DE DIEU
Traité conclu entre les plénipotentiaires de tempereur des Français et des possesseurs de l'empire de FAlgérie^ et de tempereur du Maroc, de Suz, de Fez et des possessions de l'empire d'Occident.
Les deux empereurs, animés d'un égal désir de consolider la paix heureusement rétablie entre eux, et voulant, pour cela, régler d'une manière définitive l'exécution deTartideS
du traité du 10 septembre de Tan de grâce 1844 (24 cha'ban de Tan 1260 de l'hégire),
Ont nommé pour leurs commissaires plénipotentiaires, à l'effet de procéder à la fixation exacte et définitive de la limite de souveraineté entre les deux pays, savoir :
L'empereur des Français, le sieur Aristide-Isidore, comte Delarue, maréchal-de-camp dans ses armées, commandeur de l'ordre impérial de la Légion-d'Honneur, commandeur de l'ordre d'Isabelle la catholique et chevaUer de deuxième classe de Tordre de Saint-Ferdinand d'Espagne;
L'empereur du Maroc, le Sid Ahmida-Ben-Ali-el-Sudjâaï, gouverneur d'une des provinces de l'empire ;
Lesquels, après s'être réciproquement communiqué leur^ pleins pouvoirs, sont convenus des articles suivants, dans le but du mutuel avantage des deux pays^ et d'ajouter aux liens d'amitié qui les unissent :
Art. 1®** Les deux plénipotentiaires sont convenus que les limites qui existaient autrefois entre le Maroc et la Turquie resteraient les mêmes entre l'Algérie et le Maroc. Aucun des deux empereurs ne dépassera la limite de l'autre; aucun d'eux n'élèvera à l'avenir de nouvelles constructions sur le tracé de la limite ; elle ne sera pas désignée par des pierres. Elle restera, en un mot, telle qu'elle existait entre les deux pays avant la conquête de l'empire d'Algérie par les Français.
2. Les plénipotentiaires ont tracé la limite au moyen des lieux par lesquels elle passe et touchant lesquels ils sont tombés d'accord, en sorte que cette limite est devenue aussi claire et aussi évidente que le serait une ligne tracée.
Ce qui est à l'est de cette ligne frontière appartient à l'empire d'Algérie.
Tout ce qui est à l'ouest appartient à l'empire du Maroc.
3. La désignation du commencement de la limite et des lieux par lesquels elle passe est ainsi qu'il suit : cette ligne commence à l'embouchure de l'oued (c'est-à-dire cour d'eau) àdjeroud dans la mer; elle remonte avec ce cours d'eau jus- ^'au gué où il prend 1 m ^^ ^-i- mais elle remonte encore le même cour~ ^ nommée
Ras-el-Âîoun, et qui se trouve au pied des trois collines portant le nom de Menasseb-Kis, lesquelles, par leur situation à Test de l'oued/ appartiennent à l'Algérie. De Ras-el-Aloun, cette même ligne remonte sur la crête des montagnes avoisî* nantes jusqu'à ce qu'elle arrive à Drâ-el-Doum; puis elle descend dans la plaine nommée El-Aoudj. De là, elle se dirigea peu près en ligne droite sur Haouch-^idi-Alêd. Toutefois le Haouch lui-même reste à cinq cents coudées (deux cent dnquante mètres) environ, du côté de l'est, dans les limites algériennes. DeHaouch-Sidi-Aïed, elle va sur Djerf-cl-Baroud, situé sur l'oued Bou-Naïm ; de là, elle arrive à Kerbour-Sîdi- Hamza; de Kerkour-Sidi-Hamza à Zoudj-el-Beghal ; pois longeant à gauche le pays des Ouled-Ali-ben-Talha jusqu'à Sidi-Zahir, qui est sur le territoire algérien, elle remonte sur la grande route jusqu'à Aïn-Takbalet, qui se trouve entre l'oued Bou-Erda et les deux oliviers nommés el-Toumiet, qui sont sur le territoire marocain. De Aîn-Takbalet , elle remonte avec l'oued Roubban jusqu'à Ros-Aslour ; elle suit audelà le Kef, en laissant à l'est le marabout de Sidi-Abd-Allah-Ben-Meharamed-el-Hamlili ; puis, après s'être dirigée vers l'ouest, en suivant le col de El-Mechêmiche, elle va en ligne droite jusqu'au marabout de Sidi-Aïssa, qui est à la fin de la plaine de Missiouin. Ce marabout et ses dépendances sont sur le territoire algérien. De là, elle court vers le sud jusqu'à Koudiet-el-Debbah, colline située sur la limite extrême du Tell (c'est-à-dire le pays cultivé). De là, elle prend la direction sud jusqu'à Kheneg-el-Halda , d'où elle marche sur Tenïet-el-Sassi, col dont la jouissance appartient aux deux empires.
