A MES PROFESSEURS
Arsenic du grec «pcw et vi/âw; — Arsenick, en allemand; — arsenico, en italien et en espagnol. — Les anciens l’appelaient àpatvr/oy, aa.vSapdyr,, üuripigmentum.
Les savants 11e sont pas d’accord sur l’étymologie du mot arsenic. Les uns le font dériver du grec apcmxov, mâle, et vont appuyer leur sentiment jusque sur les systèmes des philosophes anciens qui admettaient dans le monde deux principes : l’un mâle ou actif, et l’autre femelle ou passif. Les alchimistes, fondant sur cette théorie les plus belles espérances, l’accueillirent avec enthousiasme et la transportèrent dans leur monde, le monde minéral. Ils considérèrent les métaux comme des corps composés susceptibles d’une foule de transformations; leur génération fut assimilée à l’évolution des corps organisés, et, comme pour les animaux et les plantes, on attribua leur naissance à la réunion de deux principes ou semences, l’un mâle, et l’autre femelle. L'arsenic fut pour beaucoup le principe mâle, et reçut à cet effet le nom qu’il porte encore. Suivant d’autres, le mot arsenic doit se décomposer en apcw et vixdw. Cette opinion est la plus rationnelle et celle qui paraît le mieux exprimer
— fi¬
la signification du mot apoe/ixw ; mais elle est en opposition flagrante avec la première. D’un côté, en effet, l’arsenic est considéré comme puissance génératrice; de l’autre, au contraire, ce corps serait l’anéantissement, la négation de tout principe producteur. Quoique dans le fond complètement opposées, il n’est pas impossible de les concilier : il suffit pour cela de se transporter par la pensée au prestige immense que l’alchimie fit à l’arsenic et de considérer avec quelle rapidité ce prestige disparut lorsque les lumières de la chimie vinrent briser les trompeuses illusions des adeptes, et on comprendra sans peine que l’étymologie de ce mot dut changer avec sa fortune.
Pour connaître l’histoire de l’arsenic, il faut remonter le cours des siècles jusqu’à l’antiquité la plus reculée. L’obscurité qui règne sur ses commencements nous met dans l’impossibilité d’assigner une date certaine à l’époque où pour la première fois il fut question de ce corps. Ses sulfures, et par la belle coloration qui les distingue, et par la facilité avec laquelle on pouvait se les procurer, durent de bonne heure attirer l’attention des observateurs et des savants. Ce furent, en effet, les premières substances arsenicales que l’on étudia.
Hippocrate (460 av. J.-G.) paraît le premier avoir eu connaissance de ces corps. Ses écrits nous apprennent qu’il en faisait usage dans deux préparations restées célèbres : le kourikou mou et le kourikou sec.
Aristote, qui vivait un siècle après (340 av. J.-C.), en a aussi fait mention. Il les a désignés sous le nom de <jawîap«x«. Plus tard Théophraste, son disciple (315 av. J.-C.), nous a laissé sur eux, dans son traité sur les pierres (riepi r&v Xi'Owv), des détails du plus grand intérêt. Leur importance est telle qu’on peut hardiment avancer que cè n’est qu’à partir de cette époque que commence réellement l’histoire de ces corps. Les connaissances antérieures perdent leur
vague, leur obscurité, pour passer à l’état de faits positifs et certains.
Théophraste reconnaît deux sulfures, qu’il désigne par les noms d’apcevixw/ et de aav3apax*i. Il les range parmi les pierres et leur assigne la terre pour origine, ex terra lapis ; il considère leur formation comme étant le résultat d’une concrétion par la chaleur d’une matière pure et homogène : « Generatio enirn ex percolatione facta constat ; nam et aliqua ex fossilibus ignem videntur passa et veluti combusta, qualis sandaracha et auripigmentum est. » Pour les reconnaître, on doit interroger leur aspect et leur coloration ; il nous apprend que déjà de son temps les peintres savaient en faire usage, et que même ils n’ignoraient pas la manière de les remplacer. Le passage suivant ne laisse aucun doute à cet égard : « Ochra auripigmenti loco; eo quod nihil colore différant, quanquam di/ferre videantur. » Enfin, il nous indique qu’on trouvait ces substances dans les mines d’or et d’argent et quelquefois aussi dans celles de cuivre : « Inveniuntur in metallis auri et argenti, in fodinis etiam œrariis. »
Si peu que l’on réfléchisse à l’époque reculée où écrivait Théophraste, on reste frappé d’étonnement devant l’exactitude des faits qu’il rapporte et la simplicité avec laquelle il les énonce. Les notions qu’il nous a léguées sur les sulfures arsenicaux révèlent en lui un savant et judicieux observateur, et nous font regretter qu’il n’ait pas laissé de disciple capable de continuer la gloire du maître.
Après Théophraste, en effet, l’histoire de l’arsenic subit un temps d’arrêt considérable. Pendant une période de plus de deux cents ans, aucun fait nouveau ne vient augmenter la somme des connaissances acquises. Les savants gardent sur ce corps un profond silence, et dans les écrits qui nous sont parvenus, il nous est impossible de trouver quelques matériaux d’une importance réelle; mais sous le règne d’Auguste, lorsque les peuples semblèrent von-
loir se reposer de leurs longues discordes, et quand cet empereur, en fermant le temple de Janus, eut distribué au monde entier les bienfaits d’une paix universelle, les travaux de l’intelligence, si longtemps interrompus, reprirent avec ardeur et firent de rapides progrès. Les sciences, honorées de la protection du souverain et encouragées par ses libéralités, jetèrent le plus vif éclat. Chaque branche reçut une puissante impulsion. La chimie s’enrichit d’une foule de travaux sérieux, et l’histoire des composés arsenicaux eut une large part dans ce mouvement progressif.
