CHAPITRE XVI
Le Rhamadan.— Des postes permanents. — Bou-Maza traqué par les colonnes françaises, cherche à entraîner les Kabyles des pentes nord-ouest du Jurjura. — Réponse de ces montagnards. — Fermentation parmi les tribus de l’Ouest.— Insurrection des Flittas, des Traras et autres tribus.— Invasion d’Abd-el-Kader. — Le général Bourjolly chez les Flittas. — Le général Cavaignac chez les Traras. — Trahison des Souhalia. — Belle défense d’une colonne commandée par le lieutenant-colonel Montagnac : sa destruction.— Le marabout de Sidi-Brahim.— Héroïsme du capitaine Gérauxet de 83 soldats.— Deïra d’Abd-el-Kader. — Coup de vigueur du colonel Valsin d’Esterazy. — Trait d’audace du colonel Tartas. — Invasion de Bou-Guerrara, nouveau kalifa d’Abd-el-Kader.— Assassinat du commandant Billot par les tribus du Sebdou. — Le colonel Saint-Arnaud chez les Beni-Ouaghr. — Le général Lamoricière à Oran : ses manœuvres pour placer l’insurrection entre deux feux. — Abd-el-Kader est attaqué dans le Trara : il refuse le combat : les Traras qu’il a soulevés se rendent à discrétion. — L’insurrection est renfermée dans un cercle restreint. — Effet de ces évènements en France. — Le maréchal Bugeaud part pour l’Algérie avec un renfort de 12,000 hommes. — Effet de ces évènements en Angleterre. — Arrivée du maréchal Bugeaud à Alger. — Proclamation aux Kabyles. — Effervescence dans la partie frontière du Maroc. — Emigration des tribus algériennes. — Mouvement combiné des colonnes françaises. — Plan d’Abd-el-Kader. — Comment agissaient les Romains dans des circonstances semblables.
Lorsque le maréchal Bugeaud quitta l’Algérie', le Rhamadan approchait. C’est une époque de jeûne, de prière, d’exaltation pendant laquelle toutes les passions bonnes et mauvaises des musulmans sont généralement dans une sorte d’état fébrile, qui motive assez communémentdesexcèsdetoutgenre.
C’est aussi le temps oii les cultures sont suspendues, les récoltes serrées, où les tribus qui manquent de grains, se déplacent pour s’en approvisionner. Les marabouts en profitent pour exalter les imaginations et prêcher des révoltes s’il y a lieu : les tribus ennemies n’ayant plus à redouter les dommages portés à la récolte pendante se font la guerre entre elles : d’autres se ruent sur les silos et les troupeaux de celles qui ont été s’ approvisionner au loin. C’est partout, en un mot, une époque de fermentation que tout dominateur de l’Algérie ne saurait surveiller avec trop de soin et de sollicitude.
Par suite de ce défaut d’ensemble qui n’a été jusqu’à présent que trop commun dans les affaires de l’Algérie, de ces systèmes peu ou point arrêtés, qui n’ont ni suite ni persévérance, et qui semblent remettre au hasard seul l’avenir de cette intéressante colonie, on n’était pas encore définitivement fixé sur le système à suivre à l’égard des Arabes, principalement sous le rapport défensif. Deux modes d’application étaient en discussion. L’un, et c’était malheureusement celui qui comptait le plus de partisans dans l’armée , consistait à occuper le pays par la multiplication des postes permanents ;rautre voulait limiter l’occupation à des postes rares gardés par des forces suffisantes : c’était le système du maréchal Bugeaud.
Voici les motifs qui étaient allégués de part et d’autre à l’appui de ces deux opinions.
Les partisans de l’occupation par points multipliés disaient qu’il fallait des postes en tels et tels endroits pour surveiller le pays, l’administrer, en avoir des nouvelles , assurer telle ou telle communication, afin que les convois et même les voyageurs isolés pussent trouver quelques ressources sur leur route et un abri le soir contre les voleurs et les attaques nocturnes* Ces motifs étaient plus spécieux que solides. En effet, comme des besoins de la nature de ceux qu’on voulait prévenir, se faisaient sentir sur toute la surface de l’Algérie, il aurait fallu, pour être conséquent, les satisfaire partout, et alors toute l’armée eût été immobilisée dans des postes permanents grands et petits. Puis la guerre pouvait renaître d’un instant à l’autre par le soulèvement du pays tout entier, ou d’une fraction con-
sidérabls; et, dans une pareille circonstance, les soldats français éparpillés, mal approvisionnés dans les postes, offraient à Tennemi beaucoup de facilité et une foule d’occasions partielles de leur faire éprouver des échecs, dont les résultats matériels et surtout moraux, pouvaient avoir les plus graves inconvénients.
Le maréchal Bugeaud, au contraire, disait que les postes pennanents qui ne pouvaient être que très faibles en raison de leur multiplicité, n’assuraient pas les communications et n’avaient aucune action sur le pays ; qu’ils ne gardaient réellement qu’un point ; que l’action réelle, la véritable puissance étaient dans les troupes qui tenaient la campagne; que ces troupes elles-mêmes ne conservaient leur force dominatrice que tout autant qu elles ne se subdivisaient pas trop , et que chacune des fractions était capable de vaincre toutes les forces réunies de la contrée qu’elle était chargée de maintenir dans l’obéissance ; que non-seulement les postes multipliés, en immobilisant une partie des forces de l’armée, affaiblissaient numériquement les colonnes agissantes , mais encore qu’ils absorbaient en partie l’action des troupes restées mobiles, puisque ces dernières étaient chargées de les ravitailler, et souvent d’aller à leur secours au lieu de faire des opérations utiles contre l’ennemi ; et qu’ enfin les postes qui n’étaient pas d’une nécessité absolue, n’étaient qu’une source d’embarras, de faiblesse et de danger.
Il ajoutait que les postes magasins ou de ravitaillement, qui sont indispensables pour favoriser la mobilité des colonnes, n’ayant qu’une faible garnison, n’étaient chargés, à proprement parler, que de leur défense, et qu’ils ne devaient pas prétendre à la domination du pays qui les environnait : « car, disait-il, tant que le pays est calme et obéissant, le chef oe ces postes doit sans doute surveiller l’action des chefs indigènes, se faire faire des rapports par eux sur tous les points de son administration ; les faire venir de temps à autre auprès de lui pour se faire rendre compte, en détail, de la disposition des esprits, de l’état de perceptions, de la police, des amendes, des bruits qui circulent, etc. Mais ce chef ne doit
’araais sortir avec une fraction de son monde^ soit pour rétablir Tordre, qui aurait été troublé, soit sous le prétexte de protéger le pays. Il peut, tout au plus, faire une sortie brusque et de nuit, à courte distance, pour arrêter des hommes signalés comme dangereux, ou pour tout autre coup de main partiel jugé nécessaire pour assurer la tranquillité du cercle ; mais le détachement qui devait être fait dans ce rares, devrait être rentré avant le jour. S’il ^ a des actes à réprimer chez une tribu ou grosse fraction de tribu, il faut attendre, pour en demander compte, qu’une colonne vienne manœuvrer dans le pays : c’est alors, seulement, qu’on peut le faire avec efficacité et sans danger.
« Si le pays était menacé d’une insurrection ou de l’envahissement des insurgés voisins, ce n’est pas un détachement de quelques centaines d’hommes qui pourrait prévenir le danger, et il s’exposerait à une destruction complète dans l’espoir fondé d’atteindre le but. Quand une contrée est en fermentation, il est rare que les populations demandent sincèrement à être protégées et elles sont en général disposées à attaquer les protecteurs. Souvent elles peuvent se protéger elles-mêmes, et si elles sont de bonne foi, ou elles se défendent ou elles s’éloignent du péril. Dans tous les cas, il vaut mieux que le malheur tombe sur elles que sur un détachement impuissant.
c< Ainsi, jamais on ne doit sortir, jamais on ne doit combattre quand on est maître de ses actions, sans un but utile, raisonné et même, dans ce cas, sans avoir des chances de succès.
« Il a été dit plus haut que les postes permanents n’assuraient pas les communications : cette vérité est facile à démontrer. En effet, qu’entend-on par assurer une communication? Ce ne peut être, dans la véritable acception du mot, que donner la faculté aux petits convois, aux faibles détachements, aux isolés même, de parcourir en sécurité cette communication, car il n’est pas nécessaire de protéger une colonne qui trouve en elle-même une force suffisante. C’est la colonne qui protège et non pas le poste qui ne peut rien hors de son enceinte.