Pour établir plus nettement la délimitation à partir de la mer jusqu'au commencement du désert, il ne fiuit point omettre de faire mention, et du terrain qui touche immédiatement à Test la ligne sus désignée, et du nom des tribus qui y sont établies.
A partir de la mer, les premiers territoires et tribus sont ceux des Beni-Mengouche-Tahta et des Aâttïa. Ces deux tribus se composent de sujets marocains qui sont venus habiter
sur le territoire de TÀlgérie, par suite de graves dissentiments soulevés entre eux et leurs frères du Maroc. Us s'en séparèrent à la suite de ces discussions, et vinrent chercher un refuge sur la terre qu'ils occupent aujourd'hui, et dont ils n'ont pas cessé jusqu'à présent d'obtenir la jouissance du souverain de l'Algérie, moyennant une redevance annuelle.
Mais le commissaire plénipotentiaire de l'empereur des Français, voulant donner au représentant de l'empereur du Maroc une preuve de la générosité française et de sa disposition à resserrer l'amitié et entretenir les bonnes relations entre les deux états, a consenti au représentant marocain, à titre de don d'hospitalité, la remise de cette redevance annuelle (500 fr. pour chacune des deux tribus); de sorte que les deux tribus susnommées n'auront rien à payer, à aucun titre que ce soit , au gouvernement d'Alger, tant que la paix et la bonne intelligence dureront entre les deux empereurs des Français et du Maroc.
Après le territoire des Aâttïa, vient celui des Messirda, des Achâche, des Ouled-Mellouk, des Beni-Bou-Said, des Beni- Senous et des Ouled-el-Nahr. Ces six dernières tribus font partie de celles qui sont sous la domination de l'empire d'Alger.
U est également nécessaire de mentionner le territoire qui touche immédiatement, à l'ouest, la ligne sus-désignée, et de nommer les tribus qui habitent sur ce territoire. A partir de la mer, le premier territoire et les premières tribus sont ceux des Ouled-Mansour-Rel-Trifa , ceux des Beni-Iznèssen , des Mezaouir, des Ouled-Ahmed-ben-Brahim, les Ouled-el-Abbès, des |Ouled-Ali-ben-Talha, des Ouled-Azous, desBeni- Bou-Hamboun, des Beni-Hamlil et des Beni-Mathar-Rel- Ras-el-Ain. Toutes ces tribus dépendent de l'empire du Maroc.
4. Dans le Sahra (désert), il n'y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert de pacage aux Arabes des deux empires qui viennent y camper pour y trouver les pâturages et les eaux qui leur sont néc^esfiaires. Les deux souverains
exerceront de la manière qu'ils l'entendront toute la plëmtude de leurs droits sur leurs sujets respectifs dans le Sahnu M y toutefois, si l'un des deux souverains avait à procéder contre ses sujets, au moment où ces derniers seraient mêlés avec ceux de l'autre état , il procédera comme il Tentendri sur les siens, mais il s'abstiendra envers les sujets de Tautre gouvernement.
