‹ Histoire de l'Algérie française (volume 5)Chapitre 9 sur 16 · CHAPITRE IVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE IVU

Berne rétrospective. — Causes qui ool paralysé le développemeat de la coftqoéte ea Afrique. — Projet de FÀngleterre de s'emparer de TAlgéne ant^ neorement à roccnpation française. — Curieu docmnetits à ce sujet.— Politique de T Angleterre à l'égard de l'Afrique en général et de l'Algérie m partii^er. » importance pour la Frajice de la o(yte d'Afrique* — Avenir d'une marine française en Algérie. » Flottille algérienne. — I>a système suivi à l'égard de l'Afrique française.— La fiscalité établie en vue de prospérité.^ Manière différente d'agir de l'An^terre dans l'Inde.^ De l'administration civile en Algérie : ses vices : ses abus : son insoOsaBce. — D« caractère arabe.» De la guerre d'Afrique.» Politique des intérêts à l'égard des Arabes.» Du sentiment communal des tribus algériennes : parti qu'oa peut on tirer. — Des marehés consîdéiés sous le point de vue p^tiqtte. -« D'un miuistèQB spécial pour l'Algérie. » Nécessité de fixer l'étal politique du pays.» Delà fusion des deux nationalités arabe et firancai8e.—AfeDir derAlflirie.

S, près d'arriver au terme de notre œuvre nous jetoiuilui regard en arrière ; si nous résumons les faits dominants qui ont paralysé d'une manière plus ou moins directe, le dévelop* pement de la conquête française en Afrique, nous trouvons qu'ils peuvent se réduire à trois principaux, auxquels viennent s'en rattacher d'autres secondaires et qui en dérivent. Gef faits sont : h crainte du goutemement français de déplaire à TÂngleterre ; les routînts bureaucratiques qui ne savent que calquer les iiiBtîkiititui4ll1âlMcpM française sur celles de la

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France et enfin le caractère des indigènes. Nous allons saccessivement les examiner, dans leurs péripéties et leurs résul* tats, et peut-être en retirerons-nous quelque enseignement pour l'avenir.

Le premier de ces faits, la crainte du gouvernement français de déplaire à l'Angleterre, est fondé sur la situation respective des deux pays et sur des précédents peu connus , et qu'il ne sera pas hors de propos de rappeler ici.

L'Angleterre a eu, avant la France, le projet de s'emparer de l'Algérie. Antérieurement à l'expédition de lord Exmouth en 1816, et pendant que les préparatifs s'en activaient et occupaient tous les esprits de la Grande-Bretagne, un publiciste anglais, intimement lié avec lord Liverpool, alors premier ministre, M. Lewis Goldsmith, écrivait au prince régent : « L'Afrique septentrionale fut jadis le grenier de Rome; et c occupée par une population industrieuse, elle pourrait être « aussi utile aux Européens que les divers peuples de l'Eu- « rope le sont les uns aux autres. Pourquoi donc ne pas y t ransc porter la surabondance de cette population, pour y former « une vaste colonie î Nous enrichirions la métropole et nous a enlèverions par cela seul, aux États-Unis d'Amérique, « l'immense ressource sur laquelle ils comptent pour devenir a puissance du premier ordre. Ce projet, qui est loin d'être < abandonné par quelques membres du Cabinet, a été forte- « ment recommandé par tous ceux qui ont écrit sur l'éconoj« mie politique. Sous un point de vue moral, autant qucsous « le rapport du commerce , la côte boréale de l'Afrique est « située plus commodément pour la Grande-Bretagne que

toutes les contrées éloignées qu'elle s'est empressée d'aller

« occuper, etc., etc. » Continuant sur ce ton, Tauteur termine par ce curieux paragraphe. « Et si nous avons rendu heu-^ a reuses des nations entières dans tlnde^ en les délivrant de

< la tyrannief pourquoi ne nous intéresserions-nous pas de « même pour des ftations qui sont plus voisines, et qui seraient

< pour nous la source des plus grands avantages. »

A la même époque, il parut en Angleterre des brochures sons nombre, sur la nécessité de civiliser et de coloniser VAl-

^ ALGÉBffi. 28S

g£rie. L'expédition de lord Exmouth eut lieu : on en connaît le résultat. Â la première nouvelle de ce triomphe, l'enthousiasme éclata en Angleterre. Après la capitulation d'Alger, uno portion notable du ministère britannique, partageant Fopi- Dion de la nation sur la nécessité de conserver la Régence ^ hésitait à rappeler l'escadre anglaise. Une opinion contraire prévalut : lordExmouth fut rappelé, et ce rappel qui détruisait l'espoir de la possession de l'Algérie, souleva autant de mécontentement qu'avait causé d'enthousiasme le triomphe de l'expédition.

Voici comment s'exprimait à ce sujet le journal YAnti-Gat* Ucan dans son numérodu 15 septembre 1816. «H est fâcheux, « il est très fâcheux que lord Exmouth n'ait pas pris possesa sion d'Alger au nom de S. M. le roi de la Grande-Bretagne* a L'extension du commerce anglais est un' des grands avan-> a tages qui pouvait être espéré de la prise de possession d'Alger. , a Certainement, cet avantage n'aurait pas satisfait spontané*, a ment l'avidité de certains spéculateurs entreprenants; mais a il n'est pas douteux que les manufactures anglaises n'y a eussent trouvé un grand débouché pour leurs produits.

<c Certes, cette prise de possession était à la fois un actQ, a rationneletpolitique. Nous n'aurions demandé aucun tribut, a aux Algériens : nous ne nous serions mêlés en rien de leurs a affaires domestiques qu'en ce qui aurait concerné notre a propre sûreté. Nous n'aurions troublé en rien l'exercice do a leur religion ; nous les aurions encouragés à faire observer ce et faire respecter leurs propres lois ; en un mot, nous leur « aurions procuré le bonheur par tous les moyens qui sont a en notre pouvoir. La richesse et la prospérité de l'Angle- « terre sont consolidées en excitant l'industrie, et en rendant « heureux les pays avec lesquels elle est en rapport.

« Indépendamment des avantages que le commerce Anglais a peut retirer de la possession de la Régence d'Alger, il en « est d'une autre nature non moins important pour la Grande a Bretagne : c'est qu'Alger peut être un point de communia « cation de la plus haute importance ; un dépôt pour notre

c commerce avec tous les états de la Méditerranée : ce serait

t en effet une addition de grande Taleur à cette chaine da « postes militaires par laquelle la grande puissance maritime c de TÀngleterre est soute: je dans cette pArtie du monde, c Alger ajouté- à Blalte, à Gibraltar, à Corfou et aux Ileslon^

< nicnnes, mettrait le commerce Méditerranéen, cœteris pa^ c ribusj aussi bien en notre pouvoir que celui de la mer du

< Nord et delà mer d'Allemagne. »

Comme on le voit, le désir de la nation anglaise et h pditique à laquelle n'a cessé de tendre le cabinet Britannique, se manifestent dans ces lignes d'une manière évidente. Même après le rapport de l'expédition de lord Exmouth, l'An^eteire n'avait pas renoncé à l'espoir de faire una addition de grande valeur à cette chaîne de postes militaires qu'elle possède dans la Méditerranée. On peut lire, en effet, un passage fort curieux dans un ouvrage publié en 1822, par le même Hewis Goldsmith, dont nous avons déjà parlé; et qui a pour titre |: Obser^ votions sur la nomination du rigt hon^ Sir Georges Canning au ministère dès affaires étrangères.

L'auteur faisant allusion à sa lettre au prince régent, en 1816, dit : « Je faisais 'observer à S. A« R. le prince régent « que la Grande-Bretagne était forcée par sa position, à rai-

< son de sa prééminence navale, par son intérêt et pour c l'honneur national, de prendre l'initiative dans cette entre- « prise généreuse, juste et nécessaire, et que Bonaparte lui- « même avait résolue, comme il résulte du traité secret de c Tilsitt ainsi conçu :

« Art. V\ La Russie prendra possession de la Turquie d'Europe et poursuivra ses conquêtes en Asie aussi loin qu'elle le jugera nécessaire à ses intérêts.

« Art. 2. La dynastie de Bourbon en Espagne et la maison de Bragance en Portugal cesseront de régner : un prince de la famille de Napoléon sera appelé au trône de ces dem royaumes.

« Art. 3. L'autorité temporelle du pape cessera, et Rome et ses dépendances seront annexées au royaume d'Italie.

c Art. 4. La Russie s'engage à seconder la France avec si Biarine pour faire la conauête de Gibraltar.

« Art. 5. Les villes d'Afrique, telles qae Tunis et Alger, seront prises par les Français, et à la paix générale, toutes les conquêtes qu'auront pu faire les Français en AfHque seront données en indemnité aux rois de Sardaigne et de Sicile. '

c Art. 6. Malte sera occupé par les Français, et jamais la paix ne sera faite avec l'Angleterre, tant (pe cette Ue n^^prâ pas été cédée à la France.

ce Art. 7. L'Egypte sera également occupée par lesFrançais^

a Art. 8. n ne sera permis qu'aux navires russes, français, espagnols et italiens, de naviguer dans la Méditerranée, 4 l^ex« clusîon de tout autre pavillon.

c( Art. 9. Le Danemark sera indemnisé ^s le nord de l'Allemagne par la cession des villes anséatiquen,' toàs I^ cop-^ dition expresse de céder sa flotte à la France.

