout à la fois le sentiment de la justice et celui de l'humanité », André proposait qu'un décret spécial, rendu au Conseil des ministres, pût rappeler à l'activité l'officier réformé par mesure disciplinaire, fixer son grade et son ancienneté (3). Le Conseil des ministres ayant consenti à ce projet, André l'avait déposé à la Chambre qui le renvoya à la commission de l'armée. Il y avait été fort modifié. La commission, présidée par Guyot-Dessaigne, ancien ministre radical avec Bourgeois et avec Floquet, accorda seulement au Gouvernement le droit de déférer au Conseil d'État les décisions de mise en réforme ou à la retraite d'office ; l'avis du Conseil d'État sera émis, après une enquête où l'intéressé aura fait entendre ses observations par un avocat ; « un nouveau décret, rendu en Conseil des ministres et visant l'avis, pourra réintégrer l'officier, soit dans son grade, soit dans le grade
(1) Cinq ans, 241.
(2) Le projet d'André était tout préparé ; il en a publié le texte : « Article unique : Le lieutenant-colonel-breveté Picquart (Georges), réformé par décision présidentielle du 26 février 1898, est réintégré ^ans l'armée avec le grade de colonel. Il prendra rang parmi les colonels d'infanterie, du jour où a été promu à ce dernier grade le lieutenant-colonel de Tarmée classé après lui sur la liste d'ancienneté. » {Cinq ans, 241 )
(3) Projet de loi (du 16 janvier 1903) tendant à modifier la loi de 1834 sur l'état des officiers en vue de permettre la réintégration dans l'armée des officiers mis en réforme.
immédiatement supérieur ». André, pressé d'aboutir, accepta ce nouveau texte, compliqué et peureux, qui faisait sortir le Conseil d'Etat de ses attributions. La Chambre l'adopta cependant, sur le rapport de Vazeille, mais non sans un vif débat et après avoir refusé de prononcer Turgence. Krantz et Montebello avaient demandé que le droit de réintégrer un officier réformé fût accordé au ministre de la Guerre, mais après avis d'un conseil d'enquête. Ils repoussaient formellement l'intervention du Conseil d'État, tribunal administratif, et ne voulaient laisser qu'à la juridiction militaire qui avait condamné le soin de réparer son erreur, ce qui fut combattu par André et par Vazeille ; Guyot de Villeneuve, visant directement Picquart, aurait voulu refusera la loi « tout effet rétroactif (i) » (ii février 1904). L'urgence n'ayant pas été déclarée, une seconde délibération était nécessaire ; André, malgré des efTorts répétés, ne put l'obtenir. Les temps n'étaient pas venus. Picquart ne pouvait rentrer dans l'armée que le jour oi^i, de l'innocence légalement reconnue de Dreyfus, résulterait légalement qu'il n'était point venu au secours d'un traître.
L'arrêt de revision levait tout obstacle. Le second projet d'Etienne réintégrait Picquart, décidait que « le temps qu'il avait passé dans la position de réforme lui serait compté comme temps d'activité » et lui conférait, en conséquence, le grade de général de brigade, pour prendre rang du 10 juillet igoS. C'était une ancienneté « supérieure d'un jour à celle du plus ancien des officiers généraux », non pas de son arme, comme dans le
(1) L'amendement de Montebello fut rejeté par 340 voix contre 237, l'article additionnel de Guyot de Villeneuve par 359 voix contre 184; le passage à une deuxième délibération fut voté par 3«i0 voix contre 171.
projet d'André (i), mais de toute l'armée, « qui occupait le même rang que lui le jour de sa mise en réforme (2) ». Un troisième projet, apporté par Etienne au Conseil des ministres, fut ajourné. — Je m'étais pourvu devant le Conseil d'État contre le décret de Félix Faure et de Billot qui m'avait révoqué de mon grade de capitaine dans l'armée territoriale, au titre d'État-Major (3), et j'avais persisté dans mon pourvoi, au contraire de Picquart (4), après le vote de l'amnistie. Je tenais, en effet, non seulement à retrouver, avec mon grade, la faveur, que j'avais réclamée et obtenue, « d'être employé, en cas de guerre, à un État-Major de première ligne (5) », mais aussi à faire prononcer le Conseil d'État sur une question d'ordre plus général : le droit pour
(1) Voir p. 482.
(2) Chambre des députés, séance du 13 juiUei 1906, rapport de Messimy. — L'exposé des motifs, signé d'Etienne, précise que « ces officiers, moins anciens que Picquart dans le grade de lieutenant-colonel ou d'une ancienneté égale » étaient déjà parvenus au grade de général ; le plus ancien de ces officiers généraux (le général Prot) avait été promu du 11 juillet lîK)3.
(3) Voir t. III, 634 à 639.
(4) Voir p. 152.
(5) Lettre, du 13 juin 1895, du général Zurlinden, alors ministre de la Guerre, dans le cabinet Ribot. J'avais été attaché précédemment àl'État-Major de Gallitîet qui commandait en première ligne. Galliffet ayant pris sa retraite, j'avais été désigné par Zurlinden pour TÉtat-Maj or d'une division qui ne me semblait pas devoir être employée dans les mêmes conditions. J'adressai, en conséquence, une réclamation à Zurlinden qui m'écrivit : « La situation que je vous ai attribuée répond au contraire tout à fait à votre très honorable désir et c'est dans cette intention que je l'ai choisie pour vous. Vous voudrez bien comprendre que j'^i le devoir de conserver scrupuleusement le secret de notre mobilisation et de la répartition de nos forces de première ligne. Mais, saa^ trahir le secret, je puis vous donner l'assurance que je ne pouvais vous 'donner une situation plus conforme aux sentiments de patriotisme que vous avez bien voulu m'exprimer. »
un minislre de la Guerre de déférer à un conseil d'enquête, en dehors de la période d'activité, un officier de Tarmée de réserve ou de l'armée territoriale, pour avoir attaqué, sur des sujets étrangers à son service, un officier d'un grade supérieur. C'était pour défendre la liberté d'écrire, atteinte en ma personne, que j'avais renoncé à engager mon affaire au fond devant le conseil d'enquête et que j'avais récusé sa compétence (i). Il n'y avait aucun précédent, même du temps de Boulanger, que j'avais combattu pourtant avec passion, à une pareille poursuite ; elle avait été tenue pour exorbitante et illégale, même en Russie {2). Cependant le Conseil d'Etat avait rejeté mon pourvoi, malgré une vigoureuse plaidoirie de Mornard. Il avait montré qu'il n'y avait pas un outrage dans mon article sur les Enseignements de l'histoire, ; alors même que quelque injure solide et véridique s'y fût rencontrée, pouvait-on dire, puisque c'était l'inculpation où Billot s'était arrêté, que « j'avais publié un écrit injurieux contre mes chefs (3) )) ? Quels chefs ? Il n'y avait que trois noms d'officiers dans mon article : Billot, Pellieux et Esterhazy. Ils étaient bien tous trois, à l'époque, mes supérieurs hiérarchiques dans l'Annuaire, ce qui avait paru suffisant au représentant du ministère de la Guerre dans l'instance, le contrôleur-général Crétin ; il ne retenait toutefois que les noms de Billot et de Pellieux. Au contraire, selon Mornard, l'officier comme le soldat de l'armée territoriale n'a point d'autres supérieurs que les chefs sous le commandement effectif desquels il a servi ; les seules attaques punissables sont celles qui ont
(1) Voir t. III, 687.
(2) Voir t. III, 639, rarllcle des Vedoniosli.
(3) Paragraphe 9 de Tarticle 22 du décret du 31 août 1898. — Voir t. III, 635.
été dirigées contre l'un ou Tautre d'entre eux à l'occasion du service (i) ; et je n'avais accompli aucun service ni sous Pellieux ni sous Billot (2). Mais le commissaire du gouvernement avait retourné contre moi la définition du « supérieur dans l'armée territoriale », telle que la donnait Mornard, et il l'appliquait à Pellieux. Commandant, en 1898, de la subdivision de la Seine, Pellieux avait, en effet, « sous sa haute autorité », aux termes d'un règlement et d'une instruction ministérielle de 1897, « les officiers de réserve et de l'armée territoriale dans leurs foyers pour tout ce qui concerne la police générale, la discipline, la conduite et la tenue (3) ». Ainsi, sans avoir besoin de rechercher si le ministre de la Guerre, militaire ou civil, est ou non, dans le sens du décret de 1878 (en vertu duquel j'avais été poursuivi), le supérieur de tous les officiers de l'armée territoriale, « il y avait dans le dossier un moyen de créer un autre lien de subordination (4) » entre « un supérieur » cl moi. Le conseil d'enquête avait donc été compétent et mon pourvoi devait être repoussé. Il le fut en effet (5), et je restai privé de mon grade.
Comme le ministre de la Guerre ne pouvait pas plus réintégrer par décret les officiers territoriaux révoqués
(1) Article 18 de la loi du 18 novembre 1875, exposé des motifs du Code de justice militaire, qui donne deux définitions du supérieur militaire, suivant la catégorie des soldats qu'il s'agil de considérer.
(2) Conseil d'État, audience du 15 novembre 1902, plaidoirie do Mornard, 18. (La plaidoirie de Mornard a été publiée, avec les conclusions du commissaire Arriyière et l'arrêt du Conseil, aux annexes du rapport de Messimy, au nom de la Commission de l'armée, sur le projet de loi relatif à ma réintégration dans l'armée territoriale. — Chambre des députés, 9^ législature, n" 1031.)
(3) Article 49 du règlement du IG juin 1897; instruction de la même date.
(4) Conclusions, 26.
(y) Décision du 21 novembre 1902.
que les officiers de l'active mis en réforme, il était nécessaire d'avoir recours à la loi pour m 'accorder réparation. Le Conseil ne contesta point à Etienne que j'y eusse droit, décida toutefois de surseoir. Clemenceau, au temps lointain où j'avais été révoqué, avait écrit dans l'Aurore : « Si, sous prétexte de service militaire, on peut mettre les Français au régime de se voir enlever leur grade dans l'armée, parce qu'ilsauront écrit quelque phrase dont un général ne sera pas content, notre gouvernement, de quelque nom qu'il s'appelle, n'est en réalité qu'un césarisme de prétoriens sans César. Et si les radicaux eux-mêmes n'ont rien à dire contre un tel état de choses, ils sont dignes dès aujourd'hui du sort qui les attend... (i) »
Les Chambres adoptèrent, dans la même journée (i3 juillet), avant de partir en vacances, les projets qui réintégraient Dreyfus et Picquart.
Guyot-Dessaigne, qui présidait la Commission de l'Armée, m'offrit de les rapporter. Je refusai « en raison de la part que j'avais eu le bonheur de prendre à l'Affaire ». Les rapports furent confiés à Messimy, ancien officier d'État-Major, député de Paris.
Ni la Commission de l'Armée, qui approuva les projets à l'unanimité, ni la Chambre, ni ensuite le Sénat ne s'arrêtèrent à la différence des deux textes, l'un qui
(1) Aurore du 24 juin. 1898.
donnait tout son rang légitime d'ancienneté*^ Picquart, l'autre qui ne conférait le grade supérieur à Dreyfus qu'à compter de la promulgation de la loi.
Messimy rédigea aussitôt ses rapports, en donna lecture à la séance de l'après-midi. Ils étaient sobres, précis, disaient vivement ce qu'il fallait dire (i). La Chambre déclara l'urgence et la discussion immédiate.
Sur le projet relatif à Dreyfus, personne ne demande
(1) « Le capitaine Alfred Dreyfus est reconnu innocent du crime qui lui était imputé et qu'il a payé du sacrifice de son honneur, de la perte de son grade, d'une détention cruelle aggravée de mesures de rigueur particulières, enfin, de longues années d'incertitude et de doute. Désormais, et l'aveu en éclate dans le camp même de ceux qui luttèrent dix années durant pour que la lumière et la clarté ne soient pas faites, il faudra être obstinément et volontairement aveugle pour pouvoir élever la moindre restriction ou le plus, petit doute, et pour ne passe rendre à l'évidence de la vérité... Le gouvernement a justement pensé que les premières réparations nécessaires devaient s'appliquer au capitaine Dreyfus et au lieutenant-colonel Picquart. 11 propose de nommer Dreyfus chef d'escadron. Cette mesure est équitable et juste, et ne représente même qu'une réparation très modeste, si on la met en balance avec les atroces souffrances matérielles et plus encore morales que le capitaine Dreyfus a courageusement supportées. ♦> — Sur Picquart : « La proclamation de l'innocence de Dreyfus démontre la légitimité des efforts que le lieutenant-colonel Picquart tentait courageusement, dès 1896, pour faire réformer le jugement du conseil de guerre de 1894. Le lieutenant-colonel Picquart fut cruellement et durement frappé pour avoir mis sa passion et son culte de la justice au-dessus des obligations d'une camaraderie étroite et mal entendue... La grandeur de ses sentiments, la noblesse et la dignité de tous ses actes peuvent consoler tous les vrais amis de l'armée des sottises, des inanités et des vilenies dont sont responsables quelques officiers dont il faut se garder d'exagérer le chiffre, mais qui furent néanmoins, hélas! beaucoup trop nombreux.. .La promotion du lieutenant-colonel Picquart au grade de général de brigade, au lendemain de l'arrêt de la Cour suprême, constitue pour ce pays qui vient, malgré toutes les difficultés et tous les obstacles, d'accomplir vis-à-vis de lui-même un magnifique effort de sincérité et d'équité, la légitime revanche du droit. »
la parole. Durre, député socialiste, montrant la droite : « Ils s'en garderont bien. » Le projet est adopté par quatre cents voix de majorité (i). Brisson, très ému : « Le président enregistre avec fierté ce vote ; il consacre, par une loi, le triomphe de la justice. »
Sur la réintégration de Picquart, quelques paroles véhémentes de Messimy amènent Gochin à la tribune.
Messimy a tenu à rappeler sa qualité d'ancien officier : « Il n'était pas indifférent que ce fût un ancien officier qui vînt demander de ratifier les mesures de réhabilitation et de réparation. » Pensée juste et fière, et qu'il était bon d'exprimer. Et pensée encore très juste que de dégager, une fois de plus, à cette heure, des fautes et des crimes de quelques hommes, Tarmée abusée, qui a cru son honneur en cause et qui n'a entendu longtemps que «l'appel habile qu'on faisait à ses sentiments les plus naturels ». Mais Messimy, jeune, ardent, n'a pas le dédain des mots et des adjectifs faciles, qui, loin d'accroître, diminuent la force du discours ; et, quand il suffit de dire que l'armée n'est point solidaire des Mercier et des Henry, il dit. : « Les imbéciles, les inconscients, les fous, ou les misérables criminels qui t)nt tout fait pour étouffer la voix de la vérité. » La droite proteste. Barrés : « Les injures sont
(1) 442 contre 32 (Barrés, Berry, amiral Bienaimé, ducs de Blacas, de Broglie, de Rohan, marquis de Juigné, d^ l'Estourbeillon, de la Ferronnays, de Montaigu, de Pomereu, comtes Le Gonidec de Traissan, de Lanjuinais, Albert de Mun, barons de Boissieu, Gérard, général Jacquey, lieutenant-colonel du Halgouët, de Monti, de Maillé, de Lavrignais, de Largentaye, Baudry d'Asson, Spronck, Pugliesi-Gonti, etc. — Un certain nombre de membres de la Droite s'abstinrent, notamment Gochin, Delafosse, de Dion, Grousseau, de Gaillard-Bancel, Gauthier (de Clagny), de Lévi-Mirepoix, de Mackau, Plichon, Piou, de Ramel, Xavier Reille, Schneider et quelques députés du Centre : Boucher, Brindeau, Hémon, Krantz.
toujours mauvaises... » ; Cochin monte à la tribune.