Ceux des Arabes qui dépendent de l'empire du Maroc sont: les M'béïa, les Beni-Guil, les Hamian-Djenba, les Eûmour- Sabra et les Oulcd-Sidi-Cheikh-el-Gharaba.
Ceux des Arabes qui dépendent de l'Algérie sont : les Ouled-Sidi-el-Cbcikh-el-Cberaga, et tous les Hamian, excepté les Hamian-Djenba susnommés.
5. Cet article est relatif à la désignation des kessours (villages du désert) des deux empires. Les deux souverains suivront, à ce sujet, Tancienne coutume établie par le temps, et accorderont, par considération Tun pour l'autre, égards et bienveillance aux habitants de ses kessours.
Les kessours qui appartiennent au Maroc sont ceux de Yiche et de Figuigue.
Les kessours qui appartiennent à l'Algérie sont : Ain-Safra, STissifa, Assla, Tieut, Chellala, El-Abiad etBou-Sem* ghoue.
6. Quant au pays qui est au sud des kessours des deux gouvernements, comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable, et que c'est le désert proprement dit, la délimitation en serait superflue.
7. Tout individu qui se réfugiera d'un état dans l'autre ne sera pas rendu au gouvernement qu'il aura quitté , par celui auprès duquel il se sera réfugié, tant qu'il voudra y rester.
S'il voulait, au contraire, retourner sur le territoire de son gouvernement, les autorités du lieu où il se sera réfugié ne pourront apporter la moindre entrave à son départ. S'il veut rester, il se conformera aux lois du pays, et il trouvera protection et garantie pour sa personne et ses biens. Par cette clause, les deux souverains ont voulu se donner une mar^ao de leur mutuçile considération*
II est bien entendu que le présent article ne concerne en rien les tribus: Tempire auquel elles appartiennent étant suffisamment établi dans les articles qui précèdent.
Il est notoire aussi que El-Hadj-Àbd-el-Kader et tous ses partisans ne jouiront pas du bénéfice de cette convention, attendu que ce serait porter atteinte à l'article 4 du traité du 10 septembre de l'an 1844, tandis que l'intention formelle des hautes parties contractantes est de continuer à donner force et vigueur à cette stipulation, émanée de la volonté de leurs souverains, et dont l'accomplissement affermira l'amitié et assurera pour toujours la paix et les bons rapports entre les deux états.
Le présent traité, dressé en deux exemplaires, sera soumis à la ratification et au scel des deux empereurs, pour être ensuite fidèlement exécuté.
L'échange des ratifications aura lieu à Tanger, sitôt que faire se pourra.
En foi de quoi, les commissaires plénipotentiaires susnommés ont apposé au bas de chacun des exemplaires leurs signatures et leurs cachets.
Fait sur le territoire français voisin des limites, le 18 mars 1845 (9 de rabiâ-el-oouel 1261 de l'hégire). — Puisse Dieu améliorer cet état de choses dans le présent et dans le futur. (L. S.) Signé le général comte Delarue.
(L. S.) Signé Amida-Ben-Ali.
L'armée d'Afrique, quoiqu'elle y fut préparée depuis longtemps, accueillit ce traité avec un sentiment pénible. Les généraux et les soldats qui faisaient depuis si longtemps une si rude guerre à Abd-el-Kader, avaient peine à comprendre qu'on eût laissé échapper une occasion si favorable de se débarrasser de cet insaisissable ennemi. Ils savaient par les récits de ceux qui avaient lu l'histoire des guerres de l'ancienne Afrique contre Rome, que tant que les chefs d'insurrection des populations africaines avaient été vivants, il y avait eu des trêves forcées plus ou moins longues, mais toujours rompues à la première occasion. Les guerres de Jugurta, de Tacfarinas, d'QEâemon, deFirmin,ofrraient ce caractère invariable et^ dans
de ces deux systèmes émettaient en faveur de leur opinion.