Celse connut ces corps, les étudia et sut les employer à l’art de guérir. Vitruve, chargé de construire et d’embellir les palais du souverain, nous a laissé dans son livre si justement célèbre [de Arclnteeturâ ) des notions exactes sur les mines qui les fournissaient et qu’on exploitait alors. Au chapitre Vil (de Coloribus) on lit que l’orpin, qu’on appelle en grec àpamnov, se tire du royaume de Pont’; que la sandaraque se trouve en plusieurs pays, mais que la meilleure est encore celle du royaume de Pont, dont les mines sont auprès du fleuve Hypanis ; qu’il y a d’autres endroits, comme les confins de la Magnésie et d’Éphèse, où on la trouve toute prête à être mise en œuvre, en sorte qu’il n’est pas besoin de la broyer, ni de la passer, car elle est aussi fine que celle qui a été longtemps broyée: « Auripigmentum, quod «poevucôv, grœce dicilur, foditurPonto , sandarocha item pluribus lacis , sed optima Ponto proxime flumen Hypanim liabet metallum. Aliis locis, ut inter Magnesiœ et Ephesi fines, sunt loca, unde effoditur parala, quam nec molere, nec cernere opus est, sed sic est sublilis quemadmodum si qua est manu contusa et suberata. » Et plusloin, au chapitre XII, Vitruve ajoute : « Cerusa cum in fornace coquilur, mutato colore ad ignis incendiujn efficitur sandaraclia ; id autem incendia facto eæ casu didicerunl homines , et ea multo meliorem usum prœstat quam qum de metallis per se natafodilur. » La céruse dont il est ici question était cuite au four. Les
Grecs l’appelaient Psimmythium. C’est un fait digne de remarque de voir ainsi, même aux temps les plus reculés, l’art de la sophistication marcher de front avec la science, la suivre pas à pas, s’emparer de ses lumières et faire toujours servir ses découvertes à un usage réprouvé.
Quelque temps après Vitruve, apparaissent les deux génies les plus marquants de l’antiquité : j’ai nommé Dioscoride et Pline. Ces deux savants imprimèrent une vive impulsion à l’histoire des corps qui nous occupent et l’enrichirent d’une foule d’observations nouvelles ; il est bon de noter en passant que leurs écrits respirent un air de parenté si grand et que la ressemblance de leurs travaux au sujet des substances arsenicales est si frappante, qu’il est impossible de ne pas admettre que l’un d’eux n’ait eu connaissance de l’expérience et du savoir de l’autre. Je n’ai pas de critique à faire ; je ne chercherai donc pas à savoir quel est le plagiaire ; je laisse à l’état où d’autres l’ont trouvée la fameuse dispute qui eut lieu à ce sujet entre Pandolfe Collénutius et Léonicus Thomœus : je me contenterai de dire que, d’après l’opinion la plus généralement reçue, Dioscoride a vécu sous Néron, et Pline sous Vespasien et Titus.
Suivant Dioscoride (Livre 5, cap. cxxi), l’arsenic et la sandaraque prennent naissance dans les mômes mines. « Auripigmentum in iisdem metallis quitus sandaracha gignitur. » On en distingue de deux sortes : la première, qui est la plus estimée, se trouve en Mésie et dans lTIellespont ; elle doit être sous forme de croûtes et posséder la couleur resplendissante de l’or. « Optimum eœistimatur crustosum, auri colore micans. » Elle doit être exempte de substances hétérogènes. La seconde vient du Pont et de la Cappadoco ; sa couleur est semblable à celle de la sandaraque ; on la trouve sous forme de mottes : « Allerum glebosum et colore sandarach œ simile . »
On savait déjà à cette époque brûler l’arsenic. Dioscoride nous a
laissé dans ses écrits une description détaillée du procédé que l’on employait alors. Après avoir mis, dit-il, cette substance dans des tests neufs, on les place sur des charbons ardents, en ayant soin de remuer continuellement jusqu’à ce que le contenu change de couleur ; on retire alors du feu et on laisse refroidir : l’arsenic ainsi brûlé est broyé et renfermé. On suivait pour brûler la sandaraque une opération semblable.
Aux connaissances de son devancier, Pline ajoute quelques observations nouvelles. Pour lui, il existe trois espèces d’arsenic. Les deux premières sont les mômes que celles décrites par Dioscoride, Quant à la troisième, elle doit participer à la fois du jaune de l’or et du rouge de la sandaraque. L’orpiment, ajoute Pline, se tire de la Syrie, et, au rapport de Juba, la sandaraque se trouve dans l’île de Tppasos de la mer Noire. Si on torréfie cette substance avec partie égale de terre rubrique, on obtient la composition que l’on nomme sandyx et qui se distingue par sa couleur éclatante.
Ici se place un fait qu’il esl utile de relater à cause du retentissement immense qu’j,l aura dans la suite. L’idée de la transmutation des métaux apparaît pour la première fois, et dès le principe, elle compte une foule d’adeptes qui croient à la possibilité de faire de l’or. Pline, dans ,sç>n Histoire universelle , nous apprend qu’il existe un moyen unique d’obfenir ce métal : ce moyen est l’orpiment. II nous raconte qu’un empereur romain, Caligula, ayant conçu de grandes espérances de s’enrichir de cette façon et de satisfaire ainsi son avidité pour l’or, fit fondre une immense quantité de ce composé arsenical,; il cblint, il est vrai, par ce procédé, de l’or excellent, mais ce fut en si petite quantité, qu’il y eut perte. Depuis que ce prince a fait cette triste expérience, personne n’a osé la renouveler. Nous verrons plus tard que cet insuccès n’arrêta pas l’ardeur des alchimistes.
Si au point de vue chimique, l’histoire de l’arsenic a déjà atteint
un développement si grand, au point de vue thérapeutique, elle est encore en quelque sorte plus explicite et plus complète. Dioscoride et Pline nous ont laissé à ce sujet les plus riches données. En parlant de l’orpiment, le premier de ces savants a dit : « Vim habet septicam, aslrictoriam et crustas inducentem cum feruore ac violento morsu ,• reprimit et quicquid excressit, ac pilos detrahit. » Et pour la sandaraque : « Alopecias explet résina excepta et scabros ungues cum pice removet. Contra pedicularem morbum ex oleo efficax est. Tuberculam cum adipe discutit. Prodest eliam ad narium orisque ulcéras et cœteras papularum eruptiones cum rosoceo : itemque ad condyiomata. Datur et purulenta excreanlibus e mulso. Quin et adversus veterem tussim cum résina suffitur, nidore per fictulam in os attracto. Vocem denique limpidam et canoram facit cum melle delincta et suspiriosis cum résina in catapotio datur. » Et Pline, en attestant les vertus décrites par l’écrivain d’Anabàrze , nous a de plus appris que l’arsenic était employé pour les maux d’yeux, qu’il était considéré comme un caustique puissant, et pour cela il faisait partie de différentes poudres épilatoires.