« Art. 10. Les empereurs de Russie et ie France s'efforceront d'obtenir par un arrangement positif qu'aûciine luitre puissance ne puisse envoyer des navires marchands à' la mer si elle n'a une marine militaire disponible. '

« Signés : Koubakin, L. S. — '(alleteaiii), (m S.*

'«Tilsitt, le 7 juillet 1807. »

« Ainsi, ajoute le publiciste anglais, Napoléon ava|t coiiqu c le projet de s'emparer des puissances Ëàrbaresc^ues. Il avait a compris qu'Alger pouvait être un des pivots de la domina- « tion dans la Méditerrannée; eh bien I ce qu'il ne fit pas c alors, l'Angleterre devait l'exécuter après l'expédition de a lord Exmouth. i» L'auteur établit ensuite que la domination turque dans une étendue de six cent mille lieues le long des cAtes de la Méditerranée n'est garantie et assurée que par la présence de dix mille Turcs, que Bonaparte avec quarante mille hommes avait détruit les Mameluks, soumis l'^^ypte et la Syrie, que dès-lors l'Angleterre avec dix mille hommes aurait pu garder Alger; il termine en disant: c Nous devions « prendre possession d'Alger et nous y établir, et je signale « comme une grave erreur de la part du gouvernement de « ne pas l'avoir fait. Nous aurions converti les États Barba*

• resques en un nouvel empire colonial, et la surabondante

• poj^ation des dtven étaté de l'Europe, v arrivant de toutes

2df ALGÉRIE.

« parts, nous eût bientôt remboursé de nos avances par Fae- « croissement de notre prospérité commerciale et celle de « notre influence politique : F État (T' Alger fut enfin devenu ^ un dei plus brillants apanages de la couronne britan^ « nique. 1^

n nous a paru curieux d'exposer, dès le début, avec quelques détails les \ues de la nation ang)aise sur TAlgérie a^ant l'occupation française. Avec le système d'incroyable extension de puissance adopté et suivi atec tant de persévérance par la Grande-Bretagne depuis quelques années, de tels précédents sont considérés comme des droits et expliquent non seulement les mauvais vouloirs, mais encore les intrigues plus ou moins patentes, ourdies en toute circonstance pour paralyser, atténuer ou compromettre la prépondérance de la France en Algérie. Ces mauvais vouloirs percent à tout propos ; et quand le gouvernement anglais, forcé d'accepter le fait accompli, n'ose plus protester contre la prise de possession de la France, la presse entière anglaise injurie, en toute circonstance, l'armée d'Afrique, révélant ainsi le souci que causent à l'Angleterre ses succès et le dépit qu'elle en éprouve.

Puis rimmense continent africain a tenté depuis longtemps la rapacité britannique. Elle a cherché par mille voies à enserrer l'Afrique pour ouvrir à ses produits un des plus grands débouchés du monde. Sur les rives de la Gambie, sur celles de Rio-Grande, à Sierra-Léone, elle déploie toute son activité, et une nature inculte s'y transforme, sous ses constants efforts, en riches cultures. Dans la Sénégambie, elle transporte ses nègres libérés; et avec une incontestable habileté, jouant tous les cabinets des deux mondes, elle a, sous prétexte de philantropie et par rabolition de la traite, jeté les ^ bases d'un monopole qui, si on le tolère longtemps encore, doit l'enrichir à l'exclusion de tous autres. Ses efforts ne se sont pas bornés à la côte occidentale de l'Afrique septentrionale ; à l'extrémité méridionale du continent africain, au nord du cap de Bonne-Espérance, elle a fondé une colonie immense et conclu des alliances avec des rois Cadres qui, au besoin, l'approvisionnent d'esclaves dont elle ne change pLi-

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kntropîquement que le nom. Du côté delà mer Rouge, eUe 8*e8t déjà assurée une série de postes qui, s'ils ne lui ont pas encore ouvert l'intérieur, ont du moins servi à le fermer à d'autres. Au Maroc, elle est pleine de vouloir pour Abd-er- Rahman pour des motifs que l'avenir se chargera d'expliquer. Â Suez qu'elle convoite, elle a déjà jeté les bases d'un projet qui s'effectuera plus tard ; par ses récentes intrigues en Syrie, où, en haine de la France, TÂutriche, la Prusse, la Russie ont été si complètement dupes de son astucieuse politique, elle se ménage une prépondérance pour agir en temps et lieu sur la Haute-Egypte. La prise de possession des Etats Barbaresques aurait complété cette sorte de blocus du continent africain que son insatiable cupidité exploite déjà dans l'avenir. Maîtresse de la Régence d'Alger, elle pouvait, se mettre en rapport immédiat et direct avec l'Afrique centrale. Alors l'Europe aurait pu voir clairement ce que valaient ses démonstrations philantropiques pour l'abolition de la traite. Void ce qu'en 1820 disait à ce sujet un anural remarquable par son talent et un des plus fervents abolitionistes. « Nos mi- € nistres savaient bien pourquoi nous ne voulions plus de c traite. L'Inde n'a pas besoin de nègres, puisque les indi- < gènes la cultivent pour nous. En Afrique, nous avons les « noirs sous la main : il suffit d'y abolir le mot d'esclavage. € La traite n'est un commerce de nécessité que pour l'Amé- « rique. Là, point ou très peu de culture sans esclaves afria cains. C'est là que sont les principales colonies desEspagnols, « des Français, des Portugais, Danois et Suédois : il faut dans c notre intérêt qu'elles périssent. Nous y avons aussi de très « beaux établissements et ils seront enveloppés dans la ruine « commune. Que nous importe? Il nous reste une infinité « d'autres colonies dont t Afrique est la plus importante pour « nous. Les établissements de nos rivaux ainsi ruinés, faute c de bras, nous n'aurons plus à combattre que ceux qui € peuvent leur rester en Afrique et en Asie. Ceux du Portugal « s^écroulent; les Philippines seront tôt ou tard libres, comme a TAmérique espagnole, et quand les entreprises des HoUan- « dais dans l'Inde amèneront une rupture entre ei^^et nous.

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a lis ne sauront tenir contre notre supériorité. L^Inde pourri a nous échapper quelque jour : c'est une perte incalculable, a l'Afrique nous en consolera ; elle est plus près de nous» a Nous lui ferons produire plus de denrées colonialei que n'en <K réclament tous les marchés de TEurope, et nous ferons m» <c clusivement la loi (1). d

Telle est la philantropie [anglaise : mais cette fois, éa moinsy ce vil et cupide égoisme servit la cause dâ Thumanité.

On comprend sans peine, par ce qui vient d'être exposéi combien la domination française, en Algérie, dérangea tom ces calculs d'intérêt : d'une part, la création pour la France d'une colonie dans laquelle on pouvait se passer de nègtcw <t que des bras libres pouvaient cultiver; de l'autre, la perte de l'espoir, pour le commerce britanique, de se mettre eiclusivement en rapport immédiat et direct avec rAfriqoe centrale. Aussi FAngleterre a-t-elle mis tout en jeu pour empêcher d'abord la domination française, ensuite pour la compromettre. Après les protestations, les menaces; après les mo* naces, les intrigues; et si l'Algérie est désormais française^ c'est que l'opinion publique, en France, a pressenti d'instinct que, par cela seul que l'Angleterre essayait de s'y opposer, il y avait utilité et nationalité à ne pas se départir de cette conquête. En tout et pour tout, généralement la France n'a qu*i prendre la contre-partie de ce que veut l'Angleterre, poui être sûre de faire à la fois une œuvre utile et nationale.

En effet, pour ce qui concerne l'Algérie, combien de raisons importantes militent en faveur de sa conservation. L'an-^ cien monde redevenu presque nouveau par l'abandon où il a été laissé, est, de nos jours, le point principal vers lequel rayonne le commerce maritime poussé, depuis tMs sièclesi vers les Amériques. Dans cette prévision, sur tous les rocheri qui s'élèvent à fleur d'eau dans la Méditerranée , l'Angleterre a planté ou essayé de planter son drapeau. La Russie, sans négliger cette politique habile qui la pousse vers l'orient^ se

H)3êVM§éfie ^dê$a cd&niuaion, [Mtr IL le comte H... do B^t

retourne vers Toccident et fait de la mer Noire un bassin russe pour lancer à Yolonté ses vaisseaux sur cette Méditerranée qui lie tant de peuples entre eux et autour de laquelle tendent à 88 concentrer tous les intérêts politiques et commerciaux. Avec les Dardanelles, dont elle s'est si soigneusement ménagé le passage , elle en occupe une des portes ; avec Gibraltar, TÂngleterre occupe l'autre; et, sur une mer où nul ne devrait entrer sans sa permission, il était temps que la France en occupât le centre : Toulon, sur le littoral européen, Alger sur le littoral africain ; le premier, un peu loin dans 8pn golfe, l'autre sur la route de Malte à Gibraltar et bientôt peut-être sur celle de l'Inde à Londres.