C'était, de beaucoup, l'esprit le plus fin de la droite, le plus avisé, bourgeois parisien de vieille souche, le fils du grand homme de bien, catholique et libéral, qui avait été l'ami de Montalembert et de Berryer et l'ennemi solide de TEmpire, lui-même ennemi déclaré de tout césarisme, l'ayant prouvé à Tépoque de Boulanger où il avait refusé de suivre son prince dans la malhonnête aventure, chrétien convaincu, mais de dévotion aisée, Tesprit gai, vif, alerte, railleur, épris des choses de l'art, et du plus brillant et du plus audacieux, bon écrivain, homme de science à ses heures, fidèle à son parti, mais qui l'aurait préféré autre, tantôt passionné, un peu à froid, tantôt sceptique avec grâce, sans haine, sans grandes colères et toujours courtois, trouvant la vie bonne, heureux d'avoir du talent et du succès. Il parlait à la tribune comme il aurait causé dans un salon, debout contre la cheminée, d'abondance, d'une parole élégante, facile et souple, et avait l'accent, et donnait la sensation de la sincérité. Il avait traversé l'Affaire sans s'émouvoir ni s'irriter, trop intelligent de beaucoup pour croire Dreyfus coupable et Esterhazy innocent, mais prisonnier de son parti et ayant, lui aussi, quand la politique s'en mêlait, de l'esprit à la place du cœur.
C'était la première fois qu'il parlait de l'AfTaire à la tribune, et ce n'était ni banal ni malhabile de choisir ce jour-là. Il prit texte des paroles de Messimy, « violentes et haineuses », pour protester que nul n'avait le -droit « de traiter de misérables, de menteurs et de gens de mauvaise foi ce qui était bien la moitié de la France » ; « beaucoup parmi vous-mêmes ne pensaient pas, avant hier, l'année dernière, comme vous faites à présent. » ~r- Il avait, lui aussi, voté l'ordre du jour qui nous fié-
Irissait, Scheurer, Trarieux et moi, et Finjonction à Méline de poursuivre Zola, et l'affichage du discours de Cavaignac, et la lof de dessaisissement ; il avait fallu pourtant, pour obtenir ces votes, une majorité de républicains et de radicaux. — Dès lors, « en un pareil jour », les uns, ses amis, « au lieu de se révolter », les autres, k au lieu de triompher », « feraient bien mieux de faire ensemble leur examen de conscience ». Comme toujours en tel cas, il fit Texamen de conscience des républicains et des partisans de Dreyfus.
Il dit, et c'était certainement la vérité, que le jour où il avait appris l'arrestation d'un officier israélile pour trahison, il en avait éprouvé « une crainte profonde », prévu le déchaînement des passions, et tout redouté de la (( terrible » affaire. Mais Dupuy, les ministres d'alors, étaient-ils de ses amis? Mercier un jésuite? puis tous les autres, les Krantz et les Cavaignac, les Zurlinden, les Billot, qui avaient affirmé la culpabilité, « est-ce qu'ils formaient une congrégation » ? Non, « ils étaient des vôtres, des républicains éprouvés, vos camarades de groupes, vos collègues de ministère ». Cochin « croit à la justice et il s'incline devant les juges » ; pourtant, hier, où était « la chose jugée »? Est-ce que l'existence de chacun n'est point faite de deux parts, très inégales, l'une de critique, l'autre de confiance ? ferait-on jamais un pas en avant s'il fallait toujours vérifier le sol où l'on marche ?
Ainsi, il ne se prononce pas sur Dreyfus, mais sur la campagne qui, sous prétexte de justice, a été menée contre l'armée et contre la patrie. Des fautes ont été commises par des soldats :; les a-t-on « déplorées, excusées comme elles peuvent l'être par un entraînement de l'esprit de corps, par l'habitude de la disciphne » ? On les a « étalées, exagérées, avec des ricanements et
des trépignements de joie », exploitées contre tout le corps d'officiers. — Et c'était vrai, mais ce l'était seulement de quelques-uns, nullement des principaux artisans de la Revision ; ils n'avaient ni séparé la justice de l'armée, ni attendu Gochin pour rompre avec Gohier, royaliste et catholique de la veille, et pour répudier Hervé. — Gochin conclut qu'il aurait pu voter la réintégration de Picquart, si Picquart avait été seulement le soldat qui, ayant découvert un crime judiciaire, « s'est efforcé de le faire reconnaître » ; mais Picquart est aussi « le rédacteur de ï Aurore, l'auteur d'articles dirigés contre ses camarades et ses chefs » ; Gochin ne contribuera point à le nommer général.
Ce brillant, cet astucieux discours, sous sa feinte bonhomie, fut interrompu à chaque instant par lés gauches. Elles virent le jeu, crièrent à Gochin que « la campagne contre certains bandits de l'armée n'avait pas été une campagne contre l'armée (i) )>,que l'Église (2), « tout au moins le parti clérical (3) », n'avait point arrêté « de prêcher la culpabilité de Dreyfus », et que le crime commis contre un officier innocent « était le plus odieux de tous ceux qui avaient été tentés contre la conscience humaine (4) ». Barthou, du banc des ministres, renouvela la protestation de Poincaré et la sienne : aucun de leurs collègues de 1894 n'avait connu, à l'époque, « le crime abominable » de Mercier (5), la communication des pièces secrètes en défi) César Trouin.
(2) Coûtant.
(3) Guillemet.
(4) Chéron.
(5) Barthou et ses collègues Tavaient connu seulement pendant le ministère Méline. (Voir t. II, 326, conversations de Gribelin, de Picquart avec Lebon ; 354, l'article de V Éclair \ 377, ma lettre du 15 septembre 1896 à Darlan, et 427, la brochure de
hors de l'accusé ; « sinon, ils seraient clignes du mépris de leurs amis et seraient déshonorés. » Mais la vraie réponse fut celle de Brisson, quand, interpellé une fois de plus sur le faux qu'il avait « fait afficher », il rappela sa lutte contre Cavaignac, après les aveux d'Henry, comme «il avait marché à la Revision jusqu'au bout », et que « c'était l'acte pour lequel il avait été le plus iiijurié, mais celui dont il s'honorait le plus ». Il s'excuse, lui président de la Chambre, « de laisser trop voir son opinion », mais « il ne connaît pas de situation officielle qui commande, qui permette môme, à un galant homme, ou plus simplement à un honnête citoyen de conserver l'indifférence entre le crime et l'honneur ».
On vota sur la réintégration de Picquart : 449 ^^i^ pour, 26 contre, puis à mains levées, sur une motion de Buisson, la Chambre rendit hommage à Brisson pour avoir été, au gouvernemenl, « l'artisan le plus clairvoyant et le plus courageux » de la Revision.
Restait à l'ordre du jour une interpellation de Pressensé. Il réclamait « des sanctions disciplinaires à l'égard desoffîciers dont la procédure de revision avait révélé les manœuvres criminelles ou frauduleuses, postérieurement à l'amnistie de lyoo ».
Quelles sanctions ? Leur arracher leurs croix, les déférer au Conseil supérieur de l'Ordre ; mettre d'office Roget, Lauth et Rollin à la retraite ; rayer du cadre de réserve Mercier, BoisdefiV© et Gonse. Or, l'amnistie les couvrait, « l'amnistie, qui aurait besoin d'être amnistiée elle-même (1) », mais qui était la loi, ne brisait pas seulement les condamnations et ne rendait pas seulement
Bernard Lazare ; t. III, 2ol, ma lettre du 14 janvier 1898 au Garde des Sceaux, et 399, la déposition de Démange aii procès Zola.) (1) Discours de Pressensé.
toute poursuite impossible, mais abolissait le fait luimême, en effaçait toute trace, faisait défense à toute juridiction, disciplinaire ou pénale, d'en rechercher l'auteur. La jurisprudence du Conseil d'État était formelle (i).
Il y avait une singulière puissance dans Téloquence de Pressensé. Il parlait les yeux mi-clos, comme dans un rêve, d'une voix monotone, disait, du même ton calme, des choses inditîérentes et « des choses terribles (2) » ; les phrases, longues, lourdes, épaisses, se succédaient comme les morceaux d'une grosse étoffe qui se déroule mécaniquement; il avait Tair de réciter, quand il improvisait , et pourtant il prenait, tenait son auditoire, s'imposait, contraignait les plus récalcitrants à l'écouter, à le suivre, à le subir, à aller avec lui jusqu'au bout de sa pensée, souvent violente, parfois fausse, mais toujours forte, robuste, profondément honnête. Après s'être égaré dans le mysticisme chrétien, il avait passé au socialisme, comme on change de religion, toujours absolu dans ses variations, incapable des basses compromissions pour le pouvoir et ses jouissances.
Son discours, après celui de Cochin, l'évocation des grands morts qui avaient été les bons ouvriers de l'œuvre enfin achevée, avaient lutté « contre une opinion presque unanime » et étaient tombés, avant l'heure, sur le chemin; puis l'évocation des grands crimes, des grandes lâchetés, « des tête à tête de Mercier avec lui-même >», en proie « à l'enfer intérieur » ; enfin l'évocation de ce qu'aurait dû être la justice dans l'Affaire, une grande leçon d'égalité devant la loi, frappant les puissants,
(1) Discours de Sarrien. (Voir p. 495.)
(2j Ehnest-Charles, dans G/7^/as du 3 octobre 1904.
« épargnant leur chair », les marquant d'une « inexorable » flétrissure, soulagèrent les républicains. Ils lui surent gré de faire entendre un dernier écho des belles passions qui n'avaient jeté en avant, aux premières heures de la bataille qu'une poignée d'hommes, mais dont la contagion avait fini par s'étendre à tout le parti.
L'attitude de la Droite, s'obstinant grossièrement dans l'erreur, votant contre la réintégration de Dreyfus, qu'elle savait innocent, et de Picquart, hérissâtes plus indulgents. Même les injustices dont elle se plaignait étaient incapables de lui donner le sens de la justice.
Comme Pressensé racontait, fort exactement, d'après l'enquête de la Chambre criminelle, le faux témoignage de Rollin à Rennes, un député nationaliste de Paris, Pugliesi-Conti, qui était assis près du banc des ministres, se tourna vers eux, cria : « Un gouvernement qui laisse inculper l'armée est un gouvernement de lâches et de misérables. » Sarraut, sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, n'y put tenir, le souffleta. Il fallut les séparer (i). Brisson suspendit la séance.
A la reprise, quand Pressensé eut achevé^, Etienne, puis Sarrien lui répondirent ; ils ne se refusaient pas à étudier les dossiers de la Cour, avec le dessein d'en tirer les conclusions qu'ils impliquaient, s'il en était de compatibles avec la loi d'amnistie, qui dominait maintenant toute l'Affaire. Etienne couvrit l'immense majorité des officiers, « égarés, trompés par des chefs qui ne méritaient pas leur confiance » ; Sarrien dit fort bien que « des représailles, quelles qu'elles fussent, affaibliraient la victoire morale '■> .
Barrés s'amusa à faire le panégyrique de Mercier :
(1) Le soir même, Sarraut et Pugliesi-Conti se battirent à l'épée, h Ville d'Avray. Sarraut fut blessé h la poitrine.
« Il est mon compatriote lorrain et mon ami ; il est, je le sais, incapable de manquer jamais à l'honneur. »
La priorité ayant été refusée à Tordre du jour de Pressensé (i), plus de trois cents voix (3) adoptèrent un long ordi'e du jour où la Chambre « rendait hommage aux artisans de la Revision », « flétrissait les auteurs des crimes qui avaient été dénoncés parTarrêtdela Cour de cassation » et « se déclarait conQante dans le gouvernement pour prendre les mesures et exercer les sanctions nécessaires (3) ».
Plusieurs qui flétrissaient maintenant Mercier, avaient flétri, huit ans auparavant, « les meneurs de la campagne odieuse entreprise pour troubler la conscience publique (4) », les artisans de la Revision auxquels ils rendaient à présent hommage.
On vota enfin le transfert des cendres de Zola au Panthéon (5).
Mercier, marqué par l'arrêt de la Cour, frappé par la Chambre, répudié par Drumont, paya d'audace. Bonnefoy-Sibour, qui avait été, au Sénat, l'un des premiers
(1) Par 388 voix contre 194.
(2) SiS voix contre 88.
(3) L'ordre du jour fui présenté par Réveillaud, Noulens, Guillemet et Dessoye. — Je volai contre l'ordre du jour de Pressensé et m'abstins sur celui de Réveillaud.
(4) Voir t. III, 148.
(5) Proposition de Jules-Louis Breton, Pressensé, Jaurès, Allemane, Vazeille, Maujan, Dubiel", Levraud, etc. —La proposition fut adoptée par 316 voix contre 165 ; le Sénat la ratifia seulement à la session suivante, par 150 voix contre 107. (U décembre 1906.)
confidents de Scheurer, ayant rapporté le projet sur la réintégration de Dreyfus, il demanda la parole pour expliquer son vote.
André lui attribue cette maxime qu'il trouve d'un vrai chef, « de l'homme froid, méthodique, résolu, de la guerre scientifique moderne n : « Il ne faut jamais se reprocher d'avoir, à un certain moment, donné un ordre malencontreux (i). » Il ne se reprochait rien, ne se défendit point, attaqua, accusa la Cour de cassation d'avoir suivi une procédure irrégulière.
« Lorsqu'un accusé, dit-il, a commis un crime, si épouvantable qu'il soit, il trouve toujours un défenseur. Dans le procès en revision, les juges du conseil de guerre, les témoins n'onjt pas eu de défenseur. L'enquête s'est poursuivie à huis clos, sans publicité des débats, sans confrontation de témoins.., »
Dans quelle enquête, dans quelle instruction, militaire ou civile, les témoins sont-ils assistés d'un avocat? Quelle enquête fut jamais publique? Mais ce n'était point l'imbécillité de la critique qui étonnait, rendit d'abord le Sénat muet; c'était qu'il eût choisi celle-là, qu'il osât, lui, parler de procédure irrégulière et de huis clos, et qu'il en parlât sans embarras apparent, sans que rien, ni dans sa voix, ni dans son impassible et toujours correcte attitude, décelât le moindre trouble, l'angoisse de l'immense dégoût qui montait vers lui.
Le mépris, l'indignation éclatèrent. Vallé, Rivet, Ratier, vingt sénateurs l'interpellent, lui jettent au visage sa forfaiture de 1894. Il attend un moment de silence, trouve cette chicane : « Vous remontez au procès de 1894 ; je me permettrai de vous faire observer que; le procès qui vient d'être soumis à la revision est
(1) Cinq ans, 228.
celui de I899. » Puis, une nouvelle accusation : « Pendant plus dé deux ans, des dépositions écrites se sont accumulées ; il a été matériellement impossible Aux conseillers des Chambres réunies de prendre connaissance de toutes les pièces du dossier ; ils ont été obligés de s'en rapporter aux citations qu'on a bien voulu leur faire... »
Et qui, probablement, furent falsifiées ou tronquées.
Dubost, qui préside, cherche à rétablit' le calme : «Vous n'avez aucun intérêt, dit-il à là gauche, à ne pas laisser se continuer dans le silence le plus complet la défense que* présente M. le général Mercier. »
Mercier, aussitôt, relève le mot ; il n'est pas, il ne sera pas un accusé : «Ge n'est pas une défense... Je ne présente pas ma défense. Je donne l'explication de mon vote. » Et voici l'explication : Quand il compare les procédés de la Revision à celix du conseil de guerre de Rennes, il est obligé de dire que les débats de Rennes ont été plus probants que ceux de la Cour de cassation; que, (( dans ces coiiditions, sa conviction, acquise par les débats de 1899, n'est nullement ébranlée, et que sa conscience ne lui permet pas... »
Ce mot de « conscience », dans une telle bouche après tant de malheurs, de troubles et de crimes dont il a été la cause, fait éclater à nouveau les huées. Mais Mercier ne bronche pas, insensible. Cynique, et trois foisj quatre fois répète le mot, finit par achever sa phrase : « Ma conscience ne me permet pas de m'associerau vote que vous allez émettre. »
Il se trouva, à droite, des sénateurs pour l'applaudir.