« Dans une circonstance à peu près semblable, disait le général Lamoricière, voici comment les choses se sont passées en France. Le propriétaire du sol fournissait les capitaux nécessaires pour les grands travaux. Il élevait les bâtiments, creusait les puits, faisait tout ou partie des clôtures ; une fois, suivant l'expression du pays, qu'on avait fondé un lieu, le colon, fermier ou métayer auquel on donnait d'ordinaire en cheptel le grain pour ses semences et une partie des animauv et instruments de labours, venait l'habiter avec son modeste capital, qui consistait en général en bestiaux et engins aratoires, à ajouter à ceux que le propriétaire lui avait fournis, en menu bétail et en grains, pour vivre avec sa famille jusqu'à la récolte.
« Ces possesseurs de terres à défricher étaient en général ou de riches propriétaires riverains qui voulaient trouver un placement pour leurs avances, ou des capitalistes acquéreurs qui voulaient faire une spéculation.
« Que nous manque-t-il en Afrique? les capitaux nécessaires aux travaux de première installation que nous avons décrits. Nous avons vu beaucoup de familles, venues à leurs frais ou transportées par les soins du gouvernement, qui avaient à leur disposition les avances néccsssaircs pour entrer comme fermiers ou métayers dans une exploitation fondée par un propriétaire, et qui, ne pouvant entreprendre elles-mêmes un travail au dessus de leurs forces et de leurs ressources, sont tombées dans la misère et sont allées redire en France que le laboureur ne pouvait encore trouver à vivre en Algérie : tant il est vrai que la population de la métropole s'est montra*, plus aventureuse que ses capitaux. Elle avait répondu à l'appel qui lui avait été fait, elle avait eu confiance ; mais le capital lui avait fait défaut : elle est restée dans l'impuissance. Aujourd'hui, c'est donc le capitaliste qu'il faut appeler. La population qui l'avait devancé le suivra, sans aucun doute. Quand la confiance sera établie ^ les capitaux viendront d'cux^ mêmes ; mais pour hâter le jour où ils prendront cette direction, le seul moyen qui nous paraisse raisonnable et pratica^
Me, c'est de leur assurer une prime pendant les premières années, ainsi que le fait le gouvernement toutes les fois qu'il juge important d'engager une partie des capitaux de Tindustrie particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances
« L'introduction de l'action du gouvernement entre le propriétaire et lefermier, pour stipuler telles ou telles clauses à
ALGËRR 241
lie, c'est de leur assurer une prime pendant les premières Mnées, ainsi que le fait le gouvernement toutes les fois qu'il juge important d'engager une partie des capitaux de l'indus- Irie particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances ae sont pas encore bien connues des spéculateurs.
c Cette marche parait incontestablement préférable à celle qui consisterait à employer directement les fonds de l'Ëtat et fes agents dont il dispose pour réaliser les travaux qu'il s'agit ^entreprendre. La rapidité des résultats sera évidemment ^portionelle aux capitaux employés, et, dans la méthode ^e nous proposons, l'Ëtat multipliera le travail fait^ dans la ^proportion du capital à la prime d'encouragement qu'il conviendrait d'accorder.
c Sous le rapport de Texécution les avantages ne sont pas moindres; car, au lieu de tout faire par lui-même avec une nuée d'agents salariés, souvent incapables, quelquefois infidèles, l'Ëtat s'associe le travail et l'intelligence de tous les individus qui répondent à son appel, et dont chacun aura un intérêt direct à surveiller l'emploi de ses propres deniers. Enfin, quand les premières installations seront terminées, il laisse encore à ce même et puissant mobile, l'intérêt particulier, le soin de bien choisir les colons auxquels seront confiées les exploitations à diriger.
€ En résumé, nous pensons que le meilleur moyen d'employer la subvention destinée par le gouvernement pour hâter rétablissement, sur le sol africain, d'une population européenne, c'est d'assurer une prime , un intérêt, pendant les premières années, au capital dont l'emploi sera constaté sur le sol, en travaux destinés à préparer la venue de la population qu'on veut attirer. Il est entendu que les dernières annuités, qui devraient être perçues par le capitaliste , ne lui seraient acquises que lorsque ses colons seraient établis. L* intérêt du capitaliste, devenu propriétaire, l'obligera à faire aux fermiers qu'il voudra appeler, des conditions qu'ils puissent accepter.