Ainsi postée sur les deux flancs de la Méditerranée, de manière à s'y faire respecter et craindre, pouvant, au besoin, se porter rapidement de ce centre sur tous les points d'une route ou voyagent tant de richesses, y posséder près de cinq cents lieues de côtes, depuis Harsghoun jusqu'à Tabarke, depuis le Yar jusqu'aux Pyrénées; y avoir des ports et des arsenaux qui se regardent et se secourent ; en temps de guerre, y trouver, en cas de revers , des asyles devant et derrière ; y avoir la faculté, en cas de succès, de poursuivre la victoire à droite ou à gauche; pouvoir, au besoin, compter sur ses flottes d'Oran et de Toulon et, du nord au midi, y protéger le commerce français et y inquiéter celui de l'ennemi : c'est là une position belle, forte, supérieure, digne en tout de la grandeur de la France et qui inquiète plus sérieusement FAngleterre que toutes les conquêtes que la première avait pu faire pendant la brillante période de la République et de l'Empire.

Il y a, pour la France, dans la possession de l'Algérie tout on avenir inconnu, mais dont le résultat ne peut être que grand. Sous les efforts persévérants du travail, de l'industrie et de la civilisation d'un grand peuple, le temps n'est pas loin peut-être où l'Afrique française, convertie en départements séparés de la métropole par un grand lac, pourra avoir sa marine : marine redoutable qui, pendant plus de trois sic-' des, a mis à contribution Ée commerce du monde et qui^ au

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besoin; pourrait le mettre encore. Pour cela, il ne ftudrait ni grands armemeats ni dispendieuses avances : il ne faudrait que vouloir réparer cet incroyable (oubli d*un 'gouTemement qui, possédant deux cent cinquante lieues de côtes en Afrique, n'a pas encore songé à faire un seul matelot africain.

Supposons cependant qu'au lieu de cette désastreuse routine qui a présidé à la création de toutes les institutions dam TÂfrique française, on eût fait sur mer quelque chose de semblable à ce qu'on a fait sur terre avec les spahis, les gendarmes maures et les bataillons indigènes, on aurait incontestafblcment maintenant des matelots algériens, et la marine française n'est pas numériquement trop riche en honmies de mer, pour qu'un pareil supplément de marins puisse être considéré comme une inutilité. Les pirates algériens étaient de fort bons marins, et une partie de la population des ports de l'ex-Régence est très propre et apte à la marine. Mab aa'fiea de cela, on a préféré ouvrir, sur tous les points, à grands finus, de ridicules écoles où même, pour rien, les Maures, les Arabes et les Juifs refusent d'envoyer leurs jeunes garçons qoi aoraient fait d'excellents mousses et ne feront jamais de lettrés français. Une circonscription maritime, ou tout autre mode d'appel dans cette direction, aurait pu ouvrir une voie utile, profitable d'avenir ; on n'y a même pas songé. Pour les circonstances exceptionnelles qui se présentaient, il aurait fallu faire, il est vrai, un travail neuf, hardi peut-être, et malheureusement les ministres de France préfèrent, en ce qui concerne l'Afrique, rester de routiniers manœuvres, que devenir d'habiles architectes. En vérité, on est souvent tenté de se demander ce que sont les hommes d'Etat de ce pays.)

Cependant supposons encore qu'après avoir créé cette milice maritime de l'Algérie, comme il a créé l'armée de terre indigène, le gouvernement eût fondé une espèce de marine coloniale mi-partie indigène, mi-partie française qui, après avoir fait le service de la côte, aurait peu-à-peu rétabli i le grand cabotage de toute la côte barbaresque, et, par quel-* ques privilèges habilement combinés, aurait avantageusement soutenu la concurrence avec les barques maltaises, siciliennes,.

espagnoles et des Baléares. Supposons toujours que, pour ce service spécial, il eût|été créé une flottille composée de petits bâtiments à vapeurs et des bâtiments à voiles pouvant être convertis en vapeurs et construits les uns et les autres en vue de deux destinations : en temps de paix, celle du service des côtes, en temps de guerre, ceUe de la course. Une compagnie, autorisée à cet effet, se serait sans peine, moyennant quelques légers avantages, chargé des frais de comtruction; le gouvernement aurait fourni les machines à vapeur en se subordonnant, pour cette avance, aux pertes ou aux gains de cette navigation coloniale ; seulement il se serait réservé la faculté de pouvoir requérir, en temps de guerre, tout ou partie du personnel et du matériel de la flottille ; tous ces bâtiments auraient pu être immédiatement armés en course, et la compagnie aurait eu alors, dans les prises, la même part qu'elle avait dans les nolis. Avec ce système et une faible partie des sommes qui se gaspillent chaque année en Algérie, en inutilités dispendieuses, et qui seraient un placement avantageux, en admettant qo^on n'eût construit que dix de ces bâtiments par an, depuis dix ans, la France pourrait maintenant avoir, au besoin, cent corsaires à vapeur dans une mer oivelle possède près de cinq cents lieues de côtes. Que deviendrait avec cela le commerce anglais dans le Levant, surtout avec Toulon sur le littoral français, et Alger, Oran et bientôt peut-être Stora, sur la côte algérienne?

Le cabinet britannique est trop clairvoyant pour ne pas avoir vu tout ce qu'a de menaçant dans l'avenir, une telle situation qu'il n'a pu empêcher, mais dont il cherche à paralyser le développement par tous les moyens. Tous les bons esprits en Angleterre sont frappés du parti que pourrait tirer la France de l'Algérie, si son gouvernement était mu par une de ces grandes pensées de prévoyance qui ne sont malheureusement guère plus de cette époque. Depuis quelque temps cependant il parait entré dans une voie, si non plus rationeUe en fait d'administration, du moins plus franche en fait d'intention; aussi ne voit-on plus le fr^n^deux spectacle de ces médiocrités ambitieuses qui, pouf *Ifi8 idées présumées

du pouToîr, poussaient pas leurs discours à Tabandon d^Âlger, plaidant indirectement la cause de l'Angleterre, comme elles avaient plaidé celle d'Âbd-el-Kader. Les annales des Oiambrcs françaises offrent malheureuseînent souvent de teOes taches; la ti*ibune y est moins une arène de patriotisme qu'une arène d'ambition , les sophismes y sont au service de toutes les causes ; la moralité n'y passe souvent qu'après le succès, et, en tout, on parait moins s'incjuiéter de la voie que Ton suit que du but auquel on aspire.

C'est là que dans leurs jours d'irrésolution, en ce qui coiicemait la question d'Afrique, les divers ministères ont trouvé ces dangereuses ambitions qui, pour la frivole vanité d'ètrei un jour en évidence, ont fait si bon marché de l'honneur et de la dignité de la France; c'est de là que ces ministères ont puisé quelques encouragements pour ces indécisions fatales qui ont si longtemps laissé tout en question ; et si Fopinioa publique ne s'était si fortement prononcée contre les hommes sans cœur qui conseillaient une infamie et contre ceux qui la projetaient peut-être, l'Angleterre aurait un grand soud de moins et se préparerait sans doute à recueillir de riches moissons sur cette terre d'Afrique où le sang des Français aurait servi d'engrais.

La politique incertaine et tortueuse du gouvernement firancuis à ce sujet, ses ménagements envers l'Angleterre pendant les premières années qui suivirent la Révolution de Juillet, avec les embarras d'une succession que les partis lui disputaient les armes à la main, s'expliquent mais ne s'excusent pas. Ces mêmes incertitudes et ces mêmes déférences plus tard, lorsque rassuré à l'extérieur et à l'intérieur, il put parler haut et ferme aux cabinets de l'Europe, ne s'expliquent ni ne s'excusent.

Malheureusement à cela vint encore se joindre une série de fautes, de bévues, de fausses mesures, de conceptions erronées qui auraient mille fois compromis la conquête française d'Afrique, si la fortune de la France ne s'était mille fois aussi chargée de faire naître des hasards qui atténuaient les effets désastreux des déplorables aberrations gouvernementales.

ALGËAIB. iW

ÎÀ plus iktale de toutes, celle qui peu à pea a détrait toul ^ancien prestige du nom français en Afrique et celui plus récent de la prise d*Alger, a été qu'immédiatement après la oonquéte, le gouvernement français n'ait pas réuni la Régence à son territoire, en déclarant qu'elle était France à titre de colonie ou autrement. Une telle déclaration, qui n'aurait rien ajouté au fait matériel existant déjà, n'eût été, U est vrai, qu'une sorte d'occupation morale, mais son effet eût été autrement décisif sur l'esprit des Arabes, que toutes ces tentatives prématurées d'occupation matérielle qui furent marquées par des revers d'abord et bientôt après par des désastres. Il ne (allait pour cela ni dépenses d'argent, ni sacrifices d'hommes, mais seulement du jugement, de la résolution et un peu de ce courage d'esprit qui, en affaires, va droit au but. Or, en cette circonstance, c'est ce qui a généralement manqué aux hommes d'état de France.