Le vieux Delpech, qui avait été des combattants de la première heure, Barthou, qu'on avait fait venir de la Chambre, réclament la parole. Delpech rappelle le discours de Waldeck-Rousscau surTamnislie : « La justice
qui siège dans les prétoires n'est pas toute la justice. Il en est une autre, formée j3ar la consdëllcd publi(Jue, qui traverse les âges, qui est l'enseignement des peuples et qui, déjà, entre dans l'histoire. » « Elle y est entrée », dit Dclpech, « et point n'est besoiil d'atitre répression contre les coupables. » Puis, se tournant vers Mercier : u Si pourtant nous voulions pousser plus loin notre besoin de justice, il est un homme qui devrait remplacer au bagne l'honorable victime dont l'innocence, après de si longues et terribles souirrances, a été proclamée hier : cet homme, c'est vous, Monsieur !)>
Les applaudissements de la gauche soufflètent Mercier. A son tour, Barthou lui reproche sa forfaiture, l'erreur judiciaire « monstrueuse » dont il a été l'auteur, s'étonne qu'il ait pu dire qu'un conseiller quelconque de la Cour de cassation n'ait pas pris connaissance du dossier. Et alors Mercier se lève à nouveau, veut parler de sa place, sommé de monter à la tribune, y monte, délie du regard les sénateurs qui l'invectivent, déclare qu'il n'a pas attaqué les juges, qu'il a critiqué seulement le mode de procédure, a qu'il maintient tout ce qu'il a dit ». Encore une fois Barthou : a C'est attaquer les juges et jeter sur eux une suspicion déshonorante que d'affirmer qu'ils ont prononcé leur jugement sans connaître les pièces du dossier. » Et encore une fois Mercier : « Ils ne pouvaient pas les connaître. » Barthou : a Je ne sais qu'une suspicion plus déshonorante qui pourrait peser sur les juges d'une juridiction quelconque, c'est qu'en l'absence d'un accusé, ils aient statué sur des pièces secrètes qui ne lui avaient pas été communiquées. » Mercier: u Ils ne le pouvaient pas matériellement... »
Cette fois on ne le laissa plus parler, et le tumulte ne prit fin que lorsque Dubost, dominant les cris, pro-
nonça : « Les arrêts de la Cour suprême sont au-dessus de toute suspicion et de tout outrage. »
Le Sénat vota alors la réintégration de Dreyfus (i), (( qui libérait, dit Dubost, la conscience française », puis, sans débat, la réintégration de Picquart(2).
Le protocole militaire a réglé une parade pour la dégradation; la réintégration n'en comporte point. Nulle autre cérémonie de réparation que la remise de la croix devant les troupes assemblées.
J'avais proposé qu'elle eût lieu dans la grande cour de l'École militaire où Dreyfus avait subi la parade d'exécution ; c'était l'avis d'Etienne. Dreyfus me dit qu'une telle émotion serait trop forte; il ne supporterait pas l'évocation du supplice où il n'avait point faibli. Les tragédies l'avaient poursuivi ; nul n'y était moins propre. Etienne décida que la solennité aurait lieu dans la petite cour dite « des jardins », au milieu du pavillon de l'artillerie, et accorda à Targe qu'il recevrait, à côté de Dreyfus, la rosette d'officier.
Le Conseil supérieur de l'Ordre s'était empressé de ratifier, à l'unanimité, la proposition de décorer Dreyfus. Le général Mensier dit, dans son rapport, qu'il pour-
(1) Par 182 voix contre 30 (Mercier, le vice-amiral de la Jaille, de Cuverville, le général de Saint-Germain, le marquis de Carné, les comtes d'Elva, de la Bourdonnaye, de Pontbriand, de la Riboisière, de Tréveneuc, Ilalgan, etc). Le Centre sabstint.
(2) Par 184 voix contre 26.
rait se borner à Tconstater « que la nomination était faite en conformité des règlements », mais « qu'im devoir tout autre incombait à l'Ordre » : « Devant une affaire qui a retenti si douloureusement dans le monde entier, je tiens à ajouter que nous devons considérer cette décision commeune juste réparation vis-à-vis d'un soldat qui a enduré un martyre sans pareil (i), » Fallières, le jour même, signa le décret.
La parade militaire eut lieu le surlendemain.
Le jour était gris et terne. La petite cour a le décor classique, un peu triste, des quartiers de cavalerie. En avant, la façade du pavillon, le fronton orné de l'aigle impériale et d'une panoplie de drapeaux; à droite et à gauche, les écuries ; au fond, la salle des rapports et les cuisines. Aucune note officielle n'a annoncé la cérémonie. L'assistance est peu nombreuse : la famille, Picquart, Baudouin, Anatole France, des journalistes, des photographes (2). Ni Mornard, ni Démange ni moi n'avons été prévenus. Ranc, Jaurès, Pressensé, le vieux Manau, Hartmann, Freystœtter, vingt autres qui devraient être là, n'ont pas été avisés. Targe n'a point invité André (3). La cérémonie sera discrète, presque secrète.
Vers une heure et demie, Dreyfus arrive, en grand uniforme, le dolman noir aux tresses à quatre galons et le képi à grenade d'or des officiers hors cadre. Quelques officiers le reçoivent, s'entretiennent avec lui.
Un appel strident de trompettes. Les artilleurs descendent des chambrées, se rangent dans la cour ; puis paraissent deux escadrons de cuirassiers. Les troupes,
(1) 20 juillet 1906.
(2) Temps du 23 juillet 1907.
(3) « Je ne fus invité, ni même avisé. » (André, dans le Censeur du 9 mars 1908.)
5Ô2 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DBEYFtS
SOUS le commandement du colonel des cuirassiers (i), Gaillard-Bournazel, forment un rectangle.
Le capitaine de la première batterie va chercher Dreyfus qui s'était retiré dans la salle des rapports. Il sort, très pâle. Dès qu'il a franchi la ligne des cuirassiers, le sang afflue à ses tempes, comme à Rennes, quand il luttait contre l'émotion (2),
Il se roidit, traverse rapidement la cour, de ce même pas automatique qu'il avait à la dégradation et qui fut, pour tant de gens, une preuve de son crime.
Les artilleurs et les cuirassiers ont le sabre au poing. Dreyfus se place à l'extrémité de la batterie, près des trompettes. Là, il prend l'attitude militaire, tire son sabre, se met au port d'armes, désormais immobile, la tête haute, « la taille redressée par un effort continuel (3) », le regard de son œil iriyope, sous le lorgnon, perdu, très loin, saus qu'un muscle de son visage, redevenu blême, ne tressaille. En vain, le colonel des cuirassiers commande « Repos ! » Dreyfus reste au port d'armes.
En demandant que la cérémonie n'eût point lieu dans la grande cour de l'École militaire, il avait voulu échapper à l'évocation, trop violente, du supplice qu'il y avait subi. Mais le cadre, à peu près pareil, de la cour où il se trouve, le mouvement des troupes, des régiments d'artillerie, les sonneries, le cliquetis des armes, l'effort qu'il fait pour refouler l'affreux souvenir, font surgir toute la scène. Même aux nuits sans sommeil de l'île du Diable, l'hallucination -^ne fut pas aussi intense. Son cœur bat à se rompre. Il subit à nouveau tout son martyre, dans les moindres détails. Il ne voit pas les régi-
(1) Deuxième régiment.
V (2) Voir t. V, 282.
(3) Récit du Temps.
LA REVISION 50i^
menls qui sont là pour lui rendre honneur. Il voit ceux qui ont assisté à la parade d'exécution. Et il entend, il n'arrête pas d'entendre les cris : « A mort ! » de la foule hurlante.
Le général de brigade Gillain, commandant la première division de cavalerie, arrive, en unifornie de parade. Il passe devant le front des troupes, se place au centre de la cour, tire son épée. Le colonel Gaillard- Bournazel appelle : « Les officiers légionnaires 1 »
Dreyfus et Targe avancent, prennent position devant le général.
(( Ouvrez le ban ! » Quatre appels de trompette. .
Au milieu d'un grand silence, la voix du général, claire et forte, appelle les deux officiers. Il décore d'abord Targe. Au fond de la cour, quelques cris : (( Vive la République ! Vive l'armée ! »
Le vieux général s'avance vers Dreyfus : « Au nom du Présidentde la République, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, commandant Dreyfus, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur. »
L'épée du général retombe trois fois sur l'épaule de Dreyfus. Il épingle la croixsur le dolman noir, embrasse sur les deux joues l'homme de l'île du Diable. « Vous avez, lui dit-il, servi autrefois dans ma division ; je suis heureux d'avoir été chargé de la mission que je viens d'accomplir. »
Les trompettes sonnent pour fermer le ban. Les regards se tournent vers deux fenêtres, l'une où paraît Lucie Dreyfus qui pleure, l'autre oii se dessine la silhouette mince du général Picquart. On crie : u Vive Picquart ! » Picquart répond : « Non, non, Dreyfus !» Des cris multiples éclatent : « Vive l'armée ! Vive la République ! Vive la vérité ! n
Le général s'entretient avec Dreyfus pendant qu'ar-
tilleurs et cuirassiers, par des conversions successives, sont allés se masser au fond de la Cour. Les commandements retentissent : Pour défiler ! En avant, marche ! Les troupes défilent aux sons des fanfares.
Quand le dernier peloton a disparu sous la voûte, le général serre encore une fois la main de Dreyfus.
Les assistants se pressent vers lui. Les cris reprennent : ({ Vive Dreyfus ! » Dreyfus, d'une voix étranglée : « Non, Messieurs, non, je vous prie... » Mais les mots lui manquent, les lèvres remuent seulement.
Alors un jeune homme fend la foule, se précipite dans les bras du commandant Dreyfus : « Père ! père ! »
Tout le monde s'écarte.
Dreyfus pleure.
Cap Martin, 12 janvier 1908.
Lettre à Ferlet de Bourbonne
27 avril 1903.
Monsieur,
Dans la lettre que vous avez adressée, il y a quelques jours, à M. Jaurès, vous reproduisez en ces termes le récit qui vous a été fait, dans les premiers mois de 1895, par le colonel Stoffel :
« Un document d'un grave intérêt, émanant de Fempereur Guillaume II, avait été cambriolé à l'ambassade d'Allemagne. M. de Munster était allé le réclamer directement à M. Casimir-Perier, sur l'ordre exprès de Guillaume II. Vingt-quatre heures après, la pièce était remise par M. Casimir-Perier à l'ambassadeur, qui demanda que cette pièce fût , par un serment réciproque, considérée comme n'ayant jamais existé. Même M. de Munster, en venant recevoir le document à l'Elysée, s'était muni d'une Bible sur laquelle le serment fut prêté. »
En vous faisant ce récit, le colonel Stoffel ajouta qu'il
le tenait « de son ami Munster, lequel, du reste, ne lui avait, pas demandé le secret ».
Je suis certain que le colonel Stoffel n'a pas inventé cette absurde histoire ; je suis également certain qu'il ne la tient pas de M. le prince de Munster.
M. le colonel Stoffel était, dites-vous, un ami « intime » de M. de Munster ; je me suis rencontré quelquefo^'s avec l'ancien ambassadeur d'Allemagne. Tout le temps que dura l'affaire Dreyfus, de i894 à 4899, je m'abstins de le voir. Je le revis seulement, au printemps de 1901, au palais de Monaco, chez le prince Albert. 11 avait pris sa retraite, écrivait ses Mémoires.
Le tome I®'' de mon Histoire de l'affaire Dreyfus venait de paraître ; l'ancien ambassadeur m'exprima son étonnement que la légende, que j'avais essayé de débrouiller, du bordereau annoté et des lettres de l'Empereur allemand ne se fût pas effondrée du premier jour, sous le ridicule.
Je me crus autorisé, un peu plus tard, à demander à M. le prince de Munster quelques renseignements pour la suite de mon histoire.
Vous écrivez à M. Jaurès :
(( Dites-moi si une âme française et patriote pouvait rester calme et inactive. en. face de données si précises, recueillies à une source qui venait de l'adversaire. »
Je tiens à votre disposition, Monsieur, la lettre autographe que je reçus de l'ancien ambassadeur et dont voici les passages essentiels :
Bûckebourg, 20 mai 1901.
Cher Monsieur Reinach,
Le secret professionnel ne m'empêche pas de répondre à vos questions, car je connaissais moins que personne les relations d'Esterhazy et de M. de Schwarzkoppen. Ce dernier savait que je ne permettais pas l'espionnage et m'a laissé dans l'ignorance de ses relations avec Esterhazy.
Lorsque l'affaire Dreyfus a éclaté, j'ai demandé à Schwarz-
koppen s'il savait quoi que ce soit sur Dreyfus, il m'assura de la manière la plus positive qu'il n'avait point eu de relations avec lui. J'ai fait écrire au ministre de la Guerre et à l'État-Major à Berlin, et j'ai eu la réponse que l'officier Dreyfus n'était pas connu et que nos autorités n'avaient jamais eu de relations avec lui. C'est à la suite de ces déclarations formelles que j'ai eu les conversations avec le président Casimir-Perier et M. Dupuy que vous connaissez.
Il y eut, en effet, deux conversations : l'une du 6 janvier 1895, à FÉlysée, entre le Président de la République et M. de Munster; l'autre, du 7, entre M. Dupuy, alors président du Conseil, et l'ambassadeur.
M. de Munster, à qui son attaché militaire s'était enfin confessé, en 1897, précise que « le colonel (en 1894) a été en Allemagne pour assister aux manœuvres ; il est parti de Paris au commencement d'août et est rentré vers le le»- octobre ».
Ai-je besoin de rappeler que le bordereau sur papier pelure, le seul, a été pris à l'ambassade d'Allemagne pendant cette absence de l'attaché militaire et qu'il fut porté à l'État-Major, du 20 au 25 septembre 1894, selon le général Mercier, le 24, selon le commandant Lauth ?
Le prince de Munster fait ensuite allusion « à la scène (du 26 octobre 1897) où Esterhazy (s'étantrendu.à l'ambassade d'Allemagne) a voulu que Schwarzkoppen déclare qu'il avait eu le bordereau par Dreyfus, Esterhazy a tiré son revolver de sa poche, disant qu'il voulait se tuer, Schvs arzkoppen l'a simplement mis à la porte ».
M. de Munster continue:
Je ne crois pas que Schwarzkoppen a connu Esterhazy avant
J'ignore comment l'offre de service est parvenue, si verbalement ou par lettre.
J'ai été charmé de vous avoir rencontré à Monaco et j'espère vous y trouver le printemps prochain...
Je vous prie, mon cher Monsieur Reinach, de me croire votre tout dévoué.
Munster.
Je tiens d'une autre source, non moins sûre, ce que j'ai raconté de la première visite, en 1893, d'Esterhazy au colonel de Schwarzkoppen. /
Vous savez, Monsieur, que M. de Munster, dans les décïiarations répétées qu'il a faites à M. Hanotaux, qui en est convenu devant la GoUr de cassiation ainsi qu'à M. Casimir-Perier et à M. Charles Dupuy, s'était borné à attester, « sur l'honneur, que l'Allemagne n'avait jamais eu, ni directement, ni indirectement, aucune relation avec Dreyfus ». De même, M. le comte de Bulow, ministre des Affaires étrangères, dans son discours du 24 janvier 1898, au Reichstag : « Je me bornerai donc à déclarer de la façon' la plus formelle et la plus catégorique qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus, actuellement détenu à l'île du Diable, et n'importe quels agents allemands, il n'a jamais existé de relations ni de liaisons de quelque nature que ce soit. » Toutefois, ni M. le comte de Bulow, ni M. le prince de Munster ne s'étaient cru le droit de convenir officiellement des relations de Schwarzkoppen avec Esterhazy.
Cette confession complète qu'il répugnait à M. le comte de Bulow déporter lui-même devant le Reichstagallemand ou de faire porter par son ambassadeur au gouvernement français, vous la trouvez dans la lettre que j'ai reçue, en 4901, de M. le prince de Munster. Pour vous emprunter vos propres expressions, « les données précises », les voilà.
J'eusse préféré, — je l'ai dit dans vingt articles, — que les ténèbres de ce drame douloureux fussent dissipées t)ar une lumière purement française; j'avais hésité jusqu'à présent à faire usage de cette lettre où' M. le prince de Munster avoue, en termes si formels, la trahison d'Esterhazy. Vous m'y décidez par votre appel à M. Jaurès: « Dites-moi si une âme française et patriote... »
Vous avez assis votre conviction sur le racontar que M. le colonel Stoffel a faussement attribué à M. le prince de Munster. Je vous réponds par une lettre autographe
de l'ancien ambassadeur, l'un des plus galants hommes qui aient honoré la diplomatie et dotit je mé réserve de dire, un jour, le rôle dans Taffaire Schnœbelé, où il tint tête à M. de Bismarck, qui ne le lui pardonna pas, et décida le vieil empereur Guillaume à terminer loyalement ce menaçant incident. Si la paix de l'Europe n'a pas été troublée à cette époque, c'est surtout à M. Grévy et à M. de Munster que nous le devons. Vous invoquez un prétendu récit de M. de Munster, une prétendue annotation de l'empereur Guillaume ; je verse aux débals la lellre même où M. le prince de Miinsler convient qu'Esterhazy élail le fournisseur ordinaire de Schwarzkoppen, qu'il est Vauteur du bordereau.
