‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 302 sur 381 · Arrien, Anabase, U, v, 1-5. Cf. Strabon, XIV, v · texte numérisé non relu

Arrien, Anabase, U, v, 1-5. Cf. Strabon, XIV, v

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encore trop bornées pour qu'il ne se hasardât pas souvent à tenter des rapprochements arbitraires, à demander au peu qu'il savait du passé humain une explication quelconque de tout ce qu'il ignorait.

On s'est demandé si Tarse n'aurait pas placé sur ses monnaies le bûcher de la grande fête quinquennale (fig. 273) ; la conjecture est ingénieuse ; mais n'est-il pas plus naturel d'y voir le piédestal fixe que surmontait la statue ; celle-ci paraît déjà sur des pièces bien plus anciennes (fig. 267)? Ce monument, dont le gros œuvre existe encore aujourd'hui, ne représentait-il pas bien mieux la cité que ne pouvait le faire ce fragile édifice de bois résineux qui ne se dressait sur une de ses places, tous les cinq ans, que pour être au bout de quelques jours la proie des flammes ? Byblos, Paphos, Eryx, toutes ces villes dont nous avons reproduit les monnaies, qu'y mettaient-elles en souvenir de leurs plus vreilles traditions, en témoignage de leur importance et de leur prérogatives religieuses? N'était-ce pas leur principal sanctuaire, celui dont le prestige et la sainteté faisaient leur orgueil et l'envie des villes voisines? Il est possible d'ailleurs que le bûcher de la panégyrie reproduisît la forme et l'aspect de cette construction qui, depuis des siècles, portait la statue du dieu en l'honneur duquel se célébrait la cérémonie; mais, en tout cas, ce qu'avait en vue l'artiste chargé de graver les coins publics de Tarse, c'était l'original durable et non la copie provisoire, c'était l'édifice qui passait pour contemporain delà cité, celui duquel on ne pouvait dire ni quand ni par qui il avait été fondé.

C'est cet édifice que nous croyons pouvoir reconnaître sans invraisemblance dans le Deunuk-tach. Le plus grand des deux cubes de béton (A du plan) aurait été le piédestal que surmontait la statue, plus grande que nature, du dieu en costume de guerre; sur l'autre dé (B du plan), il y aurait peut-être eu ce fameux bas-relief de pierre, TTiiro; Xiftivoç, que les compagnons d'Alexandre prirent pour l'image du Sardanapale légendaire et où ils croyaient le voir claquant des doigts en signe d'insouciant mépris *. La sculpture que l'on aurait ainsi interprétée pourrait bien n'avoir été qu'une stèle royale, comme celle où les monarques assyriens aimaient à se faire représenter, dans leur vêtement sacerdotal, le bras droit levé, le pouce abaissé sur l'index, ce qui était chez eux un geste d'adoration*. Sous la figure il y avait une inscription, un

1. Aristobule, cité par Athénée, xii, p. 530, A. Arrikn. Anahase, II, v, 2.

2. Heuzey, les Fragmenta de Tarse au Musée du Louvre, § i . Pour se faire une idée de ce que pouvait être cette stèle, on se reportera aux figures 233 et 306 du tome II de VHistoire de l'Art.

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texle écrit avec Tun de ces alphabets que les Grecs désignaient en bloc par cette expression : lettres assyriennes y A<T<jupia ypajxfjiaTa. Était-elle en caractères dérivés des hiéroglyphes hétéens et analogues aux caractères cypriotes? Était-elle en caractères cunéiformes et en langue assyrienne? La première hypothèse peut paraître plus vraisemblable; les Assyriens n'ont fait que passer en Cilicie, tandis que, pendant plusieurs siècles, les tribus qui habitaient cette contrée ont appartenu à la confédération hétéenne; celle-ci une fois dissoute, elles ont dû, comme les autres peuples de la péninsule, employer une des variétés de ce que nous avons appelé Y alphabet asiatique; pourtant la stèle de Sargon qui a été découverte à Cypre suffit à prouver que les Assyriens avaient aussi laissé des traces de leur puissance et des monuments de leur art dans des contrées même où ils ne s'étaient pas établis à demeure. Quoi qu'il en soit, la traduction que Ton donnait de ce texte paraît avoir été de pure fantaisie ; c'était un de ces contes comme les drogmans égyptiens de Sais et de Memphis en firent tant à Hérodote. Jamais, sur aucun monument authentique de Tépigraphie chaldéenne ou assyrienne, on n'a rien rencontré qui ait même une ressemblance lointaine avec cette formule d'un épicurisme grossier par laquelle se termine la prétendue épitaphe de Sardanapale*.