« Comment des postes échelonnés d’étape en étape sur une route, pourraient-ils la rendre sûre pour les convois, les petits détachements et les isolés? Si ces fractions rencontrent, à distance égale, entre deux postes, un rassemblement très supérieur à elles, à quoi leur serviront les postes qui sont à trois lieues en avant et trois lieues en arrière ? Evidemment, elles seront détruites ou prises sans même qu’ils en aient connaissance.
« Les postes qu’on représente comme propres à assurer les communications ne sont donc qu’une illusion dangereuse. Ils affaiblissent l’armée, ils paralysent son action et ne remplissent pas le but pour lequel on les institue.
« Il n’y a qu’une manière d’assurer les communications, c’est de bien dompter le pays à droite et à gauche et, dans certain cas, de couvrir la communication par une colonne postée ou agissant sur le côté le plus menacé.
«La réunion en une seule colonne de tous les postes qu’on échelonnerait, d’après la routine, sur une communication, l’assurera beaucoup mieux si cette colonne manœuvre plus convenablement que ne le ferait la division des forces en postes permanents.
« Ces principes excluent-ils les postes d’une manière absolue? Non assurément. Le principe de mobilité exige quelques postes de ravitaillement. Loin d’être contraire au système, ils le complètent, car ils favorisent singulièrement la mobilité des colonnes quand ils sont convenablement placés (1). »
Tels étaient les motifs qu’alléguait le maréchal, à l’appui de son opinion sur ce point de tactique si important dans la guerre d’Afrique, et dont les esprits, en France, se préoccupèrent vivement à la suite d’une insurrection qui éclata pendant l’absence du gouverneur-général.
Voici ce qui arriva. Les provinces du Centre et de l’Est étaient dans un état de tranquillité complète. Dans celles de l’Ouest, les subdivisions d’Orléan ville, de Cherchell, de Mos-
(4) Circulaire du* 14 octobre 1845.
taganem se remettaient de la grande et récente agitation causée par rinsurrection de Bou-Maza. Le gouverneur-général par intérim s’occupait d’organisation. Il avait installé avec pompe une des coûteuses superfluités introduites par l’ordonnance du 15 avril, le comité du contentieux; il avait recueilli les adhésions des militaires disposés à prendre part à la colonisation d’après les bases proposées par le maréchal Bugeaud dans sa circulaire sur le projet d’organisation des colonies militaires, dont on a vu plus haut le texte. Dans la seule division d’Alger, 4,010 avaient répondu à cette sorte d’appel, savoir : un officier supérieur, 17 capitaines, 2 lieutenants, 5 sous-lieutenants et 3,985 sous-officiers et soldats 'pouvant réunir en tout des fonds disponibles pour 1,673,815 francs. En même temps, les troupes inoccupées étaient réparties sur divers points pour la rectification ou l’achèvement de travaux commencés, et on annonçait, comme devant paraître immédiatement, les travaux relatifs à l’exploitation des forêts de la Galle et à l’exploration des mines de l’Algérie et principalement de celles existant sur les territoires de Tenez, Philippeville et Bone, sources importantes de produits et de revenus dont on ne s’était pas occupé jusqu’alors. Ainsi, partout les travaux d’organisation semblaient devoir succéder aux travaux de la guerre. Le dernier des kalifas qui fût resté fidèle à la cause de Bou-Maza, s’était rendu à discrétion au commandant du camp d’Aïaun-Meren : un autre schérift révolté , Mohamed-ben-Hamet, avait été condamné à mort par le 2® conseil de guerre, permarentde la division d’Alger, et Bou- Maza lui-même s’était retiré chez les Achachas, tribu du Dahra et de Mostaganem. De là, il cherchait à entraîner dans sa cause, les montagnards des pentes nord-ouest et du Jurjura, en continuant son système d’imposture, et disant entre autres choses qu’il était maître de l’heure à laquelle les Français devaient être expulsés de l’Algérie. Mais il n’avait pu obtenir des Kabyles que cette réponse : « Si vous êtes réellement maître « de l’heure, allez-vous emparer de Médéah, de Blidah, et « pénétrez dans la plaine de la Metidja par la partie occidenc{ taie. Quand vous y serez arrivé, nous vous rejoindrons avec
.« toutes nos forces. » C’était, comme on le voit, mettre leur coopération à une condition qu’il était impossible à Bou-Maza de remplir : ainsi rien n’était inquiétant de ce côté.
Mais, dès le 1 5 septembre, divers bruits circulèrent sur la position et les projets d’Abd-el-Kader. Selon les uns, il avait fait ferrer tous les chevaux de sa cavalerie, d’où l’on concluait qu’il méditait quelque nouvelle incursion sur le territoire algérien. D’autres prétendaient qu’il avait déjà paru dans le Sud. Mille rumeurs incohérentes et contradictoires eurent lieu parmi les indigènes, d’où l’on put induire avec qiielqu’apparence de raison que ce chef de partisans songeait à profiter de l’époque du Rhamadan pour soulever le pays. En effet, on apprit, coup sur coup, que la subdivision de Mascara, où commandait le colonel Géry, était dans la plus grande fermentation ; que, dans celle de Tlemcen, une levée générale de boucliers avait eu lieu chez les tribus de la frontière de l’Ouest ; que, dans celle deJ\Iostaganem, les tribus des Flittas étaient en pleine révolte et qu’Abd-el-Kader, suivi d’une troupe de cavaliers du Maroc qui s’étaient attachés à sa fortune, avait envahi le territoire algérien.
Toutes ces nouvelles étaient fondées. Le général Bourjolly, qui s’était porté chez les Flittas pour y réprimer quelques • actes de brigandage commis contre des caravanes de gens du désert venus dans le Tell pour y acheter des grains, était loin de s’attendre à trouver cette tribu en révolte complète. Dès le 21 septembre, il fut attaqué très vigoureusement, et ce ne fut qu’ après un combat assez chaud qu’il arriva au bivouac de Ben-Atia. Des groupes hostiles se montrèrent toute la journée dans les environs du camp, et comme sa colonne n’était approvisionnée en vivres et en munitions que pour une course de quelques jours, il ne jugea pas à propos de s’engager plus avant avec quelques malades et des blessés. Il se décida à sc; rapprocher de Bel-Acel pour se mettre en état de rentrer sérieusement en opérations. Il fut chaudement suivi dans ce mouvement rétrograde. Pendant qu’il était à Touiza chez les Benî-Dargouïa, son arrière-garde, composée de 200 hommes du 9* chasseurs d’Orléans, fut vigoureusement engagée, et les T. II. 17
escadrons du 4® chasseurs durent charger à fond pour la soutenir. Le lieutenant-colonel Berthier, ancien officier d’ordonnance du roi, fut tué en conduisant cette charge, et les chasseurs furent dégagés. Mais une lutte acharnée se livra autour du corps du colonel Berthier, et jusqu’à dix Kabyles vinrent s’y faire tuer autour. La colonne, après d’autres engagements moins graves, put bivouaquer le 25 sur la Mina, à Belizan, d’où les malades et les blessés furent évacués sans difficulté sur Bel-Acel.
Dans la subdivision de Tlemcen, le général Gavaignac s’était aussi trouvé dans une position fort critique. Averti qu’un kalifa de Si-Mohammed-ben-Abdallah s’était enfui dans le pays des Traras, où il prêchait la révolte, que sa fuite avait été suivie de celle des Engamia et des Ouled-Ghia et qu’une assez grande agitation s’était manifestée chez les Ghossels et dans le pays des Traras, il réunit à Sidi-Bou-el-Nouar 1350 hommes d’infanterie, 250 chevaux et deux sections de montagne. Après, s’être mis en relation avec les diverses fractions des Traras, il reçut quelques assurances satisfaisantes des unes et des réponses insultantes des autres, et principalement des Beni- Ouersous. Tout lui indiqua que cette révolte coïncidait avec un mouvement prochain d’Abd-el-Kader qui avait passé la Moloiua et fanatisait les Kabyles par la promesse de son arrivée prochaine.
Le 22 septembre, au matin, quittant la position de Sidi- Bou-el-Nouar pour entrer chez les Beni-Ouersous, il se trouva bientôt au centre de leur territoire. Il établit son camp dans une vallée r la position était fort convenable, mais dominée à l’ouest par une succession de collines dont la plus éloignée, couronnée par le village des Ouled-Zekri, était occupée par 3 ou 400 Kabyles qui, abrités derrière leurs murs, dirigeaient sur les postes avancés un feu très incommode. Gette position ennemie devait être enlevée. Une colonne d’attaque, composée des voltigeurs et carabiniers du 15% des grenadiers du 41®
% de 1 20 chevaux du 2® chasseurs et du 2® hussards, fut chargée de cette opération.
