TOME IV
sachions le nom ; avec lui et les bannis qui le suivent sur les chemins de l'exil, les Ilétécns disparaissent de l'histoire.
Le peuple énergique et vaillant dont s'achevèrent ainsi les destinées est-il l'inventeur du système de signes dont les monuments ont été retrouvés pour la première fois au cœur de son territoire, à Hamath? On ne saurait le démontrer, mais il est difficile de ne pas le croire. Point de voie par laquelle on puisse avoir quelque chance de remonter au delà de cette race qui, vers le xve ou le xvic siècle, forme déjà, dans le nord de la Syrie, une masse assez compacte et assez fortement constituée pour tenir en échec tout l'effort de la valeur et de la discipline égyptiennes. Pour réussir dans cette entreprise, pour réunir en un seul faisceau, contre les conquérants thébains, toutes les forces de l'Asie occidentale, cette nation devait avoir les ressources d'esprit que suppose une création comme celle qu'on lui a attribuée. Dans cette contrée, versle temps où commence à blanchir la première aube de l'histoire, pourrait-on indiquer un autre peuple qui ait joué un rôle comparable à celui des maîtres de Cadech et de Gargamich?ll y a donc, en faveur des Hétéens, présomption et possession d'état.
Nous savons d'ailleurs, par les documents égyptiens, que les Khiti faisaient usage de l'écriture; comme les pharaons* leurs princes avaient des scribes royaux, une chancellerie qui les suivait en campagne. Parmi les personnes de distinction que les Khiti perdent dans la bataille de Kadech, avec l'écuyer de Khitisar et le chef de ses eunuques, il y a Khalepsar, « l'écrivain des livres », comme on traduit le titre que lui donne la relation égyptienne; c'était sans doute l'annaliste officiel chargé de transmettre à la postérité le récit des exploits de son souverain '. Quinze ans plus tard, un successeur de Khalepsar rédige la. minute du traité qui devait établir une paix durable entre Khitisar et Ramsès. Les clauses en avaient été discutées et arrêtées entre les représentants des deux souverains; une ambassade hétéenne vient en Egypte le faire ratifier par Ramsès et elle lui en offre un exemplaire gravé sur une plaque d'argent; dans la copie qui existe àKarnak, cette plaque est
1. On trouvera la figure de Khalepsar, avec l'inscription qui indique sa fonction, dans la planche 165 de Leipsius, Dejikiriœler, partie III. Elle est vers le milieu, au-dessus du registre inférieur, sous le ventre du cheval de Ramsès.
figurée sous la forme (Tune stèle oblongue avec anneau à sa partie supérieure (fig. 261). Il n'est pas dit en termes exprès, mais il résulte clairement de tout le contexte que le projet de convention soumis à Ramsès par les envoyés du roi de Cadech était écrit dans la langue des Hétéens et avec leurs caractères. Voici qui indique bien que ce document, œuvre d'une main étrangère, offrait un aspect tout particulier, qui avait frappé les Égyptiens. A la suite des stipulations que nous avons résumées, il y avait dans la rédaction égyptienne une courte description des images qui ornaient l'instrument diplomatique expédié de Cadech ; toute cette partie de l'inscription a beaucoup souffert; on y lit pourtant encore ces mots : « Au sommet de la tablette d'argent, il y a d'abord, d'un côté, une figure à la ressemblance deSoutekh, qui tient embrassée la figure du grand prince Khiti. » Quel coup de partie ce serait de retrouver un jour en Egypte, dans ce sol qui conserve tout ce que n'a pas détruit la main violente et brutale de l'homme, la feuille même de métal où le burin du scribe hétéen avait gravé, au-dessous des jl
images de son roi et de son dieu, les clauses de l'alliance
projetée! Les différences ne pourraient être que dans les
protocoles, qu'il serait facile de distinguer et d'isoler; quant aux dispositions du traité, elles seraient pareilles dans les deux documents et s'y suivraient dans le même ordre. On aurait ainsi une véritable inscription bilingue, où le texte égyptien jouerait le rôle que le texte grec joue sur la fameuse pierre de Rosette.
C'est peut-être trop demander, et cependant n'a-t-on pas recueilli en Assyrie, dans les fondations du palais de Sargon, des lames d'or et d'argent, aujourd'hui déposées au Louvre, sur lesquelles a été gravée en caractères très fins une longue formule de consécration1? Si l'Egypte doit nous faire un jour cette surprise, la justice voudrait que M. Sayce pût en profiter ; il mériterait d'être le Champollion de la langue et de l'écriture hétéenne. Déjà il a fait les premiers pas dans le déchiffrement : c'est grâce à une inscription bilingue ; mais celle-ci est trop courte pour permettre d'aller bien loin; en voici la curieuse histoire.
11 y a environ vingt ans, on offrit au Musée Britannique une plaque d'argent dont la forme et la dimension étaient à peu près celles de la moitié d'une peau de toute petite orange (fig. 262) 2. Sur la face concave, au centre, un guerrier debout, armé de la lance, et, des deux côtés de cette figure, des signes où il est difficile de ne pas voir ceux d'une écriture
4. Place, Ninive et l'Assyrie, t. II, pp. 303-306, et t. III, pi. 77. 2. Le diamètre de la plaque est de 0m,045.