DE L’ARCHITECTURE EN EUROPE DEPUIS MICHEL-ANGE
Dans l’histoire de la renaissance de l’architecture antique en Italie, nous nous sommes arrêtés à Michel- Ange , le premier qui ait fait revivre le style colossal , c’est-à-dire, le principe d’un ordre unique, embrassant tout l’ensemble d’un édifice. Nous avons prouvé que, sous les autres rapports, loin de se rapprocher plus que Bramante et Sangallo , ses prédécesseurs, du vrai génie de l'antiquité, il s’en était éloigné davantage. Son exemple fut fatal ; il s’éleva bien, de temps à autre, en Italie, quelques architectes qui voulurent, comme Palladio, lutter contre le torrent du mauvais goût et introduire un meilleur système de construction; mais leur nom, mis dans la balance avec celui de Michel-Ange, ne fut d’aucun poids ■. Après avoir secoué
• Ou lira peut-être avec intérêt l'appréciation suivante du mérite de Palladio :
« Le grand Palladio naquit à Vicence; on montre encore dans cette ville l’élégante façade de sa petite maison. Plusieurs frontispices admirables portent l’empreinte de son sublime géoie ; malheureusement ils sont cachés dans les rues les plus étroites et comme enfouis dans les plus obscurs recoins. Ses productions les plus estimées sont le théâtre olympique, la rotonde ou maison de campagne du comte Gabrielli , et le portail de l’hôtel de ville. Une chose singulière, c'est que Rome, qui possédait les plus beaux et les plus nombreux fragments de l’ancienne architecture, n’ait produit, dans les âges modernes, d’autres architectes que les Fonlana, les Borromini, les Bernini, uniquement remarquables par l'excentricité et l'extravagance de leurs conceptions, tandis que, dans le nord de l'Italie, s’éleva et fleurit le seul architecte dont la simplicité de style ail approché des plus parfaits modèles de l’antiquité. »
le joug légitime d’un style en harmonie avec leur siècle et leur religion, les Italiens ne furent pas longtemps disposés à souffrir la contrainte d’un système qui appartenait è un âge, à un culte, à un ctat politique complètement différent du leur, avec lequel ils n’avaient rien de commun, et qu’ils avaient adopté sans intérêt et sans motif. Ils avaient toujours montré, dans tous les arts, en peinture, en poésie, en littérature, en sculpture même et en musique, une singulière passion pour la recherche et les concetti. Ils ne purent s’empêcher de porter cet esprit jusque dans l’architecture, le plus inflexible des arts ; cette exquise modération , cette simplicité si rationnelle de l'antique qu’ils ne comprenaient pas, ils la prirent pour absence de hardiesse et d’énergie; ils s’imaginèrent que le mépris de toute règle était une preuve d’indépendance, et l’extravagance, une preuve de génie. Un Fontana, un Bernini, un Borromini, avec leurs colonnes en tire-bouchon, leurs architraves en papillotes , leurs frontons brisés et torturés de toute façon, leur architecture en perspective, leurs ordres primitivement destinés à des temples vastes et peu élevés et qu’ils amoncelaient l’un sur l'autre dans des églises étroites et élancées, avec tout leur système enfin, surpassèrent de bien loin en mauvais goût les plus détestables productions des siècles de décadence de Rome païenne.
Si les formes furent altérées et l'harmonie détruite de cette manière dans les parties essentielles de l’architecture, ce fut bien pis encore dans ces surfaces, ces lignes, ces moulures d'une nature plus légère, ces détails purement ornementaux qui servent , en quelque sorte, de broderie et de frange aux édifices ; il n’y
eut sorte de contorsions et de grimaces auxquelles on ne les pliât. Tous les matériaux, tous les arts sur lesquels le goût peut exercer une influence bonne ou mauvaise, le bois, la pierre, les métaux, la porcelaine, le verre, le tissu même des diverses étoffes que l’homme emploie pour se meubler ou se vêtir; l’architecture, la sculpture, la peinture, la ciselure, l’orfèvrerie, la broderie , le tissage ; le temple et le tombeau ; l’intérieur et l’extérieur des maisons ; les voitures et les vaisseaux; les murs, les plafonds et les planchers; la quincaillerie et la papeterie; l’autel et le buffet; la chaise, la table, la cheminée, le chandelier, le lustre, le cadre des tableaux ; le surplis du prêtre , le falbala de la grande dame, les manchettes en dentelle du marquis ; le calice et la tabatière, la tasse et la soucoupe, la bague et le bracelet, tout, en un mot, fut envahi par cette manie. Non-seulement on abandonna ces imitations exactes et fidèles des êtres animés ou inanimés, des productions de la nature ou de l’art, que les arabesques conservaient encore et qui satisfont également les yeux et l’esprit, mais on renonça même à toute régularité, à toute forme, à toute surface nettement définie, à tout ce qui était bien décidément rond ou carré, uni ou saillant, droit ou angulaire; et l'on substitua à tout cela je ne sais quelle ligne irrégulière, vague, complexe, qui n'était ni positivement continue, ni positivement brisée, je ne sais quel lourd entortillage, quels plaqués insignifiants. Grâ'ce à la facilité de l’exécution, au peu d’habileté, de goût et d’imagination qu’elle exigeait, cette contagion se répandit avec une extrême rapidité, et, comme un cancer corrosif, elle eut bientôt rongé toutes les moulures, dévoré
toutes les surfaces, et fait disparaître de partout la simplicité , la variété , l’unité , les contrastes et la symétrie.