L’infanterie eut d’abord beaucoup à souffrir en gravissant
péniblement une pente assez élevée. Mais la cavalerie se lança au galop sous une vive fusillade et la décision de ce mouvement força Tennemi à se jeter sur le revers opposé où il fut attaqué avec vigueur et rejeté dans des ravins profonds ou sur des crêtes inabordables.
I La position prise fut occupée par trois compagnies de zouaves ; les sapeurs du génie en crénelèrent les maisons et les enceintes, et les soldats se firent des postes couverts en élevant des retranchements en pierres. Mais, quoique délogé du village, Tennemi s’était établi en face des Français dans des positions formidables et garnies de retranchements en pierres sèches ; il semblait décidé à une résistance sérieuse.
Après avoir employé la matinée du 23 à reconnaître avec un fort détachement le pays au centre duquel il était et surtout les positions occupées par l’ennemi, le général Cavaignac se préparait à attaquer les Kabyles, lorsque ces derniers s’élancèrent avec une vigueur inouie sur la position occupée par les zouaves, commandés alors par le chef de bataillon Peyraguey. Franchissant d’une part l’un des postes avancés, ils s’y mêlèrent à la garde qui s’y trouvait et qui s’y défendit à la baïonnette. Le capitaine Lecouteux, s’élançant à la tête de sa compagnie, dégagea ses soldats entourés.
D’un autre côté, les Kabyles avaient abordé une enceinte crénelée et faisaient mine d’y pénétrer. Le commandant Peyraguey, à la tête d’une compagnie, se lança de la partie de l’enceinte qu’il occupait à celle que menaçaient d’envahir les Kabyles. Mille voix s’élèvent du camp pour applaudir à cette action vigoureuse : mais au même instant, le brave Peyraguey, vieux soldat de l’île d’Elbe, noble reste de ces anciens héroïques bataillons français, tomba mortellement frappé de trois balles. Dans sa chute, on l’entendit encore s’écrier : « En avant, mes amis, en avant ! »
Repoussés par les zouaves dans cette audacieuse attaque, les Kabyles se retirèrent derrière leurs positions. Peu après, vers la chute du jour, une décharge générale de leurs armes prouva qu’ils venaient de recevoir une nouvelle importante. En effet, on venait de leur annoncer qu’Abd-el-Kader péné-»
trait sur le territoire français, marchait à leur secours : c’était là le secret de leur acharnement. Mais , dès le lendemain , le général Cavaignac les attaqua sur toute leur ligne et son mouvement appuyé par un feu très vif d’artillerie et d’infanterie , fut couronné d’un plein succès. Le retranchement fut tourné, l’ennemi l’abandonna en désordre, après avoir perdu beaucoup de monde : c’était le succès militaire aussi complet que possible, mais ce n’était point le succès politique. Il fut même chèrement payé quelques jours après.
En effet le 27, le général Cavaignac, inquiet pour le poste d’Ain-Timmouschen , qui dépendait de sa subdivision, et qu’il ne croyait pas suffisamment gardé , dirigea sur ce point un détachement de 200 hommes, choisis dans le 1 5® léger et les zouaves. Au moment où ce détachement arrivait au marabout de Sidi-Moussa à une lieue et demie de Timmouschen , il rencontra un goum nombreux , conduit par Bou-Hammedi, qui venait pour protéger l’émigration des deux grandes tribus des Ouled-Nalfa et des Ouled-Zeïr. Ces tribus faisaient défection et allaient se réunir aux Ghozzels, déjà passés sous les drapeaux d’Abd-el-Kader.
Le lieutenant Marin, qui commandait le détachement^ prit le goum de Bou-Hammedi pour celui du lieutenant-colonel Valsin-Esterazy, et l’erreur était d’autant plus naturelle, qu’en tête marchaient les chefs des Beni-Achmez, qui font en effet partie du Maghzen d’Oran, mais qui, ce jour-là, avait fait défection. Lorsque le lieutenant Marin reconnut son erreur, les cavaliers arabes étaient déjà pêle-mêle avec les soldats français qu’ils avaient abordés en leur disant : semi, semi, (amis, amis). Ces derniers avaient déjà mis sacs à terre et formé le faisceau pour se reposer un instant, lorsqu’ils furent enveloppés par trois ou quatre mille Kabyles et sommés de se rendre. Toute résistance était impossible. Ce malheureux détachement mit bas les armes : pas un coup de fusif ne fut échangé de part ni d’autre. Un fait pareil ne s’était pas encore produit dans la guerre d’Afrique.
A cette page regrettable de l’histoire de cette insurrection nouvelle, s’en joignit une triste, lugubre mais héroïque. Le
lieutenant-colonel de Montagnac commandait à Djemâa- Ghazaouat, près la frontière maritime du Maroc. Les Souhalia se disant menacés par Abd-el-Kader, lui envoyèrent demander protection contre Tex-Émir, qui, dirent-ils, voulait rejoindre, à la tête d’un fort goum, le scheik révolté Abd-el- Bosseh, chez les Traras, dont le pays s’étend à l’est entre le port de Ghazaouat et l’embouchure de la Tafna. Ils lui laissèrent cependant ignorer les forces considérables dont disposait Abd-el-Kader et l’insurrection qui s’organisait dans toute la contrée et chez eux-mêmes.
Guidé par ces renseignements perfides, le colonel Montagnac sortit de Djemmâa le 21 septembre, à 10 heures du soir. Sa colonne se composait de 420 hommes dont 354 du 8® bataillon des chasseurs d’Orléans et un escadron du 2® hussards. Il arriva à la pointe du jour à l’Oued-Taouli, bonne position dont une trahison habilement ourdie allait l’arracher encore pour avoir meilleure chance de détruire sa colonne en détail. En effet le 22, à deux heures du matin, par on ne sait quels nouveaux perfides renseignements, il quitta son bivouac de rOued-Taouli , et marchant dans la direction de l’est, il fut établir son camp sur le ruisseau de Sidi-Brahim. Laissant la garde des bagages et du camp au commandant Froment- Coste, il se porta en avant avec trois compagnies du 8® chasseurs d’Orléans èt l’escadron du 2® hussards. A trois quarts de heue du camp, des cavaliers arabes en assez grand nombre parurent sur un plateau : les deux premiers pelotons de l’escadron chargèrent avec leur commandant Cognord en tête. Immédiatement ils furent écrasés sur leur gauche par une masse de cavaliers qui se démasquèrent au nombre de plus de 3,000, commandés par Abd-el-Kader lui-même. Au premier choc le commandant Cognord fut démonté, puis blessé ; le capitaine Gentil de Saint-Alphonse, tombe à son tour frappé d’une balle à la tête : le cavalier arabe qui l’avait tué d’un coup de pistolet, lui avait crié en faisant feu Abd*^el-Kader ! Ce cavalier n’était autre que l’Émir.
A la vue de ce désastre, le colonel Montagnac communique h sa faible troupe son courage désespéré. Quoique environné
par des forces plus que décuples, il se lance en avant avec deux pelotons de réserve auxquels se rallièrent 20 cavaliers, débris de l’escadron de hussards. Mais au même instant il tombe mortellement blessé. Assis sur un tertre, il fait former sa petite troupe en carré et envoie le maréchal-de-logisBarbié, ordonner au commandant Froment-Coste de venir l’appuyer. Mais enveloppé de toutes parts ce carré tombait homme à homme. Le colonel Montagnac voyant cette boucherie et se sentant mourir : « Enfans, dit-il, vous êtes accablés par le nombre , « retirez-vous dans le marabout de Sidi-Brahim. Ne vous « inquiétez pas de mon corps , mon compte est réglé. » En effet, il expira presque aussitôt.
Cependant cet héroïque carré lutte encore pendant près de trois heures contre toutes les charges ardentes et répétées de toute la cavalerie d’ Abd-el-Kader ; mais que pouvaient ces quelques braves contre des forces si supérieures? mourir! c’est ce qu’ils firent. Les cartouches s’épuisèrent et, suivant l’expression d’un carabinier Jqui a survécu, les Arabes resserrant le cercle autour de ce groupe immobile et devenu silencieux, faute de munitions, le firent tomber sous leur feu comme un vieux mur !
Pendant ce temps, le commandant Froment-Coste approchait en toute hâte avec la 1 2e compagnie et une section de carabiniers de son bataillon. Devenu l’objet des efforts de l’ennemi, il fut frappé par les premières balles, et sa petite troupe succomba à son tour sous le nombre.
Il ne restait plus du bataillon d’Orléans que quatre-vingttrois hommes sous les ordres du capitaine Géraux et du lieutenant Chapdelaine, laissés à la garde des bagages pendant l’action.