La scène que M. le colonel Stoffel vous a racontée est à deux personnages. Je vous ai fait connaître la lettre de l'un d'eux, de l'ambassadeur allemand, lettre qui constitue le démenti le plus catégorique à la légende du bordereau annoté. Voici maintenant une lettre de l'autre interlocuteur, M. Casimir-Perier.
Au mois de novembre 1898, j'avais écrit à l'ancien Président cle la République pour le prier d'intervenir auprès de M. Méline, avec la haute autorité que lui confèrent son caractère, son désintéressement, son patriotisme. On parlait déjà, depuis la visite de M. le commandant Pauffin de Saint-Morel à M. Rochefort, des lettres de l'Empereur d'Allemagne ; M. le général de Boisdeffre en avait entretenu Mme la princesse Mathilde; pourtant, dans ma lettre à M. Casimir-Perier, je n'avais pas cru nécessaire d'y insister autrement, tant la chose me paraissait stupide. M. Casimir-Perier me répondit :
Paris, 22 novembre 1897.
Mon cher ami.
Si je savais par moi-même quelque chose qui fût de nature à faire la lumière et à mettre fin à cette débauche de scandales, je courrais le dire à Méline ; mais comhiént dohtler des con-
seils qu'on ne me demande pas ? Me voici la proie des journalistes qui, pour me mettre en cause, inventent le texte d'une lettre de V Empereur d'Allemagne ! Je ferme ma porte... Ce n'est pas le moment d'aller me montrer chez les ministres.
Bien affectueusement à vous, Casimir-Perier.
J'ai moi-même raconté à M. Charles Dupuy, au mois de janvier dernier, la légende du bordereau annoté. Il m'a dit, très nettement, que ni M. Casimir-Perier, ni M. Hanotaux, ni M. le général Mercier ne lui en avaient jamais parlé, — et pour cause.
M. Hanotaux ne démentira, sur ce point, ni M. Casimir- Perier ni M. Charles Dupuy, ni le témoignage posthume du prince de Munster.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Joseph Reinach.
Note de Du Paty de Clam sur Tenquête Dreyfus
Le 29 octobre 1894.
L'officier de police judiciaire chargé de l'enquête sur les faits reprochés au capitaine Dreyfus a l'honneur de rendre compte qu'il a fait connaître à cet officier que M. le Ministre est disposé à le recevoir s'il consent à faire des aveux. Le capitaine Dreyfus a répondu que, même si on lui offrait un million, il n'avouerait pas. Il paraît certain maintenant qu'il n'avouera pas.
APPENniCK 513
Or, il semble très difficile d'exposer devant un tribunal certains faits qui sont de nature à amener des complications extérieures pouvant coïncider avec le changement de plan.
D autre part, la fragilité de la preuve matérielle qui servira de base à l'accusation pourrait fort bien déterminer un acquittement.
En conséquence, l'officier de police judiciaire estime, en l'état actuel de son information, qu'il y aurait peutêtre lieu d'abandonner les poursuites en prenant toutefois les précautions nécessaires contre le capitaine Dreyfus pour l'empêcher de communiquer avec les agents étrangers jusqu'à mise en vigueur du nouveau plan.
Signé : Commandant du Paty de Clam.
Commentaire de Du Paty de Clam sur les pièces secrètes
Noie
Les papiers que possède la section de statistique permettent d'établir :
1" Ou'd y a eu des fuites au Ministère;
'2« Qu'elles se sont produites à l'État-Major de l'armée;
;■>» Qu'elles ont eu lieu successivement dans les différents bureaux ;
4<' Pièces A. Note mémento de A... (sans date). (Texte et traduction joints.)
Commentaire. — Mon correspondant m'inspire des doutes, il me faut des preuves. Par exemple : son bre' vet (?)
Peu clair \ — Les relations directes sont bien compromettantes pour moi. « Éviter de négocier personnellement », comme je l'ai déjà fait (?) ou avais l'intention de le faire, car « apporter ce qu'il possède » prouve qu'il y aura des entrevues. (Comparer la lettre incriminée: « Sans nouvelles... me voir. ») « Absolue... (?) », « secret trop long », « puissance » peu compréhensible. (Douteux, réservé). N'ayons aucun rapport avec les corps de troupes.
N'attachons de valeur qu'à ce qui provient du Ministère.
Résumé. — 1« Un officier fait des propositions de trahison à A ; 2° celui-ci se méfie, il lui faut des garanties ; il ne négociera pas lui-môme et se contentera de se faire apporter les documents. L'officier ne se nomme pas, puisque A a des doutes sur son identité ; 3° A pose en principe : si c'est un officier de troupes, c'est inutile d'entrer en rapports ; si c'est un officier du Ministère, alors seulement les documents ont de la valeur.
Conclusion. — 1* A tire des renseignements du Ministère, puisqu'il fait fi des renseignements qui pourraient provenir d'une autre source ; 2° mais il y a peut-être un officier de troupe qui lui a fait des propositions ; 3« applicable aux deux cas,
B. if® lettre de B à A écrite fin janvier 1894, probablement le 31.
(Texte joint).
Commentaire. — Il s'agit d'une question de mobilisation. Un officier appartenant ou ayant appartenu au le»" Bureau de l'État-Major de l'armée ait bien qualité pour y répondre.
La lettre du colonel Davignon dont il est question ici est datée du 4 février. — B avait donc écrit déjà quand il a expédié la lettre ci-jointe. On ne peut faire que des conjectures sur l'interversion des dates de ces deux lettres. Peut-être B aura-t-il réfléchi avant d'envoyer sa lettre au colonel Davignon, et ne l'aura expédiée que quelques jours plus tard, après avoir parlé à A. Peu importe, d'ailleurs, pour les conclusions à tirer.
Le colonel Davignon, alors chef du 2e bureau de l'État- Major de l'armée, en l'absence du colonel de Sancy, était par cela môme chargé des relations officielles avec les attachés militaires étrangers.
On craint que le colonel Davignon ne vienne à s'apercevoir que A s'occupe de cette question avec son ami.
Son ami ne peut être autre que l'officier dénoncé par V qui, au mois de mars 1894, a avisé secrètement notre service des renseignements que ses collègues allemands et italiens (V étant attaché espagnol) ont un officier à leur dévotion au 2^ Bureau de l'État-Major de l'armée. Il tient le renseignement de (se reporter à l'original). 11 a confirmé son dire devant témoin tout récemment. (Note jointe D.)
L'officier ami de A doit être en relations assez suivies avec le colonel Davignon pour que ce dernier soit en mesure de remarquer qu'il s'occupe d'une question ayant fait l'objet d'une correspondance officielle avec B. On est donc amené à conclure que l'ami de A est un des collaborateurs habituels du colonel Davignon qui, en dehors de l'absence du colonel de Sancy, s'occupait plus spécialement de la section allemande au 2® Bureau.
Résumé : A, en février dernier, a un ami initié aux travaux confidentiels du l^"" Bureau ; 2° cet ami est, en ce moment, dans l'orbite du colonel Davignon.
Conclusions. — Grandes chances pour que ce soit un stagiaire ayant passé par le l'''" Bureau et, à ce moment, à la section allemande du 2« Bureau.
G. 2« lettre de B à A datée du 16 avril 1894.
(Texte joint).
Commentaire. — L'absence annoncée rejette à la fin d'avril toute correspondance ultérieure sur le même objet. Fait à noter. Les plans directeurs sont en dépôt :
i" A la section des levés de précision du Service géographique;
2*^ (Partiellement) au Service du Génie ;
3'^ (Partiellement) à la section des places fortes au l^"" Bureau de l'État-Major de l'armée.
Dès qu'on eût saisi la lettre ci-jointe, on ouvrit une enquête discrète au Service géographique et au Service du Génie. Cette enquête n'aboutit pas. On omit de faire des recherches au 1®^ Bureau de TÉtat-Major de l'armée. Là, les plans directeurs sont enfermés dans une pièce où ils sont dans une armoire dont le mot de cadenas n'a pas été changé depuis le l^*" juillet 1894.
Ces plans n'étant pas consultés souvent, on n'a pu avoir que peu de renseignements sur la question de savoir si on a pu les retirer sans, qu'on le sache pour les calquer ou les photographier.
(L'initiale D caractéristique peut désigner le capitaine Dr... qui avait travaillé pendant plusieurs semaines à la section des places fortes pendant son stage au 4" Bureau).
Il y a donc (d'après la lettre) eu relations, puis brouille; l'auteur de la trahison cherche à renouer.
Il se peut donc que la lettre incriminée marque la fin de la brouille et que ce « canaille de D » soit la même personne que ladite lettre incriminée.
Résumé. — 1° L'officier (ou la personne), qui a livré les plans directeurs de Nice en avril 4894, peut avoir appartenu à la section des places fortes du 4®' Bureau, puisque les plans s'y trouvaient.
2*^ Le nom du traître commence par un D.
3* Le personnage alors brouillé avec A cherche à renouer avec lui.
Conclusions générales :
Les faits énumérés ci-dessus BCD peuvent s'appliquer au capitaine Dr...
Dans ce cas, l'ami que A a près du colonel Davignon, le D qui a livré les plans de Nice, l'auteur de la lettre incriminée et le capitaine Dr... ne seraient qu'une seule et même personne.
Note de Casimir-Perier sur son entretien avec le comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne, le 6 janvier 1895.
En me remerciant de le recevoir, le comte de Munster m'a rappelé sa démarche de la veille auprès du Président du Conseil et la communication du prince de Hohenlohe.
J'ai répondu que le Président du Conseil m'avait remis le texte de ce télégramme (1) et que nous avions rapidement parlé de la question qu'il traite. J'ai aussitôt ajouté que le texte du télégramme m'avait quelque peu surpris; qu'il est un peu insolite,puisqu'il fait directement appel au Président de la République et presque à la loyauté de l'homme privé; que je pourrais, que je devrais peut-être, étant donné notre Constitution, décliner l'entretien et prier l'ambassadeur de conférer avec le Président du Conseil ;/niais que le souvenir de mes relations antérieures avec le comte de Munster, mon estime pour lui, mon désir de faciliter sa tâché, me déterminaient à accepter une conversation que je refuserais légitimement à un autre.
(l)Sa Majesté l'Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président et du Gouvernement de la République, prie Votre Excellence de dire à M. Casimir-Perier que, s'il est prouvé que l'ambassade d'Allemagne n'a nullement été impliquée dans l'affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le Gouvernement de la République n'hésitera pas de le déclarer.
Sans une déclaration formelle, la légende que la presse continue de propager sur le compte de l'ambassade d'Allemagne subsisterait et compromettrait la position du représentant de l'Empereur.
Signé : Hohenlohe.
Le comte de Munster a compris qu'il convenait qu'il s'adressât au Président du Conseil pour demander, par son intermédiaire, à être reçu par moi.
J'ai relu le premier paragraphe du texte du télégramme Hohenlohe et déclaré à mon interlocuteurque je lui dirais la vérité sur l'incident. J'ai, en lisant, souligné le mot impliqué et lui dis que rien de ce que j'avais à lui communiquer n'impliquait, dans l'affaire Dreyfus, l'ambassade d'Allemagne.
Cet officier était pour plusieurs motifs l'objet de soupçons. On le surveillait. Entre temps, le Gouvernement a reçu publication d'une pièce anonyme provenant, il en a la certitude, de l'ambassade d'Allemagne.
Le comte de Munster m'interrompt pour me dire qu'il n'est pas possible que le document vienne de l'ambassade. Il a interrogé tout le monde etest certain qu'aucune pièce n'a pu nous être remise, quivînt de l'ambassade. 11 reconnaît qu'on y reçoit un grand nombre de lettres et de documents sans importance ; mais un document important n'a pu être distrait.
Il est, ai-je répondu, fort possible que le document qu'on a établi émaner du capitaine Dreyfus (c'était alors ma pensée) n'ait pas été jugé important et qu'on l'ai jeté ou laissé sur une table. Quelle qu'en ait étél'importance ou la valeur, il suffisait pour établir la culpabilité de Dreyfus: mais nous ne rendons pas plus l'ambassade d'Allemagne responsable des papiers qu'elle reçoit que le Gouvernement impérial ne peut nous rendre responsable des papiers qu'on nous apporte. La pièce entre nos mains, le Gouvernement n'a eu qu'un souci : faire condamner un traître sans mettre en cause l'ambassade, qui n'était pas en cause, et c'est pour éviter toute imprudence de langage, même de la part de la défense, que le huis clos a été ordonné.
Tels sont les éclaircissements que, d'accord avec le Président du Conseil, je puis donner, et je crois avoir ainsi répondu à l'appel qui était adresj»é à ma loyauté. C'est ce qu'on espérait de moi et je veux croire que cela suffit.
L'ambassadeur me remercie. Pour sa part, il jugeait que la polémique des journaux s'éteindrait d'elle-même ; mais le télégramme qu'il a reçu lui fait clairement connaître la pensée de rÈmporeur ; il a le devoir de s'y conformer, et il est certain qu'une nouvelle affirmation publique du Gouvernement français est nécessaire pour dégager la situation du représentant de l'Empereur.
J'ai fait ressortir tous les inconvénients d'une note; elle alimentera les discussions de la presse ; on en comparera le texte avec le texte des notes antérieures; elle excitera un chauvinisme irréfléchi.
L'ambassadeur insiste; il suggère l'idée d'une communication aux Chambres. En présence de mes objections, il abandonne cette éventualité; mais il réclame une note dégageant l'ambassade d'Allemagne. Il ajoute que si nous ne consentons pas à rédiger une note concertée entre les deux gouvernements, il devra se borner à relater à Berlin sa démarche, son langage, et les réponses qu'il a reçues. 11 est à peu près certain que l'Empereur fera publier cette relation, et, les jou?'naux français la recueillant, l'effet en France sera bien pire que si l'on se borne à une affirmation dégageant l'ambassade.
Comme je ne pouvais méconnaître la justesse de cette observation, j'ai fait remarquer, que, dans tous les cas, on ne pouvait, dans" une note, parler de l'Allemagne seule, mais qu'il fallait mettre à nouveau hors de cause toutes les ambassades et les légations de Paris.
Mais, depuis un mois on ne parle que de l'Allemagne !
11 serait cependant désobligean t pour elle d'établir qu'elle seule a besoin d'être dégagée ; en outre, en ne citant qu'elle, nous nous exposerions à des demandes analogues et successives. Au surplus, cène seraitpas calmer l'opinion, mais l'exciter que de publier une note qui n'aurait pas un caractère généralde courtoisie à l'égard de toutes les puissances, mais qui paraîtrait une concession en réponse à une exigence.
Il faudrait que cette note fût très formelle; le texte a une grande importance.
J'ai répondu qu'il ne m'appartient pas d'arrêter ni de chercher une rédaction; que j'ai trouvé le Président du Conseil peu disposé en principe à accepter une note et que je ne puis affirmer que le Gouvernement consentira à en publier une. S'il accepte, je vois un intérêt considérable à ne pas s'écarter des termes qui ont été déjà employés, et la seule solution à mes yeux possible serait de reprendre, en la confirmant, une note antérieure; je cite comme exemple une note communiquée à ï Agence Ilavas le 30 novembre. J'en donne lecture et, sur la demande de l'Ambassadeur, je lui en remets une copie.
11 me dit, après réflexion : « Gela pourra peut-être aller ainsi. »
11 me fait part de son intention de voir dans la journée et le plus tôt possible le Président du Conseil. Je m'offre à le renseigner sur l'heure où il le trouvera et, à la suite d'une communication par téléphone, je lui indique quatre heures et demie.
L'entretien a pris fin à deux heures dix minutes.
Trois lettres de Schwarzkoppen
Weinheim-ea-Badois^ 14 juillet 4901.