Voici au contraire comme on a procédé. Les ministres n'avaient pas de système, les Chambres engageaient de temps à autre sur la question d'Afrique, quelques discussions oiseuses et pleines de mauvais vouloir, et là où il aurait fallu une action forte, progressive, centralisante, il y avait d'abord des Cham-bres, qui préoccupées de mille autres intérêts, s'occupaient peu de l'Afrique, et ensuite des ministères mobiles et irrésolus qui ne s'en occupaient pas. Il faut ajouter à cela qu'en sept ans, il avait été nommé neuf gouverneurs d'Afrique, chacun avec son système différent, son opinion contraire, tiraillant en tous sens cette pauvre colonie africaine où rien de fixe, rien de stable n'avait le temps de s'établir. La France est le seul pays du monde où l'on peut signaler dans les vues administratives de ses hommes d'état^ tant de légèreté, tant d'inconséquence, tant d'incapacité.

On comprend sans peine alors, comment l'administration de l'Afrique a été une Traie tour de Babel. Avec autant de décousu dans la direction, il ne pouvait y avoir d'ensemble dans les résultats. A quelques mois de distance, paraissaient des ordonnances réglementaires qui se contredisaient, se cornbattaient. Aulieudesuivie v^^ ""«urche uniforme pourarri--

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ver à un but fixe et déterminé ^ tout «tait conduit par ctei moyens différents : il y avait changraient dans les prcget^ contradiction dans les plans, et toujours des incertitades, des hésitations, des rivalités, des passions mesquines ou viles, q» accroissaient à la fois le nombre et la nature des obstades.

 cela venait encore se joindre cette incurable manie, cette routine déplorable d'administrer tout à la française. Pkrce qu'une loi unique, une adihinistration unique, peut r^ h France et Paris, le gouvernement avait la naiveté de s'^nner qu'une pareille loi ne put pas régir l'ex-Régence et Alger. D envoyait des plans de finance et d'administration t<mt frits, des codes tout dirigés, naturellement calqués sur ceux de France. Au lieu de charger ses enq)loyés d'étudier d'abord k pays, les hommes et les choses, d'oi^aniser ensuite en veria des connaissances acquises, il leur traçait une marche inva» riable, d'après les conceptions routinières des bureaux de Paris. Les résultats en étaient naturellement nuls ou dés»treux. Il fallait alors recommencer sur de nouveaux frais, entrer dans de nouvelles voies, accepter ce qu'op avait écarté, préconiser ce qu'on avait rejeté et attendre que de nouveaux plans fussent arrivés, toujours de Paris. Dans l'ignorance complète des faits et des hommes d'Afrique , ces nouveaux plans n'avaient ni plus de valeur, ni plus de succès. Bien plus si le hasard y avait fait prévaloir quelque idée juste d'organisation, à peine était-elle mise à exécution, qu'un changement soudain dans l'existence ou les projets du pouvoir, ou quelque cause futile, en venait annuler le résultat en la remplaçant par quelque autre élaboration bureaucratique.

Un tel conflit de volontés, de projets, d'idées, ne pouvait rien avancer. Il semblait n'avoir qu'un but: c'était d'empêcher que quelque chose ne s'établît, ne se complétât, ou s'enracinât en Afrique. Il était cependant facile au pouvoir de convaincre les populations arabes que des chefs français étaient plus capables de les gouverner que des janissaires, et qu'elles ne perdraient rien â ce changement de domination ; mais il ne fallait pas pour cela agir de manière à ce que rien ne pût se fonder, ne pût tenir sur le sol africain, afin de pouvoir, au

AL6ERIEL f9%

besoin, en enlever tout ce qui s'y trouvait, sans avoir Fair de rien abandonner. Et c'est là ce qu'il résulte de plus évident du système suivi par les divers ministères, pendant le dix pre^ mières années de l'occupation de l'Algérie.

A cette époque, on était moins avancé qu'à la fin de la première année de la conquête. Sous la première administration du général Qausel, les Français étaient redoutés. Des bords de la Méditerranée, aux cimes de FAtlas, avait retenti le bruit de leur triomphe que l'écho des monts avait répété jus* qu'aux confins du désert; mais alors cette incroyable politique de contre-coups, exclusivementmue par des passions viles ou mesquines , n'avait pas encore frappé les indigènes, qui cependant, attentifs à épier le côté faible de leurs vainqueurs,se tenaient prêts à profiter de leurs fautes. Ils étaient loin de penser qu'un peuple qui se disait intelligent et fort, se trouverait embarrassé d'une terre qui avait obéi à 18,000 Turcs. Ils s'attendaient à voir se développer, sous le prestige du triomphe, un système large et rapide de puissance et d'occupation, qui assurât la sécurité aux tribus prêtes à se soumettre, qui étendit son autorité sur tous les points de la Régence. Au lieu de cela, ils virent en France, au pouvoir, un ministère hésitant, inactif, et semblant plus embarrassé (que glorieux de cette conquête; dans les Chambres, des orateurs applaudis pour des paroles plus qu'imprudentes, qui étaient fidèlement transmises aux indigènes, par des agents en titre. Os conclurent de tout cela que la France n'était pas dans l'intention de fonder un établissement durable sur la côte d'Afrique. Doutant alors de la volonté de leurs vainqueurs, par une conséquence naturelle de leur croyance, ils doutèrent de la volonté de Dieu. Ne voyant plus dans les Français que des maîtres provisoires, ils les regardèrent comme des ennemis déconsidérés : n'étant plus sûrs qu'ils resteraient, ils jugèrent urgent de leur créer des embarras de toute sorte pour hâter leur départ. Après avoir tout vu, tout apprécié, tout jugé avec cette patience et celte immuabilité de* croyance qui sont des qualités essentielles du fatalisme musulman, les indigènes conclurent que los Français ne voulaient pas rester en Algérie, mais que dans le cas oii

ns tàJêéÈMÈ:

ik reste AÎfenl/Oé étaient plus incapables âe les gotiternerqné les Turcs. Tout ce qui s'était feit et dit en France et à Alger motivait cette conclusion. Aussi, dèscemoment^respoîr de voir pacifier le pays par la conciliation dut s'évanouir : les cultures cessèrent, la colonisation ne put plus progresser, et^ alors commença, pour Tannée, une tache longue,pénibley tç^ ribleet dont le terme est encore un secret du ciel.

Quand les choses en furent venues à ce point, la valeur des armées françaises aurait pu, par quelques éclatants triomphes, en atténuer la gravité. Mais, comme si leurs succès avaient dA être un embarras de plus pour les ministres français, ilsatten* daient que quelques revers, qu'eux seuls ne semblaient pas prévoir, eût tout remis en question. Pour renforcer Tannée il fallait quelque grand désastre comme si la mort avait attendu % pour frapper, surpris et isolés, les soldats de l'armée d'Afrique. Les Chambres alors semblaient se réveiller et, après avoir voté sans scrupule plus d'un milliard d'impôts, elles votaient quelques cent mille francs pour empêcher Tarmée d'être décimée parles balles des Arabes jusque dans ses retranchements. Cette question d'Alger^ y soulevait toujours des discussions interminables, qui ne manquaient jamais de se réduire aux mesquines proportions d'une guerre d'amour-propre. Chaque orateur, content d'avoir été applaudi, applaudissait à son tour, et, en attendant, les soldats français payaient de leur sang ces vaniteuses parades. Puis, lorsque le sort des armes, lorsque T inclémence des saisons avaient fait périr la moitié des légions françaises, ces politiques sans cœur qu'on a désignés BOUS le nom d'Anti-Colonistes, venaient étaler leur phraséologie sentimentale et leurs anti-patriotiques déclamations, aux regards de la France ^ stupéfaite de tant d'impudeur et de tant d'audace.