€ L'introduction de Faction du gouvernement entre le propriétaire et le fermier, pour stipuler telles ou telles clauses à t. n. 16
la charge de Fun ou de l'autre, multiplierait inutilement Fiil^ tervention administrative et produirait certainement plusd'iih convénients que d'avantages. Les meilleures garanties que rencontrera le fermier se trouveront dans le bas prix et dam la fertilité de la terre inculte qu'il pourra coloniser à 6on touTi lorsqu'il aura réalisé quelques épargnes.
c Mais, pour donner aux relations existant entre les oontractants toute la suite et la solidité désirables, il est une oondition essentielle à introduire.
a Pour appeler le capital sur la terre, il faut que, du moment où il commencera à s'y établir, son propriétaire puim hypothéquer ou aliéner le fonds sur lequel il a placé son argent. Nous voudrions donc qu'une ordonnance royale diqK>sàt que, du moment où on a délivré une parcelle de terre à un particulier et qu'il y a commencé des travaux, il pût aliéner et hypothéquer le sol qui lui est concédé, à la seule conditioii que l'acheteur ou celui au profit duquel l'hypothèqiue a été frappée, dans le cas où il se trouverait substitué aux droits di premier possesseur, fût tenu d'accepter toutes les charges et obligations de ce dernier. »
Voici maintenant ce que répondait le maréchal Bugeaud.
a Le grand concessionnaire no peut pas constituer des propriétaires de 10 il 12 hectares, t( Is qu'il nous les faut; il ne peut pas les presser sur le sol ainsi qu'ils doivent l'être pour créer la force de domination ; car il détruirait par là tout^ses espérances de fortune. Si vous lui donniez, en eCTet, 2,000 hectares de terres et qu'il y plaçât 200 familles, comme l'État les y placerait, il ne lui resterait plus rien. Il n'appellera donc, dans la plupart des cas, si vous le laissez à son libre arbitre, que des fermiers ou des métayers en petit nombrei c'est-à-dire des prolétaires qui, n'étant point attachés au pays par la propriété, s'éloigneront au premier danger sérieux ou chaque fois qu'ils seront mécontents de leur situation. Ce sera une sorte de lanterne magique où passeront sucoefr* sivement, et à distances assez rapprochées, des cultivateurs de toutes les nations. Mais nous disons mieux, et nous croyons pouvoir affirmer que les grands concessionnaires ne trouie»
ront des fermiers et des métayers qu'en très petit nombre et de la dernière espèce. La raison en est simple : en France et dans tous les pays de culture, les bons fermiers, les bons mé- ^yers ne manquent ni de fermes ni de métairies : on les reclierclie, on se les arrache même. Pourquoi donc viendraient^ ils CQ Afrique? Les cultivateurs y viendront pour devenir propriétaires; tuais ils n'y seront pas conduits par la perspective du prolétariat, attendu qu'en France, sans se déranger, Uns s'exposer aux dangers du voyage et du climat, ils troun vent très facilement à travailler pour autrui; mais admettons
3u^il s'en présente : pourront-ils indemniser les capitalistes es sommes considérables que ceux-ci auront dépensées pour les installer et pour leur fournir tous les moyens de culture, ainsi que cela se pratique en France? Nous ne le pensons pas; parce que, d'une part, les frais d'installation sont trop élevés en Afrique, et que de l'autre la fabrique agricole ne produit pas assez pour amortir le capital de l'établissement et payer rintérêt d'une somme beaucoup plus forte qu'elle ne le sérail en Europe. Il est vrai que le métayer ou le fermier n'aurait p9s besoin de rembourser le capital ; mais si ce sont des propriétaires qu'on a faits, et nous avons dit que c'est là ce que l'Ëtat doit exiger, ils seront tenusde payer l'intérêt et d'amortir le capital des sommes appliquées à leur établissement. Qui^ conque connaît un peu les difficultés de l'agriculture, les faibles produits qu'elle donne pour des travaux énormes, comprendra que cela n'est pas possible.
