TOME IV
d'un temple, dans une cour ou dans une salle de palais? On l'ignore, aucun des édifices de Gargamich ou d'autres villes hétéennes n'ayant encore été le théâtre de fouilles méthodiques. 11 y a au contraire, parmi ces monuments, d'autres bas-reliefs à propos desquels on n'a pas à se poser cette question ; ce sont ceux où Ton voit le thème choisi par le sculpteur se poursuivre et se développer d'une plaque à l'autre. C'est le cas de ces trois dalles de Saktchégheuksou qui représentent une chasse au lion (fig. 279) l. Monté sur un char, au-dessus duquel plane le disque ailé, le roi lance ses flèches à un lion que l'aident à combattre deux chasseurs. Dans cette scène, la figure du cheval et celle du lion sont coupées par le joint ; elles commencent sur un bloc et s'achèvent sur le suivant. Des dalles ainsi solidaires les unes des autres ne peuvent avoir servi à composer qu'une sorte de frise continue, et l'imitation de l'Assyrie est partout ici trop sensible pour que l'on hésite un instant sur la place qu'il convient d'assigner à cette frise ; elle décorait le pied des murs. Si l'on pouvait conserver quelques doutes à ce sujet, ils seraient levés par le fait qu'à Sindjirli les restes d'une décoration de ce genre ont été retrouvés en place, posés sur le sol (fig. 269). D'ailleurs, dans ce dernier ensemble, les différentes parties du tableau sont bien moins étroitement liées. Sur les deux premières plaques de gauche, il y a trois personnages qui se suivent, comme en procession; puis, marchant ou plutôt courant en sens opposé, c'est un archer qui décoche sa flèche à un animal de grande taille; celui-ci a toute l'apparence d'un cerf; la biche le précède et se retourne vers le mâle. Viennent ensuite un de ces êtres de fantaisie que l'art oriental affectionne, un quadrupède ailé, debout sur ses pattes de derrière, puis un homme coiffé de la tiare, qui porte des deux mains une espèce de marteau à manche très long; une tête d'animal apparaissait sur le dernier bloc visible, que les explorateurs n'ont pas dégagé tout entier de la terre où il s'enfonçait. Dans tous ces blocs qui servaient de parement à la muraille, la face sculptée a la forme d'un tableau rectangulaire, auquel, à Saktchégheuksou, on a même donné un cadre. Rien au contraire de moins orné, rien de plus irrégulier comme contour que les stèles dont nous avons déjà fait mention. Voici l'une de celles où l'on voit le mieux comment elles étaient enterrées par le bas (fig. 280) *. Elle représente deux
i. Ce bas-relief a été reproduit d'après une des planches en photogravure qui doivent entrer dans l'ouvrage de MM. Heuraann et Puchstein.
2. Nous avions reproduit cette stèle d'après une photographie du Dr Gwyther; un excellent calque, envoyé par M. Puchstein, nous a permis d'ajouter à notre dessin les
femmes assises sur des chaises à dossier bas, munies d'un marchepied ; entre elles, une table où sont posés trois plats et un vase. Les deux personnages ont même pose; ils sont coiffés de la même tiare rayée. Deux des mains sont levées, et tiennent Tune la patère et l'autre une petite tasse; les deux autres mains, appuyées contre la poitrine, serrent un objet mal défini, qui pourrait être un flacon ou une grenade.
Une inscription remplit la partie supérieure du champ1.
Dans une autre stèle, de même provenance, la portion mince qui s'engageait dans le sol a été cassée ; mais l'ensemble de la forme est d'ailleurs le même, et l'image a un caractère analogue (fig. 281).