Cependant, malgré tant d'incurie, tant d'inconséquence; tant de vils calculs, la fortune de la France aurait, à elle seule, hâté le développement de la colonie africaine, si, dans sa sphère , chaque administration ne s'était en quelque sorte appliquée à la compromettre de plus en plus. Tantôt c'étaient les ponts-et-chaussées qui, ayant une route à percer^ boule-

ALGÉRIE. SOO

versaient des cimetières et jetaient aux Tents les cendres des morts, ce qui fit dire aux indigènes ces paroles pleines d'a« mertume : « L'administration française veut nous réduire a à ne plus savoir où vivre ni oii mourir en repos. » D'autres fois ce furent les domaines qui bouleversèrent tous les titres de propriété et, après trois ans d'incroyables vexations, se trouvèrent avoir fait un travail inutile d'après une base com* plètement erronée, et furent obligés de le refaire de fond en comble ; puis vint la petite et la grande voirie qui ordonna des alignements, fit abattre des murs, démolit des marabouts qui gênaient la voie publique, abattit l'arbre séculaire où le pèlerin trouvait un peu d'ombre pour raconter à ses auditeurs attentifs la légende du désert. Partout on blessa les mœurs, les préjugés, les croyances, les usages des Arabes sans mauvaise intention, par pure ignorance. Chaque administration s'installa et se mit à l'œuvre d'après un plan tracé d'avance à Paris. Là on ne s'était pas même préoccupé qu'on avait à régir un pays complètement nouveau sous tous les rapports, où il y avait une foule d'intérêts à connaître et à ménager, des habitudes qui avaient force de lois et auxquelles il était impolitique de ne pas savoir se soumettre ou de ne pas savoir résister suivant les circonstances. Le ministre avait demandé à ses bureaux un plan d'organisation sur telle ou telle matière, et ce plan avait été fait pour l'Afrique comme s'il se fût agi de Versailles ou de Saint-Goud. Dès sa mise à exécution on s'aperçut qu'aucune des parties n'en pouvait cadrer avec la matière qu'il était appelé à régir. Tantôt c'étaient des améliorations qui, ne pouvant être immédiates^ étaient considérées par les indigènes comme spoliatrices ou tyranniques; d'autres fois c'était une unité de législation qui, appliquée à des populations habituées à dominer ou à être dominées, considéraient, comme une odieuse injustice, l'égalité avec laquelle on les traitait toutes. Puis sont venus les impôts qu'il a été fort difficile d'établir dans un pays où il n*y a aucun relevé exact de la matière imposable; où les revenus publics n'ont point de base fixe; où les objets, les propriétés^ les personnes, tout ce qui doit être soumis à l'impôt

est incertain; oii enfin chaque race diverse a, pour ce safet comme pour tous les autres, une législation (ju*U fout à la fois adopter et modifier.

 ce dernier mijet, le plan du gouyemement sembla repo-^ ser sur une singulière base : c'était que pour faire prospérer h colonie, il fallait la confier aux agents du fisc. Une pareille aberration est sans précédent dans les systèmes coloniaux de toutes les nations; mais ce qui est sans précédent aussi, c'est celte nuée d'employés qui grèvent la colonie africaine, rendent nulles, pour le trésor, les rentrées quelque importantes qu'elles soient et les absorbent sans profit pour FËtat et an grand détriment des colons et de la colonie. Mais on a déjà vu que l'Afrique française n'est considérée, par les gouvernants, que comme une machine à emploi et par suite un moyen d'influence intérieure : c'est peut-être même là le seul motif qui en a empêché l'abandon.

L'Angleterre agit différemment, et U serait plus incontestablement utile de l'imiter sur quelques points que de lui céder sur d'autres. Ainsi, par exemple, pour ses colonies naissantes, elle ne leur demande pas des fruits avant d'en avoir semé le germe. Elle sait que, dès son début, restreinte aux murailles de quelques villes, toute colonie est dans une situation précaire, tant par l'absense complète d'industrie et de capitaux, que par la pénurie des premiers colons. Dans l'intérêt de l'avenir, elle se montre alors modérée dans les taxes, parce qu'avant de demander à la fortune particulière une part dans l'acquittement des dépenses publiques, il faut la créer. Le domaine, l'enregistrement, les douanes, les octrois, le fisc sous toutesses formes, ne s'acharnent pas après des malheureux colons, la plupart trompés dans leurs espérances et qui se débattait vainement contre la misère et le fisc pour solder une foule d'agents, de comptables, d'employés dont les chefs, grassement payés, étalent un luxe insolent et dont les subalternes, faiblement rétribués, ont peine à se soustraire à tme pénurie pénible. Pour fonder ses brillants établissements coloniaux, elle accorde des libertés, des franchises, des primes d'importation, et n'attend pas leur développement d'un

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système de fiscalité et de prohibition, qm suffirait à lui seul pour tarir les ressources d'un pays en pleine prospérité. Ce qu'elle évite surtout, c'est la création de ce nombreux personnel administratif dont l'entretien absorbe les produits de la colonie avant même qu'ils soient nés. Nous n'en citerons .qu'un exemple.

Dès qu'elle eut assis sa domination sur la péninsule indienne, l'Angleterre chercha d'abord quel parti elle pouvait tirer de sa proie, par quels moyens elle pourrait raffiner sur la terrible exploitation du pays par les conquérants mongols. La constitution de la propriété indoue était alors peu connue. Elle reposait sur une admirable institution villageoise qui aidait les' malheureux laboureurs à supporter le faix énorme des tributs et qui, sur beaucoup de points, se rapprochait d'un établissement agricole dont les'principes de Fourrier et d'Owen seraient la base. Le village était un être moral absorbant le droit de propriété particulière. Les terres étaient exploitées en commun : elles pouvaient changer de mains au gré des administrateurs élus par les habitants, mais seulement pour des cas rares spécifiés à l'avance, tels que le défaut de culture, l'insuffisance des moyens d'exploitation. Les bénéfices du travail étaient ensuite répartis suivant les charges et les droits de diaque famille. Pour que la communauté ne relevât que d'elle-même , les fonctions étaient réparties de manière que tous les besoins étaient prévus. Elle avait son forgeron, son charpentier, son cordonnier, son confectionneur de vête* ments, son laveur, son maître d'école, son astrologue, son poète, son joueur de flûte, etc. Et ici, il n'est pas peu curieux de constater que les peuples européens, malgré leur singulière civilisation si vantée, n'ont pas même l'instinct des besoins nobles et relevés des ryots indous. En effet, on ne voit figurer ni le poète, ni le joueur de flûte sur le budget munh> cipal d'un village français ou d'une commune anglaise ou américaine.

Cette exploitation collective dont la forme s'est retrouvée en partie parmi les tribus algériennes, aidait le ryot placé au dernier degré de la biérardiie sociale du village, à supporter

le poids des contributions exoessiires dont son tnnrail était surchargé. Prémuni par elle, contre les accidents qui menacent le cultivateur isolé, il était : emplacé en cas de maladie, se-* couru dans les malheurs accidentels qui pouvaient firappern récolle ou ses bestiaux. Les coups du sort pouvaieat Tatteindre; mais ses pertes n'étaient jamais irréparables.

Cette heureuse combinaison offrait tous les profits de la grande culture, sans en avoir les inconvénients; mais pour des étrangers elle était enveloppée de profondes ténèbres. On n'y voyait au premier aspect que huit à dix classes de possesseurs terriens, sans pouvoir démêler les rapports exacts qui les liaient les uns aux autres. Ainsi, par exemple, il y avait ks pataiU ou chefs de villages, les zemindaris qui étaient propriétaires des domaines soumis à leur autorité, les ryols simpies tenanciers, les matiksj les bangdars^ les asrhafSp les puUeedars qui avaient chacun des droits spécifiques à h propriété. Les Ânglab méconnurent, par ignorance, tout ce que pouvait avoir d'avantageux une telle institution, et mirent le cultivateur, quel qu'il fût, en rapport direct avec le collecteur anglais. Mais au lieu d'établir, comme les Français en Algérie, un personnel si nombreux que les rentrées devenaient sans importance pour le trésor, la compagnie n'avait qu'un petit nombre d'agents qui paraîtrait fabuleux à un ministre de France ; chaque employé avait, sous sa juridiction près de 4,000 villages, peuplés de 800,000 mille âmes et sur un territoire de 3,248 milles carrés. Ses fonctions consistaient à louer champ par champ cette vaste étendue de territoire et à percevoir le loyer de chaque preneur à bail. Il n'était assisté dans cette immense tâche que par six agents indigènes {thusil" dars). Avec le système adopté en Algérie, il faudrait des milliers d'employés pour un tel travail. Mais c'est avec une telle économie de moyens que les Anglais fondent leurs étabhssements coloniaux , et c'est avec cette incroyable prodigalité d'emplois, que les Français compromettent les leurs.

A toutes ces causes de perturbation ou de dépérissement, il faut ajouter qu'il y a un vice radical dans l'organisation d'une administration civile, complètement indéoendante dans un

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iMiyB occupé militairement. Ainsi, par exemple, il a été établi en droit, qu'aucun acte d'administration supérieure ne peut être fait que par le gouyemeur ; tandis que, en fait, il n'y par^ ticipe le plus «ouvent que par sa signature. La majeure partie des actes sont délibérés en dehors de ses projets, communi«<qués au ministre a^ec qui tous les chefs de service correspon* dent directement^ par un de cesabus incroyables qui, profitant également à ceux qui le font et à ceux qui le tolèrent , sera fort difficile à déraciner. Cesactes sont approuvés ou improuryés par le ministre, moins dans leur rapports avec les besoins de la colonie, que d'après cet invariable principe qu'un gou- Temeur de l'Algérie ne doit avoir qu'une autorité ostensible, qu'on doit pouvoir combattre ou entraver en secret.

On comprend sans peine tout ce que doit amener d'embarras et de conflits un pareil mode d'administration ; et s'il était possible, en précisant les faits, de &ire l'historique de toutes les ordonnances rendues, de tous les arrêtés pris, il n'y aurait qu'une voix en France pour flétrir du mépris le plus mérité, tant de légèreté, tant d'inconséquence et tant d'incurie.

