La porte de Deunuk-tach
position symétrique, qui paraissent avoir été faits pour recevoir des plaques encastrées dans le béton. Aujourd'hui, le muret les autres parties de l'édifice ressemblent h des rocs taillés par le ciseau; on ne sau-
rait admettre que tel en ait été l'aspect, dans l'antiquité. Il y a tout lieu de croire à un riche revêtement, sous lequel aurait été partout dissimulée la pauvreté de la construction.
Les fouilles qu'avait entreprises ici, en 1836, M. Gillet, consul de France à Tarsous, n'ont donné que bien peu de résultats. Elles ont seulement démontré que les deux dés qui se trouvent dans l'intérieur de la cour sont pleins, qu'il ne faut pas y supposer et y chercher de chambres cachées. Une galerie de l^O d'élévation sur im,50 de largeur fut creusée, non sans peine, dans le massif principal, jusqu'au delà de son centre (Q V); au point où s'arrêta ce boyau, un puits de 3 mètres de profondeur fut foré dans le sol, sans faire rencontrer rien d'intéressant. Une tranchée fut ouverte entre les deux dés, en Y ; on y
recueillit, parmi des débris de marbre blanc et des fragments de poterie rouge en terre dite de Samos, un doigt en marbre blanc d'une assez grande dimension, découverte qui fit supposer qu'une statue colossale avait dû orner le monument.
La numismatique confirme cette hypothèse. Plusieurs monnaies impériales de Tarse ont un revers qui ne peut être que l'image sommaire de l'un des principaux monuments de la ville (fig. 273). La partie inférieure du monument est formée d'un massif parallélipipédique, posé sur un socle d'une faible saillie ; des guirlandes aux extrémités pendantes décorent le haut des faces verticales. Au-dessus de cette sorte de grand piédestal s'élève une pyramide, que surmonte un oiseau colossal qui bat des ailes, sans doute un aigle. En avant de la pyramide, dont les dimensions avaient été calculées de manière que la base n'en couvrit pas toute la face supérieure du massif, il y a une statue ; celle-ci est nécessairement dessinée ici à très petite échelle ; on y reconnaît pourtant le type que nous avons déjà rencontré sur une monnaie plus ancienne de la même ville, ce personnage en costume royal, debout sur le lion cornu (fig. 267). Pour que cette statue soit ainsi figurée, avec ou sans piédestal, sur les monnaies de Tarse, il faut que le héros ou le dieu qu'elle représentait ait joué un rôle capital dans les mythes et dans le culte de la cité ; il faut que cette image, objet d'une vénération séculaire, ait été dressée très en vue, dans un lieu consacré, que, par ses
273. — Monnaie de bronze de Tarse. Lajard, Recherches sur le culte de Vénus, pi. îv.
dimensions comme par la place qu'elle occupait et par les récits qu'elle provoquait, elle ait attiré l'attention de tous les voyageurs qui visitaient Tarse. S'il n'en eût pas été ainsi, ce motif n'aurait pas été adopté par les magistrats monétaires comme une sorte d'emblème, qui suffisait à évoquer les souvenirs de cette haute antiquité et de ces origines orientales dont Tarse était si fière.
Cet être divin, quel que soit le nom qu'il ait porté primitivement, c'était le fondateur et le protecteur de la ville, celui que l'on honorait tous les cinq ans, au premier siècle de notre ère, par une panégyrie splendide où, sous les yeux d'une foule immense, on brûlait sur un bûcher magnifique la propre effigie du dieu1. La fête avait dû gagner beaucoup en éclat lorsque, sous les Séleucides et les empereurs romains, Tarse était devenue l'une des villes les plus prospères et les plus opulentes de l'Asie Mineure ; mais le rite étrange de cette crémation solennelle n'était certainement pas d'invention récente, et ce n'étaient pas les Grecs qui l'avaient introduit à Tarse. Le sens en était le même que celui de ces rites du culte d'Adonis dont nous avons des descriptions plus circonstanciées. La fête de Tarse, nous ne la connaissons que par une brève allusion d'un rhéteur; si celui-ci nous en avait exposé tout le programme, nous y verrions, sans aucun doute, qu'après la mort du dieu dont l'image disparaissait dans les flammes et la fumée du bûcher on célébrait sa résurrection triomphante. C'est toujours cette éternelle antithèse qui fait le fond de toutes ces religions naturalistes de l'Orient, la succession indéfinie et le contraste dramatique de la nuit et du jour, de l'hiver et du printemps, de la mort et de la vie. L'idée et le sentiment sont partout les mêmes ; mais chaque peuple les traduit par des symboles et des rites différents. A Tarse, la conception commune avait pris une forme très particulière, dont les Grecs, devenus maîtres de la ville, cherchèrent la raison; ils s'en rendirent compte tantôt en assimilant le dieu de Tarse à leur Hercule*, tantôt en y voyant ce Sardanapale dont le roman avait été mis à la mode par les récits de Ctésias3. Hercule et Sardanapale n'étaient-ils pas l'un et l'autre morts sur le bûcher? Avec sa curiosité infinie, l'esprit grec ne se résignait jamais à rester court devant un problème, à le laisser sans solution; mais ses connaissances historiques étaient
1. Dion Chrysostome, Discours xxxm, t. II, p. 23, édit. Reiske.
2. Dion, dans le passage cilé plus haut, dit que cette fête se célébrait en l'honneur d'Hercule.