Comme il est facile de s’en convaincre, les connaissances que l’on possédait sur l’arsenic et ses propriétés dans les premiers temps de l’ère chétienne avaient une étendue considérable ; mais il est étonnant que les auteurs qui nous ont transmis des notions si exactes sur ce corps et sur ses propriétés, sur son emploi et sur les lieux d’où on le tirait, ne nous aient rien dit de l’arsenic blanc ; ils ont, dans leurs écrits, gardé sur cette matière un silence profond ; ils avaient cependant la sandaraque et l’orpiment grillé, qui n’était autre chose que de l’acide arsénieux, impur il est vrai, mais bien de l’acide arsénieux. Pline avait même remarqué que, pour donner plus de force à l’orpiment, on devait le torréfier, et il savait que les malades affectés d’asthme et de toux étaient soulagés en respirant la vapeur résultant de la combustion de l’orpiment avec
du bois de cèdre. « Suspiriosis tussientibusque jucunde suffita cum cedro ipso nidore mcdetur. » Ce témoignage nous fait supposer que si on ne connaissait pas avant lui l’acide arsénieux, il en avait au moins pressenti l’existence. Du reste, ce corps n’a été bien étudié que longtemps après.
Les travaux de Théophraste, Vitruve, Dioscoride et Pline résument toutes les connaissances que les anciens possédaient sur l’arsenic. Après.ces savants illustres, on voit l’histoire de ce corps entrer dans une longue période de langueur qu’elle ne franchira qu’avec peine, et pendant laquelle ses progrès seront à peu près insignifiants; c’est qu’à cette époque la science a d’autres aspirations. Le christianisme naissant lui imprime une direction nouvelle. Abandonnant le champ précieux de l’observation et de l’expérience, elle se jette tète baissée dans le domaine de la spéculation mystique et surnaturelle; la pratique cède la place à la théorie, le chimiste abandonne toute espèce de guide et se laisse complaisamment entraîner par les errements d’une imagination qu’excitent sans cesse les aiguillons de la renommée et la soif d’une cupidité insatiable.
L’alchimie, qui avait sommeillé jusqu’à cette heure, apparaît tout à coup dans tout son éclat et s’impose à tous les esprits ; l’idée de la transmutation des métaux, un moment oubliée, se réveille avec fureur, et grâce au mirage qu’elle laisse entrevoir, ne tarde pas à devenir le rêve de tous les savants et le point de mire de tous leurs travaux. Chacun se met à l’œuvre avec ardeur et se flatte de résoudre le grand problème qu’elle présente. Les veilles, les labeurs, les déceptions, rien n’arrête le feu de leurs recherches; la théorie vient exciter sans cesse leurs désirs, prévenir leurs défaillances et faire oublier leurs insuccès, et leurs doctrines, acceptées de toutes parts, propagent l’erreur avec rapidité.
Il faut reconnaître cependant que le rôle de l’arsenic a été im-
mense dans cette époque désastreuse. Les alchimistes, comme l’a ditBoerhaave, admettant que tous les êtres créés devaient leur naissance à d’autres êtres de la même espèce qui existaient avant eux, que les plantes naissaient d’autres plantes, les animaux d’autres animaux, les fossiles d’autres fossiles, et prétendant que toute faculté génératrice était cachée dans une semence qui forme les matières à sa ressemblance et les rend peu à peu semblables à l’original, il leur suffisait de découvrir cette substance merveilleuse pour arriver à leurs fins. La sibylle l’avait elle-même signalée à leur sagacité dans une énigme restée célèbre :
Ev'jm ypappon' -rs1paa\)\\a$oç clpu, voit [U‘
Ai zpüç ai rcpmxi âvà xpâupaz b/^ovmv éxxarii,
Ai Aot7rai <?e rx \omà xai stffiv a^pwva t« ttevte '
Oux afuiYiTOç e an rnç nxp' spot auyjotç.
J’ai neuf lettres, je suis de quatre syllabes, comprcnez-moi ;
Les trois premières ont chacune deux lettres,
Les autres ont les autres lettres, et vous y trouverez cinq consonnes;
Vous serez par moi initié à la sagesse.
On avait cru reconnaître le mot ap amv.6v. Cette découverte et la connaissance des propriétés que possédaient les vapeurs arsenicales de blanchir le cuivre, fixèrent la réputation alchimique de l’arsenic, qui dès lors devint l’unique objet des études et des recherches des adeptes; on émit sur sa nature et sur ses propriétés les opinions les plus diverses, et on voulut quand même que ce corps possédât la vertu de transformer les métaux à volonté.
Les travaux des alchimistes sur l’arsenic Ont une étendue considérable et contiennent, malgré le vide qui les distingué,'plusieurs faits nouveaux relatifs à l’histoire de ce corps.
Olympidore, qu’on fait vivre dans le iv' siècle, pense que l’ar-
senic est une espèce de soufre qui se volatilise rapidement. 11 est un des premiers qui ait remarqué que ses vapeurs teignent le cuivre en blanc; mais il ne nous laisse rien dans ses écrits qui nous permette de connaître son sentiment à l’égard de ce phénomène.
Démocrite; qu’on compte au nombre des artistes de l’art sacré et que beaucoup d’auteurs regardent comme contemporain d’Olympidore, est plus explicite que son prédécesseur au sujet de la vertu et du pouvoir de l’arsenic; il affirme ouvertement qu’on peut faire de l’or en prenant du mercure et le fixant avec de l’arsenic. Suivant le témoignage de Synésius, cet alchimiste employait pour sa gi’ande opération, qu’il désignait par le mot emphatique de leuvMGiç, une poudre blanche qui n’était autre chose que l’acide arsénieux.