Ce goût, comme tous ceux dont l’Italie avait été le berceau, passa d’abord en France. Il trouva grâce devant Louis XIV affaibli par l’âge et dont la jeunesse avait vu de meilleurs jours. Sa faveur s’accrut sous le Régent, et il orna le piédestal de la statue qui représentait Louis XV à son accession au trône, coiffé d’une énorme perruque poudrée, à boucles flottantes, vêtu d’un habit à basques carrées, les souliers à hauts talons, la larme à l’œil, le nez en l’air et le poing sur la hanche. De la France, il parcourut, comme un feu follet, tout le continent, passa la Manche, et débarqua sur les côtes d’Angleterre; on l’y trouve dans l’ameublement des compositions d’Hogarth, comme on le rencontre, en Italie , dans la partie moderne des gravures de Piranesi, et en France, dans les tableaux de Vatteau. Il est connu chez les Anglais sous le nom de Vieux goût français, quoique l’honneur de l’invention appartienne à l’Italie. On devrait l’appeler plutôt style clinquant, et goût rocaille.
Au reste, tel fut l’ennui qu’excita bientôt son insignifiance et son insipidité, que les Français les premiers commencèrent à en secouer le joug , même avant la révolution, comme on peut le voir à Paris dans l’église de Ste. -Geneviève, dans .les ailes ajoutées au palais Bourbon , et dans d’autres édifices ; depuis cette époque, ils ont fait de grands progrès dans l’architecture et dans tous les arts qui s’y rattachent.
Legouvernement anglais, en taxant à la fois la brique et la pierre qui forment les parties solides des construc-
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lions , et les ouvertures qui permettent d’y introduire l'air et la lumière, a proscrit également la solidité dans la bâtisse et la variété dans les formes; l’habitude des baux emphytéotiques et l'usage de bâtir des rues entières par entreprise contribuent encore à augmenter l’uniformité , la pauvreté , l’inconsistance de l’architecture en général. En Angleterre, le plan extérieur de la plupart des édifices est confié à un inspecteur dont la science est superficielle et les connaissances artistiques absolument nulles; les détails intérieurs, que l’on regarde comme étrangers aux fonctions de l’arcbitecte , sont abandonnés à un simple tapissier , plus ignorant encore et qui ne réussit presque jamais qu’à gâter le dessin de l’entrepreneur. En définitive, cet absurde état de choses a du moins un avantage, c’est de donner aux constructions cette espèce de variété qui résulte de l’ignorance complète et absolue de toutes les convenances de siècle, de pays et de localité.
Quelques-uns ont tenté de faire revivre le vrai style antique, le style classique; mais comme les édifices publics, échappés seuls au naufrage des siècles, étaient aussi les seuls qui pussent leur donner quelque idée de sa nature, ils se sont bâti des maisons sur le patron des anciens temples , et ils ne sont ainsi parvenus à grands frais qu'à se loger de la manière la plus disgracieuse et la plus incommode.
D’autres sont revenus au style ogival comme à une création plus nationale, plus indigène; mais il reste en Angleterre bien peu de maisons particulières qui puissent servir de modèles en ce genre; il a fallu recourir aux édifices religieux, et la seule différence en-
tre ces derniers imitateurs et les autres, o’cst que ceux-ci se logent dans un temple et ceux-là dans une église.
Il en est qui, dans notre siècle de paix profonde, ou au moins de sécurité et de civilisation intérieure, se sont avisés d’élever des châteaux fortifiés et crénelés , comme s’ils allaient soutenir un siège.
Ceux-ci, courant après des nouveautés encore plus excentriques , ont cherché leurs modèles parmi les Egyptiens, les Chinois ou les Mores; ou, comme si nul genre de beauté ne devait échapper à leurs tentatives, ils ont ramassé et soudé ensemble, tant bien que mal, des éléments de tous les styles, sans aucun égard à leur usage et à leur destination primitive ; leurs maisons semblent une collection de fragments échappés au chaos.
Ceux-là enfin, en désespoir de cause, sont retombés en admiration devant le vieux style français , devant le genre Pompadour dont les Français eux-mêmes rougissaient et qu’ils avaient rejeté avec dédain. Peu contents de dépouiller toutes les boutiques de bric-à-brac • de Londres et de Paris, de racheter à tout prix la vieille porcelaine, la vieille vaisselle plate, la vieille tapisserie, les vieux cadres, les vieux Boulle, ils se sont mis eux-mêmes à l’œuvre, ils ont établi des manufactures d’antiquailles, et corrompu ainsi le goût des artistes modernes , en ravivant ce détestable style.
Pourquoi donc, au milieu de toutes ces tentatives, ne s’est-il encore rencontré personne qui ait conçu le désir ou l’idée de n’emprunter aux anciens styles d’architecture que ce qu’ils présentent d’utile , de savant, ou de gracieux ; d’y ajouter ensuite les modifications
ou les formes nouvelles qui les rendraient plus convenables ou plus élégants ; d’augmenter la variété et la beauté des imitations , en mettant à profit les découvertes réccntesde productionsnaturelles ou artificielles inconnues aux siècles précédents; et enfin, de créer ainsi une architecture qui, née dans notre pays, cultivée sur notre sol , en harmonie avec notre climat , nos institutions et nos habitudes, réunissant, en un mot, l’élégance, la convenance et l’originalité, pourrait être justement appelée notre architecture ?