Toutes ces fkutes dérivaient généralement des mêmes principes : c'était de vouloir niveler l'administration de l'Algérie sur l'administration de la France, sans tenir compte de la différence des lieux, des choses et des. hommes. On agissait ab« solument comme un homme qui, habitué à un régime hy«» giénique qui lui fait du bien, voudrait l'imposer à un autre à qui il ne pourrait faire que du mal. Une foi^ cette fausse voie ouverte, tous les *<c'ous qui en dérivent se sont produits en Algérie sous toutes les formes. Tantôt c'était une ordonnance ou un arrêté qui, rendu dans les conditions voulues, ne pouvait être appUqué parce que, dans l'ignorance des faits, on avait voulu réglementer une chose qui n'existait pas ; d'aiittres fois c'étaient des conflits d'autorité entre deux, trois ad*ministrations et où celle qui avait pour elle le droit et la loi n'avait jamais la raison. Ces tiraillements compliqués d'ignorance amenaient laperturbation lapluscomplète dans les affaires du pays. Puis, l'instabilité des administrateurs était une cause d^abus d'un autre genre : Ja traditiM des bonnes choses, Texp

périence et le témoignage des faits accomplis, n'étaient comptés pour rien. Tout cela était remplacé par des intrigues de bureau, dont le résultat était toujours de foyoriser les protégés les mieux appuyé» et généralement les plus incapables; aussi, pourvu que la colonie convint à Thomme, on ne s'est jamais esquis si l'homme convenait à la colonie.

Tout ainsi, organisation, lois, personnel administratif, préjugés nationaux semblaient n'avoir qu'un but: c'était de gouverner des Français en Algérie ; quant aux Arabes on ne paraissait pas y songeir. Cependant toute la question était là, d'autant plus que la colonisation européenne ne pouvait s'activer et se développer que tout autant que la soumission des indigènes et leur organisation aurait assuré la jouissance et la sécurité des biens. Or, comme il faut plus de force^ plus de sollicitude pour gouverner les Arabes et protéger leurs intérêts qu'il n'en a fallu pour les vaincre, l'organisation administrative de l'Algérie, telle qu'elle est conçue et appliquée, est, relativement à l'état de la société africaine, un fait si anormal, qu'elle ne peut donner aux indigènes, ni une idée de la force réelle de leurs dominateurs, et moins encore de leur sollicitude pour leurs intérêts.

L'Arabe adore la force sous toutes ses formes, celle qui produit comme celle qui détruit. Jusqu'à présent on a tenté de lui donner une idée de cette dernière en renversant les constructions, incendiant les récoltes, égorgeant les hommes avec une furie que motivait la féroce opiniâtreté d'un peuple qui mourait pour ses villages, ses vieillards, ses enfants et ses femmes. Mais tout en se montrant redoutable par la guerre, l'administration française ne s'est pas montrée forte par le travail. Ce [point était important cependant : car l'Arabe, brave mais intéressé, sait voir la main de Dieu, autant dans la force productive, que dans la force destructive.

Pour fonder quelque chose d'utile et de stable, il fallait dès lors à la fois tenir compte de ces deux traits distinctifs du caractère arabe, la bravoure et l'intérêt, commencer par la guerre et finir par une organisation rationnelle ; mais pour l'im comme pour l'autre de ces deux faits dominants, s'é-

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carter des voix battues, quitte à oublier pour un temps en Afrique, les institutions de France et surtout les préjugés nationaux.

Le premier de ces farts, la guerre, offrait un caractère tout spécial qui n'avait de précédent ni d'équivaleot dans aucune des guerres delà République ou de l'Empire. Dans les longues luttes de ces temps glorieux, il y a ou tel combat sans nom et presque ignoré où il a péri plus de monde que dans les actions les plus meurtrières de l'Afrique. Mais, chez les Arabes, depuis l'adolescent jusqu'au yieillard, chaque homme est guerrier, et pris individuellement, chacun d'eux est un homme de guerre redoutable. Aussi, une guerre contre eux exige-telle,de la part du soldat français, plus de quahtés militaires que les batailles rangées en Europe. Il manque, il est vrai, aux Arabes cette force d'ensemble, résultant de la discipline et de la tactique ; mais par cela seul aussi que les Arabes, comme les armées disciplinées, ne présentent pas des masses, engagent à la fois Taction dans cinquante combats partiels, l'individu qc peut pas s'effacer et le courage individuel a plus souvent occasion de se déployer. Puis, comme dit un général qui les a longtemps combattus (1) : a On ne peut les contenir et les do- -> miner par aucun de ces grands intérêts, au moyen desquels on fait si aisément capituler les nations de l'Eurc^e, quand on a vaincu leurs armées permanentes. Us n'ont point de ces grands centres de gouvernement, de population et de communes, qu'il sufRt d'occuper pour tenir en réahté la cœur d'un pays ;ils n'ont point de ces grandes artères où circule la vie des nations civilisées; point de navigation intérieure, point de routes, point de fabriques, point de villages, point de fermes; mais tous ont un fusil et un cheval. » Aussi , de même que cette guerre exige une autre tactique que celle des guerres de l'Europe, elle doit avoir en vue, pour être efficace, un but différent : c'est-à-dire qu'elle doit tendre à briser cette masse de résistances individuelles dont l'ensemble n'est null^ part et dont. les fragments sont partout*

(4) Le général BageaUd. Iks Mayen$ de conserver V Algérie. T. u 20

SOft ALGÉRIE.

Sous ce rapport, Tannée française a depuis quelques annéei laissé peu de chose à désirer ; mais ses eK'orts seraient infructueux si Tadministration ne la secondait puissamment en est ploitant habilement au profit de Tavenir, le second des Eûti dominants dans le caractère arabe, rintérèt.

Cette politique des intérêts, qui aurait dû marcher de froot avec celle delà force, n'a malheureusement jamais été suine^ ni avec ensemble ni avec persévérance. Cependant, tout sent* blait indiquer que le moyen le plus simple de dominer lei Arabes, après les avoir vaincus, était,, en exploitant leur caractère intéressé, de les fixer en les rendant plus riches, 4 par conséquent plus nécessiteux. L'histoire fournirait à cesiH jet deux précédents irrécusables. Les Carthaginois, et apièi eux les Romains principalement, pour dompter et s'assimila ces races si belliqueuses et si indépendantes, adoptèrent et suivirent avec un, ensemble qui eût pu fournir un préciein exemple, cette double politique de la force et des intér£t& Ils avaient admirablement compris que, pour étouffer les passions poUtiques, pour affaiblir les haines, il fallait exploites l'intérêt, ouvrir des relations directes et libres avec les indigènes, faciUter des communications fréquentes, des éclianges avantageux, et surtout les rattacher à leur domination par l'appui si puissant sur eux de l'argent qu'ils pouvaient gagner par leur intermédiaire. Le caractère des populations africaines de nos jours n'a, sous ce rapport, subi aucune altération. Aussi, l'alcool a vaincu les Indiens, et l'argent doit soumettre les Arabes.

Jusqu'à présent, l'administration française n'a généralement usé de ce moyen qu'en échangeant, dans les investitures des chefs, de riches présents contre un mauvais cheval. Ceci ne peut avoir qu'un résultat fort limité, souvent même fort contestable : c'est même loin de valoir, dans l'application des échanges multipHés, des relations étabUes, dans lesquelles les Arabes trouveraient un parti avantageux à vendre leurs denrées ou à offrir leurs ser^'ices. En s'enricliissant, chaque Arabe déviendra partisan de la France : ce sera un ennemi de moins et un allié de uius. Ëx^cité par Tintérêt, il trouvera sans peine

dans le fatalisme musulman un motif pour pallier, même à ses yeux, sa soumission à une domination qu'il abhorre : Dieu le 9èut! se dira-t-il, et en croyant n'obéir qu'à Dieu, il n'obéira qu'à son intérêt.

Lorsque l'homme peu! se procurer le bien-être, il n'y reste nulle part indifférent. L'Arabe, sous ce rapport, est homme eolnme un autre; peut-être même, malgré l'apparence, plus homme qu'un autre. Il a un passé dont il est glorieux. Audessous des guenilles qu'il étale avec tant de fierté, cet orgueil perce en toute occasion : ses goûts pour le luxe et l'éclat ijui ont été l'apanage de sa race sommeillent et n'attendent ^e le contact de la civilisation pour se réveiller. Déjà même && te montrent, dans maintes circonstances, justes appréciateurs d'objets et d'usages qui leur étaient inconnus, et nul doute que, si l'administration française favorisait ce penchant par un système plus rationnel, c'est-à-dire moins conçu en vue des Français qu'en vue des indigènes, et surtout plus en rapport avec les affections et les préjugés de ces derniers, nul doute, disons-nous, qu'avant peu l'Arabe, sachant qu'il peut Éans danger être riche et le paraître, deviendrait producteur par l'app&t de l'argent et consommateur par sa possession.