Voyant tout perdu , le capitaine Géraux songea à mettre sa troupe à couvert et se dirigea sur le marabout de Sidi-Brahim à un quart d’heure sur la droite ; sa retraite ne se fit pas sans combat , il perdit cinq hommes. La cour du marabout où il trouva un abri momentané, présentait un carré pouvant contenir vingt hommes sur chaque face; chaque homme avait quatre paquets de cartouches et, comme on avait
abandonné les sacs, il y avait très peu de vivres. Il était environ onze heures du matin.
Dans l’espoir d’être aperçu par îa colonne du colonel de Barrat, qu’il savait à trois lieues de là , le capitaine Géraux prit la ceinture rouge du lieutenant Chapdelaine et le mouchoir bleu du caporal Lavaissière, et fit planter au milieu d’une grêle de balles, ce drapeau improvisé au haut du marabout, Il était décidé à se battre à outrance -, les quatre vingts braves qu’il commandait l’étaient à mourir jusqu’au dernier. Il rangea sa petite troupe en quatre pelotons sur chaque face du mur du marabout qui eut alors deux enceintes, une de pierre, l’autre de chair. Cette dernière n’était pas la moins solide.
Cependant le marabout était entouré de toutes parts par 3,000 cavaliers. Abd-el-Kader fit sommer le capitaine Géraux de se rendre : « Dites à Abd-el-Kader , répondit- « il au parlementaire, que nous sommes décidés à nous c< battre jusqu’à la fin , et que si l’ennemi veut il peut com- « mencer : nous sommes tous prêts et bien résolus jusqu’aux c( derniers. »
Cette réponse mécontenta Abd-el-Kader qui avait déjà fait de grandes pertes avec les autres fractions de cette héroïque colonne, et qui craignait l’effet moral que pouvait produire sur ses troupes la résistance acharnée d’une poignée d’hommes. Il avait dans son camp quatre-vingts prisonniers, tant de l’escadron du commandant Cognord, que du détachement du capitaine Froment-Coste : de ce nombre était le capitaine Dutertre, du 8® chasseurs d’Orléans. Il le détacha vers le capitaine Géraux avec la mission expresse de l’engager à se rendre, et de l’y décider, sous peine d’avoir lui, et les autres prisonniers, la tête tranchée. Le capitaine Dutertre fit part de cette mission à ses malheureux compagnons de captivité, et il futrésolu à l’unanimité qu’il engagerait le capitaine Géraux à se défendre. Tous les genres d’héroïsme devaient se produire en cette circonstance. Le capitaine Dutertre s’avance auprès du marabout et crie aux assiégés : « Malgré l’injonction et les a menaces d’ Abd-el-Kader, je vous exhorte à ne pas vous
« rendre t Mourons tous, s’il le faut, jusqu’aux dernier! ^ De retour auprès de l’Émir, ilpaya de sa tête cette courageuse résolution !
Désespérant de vaincre autrement que par la force cette héroïque fermeté, Abd-el-Kader lance ses troupes contre le marabout dont le mur n’avait que quatre pieds de haut ; mais il était doublé par un autre mur, citadelle vivante contre laquelle vinrent se briser par trois fois tous les efforts des assiégeants. La première attaque dura cinq^quarb i’heures : on se battait à bout portant. La seconde attaque fut plus vive, elle se termina à la nuit ; les baïonnettes avaient du sang jusqu’à la garde.
Les assiégés avaient eu peu de |pertos; ils en avaient fait éprouver beaucoup à l’ennemi. Ils se promettaient de lui en faire éprouver encore, car leur courage s’exhaltait avec le danger : c’était l’héroïsme du désespoir. Ils passèrent la nuit à faire avec leurs, sabres des demi-créneaux aux murs, et à couper en quatre et en six les balles qui commençaient à leur manquer. Le 24, dès dix heures du matin, Abd-el-Kader fit attaquer le marabout pour la troisième fois, et, pour la troisième fois ses troupes furent repoussées après un attaque qui dura, presque sans interruption, jusqu’au lendemain à deux heures après-midi. Abd-el-Kader renonçant aux chances meurtrières de l’assaut, fit retirer ses troupes et changea son attaque en blocus. Il laissa autour du marabout trois postes d’observation de 150 hommes chacun, et se dirigea avec sa cavalerie sur un autre point.
On était au troisième jour; l’eau, les vivres manquaient, les assiégés étaient réduits à boire de l’urine mêlée avec un peu d’eau-de-vie et d’absinthe. Depuis trois nuits le sommeil n’avait pu fermer leurs paupières, et tous demeuraient inflexibles : nul ne parlait de se rendre. Enfin, épuisés, affaiblis, sentant la mort prochaine s’ils s’obtinaient à rester dans ce lieu sans vivres et sans eau, pressés plus que jamais par la faim, la soif, les privations de toutes sortes, ils se décidèrent à se frayer un passage et à se faire jour les armes à la main. Le 25, à sept heures du malin, le détachement franchit les
remparts du marabout ; se précipitant à la baïonnette et ses officiers en tête, sur le premier poste; il l’enlève, traverse comme un boulet la ligne de blocus, se forme en carré de tirailleurs et se met en marche en présence de l’ennemi qui n’osa le suivre que de loin.
Il arriva ainsi jusque sur les bords d’un ravin qui formait défilé sans avoir plus de quatre blessés. Harassés de veilles et de fatigue, mourant de soif et d’inanition, ces braves formèrent le carré pour se reposer. Vain espoir ! il fallut combattre encore. Ils virent les O uled-Zeri sortir de leurs demeures avec leurs fusils et descendre dans le ravin. Les gens de Sidi-Hamar et des autres villages environnants, prévenus par des cavaliers de l’Émir, se mirent aussi en disposition de les attaquer. Il était alors environ huit heures du matin ; pressés en queue par deux mille Kabyles, ils pensèrent que le plus sûr moyen était de fondre par la ligne la plus courte sur les Arabes qui leur barraient la route. Ils descendirent dans le ravin, et cette intrépide phalange, digne d’elle-même jusqu’à la fin, fond au milieu des masses ennemis pour se frayer un passage. Il y eut un moment d’horrible carnage ; il ne leur restait plus ni cartouches, ni balles; les Arabes tiraient sur eux de tous côtés. Ils parvinrent enfin dans un champ de figuiers où ils purent reformer le carré ; ils se comptèrent : ils n’étaient plus que quarante. Le capitaine Géraux leur restait encore; le lieutenant Chapdelaine était mort avec les quarante autres* Leur heure semblait venue aussi, et ils se préparent à vendre chèrement leur vie. Les Arabes, sans égard pour tant de courage, se précipitent plus nombreux sur ces braves qui, après s’être dit un dernier adieu, jetetnt leurs fusils et s’élancent en désespérés et la baïonnette au poing au milieu des Arabes dont ils font un grand carnage : ils parviennent encore à traverser leurs masses. Mais vingt-sept sur quarante étaient restés morts, et parmi eux l’héroïque capitaine Géraux. Treize se firent jour et purent, peu après, être recueillis par la garnison de Djemmâa qui venait à eux. L’histoire doit conserver le nom de ces intrépides soldats qui, fidèles à leurs officiers, combattirent près d’eux jusqu’au dernier moment Ccq
furent Lavaîssiére, caporal ; Delfîeu, Fert, Langlois, Lapara^ Médaillé, Frécy, Léger, Antoine, Langevin, Michel, carabiniers ; Siguier, clairon ; Raimond, chasseur.
Tel fut le dénouement de ce funèbre mais héroïque drame de Sidi-Brahim. Les annales militaires du monde contiennent peu de faits semblables. Quel beau spectacle en effet que Tadmirable courage d’une poignée de braves, s’étant fait une citadelle d’un tombeau musulman, tenant pendant deux jours en échec toute une armée ennemie, repoussant toutes les propositions de se rendre ! Puis, sans vivres , sans eau, sans munitions, ne se laissant démoraliser ni par le nombre des ennemis, ni par la pensée si poignante de l’abandon où ils étaient, ne prenant conseil que de leur héroïsme, et avec une audace inflexible et un mépris de la mort qui rappellent les fastes les plus glorieux des temps antiques, succomber homme à homme en se frayant, à la baïonnette, un passage à travers une armée où ils avaient à lutter un contre cent !
L’héroïsme de cette poignée de braves au début de l’insurrection pouvait frapper les Arabes de terreur comme il les avait frappés d’admiration. Pour en prévenir l’effet moral, Abd-el-Kader se montra , comme toujours , habile à profiter des circonstances. A Sidi-Brahim , il dit que , pour éprouver le courage et la foi de ceux qui combattaient sous ses ordres, il avait voulu que les soldats français défendissent leur vie comme des héros. A Aïn-Timouschen , au contraire , il dit que pour récompenser ceux qui suivaient sa bannière , il avait fasciné de son regard tout-puissant le détachement commandé par le lieutenant Marin , et l’avait fait tomber sans résistance en leur pouvoir. Il était ainsi parvenu à persuader aux Arabes qu’il déciderait à son gré de la victoire, et que si parfois il essuyait des défaites, c’était pour éprouver le courage , la patience et la foi de ceux qui le suivaient , et les rendre dignes des récompenses célestes, promises par le Prophète aux martyrs de la religion.