Hétéenne ou assyrienne, image d'un ancien roi du pays ou d'un conquérant ninivite, la stèle avait survécu aux destructions et aux transformations que la ville avait dû subir dans le cour des Ages; les Grecs qui s'étaient établis à Tarse et s'y étaient mêlés à la population primitive s'étaient bien vite accoutumés, eux aussi, à la considérer avec respect, comme un des rares débris de ce passé fabuleux dont ils avaient accepté et dont ils s'amusaient à interpréter les mythes ; alors que, sous les Séleucides, leur influence fut devenue prépondérante dans la capitale de la Cilicie, ils conservèrent à la stèle mystérieuse,

\ . Voici la forme sous laquelle est le plus souvent citée cette épitaphe : « Sardanapale fils d'Anaxyndaraxès a fondé Tarse et Anchiale en un jour. Quant à toi, étranger, mange> bois, fais l'amour; tout le reste ne vaut rien. » Ce qui prouve bien qu'il n'y avait là qu'un lieu commun sur lequel s*exerçaient les moralistes et les poètes, c'est que l'on prétendait avoir retrouvé une épitaphe analogue dans ce qui restait de la pyramide d'un des grands temples de Ninive, pyramide que l'on montrait aussi comme le tombeau de Sardanapale. Khœrilos d'Iassos avait mis cette épitaphe apocryphe en vers grecs qui se traduisent ainsi : «J'ai régné, et tant que j'ai vu la lumière du soleil, j'ai bu, j'ai mangé, j'ai aimé, sachant combien est court le temps que vivent les hommes et à combien de vicissitudes et de misères il est sujet. » (Amyntas, fragment 2 dans les Fragmenta historicorum de rehus Alexandri, que Mtiller a réunis à la suite de VAnabase d'Arrien, dans la Bibliothèque gréco-latine de Didot.)

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dont personne ne savait plus lire l'inscription, la place qui lui avait été assignée, par les générations précédentes, dans l'enceinte sacrée où continuait à régner le plus antique des dieux de la cité, tout semblable à celui dont nous retrouverons Timage séulptée au flanc des rochers de la Cappadoce, parmi les signes mystérieux de l'écriture hétéenne.

Entre l'époque d'Alexandre et le premier siècle de notre ère, ce sanctuaire fut certainement remanié pour être mis au goût du jour; c'est de ce temps que doit dater le revêtement de marbre blanc, luxe inconnu à la haute antiquité; peut-être même remplaça-t-on alors, par une image taillée dans un bloc de cette précieuse matière, la vieille statue du Baal de Tarse; c'est ce que ferait croire le doigt de marbre trouvé au milieu de la cour; mais, comme le prouvent les médailles contemporaines des Séleucides et même des^ Ântonins , la nouvelle effigie ^arda la pose traditionnelle et les attributs de sa devancière. Quant au mur d'enceinte, nous inclinerions à penser qu'il est antérieur à cette restauration. Un premier indice qui en révèle l'ancienneté, c'est, son orientation ; les quatre angles du parallélogramme qu'il dessine sur le terrain regardent les quatre points cardinaux, arrangement qui caractérise les palais et les tours à étages de la Chaldée et de l'Assyrie; au contraire, on ne saurait citer d'édifice grec qui soit ainsi orienté.

Ce qui n'est pas non plus dans les habitudes de l'architecte grec, c'est le procédé qui a servi à construire la muraille et les deux massifs qu'elle renferme. Jamais les Grecs n'ont bâti de cette manière; c'est toujours la pierre qu'ils ont employée, d'abord, comme à Tirynthe, sous forme d'énormes quartiers de roc à peine dégrossis, puis, plus tard, en belles assises régulières. Les Phéniciens au contraire, surtout en Afrique, ont fait un fréquent usage de ces roches artificielles*.

Enfin, le plan même àxx Deimuk-tach^ avec sa porte qui s'ouvre comme au hasard sur l'un des côtés, n'a rien qui rappelle un temple grec; aucune trace de cella ni de colonnade; s'il y avait un portique, c'était un simple abri ménagé le long des faces internes de l'enceinte, comme dans le maabed d'Amrit*.

Appareil et disposition, tout ici nous reporte donc vers un temps antérieur à celui où l'action du génie hellénique a commencé de se faire sentir en Cilicie. Les restes de ce monument mériteraient d'être étudiés sur place, avec plus de soin qu'ils ne l'ont été jusqu'ici, par un

i. msioivQ de VAxi, t. III, p. 363-3G5. 2. Ibidem, p. 245, fig. 39 et 40.