Dans le vm e siècle, Géber, qui a résumé dans ses écrits toutes les connaissances alchimiques de son époque, adopte l’opinion que l’on professait avant lui sur la composition multiple des métaux, et aux éléments soufre et mercure que l’on comptait déjà, il en ajoute un troisième qui est l’arsenic. Mais il ne faut pas croire, dit-il, que ces trois éléments soient du soufre, du mercure et de l’arsenic véritables; on s’abuserait étrangement si on professait une pareille croyance; ces corps n’ont rien de commun avec ceux dont ils portent les noms; heureux celui qui parviendra à isoler ces éléments : il aura le pouvoir de transformer les métaux à volonté.
Géber a consigné dans ses écrits tout ce qu’on savait à son époque sur l’arsenic. Voici dans quels termes il en parle : « Dicimus igitur quod est de subtili materia, et simile cum sulphure, iccirco non oportet illud aliter definiri quam sulphur : in hoc autern diversificalur a sulfure, quia est albidinis tinclura de facili ; rubedinis autem dif- /îcillimœ : sulphur vero rubedinis de facili, albedinis autem difficile limât. Est autem sulphuris et arsenici dupleco genus , cilrinum scilicet,
et rubeum, quœ sunt huic arti utilia reliqua autem multa généra non. Figitur autem arsenicum sicut sulphur. Ulriusque vero sublimatio ex metallorum calcibus melior est. Non sunt autem sulphur et arsenicum materia perfectiva hujus operis. Non enim compléta sunt ad perfectionem, habent autem adminiculum perfeclionis in casu. Eligitur autem lucidum et squamosum et scissile. »
Quant à la préparation de l’acide arsénieux, qui n’était un mystère pour personne, il s’exprime de cette manière : « Post contrictionem buliendum est in aceto et ibidem tota pinguendo, combustibilis extrahenda et dessicanda. Sume deinde libram unam cupri calcinati et semis aluminis calcinati et salis commuais præparati tantum ut aluminis et tere cum aceto ut sit liquidum et coque ut in sulphure et sublima in aludeli sine alambico et sit longitudinis unius pedis, collige album et densum clarum et lucidum et serva, quia satis est. »
Les alchimistes arabes ont répété à l’envi ce que Géber avait écrit sur l’arsenic. Avicenne, l’un des plus illustres, a fait mention dans ses ouvrages de l’arsenic, non-seulement blanc, mais encore de l’arsenic sublimé, et en a compté trois espèces : « Arsenicum aliud est album, aliud citrinum, aliud rubrum. »
Aristote l’alchimiste, qui paraît avoir vécu dans le xi e siècle, a laissé dans ses écrits la manière de préparer et de calciner l’arsenic. Nous nous dispenserons de rapporter cette opération, qui est loin de briller par la clarté et la précision. Comme ses prédécesseurs, Aristote croyait à la transmutation des métaux, et comme eux se livrait avec ardeur au travail du grand œuvre. Déjà de son temps on était persuadé de la possibilité de faire de l’or, et on avait à sa disposition une foule de formules plus OU moins'bizarres. Nous nous contenterons d’en donner un spécimen pour qu’on puisse juger du rôle important que jouait l’arsenic dans ces pratiques mystérieuses.
Auri præparatio : — Accipe de eo separatovel sublilissime limato
quantum vis et sublima ab eo œquale pondus sut de arsenico, vel sulphure rubeo sublimalum ad rubeum et ad album, donec medietas ejus cum eo in fundo vasis figatur et imbibe totum hoc de pondéré sui aquæ salis commuais separati et persoluti et sicca et assa in furno calcinationis die et nocle una , lune ablue inde salem cum aqua dulci et sicca ilerum ; et lum cera ipsum cum sale armoniaco separalo rubeo ad rubeum et albo ad album,et lum pone totum ad solvendum donec aqua clarissima fiat; et tune sublima hujusmodi aquam. et distilla per alambicum et coagula et cera incrucibulo super ignem cum oleo philosophico fixo rubeo ad rubeum et albo ad album-, et tune projice de ipso si est ad rubeum super argentum et fiet aurum bonum : et si est ad album super æs et fiet argentum.
Avant Albert le Grand, on était demeuré convaincu que l’action de l’arsenic sur le cuivre produisait de l’argent véritable. Ce célèbre alchimiste sut se mettre en garde contre une pareille croyance. 11 conseilla avec Roger Bacon de ne pas prendre des colorations artificielles pour de véritables transformations, quoiqu’il ne niât pas d’une manière absolue la préparation artificielle des métaux. Bien qu'il accordât avec Aristote une grande valeur à l’aspect extérieur des corps, il ne croyait pas plus que ce dernier à la transformation des espèces; la manière d’essayer l’or et l’argent, à laquelle il u’était pas étranger, l’avait pleinement, convaincu que l’argent des alchimistes ne pouvait pas soutenir l’épreuve du feu. Il a.écrit, en effet, que cet argent dégage de l’arsenic lorsqu’on le chauffe et reprend l’aspect du cuivre. « Æs exspirabil arsenicum et lum redit pristinus color cupri, sicut de facili probatur in alchemicis . » (/)e Rebus metallicis , lib. v.) Toutefois, il compte l’arsenic parmi les esprits ou substances capables d’opérer la transsubstantiation artificielle des métaux en or et en argent : uQuia sicut panis fermentatur et levatur per bonum fermentum, ila massœ metallorum transsubslanlialur per hos spiritus in album et rubeum. » Et plus loin il nous fait de l’arsenic et de l’orpi-
ment la description suivante : « Auripigmentum est lapis mineralis; sterquilinium terrestre in cavernis terrœper longam decoctionem transit m substantiamauripigmenli. Duplex est in eo viscositas : alia subtilis, alia grossa. Una tollitur per ablutionem et decoctionem ejus in urina , alia per sublimationem. Auripigmentum est callidum, comburens, nisi candidelur . Arsenicum est de maleria subtili , colorera habms sulphureum et est lapis rubem. Natura cjus est sicut auripigmcnti, flos ejus erit ulbus et rubeus : de facili sublimatur. Duobus modis albificatur scilicet per decoctionem et sublimationem. »
Quelques auteurs font remonter la découverte de l’arsenic métallique à Albert le Grand. Ils se basent sur une opération qu’on attribue à ce savant et qui consistait à faire fondre une partie d’orpiment avec deux parties de savon. L’expérience a démontré qu’en exposant au feu un pareil mélange, il se forme du sulfure alcalin et de l'arsenic métallique ; mais tout l’arsenic ne peut rester en liberté ; une partie se combine avec l’alcali du savon, les acides gras agissent comme corps réductifs, de sorte que l’oxydation ne peut être empêchée qu’en opérant en vase clos ou dans un appparei! distillatoire. Albert le Grand ignorait l’utilité de ces précautions : l’oxygène ne devait être découvert que longtemps après lui. Aussi faut-il avouer que si ce savant a dans ses recherches suivi un procédé capable de fournir de l’arsenic métallique, il n’a pu isoler complètement ce corps, dont la connaissance supposait les lumières d’un autre âge.