Cela explique l’audace toute nouvelle des Arabes dans cette insurrection.
Cependant la conduite de l’ex-Émir, pour se garantir d’at-
teintes personnelles, contraste avec Fopinion que ses partisans ont de sa toute-puissance. Ainsi, par exemple, s’il charge avec bravoure à la tête de ses goums, ce qui chez les Arabes est une nécessité de commandement, il fait usage de mille précautions dans tous les détails de son existence. En marche, des hommes dévoués le précèdent, fouillant les terrains accidentés, comme s’ils redoutaient la balle d’un traître ou d’un assassin. Dans les haltes, il ne couche pas deux nuits dans la même tente : il ne mange d’autres aliments que ceux préparés par ses proches , et ne boit d’autre eau que celle puisée à la source par un homme investi de toute sa confiance. Il a ainsi déjà toutes les alarmes du pouvoir sans en avoir les compensations. Son mouvement en Algérie était, sinon prévu, du moins probable. On savait que sa deïra était campée à Sebkha, sur la limite du Tell, dans les terrains sur lesquels les populations ne se fixent pas d’une manière permanente. Là, il était parvenu à se former un corps de 1 ,000 cavaliers environ et de 1,200 fantassins. Sa cavalerie, choisie parmi des hommes d’élite , ayant donné des preuves de bravoure , avait été remontée avec le produit des razzias contre les tribus des plateaux ou contre les gens de Laghouat. Elle ne recevait point de solde. Abd-el-Kader fournissait seulement l’orge pour les chevaux , et allouait aux hommes du blé pour leur nourriture. Les ressources alimentaires étaient , du reste, si restreintes, qu’il n’était fait qu’une fois par semaine de distribution de viande aux fantassins et aux cavaliers. La grande sobriété des Arabes, leur exaltation religieuse , et surtout les coups de mains dirigés contre les tribus françaises et dont ils se partageaient le butin , leur aidaient à supporter patiemment ces privations. Ses fantassins , recrutés parmi des tribus marocaines qui, placées entre les deux états , n’appartiennent en quelque sorte ni au Maroc ni à la France, ne recevaient pas non plus de solde. Ils avaient droit seulement aux memes rations de vivres que les cavaliers. Abd-el-Kader leur fournissait en outre un burnous , un caban à capuchon , et un pantalon. La durée de cet habillement était fixée à un an. On assurait que les fusils qui avaient servi à l’armement de cetto
troupe provenaient de dépôts d’armes établis chez les tribus Berbères indépendantes , avant les évènements qui amenèrent la bataille d’Isly.
Abd-el-Kader pourvoyait à la nourriture de sa cavalerie et de son infanterie régulières au moyen des aumônes abondantes recueillies soit en Algérie soit dans le Maroc. Les munitions de guerre et les effets d’habillement étaient achetés en secret dans les villes de l’intérieur du Maroc , et arrivaient à la deïra sous l’escorte d’agents dévoués. La sage économie qui présidait aux dépenses, la foi des soldats qui modéraient leurs prétentions, le produit des razzias, les aumônes et les récoltes provenant des labours que faisait la deïra , suffisaient pour subvenir à tous les besoins de sa troupe. On assurait que Fex-Émir ne recevait aucun secours étranger.
En dehors de ces troupes régulières, Abd-el-Kader pouvait encore lever dans sa deïra 7 à 800 cavaliers appartenant aux tribus algériennes qui avaient suivi sa fortune dans l’émigration. Le nombre des tentes de la deïra était d’un millier environ , ce qui impliquait une population de cinq à six mille âmes. A ces forces pouvaient se joindre les contingents probables des tribus sahariennes , venues dans le Tell du Maroc pour acheter des grains , et par les tribus marocaines', telles que les Méheia , les Guelaia , les Hallaf et les Beni-Senassen , plus immédiatement soumises à son influence. Pour une expédition déterminée de quelques jours, xAbd-el-Kader pouvait alors facilement réunir 3 à 4,000 cavaliers, dont 800 réguliers et un nombre supérieur de fantassins.
On a vu comment, dès son entrée sur le territoire algérien,’ la majeure partie des tribus de l’Ouest s’était déclarée en sa faveur. L’insurrection, qui avait éclaté sur plusieurs points à la fois, semblait vouloir prendre un développement effrayant. Pendant que l’héroïque colonne du colonel Montagnac était écrasée à SidhBrahim , le colonel Walsin-Esterhazy, qui commandait le Maghzen d’Oran , fut informé qu’ Abd-el-Kader avait gagné la tribu des Ouled-Abdallah , que plusieurs douars des Douairs avaient reçu de ses lettres , et qu’il était alors chez les Ouled-Kalfa et les Ouled-Zaïr qu’il se disposait à en-
traîner. Pour arrêter les progrès de cette insurrection , il partit avec quelques troupes du Maghzen et arriva au puits de Bourchache , à Textrémité occidentale du lac Salé. Là, il envoya des espions chez les tribus compromises , et il apprit qu’Abd-el-Kader était à Aïn-Takebalet, à la tête d’une cavalerie considérable , et les tribus des Angads , les Ouled-Mellouk, les Ouled-Baleghr, les goums des tribus qui avaient fait défection , et la cavalerie des Kabyles de la rive gauche de la Tafna. Il apprit aussi que les Ouled-Kalfa et les Ouled-Zaïr avaient commencé leur mouvement de défection, et que l’émigration était déjà rendue à Hamman-Bou-Hadja. Montant aussitôt à cheval , avec tout ce qu’il put réunir de Douairs et de Smelas, trois cents environs, il se mit à la poursuite des tribus émigrantes , les joignit et leur ordonna de rebrousser chemin. Sur leur hésitation , il dut frapper un grand coup pour les y contraindre. Entouré par les chefs des tribus, qui semblaient le défier et le menacer, il ajuste les deux plus récalcitrants, et de deux coups de pistolet les abat à ses pieds.
Cet acte de vigueur en imposa aux révoltés qui s’attendaient d’un moment à l’autre à être secourus par Abd-el-Kader. Mais ils furent forcés de se replier, ainsi que toutes les tribus qui menaçaient de défection , et avait campé du côté de Rio- Salado. Grâce à cette énçrgie et à cette habileté, le goum resta fidèle, ainsi que quelques tribus du cercle d’Oran.
Sur un autre point, un audacieux coup de main du colonel Tartas en maintenait d’autres dans l’obéissance. Le général Bourjolly avait, comme a vu, concentré sa faible brigade au camp de Bel-Assel, sur la Mina. Il détacha le colonel Tartas , commandant la cavalerie, sur le flanc de la colonne , pour battre la plaine de la rive droite de la Mina. Le colonel ayant appris là que Bou-Maza, à la tête de 1 ,200 cavaliers et d’un grand nombre de fantassins , venait de tomber à l’improviste sur la tribu dépendante de Sidi-Laribi , kalifa de la France , qu’il avait incendié la maison de ce chef et emporté un immense butin , fruit de sa razzia , résolut de lui ravir le fruit de ce facile succès. Il n’avait avec lui que 250 chevaux du 4“® régiment de chasseurs d’Afrique. Ne consultant que son
bouillant courage , il se met à la poursuite de l’ennemi , parvient à le joindre et le charge vigoureusement. Tant d’audace et de valeur intimident les cavaliers arabes qui fuient en désordre , abandonnant leurs fantassins qui furent tous sabrés. Le colonel Tartas rentra le soir à Bel-Assel avec la plus grande partie du butin enlevé par Bou-Maza.
Pendant que l’insurrection était ainsi comprimée sur quelques points, elle gagnait sur d’autres. Une seconde invasion était arrivée du Maroc , commandée par Bou-Guerrara , nouveau kalifa d’Abd-el-Kader, qui paraît pour la première fois sur le théâtre de la guerre. Bou-Guerrara s’était porté sur Sebdou, petit fort , à douze lieues, au midi, de Tlemcen, à l’extrémité du Tell (région des céréales). Sebdou est un des postes par lesquels les Français ont action sur le Sahara. Les autres forts de cette ligne sont Daïa, Siaret, Teniet-el-Had , et enfin Boghar, du côté de Milianah. Les postes intérieurs de la province d’Oran sontBel-Âbbès, à moitié chemin de Mascara à Tlemcen ; Aïn-Timouschen , entre Tlemcen et Oran ; Bel-Assel, en avant de Mostaganem, sur la Mina; Lella- Maghnia, sur la frontière du Maroc, et Djemmâa-Ghazaouat, point maritime, sans l’occupation duquel il serait difficile d’approvisionner un corps de troupes agissant dans le Maroc.