Monsieur, Je vous remercie beaucoup de votre aimable lettre du 9 de ce mois que je n'ai reçue qu'hier ici, en villégiature. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous donner la réponse que vous désirez ; mais comme je n'ai jamais ni parlé ni écrit sur l'alYaire dont vous me parlez, vous comprenez que je ne peux pas maintenant, sans violer le silence professionnel, faire excei)tion, mrme vis-à-vis de l'historieit
dont j'admire la grande activité ! Je ne peux que répéter ce que le prince de Munster a déclaré au ministre des Affaires étrangères en 1897 et ce que M. de Bulow a déclaré devant le Reichstag en 1898, que je n'ai jamaisconnu M. A. Dr..., que je ne l'ai jamais vu et que je n'ai jamais eu des relations avec lui, ni personnellement ni par intermédiaire. Avant que cette déclaration, la base de toutes autres recherches, n'est pas acceptée par ceux qui ont eu à débrouiller cette triste affaire, Ll me parait sans succès et inutile d'en parler encore.
Je regrette énormément que je ne peux pas vous donner une autre ré[)onse ; car, croyez-moi bien. Monsieur, qu'il me ferait grand plaisir si la vérité sur cette affaire éclaterait un jour.
Agréez, Monsieur, je vous prie, l'assurance de ma plus haute considération.
DE SCHWARZKOPPËN.
Berlin, lundi, 5 août 1901.
Monsieur,
En vous accusant réception de votre aimable lettre de ce soir, j'ai l'honneur de répondre que je me présenterai chez vous à l'hôtel demain à quatre heures.
Recevez, Monsieur, je vous prie, l'expression de ma très haute considération.
ScHWARZKOpPEN, général de brigade.
Berlin, le 6 février 190^2.
Mon cher Monsieur Beinach,
En vous remerciant de votre aimable lettre du 3 février que je viens de recevoir, je m'empresse de répondre aux questions que vous avez bien voulu me poser :
i° Je fus nommé pour Paris le 10 décembre 1891 ;
2" J'ai quitté Paris le 15 novembre 1897 ;
3° J'ai eu ma visite de congé chez M. Félix Faure le 11 novembre 1897 ;
4° J'ai été nommé commandant du 2^ régiment des grenadiers de la Garde le 2 novembre 1897.
5° J'ai été nommé général le 2i février 1900.
Agréez, mon cher Monsieur Reinach, Texpression de mes meilleurs sentiments.
DE SCHWARZKOPPEN.
Lettres du colonel Péroz et du colonel Dame
Paris, le 10 mai 1904.
Mon cher Camarade,
Un enchaînement de circonstances imprévues vient de m'amener hier à déposer devant la Cour de cassation sur la conversation que nous avons eue ensemble en septembre 1899, à Karlsruhe, à l'hôtel « Zum Erbprinzen », au sujet de l'affaire Dreyfus.
Je m'empresse de vous en informer ainsi que de l'obligation où je me suis vu de faire cette déposition. Je serais profondément désolé s'il s'ensuivait pour vous quelque dérangement ou quelque ennui ; mais, comme vous allez le voir, il ne m'a pas été possible de taire les renseignements que vous m'avez donnés en 1899 sur cette affaire et pour lesquels, du reste, vous ne n'aviez pas demandé le silence.
J'avais à mon retour en France, en septembre 1899, écrit à un de mes amis qui défendait dans les journaux
la cause de Dreyfus, le résumé de notre conversation sous la forme suivante : je disais d'abord que ne connaisant pas l'affaire Dreyfus, je n'avais pas très bien suivi ni compris les explications que vous m'aviez données ; cependant qu'il me restait très nettement à l'esprit la conclusion suivante":
Donc, trois complices : Esterhazy, Lajoux (espion double fort habile), et un troisième personnage mêlé plus ou moins indirectement à cette affaire dans laquelle les deux premiers jouaient le rôle actif.
Et je continuais dans cette lettre : comme bien tu penses, j'ai voulu connaître le nom de ce troisième personnage qui, quoique ignorant du rôle qu'il jouait, a rendu cependant inconsciemment de grands services aux deux complices. Malgré mon insistance extrême, je n'ai pu le connaître. Alors, ai-je dit, ce troisième personnage est Dreyfus, ou du moins vous me le laissez admettre d'autant plus facilement que l'AiTaire, vue sous ce nouveau jour, devient claire, ainsi que le rôle du capitaine stagiaire. Je vous donne ma parole d'honneur, m'a répondu l'officier allemand, que ni directement ni indirectement, nous n'avons eu de relations avec Dreyfus.
Dans cette lettre, je demandais à mon ami de ne prononcer ni votre nom ni le mieti. Je ne lui donnais ce renseignement que pour le fortifier dans sa conviction de l'innocence de Dreyfus et pour lui indiquer une nouvelle voie.
Le silence a été gardé profond par moi et lui jusqu'à cette année. Mais, la revision de l'affaire Dreyfus venait d'être ordonnée ; je parlai de cette lettre à Joseph Reinach que je connais depuis quinze ans, je lui racontai également notre conversation à l'hôtel «Zum Erbprinzen ». Celui-ci, frappé par l'importance du renseignement, en déposa à la Cour de cassation ; celle-ci me cita alors à comparaître devant elle pour le répéter. Et c'est ainsi qu'hier, j'ai déposé devant elle.
Ne me rappelant plus notre conversation à Karlsruhe,
j'ai fait déposer au dossier la lettre que j'écrivais à mon ami Santupéry, ex-chef du cabinet du ministre garde des Sceaux (Justice), et dont je vous transcris plus haut les termes. J'y ai ajouté comment vous et moi, nous étions entrés en relations, combien vous aviez été aimable et obligeant à mon égard, notre dîner à l'hôtel « Zum Erbprinzen », où vous m'aviez offert gracieusement du cham pagne en compagnie du comte prussien, qui m'a dit, je crois, être le petit-fils de la princesse de Liéven et dont je ne me rappelle plus le nom, et d'un jeune capitaine de l'entourage de S. E. le comte de Schlieffen.
D'après Reinach, cette déposition aurait une très grande importance. Je ne sais pas si la Cour de cassation y attache une importance aussi grande. Cette juridiction est le plus haut tribunal de France ; elle peut agir directement, une fois saisie, si bon lui semble, même sur le gouvernement.
J'ai tenu, mon camarade, à vous mettre au courant, d'une façon détaillée, de cette affaire où il peut arriver que, bien malgré moi, vous soyez mêlé, afin que, si cela arrivait, vous n'en soyiez pas surpris et ayiez pu [)rendre vos mesures en conséquence.
Peut-être savez-vous que j'ai pris ma retraite, etc
Pkroz.
Bromberg, le 13 mai 1904,
Mon cher Camarade,
Votre aimable lettre m'est parvenue aujourd'hui par Graudenz, ancienne garnison de mon régiment. Je vous remercie bien de m'avoir mis au courant des événements relatés dans votre^ lettre ; je comprends parfaitement les circonstances qui vous ont contraint d'agir eu faveur d'un innocent et injure. C'était mon indignation à cause du jugement du conseil de guerre de Rennes, qui m'a traîné
plus loin dans notre conversation sur l'affaire Dreyfus, à Karlsruhe, que la prudence l'eût permette. C'est vrai, j'étais loin de préméditer que cette conversation amènerait des conséquences ; néanmoins, je ne vous ai point demandé le silence et je n'ai aucun droit à vous reproclier d'indiscrétion.
J'ignore si j'aurai des ennuis, nos journaux ne s'occupent plus que d'une façon superficielle de l'Affaire, le mien ne la mentionne même. Mais j'ai raison de regretter, en lisant votre récit de la conversation de Karlsruhe, qu'il ne m'a pas été possible de le corriger avant votre déposition devant la Cour de cassation. Sans doute, ma défectuosité dans la conversation française a été la cause d'erreurs de votre part. C'est tout à fait impossible que j'eusse parlé d'une complicité de Lajoux; au contraire, j'ai dit, comme tous les journaux l'ont rapporté, que Lajoux ait déposé devant la Cour de Rennes en faveur de Dreyfus et qu'il ait été maltraité par l'État-Major, malgré les grands services rendus à celui-même. Tout ce que je vous disais n'était nullement un secret pour ceux qui avaient suivi avec attention le procès de Rennes et les traités de la Cour de cassation qui amenèrent le second Conseil de Guerre. Si j'ai parlé de complices — je ne m'en souviens plus — c'a été à un tout autre que je visai. Je devais être persuadé que personne en France n'ignorât les vrais coupables qui, à cette époque, étaient depuis longtemps à l'abri de toute persécution criminale, gardés, l'un par la loi, qui ne permet pas de poursuivre une acquitté, l'autre par la mort.
Très correctement vous avez reproduit mes paroles sur Dreyfus, ce qui est, à mon avis, la chose capitale. Mes mots ne contenaient en outre rien de nouveau, ni pour le Gouvernement, ni pour les juges français ; l'Ambassadeur allemand et le Chancelier de l'Empire, l'ont prononcé, l'un à Paris, au commencement de l'Affaire, l'autre au Reichstag, avant ou durant le procès de Rennes. Mais cette triste affaire Dreyfus passait trop longtemps pour une affaire politique et non de justice.
Il me semble très invraisemblable que j'y sois mêlé directement ; bien, il se peut qu'on me fasse quelques inconvénients à Berlin, à cause de notre conversation de 1899 ; je n'y peux rien changer.
Je vous prie, mon cher camarade, de vouloir bien garder cette lettre entre nous deux et de me pardonner mon très mauvais français ; j'ai passé des années sans parler ni écrire français, môme des journaux me manquant. Auriez-vous peut-être l'amabilité de m'envoyer les numéros des journaux qui s'occupent de votre déposition. Je serais mieux armé.
Je regrette infiniment votre mauvaise santé, etc. Lieutenant-colonel Dame.
Lettres du général Mercier au Premier Président de la Cour de cassation
Paris, 6 juillet i906.
Monsieur le Premier Président,
J'ai attendu que le réquisitoire de M. le procureur général Baudouin fût terminé pour vous adresser, au sujet de ce document, une protestation qui en vise et la forme et le fond.
Pour ce qui concerne la forme, je ne crois pas avoir besoin d'insister. La Cour a pu se faire elle-même, à l'audition du réquisitoire, une opinion sur des violences d'appréciations et sur des intempérances de langage, dont elle trouverait difficilement l'équivalent dans ses archives.
Pour ce qui concerne le fond, il ne m'est pas possible de suivre et de combattre pas à pas, dans une simple
lettre, la volumineuse argumentation de M. le procureur général. Nous n'aurons la |)ossibililé de le faire, les autres témoins à charge et moi, que s'il s'ouvre de nouveaux débats publics et contradictoires, avec liberté complète pour nous de produire nos témoignages sur tous les points de la cause et de discuter ceux de nos adversaires.
En ce moment, je ne puis que constater le résultat auquel aboutit l'étrange procédure adoptée pour l'étude des demandes en revision, avec témoins entendus à huis clos, sans confrontation entre eux et sans débats contradictoires, puisque les trois orateurs qu'entend successivement la Cour parlent à peu près dans le même sens.
Grâce à la non-publicité des dépositions et à l'absence totale de toute espèce de contradiction, M. le procureur général a pu étayer son argumentation sur des racontars de journaux, sur de prétendus interviews, sur des dépositions qu'il affirme être favorables à sa thèse, mais dont nous ignorons le texte exact, sur d'autres dépositions qui sont défavorables à sa thèse, mais dont il tronque le texte de manière à en diminuer ou en dénaturer la portée. Certaines dépositions importantes sont passées entièrement sous silence. D'autres, importantes aussi, mais ayant trop impressionné l'opinion publique pour qu'il n'en soit pas parlé, sont dédaigneusement écartées sous le prétexte que leurs auteurs sont criminels, fous ou idiots. Enfin, toute enquête conduite par un conseil de guerre est considérée comme nulle et non avenue, en raison de : « Vimpidssnnce absolue de la justice militaire de mener à bien une affaire tant soil peu compliquée. »
Avec ces procédés, M. le procureur général arrive à présenter l'historique de l'affaire Dreyfus et des jugements des trois conseils de guerre (Dreyfus, Esterhazy) sous une forme spéciale. Si je voulais emprunter une locution caractéristique de son réquisitoire, je dirais que c'est une longue théorie « de mensonges habilement coupés de bribes de vérité ». Mais je ne me permettrai pas même
ce léger emprunt à nn style que je réprouve, et je remplacerai le mot mensonges parle terme inexacliliides.
M. le procureur général est-il plus heureux dans la recherche, si longtemps prolongée, du fait nouveau qui devrait servir de base de revision? Pas plus après qu'avant son réquisitoire, je ne crois à l'existence du fait nouveau. J'ai développé mes raisons dans mes dépositions devant la Chambre criminelle et je n'y reviendrai pas ici. ' ■ ,
Je rappellerai seulement que j'ai appelé l'attention delà Chambre criminelle sur la nécessité d'une vérification que j'ai indiquée relativement au papier pelure du borde reau comparé à celui des lettres d'Esterhazy. J'ignore si cette vérification a été faite et il importerait qu'elle le fût, pour la discussion de la soi-disant culpabilité d'Esterhazy.
J'ai aussi signalé la fixation, à la date du 12 décembre 4894, et non au 6 janvier 4895, comme l'avait dit par erreur M. Casimir-Perier. de la nuit intéressante (et non atroce comme me le fait dire indûment M. le procureur général), où fut pendant quelques heures en suspens la question de paix ou de guerre. La constatation de ce fait est d'une haute importance pour la compréhension des événements qui se sont déroulés au conseil de guerre de 4894 et des aveux recueillis à la dégradation militaire.
J'ajouterai, enfin, que, si l'on devait faire état pour la revision de ce qu'on a retrouvé la minute de la note du commandant Bayle sur l'artillerie lourde de campagne, il y aurait intérêt à faire une enquête sur la manière dont cette pièce, disparue et non retrouvée pendant plusieurs années, a subitement reparu ensuite.
Quoique j'espère que la Cour voudra bien attacher quelque valeur aux protestations que j'ai l'honneur de vous adresser, je n'aurais cependant pas rompu le silence, si j'avais été seul visé par les attaques de M. le procureur général. Mais j'ai dû penser aussi à tous ceux qui, soit comme juges soit comme témoins civils ou militaires, ont
apporté de leurs mains loyales et courageuses, une pierre à rédifice, désormais indestructible, de la culpabilité d'un officier traître à sa patrie.
Beaucoup d'entre eux ne sont pas dans une situation qui leur permette une libre protestation. Il faut donc qu'une voix s'élève pour eux. Ils ont suivi les inspirations de leur conscience. Il n'ignoraient cependant pas qu'ils s'exi)osaient ainsi aux rancuijes d'un gouvernement acquis d'avance à la cause adverse . Ils savaient qu'ils seraient persécutés dans leurs espérances d'avenir, dans leurs diverses carrières, dans leurs fortunes, dans leurs familles et leurs enfants. Et, en effet, toutes ces persécutions se sont abattues sur eux, tandis que leurs adversaires étaient comblés de faveurs.
Ils le prévoyaient, ils le sentaient, et ce[)endant ils ont fait leur devoir, tout leur devoir. Honneur à eux !
C'est pour leur rendre ce juste hommage que leur vieux, compagnon de luttes vous a demandé la faveur de l'entendre et vous remercie de l'avoir fait.
Veuillez agréer, Monsieur le Premier Président, l'assurance de ma haute considération.
Général A. Mercier.
Paris, 8 juillet 1906.
Monsieur le Premier Président,
Dans la séance de la Cour de cassation que vous avez présidée hier, M^ Mornard s'est cru qualifié pour répondre à la lettre que j'avais eu l'honneur de vous adresser le 6 juillet. Cette réponse peut se résumer ainsi :
Sur les considérations générales que j'ai présentées relativement au mode défectueux de procédure d'un procès de revision et sur les procédés d'argumentation, plus défectueux encore, de M. le l*rocureur général. M® Mornard ne répond pas et je crois, en effet, qu'il n'avait rien à répondre.