Après Albert le Grand vint Roger Baeou, qui, à l’exemple de Géber, admit trois principes dans la composition des métaux ; mais pour lui l’arsenic n’eut qu’un rôle intermédiaire. Comme les alchimistes de sou époque, il attacha une grande importance à ce corps qui préoccupait tous les esprits. C’est lui qui le premier a laissé dans ses écrits un moyen simple et facile de préparer l’acide arsénieux ou arsenic blanc, comme on l’appelait déjà depuis quelque
temps. 11 lui suffisait de faire chauffer de l’orpiment avec de la limaille de fer pour obtenir l’acide arsénieux blanc et transparent comme du cristal (ut cristallus lucidum).
Nous avons vu qu’Albert le Grand et Roger Bacon n’avaient point admis pour de l’argent véritable le cuivre blanchi au moyen des vapeurs arsenicales ; mais leurs disciples, à la tête desquels on voit briller saint Thomas d’Aquin, n’eurent pas la perspicacité des maîtres et crurent aveuglément. Saint Thomas, dans son livre de Esse et essentiel mineralium, nous dit : « Si vous projetez de l’arsenic blanc sur du cuivre, vous verrez celui-ci blanchir, et si vous y ajoutez moitié d’argent pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable. Àuripigmentum in album sublimatum projectum super cuprvm dcalbat ipsum in tantum quod si medielas puri argenti admiscerctur haberes argentum. Nous croyons volontiers à la bonne foi du docteur évangéliqueémetfant une pareille opinion ; du reste, il n’était pas le seul à venir contrecarrer ainsi les enseignements des maîtres de l’art.
Dans son Spéculum alchimiœ, Arnauld de Villeneuve enseigne à son disciple que l’orpiment désigné par les Arabes sous le nom de zernick possède de nombreuses vertus, et que pour cela on doit le vénérer d’une mémoire particulière, « multas virtutes habel quare ïllud debemus lionorare; » mais qu’il ne faut pas croire que l’orpiment vulgaire soit la matière qu’employaient les philosophes pour leurs mystérieux travaux : « Certissime scias, quod àuripigmentum vulgare non est nostra maleria, nec intrat in toto nostro magislerio. » Au milieu de ce langage énigmatique, il est difficile de saisir et de deviner la pensée de cet alchimiste. Les disciples ont respecté le silence du maître.
Pierre le Bon compte l’orpiment au nombre des sept esprits métalliques qui, avec les métaux, doivent servir à faire la pierre philosophale; il ajoute que l’arsenic tue le mercure, parce qu’il est de
la même nature ; il ne croit pas que l’argent obtenu par transmutation soit de l’argent véritable.
Dans son Macrocosme, Basile Valentin a dit : « L’arsenic possède avec le mercure et l’antimoine une grande affinité : sa nature est volatile ; sa couleur extérieure tient du blanc, du rouge et du jaune; mais l’intérieur, est divers selon la couleur du métal qu’il laisse par nécessité et par la force du feu; il se sublime par addition de diverses substances; si on le sublime avec le salpêtre et le marc, il devient diaphane et transparent comme un cristal. L’inexpérience rend périlleux l’usage de ce corps. Basile Valentin est le premier savant qui ait fait mention du danger d’empoisonnement auquel s’exposent les ouvriers qui travaillent à la préparation de l’arsenic (acide arsénieux).
Jusqu’ici la vogue de l’alliage d’arsenic et de cuivre était restée confinée dans les limites étroites du laboratoire ; à cette époque elle fit irruption jusque dans les cours des souverains les plus puissants. Un grand nombre d’entre eux, dans l’espoir de rétablir leurs finances délabrées, accordèrent aux adeptes leur confiance et leur protection, et plusieurs ne craignirent pas de préparer euxmêmes ce métal tant désiré. L’impératrice Barbe, seconde femme de Sigismond, excella dans cette pratique ; c’est du moins ce qui résulte du passage suivant de Jean de Laas : « Ayant attendu dire de tous les côtés que l’épouse du grand empereur Sigismond possédait de très-hautes connaissances dans les sciences naturelles, je lui fis demander de me permettre d’assister à ses travaux. L’impératrice était une femme très-habile et qui savait mesurer ses paroles avec beaucoup de prudence et de finesse. Un jour elle fit en ma présence une transmutation de cuivre en argent ; elle prit de l’arsenic, du mercure et autre chose qu’elle ne dit pas (quas ipsa scivit bene) ; elle en fit une poudre qui blanchit aussitôt le cuivre : elle trompa ainsi beaucoup de monde.
L'impératrice Barbe ne fut pas la seule qui se livra à cette spéculation; Plusieurs autres souverains, s’ils ne fabriquèrent pas euxmêmes, encouragèrent les alchimistes à fabriquer; mais laissons l’arsenic dans la bonne fortune des palais et transportons-nous au xv° siècle.
Paracelse apparaît, et fait entrer dans une nouvelle phase l’histoire de l’arsenic. Le premier il nous a donné sur les vertus toxiques de ce corps des notions de la plus grande valeur. L’arsenic, dit-il, tire toutes ses propriétés de sa vertu vénéneuse; c’est un poison qui surpasse tous les poisons ( tam autem et acre arsenicutn est ut nulla huic vila resislere ’queat ). Paracelse paraît avoir eu connaissance do l’arsenic métallique; il nous apprend en effet qu’en sublimant de l’arsenic avec de la chaux d’oeufs, ce corps prend l’aspect de l” argent.