Bou-Guerrara commença par faire lâchement assassiner, par une des tribus du Sebdou, le commandant Billot, le lieutenant Dombasle et quatre hussards qu’il attira dans un guetà-pens : il força ensuite toutes les tribus de la contrée jusqu’à deux lieues de Tlemcem, de s’interner dans le Maroc et mit le siège devant le fort de Sebdou, dont la petite garnison se défendit avec énergie.
A la nouvelle de l’affaire de Djemmâa-Ghazaouat et du développement de l’insurrection dans les divers cercles de la . province d’Oran, le gouverneur-général, par intérim, Lamoricière prit trois bataillons et une section d’artillerie de montagne qu’il fît embarquer sur les vapeurs le Tartare, VEtna, V Euphrate et diriger directement sur Djemmâa. Après avoir rejoint le général Cavaignac au col de Bab-Taza, défilé des montagnes qui séparent le district de Lella-Maghnia de celui
de Djemmâa, il débloqua Nedroma et manœuvra pour placer l’insurrection entre deux feux.
Pendant ce temps le colonel Saint-Arnaud, qui commandait à Orléansville, avait renforcé le poste retranché du Kha- s mis sur l’Oued-Riou, un des affluents du Chéliff, et qui commande la gorge par où on pénètre dans le pays des Beni- Ouraghr.il avait trouvé toute la tribu en armes qui ratteiidait sur rOued-Sensig, au nombre de plus de 3,000 combattants. Malgré son infériorité numérique, il n’hésite pas à les attaquer : l’engagement fut des plus vifs ; mais quelques vigoureuses charges de cavalerie mirent l’ennemi en déroute qui s’enfuit en désordre, abandonnant ses morts sur le champ de bataille.
Ces vigoureuses initiatives prises sur tous les points par les divers chefs de corps, arrêtèrent le développement de la révolte. Elle parut renfermée, dès son début, dans un cercle assez étroit entre les quatre faces du carré formé par la mer, la Tafna, le parallèle à la mer passant par Tlemcen et Lella- Maghnia et la frontière du Maroc. Ce grand mouvemeixt, dont le commencement n’avait été marqué que par des désastres, semblait entrer dans une nouvelle phase. En effet, Abd-el-Kader qui ne s’attendait pas à être attaqué sitôt, après avoir été hardi et habile, s’était arrêté tout-à-coup, hésitant, soit de lui-même, soit à cause de l’armée qu’if commandait et n’avait plus franchement poussé de Favant. Le temps avait été pour le Français, et tout faisait espérer que le mal ne s’augmenterait plus. Le général Lamoricière avait, dès son arrivée à Oran, rallié à lui quelques corps isolés, mis les places et les postes à l’abri d’attaques sérieuses, et enfin il était le 5 Octobre en face d’ Abd-el-Kader, prêt à le combattre là où il se porterait.
L’ex-Émir était alors avec environ 2,800 chevaux à Aïn- Kebira, fomentant l’insurrection des Traras, des Ghrossehls et d’une faible partie des Beni-Amer-Garabas qu’il n’avait pu interner au Maroc. Toutes ces populations étaient entassées dans le pâté de montagnes qui occupe le triangle compris entre Lella-Maghnia, Djemmâa-Ghazouat et l’embouchure
de la Tafiia. Tous les combattants s’étaient donné rendezvous pour la défense du col d’Aïn-Kebira. Pour entrer dans la montagne il fallait nécessairement passer par ce col. Le 13 au matin, le général Lamoricière s’y dirigea, il avait avec lui 4,500 baïonnettes, 650 sabres et 10 pièces de montagne. De î’Oued-Telata où il avait bivouaqué, il avait pu voir toutes les hauteurs couvertes de fantassins kabyles, et, sur la gauche du col une nombreuse cavalerie ; c’était celle d’Abd-el- Kader.
: La position qu’il avait reconnue la veille était attaquable à droite par un sentier en corniche assez couvert, et à gauche par des pentes abordables quoique très escarpées et exposées dans toute leur longueur à une fusillade plongeante. L’attaque de ce côté paraissait d’autant plus hasardée que dans la partie moyenne du col, s’élevait un mamelon très saillant bien garni de troupes, et qui aurait séparé de plus en plus les deux colonnes d’attaque dans leur mouvement de progression.
Pour ne rien laisser au hasard, le général Lamoricière forma trois colonnes : l’une, sous les ordres du général Cavaignac, avec le 41® de ligne et une section de montagne fut dirigée sur la pente gauche. Le colonel Gachot, avec un bataillon du 3® léger et une section de montagne dut aborder le mamelon du centre. Le général Lamoricière s’avança par le sentier en corniche.
Les trois têtes de colonne partirent ensemble et furent accueillies par un feu des plus vifs. Celle de gauclie surtout ayant à gravir des pentes abruptes et découvertes sous le feu plongeant d’un ennemi nombreux , éprouva quelques pertes sensibles. Mais tel fut l’élan du 41® de ligne, que la position fut enlevée d’emblée, et que beaucoup de fantassins ennemis furent atteints ^t tués sur le revers opposé. Les autres colonnes ne furent pas moins heureuses, et le col d’Aïn-Kebira fut occupé sans que la cavalerie de l’ex-Émir eût essayé de prendre part à l’action. Elle était restée immobile specta- ^trice du combat qu’Abd-el-Kader avait ordonné aux tribus d’engager, et, après l’occupation du col par les Français, elle
avait évacue les crêtes de la gauche avant de se trouver engagée et était descendue vers l’Oued-Telata’, poursuivie par les huées et les imprécations des Traras ainsi abandonnés au moment de Faction .
Continuant leur mouvement de progression, les colonnes françaises manœuvrèrent pour refouler vers la mer toutes les populations et leur fermer les chemins de l’Ouest. Après être sorti du défilé inextricable par lequel on débouche à Souek- Ouled-Alouï, balayé les troupes qui couronnaient les crêtes rocheuses qui environnent cette espèce d’entonnoir, traversé à la baïonnette le défilé de Bab-Messemar (la porte ferrée), col par lequel on passe des Beni-Ouersous chez les Béni- Missel, le général Lamoricière fit masser ses colonnes et attaquer l’ennemi partout où il se montrait en force. Son mouvement de fermer aux tribus la route de l’Ouest, de les acculer à la mer, se dessinait alors d’une manière si claire que les Kabyles en comprirent la conséquence et commencèrent à être découragés.
Aussi lorsque, continuant sa marche vers le pic de Tadjera, désigné sur plusieurs cartes sous le nom de mont Noé, les colonnes se rapprochèrent en se concentrant de plus en plus vers la mer, les chefs des Traras accompagnés des Kaïds des Ghrossels et de ceux des fractions des Beni- Ahmers qui avaient reculé devant l’émigration au Maroc, se rendirent auprès du général Lamoricière, demandant à capituler. Resserrées entre le camp et la mer, toutes ces tribus étaient à sa discrétion. Il pouvait faire descendre dans les affreux ravins où elles s’étaient jetées sans avoir le moyen d’en sortir, des bataillons qui eussent obtenu une complète vengeance de cette insurrection ; mais dans la disposition d’esprit où étaient les soldats français, cette vengeance eût peutêtre été trop sévère. Il pardonna. Après avoir pris quelques mesures de sûreté à leur égard , il regagna la plaine et se rapprocha de Nedroma, afin de surveiller le mouvement d’Abd-el-Kader dont le camp se voyait à Aïn-Kebira, séparé des Français par une courte distance, mais par des rochers et des précipices infranchissables.
La position agressive d’Ab-el-Kader était ainsi devenue en I peu de temps purement défensive.
La nouvelle de tous ces évènements produisit à la fois, en France, un sentiment de tristesse pour les désastres qui en avaient marqué le début , d’admiration pour Fhéroïsme des braves qui avaient succombé à Sidi-Brahim, de confiance dans les légions françaises pour les venger , et d’indignation contre l’imprévoyance du gouvernement qui, en concluant le traité de Lella-Maghnia, avait semblé vouloir laisser tout en question pour l’avenir. L’opinion publique lui sut gré cependant de n’avoir pas hésité, en cette circonstance, pour envoyer du renfort en Afrique. Douze mille hommes reçurent l’ordre d’aller renforcer l’armée et, dès le 12 octobre, le maréchal Bugeàud put s’embarquer à Toulon pour Alger avec quelques bataillons.