Drapée dans un long voile qui semble attaché à la tiare, une femme est assise sur cette chaise que nous avons déjà vue ; un de ses genoux supporte un enfant; de la main droite elle tient une grenade et de la gauche une lyre à cinq cordes sur laquelle est posé un oiseau. En dessous de la lyre, la
280. — Stèle votive. Hauteur, 0*,44. Basalte. Marach. Dessin de Saint-Elme Gautier.
caractères hétéens, que l'épreuve photographique permettait à peine d'entrevoir. Le plâtre de toutes ces stèles est à Berlin.
i. Un bloc isolé, trouvé à Sindjirli et qui, d'après sa forme, devait faire partie du revêtement mural, offre un groupe dumôme genre (voir les Reisen in Klein- Asienund Nord- Syrien de MM. Humann et Puchstein). Séparés par la même table, que couvrent les mêmes plats, deux personnages assis, l'un masculin, l'autre féminin, portent une tasse à leurs lèvres ; de l'autre main, l'un tient le sceptre, et le second, à ce qu'il semble, une fleur.
table déjà décrite, sur laquelle on voit les mêmes plats et le même vase à pied rond. La patère, l'oiseau, la table, se retrouvent sur plusieurs autres stèles moins bien conservées qui appartiennent, on le
281. — Stèle votive. Hauteur, 0m,52. Basalte. Marach. D'après un dessin de M. Puchstein.
devine, à cette même série, qui avaient même donnée et même destination; dans Tune, où se font face deux personnages, l'oiseau, peutêtre une colombe, qu'une main levée tient par les pattes, fait pendant à la patère, que lève le bras de l'acteur opposé1.
\. Voir l'ouvrage de MM. Humann et Puchstein, où seront publiés jusqu'aux moindres fragments.
Nous ne voudrions pas abuser des monuments de cet art rude et sans grâce; nous reproduirons pourtant encore une stèle qui, si elle était conservée tout entière, serait un des plus curieux monuments de la sculpture hétéenne (fig. 282). Elle est plus grande et paraît plus soignée que les autres ; la représentation y est plus compliquée. Par malheur, toute la partie gauche en est brisée ; elle était occupée par une figure qu'à sa taille, beaucoup plus haute que celle des deux autres personnages, on reconnaît pour un dieu; celui-ci tenait en main un objet, peut-être une arme, dont le caractère ne se laisse plus reconnaître, par suite de la cassure du bloc. Le fidèle a la tête nue et les cheveux retenus par un étroit bandeau ; sa main droite tient élevé le gobelet et sa gauche un rameau de palmier. Sur la table qui est placée entre lui et son dieu, il y a, dans le plat de gauche, un oiseau qui ressemble à une oie ou à un canard, dans celui de droite, des objets en forme de croissant qui sont peut-être des quartiers de pastèque ou de quelque autre fruit. En bas, un serviteur, armé de la lance, promène un cheval qui doit être la monture du guerrier que le sculpteur a figuré faisant ses dévotions*.
C'est à une stèle du même genre et de la même forme qu'a dû appartenir un fragment qui a été découvert dans un autre district du pays hétéen, à Roum-Kalé, entre Biredjik et Samosate (fig. 283) 2. La partie conservée du monument représente un personnage barbu, coiffé d'une sorte de calotte ronde; il est porteur de cette palme qui paraît avoir été l'insigne de l'adorant; mais le travail est d'ailleurs si grossier, que l'on a peine à distinguer les autres attributs. D'après l'analogie de l'une des stèles (fig. 281), on pourrait être tenté de croire que l'objet soutenu par la main gauche est une lyre ; quant à celui qui pend sur la hanche gauche, on ne saurait guère y voir qu'un large poignard. Derrière le dos, une saillie où l'on a cru reconnaître un sac de cuir.
Ces stèles, qui se retrouvent ainsi sur divers points de la Syrie septentrionale, surmontaient-elles des tombeaux, ou bien étaient-elles dressées dans un lieu consacré, pour y perpétuer le souvenir de la prière et du sacrifice. Il n'y a rien, sur aucun de ces monuments, qui représente les rites propres de la sépulture, rien qui indique une destination funéraire, tandis que l'aspect de l'ensemble et les moindres détails s'accordent avec l'hypothèse du caractère votif. Sur une des plaques, le dieu assiste en personne à l'hommage qu'il reçoit; ailleurs,
1. Sur une autre stèle, où le relief est d'ailleurs très effacé, il y avait tout un char.