Agricole, contemporain de Paracelse, a émis sur la formation de la sandaraque une opinion si singulière que nous croyons devoir la rapporter. Ce savant prétend que, par une grande force de chaleur, la terre changésa couleur jaune en ronge, que de cette manière l’orpiment devient de la sandaraque : « Ingenti calons m tcrram ex flavacffici rubcam ; ex co modo ex auripigmentofieri sandarachom (de Orlu et causis sublerramorvm, lib. 5). Il ajoute que l’orpiment ne diffère de la pierre spéculaire qu’en ce que celle-ci n’est pas aussi grasse ‘( auripigméntum esse simile lapidi speculari, nisi quod lapis Specularis eam pinguitudïnem non habet).
Environ un siècle [tins tard, Vargas a annoncé que l’arsenic se rapprochait par sa nature de l’antimoine ; il nous a appris que les ouvriers qui rèliràient'ce corps des mines avaient soin de tenir la bouche fermée et pleine de vinaigre, parce que, a-t-il dit, la fumée d’arsenic les empoisonnait.
En 1553, Cardan [de Subtilitate) parle de l’arsenic en ces termes : « Auripigméntum ipsum videl'ur auriparticeps esse, sed impensa superat
lucrum; ejus tria généra sunt : candidum quod arsenicum vocatur , croceum quod nomrn retinuil auripigmenti et luridum quod appelant rosagallum. » On ne peut pas être plus clair et plus précis.
Nous voilà arrivés à une époque où la science, brisant les entraves de l’actumie et de l'autorité scolastique, enlre dans une voie nouvelle. Grâce à la méthode expérimentale, la chimie va sortir des langes du moyen âge et ne plus nous laisser dans une incertitude pénible sur la nature et la composition des corps. Le voile obscur et mystérieux qui a couvert pendant si longtemps l’histoire des composés arsenicaux, ne tardera pas à être déchiré. La théorie de la transmutation a fait son temps.
Boyle a eu l'honneur d’attaquer le premier les principes étroits des alchimistes. Tout en croyant encore à la possibilité des transformations, il leur a reproché en termes amers l’obscurité systématique dont ils faisaient en quelque sorte parade pour cacher le vide de leurs paroles et de leurs écrits, et il a fait tous ses efforts pour faire entrer la chimie dans la voie expérimentale. C’est en suivant cette méthode nouvelle qu’il a pu reconnaître que ce qu’on désignait sous le nom d’arsenic blanc, devait être rangé parmi les acides, bien que ce corps eût une réaction très-faible : c’est à elle qu’il a dû d’avoir constaté dans l’eau l’existence de ce corps. Boyle a classé l’arsenic parmi les poisons corrosifs.
Schrœder, en 1640, fait mention d’un régule d’arsenic, obtenu de l’arscnic (acide arsénieux) ou de l’orpiment avec le fluor blapc, la poudre de charbon et le fer.
•Christophe Glaser, dans son Cours de chimie, a décrit la préparation.d’une huile corrosive ou liqueur d’arsenic qui n’est autre que le chlorure d’arsenic. Il l’obtenait dn soumettant à la distillation un mélange de parties égales de régule d’arsenic et de sublimé corrosif. Lorsque toute la matière bulyreuse avait été recueillie, ou changeait de récipient et on poussait le feu pour chasser le mercure. D’après
Glaser, l’huile d’arsenic avait les mêmes propriétés que le beurre d’antimoine, sauf qu’elle était plus violente-
Nicolas Lemery est considéré comme le véritable auteur de la découverte du régule d’arsenic, bien qu’on ait prétendu que ce corps avait été entrevu par Albert le Grand et Paracelse, et isolé par Schrœder et quelques autres chimistes. Lemery a laissé sur ce corps les données les plus exactes, et le procédé qu’il employait pour l’obtenir est incontestablement le meilleur qui nous soit parvenu de ces temps reculés. Voici du reste comment il opérait : Pulvérisez et mêlez exactement une livre d’arsenic avec six onces de cendres gravelées ; incorporez cette poudre dans une livre de savon mou, et en faites une pâte que vous mettrez dans un grand creuset ; vous couvrirez celui-ci d’un grand couvercle de terre qui ait un trou au milieu ; placez votre creuset dans un fourneau à vent et donnez un petit feu en commençant, puis augmentez-le assez fort, afin que la matière se mette en fusion bien claire ; jetez-là dans un mortier graissé avec du suif, frappez un peu autour avec des pincettes et laissez refroidir la matière; puis vous la renversez: vous trouverez au fond du mortier un régule d'arsenic que vous séparerez des scories.
Stahl et Kunkel ont découvert la propriété que possédait l’arsenic de décomposer le nitre et d’en dégager l’acide. Marquer ayant repris leurs travaux, fut assez heureux pour obtenir un sel neutre arsenical: l’arséniate de potasse ou sel de Macquer. Pour ce chimiste, l’arsenic était une terre métallique d’une nature particulière intimement combinée avec un principe salin et môme acide qui l’accompagne dans sa combinaison avec le phlogislique lorsqu’elle prend la forme métallique, et qui y reste adhérent quand, par la combustion de ce phlogistique, elle redevient arsenic blanc. Aucune expérience n’avait pu jusqu’alors réussir à les séparer. Avant Macquer, Becker, dans sa Physique souterraine , avait défini l’arsenic
une substance composée de la terre du soufre qui est dans le sel commun et d’un métal qui y est joint; et, plus tard, dans une lettre écrite par Bergmann à Macquer, il est dit qu’un travail chimique fait en Suède avait fait découvrir que l’arsenic était un acide particulier.