« Cette question est jugée par le simple examen de ce qui Bç passe en France. Les propriétaires sont obligés de tout créer, logements, bâtiments d'exploitation, plantations d'arbres, grandes préparations agricoles, etc., etc., et si l'on supputait ce qui a été mis en capitaux depuis cent ans dans la plupart des propriétés, on trouverait que la somme totale égale ou excède la valeur actuelle de ces mêmes propriétés. C'est qae la terre n'a généralement de valeur que celle qui lui est donnéepar les capitaux, et le travjdl appliqués avtc intelligence. Aucun propri " *" ' '"^n^,de reconquérir
par le fennagOi ôv lui donne le
métayer, les dépenses qu'il a successÎTement faites pour «m exploitation agricole. Il se contente des revenusà 3 ou 4 p. 0^, quelquefois beaucoup moins, sanstenir compte des casfortuib, comme grêle, gelée, incendie, etc., qui viennent encore réduire, d'une manière notable, la moyenne de ses revenusde vingt ans. »
Une pareille spéculation amenera-t-elle un grand nombre de capitalistes en Afrique, soit pour fidre des métayers à mAtié fruits, soit pour étai>lir des fermierSi soit enfin pour créer des propriétaires qui auront à rembourser lec^»italet Tintérfit? Nous ne le croyons pas. Il pourra bien d'abord en venir qpA* ques-uns qui, n'ayant pas d'expérience agricole, n'auront pas fait tous les calculs qui précèdent ; quelques autres qui, trouvant à se placer près d'une grande ville, spéculeront, d'après les progrès probables de la colonie, sur l'augmentation de la valeur des terres bien placées; mais nous osons prédire qu'il ne s'en présentera qu'un petit nombre, même dans le rayon actuel de la colonisation. U s'en présentera bien moins encore quand l'éloignement de la côte élèvera les frais déjà si considérables de constructions et de travaux de tout genre...
a Toutes ces considérations et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, nous font penser que l'Ëtat est le seul grand colonisateur; que l'œuvre est trop grande, trop hérissée d'obstacles pour que des particuliers et même des sociétés de capitalistes puissent la mener à bonne fin. U y faut l'action de la nation tout entière, représentée par son gouvernement, à qui les Chambres voteront des fonds, dont il n'aura à demander ni le remDoursement ni l'intérêt. L'intérêt et l'amortissement se trouveront, pour la France, dans la solution de la question, dans la création d'un peuple nouveau qui lui paiera plus tard des impôts, dans les compensations politiques et commerciales que lui procurera la colonie quand elle aura suffisamment grandi.
« Nous nous attendons à ce qu'on nous oppose une vérité générale, à savoir, que le gouvernement est le plus mauvan entrepreneur des grands travaux publics et des grandes administrations, parce qu'il paie plus cher et qu'il est moins \
«ervî que Tintérèt particulier, liais lorsqu'il n'est pas possible de trouver d'autres entrepreneurs, il faut bien que le gouyernement exécute lui-même. C'est ce qui s'est vu bien des fois, et notamment pour certains canaux, certaines lignes de chemins de fer, et même pour les fortifications de Paris. En Afrique, il y a bien plus d'urgence encore à ce que le gouvernement se charge de la colonisation ; car, outre qu'il s'agit de Ja solution rapide d'une grande question politique, il a réelle- ' ment dans les bras de son armée et dans son administration tout organisée, des moyens matériels qui n'existent nulle part ailleurs. L'armée est un admirable instrument de création, d'abord par son organisation et sa discipUne, qui permettent d'en disposer à toute heure, dans toute circonstance et en tous Ueux; ensuite par ses bras nombreux et à bon marché que le budget le plus considérable ne pourrait se procurer dans les mêmes proportions. Par ces causes réunies, il arrive qu'ici le gouvernement se trouve à la fois le seul et le meilleur entrepreneur.