Malheureusement on a jusqu'à présent fait fort peu de chose dans ce but. Avec plus de vanité que de raison, on a cru avoir tout à enseigner aux Arabes, sans paraître soupçonner qu'en ce qui concernait l'Algérie, il y avait de belles et d'excellentes choses à apprendre d'eux. Mais on a trouvé plus simple de ne rien étudier, de ne rien approfondir, et comparant niaisesement la tribu arabe au village français, on a procédé à Végard de l'une comme s'il se fut agi de l'autre.

Ainsi, par exemple, la propriété de la tribu algérienne est, comme on l'a déjà vu ailleurs, à la fois communale et individuelle. Cette dernière est l'exception et ne se rapporte guère qu'aux jardins qui entourent les villes ou les villages et aux maisons : le reste est cultivé, mis en rapport d'après io principe communal le plus conforme à la civilisation que les mœurs musulmanes ont établie, et peut-être même aux exigences dv ^o\ et du climat et aux nécessités de culture de F Al-

gérie. Ce principe repose sur la distributioa du sol à chaque famille, suivant ses moyens ou ses ressources : il ofire tous les avantages de la grande culture, sans en avoir les inconvé^ nients: il prévient toute anarchie des intérêtd individuek et n'a, comme on le voit, aucune espèce d'analogie avec ks biens communaux des villages de France.

Cette organisation suffit pour le moment et suffira loogr temps encore aux besoins des indigènes ; mais si, au lieu de n'être prise en considération par les administrateurs francab que comme un fait existant, elle avait été adoptée pour base d'une reconstitution nouvelle, aujourd'hui peut-être elle poT: terait déjà des fruits* Ainsi, par exemple, on engage lesArabes à se bâtir des maisons, à planter des jardins ; on leur en fut? lite même les moyens en leur faisant des avances, soit epnttr tériaux, soit en main-d'œuvre, dans l'espoir de les attachée au sol par la propriété individuelle. Tout cela est bien» quoiqu'en faisant ainsi totalement abstraction de leur vieux et respectable sentiment communal, on court le risque de leur inoculer, dès le début, ce hideux égoisme qui ronge les mh ciétés modernes, et de les faire ainsi entrer dans la civilisation par la porte par où les autres peuples en sortent. Supposons au contraire que, tout en favorisant ce sentiment communal qui n'existe plus en France et que, dans les décrets de la Providence, l'Algérie est peut-être destinée à lui rendre (i), on eût imposé aux kalifats, aux kaïds, aux scheiks qu'on a installés, l'obligation d'avoir une habitaticm fixe, une propriété individuelle dans la communauté arabe; chacun d'eux aurait

(1) Les villages français sont des égoïsmes rapprochés mais non assoeié$^ et par conséquent toujours prêts à entrer en lutte les uns avec les autres et 1res peu disposés à se donner généralement, socialement, aide et secours. D'autres causes morales et intcllecluellos contribuent sans doute à produire cet effet; mais il est impossible de no pas en attribuer une bonne partie à cette cause purement matérielle : la propriété individuelle; et quelque effort que l'on &see pour élever la moralité et développer rintelligencc de dos paysans, je défie de réussir à perfertionner leur associai ion communale si l'on ne modifie pas aussi la constitution de la propriété, qjii est la représentation matérielle très exactd de leur égoïsme et de leur inintelligence.

Enfantin. Cobnisation de V Algérien

pu alors facilement devenir un noyau de population stable, parce que l'Arabe aurait bâti et planté de préférence là où étaient la Casbah du scheik, le tribunal du kadi, la mosquée et la fontaine, quatre choses essentielles à l'organisation arabe. On aurait eu alots le village tout fondé par la force même des choses sur la double base de la propriété communale et individuelle : alors aussi la population du peuple nomade en population sédentaire, du peuple pasteur en peuple agriculteur aurait pii s'opérer sans secousse et par le simple instinct du sentiment des besoins et des affections. Si avec cela on eût établi une police énergique et vigoureuse qui les maintînt en paix, une administration probe, tutélaire , mais vigilante et sévère, ne spoliant pas, mais excitant au travail, on eût pu espérer de trouver avant peu une compensation à tant d'immenses sacrifices.

La base de la transformation du peuple arabe ainsi posée, on pouvait l'étendre de plus en plus et Tenserrer chaque jour davantage dans le cercle des besoins, des affections et des intérêts. Pour cela, il fallait tenir compte du passé et ne pas exclusivement partir en tout d'un point de vue français. Ainsi par exemple encore, on a déjà vu ailleurs l'importance des marchés dans Torganisation arabe. Ces heux sont non seulement [des lieux d'échange et d'approvisionnement, mais encore des lieux de réunion où s'agitent toutes les questions sociales, où se cultivent les affections de famille ou de tribu. Le marché est, en un mot, une des nécessités de l'existence arabe. L'administration française en a, du reste, su apprécier l'importance, et ses vues se sont portées, dès le début, sur ce point avec une perspicacité que nous constatons d'autant plus volontiers qu'il nous arrive rai^eraent d'en avoir l'occasion. Mais elle peut faire beaucoup plus encore à ce sujets et .voici comment.

Dans l'exposé rapide de l'histoire des dominations antérieures, qui ont précédé l'occupation française dans l'Afrique occidentale, nous avons pu constater que, lors de leur cnvaliissement du Maghreb, un des principaux moyens d'action des Arabes pour y constituer l'unité de la société musulmane et y

annuller toutes les résistances, avait coiioisté à réduire les opposants en une sorte d'ilotisme. Exclusivement grevés de cer^ tains impôts, de certaines charges humiliantes, exclus de tout emploi public, ces sortes de parias conservaient cependant 1% faculté de rentrer dans le droit commun, en se ralliant à la société musulmane. Ce moyen, qui n'était, en définitive, qu'une exploitation élargie des intérêts, eut un rapide et plein succès. Eh bien ! ce que les Arabes ont fait dans tm but de propagande religieuse, les Français peuvent le faire dans un but de. propagande politique. Seulement, au Heu du moyen em-» ployé par les premîei-s, et qui serait encore sans résultat pour la France avec le mode de constitution qu'elle a adopté pour cette société nouvelle, lorsque les relations d'échange d'intérêt seront établies de manière à suivre un cours régulier, l'administration française pourrait exclure des marchés toute tribu récalcitrante jusqu'à ce qu'elle fût venue à récipiscence. Les Turcs, du reste, usaient de ce moyen avec une rigueîir calculée qui leur assurait, sinon la sympathie des indigènes, du moins leur soumission.

Mais, pour la plupart des créations de détail dont l'ensemble pourrait, avec le temps, former un système complet d'organisation, pour remédier même aux abus administratifs qui se sont introduits et qui, tous les jours, s'introduisent dans la colonie africaine, pour que cette colonie, en on mot, devienne une compensation aux immenses sacrifices de sang et d'or qu'elle coûte à la France, il y a, dans son administration, un vice radical qui doit faire forcément obstacle à tout rapide développement. Ce vice^ c'est le manque d'un ministère spécial qui s'occupe exclusivement de l'Algérie.

Depuis la conquête, c'est le ministère de la guerre qui a gouverné la colonie et, pendant longtemps, on n'y a généralement fait que la guerre. C'était naturel : un ministère aussi spécial a dû sonpjer, avant tout, à organiser des régiments. Puis, dans l'état des choses actuel, les autres ministères, celui de l'intérieur, des finances, de la justice, de l'instruction pubUque, du commerce, des travaux publics et même des affaires étrangères coopérèrent, dans leur sphère, à ce qui con-

éenle rorgslnlsàtltihfi de rÀlgérie. Par une exception dès plus Mugulières, le ministcre seul de la marine et des colotiics ne j^end presque aucune part à l'administration d'une colonie qui a deux cent cinquatite lieues de côtes aux portes de Toulon, Les travaux administratifs, conçus et exécutés dans chaque ministère spécial, passent des bureaiK d'un ministère dans ceux d'un autre, souvent même de plusieurs autres, suiwnt la part que chacun doit y prendre, et arrivent enfin au ministère de la guerre qui leur donne sa sanction définitive. Une telle marche, sans compter les retards inévitables qu'elle entraîne, les conflits d'autorité qu'elle soulève, les confusions de pouvoirs, les tiraillements qui en résultent, exclut forcément toute originalité dans une œuvre aussi exceptionnelle que l'organisation de l'Algérie. Sauf quelques très rares exceptions, il ne peut y avoir, dans les mesures prises, ni uniformité, ni ensemble, et, nous dirons même, ni à-propos. Le point de vue unitaire, base la plus essentielle en matière d'organisation, doit manquer forcément. Chaque ministre agit dans sa sphère sans s'inquiéter de ce qu'un autre a fait ou fera dans la sienne : le ministère de la guerre tâche de faire cadrer le tout, tant bien que mal avec l'ensemble déjà existant, et la machine marche, si elle peut, non avec ordre et précision, mais par secousses successives (1). Au rni*