Vers la môme époque, Cadet annonça la découverte d'un nouveau composé arsenical qui est encore connu sous le nom de liqueur fumante de Cadet et qu’il préparait de la manière suivante: Je prends, dit-il, deux onces d’arsenic (acide arsénieux), je les mets en poudre très-fine dans un mortier de marbre ; j’y ajoute deux onces de terre foliée de tartre bien préparée (acétate de potasse), j’enferme aussitôt ce mélange dans une cornue de verre lutée que je place à nu dans un petit fourneau à réverbère ; j’adapte à la cornue un récipient que je lute, et je la chauffe par degrés ; il en sort quelque temps après une liqueur un peu colorée qui répand l’odeur d’ail la plus pénétrante ; il passe ensuite une liqueur d’un rouge brun qui remplit le ballon d’un nuage épais.
Pendant longtemps on s’était contenté de ranger l’arsenic parmi les substances sulfureuses et de le regarder comme un minéralisateur des métaux, et personne n’avait fait des observations scientifiques propres à mettre en lumière la nature de ce corps. En 1733, Brandi eut le premier le mérite de donner une description scientifique de cette substance et d’en révéler les propriétés caractéristiques. Dans un mémoire qu’il publia à ce sujet, il soutint que l’arsenic blanc est une chaux (oxyde) métallique, soluble dans l’alcali fixe (potasse) et précipitable par les acides, qu’il se dissout très-bien dans les huiles d’amandes, d’olives, dans l’essence de térébenthine, et qu’il pourrait ainsi former un vernis propre à garantir les bois de la pourriture, de la vermoulure, etc. 11 remarqua qu’il faut quarante-huit parties d’eau bouillante pour dissoudre une partie d’arsenic blanc; que cette substance est également soluble dans l’huile
de vitriol et qu’elle devient ainsi fusible et capable de soutenir un grand feu avant de se dissiper en fumée ; qu’elle donne au verre de plomb en fusion une couleur rouge ; enfin, qu’en se combinant avec les métaux, elle les rend très-cassants, il préparait le régule d’arsenic en chauffant doucement jusqu’au rouge une pâte d’arsenic blanc avec de l’huile.
Grâce à ces connaissances nombreuses et aux recherches multipliées de ces chimistes, l’arsenic fut placé parmi les demi-métaux.
Eu 1773, l’Académie royale des sciences de Berlin ayant proposé comme sujet de 1 prix celte question : « A quoi sert l’arsenic qui existe dans les mines? Peut-on prouver par des expériences qu’il perfectionne réellement les métaux, et, si cela est, comment et jusqu’à quel point?» Monnet, qui fut couronné, confirma les données de ses prédécesseurs par une foule de faits qu’il avait accumulés à l’appui dé sa cause, eteomme eux rangea l’arsenic parmi les demi-métaux.
Scheele ayant repris les expériences de Marquer, parvint en 1775 à isoler l’acide arsénique : il l'obtint en faisant agir l’acide azotique sur l’oxyde blanc d’arsenic, il nous a laissé une histoire chimique presque complète de ce corps. Les expériences auxquelles il se livra dans cette étude, lui apprirent que l’hydrogène avait la propriété de dissoudre l’arsenic et de le retenir à l'état gazeux. 11 fut ainsi le premier à signaler l’existence de l’hydrogène arsénié, et quelque temps plus lard il dotait l’histoire de l’arsenic d’un corps nouveau : le vert arsenical au vert de Scheele, qu’il préparait en ajoutant à une solution de vitriol bleu une solution d’arsenic blanc et de potasse.
Brandi avait considéré l’arsenic comme une chaux métallique. Brouwal le rangea dans la classe des métaux en se fondant principalement sur l’aspect extérieur, l’éclat et la densité de ce corps.
Bergmann, en 1777, a réuni et constaté dans une savante dissertation une grande partie des propriétés de ce corps, soit à l’état mé-
tallique, soit à l’état d’oxyde, et n’a pas peu contribué à faire avancer son histoire.
Pott, dans une étude sur le réalgar, et Lehmann, dans un travail sur la sandaraque des anciens, lui ont fait faire un nouveau pas.
Au milieu de ce mouvement scientifique général, de ces études sérieuses et de toutes ces recherches infatigables, on sent que l’histoire de l’arsenic, malgré sa longue existence indépendante, malgré les nombreuses découvertes qui viennent l’enrichir à chaque instant, reste entravée et retenue dans son essor; c’est que le chimiste manque encore d’exactitude dans ses opérations, ses incertitudes sont trop nombreuses, les données sur lesquelles il s’appuie trop incomplètes et les moyens qu’il emploie trop bornés. Les difficultés de tout genre et les obstacles sans nombre qu’il rencontre dans sa marche expérimentale le découragent et lui font désespérer de pouvoir jamais arriver à l’explication des grands phénomènes qui naissent de l’action réciproque des corps.
La découverte de l’oxygène, en donnant à la chimie un point de départ, vint mettre un terme à ces hésitations et montrer au savant la voie sûre qu’il devait suivre désormais. A partir de celte époque, l’histoire de l’arsenic reçut la plus vigoureuse impulsion. (Jne phalange de chimistes illustres, les Lavoisier, Fourcroy, Guiton de Morveau, Serullas, Thénard, Berzélius, Dumas, Orffia, Whœler, Rose, Guibourg, Bussy, Chatin, Henri, Soubeyran, Berthelot, Plisson, Vurtz, Biche, Pelouse, Frémy et tant d’autres, vient l’éclairer de ses lumières et la doter d’une foule de nouvelles et précieuses découvertes. Les iodures, les bromures d’arsenic, le fluorure, l’arséniure d’hydrogène solide, le cacodyle et ses composés, les combinaisons d’arsenic avec le phosphore, le sélénium sont découverts ; leur nature, leurs propriétés et leur composition parfaitement étudiées; et chaque jour de nouveaux travaux entrepris sur un sujet si
fertile viennent ajouter aux connaissances acquises de savantes et judicieuses observations.
Pour compléter l’histoire de l’arsenic, il me reste à considérer ce corps comme poison. Je serai bref dans cette étude et ne fatiguerai pas l’attention par des détails fastidieux et sans valeur réelle.