En Angleterre, cette nouvelle levée de boucliers d’Abd-el- Kader, le massacre qui en avait été le début provoquèrent une joie sauvage : tous les partis prirent part à cette triste manifestation. Quelques journaux, organesdesVighs et des Radicaux, furent comparativement modérés ; mais les autres organes de l’opinion dépassèrent toute mesure : réponse terrible, accablante à ceux qui pourraient douter de la haine qu’on y porte à la France, et de la jalousie qu’y inspire la conquête de l’Algérie.
Arrivé à Alger le 15 octobre, le maréchal Bugeaud partit presque immédiatement pour l’Ouest avec une colonne de 2000 hommes. Il adressa, avant son départ, la proclamation suivante aux Kabyles :
a Arabes et Kabyles,
« Il semble que le démon de la folie se soit emparé des esprits d’une partie d’entre vous. Poussés par les instigations incessantes d’un chef dont l’ambition ne respecte ni votre repos, ni votre fortune, ni votre existence même, bon nombre , de tribus se sont mises en révolte contre l’autorité du roi des Français, sans avoir aucun espoir raisonnable d’atteindre leur but.
c( Pensent-elles que la France, qui compte des millions de
guerriers, leur abandonnerait la victoire, lors même que par impossible elles obtiendraient un grand succès sur ceux qui sont actuellement en Algérie?
« Grande erreur de leur part.’
c< Des armées plus formidables que les premières arriveraient bientôt, et il ne pourrait finalement résulter de la lutte que la destruction totale de la race arabe.
« Nous qui ne voulons pas la détruire, nous qui voulons au contraire augmenter sa prospérité sans changer sa religion, nous vous devons des avertissements paternels.
« Fermez enfin Toreille à cet ambitieux imposteur qui se dit votre sultan et qui s’inquiète fort peu de vous sacrifier, dans le fol espoir de satisfaire ses vues ambitieuses.
« Il a été vaincu et chassé, quand il avait une armée régulière, quand il disposait de tout le pays, quand nous ne possédions que quelques villes de la côte.
« Que pourrait-il donc faire aujourd’hui?
(c Rien, absolument rien que quelques razzias, quelques coups de main sans portée, qui, en se prolongeant, achèveront votre ruine qu’il a déjà si bien commencée.
« Il vous enfiamme au nom de la religion ; mais en quoi, oii et comment avez-vous été troublés par nous dans votre culte ? Avons-nous essayé de vous le faire abandonner? Non. Partout, au contraire, nous avons relevé et restauré vos mosquées et vos marabouts, et nous vous avons protégés dans la pratique de vos croyances.
c< Jusque dans nos camps, le canon annonçait tous les jours^, pendant le Rhamadan, la cessation du jeûne.
c( Comment nous avons-vous traités après la victoire? Ne vous avons-nous pas rendu vos femmes, vos enfants, vos vieillards et souvent une partie de vos troupeaux? N’avez-vous pas reçu de nous des grains pour ensemencer vos terres ou pour vivre, quand, par suite des maux de la guerre, vous étiez dans un dénûment absolu?
a Plus tard, nous vous avons administrés avec autant de bonté et de douceur que nous administrons les Français.
a Si vous ne le reconnaissez pas, si vous préferez à ce gou-
m ALGÉRIE.
vernement paternel le gouvernement tyrannique et cruel d’Abd-el-Kader, c’est la lumière de Dieu qui vous a abandonnés. Vous ne pourrez vous plaindre qu’à vous-mêmes des maux que vous aurez provoqués.
« J’arrive avec une seconde armée. Je ne laisserai pas le plus petit coin des contrées rebelles sans le parcourir; je poursuivrai partout les tribus révoltées, et si elles persistent à ne pas revenir soumises sur leur territoire, je les bannirai pour toujours de l’Algérie, et je mettrai d’autres populations à leur place.
« Maréchal duc d’Isly. »
Si on eût toujours fait entendre aux Arabes un pareil langage, et surtout si on leur eût tenu parole, on se fût sans contredit épargné bien des embarras.
Lorsque le maréchal Bugeaud arriva sur le théâtre de l’insurrection, l’effervescence était grande parmi les tribus de l’Ouest. Toutes celles qui restaient encore fidèles semblaient n'attendre que le moment ou l’occasion pour éclater. Mais c’était surtout dans la partie du Maroc qui s’étend depuis la ville de Taza et les montagnes du Rif jusqu’à Ouchda et la frontière française que régnait la plus grande effervescence. Le triomphe de l’Émir à Sidi-Brahim, la vue de trois cents têtes de Français et de trois cents prisonniers promenés au loin, avait excité les plus fougueux transports parmi ces peuplades barbares. A cela et par suite d’un système adopté par Abd-el- Kader, était venue se joindre l’émigration des tribus algériennes. A l’aspect de ces tribus émigrées, proclamant qu’elles ne pouvaient plus vivre sous le joug des infidèles, qu’elles venaient adjurer leurs frères de marcher avec elles pour reconquérir la terre d’Islam, le fanatisme et l’enthousiasme pour la guerre sainte avaient redoublé. Au fur et à mesure de leur arrivée, ces tribus étaient cantonnées par les lieutenants d’Abd-el-Kader qui les organisaient en une sorte d’armée et tâchaient d’inspirer un plan commun à toutes ces populations hétérogènes, prêtes à se battre entr’ elles et à se piller les unes les autres au premier revers ;^eut-être ou pour toute autre cause.
Pour aiinuller les effets de cette insurrection menaçante, deux plans étaient à jsuivre : Tun de ne laisser à Abd-el- Kader ni répit ni trêve et de le refouler dans |le Maroc , l’autre de ne point laisser d’insurrection en arrière pour agir ensuite avec plus d’efficacité et d’énergie lorsque le moment serait venu. Le maréchal Bugeaud choisit ce dernier ; le 2 novembre . il était à Loha vers les sources de l’Oued-Riou, en dehors de ; la route qui conduit à Tiaret. Il menaçait de là les Flittassur leur flanc et pouvait les séparer des Beni-Ouaghr, pendant que le général Bourjolly marchait contre eux du côté de la Mina.
Ce mouvement avait plusieurs avantages ; l’un d’assurer les derrières de toutes les colonnes d’opération, l’autre de réduire à l’impuissance le schérif Bou-Maza ou plusieurs fanatiques qui soulevaient ce pays en son nom, et qui avait pris pour théâtre les lieux même oii se dirigeaient en ce moment le gouverneur-général et le général Bourjolly: c’était encore un moyen de dégager les contrés du Bas-Gheliff et de ses affluents tels que la Mina, l’Oued-Riou et la Djedouïa. Les insurgés se trouvaient ainsi attaqués, du côté du sud, par le maréchal Bugeaud, du côté du nord, par le général Bourjolly; tandis que le colonel Saint-Arnaud parti d’Orléansville, les tenait en échec d’un côté de l’Est sur la Djedouïa. Les succès des extrémités ne risquaient pas ainsi d’être compromis quand la révolte ne serait plus en permanence dans le centre même de la vaste contrée qui s’étend d’Oran à Alger.
Avant d’opérer contre Abd-el-Kader d’une manière directe, on s’occupait ainsi à rétablir l’ordre et la soumission dans les régions dont la tranquillité était indispensable pour le cours des travaux ultérieurs. C’est ainsi que le général Lamoricière allant à Mascara, vit successivement venir à lui les scheiks des Borgias, des Beni-Ghougran, des Sedjeraras qui avaient naguère attaqué la colonne du général Géry.
Sur tous les autres points, des succès partiels avaient été obtenus. Mais le vertige d’insurrection avait partout de la peine à se calmer. Invoquant, à l’appui de sa cause, la polémique des journaux français qui, dans cette nouvelle levée de boucliers , au lieu d’un énergique encouragement
à Tarmée et au pays, u’avaient formulé que des futiles récriminations que l’histoire doit flétrir , Abd-el-Kader avait propagé le bruit que toutes les colonnes françaises étaient bloquées dans leur camp, que les généraux qui les commandaient refusaient d’obéir au maréchal Bugeaud, et qu’il était d’accord avec des puissances rivales de la France, pour que la mer fût fermée aux Français et qu’aucun renfort ne pût leur arriver.