Sur trois points particuliers que j'ai visés, il ne parle que de deux :
Le premier point concerne une nouvelle vérification comparative des papiers pelures qui ont servi au bordereau et aux lettres d'Esterhazy. M® Mornard observe à se sujet un silence prudent et se garde bien de s'associer à ma demande d'enquête supplémentaire. Il paraît donc craindre que cette enquête aboutisse à un résultat contraire à l'identité des papiers proclamée en 1899.
Sur le second point, minute de la note du commandant Bayle, M'' Mornard répond à côté de la question, et les détails qu'il donne ne peuvent remplacer l'enquête que je demande. Celle-ci consisterait à confronter les officiers qui ont échoué dans la recherche du document avec ceux qui ont réussi à le trouver, et à reconnaître ainsi s'il n'y a pas eu machination, soit d'un côté, soit de l'autre.
Sur le troisième point, c'est-à-dire la date de ce que l'on a appelé la nuit historique, où fut en suspens la question de paix ou de guerre, et notamment sur le pofnt de savoir si cette date fut antérieure ou postérieure au jugement de 1894, M® Mornard devient précis et moppose une contradiction formelle.
Je m'empresse d'en prendre acte, et de déclarer à mon tour que je persiste absolument dans mes affirmations. Je m'engage à en faire la preuve el à éclairer à ce sujet la conscience de la Cour de cassation, par une confrontation des quatre personnes qui ont participée cette soirée, c'est-à-dire :
M. Casimir-Perier, président de la République ;
M. Charles Dupuy, président du Conseil ;
M. le général Mercier, ministre de la Guerre ;
M. Revoil, représentant du ministère des Affaires étrangères.
Je demande donc cette confrontation, et j'ajoute que je considère, comme j'ai eu l'honneur de' vous le dire dans ma lettre du 6 juillet, qu'il est indispensable d'arriver à une conviction à oe sujet, si l'on veut i)ouvoir apprécier.
en pleine connaissance de cause, les incidents du jugement de 1894 et ceu^J de la scène des aveux^
Veuillez agréer, Monsieur le Premier Président^ l'assurance de ma haute considération.
Général A. Mercier.
Arrêt des Chambres réunies
La Cour, Chambres réunies,
Ouï aux audiences publiques defe 18, 19, 20, 21, 22, 25, 26, 27, 28 et 30 juin, 2, 3, 5, 6 et 7 juillet, M. le conseiller Moras en son rapport, M. le procureur général Baudouin en ses réquisitions et M® Mornard, avocat d'Alfred Dreyfus, intervenant, dans ses conclusions ;
Vu la lettre du 25 décembre 1903, par laquelle le Garde des Sceaux, ministre de la Justice, a, en vertu des articles 443, paragraphe 4, et 441 du Code d'instruction criminelle, chargé le procureur général près la Cour de déférer à la Chambre criminelle le jugement du conseil de guerre de Rennes qui, le 9 septembre i899, a condamné Alfred Dreyfus à dix ans de détention et à la dégradation militaire par application des articles 76 et 463 du Code pénal et premier de la loi du 8 juin 1850 ;
Vu l'arrêt de la Chambre criminelle du 5 mars 1904 qui a déclaré la demande recevable en la forme et à ordonné une enquête supplémentaire ;
Vu les procès-verbaux de la dite enquête et les pièces jointes ; vu le réquisitoire écrit du procureur général et le mémoire de M'' Mornard ; vu l'article 445 et la loi du
l^'" mars 1899, après avoir, dans la chambre du conseil, délibéré conformément à la loi.
Sur le moyen de revision pris de la falsification de la pièce n» 37i du dossier secret :
Attendu que parmi les pièces du dossier secret produites devant le conseil de guerre de Rennes, fi£?urait, sous le n« 371, une lettre que le ministre de la Guerre Cavaignac, affirmant la culpabilité de Dreyfus, avait lue à la tribune de la Chambre des députés le 7 juillet 1898. la dite lettre écrite au crayon noir sur papier quadrillé blanc, adressée par l'agent B à un collaborateur de l'agent A et contenant ce membre de phrase : « Je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D m'a apporté beaucoup de choses très intéressantes ; et il faut partagei- le travail, ayant seulement dix jours de temps » ;
Attendu que l'initiale D paraissant recouvrir une autre initiale qui aurait été grattée ou effacée à la gomme, son authenticité avait fait l'objet, en 1899, d'expresses réserves devant' la Chambre criminelle qui avait commis l'expert Bertillon pour procéder à l'examen du document ;
Que l'expert Bertillon y avait, en effet, reconnu un grattage ou gommage suivi de retouches, mais avait émis l'avis que sous l'initiale D se trouvait déjà un autre D ;
Attendu que, s'il en était ainsi, l'on ne pouvait s'expliquer ni dans quel but l'initiale avait subi cette altération, ni pourquoi, en décembre 1894, on s'était abstenu de soumettre la pièce 371 au conseil de guerre de Paris, alors qu'on lui communiquait d'autres documents secrets, notamment la pièce 25, dite : « Ce canaille de D... », qui fut également lue à la Chambre des députés le 7 juillet 1898, mais qui, plus tard, a été, après enquête, déclarée inapplicable à Dreyfus par l'arrêt des Chambres réunies du 3 juin 1899 ;
Attendu néanmoins que, devant le conseil de guerre de Rennes, il a été fait état contre l'accusé de la pièce 371 [)ar le commissaire du gouvernement Carrière et par le général Mercier qui en a même tiré argument pour i)ré-
tendre, contrairement à Tarret des Chambres réunies, que la pièce 25 « Ce canaille deD... » relative aux plans directeurs de Nice, pouvait, elle aussi, s'appliquer à Dreyfus ;
Mais attendu qu'il est aujourd'hui certain que, de i894 à 1898, dans la période oîi furent faiii'iquées la pièce 374 dite le faux Weyler et la pièce 37i) dite le faux Henry, rinitiale D de la pièce 375 a été frauduleusement substi-. tuée à l'initiale P qui existait auparavant ;
Attendu que la falsification est démonlrée par deux procès-verbaux, l'un du 30 juillet 1903, l'autre du 6 octobre suivant ;
Qu'aux termes du premier, le général Zimmer, sous-chef d'état-major général, et le capitaine Targe, officier d'ordonnance du ministre de la Guerre, avaient trouvé libre dans un coffre-fort du ministère une copie faite à la machine à écrire de la pièce 371 avec l'initiale P au lieu de D ;
Que, pour en contrôler l'exactitude, des recherches furent opérées dans la collection des copies authentiques des documents secrets communiqués au cabinet du ministre ;
Et que le second procès-verbal, signé du capitaine Targe et des officiers d'administration Gribelin et Daiitriche, constate qu'aux arcliives de la section de statistique, dans un cartonnier portant 1 indication 1894, bordereaux du cabinet du ministre, n<^^ 4 à 48, ils ont trouvé un bordereau n" 33 daté du 21 mars 1894, signé du lieutenant-colonel Sandherr renfermant deux documents secrets dont l'un est la co[)ie faite à la machine à écrire de la i)ièce 371, avec cette différence qu'au lieu de D on lit P ; le même procès-verbal énonçant « à la demande de l'archiviste Gribelin », que les documents secrets énumérés sur le bordereau signé du colonel Sandherr sont contenus dans une chemise portant leur'analyse et la date du 21 mars 1894, le tout de la main de Gribelin lui-même;
Attendu que cette falsification, dont la découverte est postérieure au jugement du conseil de guerre de Rennes, avait eu pour but de créer contre Dreyfus une présomp-
tion de culpabilité qui doit au contraire faire place à une présompti )n erinnocence, puisque de la pièce H71 ainsi rétablie, il a;)pert que, pendant l'année 1894, où a été écrit le bordereau incriminé, l'agent B recevait « beaucoup de choses très intéressantes » d'un informateur qui n'était pas Dreyfus.
Sur le moyen tiré de la falsification de la pièce 26 :
Attendu que, devant le conseil de guerre de Rennes, a été produite une lettre de l'agent B à l'agent A portant à l'angle inférieur gauche, de la main du lieutenant-colonel Henry, la mention « Je vous annonce que j'aurai l'organisation des chemins de fer » ;
Attendu qu'il a été fait usage de cette pièce pour soutenir que l'accusé était l'auteur du bordereau incriminé, parle double motif qie, d'une part le texte de ce document décelait un oflicier d'artiljerie stagiaire à l'Élatmajor de l'armée et que, d'autre part, le service des chemins de fer dépend du quatrième bureau, où Dreyfus, attaché à la section technique la plus imporlante au point de vue-îles transports stratégiques, avait passé de juillet 1893 à janvier 18.)}-, six mois pendant lesquels, au dire de plusieurs de ses camarades, il s'était efforcé d'acquérir el avait, en effel, acquis une connaissance approfondie de l'organisation militaire des chemins de fer français ;
Attendu qu'aux yeux de l'accusation cette pièce avait une telle importance qu'entendu comme témoin k Rennes, le général Mercier avait été logiquement amené à déclarer qu'elle avait, en décenibre 1894, figuré dans le dossier secrètement communiqué au. conseil de guerre de Paris ;
Mais, attendu qu'en s'exprimant ainsi, il avait commis une erreur qu'a fait ressortir la nouvelle enquête de la Chambre criminelle et que lui-même a reconnue dans une déposition du 26 mars 1904 ;
Qu'il est constant que la pièce 26 n'a pas été présentée au conseil de guerre de Paris ;
Qu'aucun des officiers du service des renseignemonls ne s'est rappelé l'avoir vue à cette époque ;
Qu'elle n'est pas mentionnée dans un l'appoi't d'octobre • 897 écrit de la main dn général Gonse et intitulé « bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris » ;
Qu'elle n'est j^as mentionnée non [)lus dans trois ra))porls complémentaires du même officier général, datés de janvier, de mars et d'avril 1898;
Que, |)our la première fois, elle est citée avec des indications incomplètes dans un cinquième rapport également daté d'avril 4898 ;
Et qu'elle n'apparaîl comme accusatrice de Dreyfus, à raison de la phrase finale concernant l'organisation des chemins de fer, que dans le rapport du l^"" juin 1898 dressé par le général Gonse et le lieutenant de réserve Wattinc ;
Attendu que ces diverses circonstances suffiraient à elles seules pour faire révoquer en doute la sincérité do la date « avril 1894 » apposée par Henry ;
Mais que la fausseté en est démontrée par des documents nouvellement découverts ;
Attendu, en effet, que, suivant procès-verbal du 17 'octobn? 1903, le capitaine Targe et les officiers d'administration Gribelin et Dautriche ont relii'é d'un classeur, enfermé dans une armoire à archives du service des renseignements et contenant des bordereaux ou documents communiqués en avril 1895 au ministre de la guerre et au chef d'état-major, un bordereau du 1*^^ avril 1895 signé du lieutenant-colonel Sandherr et auquel étaient jointes les copies des deux documents secrets placés dans une chemise qui porto la date du 1^'' avril 1895, écrite de la main de l'archiviste Gribelin ;
Attendu que ces copies sont celles de deux lettres adressées par l'agent R à l'agent A ; que la première lettre se terminant par la phrase relative à l'organisation des chemins do fer (c'est la pièce 26) est dans son entier ainsi conc-ue : «28 mars, H heures du soir. Mon chei',
j'ai reçu. Merci. Il faut que vous ayez Tobligance de m'envoyer ce que vous avez copié, car il est nécessaire que je finisse, parce que, pour le 31, je dois envoyer à R et, avant ce temps, vous avez encore à copier la partie copiée par moi. Je vous annonce que j'aurai l'organisation des chemins de fer » ;
Que la seconde lettre (pièce n" 267) porte : < 2H mars, six heures du soir. Je vous prie, mon cher ami, de m'envoyer ce que vous avez copié du télégramme, car, comme je vous le disais dans la lettre que mon domestique vous a apportée aujourd'hui, à trois heures, j'en ai besoin, devant envoyer le tout à R... et, remarquant que, dans ce temps, vous avez aussi à copier les parties que j'au)'ai copiées moi-même. Si, à neuf heures, demain matin, Charles n'est pas venu, j'enverrai le mien chez vous. Tout à vous. » ;
Attendu que ces deux lettres, écrites le même jour à trois heures d'intervalle, sont l'une et l'autre copiées de la main de l'archiviste Gribelin, qui a affirmé avoir fait luimême les copies, soit le 1^^ avriH 895, date du bordereau qui les contenait, soit peut-être la veille ;
Attendu que la pièce 267 sur laquelle ont été apposées à l'an'gle supérieur gauche la mention « Ministre état-major, l""" avril 189.) » et à Fangle inférieur gauche la date « 28 mars 1895» est expressément désignée dans le rappoil Gonse-Wattine comme « reçue en avril 1895»; et que, dans le dossier secret elle est, selon l'ordre chronologique, comprise parmi les pièces n°^ 264 à 268 classées de janvier à mai 1895 ;
Attendu qu'il est impossible d'admettre que la pièce 26 soit,dèsle mois d'avril 189'*, parvenue au service des renseignements qui l'aurait, malgré son importance, retenue pendant plus d'une année avant d'en donner connaissance au mjnistre et au chef d'état-major général ;
Qu'il est manifeste que -toutes deux ont été « reçues » à la môme époque où elles ont été copiées, en 1S95;
D'où la conséquence que toutes deux ont été, le 28 mars, écrites non en 1894, mais en 1895;
Ouï'ii effet, dans la note d'avril 1898, le lientenant- colonel Henry, répondant à nne question du général Gonse sur la date des pièces arrivées par la voie ordinaire, disait : « D'une manière générale, les pièces ne dataient que d'un mois ou cinq semaines au plus, quelquefois deux ou trois jours seulement»;
Attendu que, de l'examen de la pièce n° 26 il ressort que celle-ci, après la copie faite au service des renseignements, a été matériellement altérée; qu'en effet, l'angle gauche de sa partie supérieure où, dans la copie, sont les mots « 28 mars, 3 heures du soir » a été arraché ; de même que, sur la pièce n" 267 dont la copie porte « 28 mars, six heures du soir », l'enlèvement d'un fragment du bord supérieur a fait disparaître « 28 mars » pour ne laisser subsister que « six heures du soir »;
Attendu en outre que, suivant les dépositions recueillies dans l'enquête, c'est seulement après le procès Zola qu'a commencé au service des renseignements l'usage d'apposer sur les pièces arrivées par la voie ordinaire la date de leur réception ;
Que tout concourt donc à établir non seulement que la date « avril I89i » a été inscrite par Henry sur la pièce 26 après la copie faite par Gribelin le 31 mars ou l*"^ avril 1895, mais que, pour constituer rétroactivement une charge contre Dreyfus incarcéré depuis le 15 octobre 1894, l'inscription a eu lieu après le procès Zola en 1X98, dans l'intervalle entre les premiers rapports du général Gonse, qui passaient la pièce 26 sous silence et celui dans lequel elle est indiquée pour la première fois.
Sur le moyen pris de la découverte de la minute du commandant Bayle concernant l'attiibution de l'artillerie lourde aux armées :
Attendu que le dossier secret produit devant le conseil de guerre de Rennes renfermait, sous le n« 83, un mémento de l'agent A, écrit, partie en français, partie en langue étrangère, parvenu au service des renseignements le 28 décembre 1895 et ainsi traduit : « Lettre ^ direction au
sujet de 420 affecté à Tartillerie de la 9« armée. Débrouillez pourquoi la 9"" armée n'en a pas jusqu'à présent. Une année doit manquer pour tromper. Angleterre. Torpilleurs » ;
Attendu que ce document était accompagné dans le dossier secret d'un commentaire daté du 2 octobre 1897, classé sous le n° 8i, suivant lequel les recherches effectuées après la réception de la pièce 83 avaient établi que les renseignements fournis à l'agent A avaient dû être tirés d'une note, émanée de la 3« direction et adressée le 23 mars 1893 au 1" bureau de l'État-major général, qui l'avait ensuite transmise au 3'' bureau, après avoir luimôme, le 27 mars, rédigé sur la question une autre note dont la copie existait encore, mais dont la minute avait disparu, que la minute ne pouvait être l'œuvre que du commandant Bayle ou de son stagiaire le capitaine Dreyfus ;
Attendu qu'on a conclu de là devant le conseil de guerre de Rennes que, le commandant Bayle, étant audessus de tout soupçon, la disparition devait être imputée à Dreyfus ; que celte circonstance a été retenue contre lui par les généraux Mercier, de Boisdeffre et Gonsc comme une présomption de culpabilité ;
Mais attendu que le 12 mars 1904, aux archives du premier bureau de l'État-major général, dans un carton portant la suscription : « Rapports au ministre, notes au chef d'état-major », il a été trouvé par le lieutenant-colo nel Fournier et le capitaine Hallouin, en présence du commandant Hélie et du capitaine Lacombe, une copie de la note du 27 mars sur laquelle le mot « minute » est écrit au crayon incontestablement de la main du commandant Bayle qui a quitté TÉtat-Major le 3 juillet 1895 et est mort le 20 novembre suivant ;
Attendu que, si cette pièce avait- été soumise au conseil de guerre de Rennes, l'imputation dirigée contre Dreyfus aurait été détruite et que rien n'aurait alors ébranlé la présomption d'innocence résultant pour lui de la date
même, 28 décembre 1895, k laquelle le mémento de l'agent A était arrivé au service des renseignements ;
Attendu que, de l'ensemble des moyens de revision qui [)i*écèdonl, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les au Ires moyens proposés, il résulte que des faits nouveaux, ou des pièces inconnues du conseil de guerre de Rennes, sont de nature à établir l'innocence du condamné ; qu'ils l'entrent dans le cas prévu par le quatrième paragraphe de Tarticle 443 du code d'inscription criminelle et doivent eniialner l'annulation du jugement de condamnation îondu contre Dreyfus.