Il est difficile, impossible môme de déterminer d’une manière certaine l’époque où la première fois l’arsenic devint l’instrument du crime. Les auteurs ne nous ont laissé à ce sujet aucun document précis. A partir d’Hippocrate jusqu’à Galien, ils ont craint d’exciter une curiosité criminelle, et ont gardé sur l’étude des poisons le silence le plus absolu ; mais, plus tard, on ne se fit pas scrupule de l’aborder; on ne jugea pas, comme le dit Mereurialis, qu’il fût si coupable d’en traiter, parce qu’il appartient à l’homme de connaître le mal dont il a à se préserver : » Minime impiurn videalur de iù tractare, eo maxime quia ad salutem hominis pertinet, ut hujusmodi nàtura cognosmlur quo possil caveri. »
Vers 300 ans av. J.-C., les sulfures d’arsenic étaient connus, et dans le premier siècle de Père chrétienne, Dioscoride a donné un procédé pour les torréfier. On savait à cette époque que ces substances, prises en breuvage, occasionnaient de violentes douleurs d’intestins qui étaient vivement corrodés. « Sandaraclia et, aurrfriy -, menlum, eosdern venins et intestinorum crucialus cum vehementi rosione iiiferunt. » On peut donc admettre, sans paraître paradoxal, que ces substances pouvaient être employées; il n’est pas étrange de croire que Loetisb*, octobre par Pari des mélanges, connut ces corps et sut les faire servir à ses abominables projets.
Dans la suite, les travaux ri’Oi'ywipidore, d’Aéiius, Oribaze, Paul
d’Êgine, Géber, Albert le Grand, Paracelse et tant d’autres firent connaître d’une manière plus exacte les propriétés toxiques de l’arsenic. C’est, avec lui que se commirent dans les treizième et quatorzième siècles une foule d’empoisonnements relatés dans les chroniques de celte époque. Nous nous contenterons d’en rapporter un seul qui suffira pour édifier sur l’emploi répandu de cette substance délétère. 11 s’agissait d’empoisonner Charles VI, roi de France, les ducs de Valois, de Bourgogne, de Berry et de Bourbon. Charles le Mauvais, qui méditait ces crimes, les prépara en donnant au ménestrel Woudreton ces instructions, qui nous frappent par leur précision et leur clarté. « Tu vas à Paris ;tu porras faire grand service, se tu veulz. Se tu veulz faire ce que je te diroy, je te feroy tout aise et moult de bien. Tu feras ainsy : il est une chose qui se appelle arsenic sublime ; se un homme en mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où lu passeras, ès hostels des apothicaires; prends de cela, et fais-en de la poudre ; et quand lu seras dans la maison du roi, du comte de Valois son frère, des ducs de Berry, Bourgogne et Bourbon, tray-toi près de la cuisine, du dréconer et de la bouteillerie, ou de quelque autre lieu où tu verras mieulz ton point, et de reste poudre mets ès potages, viandes ou vins, au cas que tu le porras faire à ta seureté; autrement ne le fay point. » (Histoire de Charles le Mauvais, par Mortonval, vol. 11.)
Mais la renommée de l’arsenic comme poison ne date bien que desBorgia. On rapporte que cette famille, qui n’a de pendant dans l’histoire que celle de Domitien , l’employait sous forme d’une poudre blanche désignée sous le nom de cantarella ; cette poudre était mêlée à la salive ou à la bave d’un animal. Suivant plusieurs auteurs, l’animal dont on recueillait la bave, avait été préalablement empoisonné; suivant d’autres, on recueillait sa bave en le suspendant par les pieds et en l’irritant à coups d’aiguillons. Quoi
qu’il en soit, cette poudre employée, soit à l’état solide, soit dissoute, agissait comme poison leu! ou comme poison dont les effets étaient instantanés ou du moins extrêmement rapides.
La famille des Borgia, malgré l’immense réputation qu’elle a acquise dans les falses du crime, n’a pas eu seule le monopole du poison. Jusqu'au XVI e siècle, on le trouve près des trônes et dans la main des princes. Les souverains régnent avec lui. Son emploi devint si fréquent, qu’un de ces monstres nés pour le malheur de ses sujets, pouvait, comme le disent les historiens, compter les heures de ses journées par le nombre des empoisonnements qu’il avait commandés.
Au xvii 0 siècle, leur succession fut recueillie par une femme du peuple qui rappela la Locuste de Néron. Cette femme se nommait la Topliana. L’eau tristement célèbre qu’elle distribuait par charité, moyennant aumône, aux femmes qui voulaient changer de maris ou à ceux qui attendaient un héritage, portait le nom de manne de saint Nicolas de Bai-, ou petite eau de Naples ; avec le temps elle prit le nom de son inventrice. On la désigna par le titre d’Aqua Tophana. On a prétendu que celte eau n’était autre que de l’arsenic mêlé à de la bave de porc. Plusieurs savants ont pensé que sa composition était plus complexe, quoique l'arsenic restât la partie principale, la partie active. La Tophana laissa des élèves dignes d’elle. La Spara, qui avait hérité de ses secrets, devint le chef d’une association de femmes dont le but était de se débarrasser de tous les maris qu’on délestait.
L’arsenic eut l’avantage d’ôtre choisi pour opérer ce travail merveilleux.
La Brinvilliers, qui vint plus tard, tout en employant le sublimé corrosif, sut se faire de l’arsenic une arme des plus terribles.
Après elle, l’arsenic devint le corps de prédilection des coupables,
et les empoisonnements se multiplièrent avec une rapidité si étonnante, qu’on entendit M. de Cormenin, dans un célèbre mémoire, s’écrier : « Il y a un crime qui se cache dans l’ombre, qui rampe au foyer de la famille, qui épouvante la société, qui défie, par les artifices de son emploi et la subtilité de ses effets, les appareils et les analyses de la science, qui intimide par ses doutes la conscience des jurés et qui se multiplie d’année en année avec une progression effrayante. Ce crime est l’empoisonnement, cet empoisonnement est l’arsenic! » Depuis lors, les progrès de la chimie sont venus mettre sinon un terme, du moins une barrière aux envahissements qu’il menaçait de prendre. Les coupables ne peuvent plus compter sur l’impunité de leur actes, ni espérer de donner désormais le change à la justice.