Cependant les Arabes qui, selon leur usage, obéissent au plus fort, voyaient peu à peu se développer un déploiement de forces imposantes, par suite des arrivages qui se succédaient à Oran. [Ceux qui, étant encore hésitants, n’étaient pas compromis, se prononcèrent contre Abd-el-Kader el prouvèrent encore une fois cette mobilité du caractère arabe qui ne voit le droit que dans la force. Ainsi, par exemple, le maréchal Bugeaud avait fait marcher avec lui les goums de la rive gauche du Chélifî sous Milianah. Ces goums le suivaient à contre-cœur et peut-être même avec une arrière-pensée plus mauvaise ; cependant ils furent reconquis tout-à-coup à la fidélité la plus zélée, par un immense butin qu’ils firent dans une razzia exécutée contre les tribus de Teniet-el-Had, qui avaient incendié la maison de justice construite au marché d’Aïn-Tacheria. Rentrés chez eux pour déposer leur butin, les Beni-Zoug-Zoug, qui faisaient partie de ces goums, y trouvèrent un Bou-Maza prêchant la révolte dans leurs douars, l’arrêtèrent et le livrèrent à l’autorité française.
En même temps, les Ouled-Séliman répondaient à Bou- Hamdi, lieutenant d’ Abd-el-Kader, qui les pressait d’émigrer : « Si vous obtenez de grands avantages sur les Français, « nous vous suivrons et nous ferons la guerre ensemble; « mais, si les Français continuent à être les plus forts, nous « demeurerons avec eux. Si vous voulez nous arracher le peu « que nous possédons, prenez-le si vous pouvez et si nos bal- « les ne vous atteignent pas. Mais nous vous répétons que « nous ne voulons pas nous éloigner de notre pays.
Ces paroles prouvaient le degré de confiance que devaient inspirer les Arabes pour l’avenir dans leurs offres de soumis-
^ion et leur protestation de dévoûment • mais si elles étaient peu rassurantes pour les Français, elles étaient peu encourageantes pour Âbd-el-Kader.
Pendant ce temps, les opérations des colonnes françaises avaient été concertées de manière à ôter à l’insurrection tout point d’appui en Algérie et à arrêter Témigration des tribus. Douze brigades étaient échelonnées de manière à pouvoir agir isolément ou simultanément dans les deux provinces du Centre et de l’Ouest.
1° La brigade du général Cavaignac, composée des troupes de la subdivision de Tlemcen, surveillait la frontière et assurait les communications entre les divers postes de la subdivision.
2° La brigade dû général Korte opérait entre les postes d’Aïn-Tiraouschen, Sidi-bel-Abbès et Daïa.
3’ Dans la subdivision de Mascara, la brigade du général Lamoricière agissait de concert avec celle du général Géry.
4° La brigade du général Bourjolly, composée des troupes de la subdivision de Mostaganem, opérait dans le pays des Flittas.
5® Le général Reveu commandait celle de la subdivision de Milianah, et le colonel Saint-Arnaud, aux prises avec les insurgés du Dahra, celle de la subdivision d’Orléansville. Ces deux dernières, réunies sous les ordres du maréchal Bugeaud, formaient la division la plus nombreuse.
6° Venaient ensuite la première et la deuxième brigade de réserve. L’une, aux ordres du général Comman et composée des troupes nouvellement arrivées de France, assurait les communications entre Milianah et le Chéliff ; l’autre, commandée par le général Gentil, opérait dans Test de la Metidja et surveillait les tribus kabyles du Djerjera.
T Enfin la brigade du général Marey, composée des troupes de la subdivision de Médéah, et celle du général d’Arbouville, composée des troupes de la subdivision de Sétif, étaient réunies pour former une division d’observation sous les ordres du général Bedeau et destinées à couvrir la partie sud-ouest de la province d’Alger.
Ce grand déploiement de forces devait paralyser sur tous les points les projets d’Abd-el-Kader. Aussi, après avoir soulevé les tribus, ne pouvant les secourir d’une manière efficace et à peine les maintenir en insurrection, il fit dire par ses lieutenants à celles qui étaient attaquées : Fuyez devant les Français; ne vous défendez pas; et lorsque vous serez forcés, donnez votre soumission et attendez les évènements. D’autre part, à celles qui étaient encore libres de leurs mouvements, il disait que tout espoir de délivrer le sol était chimérique et que les vrais musulmans n'avaient plus qu'un devoir j celui de le suivre au Maroc.
Là se révélaient le projet qu’il avait conçu et le plan de cette insurrection nouvelle : c’était de se créer un peuple dans le Maroc et de s’appuyer au besoin sur les tribus fanatiques de ce pays. Par ce moyen, l’insurrection de l’Ouest algérien étouffée, l’affaire n’était pas pour cela finie et les Français se trouvaient dans la même situation qu’avant la bataille d’Isly, Ils- restaient en présence du principe musulman qui, bien que fondé sur l’égalité, est antipathique au leur. Ce principe, en effet, procédant par exclusion, au lieu d’agir par assimilation, s’oppose absolument à tout progrès en confondant la loi religieuse qui est immuable avec la loi civile qui a besoin de s’ajuster aux changements que le temps fait subir à la société.
Un autre inconvénient grave naissait de cette situation. En admettant, ce qui est maintenant probable, que la présence d’Abd-el-Kader, sur le territoire marocain, fut, pour Abd-er- Raliman, un sujet de soucis réel et fondé, comme en 1844, l’intérêt anglais devait se dresser toujours dans le Maroc, contre l’intérêt français. Les gages de singulière modération qu’avait donnés le gouvernement français après la bataille d’Isly et la prise de Mogador, pouvaient rendre sans doute cette question moins ardue ; le consul anglais Drummond- Hay s’était même, dans cette nouvelle circonstance, activement interposé pour que Abd-er-Rahman donnât satisfaction à la France ; mais, tout en recueillant les fruits de la mauvaise issue des négociations de Tanger, le gouvernement français s’était mis dans la nécessité de subir l’intervention d’une puis-
sance qui a toujours ouvertement favorisé les [menées et les intrigues de l’ennemi le plus acharné de la conquête d’Afrique. C’était s’amoindrir aux yeux des Arabes, et donner un grand degré de probabilité à l’un des principaux motifs qu’alléguait Abd-el-Kader pour les soulever, la nécessité en tout de l’action de l’Angleterre.
Pour sortir de cette situation qu ii s était créée par son imprévoyance, le gouvernement français avait beaucoup à faire. Avec une habileté incontestable, une persévérance à toute épreuve, une ténacité et une activité qui auraient dû servir de modèle, Abd-eb-Kader l’avait mh dans la nécessité de ne représenter qu'une idée brutale^ une idée de destruction; tandis que lui représentait une idée morale, une idée d'organisation, C’est là, sans contredit, le plus grand mal qu’ Abd-el-Kader ait fait à la France, et malheureusement les hommes d’Etat de ce pays paraissent ne pas s’en douter encore.
Voici, dans de telles circonstances, comment agissaient les Romains. Tant qu’un chef d’insurrection existait, s’il avait su personnifier en lui un sentiment même vague de 'nationalité, ils ne déposaient pas les armes. Ils savaient que sa captivité ou sa mort pouvaient seules mettre un terme aux espérances qu’il avait fait naître, que, jusque-là, tout restait en question. Jugurtha, Tacfarinas, OEdémon,Firmin,tous ces révolutionnaires de l’Afrique romaine, n’eurent de répit que pris ou morts. Comme eux Abd-el-Kader est l’homme révolutionnaire de l’Afrique ; c’est l’homme qui a mis au service d’une idée sa bravoure, son intelligence, son activité, sa vie; prêt à mourir s’il le faut, en protestant contre la conquête française, mais bien décidé à protester tant qu’il vivra. S’il restait le moindre doute à ce sujet, qu’on lise les lignes suivantes qu’il écrivait, en 1834, à un général français, et qu’on ne peut s’empêcher d’admirer malgré le caractère sauvage dont elles sont empreintes (1).
(( Ne vous reposez, dit le Prophète, qu' après la victoire.
(1) Ces lignes furent écrites en 1834 par Abd-el-Kader au général Desmichels, en réponse à une proposition d ’échangode prisonniers qui lui avait été faite.
« Si on ne vous propose pas la paix, ne nercliez pas : car
« c'est Dieu qui règle tout,
« Chacun son tour entre ennemis : un jour pour vous, un « jour pour moi; le moulin tourne pour tous deux, mais « toujours en écrasant de nouvelles victimes.
« Néanmoins, c’est un devoir religieux pour chacun de « nous; et il faut l’accomplir. Pour moi, quand vous m’avez « fait des prisonniers, je ne vous ai jamais fatigué de démar- « ches en leur faveur. J’ai souffert, comme homme, de leur « malheureux sort ; mais, comme musulman, je regarde leur « mort comme une vie nouvelle et leur rachat de l’escla- « vage, au contraire, comme une mort honteuse. Aussi, « n’ai-je jamais demandé leur grâce. »
L’homme qui écrivait ces lignes en 1834 pense de même en 1845. C’est au gouvernement français à savoir y lire sa règle de conduite en Afrique, et le tracé du plan à suivre à l’égard d’Âbd-el-Kader.