Kt qu'il y a lieu de rechercher au fond s'il faut, dans la cause, appliquer le paragraphe final de l'article 445 aux termes duquel « si l'annulation prononcée à l'égard d'un condamné vivant ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit, aucun renvoi ne sera prononcé » ;
Au fond :
Attendu que, devant le conseil de guerre de Rennes, la base essentielle de l'accusation était la lettre missive, dite « bordereau », dont l'écriture et dont le texte formaient au début de la procédure les deux principales charges contre Dreyfus ;
Qu'il importe tout d'abord de les examiner attentivement.
En ce qui concerne l'écriture du bordereau :
Attendu, d'une part, que, dans l'enquête de 4889, les pi-ofesseurs de l'École des chartes, Meyer, Molinier, Giry, commis en qualité d'experts, ont été unanimes à déclarer que ce document est de la main, non de Dreyfus, mais de l'ancien chef de bataillon d'infanterie Esterhazy ;
Attendu, d'autre part, que le bordereau est écrit sur un papier pelure « filigrane au canevas » après fabrication de rayures en quadrillages de quatre millimètres sur chaque sens ;
Oa'Esterhazy, lors des poursuites intentées contre lui sur la plainte de Mathieu Dreyfus, avait, le 7 décembre 1897, affirmé ne s'être jamais servi de papier calque ;
Mais qu'en novembre 1898 deux lettres de lui furent sai-
sies —l'une du 17 avril 1892, adressée de Courbevoie au tailleur militaire Rieu — l'autre du 17 août 1894, adressée de Rouen à l'huissier Callé, — toutes deux d'une authenticité indiscutable puisqu'elles ont été reconnues, non par Esterhazy seulement, mais par les destinataires entendus sous la foi du serment et toutes deux écrites sur un papier pelure, filigrane et quadrillé ;
Attendu' que ce papier n'était pas d'un usage courant dans le commerce, et que, selon les constatations d'une expertise, suivie d'une contre-expertise, à laquelle il a été soumis, il présentait « les caractères de la plus grande similitude avec celui du bordereau, comme mesures extérieures du quadrillage, comme nuance, épaisseur, transparence, poids et collage, comme matière première employée à la fabrication » ;
Attendu, au surplus, qu'à diverses reprises, notamment en 1899 dans les lettres au conimissaire du gouvernement Carrière et au général Roget, puis dans une déposition reçue en 1900 par le consul général de France à Londres, Esterhazy a avoué formellement avoir lui-môme écrit le bordereau ;
Attendu, sans doute, que, s'ils étaient isolés, les aveux d' Esterhazy ne suffiraient pas pour constituer une preuve décisive ;
Mais que, rapprochés de tous les éléments de l'information, ils doivent être tenus pour véridiques, sur ce point, quels que soient les commentaires dont il les a accompagné sous prétexte d'expliquer sa conduite ;
Attendu, toutefois, qu'à l'appui de l'accusation, les principaux témoins à charge se sont fondés sur un travail de l'expert Bertillon prétendant démontrer, géométriquement à l'aide du calcul des probabilités, que le bordereau était un document truqué, forgé par Dreyfus ; que celuici, usant d'un gabarit placé sous le papier pelure aurait tracé, comme le révéleraient des coïncidences et des repérages, une écriture géométrique, dont la clef serait le mot « intérêts » qu'il aurait pris dans une lettre dite
du « buvard », saisie à son domicile le 45 octobre 4895, émanée de son i'rère Mathieu Dreyl'us, et présentant une encoche qui serait, selon le lieutenant-colonel du Paty de Clam, « mathématiquement superposable » à une encoche du bordereau lui-même ;
Attendu que Bertillon a édifié son système, non d'après l'original du bordereau, mais d'après un document artificiel, le bordereau reconstitué par lui ;
Que c'est cette reconstitution qui a servi de base à l'argumentation du capitaine Valério parlant dans le même sens devant le conseil de guerre de Rennes, et à celle d'un autre officier, le commandant Corps, qui, dans un travail publié plus tard, a proposé un autre système, en désacord du reste avec celui de Bertillon ;
Attendu que, par ordonnance du 18 avril 1904, le président de la Chambre criminelle a commis les membres de l'Institut Darboux, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, Appell, doyen de la -Faculté des sciences de Paris, et Poincaré, professeur à la même Faculté, pour examiner, en provoquant toutes précisions et ex[)lications de la part de leurs auteurs, les études graphologiques de Bertillon, Valério et Corps, ainsi qu'une brochure, dénommée « la brochure verte », dont l'auteur, se disant ancien élève de l'École polytechnique, ne s'est pas fait connaître et n'a pu être retrouvé ;
Attendu que les trois experts ont dressé, à l'unanimité, un rapport, dans lequel ils établissent que la reconstitution du bordereau, effectuée par lierlillon, est fausse, que « ces planches sont le résultat d'un traitement compliqué, infligé au document primitif, et d'où celui-ci est sorti altéré, après avoir subi une série d'agrandissements et de réductions photographiques, et môme de calquages, recalquages, découpages, collages, gouachages, badigeonnages et retouches » ;
Que le rapport aboutit aux conclusions suivantes : « Tous ces systèmes sont absolument dépourvus de toute valeur scientifique: 1° parce que l'application du calcul des pro-
habilités à ces matières n'est pas légitime ; "l"" parce que la reconstitution*du bordereau est fausse ; 3* parce que les règles du calcul des [)robabilités n'ont pas été correctement appliquées, en un mol, parce que leurs auteurs ont raisonné mal sur des documents faux » ;
Attendu, encore, que les mômes experts ont prouvé que les deux encoches, entre lesquelles on cherchait à établir une corrélation, avaient été faites l'une et l'autre postérieurement à la saisie des deux pièces, — que « l'encoche du bordereau » n'existait pas auparavant sur le document original, et que « l'encoche de la lettre du buvard », provient de ce que « celle-ci a figuré dans un scellé ouvert, dont les pièces étaient maintenues à l'aide d'une ficelle passant dans une encoche au bas du scellé » ;
Attendu que, les étudeis graphologiques de Bertillon et autres, devant, par suite, être éliminées du débat, il reste acquis que le bordereau a été écrit par Esterhazy et non par Dreyfus ;
Attendu que, le bordereau ayant été écrit par Esterhazy, on ne comprend pas, dans l'état de la procédure, comment les pièces, dont il annonçait l'envoi, auraient ét('> fournies par Dreyfus puisqu'on n'allègue môme i)as qu'ils se soient connus ;
Mais attendu que, pour l'accusation, le texte seul de cette lettre-missive, quelle que soit l'écriture, impliquerai! par lui-même un acte de trahison imputable à un officier d'artillerie ayant passé par les quatre bureaux de l'Étatmajor général, conséquemment stagiaire de deuxième année, lequel ne pourrait être que Dreyfus ;
Qu'il est donc indispensable de s€ prononcer à cet égard ;
En ce qui concerne le texte du bordereau :
Attendu qu'aux termes de l'arrêt des Chambres réunies du 3 juin 1899, Dreyfus était accusé « d'avoir, en 1894, pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ou un de ses agents, pour l'engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la l^'rance ou pour lui en procurer les moyens
en lui livrant les notes et documents », mentionnés dans la lettre-missive du bordereau non datée, non signée, adressée à l'agent A et ainsi conçue ;
« Sans nouvelles m indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse, cependant, monsieur, quelques renseignements intéressants : 1° une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s'est conduite cette pièce ; 2*^ une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan) .; 3° une note sur une modification aux formations de l'artillerie ; 4^^ une note relative à Madagascar ; 5° le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14 mars 1894) ;
« Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer ; et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvre^. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse, et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in exlenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres » ;
Attendu que, cette pièce non datée se terminant par les mots : « Je vais partir en manœuvres», et Dreyfus étant aUé. non aux manœuvres de septembre , mais à un voyage "délat-major en juin, l'accusation en 1894 avait supposé que le bordereau devait être du mois d'avril ou mai, et que les pièces livrées étaient toutes antérieures à cette date ;
Attendu que, plus tard, à l'époque où l'on prévoyait que la revision du procès serait demandée, on s'aperçut que les documents, pour la livraison desquels Dreyfus avait été condamné, ne pouvaient sérieusement être considérés comme ayant un caractère confidentiel ou secret ; que, du reste, une note ministérielle du 28 mai 189S déclarait : « Il n'y a pas un officier de l'armée française qui, parlant pour les écoles à feu ou pour un voyage d'étatmajor, dirait : « Je vais partir en manœuvres » ;
Attendu que Taccusation, alors, changeant de système, reporta vers la fin d'août la date présumée du bordereau et soutint que Dreyfus avait dû fournir des renseignements secrets ou confidentiels sur des travaux de l'Étatmajor postérieurs au mois de juillet ; qu'elle ajouta que. si en réalité il n'était pas allé aux manœuvres de septembre, il avait pu, jusqu'à la fin d'août, croire qu'il y irait;
Attendu qu'ainsi l'accusation reposait sur des hypothèses et des conjectures, nécessairement contestables, puisque dans l'ignorance où l'on était de la teneur des notes envoyées à l'agent A, on n'était pas à même d'en apprécier la valeur, ni d'en déterminer avec certitude la provenance ;
Attendu, d'ailleurs, que le bordereau commençait par ces mots : « Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, monsieur, quelques renseignements intéressants » ; mais que, si l'auteur était un ca[)itaine d'artillerie breveté, stagiaire de deuxième année à l'état-major général, on ne concevait pas que l'agent A fût si ])eu empressé à lui donner de ses nouvelles ; que la i)hrase s'expliquait au contraire si elle émanait d'un simple officier d'infanterie répondant au signalement de celui qui, plus tard, à Bâle, fut, d'après l'enquête de 4899, énoncé au commandant Henry comme ayant, en 4893 ou 489-4, fourni à l'étranger des renseignements de si peu d'importance qu'on avait fini par le remercier;
Attendu, en outre, qu'il est incontestable qu'avant l'arrestation de Dreyfus avaient été commis des actes de trahison ou d'espionnage dont on ne peut le rendre responsable, — que deux employés civils Boutonnet et Greiner, avaient été condamnés, l'un à cinq ans de prison, en 4890, l'autre à vingt ans de travaux forcés, en 4892 :
Que, d'un autre côté, d'après la pièce 37t du dossier secret, l'agent B..., en 4894, recevait d'un informateur dont le nom commence par la lettre P. « beaucoup de choses très intéressantes » ; que, d'après la pièce 8H. l'agent A..., en décembre 4895, était renseigné sur l'attri-
bution de Tartillerie lourde aux armées, Dreyfus étant alors incarcéré depuis plus d'une année, et que, d'après la pièce 26, l'agent B... écrivait, le 28 mars 1895, à l'agent A... « qu'il aurait l'organisation des chemins de. fer» ;
Attendu que cette organisation, préparée dans le 4® bureau, dont Dreyfus avait fait partie, ne fut certainement pas livrée par lui, puisque, cinq mois après son incarcération, elle n'était pas encore en la possession de l'agent B..., qu'une personne autre que lui la promettait donc en mars 1895 ; et qu'aucun autre officier du 4« bureau n'élant soupçonné, l'on est bien forcé d'admettre que le traître n'appartenait pas à l'État-major général de l'armée ; d'où il suit que les notes, dont le bordereau annonçait l'envoi et dont la teneur reste ignorée, pouvaient également n'être pas l'œuvre d'un officier d'artillerie stagiaire à l'état-major, comme on le prétendait ;
Attendu que le doute sur ce point ne saurait subsister, en présence de la nouvelle enquête de la chambre criminelle ;
Que l'examen du dossier de Greiner, condamné le 6 septembre 189-2 à vingt ans de travaux forcés pour espionnage et vol qualifié, a permis de constater que cet employé civil du ministère de la Marine avait livré des documents parmi lesquels figuraient deux rapports de la commission d'expérience de Calais sur le canon de 120 court ;
Et qu'une commission, composée de quatre généraux, désignés par le ministre de la Guerre le 5 mai 1904, — le général de division Balaman, du cadre de réserve, ancien président du comité technique de l'artillerie, — le général de division Willien, inspecteur permanent des fabrications de l'artillerie, — le général de brigade Brun, commnndant l'École supérieure de guerre, — le général de brigade Séard, du cadre de réserve, ancien directeur de l'École de pyrotechnie, — a rédigé un rapport dans lequel, à l'unanimité, ils déclarent:
\° (Ju'un officier d'artillerie, commettant un î'.ctedelra-
hison, n'aurait pas, dans un écrit, en iSOi, présenté comme « intéressants » des renseignements sur le canon de 120 et le frein hydraulique universellement connus depuis longtemps, mais (ju'il aurait pris soin de spécifier, comme faisant l'objet de sa « note », le canon de 120 court et le frein hydropneumatique, dont la création était récente ;
Que, du reste, « il était possible, et on i)cut dire facile, pour un grand nombre d'officiers, artilleurs ou non, de se procurer les moyens de fournir, sur le canon de 120 court et sur son frein hydropneumatique, une note donnant des renseignements intéressants « sans être pourtant» assez complets et assez précis pour permettre la construction d'un frein hydropneumatique pareil à celui du 120 court » ;
2*' Qu'un officier d'artillerie n'aurait pas, dans un écrit, employé cette expression, insolite et anormale sous sa plume, « la manière dont la pièce s'est conduite » ;
3° Qu'un officier d'artillerie n'aurait pas dit ne pouvoir qu'avec une extrême difficulté se procurer le projet d.e manuel de -tir du I i mai's 1894, puisque « ce projet de manuel, dont plus de 2,000 exemplaires avaient été envoyés par la 3« direction, ne pouvait être confidentiel, mais devait servir aux écoles à feu et être par suite l'objet d'instructions taites, non seulement aux officiers de l'armée active et aussi à ceux de la réserve,... et même aux sous-ôfficiers que l'on doit exercer à remplir les fonptions de chef de section » ; .