» Croirait-on, d'après cette argumentation, que nous repoussons l'intervention des grands capitalistes ou des compagnies? pas le moins du monde. Nous voulons, au contraire, les admettre et les encourager : car, pour arriver plus vite au but, neus désirons l'emploi de tous les moyens, quelque petits qu'ils soient. Mais disons que le gouvernement tomberait dans une aberration fatale, s'il comptait principalement sur eux pour exécuter la grande tâche nationale en Algérie.
» Nous avons exposé plus haut les difficultés dont seront entourés les capitalistes pour faire la colonisation ; nous les avons peintes de manière qu'elles équivaudraient presque à des impossibilités. Toutefois nous croyons avoir trouvé une combinaison qui rendrait possible et utile l'intervention des capitaUstes. Elle consiste à leur concéder une surface donnée, à la chaîne par eux d'établir sur la moitié de l'espace autant de fieunilles qu'il y aura de fois dix hectares. À cette condition, l'autre jnoUié des terres deviendra leur propriété. Cette i^tiéy ayant acquis ufae grande valeur par l'établissement ^KéI^ Qche par plusieurs points, indemni-
246 ALGËBIP*
sera largement le capitaliste, nous le croyons, des avances qu'il aura faites pour Tinstallation des familles dans les conditions prescrites par le cahier des charges. Le peuplement des villages construits, en raison de cette convention entre l'Ëtat et le grand concessionnaire, étant la chose la plus difficile, l'administration pourra intervenir, et nous croyons qu'elle doit le faire, afin d'avoir une population mieux choisie^ Ainsi se trouveraient combinés IMntérét de TËtat ef Tintérét des capitalistes. »
Passant ensuite à la justification de son projet de colonies militaires il ajoute :
« Nous sommes en présence d'un peuple fanatique, fier, belliqueux, admirablement préparé pour la guerre et toujours prêt à la faire. Il y a là pour nous un danger permanent devant lequel nous devons constamment rester forts et vigilants. Si nous étions assurés d'avoir perpétuellement une armée de 90 à 100,000 hommes, comme je l'ai demandée à la tribune de 1838, nous pourrions ne pas nous occuper autant de donner à la population européenne une constitution vigoureuse, qui ne peut s'obtenir au degré suffisant que par des institutions plus militaires que celles qui régissent la population déjà établie. Mais nous ne pouvons espérer (jue la métropole veuille ou puisse entretenir en Algérie une aussi nombreuse armée, car c'est une très lourde charge pour ses finances, et une gêne pour sa politique. Il faut donc que nous trouvions, dans la constitution du peuple nouveau, les moyens de résoudre ce problème : Rendre la France indé-pendante de F Algérie dans la politique européenne , et V existence de V Algérie indépendante des éventualités foUtiFques de C Europe.
» La législation, l'administration civile, les libertés individuelles et municipales, donneront-elles au peuple nouveau la force nécessaire pour résister aux Arabes sans le secours d'une grosse armée? Nous ne le pensons pas. Il y a dans oa moment à Alger et dans sa banlieue jusqu'à Blidah environ 9,000 hommes de milice; eh bienl.si les montagnes qui entourent 1» plaine s'insurgeaient, non seulement ces 9,0<)0
bommes de milice ne pourraient pas les réduire, mais les populations civiles perdraient bientôt toute sécurité et ne pourraient aller d'un point à un autre qu*en grosse réunion armée : peut-être même seraient-elles renfermées dans les Siurs de leurs ailles. Ne perdons pas de Tue qu'il a fallu emfdoyer 12 bataiUons aguerris, pendant quatre mois dans l'hiTcr de 1842 à 1843, pour réduire l'insurrection desBeni-Menasser et de quelques autres tribus à l'ouest de Cherchell, et que noua venons d'employer presque toutes les forces de la divisioa dlÂlger, pour ramener à la soumission le Dahra et l'Ouaren* aeris sur un carré d'environ 25 lieues de côte.