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homme du métier, attentif à tirer parti des moindres indications; cependant, malgré Tinsuffisance des documents, on peut, semble-t-il, se faire d'ores et déjà une idée de l'aspect que présentait cet édifice sous les murs duquel l'armée macédonienne défila, au lendemain de l'occupation de Tarse, et qui, au temps de Strabon et de Dion Chrysostome, était encore la principale curiosité de la ville. Embelli et comme rajeuni, peut-être sous les Séleucides, par une application de marbre blanc et par la réfection de la statue, il n'en avait pas moins, à le prendre dans son ensemble, gardé un caractère original et tout asiatique; c'était toujours, avec certains traits particuliers, tels que la présence de ces deux grands piédestaux dans la cour, le type du haram sémitique, celui que nous avons rencontré sous sa forme élémentaire dans les enceintes en pierres brutes du pays de Moab, tandis que les temples de Byblos, de Paphos et de Jérusalem nous en ont offert la forme la plus développée et la plus savante. Ce qui demeure très obscur, c'est la question de savoir si ce sanctuaire remonte jusqu'aux âges reculés où dominait en Cilicie ce que nous avons appelé la civilisation hétéenrie, ou s'il est un peu postérieur, s'il a été fondé et disposé sous l'influence soit de l'Assyrie, qui a poussé ses conquêtes jusqu'au pied du Taurus, soit de la Phénicie, qui a toujours entretenu de très étroits rapports avec les villes de la côte cilicienne. Aujourd'hui encore les marchands syriens peuplent les bazars de Mersina, de Tarse et d'Adana; on y entend presque autant parler l'arabe que le turc.

Jusqu'à nouvel ordre, faute d'une inscription qui jette quelque jour sur la question d'origine, tout ce que l'on peut dire du Deunuk-tach , c'est donc qu'il n'est pas de main grecque; c'était assez pour qu'il dût figurer dans le group(f de ces monuments trop peu nombreux qui représentent l'architecture primitive des peuples de la Syrie et de l'Asie Mineure. On devra mentionner, à ce môme titre, un monument qui se trouve dans la Cilicie Trachée, sur la roule qui conduit de Lamas, l'ancienne Lamos, à Kannidéli, où l'on a cru retrouver le site de Néapolis d'Isaurie*. 11 est voisin des ruines appelées A^^/f-^m*. C'est une porte haute de 4 mètres et construite en quartiers de roc qui, par endroits, sont à peine dégrossis (fig. 274); sur le linteau, du côté de l'ouest, sont gravés en creux des emblèmes que l'on aimerait à con-

\ . Langlois, Voyage en Cilicie^ partie U, ch. iv.

2. II est étrange que Langlois, le seul voyageur qui ait signalé ce monument, ne place sur sa carte ni Aseli-Keui, ni môme Kannidéli, où il décrit des ruines importantes et croit avoir fait une découverte sur laquelle" il insiste. On regrette d'avoir à employer de si mauvais matériaux. Ces localités ne figurent pas sur la carte de Kiepert.

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naître par un dessin exact. Autant que Ton peut se fier au croquis que nous reproduisons, ces signes rappellent plusieurs de ceux qui figurent dans les inscriptions hétéennes; sur les stèles d'Hamath, on rencontre, quoique avec des formes qui diffèrent un peu de celles que donne cette esquisse, les bonnets ou tiares, le soc de charrue et le vase; ailleurs, par exemple dans la légende qui accompagne l'image du pseudo-Sésostris de Nymphi, j'aperçois un caractère qui ressemble un peu à ce que Ton a pris ici pour un caducée ou pour des tenailles*. Avant de se prononcer, il y aurait une vérification à faire sur loriginal, si on réussit à le retrouver. Peut-être, autour- de cette porte ainsi restée debout, recueillerait-on quelques autres restes intéressants de Tensemble dont elle a fait partie. On est tenté aussi d attribuer à la période anté- hellénique le rocher taillé, en forme de menhir colossal, qui se dresse encore, haut de 15 mètres , à une heure

au nord-ouest de Mersinc, sur le bord de l'ancienne voie qui conduisait de Pompeiopolis à Tarse; connu sous le nom de DireklHach (pierre debout), il a 4 mètres de largeur et 12 d'épaisseur*. Ce roc a pu, dans des temps très reculés, être ainsi façonné à l'occasion de quelque événement dont il était destiné à rappeler le souvenir; cet usage, nous l'avons vu, existait chez les Juifs et chez les autres tribus qui habitaient la Syrie^ 11 n'y aurait d'ailleurs pas lieu d'être surpris, si, en y regardant de plus près, on en venait à découvrir des monuments hétéens dans les vallées, jusqu'à présent si mal connues, de la Cilicie montagneuse; ceux-ci ne sont-ils pas assez nombreux dans la Lycaonie et l'Isaurie, qu'une plus grande distance et que toute la chaîne du Taurus séparent pourtant de cette Syrie du nord où l'on incline à placer le berceau de la civilisation que caractérise l'emploi de ce système de signes?

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