4° Que si la « note sur une modification aux formations de l'artillerie » visait les dispositions prises de juin à août 1894 pour la mobilisation des régiments d'artillerie, le traître n'aurait pas employé le mot « formation » qui ne sert de titre à aucune des pièces du volumineux dossier existant à la 3*' direction, pièces intitulées, tantôt « mobilisation des régiments d'artillerie », tantôt « organisation de l'artillerie dans le plan de 1895 » ;
Qu'il aurait fait usage « de ces çiots imposants » ; et que, « en dévoilant une partie si importante de la mobilisation
générale, il aurait fourni un renseignement d'une importance telle qu'il n'eut pas un seul instant senti le besoin de corser son envoi, de battre les buissons pour réunir un assemblage disparate de documents quelconques, comme Ta fait l'auteur du bordereau, visiblement de remplacer la qualité par la quantité » ; qu'au contraire, en s'exprimant comme il l'a fait, il a dû avoir simplement en vue le projet de revision du règlement sur les manœuvres de batteries attelées, dans lequel le mot « formation » constituait « le titre vingt fois répété de tous les paragraphes » ; que « les régiments de la troisième brigade d'artillerie étaient chargés d'essayer pendant leur séjour au camp de Châlons en juillet et août 1894 ce projet de règlement » ;
Qu'il était « entre les mains des officiers » ; et que, si l'on suppose la présence 9U camp de Châlons d'un officier « en quête de documents à livrer », il a pu, même n'appartenant pas à l'artillerie, l'ayoir « pendant le temps nécessaire pour y copier la partie réellement intéressante, c'est-à-dire les formations de guerre » ;
Que sur ce point la commission des généraux experts conclut dans les termes suivants :
« On reconnaîtra que cette hypothèse prend un singulier caractère de probabilité si l'on veut bien remarquer que les trois nouveautés essayées au camp de Châlons en 1894, étaient le manuel de tir, le canon de 120 court (le canon de 120 long a été aussi tiré avecson frein hydraulique) et le projet de règlement sur les batteries attelées, nouveautés qui se trouveraient ainsi faire justement l'objet des trois notes du bordereau se rapportant à l'artillerie»;
Or, attendu qu'au camp de Châlons où Dreyfus n'était pas en août 1894, était Esterhazy qui, d'après l'enquête de 1899, se tenait à l'affût d'informations relatives aux « choses de l'armée » et surtout à l'artillerie ;
Que précisément le journal La France militaire, dans ses numéros des 11 et 15 août, signalait à l'attention les expériences du camp de Châlons concernant les trois nouveautés dont parlent les généraux experts ; et que le même
journal, dans le numéro du 15, entreprenait, au sujet de TexpéditioM de Madagascar (qui fait l'objet de la quatrième note du bordereau), une série d'articles dans lesquels des renseignements avaient pu être visés ;
Attendu, quant au manuel de tir, qu'il convient d'ajouter qu'Esterhazy, dans la fin d'août 1894, avait cherché à l'avoir en communication du lieutenant d'artillerie Bernheim, qui lui avait remis, sans parvenir ensuite à se les faire restituer, le règlement sur les bouches à feu de siège et une réglette de correspondance ;
Et que, vainement, on a invoqué contre Dreyfus la déposition du colonel Jannal, déclarant lui avoir prêté, en juillet, pendant quarante-huit heures, un des trois exemplaires du manuel de tir déposé à la section technique du deuxième bureau ;
Que, Dreyfus, expliquant par une confusion involontaire cette déclaration, a affirmé avoir emprunté seulement le manuel de tir allemand dont il avait besoin pour un travail sur l'artillerie de l'armée allemande ;
Que, du reste, dans l'hypothèse même où les souvenirs du colonel ne seraient par erronés, Dreyfus, ayant dès le mois de juillet, rendu l'exemplaire emprunté, ne l'aurait pas, à la fin d'août, offert à l'agent A... et que, stagiaire à l'état-major, il n'aurait pas écrit : « Je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours ; le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et les corps en sont responsables. »
Attendu — quant à la « note sur les troupes de couverture » et au membre de phrase additionnel, « quelques modifications seront apportées par le nouveau plan » — que, d'une part, le Journal des Sciences militaires, dans un numéro de mai 1894 publiait une étude sur « le 6^ corps et les troupes de couverture » ;
Que, d'autre part, au troisième bureau, d'après Tenquête de 1899, des documents très importants et secrets étaient copiés, non pas uniquement par des officiers, mais contrairement aux règlements, par des secrétaires (sous-offi-
ciers, caporaux ou soldats) que des indiscrétions ont pu, de bonne foi, être commises; qu'elles ont pu l'être même par des stagiaires causant avec des camarades de l'armée ;
Que l'article du journal et les conversations entendues au camp de Chàlons ou ailleurs étaient de nature à fournir pour la rédaction d'une note, dont le texte demeure inconnu, des informations plus ou moins précises et plus ou moins exactes sur les troupes de couverture et les modifications arrêtées déjà pour entrer en vigueur avec le nouveau plan;
Attendu enfin que le bordereau se termine par ces mots.. « Je vais partir en manœuvres » ;
Mais que Dreyfus, en 1894, n'est pas allé aux manœuvres de septem^^re et n'a pu croire au mois d'août qu'il y irait;
Qu'en effet, une circulaire ministérielle du 47 mai, mise à exécution en juillet par l'envoi dans les régiments des stagiaires de première année, excluait pour eux comme pour les stagiaires de seconde année toute participation aux manœ'uvres de septembre:
Et qu'entendu comme témoin dans la nouvelle enquête, le capitaine de Puydraguin a déclaré qu'ayant été plus tard interrogé sur ce point par le lieutenant-colonel Henry il avait remis à celui-ci une note, non retrouvée depuis lors, portant que, dès le printemps de 4894, les stagiaires avaient été avertis et savaient qu'ils ne devaient pas aller aux manœuvres cette année-là ;
Attendu, au contraire, qu'Esterhazy, dont le régiment, le 1¥ d'infanterie, a assisté aux manœuvres de forteresse de Vaujours a pu, bien que dispensé en sa qualité de major, avoir l'intention de s'y rendre à titre individuel ;
Et que l'expression incorrecte « partir en manœuvres » se rencontre sous sa plume dans des lettres dont une remontant à 4886 et une autre datée du 17 août 4894, contemporaine, par conséquent, du bordereau ;
Attendu qu'ainsi, au point de vue soit de l'écriture, soit
du texte, l'accusation, dont le bordereau était la base légale, est entièrement injustifiée ;
Et que Ton s'est trouvé dans l'impossibilité absolue d'indiquer d'une façon plausible, à quel mobile Dreyfus, riche et parvenu jeune à une situation brillanle dans l'armée, aurait obéi pour commettre un si grand crime ;
Attendu, pourtant, que l'on a soulevé contre lui diverses accusations accessoires dont le conseil de guerre de Rennes n'était pas régulièrement saisi;
Mais qu'il faut d'abord écarter celles dont l'inanité a été prouvée par la découverte de la minute du commiahdant Bayle (attribution de l'artillerie lourde aux armées) et par la falsification de la pièce 26 (organisation des chemins de fer) ;
Que l'on a accusé Dreyfus (pièces 76 à 8i du dossier secret), d'a:\'oir, en 1889-90, quand il était à l'École de pyrotechnie de Bourges, livré, sur un papier pelure que l'on prétendait analogue à celui du bordereau, la copie d'une instruction relative au chargement des obus à mélinite ;
Mais attendu que, suivant l'expert Bertillon lui-même, l'écriture ne pouvait lui être attribuée ; que, pour le papier, aucune analogie n'existait ;
Et que cette instruction avait été élaborée à la section technique de la direction de l'artillerie où était employé aux archives Boutonnet, condamné pour espionnage à cinq années d'emprisonnement le 20 août 1890;
Attendu que l'on a aussi accusé Dreyfus (pièces 67 à 75) d'avoir révélé le secret de la fabrication de l'obus Robin qui était étudié à l'École de pyrotechnie de Bourges ;
Mais que rien dans la cause n'autorise de tels soupçons;
Que le rapport des généraux experts déclare : « On ne cherchait pas à tenir secret le principe de cet obus; car le bulletin n" 8« Questions à l'étude », en date du 1<^'" juillet lo88, bulletin non confidentiel qui était en permanence sur toutes les tables des bibliothèques de toutes les écoles d'ail illerie, faisait connaître ce principe et donnait même
le dessin d'un obus de 57 millimètres qui en constituait une première application ; quelques mois après l*"" janvier 1890) le bulletin n*^ 2, toujours non confidentiel, donnait non seulement le dessin d'un obus Robin de 8o, mais encore une description complète du chargement » — et plus loin : « Aucun des dispositifs employés par les Allemands ne concorde ni avec ceux de Tobus Robin, ni même avec aucun de ceux qui ont été essayés en divers moments à l'École de pyrotechnie; du reste, leur obus est de 1891, tandis que le nôtre n'a été adopté qu'en 1S95 »;
Attendu, en outre, qu'au nombre des documents livrés par l'espion Greiner se trouvait un rapport de la commission d'expériences de Bourges, contenant non seulement des renseignements très détaillés sur l'obus Robin et sur son chargement, mais aussi le plan à grande échelle de cet obus ;
Attendu que l'on a encore accusé Dreyfus (pièces 27 à 32) d'avoir livré à l'agent A des cours confidentiels de l'École de guerre, professés en 1893-1894, alors qu'il n'était plus à cette école;
Que l'accusation se fondait sur ce qu'un fragment de la troisième partie des cours à peu près semblables de 1890- 1892 manquait dans la collection saisie chez lui et que le manquant était constaté dans un procès -verbal du 20 novembre 1898, signé par le chef de bataillon Rollin et le capitaine Cuignet ;
Mais attendu que la constatation faite par ces deux officiers était inexacte, qu'ils se sont aperçus peu de temps après de leur erreur, qu'ils ne l'ont pourtant pas rectifiée dans un second procès-verbal et que le commandant BoUin, bien qu'interpellé par l'un des juges, s'est abstenu uu conseil de gueire de Rennes ;
Attendu que les charges accessoires ainsi accumulées disparaissent donc;
Et que, ne pouvant s'appuyer sérieusement ni sur les déclarations attribuées au témoin Val Carlos par un agent
suspect, ni sur des dépositions évidemment mensongères, commcî celles du témoin Czerniiski, l'accusation a en définitif invoqué contre^Ureyfus : I" ses prétendus aveux; "2° le dossier secret ; *
En ce qui concerne les prétendus aveux :
Attendu qu'avant comme après sa condamnation du 22 novembre 1894, Dreyfus n'a jamais cessé de se proclamer innocent ;
Qu'il Ta crié à plusieurs reprise^ en passant devant le front des troupes le jour où il a été dégradé, o janvier 1895 ;
Attendu toutefois que le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renault qui avant la dégradation, se trouvait avec lui dans une salle de l'École militaire, a affirmé l'avoir entendu prononcer certaines paroles qu'on a prétendu être des aveux, mais au sujet desquelles lui-même a dit en 1899 devant la Chambre criminelle : « On peut très bien ne pas considérer la déclaration de Dreyfus comme des aveux; si on m'a parlé d'aveux, j'ai pu dire qu'il ne m'en a pas été faits » ;
Attendu qu'après enquête l'arrêt des Chambres réunies du '^ juin 1899 a refusé de voir dans ses propos, tels qu'ils étaient relatés, un aveu de culpabilité parce que non seulement ils débutaient par une protestation d'innocence, mais qu'il n'était pas possible d'en fixer le sens exact et complet à raison des différences existant entre les déclarations successives du capitaine Lebrun- Renault et celles des autres témoins ;
Attendu que, si le général Mercier, alors ministre de la Guerre, avait pris un seul instant ces propos au sérieux quand ils furent répétés, il n'aurait pas manqué d'en faire dresser procès-verbal et surtout de faire interroger Dreyfus sur la nature et l'importance des documents livrés, puisque tel avait été le but de l'entretien que, par son ordre, le commandant du Paty de Clam, chargé de provoquer des aveux, avait eu avec le condamné le 31 décembre précédent.
En ce qui concerne le dossier secret :
Attendu que la Cour ne peut passer successivement en revue toutes les pièces de ce dossier dont un très grand nombre sont sans intérêt et sans portée dans la cause ;
Que, pour les motifs exprimés déjà, il est inutile de revenir sur les pièces 25, -26, 27 à 32, 67 à 82, 83 et 84, 267 et 371, ci-dessus examinées et qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter aux pièces 14 et 14 bis, 42 à 24, 40 et 41, 45 et 45 bis, 48 à 60, etc., qui ne sauraient dans les termes où elles sont conçues incriminer Dreyfus;
Attendu que les pièces 44 et 44 6/s sont la prétendue reconstitution d'une dépêche chiffrée adressée le 2 novembre 1894 par l'agent B ou en son nom à son gouvernement, le lendemain du jour où l'arrestation de Dreyfus était annoncée par la presse ;
Attendu que cette reconstitution qui aurait été de mémoire faite au service des renseignements en 1898 est inexacte ;
Qu'en effet, lors de l'enquête de 1899, l'administration des télégraphes a produit le décalque officiel qui, immédiatement pris sur papier mince (tandis qu'une copie conforme était envoyée au ministère des Affaires étrangères), reproduisait et devait remplacer l'original destiné à être, l'année suivante, détruit en exécution des règlements) ;
Attendu que le 27 avril 1899 a été dressé un procès-verbal constatant que « le général Chamoin et le capitaine Cuignet, délégués du ministre de la Guerre, et le secrétaire d'ambassade Paléologue, délégué du ministre des Affaires étrangères, se sont réunis dans le cabinet du premier président à l'effet de procéder au déchiffrement du décalque du télégramme du 2 novembre 1894, tel qu'il a été remis au premier président par l'administration des postes et télégraphes, avec les explications contenues dansla lettre du chef de cabinet du sous-secrétaire d'État d(f cette administration, en date du 22 avril 1899, la traduction, opérée de concert par les trois délégués, a fait
ressortir la version suivante : « Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de relations avec vous, il serait bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti officiel, afin d'éviter les commentaires de la presse » ;
Attendu qu'on ne peut opposer à Dreyfus, comme une preuve de culpabilité, cette dépèche, puisqu'elle fait présumer au contraire que l'agent B n'avait pas de relations avec lui ;
Attendu que les pièces 66 et 66 bis concernent un brouillon de rapport non signé d'un attaché militaire appartenant à une nationalité autre que celle des agents A et B ; qu'il en résulte que cet officier, en 1897, ne pensant pas que Dreyfus eût été condammésans preuve, le tenait pour coupable;
Mais qu'en 1899, il a changé d'avis;
Que l'accusation d'ailleurs, si elle voulait faire appel aux déclarations des étrangers, devait forcément reconnaître qu'officielles ou non elles étaient formelles et nombreuses à la décharge de Dreyfus ;
Attendu, sans doute, que sinon devant le conseil de guerre de Rennes, du moins autour de lui, dans la press» et dans le pubHc, un bruit avail été répandu d'après lequel la pièce, présentée comme étant le bordereau saisi, ne serait que la copie sur papier pelure du bordereau original portant delà main d'un souverain étranger une annotation accusatrice contre Dreyfus;
Mais attendu que, dans leurs dépositions reçues sous la foi du serment en 1904, cette allégation (ainsi que celle d'une prétendue lettre du même souverain) a été absolument démentie par le président Casimir-Perier, les généraux Mercier, Billot, Zurlinden, de Boisdeffre, Gonse, Roget, les lieutenants-colonels Picquart, du Paty de Clam, Rollin et les autres officiers du service des renseignements, que le général Mercier a dit notamment :. « C'est une légende complètement inexacte ; rien, rien, rien n'a pu y donner lieu » ; ^
Que cette légende doit être mise à néant.
Attendu en dernière analyse que de l'accusation portée contre Dreyfus rien ne reste debout,
Et que l'annulation du jugement du conseil de guerre ne laisse rien subsister qui puisse, à sa charge, être qualifié crime ou délit ;
Attendu, dès lors, que, par application du paragraphe final de l'article 445 du Code d'instruction criminelle, aucun renvoi ne doit être prononcé ;
Par ces motifs,
Annule le jugement du conseil de guerre de Rennes qui, le 'd septembre 1899, a condamné Dreyfus à dix ans de détention et à la dégradation militaire par application des articles 76 et 463 du Code pénal et l'article 1®'" de la loi du 8 juin 1850 ;
Dit que c'est par eiTeur et à tort que cette condamnation a été prononcée ;
Donne acte à Dreyfus de ce qu'il déclare renoncer à demander l'indemnité pécuniaire que l'article U6 du Code d'instruction criminelle permettait de lui allouer ;
Ordoime qu'en conformité de cet article, le présent arrêt sera affiché à Paris et à Rennes et sera inséré au Journal officiel, ainsi que dans cinq journaux au choix de Dreyfus ;
Autorise Dreyfus à le faire publier aux frais du Trésor et aux taux des insertions légales dans cinquante journaux de Paris et de province, à son choix ;
Ordonne que l'arrêt sera transcrit sur les registres du conseil de guerre de Rennes et que mention en sera faite en marge de la décision annulée.