» Ces faits et beaucoup d'autres m'ont convaincu de l'impuissance de faire jouer à la population européenne, telle qu'elle est constituée actuellement, le rôle de peuple domi- Bateur des Arabes, sans le secours d'une forte armée régulière.
» Pour satisfaire aux nécessités de la conservation de la colonie, aux intérêts politiques et financiers de la métropole, j'ai dû chercher un autre système que celui dans lequel nous sommes entrés tout d'abord, et qui consiste à donner à la population européenne la législation et l'administration de France. J'ai pensé qu'il fallait couvrir cette population, que ta constitution rend trop faible, par une population jeune, tîgoureuse, habituée à la discipline militaire et continuant 4e vivre sous ce r^me, tout en cultivant et se mariant pour se perpétuer sur le sol. Je ne veux pas exclure pour cela la colonisation civile ; elle existe, elle est un fait qui ne peut pas rétrograder ; je lui laisserais un rayon de douze ou quinze lieues àpartir de la côte ; mais en avant, au sud de l'Atlas, f établirais de nombreuses colonies militaires.
« Si la colonisation dvîle n'est pas suffisamment forte pour dominer les Arabes, elle est cependant une force appréciable et que je désire multiplier le plus possible : je veux donc l'emploi des deux moyens à la fois. Si j'en connaissais un troisième et un quatrième, je les voudrais encore , car je pense que nous ne pouvons marcher trop vite vers le but que nous poursuivons. Le temps est u ^"^
fiter de Tétat de paix actuel, et fonder npid^nent, en Ai» que, quelque chose d'assez fort pour résister aux <
a La colonisation militaire favorisera beaucoup derrière éBà les progrès de la colonisation civile ; ce que la première coûten àTÉtat, enrichira la seconde qui sera naturellement chaiigéa de satisfaire les besoins des jeunes colonies qui se créeront en avant d'elle. »
En présence de ces deux systèmes, le gouvernement ne tt décidait pour aucun. Cependant comme celui du général Uh moricière donnait accès à tous les abus; comme il introduinil la spéculation et l'agiotage dans l'œuvre de la colonisation; 'comme il rendait possibles les pots de vin pour les conoetsions, les pots de vin pour les primes, les pots de vin pour kl intérêts ; comme il nécessitait en tout le concours direct m indirect; légitime ou frauduleux de l'administration; commi il favorisait, en un mot, toutes les turpitudes qui font la honte d un gouvernement corrupteur et corrompu, on pensait gé» néralemcnt que les bureaux qui ont leurs idées se déclareraient en sa faveur et qu'il serait préféré.
C'est probablement à ce motif qu'on doit attribuer le départ de l'Algérie du maréchal Bugeaud, qui crut sa présence n6cessaire en France pour contrebalancer ces influences fatales qui, en toute circonstance, avaient fait prévaloir tout ce qui pouvait compromettre l'avenir de l'Afrique française. En eflfet, une décision royale en date du 24 août autorisait le maréchal Bugeaud à venir en France et nommait le lieutenant-général Lamoricière gouverneur-général par intérim.
Le 4 septembre, le maréchal partit d'Alger, après avoir, à son grand déplaisir, reconstitué l'administration civile de l'Algérie d'après les bases de l'ordonnance du 15 avril 1845 qui grevait la colonie d'un nombreux et inutile étatnnajor administratif.
Avant de partir, il publia une espèce de compte-rendn : c'était une sorte de résumé analytique de son administration, document important qui prouve par des chiffres que la p(^n« lation européenne et les receltes ont été en Algérie dans me
ALGClUK^ MF
progresrion proportionnelle à la force numéricpe du oorps d'occupation.
En voici les relevés :'