(4) Cette situation était trop anormale pour ne pas avoir frappé depuis longtemps tous les bons esprits. Voici à ce sujet une note dont un ancien ministre a bien voulu nous donner communication et qu'il nous a permis d'utiliser. « H y a quelques années, il fut sérieusement question de créer un « ministère d'Afrique : la question fut, à plusieurs reprises, débattue en cou- « seiLsous la présidence du roi qui penchait pour cette opinion. La base était « de réunir les divisions diverses qui, dans les ministères spéciaux, sont « chargées des affaires do l'Algérie et d'en former un tout sous une direction « unique. Les deux objections principales contre cette création, furent d'a- « bord : que l'introduction d'une grande roue nouvelle dans le mécanisme « gouvernemental était chose grave, ensuite que pour un ministère d'Afnquo « il ne s'agirait pas seulement de spécialité, mais de gouvernement embras- « sant la guerre, la marine, la justice, le cuite, l'administration civile, lin* « struction, les travaux publics et la police, et que, dès-lors, tous les autres « ministères se trouveraient subordonnes à rolui-là. Cotte dernière objection « fol recueil contre lequel se brisa une huute inHuence. Tant d'intérêts se

lieu de ce conflit d'opinions, de volontés, de projete partani de points divers, la plupart sans liaison entre eux, tous tôt» cément conçus dans un même esprit de routine, parce qu'il Q'existe nulle part un système d'ensemble, mais, dans chaqn» ministère, des systèmes de détail dont les parties accessoires sont ainsi combinées au hasard, la question de la colonisation^ s'efface et disparait. S'il ne s'agissait, pour cela, que d'arrêté» et de règlements, certes, nul pays au monde ne serait mienorganisé que l'Algérie ; s'il ne s'agissait encore que d'y constituer un nombreux, inutile et dispendieux persomiel admi* nistralif, la colonie africaine n'aurait rien à envier à toute autre colonie. Mais il s'agit d'organiser des réunions composées 4'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, bâtissant, cultivant, vendant, achetant, ayant une famille, formant des villages, des villes, et constituant enfin une société. Une telle œuvre est impossible tant qu'il n'existe pas quelque part un centre qui donne constamment et dans une direction unique, une impulsion forte, puissante, persévérante à toutes les créations accessoires dont l'ensemble constituera une colonie,' uno société. Toutes les fautes, toutes les bévues, tous les incroyables non-sens qui ont, jusqu'à présent, paralysé le développement de la colonie africaine , n'ont eu, en grande . partie, d'autre cause que cette absence d'un point central qui, dans ses ramifications, puisse embrasser, non pas comme actuellement, l'ensemble d'une spécialité telle que la guerre, les finances, etc., mais rensemble de toutes les spéciahtés. C'est maintenant non pas seulement un besoin, mais encore une nécessite d'autant plus urgent(» que, s il est un fait ressortissant clairement de tout ce qui s'est fait depuis quinze ans en Afrique, c'est que chaque ministère, au lieu de voir un moyen dans ses conceptions à ce sujet, n'y a jamais vu qu'un but.

Un fait dont on ne s'est jamais donné la peine de tenir compte, c'est que l'Afrique n'est encore ni une colonie, ni un

« crurent froissés, tant d'amonr-propres se sentirent blesses de ce qui, avec « une plus forte dose de patriotisme, n'aurait dû ni blesser, ni froisser per- « sonne, (jue ce projet où l'aveuir de ia colonie avait tant à gagner, fui « abandonné et n'a plus clé repris depuis. »

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département français : c'est un pays.dont Q serait fort difficile de définir d'une manière précise Texistence politique, qui,placé dans une situation exceptionnelle, ne peut être régi qu'exceptionnellement et où un système purement colonial n'est pas plus applicable et convenable que le régime de la France. Ce qui importait le plus, avant tout essai d'organisation, était de fixer l'état politique du pays : c'était le point de départ le plus naturel. On avait plusieurs moyens pour atteindre ce but, la création d'un régime spécial, l'assimilation au régime colonial ou bien encore la réunion à la France. Cette question résolue , l'avenir de la conquête se dessinait naturellement. Le vieux peuple arabe, séparé depuis si long-temps du reste du monde, vivant intrépide, mais pauvre, in-« dépendant, mais orgueilleux, sans besoins, mais avare, sur une terre jadis féconde, luxueuse, artistique et alors inculte, misérable, sauvage, par une de ces eonunotions violentes qui bouleversent et changent l'état des lieux, des hommes et des choses, aurait fait un retour sur lui*même. A la vue de cette commotion nouvelle, qui promettait de lui rendre les biens et l'éclat dont il savait se passer, mais qu'il regrettait, il se serait demandé si ce n'était pas là le signal de la renaissance arabe. Alors si on avait su se présenter à lui avec des vues d'organisation larges et stables , si on lui avait prouvé qu'avec les moyens violents de ses anciens ^oppresseurs on pouvait le dompter, et qu'en dehors de ces moyens, on saurait le gouverner, ce vieux peuple dont la croyance vive et neuve accepte les faits accomplis comme un irrévocable arrêt du ciel, dont l'orgueil et la vanité sommeillent et ne demandent qu'à se réveiller, se serait empressé auprès de cette civilisation nouvelle pour lui emprunter les biens, ou mieux encore les vices qui lui manquent, et lui rendre peut-être en échange des vertus qu'elle n'a plus.

La soumission d'une nationalité à une autre n'est pas une opération simple qui puisse s'accomplir exclusivement par tel ou tel moyen : c'est une œuvre complexe dont le germe naît, croît et se développe d'après les lois naturelles. Tout y concourt, et le temps, plus que tout. Tous les services, tous les

bras, foutes les ititéiligëticës 6nt là leur place inàrqaée d'avance ; mais tous les efforts seraient infructueux si Ton né savait captiver, avant tout, la confiance et mieux encore Tadmiration du peuple qu'on veut s'assitniler. Après cela, tout devient facile. Les résultats se préparent avec lenteur, mais avec suite; ils ne sont pas complets de longtemps, mais les germes semés par mille labeurs, au prix des plus grands sa* crifices, acquièrent peu à peu leur plus grand développement Alors on recueille des fruits d'autant plus doux et d'autant plus précieux qu'on en a désespéré plus longtemps.

Les principes fondamentaux de la conquête de l'Algérie sont aujourd'hui hors de discussion : C Algérie est française! Que le gouvernement inscrive donc dès à présent ce principe dans les faits matériels et dans les mœurs des Arabes, comme il est écrit dans les fautes et dans les succès passés, et avant peu, la France pourra classer dans ses annales les départements de l'Afrique occidentale.

Nous voici pai'venus au terme de notre carrière. Après avoir interrogé sur cette terre d* Afrique la cendre du passé pour en tirer quclqu'onseignement pour le présent, nous avons retracé dans leur marche les événements contemporains ; nous avons fait saillir dans toutes ses phases de succès ou de revers cet admirable héroïsme des légions françaises; nous avons examiné et jugé avec sévérité, mais avec impartialité et conviction, lapolilique suivie à l'égard de TAfrique française; nous avons tàclié de remonter par l'analyse à l'appréciation des fautes commises, à leurs conséquences, à leurs résidfals; nous avons mis sur la voie des moyens propres. à éviter de nouveaux revers et de nouveaux mécomptes.

Telle était notre tâche : nous l'avons remplie avec conviction. C'est avec conviction aussi que, sur l'horizon de 1 Algérie, nous voyons poindre un rayon d'immense avenir pour la France. Au-(!clà de la mer, sur cette terre vouée depuis si longtemps à la profonde nuit de l'ignorance, où ne brillaient plus ni les sciences ni les arts, nous voyons^ au grand jour de la civilisation et des lumières, une France africaine, formant une série de départements riches et populeux. ISous yovons

un peuple régénéré, s'élançant avec une ardeur toute juvénile dans le vaste champ de la civilisation, et régénérant peut-être par son contact cette civilisation déjà si décrépite. Nous voyons . la France acquérir une position formidable sur cette Méditerranée où se tirera le premier coup de canon qui ébranlera de nouveau le monde. Nous voyons, par Tinfluence de la conquête d'Afrique sur la France méridionale et par le frottement que des transactions plus nombreuses doivent amener, l'affranchissement intellectuel du bas peuple du midi, cette population active jusqu'à présent, asservie au joug des prêtres et des nobles, abrutie et dégradée par l'ignorance et la superstition. Nous voyons d'immenses débouchés ouverts aux produits français, de nombreuses caravanes partant des départements riverains du Sahara et aMut sonder l' Afrique Mntrale jusque dans^ ses profondeurs. Sans doute, de tels résultats ne s'obtiendront pas sans nouveaux sacrifices, sans nouveaux efforts et surtout sans per^vérance; mais nous avons foi dans la fortune de li| France. C'est elle qui a réparé taat de ÙMte» eommises : oa sera elle qui en préviendra d'autres.

l'JN.

DSI**]

Les événements qui se sont passés sur la frontière du Maroc, eeux que Tavenir y contient encore en germe ont établi et peuvent étaiblir sortonti entre cet empire eit l'Algérie, une connexité de rapports, dont la Uaisoo peut prendre, suivant les circonstances, une grande gra¥tté» Ce motif nous a tait penser qu'une notice historique sur le Maroc, ses institutions et ses habitants, devait former un complément indispensable à TnisToni

OB l'aLG^EIB rRAKÇAlâB*

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